30.06.2009
Conversion au polar
Je lis un polar. Ça me change. Disons, un polar de plus. Bien clair, bien net, pour une fois, bien écrit, « un des maîtres du genre » me dit Max sur Goodis. Soit. En même temps, je le gâche parce que j'ai rencontré Flaubert, sa correspondance, et le suspens qui va avec à dix-huit mois de sa fin : sait-il qu'il va mourir ? Est-ce que je le sais pour moi, quand je reviens (la veille) de l'enterrement d'une copine, Chantal ? Copine... peu appréciée, trop silencieuse, je n'aime pas le silencieux, nous nous taisons tellement après la mort.
Et puis, mon amour est mort : ça aussi c'est dans la chanson, da-dou ronron, da-dou ronron. Une chanson stupide, au rythme formidable : tout l'été 64 ça nous a tourné dans la tête, aux papies sexagénaires, aux mamies bien foutues qui allaient « aux fraises » - et spécialement une – dans les buissons de la rive à Mussidan.
Alors voilà, c'est l'histoire d'un type qui s'enfuit à travers bois avec une sacoche de 300000 dollars, et qui la perd. Les flics ou les gangsters ne le croient pas. Ils tapent dessus. Jusque-là je comprends, ce qui est merveilleux. « Un grand maître », Madimax. Maddy Max. Max le Folingue. Et personne ne croit ce malheureux V... qui a perdu la sacoche en s'enfuyant. Et que dire à cette femme qui ne m'aime plus, par découragement ? Parce que nous n'avons pas eu le courage de rompre, chacun de notre côté ?
Qui veut « m'entrevoir » le jeudi ? Flirter derrière un pare-brise, avec toute l'amertume qui va revenir à nos lèvres, et ces retours de flamme inutiles ?J'aurai du moins vécu l'hitoire d'amour type, standard, avec début, milieu et fin, et personne ne s'accroche. Il me faut quelqu'un d'autre, vite. Me voici devenu comme tout le monde. Ayant vécu un amour de Monoprix. C'est donc ainsi que ça se passait, pour « les autres » que j'enviais tant ? Alors les autres ont envie de se fixer, après dix ou douze histoires de ce type. Ils se fixent donc, font des enfants, s'aperçoivent au bout de quinze ans que ce n'est pas ça, que le mari boit, que la femme déprime, que les enfants sont cons, et ils essayent de remonter le ressort, mais tout recommence comme avant, parce qu'il n'y a qu'une loi : l'éphémère, en attendant le définitif.
Ensuite, il faut dépasser ce définitif imparfait, avoir le courage d'avouer que l'on est dans le même chemin que n'importe quel humain, et regarder le reste de la vie bien en face, sans résignation ni lamentations excessives. Voilà. J'ai vécu ça. A un moment donné la sacoche est tombée, et les gangsters, ou les flics, me bourrent le revolver dans les côtes en me demandant « Où est-elle passée ? » Les interrogateurs, c'est notre conscience qui nous torture. Et ce qui forme et consolide l'amour, c'est la vie quotidienne ensemble, l'habitude, qui est un visage de l'amour.
Si l'habitude ne peut pas naître entre deux amants, leur amour s'étiole. Dans l'habitude aussi. Donc, enfonçons la porte ouverte de la salle de bain : l'habitude mène au-delà de l'amour, sacoche perdue ; l'amour fou mène à la lassitude, sacoche perdue. Dans le premier cas, affronter la solitude à deux, dans le couple. Dans le second, affronter la solitude, mais tout seul. Aucune lutte n'est à déprécier par rapport à l'autre, toutes deux sont difficiles, solitaires, et se terminent par la même misère à la fin de la course. Donc, nous avons peur de la mort, et nous nous serrons très fort l'un contre l'autre pour nous réchauffer, nous exalter, nous reproduire.
Mais en définitive,nous hurlons, avec ou sans lune. Voilà. J'ai découvert « la balance à peser les balances. Et que reste-t-il ? La littérature. Je peux aussi me raccrocher. A la littérature, toujours : Tu es arrêté sous la double inculpation de vol à main armée et de meurtre au premier degré. Sans préméditation je suppose. C'est ce que dit le dialoguiste de La guerre du feu (« B. ») : quand vous ne savez pas quoi faire de vos personnages, faites entrer dans la pièce un homme qui tient un revolver. Et c'est vrai. La mort entre en scène. Brusquement. Parce que c'est le seul Sujet. La mort, ou tu l'affrontes, ou tu l'oublies : Comment vivre heureux en attendant la mort. Si tu l'affrontes, pas de milieu : tu l'apprivoises, jusqu'à te la donner (ou tu deviens employé aux Pompes Funèbres) ; si tu la fuis, tu entres dans le bac à sable et tu joues, ça s'appelle la vie.
