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  • Marivaudages et entortillis

    Elle s'est assise sur ses genoux, il se sent le bassin maltraité par l'extension de la croupe. Elias sent l'arc de ses épaules sur toute la largeur de sa poitrine ; il déroule, applique contre elle son bras tentaculaire. Leurs bras se superposent à présent, s'épousent ; quand la note est corrigée, il replace sa paume sur l'épaule de Sinkel, et reste là cramponné comme une serre ; son coude s'applique comme un V entre les omoplates de la fillette immobile, telle en effet qu'Elias la désire – sa mère la baise sur la joue. Elias regrette qu'on ait alourdi d'oripeaux humains ce rejeton des écuries du fantastique.

    --> Elias s'assied. Le jardinier souffle toujours. Sur le velours de la banquette, à deux doigts de distance, la jupe gonfle son écume. Une mèche roule sur la tempe ; Elias la replace, l'enfant le regarde, une fausse note. Il ne lui déplaît pas de la sentir indifférente, comme une chèvre. Oui, comme une chèvre, c'est ainsi qu'il se la représente, ou bien quelque bête imprécise, douce et fabuleuse, fourrée à l'extérieur, rêche et primitive au dedans.

    Les seins, le ventre. Il ne voit que les jambes qui dépassent par-dessous comme étrangères, balancées au-dessus des basses. La pesanteur s'accentue au creux de ses hanches, et le jardinier transpire. Sinkel s'agite dans les bras d'Elias, jette vers le bas un coup d'œil intrigué sur ces grandes tringles parallèles et vernies. En se laissant glisser, elle applique sa paume à plat sur la cuisse de l'organiste – "Veux-tu apprendre les basses, Sinkel ?" Le jardinier peste et sue aux souflets: Elias, bâtard de prince...

    Le musicien prend Sinkel par les aisselles, la rabaisse, réitère son manège. Sinkel écarte et rapproche les jambes en riant, brimballe comme une cloche, tendant le pied ; insensiblement Elias la soulève moins haut ; le jeu se trouble. Passe au dehors le roi Gerhard, au sein d'une demi-douzaine de courtisans Ecoutez dit le roi. Les pas se suspendent dans le sable – une bouffée d'orgue parvient hors des murs – entrons – propose un duc – le Roi retient son bras – l'orgue s'élève comme le vent sous les pins, disparaît, reprend en force – le duc a suspendu son geste – le soleil survenu d'un coup pulvérise le groupe immobile – seul le Roi porte un chapeau. Il dit couvrez-vous. Sinkel à la tribune s'entrave le cul sur une bitte, la repousse, se tourne pour la disposer mieux, revient au clavier, déplace, replace – Eloignons-nous sourit le Roi – Apollon souffle dans la chapelle – ou le Diable ! Les ducs approuvent en riant, car non loin, dans un vertige de chaleur soudaine – se dessine l'ombre d'un bosquet.

    Couverts ou pas. Les dissonances s'accentuent. Si Sa Majesté ne ralentit pas, l'on pourra même aérer bientôt sa perruque. Le groupe empanaché s'éloigne, bouquet oscillant au soleil. "Jai fini" dit Sinkel. Qui retire sa main. Elle appelle son chien. "Tu sais siffler, Sinkel ?" Le chien accourt. "A qui souris-tu, Sinkel ? - A moi." Le jardinier reçoit un solide pourboire. Il fait une tête en biais.


    V

    Elias n'a pas connu sa mère. Quant à son père, il a longtemps craché le sang, puis ne s'est plus relevé. ELIPHAS s'est tué dans le bois d'Hertwiller.

    - Et toi Elias, sais-tu comment est mort mon père ? ... Pendu... Il a tué, il a volé. Ma mère m'a tout raconté. Toutes ses grimaces, elle les a comptées ; maintenant je les ai sur la gueule."

    Michel Hüls se tait.

      • Tu ne voudras plus me parler.

      • Si, répond Elias.

    - ...Suspendu dans une cage de fer, au-dessus du Neckar, par une immense potence au bras tendu."

    Elias et Hüls restent longtemps sur les fougères, côte à côte ; ou bien sur le lit, tout bottés, quand le soleil cuit derrière les vitres hermétiques, et que le moindre moouvement brûle. Je ne crois pas en l'amitié pense Elias. Trop de silence entre cet homme et moi.