Tu écris, tu te montres, tu es amoureux et tu gagnes et tu perds, et tu luttes. C'est complètement idiot. Tu le sais mais tu continues. Si je te revoyais tout recommencerait. Tu vas me faire le plaisir de recharger le sac à dos. Mais je me suis livré à vous. Oui, à la vie. Laisse aller, ne force rien. Tu as voulu tout ce qui arrivait. Tu ne résoudras rien. Vis et fais confiance. Tu n'es pas original. Tu ne seras jamais original. Tu aimerais passer à la télévision. Tu vois bien que l'éditeur fera tout pour te rogner les ailes, jusqu'à ne même pas te fournir l'adresse d'un auteur que tu pourrais interviewer. Vole de tes propres ailes. Pose des questions. Intrigue, même à ton grand âge. Tu es grand à présent.
Il a fallu que j'en passasse par là pour trouver ces évidences, ces indigences. Je suis venu vous trouver de mon propre gré. Il n'y a pas d'excuses à vivre. C'est comme ça. Une cause à défendre, à part moi ? Je vais être fort. On ne m'aura pas. Je vais me dépatouiller. En respirant calmement, sans vouloir tout résoudre. Chantal est dans son cercueil. Elle se résoudra. Tout une vie tient là-dedans. Personne n'est allé au-delà de toi. Je n'étais pas obligé de le faire.
11:48 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : goodis, nuit
27.06.2009
Attente pénombreuse
Composition particulière, debout sous l'éclairage parcimonieux d'une cage d'escalier, en l'école V. qui coûte la peau des fesses. Je commente un article sur les évêques américains couvreurs de pédophiles, dont certains abrutis condamnent moins les hétéros que les homos, avec l'argument qu'une femme détestant les hommes s'adaptera, tandis qu'un pédé souffrirait toute sa vie. Ça c'est du raisonnement. Le monde me semble à présent plus lointain, plus brumeux, atteint de sexagénarisme à son tour. Je fus fort gêné lorsqu'à C. l'abbé B. poursuivit la conversation à travers la cloison de chiottes. Dieu merci ce fut bref, et j'avalai stoïquement les endives cuites préparées par Dieu sait quelle vieille fille ; après tout, le sexe n'occupe qu'un faible volume, et comme il est facile hélas de s'en (de le ?) détacher.
Sur ce palier d'école c'est tout un autre monde, très laid, poétique, hors du temps depuis 55. Je n'entends pas le violon de ma fille, juste deux pianos et une guitare, qui se recouvrent. A cette heure-ci habituellement j'écoute les infos. Des ombres passent dans l'ombre, trop d'ombres en vérité dans le bus, les magasins, les rues... Ma lecture énumère et dénonce les abus catholiques. Pourquoi ne dénoncent-elle pas les châtiments inhumains des écoles coraniques ? il règne dans ces colonnes une atmosphère de règlements de comptes anti-sacristie assez déplaisante, un ton ricano-persifleur d'yeux en coin, de sourires entendus... Voici des enfants sortant de leurs salles, nous sommes le mercredi soir, tout sent la sincérité sous-payée... si je pouvais trouver pour lire une salle vide, éclairée !
Un an après le début de cette expérience, [les] résultats scolaires (de cette école religieuse incompétente) sont navrants. Ainsi, c'est en raison des mauvais résultats qu'ils se sont fait virer, et non pour leur appartenance à la race punitive des corbeaux. Et que veut dire école à la maison ? En restant chez eux, ou suivant ce que l'on appelait « répétitions » ? Devant moi c'est un va-et-vient lâche et perpétuel ; impossible de bouger, de chercher une salle. Aucune sympathie pour moi ce soir ne se dégage de tous ces gens puant la modestie, l'insignifiance, la vie sans perspective et le, pour finir, cercueil... Aujourd'hui, beaucoup se demandent si on a agit [sic, faute et hiatus compris] dans le meilleur intérêt des enfants. ...Le niveau de ces braves religieux serait-il donc insuffisant ?
Une torpeur me prend. Parfois un train passe de l'autre côté. Depuis vingt ans j'entends parler de ces enfants qu'on embrigade. Ici des filles et des garçons s'emmerdent jusqu'à plus de 20h pour développer leurs sensibilités musicale et gymnique. Il paraît que c'est pour leur bien. Dès demain il leur faudra rentasser dans leurs têtes ce long apprentissage indispensable. Ne cesseront-ils donc jamais de défiler devant moi, en compagnie de papa-maman ? et je ne suis qu'un père parmi eux... Le directeur s'en va, ferme son bureau à clef, j'entends partout jouer, sauter, du piano, des recommandations, peut-être ma fille dans le lointain. Mes notes serviront-elles à mes survivants ?
11:10 Publié dans émotions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : musique, palier, enfants
26.06.2009
Que ce vieux monde de mon crâne est poussiéreux...
Alors qu'est-ce qui vaut mieux pour former un enfant je vous le demande, d'apprendre tous les préjugés de la stupidité humaine dès leur plus jeune âge, parce qu'après tout c'est bien à ces gens-là qu'il va falloir avoir affaire et s'adapter, ou bien de fréquenter Bach et Palestrina ? Pour moi mon choix est fait, et j'estime qu'il n'est pas nécessaire de se frotter à toutes les catégories de connards pour faire son chemin dans la vie. Le latin, la musique, la danse, tout ce qui est du domaine de l'éducation, appartient au domaine de l'élite, j'en suis navré pour tous ceux qui confondent la démocratie avec l'amour des bas-fonds. C'est justement au nom du respect et de l'amour de nos élèves que je parle.
Le principe du réalisme et de l'utilitarisme sert de prétexte à un ignoble désir de rétrécissement des esprits. Le vil concept d’"utilité" se voit hélas prôner jusque dans les plus hautes sphères gouvernementales. Il n'y a pas des "matières utiles" et des "matières inutiles". Si l'on enseignait le chinois, la mécanique ou le théâtre, l'esprit des élèves serait aussi formé que par le biais des matières dites traditionnelles. Et voilà où le bât blesse les défenseurs du latin : ils prétendent que sa connaissance permet de mieux connaître la langue française. Ils affichent des arguments, à leur tour, utilitaires : c'est fausse route ; car on pourra toujours leur opposer quelque chose qui soit encore plus directement utilitaire que le latin, comme l'art de réparer une machine à laver, qui n'est évidemment pas plus ridicule qu'autre chose.
Et même en admettant que le latin soit "utile", on les rembarrera par un sourire dédaigneux ou des exclamations sans suite avec la tête en arrière - très important, la tête en arrière : qui veut noyer son chien l'accuse de la rage. Est inexact également l'argument selon lequel d'acquérir une logique et une rigueur de l'esprit - c'est archifaux : j'ai toujours traduit au pifomètre,l'instinct si vous préférez, ce qui me permettait d'être tantôt excellent tantôt archinul, ce qui m'a donné juste la moyenne nécessaire au décrochage du certificat de latin. Je dirai même qu'il me suffisait de respecter les conseils d'investigation méticuleusement grammaticale pour infailliblement me planter - même chose en littérature, où l'intuition m'a toujours tenu lieu d'analyse - je les enseigne cependant à mes élèves, ces « procédés logiques », puisqu'il paraît qu'on trouve des tempéraments pour lesquels "ça fonctionne" ; il s'agit d'ailleurs comme par hasard de ces tempéraments qui n'ont aucun sens de la littérature, qui s'imaginent qu'il suffit de compter des pieds pour faire de la poésie, de ceux-là qui à l'oral du bac, m'ayant savamment disséqué le système des rimes d'un Baudelaire, ne comprennent même pas ma question indignée sur la musique du texte - "Comment ça, "la musique de Baudelaire ?" - visiblement, ça n'était pas "au programme".
Il faut bien que cela soit dit, et je l'ai fait inscrire en exergue aux classeurs : le latin, c'est comme la musique, les fleurs et les moustiques, ça ne sert rigoureusement à rien ; c'est comme le parti communiste sous Brejnev, ou comme ta femme : c'est là, et il faut qu'on l'aime.
21:20 Publié dans le corps en saignant | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : latin; enfants; convictions
24.06.2009
La p'tite provoc à sa mémère
Instaurer une Dictature du Parti Intellectuel, pour édifier l'humanité (Gogol) : élever "l'homme et ses oeuvres à la hauteur d'une religion" - ce qui ne serait qu'un bandeau sur les yeux.
Il y a des idées auxquelles je crois - hélas.
L'élitisme des âmes ne peut s'épanouir que sur le fumier de la friction des corps - croyais-je. Elitisme, certes, mais refus de toute prédestination. Force, mais refus de la force subie.
Le doute, le clown et le narcisse : Pamiers, 1er juin 2021.
Le narcissisme s'incarnera dans un seul homme. Les réflexions démolitrices, en un autre. Seul l'homme dans ses rapports avec l'homme. L'anecdote est le support à la philosophie : Le Diable et le Bon Dieu.