    Quand ils tournent la tête sans hâte, l'un vers l'autre, comme par négligence – leurs yeux les trahissent, se ferment, retombent. "Tu tiens ta vie entre mes mains" dit Hüls – non pas pour cette histoire, qu'il était seul à ignorer – les voici habillés de soie noire – la chaleur se fait accablante – la sueur tache l'intérieur des cuisses – au mur l'image naïve de Satan – car Elias joue à adorer Satan : il suffit de se signer de la main gauche, de brûler du soufre et de s'étendre sur le lit avec l'ami –jusqu'à oser poser la main sur lui. Le plafond est tendu de noir, le fenestron fermé. Puis à travers la fumée des pipes les larmes scintillent. On ne s'est pas dit un mot. Parmi les distractions de cour figurent aussi, à présent que l'été s'allonge, les séjours à Louisbourg, à Solitüde, à Grünewald ; le palais se vide à la suite du Prince, dans les châteaux de campagne bâtis par feu Gerhard Ier. On retourne aussi à Füchshausen, où les paysans viennent danser pour l'imposante Wilhelmine. Hüls et Elias ne se quittent plus.

    Il se trouve encore quelque croquant pour offrir ses civilitésà   l'oreille de Monseigneur Hüls – mais le farceur s'en retourne, et le soir, sur la clairière où se dresse l'estrade, Michel bouscule les paysannes au rythme des violons d'Elias, et plus souvent de la musette. La cavalière tâche de suivre ; ses amies lui voient déjà fortune faite, mais c'est en compagnie des musiciens que Hüls reprend son souffle, et c'est avec Elias qu'il vide son broc. Les paysannes se retirent au bras de leur promis. Michel Hüls, dans la nuit qui pâlit, secoue la rosée des rameaux dans le cou d'Elias.

      • Ta barbe pousse, Michel.

    • - Tu crois?" Il se gratte le menton.

    Dans la forêt, on se promène à cheval. Mais seulement de nuit. Elias déclame : "Je suis le Songe, fils de la Nuit !" Au clair de la lune, on galope ; mais il n'est pas moins âpre de fouler, au pas, les fougères, les écorces tombées, les mousses sèches – et l'on ne parle plus jamais d'accident de cheval.

    Un soir, Hüls a failli pleurer. Dans la journée, la Reine Mère l'avait fait appeler. Elle se trouvait avec le vieux Friedrich. Et tous deux, avec de grands ménagements, lui avaient dit d'être courageux, que Minna, sa mère, était morte... "Elle s'est suicidée, Elias. Elle ne reposera pas en terre sainte. Mais Friedrich m'a promis de prier pour elle."

    L'été continue. Ils s'allongent au pied des arbres, avec le ciel et quelques feuilles loin dessus. Quand ils se relevèrent, une nuit, les chevaux n'étaient plus là. Sur quelque distance, ils suivirent des rameaux brisés, des traces de fersur l'argile... Ils appelèrent en vain. Tant pis. L'escapade se saurait. Peut-être les chevaux reviendraient-ilsà  leur rencontre, fantômes miraculeux, de derrière un roncier, couronnés de viornes... Ils en ont ri sous les arbres. Ils ont osé se prendre les yeux dans le noir. "Elias, tu as la beauté des seigneurs. - Herr von Hützeldorf est un plaisantin ; je lis dans ses yeux une malignité satanique. - J'aimerais mieux quele Diable existât ; cela simpliierait les choses.


      • Que ferais-tu, Michel, si un ami te trahissait ?" Un lézard s'enfuit sous les herbes.

    - Je dirais peut-être, répondit Hüls, qu'il a voulu s'attacher à moi, pour toujours." Elias pensa soudain à la petite SINKEL, et se tut.

    Ils revinrent au matin, crottés jusqu'aux jarrets. Ils retrouvèrent leurs chevaux, sains et repus, à l'écurie ; le petit palefrenier, à la vue des deux cavaliers démontés, partit d'un rire inextinguible...


  • Quand on est mort, on ferme sa gueule

    - Tiens ? D'où vient la lumière ? c'est ma foi vrai ; nous n'y avions jamais pensé...