En ce temps-là le jeune homme imagina - sans rire ! de travailler deux heures par jour.
Fragment de nouvelle
"Il se dressa sur ses pieds :
- Je suis Abraham Ronsard ! et le tronc d'arbre s'abattit.
"Sa femme Albertine lui apporta en plein air une marmite, très lourde, dont elle avait enveloppé d'un linge les anses brûlantes :
- Cesse de brailler. Tu as fendu toutes les poutres de notre maison.
"Il pleura bruyamment, car c'était une fermette à poutres apparentes. Martine lui versa l'épais breuvage aux poireaux :
- Avale ça ; tu es fatigué.
"J'ai achevé ta mère. Tu trouveras des morceaux de cerveau dans la soupe.
"Jean-Pierre, alias Abraham Ronsard, recracha sa cuillerée. Puis, haussant les épaules, il termina son assiette.
Martine, assise sur le tronc abattu, le regardait faire. Puis elle tira de sa poche un miroir de vieil argent orné de deux sirènes ; Jean-Pierre caressa la pointe de leurs seins [caetera desunt]"
En gros caractères : MANGER L'ARTICHAUT D'URGENCE !
15:53 Publié dans la parano qui galope | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : soupe, cerveau
22.06.2009
le curé et la strip-teaseuse
du parfum de calfatage. Ben Zaf halčte, boit un peu, tend des contrats que chacun signe et signe. Les exposants occupent de grands pans de murs prčs du bar, ou de hautes surfaces boisées tenant les deux étages, quoi qu'il soit interdit d'admirer ā bord męme de la pinasse suspendue, qui tomberait et tuerait tout.
Ben Zaf se vante d'une excellente idée : ajouter du jazz, autour d'un grand piano ā queue tenant le fond de la grand-salle, avec son grand orchestre de cinquante ans d'âge moyen. Du swing, ā fendre les oreilles. Un orchestre hilare, dont on voit la grande photo, "se produira pour le vernissage". Pour l'instant, les oreilles de Matz et de sa compagne se font déchirer par la sono d'une salsa sauvage et dégueulasse, mais 20 % de réduction poussent ā l'indulgence.
Crier pour s'entendre rend jovial, et les buts du Docteur Pascal sont encore obscurs.
CHAPITRE CINQ
Le Pčre Duguay prętre ā Châteauneuf, voyeur auriculaire déjā connu, obéit aux injonctions de Franįois Nau, demi-frčre du Docteur en médecine ; il est en relations avec Annemarie Mertzmüller, strip-teaseuse au grand coeur qui se fait troncher ā l'hôtel, mais offre en scčne son corps ā Dieu. Il connaît également le Kader ben Zaf ā la Teste, prčs d'Arcachon. Tous deux sont des demi-rôles. Ils doivent corrompre, chacun ā leur maničre, les deux maîtresses des demi-frčres, Pascal Matz et le marchand de chaussures.
Comment s'y prendront-ils ?
Le prętre doit s'aider de toute sa casuistique, afin de paralyser petit ā petit la strip-teaseuse, l'enserrant dans le filet du péché, auquel il ne croit pas. Il espčre la revoir en train de baiser, au lieu de se masturber bętement de l'autre côté d'une cloison de chambre d'hôtel, au-dessus du bidet (pas de tache, évacuation immédiate).
...Aprčs son exploration donc des couloirs de l'hôtel, le Pčre Duguay ne s'en tient pas lā. Rappelons ceci : vous connaissez de ces petits abbés chafouins, cafards, tout noirs ; de ces gros abbés ventrus. Duguay n'est ni grand ni petit, ni blond ni brun, ni..., ni. C'est déjā beaucoup, c'est trop qu'il soit ecclésiastique - vous en connaissez beaucoup, vous, des ecclésiastiques ? suffisamment pour qu'on puisse en établir une, voire des typologies ?
L'église de Châteauneuf-de-Randon est noire, son porche en lave s'ouvre en biais face au bistrot-cartes-postales, et la ruelle qui les sépare fomente de foutus courants d'air. L'abbé Duguay rase les murs ; il ne se sent chez lui que dans son église, multiplie les signes de croix, redonne l'argent maigrelet de ses quętes dans les troncs, ā saint Antoine, ā sainte Thérčse (qui a vraiment une gueule de paysanne bornée, obtuse comme ce n'est pas permis, pas étonnant qu'elle ait vu un grand mur gris devant ses yeux au moment de mourir au lieu du Christ - "Le Christ est peut-ętre un grand mur gris", lisons-nous dans une notice édifiante.
Duguay prie, bras en croix, ā genoux ou de tout son long sur les dalles - prenant soin que le porche soit fermé - il se souvient des vieilles qui ont fait virer son prédécesseur pour avoir mis en doute la virginité de Marie ; des męmes, ou de leurs mčres, pour le pauvre abbé Riquet parti en Terre Sainte avec l'argent de son jubilé au lieu de le redonner aux pauvres. L'abbé Duguay passe un peu trop souvent derričre le vieil autel, celui qui ne sert plus depuis les foutues messes face aux fidčles, et voit traîner lā bien de la poussičre, bien des chandeliers fendus.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 23
Une nuit de son vivant, passant par les Landes, il s'était réfugié au fond d'un café, avant fermeture. Et sans le savoir - mon Dieu, accordez-moi la conscience des mouvements de mon visage - il avait tant multiplié les tics qu'un homme au bar, paysan, ou chômeur, l'avait regardé de faįon bizarre, puis s'était détaché vers lui, sans se faire remarquer.
L'abbé Duguay, pour l'heure en civil, reconnut alors avec un horrible malaise que cet homme pensait l'aborder, ā l'écart, pour l'inviter chez lui, volets fermés. Il s'éclipsa, et ne voyagea plus. Voilā pourquoi aussi il refermait toujours sur lui les vantaux de son église et de son presbytčre : une génuflexion, la sacristie, puis son chez soi, comportant grâce ā Dieu double issue.
Parfois il saluait l'autel ā la nazie, en claquant les talons.
L'invention du sičcle qu'il appréciait le plus, c'était le téléphone. Il obtenait instantanément, dans la discrétion la plus totale, cet Arabe du Bassin d'Arcachon, démesurément grossi, qu'il avait donc rencontré au fond de ce café du fond des Landes; et tous deux, Kader Ben Zaf et Duguay, obéissaient ā leurs maîtres, afin de reforger deux maîtresses nouvelles : Hélčne Dubost, terne, appliquée sculptrice du dimanche ; son amant, le Docteur Matz (était-il le seul ?) désirait l'élever au rang d'artiste locale, en lui faisant miroiter les conditions avantageuses d'un café-galerie.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 24
L'autre jeune femme, Annemarie Mertzmüller, s'effeuillant dans tous les casinos de second ordre, y compris au "Clémenceau" de Montluįon, croyait en Dieu ; elle estimait faire oeuvre pie en montrant son cul. N'avait-elle pas détourné maints salauds d'attouchements sur leurs petites-ničces ? ā moins, pensait-elle en ses moments d'inquiétude, qu'elle ne les y eût incités.
Elle pensait apprécier grandement, quant ā elle, l'acte de chair ; c'est ainsi qu'ā chaque bourrade du marchand de chaussures elle émettait un grand cri consciencieux - que fallait-il faire d'elle ? Les instructions de Franįois Nau restaient confuses. A moins qu'il ne s'agît catholiquement - les arguments ne manquaient point - de lui faire toucher du doigt la séparation qui existait entre l'âme et le corps - tout ce bric-ā-brac terni révulsant le Pčre Duguay ("Une femme honnęte n'a point de plaisir").
Il se prenait parfois ā détester l'Eglise.
Franįois Nau, son commanditaire, s'épuisait ā suivre son effeuilleuse de Forges-les-Eaux ā Néris-les-Bains. Mais le curé Duguay se l'était bien promis et repromis : il ne voyagerait plus. Plus question de passer, quelque involontairement que ce fût, pour un homosexuel en civil dans quelque café reculé des Landes...
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 25
Faire du mal ā une femme. A deux femmes, maîtresses de deux frčres. Il fallait en vérité que ces hommes fussent bien désoeuvrés. Leurs acolytes devaient échouer. Sinon, c'était faire fi de toute morale. Rappelons que les deux supposées victimes se consultaient réguličrement, non seulement ici, ā Châteauneuf-de-Randon, comme il est normal entre belles-soeurs de la cuisse gauche (ayant fini par l'apprendre), mais aussi, ce que tous ignoraient, ā Saintes, dans un café vieillot de la zone piétonničre.
CHAPITRE SIX
- Allô ? Ben Zaf ? Tout baigne ā La Teste ? - mot de passe - et Kader, entre deux liqueurs, faisait fęte ā son ami ā l'autre bout du fil : Mademoiselle Dubost commenįait bien ā se prendre pour une artiste, souriait męme, des stratégies s'établissaient pour lui faire vendre ses oeuvres ā de certains acolytes, qui trouvaient toujours ā les refiler moyennant quelque bénéfice dans le médiocre marché de l'art.