    Je hasarde l'expression de "perception extra-sensorielle". Il reste dans le vague. "Et nous, reprends-je, on ne nous entend pas ? - Non. La plupart du temps, ils n'ont pas l'oreille assez fine. - "La plupart du temps" ? - Ici, nous avons le silence ambiant, nous ne respirons pas, notre coeur ne bat plus... - C'est beaucoup plus facile ? Vous êtes sûr ? » A ce moment mon jéjunum miné laisse échapper, entre cuir et sanie, un doux phrasé bulleux. De tous les coins du cimetière, par le couvercle à demi soulevé, me parvient, semble-t-il, proche ou lointain, toute une rumeur concertante de chuintements, de sifflements, de craquements indéfinissables, ce qui remit fortement en question pour moi l'existence de ce fameux Peuple Souterrain auquel il me faudrait peut-être bien bien croire, peut-être même à quelque sauterie ou danse macabre.

    De la terre se coula à l'intérieur de mon habitacle, formant sur le satin de lourdes traînées grasses. Ca n'a pas d'importance, ce truc ; pour ce que vous allez en faire, du satin... » Il est vrai que les visites - une, surtout - ont singulièrement terni le lustré de mon étui. "On peut nous entendre, de à-haut, reprend-il encore, si nous projetons notre volonté. - Les médiums ?- Pas seulement. Finalement, nous pensons très fort, et cela suffit. - Tiens, c'est vrai ; je ne me sens pas remuer les lèvres, quand je parle. - Vous comprendrez vite les paroles d'en haut, répète-t-il. En revanche, pour voir, il vous faudra du temps.

    Je restai silencieux.. Ma première visite d' "en haut" ne fut pas, comme j'avais la faiblesse de l'espérer, celle de ma femme et de ma fille. C'étaient des pas lourds, de grosses voix masculines, indiscrètes et cependant indistinctes. Michel Parmentier traduisit : "Ce sont les marbriers. Ils prennent les mesures." Je m'inquiétai : "Si le cercueil est solide, ça ne vous écrasera pas. Autrement, si ça vous diminue l'espace vital, vous en serez quitte pour émigrer. - On peut donc sortir de là-dedans ? - Et moi donc ?

    « ... Quand vous serez bien décharné." Il passa son doigt sur mes yeux, d'où coula une sanie repoussante. "Pour vous, ce sera assez rapide." Plusieurs semaines passèrent ainsi. Je restais de longues heures allongé. Michel Parmentier venait souvent m'entretenir. J'appris ainsi un grand nombre de choses. Je l'interrogeai par exemple sur des points de hiérarchie. Cependant je m'ennuyai beaucoup. Je me disais que ce n'était pas la peine d'être mort. Parmentier m'apprit que l'ennui faisait aussi partie du "purgatoire".

    Quant à sa femme, elle préférait visiblement le jeune pianiste du bout de l'allée. - Qu'y a-t-il en dessous de nous ? demandai-je. - C'est un cimetière du XVIIIe s. Ils mènent une mort totalement indépendante. - Et plus en dessous ? Il fit un signe d'ignorance. Mais il me désigna la direction de la fosse commune : «Il est très difficile d'y vivre », dit-il. Quant à mes périodes de sommeil, elles étaient troublées de songes atroces, dont rien ne venait atténuer le caractère horrible. Seuls étaient animés les jours de fête.

    Deux mois et demi après ma mort, je perçus une grande agitation à l'étage au-dessus. Des enfants couraient parmi les tombes. L'un d'eux m'écrasa l'estomac en passant sur ma dalle, qu'on avait installée entre temps. J'entendis le bruit d'une gifle. "C'est la Toussaint", me dit Parmentier. J'étais scandalisé, de mon vivant, par tous ces gens endimanchés poursuivant leurs conversations sur eux-mêmes, leurs impôts, leurs tiercés, insoucieux du sort qui les guettait. On riait, on rotait, on s'interpellait. Je fus partagé entre l'assentiment et l’indignation, voire le désir de surgir, comme j'étais, à la surface, bien que cela me fût encore impossible, pour les accabler d'horreur et de reproches.

    - Mais non, dit Parmentier. Laissez-les donc. Ils nous rappellent un autre temps, ils se croient heureux, ils nous font marrer, c'est maintenant, le bon temps.