Quant ā lui, Duguay, du haut de son Gévaudan, que pouvait-il révéler ? Comment persuader ā une strip-teaseuse professionnelle de venir s'enterrer en hauteur ā Châteauneuf-de-Randon, Victoire de Du Guesclin (1380) ? - quelque musicienne, ā la rigueur, eût succombé aux charmes de la Danse Macabre de La Chaise-Dieu, ā 110 km. par la route (Grandrieu - Brioude).
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 26
La "bonne du curé" ainsi que l'épouse de La Teste, bon chic bon genre, pourraient bien tirer leurs soeurs de ce mauvais pas. Des rapprochements restaient ā prévoir entre les deux frčres, entre les deux femmes, entre les deux acolytes : autant de scčnes ā faire.
Parlons d'Annemarie Mertzmüller. Comme toute mystique, elle éprouve souvent le besoin de pénitence. Les moindre intervalle entre ses tournées, soumises aux aléas d'incertains imprésarios, sont mis ā profit pour de studieuses retraites ; les unes en compagnie de Franįois Nau, permettant ā ce dernier d'assouvir ses fantasmes prolétaires (baiser une fille en porte-jarretelles, ignobles ā porter : les marques se voient sur les cuisses ; Annemarie trouve cela gemein - "commun, vulgaire" - et jouit peu).
Les autres retraites sont dues "ā ses bronches" qui doivent se remettre d'inhalations de cigares ā clients : "Châteauneuf-de-Randon, ou La Chaise-Dieu si tu y tiens." Duguay, modeste et triomphant, abreuve la maîtresse de casuistiques dix-huitiémistes, voire jésuites rococo. Annemarie lui pręte une oreille distraite, car le don de son corps aux vieux messieurs et dames lui semble ā juste titre correspondre ā une mystique bien plus élaborée sous ses dehors frivoles.
Le don du corps implique un certain haut degré de conscience dont les abbés de La Pure et Batteux ne peuvent s'approcher.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 27
Annemarie se disperse. S'essouffle. Ce qu'elle ressent ne saurait longuement s'expliquer, contrairement aux gros pičges théologiques dont elle ne possčde pas grande connaissance ; ce qui l'attire en fait en cette ingrate paroisse est une autre femme, car l'amitié, l'homme et le sexe éliminés, se révčle souvent bien plus ardente, vive et efficace entre femmes qu'entre hommes.
C'est encore autre chose que les justes compensations qu'on se donne entre maîtresses quand les deux frčres sont en chasse (Lebel-Müller calibre 420). Tout est compartimenté. Annemarie se donne plusieurs mois, un congé cette fois illimité, pour consolider des relations qui ne soient pas de métier : elle rejoint au second étage de la cure une "bonne ā curé", compatriote de soixante ans, qui recoud, reprise tous mes surplis, toutes les aubes que les modernistes ont bannis.
Elle en invente, brode, se fait des lés entiers de volants d'Eglise, comme s'il devait un jour exister, ou renaître, un défilé de mode ā la Fellini. Mais en beaucoup plus sage. Il rčgne entre ces deux femmes, Beate und Annemarie, dans cette mansarde aux armoires insondables, d'immenses profondeurs de complicité.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 28
Complicité premičrement de langue : Annemarie Mertzmüller ne trouve ā employer son allemand que dans ces usés numéros d' "Ange Bleu" ā Enghien ou Deauville : mais elle n'est ni assez longue, ni assez grave. Aussi quelle joie de converser avec Beatrice, qui a préservé par miracle cet allemand, ce hochdeutsch suranné du sičcle de Luther, qu'on croirait prononcé en caractčres gothiques.
Nul ne les comprend, pas męme le Pčre Duguay, qui se targue de germanisme, niveau guide touristique (il a rédigé la notice de "Châteauneuf-de-Randon und seine Umgebung" ; un touriste du Mecklembourg lui en a renvoyé ā sa grande Führer un exemplaire abondamment corrigé) - et les entretiens portent sur les termes usés de broderies et points ecclésiastiques (les Bavarois ayant trčs longtemps conservé de pieux vocables saint-sulpiciens, si cela peut se dire), qui se pourraient comparer, ordinibus mutatis, ā ces nomenclatures désučtes de la bonne et parfaite armure de chevalerie.
Les Entretiens de la Mansarde portent bien sûr aussi sur les manoeuvres des mâles, que Beate appelle "faux-culs", tranchant ainsi délicieusement dans le désuet de sa douce glossolalie : "Je vous sauverai de toutes ces manigances chčre amie, croyez-moi". Mais comment ?
...Beate se chipote toujours avec Monsieur le Curé. Ce sont de ces disputes entre frčre et soeur séparés par l'Interdiction, ou cousins et cousines, quand ils ont cessé de se toucher. Il s'agit le plus souvent de déterminer l'usage auquel il convient d'assigner les grosses pičces de dix francs récoltées ā la quęte.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 29
CHAPITRE SEPT
Bien qu'Hélčne Dubost participe aux orgies de Châteauneuf (quand le Docteur du moins n'a pas trop absorbé d'alcool), il lui reste son ouverture sur le Bassin ("d'Arcachon" ajoute-t-elle finement). Son alliée contre tant d'hommes est la propre épouse de Ben Zaf ; autant ce dernier, rouge et brutal, toujours la bouche ouverte quémande son souffle (combien de temps survivra-t-il ?) autant sa compagne demeure discrčte, essu[yant] les verres au fond du café.
C'est un bien pratique fond musical que ces tonitruants "jazz" et "salsas". On peut s'y fixer, par-dessous les cuivres, une de ces bizarres fréquences de sourds, parfaitement capables de suivre seuls les programmes de télévision - mais survienne le fils ou le neveu - qu'est-ce que tu peux bien entendre avec le son si bas - ils augmentent le volume - tout se brouille, le sourd se lčve et s'en va.
"BCBG" est le surnom de Ben Zaf pour sa femme - qui se nomme en réalité "Monique", aprčs avoir un temps tâté de la "Bérangčre", mais qui s'est vite rendu compte que "Bérangčre", dans sa volonté de paraître distingué, sonnait vulgaire, et que rien ne vaut de porter son propre prénom - femme apparemment effacée, aux longs cheveux blonds tirés en arričre en queue de cheval, ayant engendré deux filles de taille et corpulence normales jusqu'ici, constituant la plus sûre alliée d'Hélčne Dubost - quatre hommes, quatre femmes : il n'est pas certain que les femmes gagnent.
Les hommes ne savent pas ce qu'ils cherchent.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 30
23:44 Publié dans Ah les filles, ah les filles... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
L'effeuilleuse et le curé
du parfum de calfatage. Ben Zaf halčte, boit un peu, tend des contrats que chacun signe et signe. Les exposants occupent de grands pans de murs prčs du bar, ou de hautes surfaces boisées tenant les deux étages, quoi qu'il soit interdit d'admirer ā bord męme de la pinasse suspendue, qui tomberait et tuerait tout.
Ben Zaf se vante d'une excellente idée : ajouter du jazz, autour d'un grand piano ā queue tenant le fond de la grand-salle, avec son grand orchestre de cinquante ans d'âge moyen. Du swing, ā fendre les oreilles. Un orchestre hilare, dont on voit la grande photo, "se produira pour le vernissage". Pour l'instant, les oreilles de Matz et de sa compagne se font déchirer par la sono d'une salsa sauvage et dégueulasse, mais 20 % de réduction poussent ā l'indulgence.
Crier pour s'entendre rend jovial, et les buts du Docteur Pascal sont encore obscurs.
CHAPITRE CINQ
Le Pčre Duguay prętre ā Châteauneuf, voyeur auriculaire déjā connu, obéit aux injonctions de Franįois Nau, demi-frčre du Docteur en médecine ; il est en relations avec Annemarie Mertzmüller, strip-teaseuse au grand coeur qui se fait troncher ā l'hôtel, mais offre en scčne son corps ā Dieu. Il connaît également le Kader ben Zaf ā la Teste, prčs d'Arcachon. Tous deux sont des demi-rôles. Ils doivent corrompre, chacun ā leur maničre, les deux maîtresses des demi-frčres, Pascal Matz et le marchand de chaussures.
Comment s'y prendront-ils ?
Le prętre doit s'aider de toute sa casuistique, afin de paralyser petit ā petit la strip-teaseuse, l'enserrant dans le filet du péché, auquel il ne croit pas. Il espčre la revoir en train de baiser, au lieu de se masturber bętement de l'autre côté d'une cloison de chambre d'hôtel, au-dessus du bidet (pas de tache, évacuation immédiate).
...Aprčs son exploration donc des couloirs de l'hôtel, le Pčre Duguay ne s'en tient pas lā. Rappelons ceci : vous connaissez de ces petits abbés chafouins, cafards, tout noirs ; de ces gros abbés ventrus. Duguay n'est ni grand ni petit, ni blond ni brun, ni..., ni. C'est déjā beaucoup, c'est trop qu'il soit ecclésiastique - vous en connaissez beaucoup, vous, des ecclésiastiques ? suffisamment pour qu'on puisse en établir une, voire des typologies ?