  • Démontage d'un chef-d'oeuvre, et conneries annexes

    Extrait de Comment j'ai mangé mon père" de Lewis, avec des commentaires de cuistre dénigrant :

    «  - Alors qu'est-ce que tu as fait ? demanda Griselda. »- mais abrégez, abrégez donc, merde ! - «  - J'ai dit : « Très occupé, à ce qu'on dirait ? » « Oui, plutôt », qu'il a dit sans même tourner la tête. Voilà ce qu'il a dit. Alors moi : « Quel nom vous donner, monsieur-l'occupé-géologue ou quoi ? » Et lui : « Oh, rien qu'un amateur, je le crains » (« I'm afraid ») Mais donnez-moi donc un coup de main avec ce morceau-là, il est en train de se casser . »

    «  - Tu l'as fait ? dit Griselda.

    «  - Si je ne l'avais pas fait il ne m'aurait même pas regardée. Alors j'ai pris le morceau, qui s'est promptement cassé au-dessus de ses pieds, et après ça monsieur le géologue amateur eût été bien en peine de me chasser, vu qu'il se tenait sur une jambe comme une cigogne et croassait comme une corneille » - putain c'est nul ! c'est du Journal de Mickey !

    «  - Faut dire que Caroline est un bijou, glissa Tobie «  - « glissa Tobie : ineffable... niveau seconde... au temps où les secondes parlaient... - « d'un air penaud. Elle a tenu les lions et les léopards à distance jusqu'à ce que je puisse marcher ; et après elle m'a énormément aidé dans mon travail.

    «  - Enormément, ça oui, grommela Caroline «  - abrégez ! abrégez ! C'est d'ailleurs à force d'abréger comme cela que je me suis retrouvé avec un roman de 21 pages en 19 chapitres, depuis j'ai renoncé à en écrire... Mais alors, Roy Lewis sait en écrire ? et mener un dialogue ? Ah tiens ben merde...

    «  - De sorte que nous voilà ensemble, conclut Tobie avec simplicité. » (j'attendais le verbe avec inquiétude ; « conclut », pas mal pour un besogneux du style).

    «  -Et nous aussi ! dit une voix timide derrière nous. C'était Alexandre, avec son gourdin sous un bras et, tendrement pendue à l'autre, la ravissante donzelle aux fesses d'hippopotame » - critère de beauté, n'en doutons pas, en ces temps si frustes ; comme en Mauritanie de nos jours...

    «  - Alex ! - Pétronille ! nous exclamâmes-nous » - là, c'est complet ; il s'agit d'une scène de parodie, d'accord, d'accord ; mais quand même, quand même, on se souvient... «  ...et il y eut une dernière fois présentations et félicitations.

    « Tandis que les femmes reprenaient entre elles leur babil de perruches » - pubis repetita placenta - « nous demandâmes à Alexandre comment il s'y était pris pour conquérir la belle Pétronille : il était visible qu'elle l'adorait.

    «  - Mais, dit-il l'air surpris, de la façon la plus normale, je suppose. J'étais caché dans les roseaux à observer les canards, des bêtes très intéressantes, vous savez, quand Pétronille est passée tout près. J'ai bondi et je l'ai assommée d'un coup de gourdin. C'est bien comme ça qu'on fait ? demanda-t-il d'un air inquiet.

    «  - Abolument, dit Oswald, mais son visage valait la peine d'être vu.

    «  - Tant mieux, dit Alexandre, rassuré. Je me demandais si ce n'était pas un peu rustaud, peut-être. Elle souffrait de migraine au réveil, la pauvrette, mais je l'ai bien fait rire avec des croquis de canards que j'avais dessinés sur le sable pendant sa catalepsie."

    Bref, lourd-lourd mes amis. Je vous avais parlé des éminentes qualités de cet ouvrage bien humoristique, appuyé sur l'état le plus récent de la réflexion anthropologique, assurément, mais omettez donc les quelques faiblesses ci-dessus mentionnées : vous y prendrez dans l'ensemble un plaisir extrême, ayant lu du sérieux sans tomber dans le pédantisme...


     


  • Encore un petit bout de macchabe ? (suite)

    Plusieurs semaines passèrent ainsi. Je restais de longues heures allongé. Michel Parmentier venait souvent m'entretenir. J'appris ainsi un grand nombre de choses. Je l'interrogeai par exemple sur des points de hiérarchie. Cependant je m'ennuyai beaucoup. Je me disais que ce n'était pas la peine d'être mort. Parmentier m'apprit que l'ennui faisait aussi partie du "purgatoire".

    Quant à sa femme, elle -préférait visiblement le jeune pianiste du bout de l'allée. - Qu'y a-t-il en dessous de nous ? demandai-je. - C'est un cimetière du XVIIIe s. Ils mènent une mort totalement indépendante. - Et plus en dessous ? Il fit un signe d'ignorance. Mais il me désigna la direction de la fosse commune : «Il est très difficile d'y vivre », dit-il. Quant à mes périodes de sommeil, elles étaient troublées de songes atroces, dont rien ne venait atténuer le caractère horrible. Seuls étaient animés les jours de fête.

    Deux mois et demi après ma mort, je perçus une grande agitation à l'étage au-dessus. Des enfants couraient parmi les tombes. L'un d'eux m'écrasa l'estomac en passant sur ma dalle, qu'on avait installée entre temps. J'entendis le bruit d'une gifle. "C'est la Toussaint", me dit Parmentier. J'étais scandalisé, de mon vivant, par tous ces gens endimanchés poursuivant leurs conversations sur eux-mêmes, leurs impôts, leurs tiercés, insoucieux du sort qui les guettait. On riait, on rotait, on s'interpellait. Je fus partagé entre l'assentiment et l’indignation, voire le désir de surgir, comme j'étais, à la surface, bien que cela me fût encore impossible, pour les accabler d'horreur et de reproches.

    - Mais non, dit Parmentier. Laissez-les donc. Ils nous rappellent un autre temps, ils se croient heureux, ils nous font marrer, c'est maintenant, le bon temps. Ecoutez-moi ce raffut ! Je ne reconnus pas ma femme ni ma fille. « Elles viendront un autre jour. Aujourd'hui, c'est la grande foire des vivants, qui veulent oublier qu'ils seront morts demain. » Elles vinrent en effet le trois novembre, jour de la Saint Hubert, et leurs douces voix incongrues récitant le "Notre Père" me parurent incomparablement fades en comparaison du joyeux tohu-bohu de la Toussaint. Emu cependant, j'envoyai du fond de ma tombe un "Je vous aime encore" appliqué. Je sentis qu'elles en eurent l'intuition, car ma femme du moins m'adressa sur la dalle un baiser et des mercis précipités. Je fus un instant attendri par ma petite Nadine Urroz. Les pensées m'étaient plus accessibles que les paroles ; mais je me désintéressais de plus en plus de ma vie passée.

    En fait, je m'ennuyais ...à mourir.

     

  • Les pue-la-mort

    Il hoche la tête en soupirant : « Croyez-moi, le purgatoire, c'est infernal. Et tout le monde y passe. Le ratichon, en face, ça fait vingt ans qu'il tire. Il appréhende les nuits, il réveille ses voisins.

    « Enfin un conseil, soyez bien calme, bien humble, et il vous sera beaucoup pardonné. Je vous quitte, ma femme m'appelle" (je n'entendis rien) "elle ne m'a rejoint que depuis deux ans, elle est encore très... tourmentée." Je m'étonne de l'entendre parler avec cette crudité. "Oh vous savez, ici, on ne fait plus attention. Au revoir !" Je le retiens, anxieux. « Allez du courage. Tout le monde doit y passer. » Après quelques instants d'angoisse, je me sentis plongé dans un profond sommeil. Une voix me déchirait les oreilles en criant mon nom, avec les inflexions écrasées d'un haut-parleur mal réglé : « Bernard ! Bernard ! » - et il me semblait que le couvercle appuyait sur moi de toutes ses forces, comme pour expulser mon âme de mon corps.
    En outre, pour autant que j'en pusse juger, je sentis que j'étais sorti de ma tombe, et qu'une part de moi flottait bien au-dessus, dans un espace d'une autre nature. Je ne pouvais voir ni mon corps ni mes membres, mais je sentais, loin sous moi, ma poitrine et mes os broyés à suffoquer, tandis que, distinctement et simultanément, une espèce d'autre corps, projeté et immobilisé "en l'air" à une distance incommensurable, se trouvait maintenu là en position repliée, la tête sur les genoux, les mains derrière le dos. Osant à peine relever les yeux, je vis une immense estrade de bois nu, où trônaient des anges noirs, drapés dans leurs ailes. Je compris que ce qui me ligotaitainsi, ce qui me forçait à rester immobile, c'était la présence, l'essence même de Dieu. Je me trouvais englobé en Lui, et Sa force me pressait de toutes parts. Un Souffle Ardent me parcourut, qui intimait compréhension, sans qu'il fût besoin de mots.

    Il m'accusait d'inceste, et du meurtre d'un flic. Alors le Souffle m'enserrait plus âprement. Et je baissais la tête en murmurant. Et je sentais mon corps, celui d'en bas, pressés entre deux grils rougis. Je voulus regarder au moins les Anges en face ! Ils se tenaient fort droit, comme il est juste : Juges, et Témoins. Ils me semblèrent ridicules, et Dieu lut en mon coeur. Je m'inventai de nouveaux crimes, et chaque aveu me courbait un peu plus : n'avoir plus assisté à la messe depuis... « Je m'en fous ! » tonna DIEU, et les Anges éclatèrent de rire, en découvrant leurs dents aiguës comme des poignards.

    Tranchant enfin mon sexe avec mes propres dents je le tendis à l'Ange le plus proche, qui l'enfouit sous ses plumes. Enfin je murmurai, écrasé de repentir et d'amour : « Seigneur, je ne suis que poussière. - TEL EST TON REVE, ECOUTE, dit le Seigneur.

    TU SENTIRAS TON AME COMBLEE DE REMORDS. ET CE REMORDS TE SERA VOLUPTE, ET CETTE VOLUPTE TE SERA PLUS GRAND HONTE ENCORE. ET DE LA HONTE MEME TU TIRERAS TA VOLUPTE. Retourne dans ta tombe, et crois en Ma Miséricorde."

    Tel fut Son ordre. Et les anges s'envolèrent, agitant leurs ailes noires en poussant des cris rauques. Je me trouvai d'un coup les yeux ouverts, Michel Parmentier près de moi : « Ca va mieux ? ...Je vous ai regardé, ce n'était pas beau à voir. - Pourquoi êtes-vous venu ? En quoi puis-je vous intéresser ? - Entre morts, il faut bien s'entraider. Tenez - il s'écarta - je vous présente ma femme. » Ses yeux bleu pervenche pendaient de leurs orbites. ELLE PUAIT. C'était la première fois que l'odeur m'incommodait.

    Elle commença à m'embrasser, me fixant avec des lueurs éloquentes. « Excusez-la, dit Michel, vous lui faites envie, vous êtes encore tout frais. » Elle tourna vers son mari un regard interrogateur. Il acquiesça. Elle glissa une main sous mon linceul et me fit bander comme un mort. Mais pris de pudeur je les renvoyai tous les deux. Après quoi je restai longtemps de mauvaise humeur.

  • Divines divagations

    • Le pique-nique familial...

      • @ Quand j'y repense, tout n'est pas si sombre.

      • Je me suis complu à ne me souvenir que du désagréable.

      • Explorations de Pasly solitaire, en parlant seul. Les creuttes visibles.

      • La pulvériseuse.

      • Le monde imaginaire, à lier à mes souvenirs.

      • Charabia, - liens (« biens » ?), bœufs, boisx [sic] =, etc...

      • « Gratter à la binette » les escaliers de Buzancy.

      • L'œil-de-bœuf, les élèves en rangs qui s'éloignent. La cour semblait immense.

      • ÷ Je me vois toujours gai, pas plus insupportable qu'un autre, très marqué par la promiscuité, simplement.

      • Désolidarisation de celui qui s'est cru persécuté

      • mais n'oublions pas que mes chocs subis ont été réels.

      • Mes souvenirs, à la file, mais creusés, isolés en épisodes finis, sans exagérer, ne pas faire un recueil pour Eurêka...

      • Ces sujets m'intéressent, mais il me les faut terminer (lapsus freudien ?) - DO miner.

      • Antécédents : Le grand Meaulnes, etc., Pagnol.

      • Orgueil : rentrer dans un cadre littéraire commun aux autres.

      • ` Je ne veux faire l'attendri que les jours où je le serai sinon j'aimerais être aigre et sanglant.

      • Comment utiliser tous ces matériaux ?

      • THEMES

      • Titre global de l'œuvre : « La mécanique compensatoire »

      • Thèmes entrevus :

          • promenades seul avec le Père (à Tanger, interruption)

          • (quelques-unes après le mariage) – Escapades. Mon père m'adorait,

            comme une prolongation de lui. Il pouvait sans honte s'aimer

    en moi.