L'église de Châteauneuf-de-Randon est noire, son porche en lave s'ouvre en biais face au bistrot-cartes-postales, et la ruelle qui les sépare fomente de foutus courants d'air. L'abbé Duguay rase les murs ; il ne se sent chez lui que dans son église, multiplie les signes de croix, redonne l'argent maigrelet de ses quętes dans les troncs, ā saint Antoine, ā sainte Thérčse (qui a vraiment une gueule de paysanne bornée, obtuse comme ce n'est pas permis, pas étonnant qu'elle ait vu un grand mur gris devant ses yeux au moment de mourir au lieu du Christ - "Le Christ est peut-ętre un grand mur gris", lisons-nous dans une notice édifiante.
Duguay prie, bras en croix, ā genoux ou de tout son long sur les dalles - prenant soin que le porche soit fermé - il se souvient des vieilles qui ont fait virer son prédécesseur pour avoir mis en doute la virginité de Marie ; des męmes, ou de leurs mčres, pour le pauvre abbé Riquet parti en Terre Sainte avec l'argent de son jubilé au lieu de le redonner aux pauvres. L'abbé Duguay passe un peu trop souvent derričre le vieil autel, celui qui ne sert plus depuis les foutues messes face aux fidčles, et voit traîner lā bien de la poussičre, bien des chandeliers fendus.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 23
Une nuit de son vivant, passant par les Landes, il s'était réfugié au fond d'un café, avant fermeture. Et sans le savoir - mon Dieu, accordez-moi la conscience des mouvements de mon visage - il avait tant multiplié les tics qu'un homme au bar, paysan, ou chômeur, l'avait regardé de faįon bizarre, puis s'était détaché vers lui, sans se faire remarquer.
L'abbé Duguay, pour l'heure en civil, reconnut alors avec un horrible malaise que cet homme pensait l'aborder, ā l'écart, pour l'inviter chez lui, volets fermés. Il s'éclipsa, et ne voyagea plus. Voilā pourquoi aussi il refermait toujours sur lui les vantaux de son église et de son presbytčre : une génuflexion, la sacristie, puis son chez soi, comportant grâce ā Dieu double issue.
Parfois il saluait l'autel ā la nazie, en claquant les talons.
L'invention du sičcle qu'il appréciait le plus, c'était le téléphone. Il obtenait instantanément, dans la discrétion la plus totale, cet Arabe du Bassin d'Arcachon, démesurément grossi, qu'il avait donc rencontré au fond de ce café du fond des Landes; et tous deux, Kader Ben Zaf et Duguay, obéissaient ā leurs maîtres, afin de reforger deux maîtresses nouvelles : Hélčne Dubost, terne, appliquée sculptrice du dimanche ; son amant, le Docteur Matz (était-il le seul ?) désirait l'élever au rang d'artiste locale, en lui faisant miroiter les conditions avantageuses d'un café-galerie.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 24
L'autre jeune femme, Annemarie Mertzmüller, s'effeuillant dans tous les casinos de second ordre, y compris au "Clémenceau" de Montluįon, croyait en Dieu ; elle estimait faire oeuvre pie en montrant son cul. N'avait-elle pas détourné maints salauds d'attouchements sur leurs petites-ničces ? ā moins, pensait-elle en ses moments d'inquiétude, qu'elle ne les y eût incités.
Elle pensait apprécier grandement, quant ā elle, l'acte de chair ; c'est ainsi qu'ā chaque bourrade du marchand de chaussures elle émettait un grand cri consciencieux - que fallait-il faire d'elle ? Les instructions de Franįois Nau restaient confuses. A moins qu'il ne s'agît catholiquement - les arguments ne manquaient point - de lui faire toucher du doigt la séparation qui existait entre l'âme et le corps - tout ce bric-ā-brac terni révulsant le Pčre Duguay ("Une femme honnęte n'a point de plaisir").
Il se prenait parfois ā détester l'Eglise.
Franįois Nau, son commanditaire, s'épuisait ā suivre son effeuilleuse de Forges-les-Eaux ā Néris-les-Bains. Mais le curé Duguay se l'était bien promis et repromis : il ne voyagerait plus. Plus question de passer, quelque involontairement que ce fût, pour un homosexuel en civil dans quelque café reculé des Landes...
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 25
Faire du mal ā une femme. A deux femmes, maîtresses de deux frčres. Il fallait en vérité que ces hommes fussent bien désoeuvrés. Leurs acolytes devaient échouer. Sinon, c'était faire fi de toute morale. Rappelons que les deux supposées victimes se consultaient réguličrement, non seulement ici, ā Châteauneuf-de-Randon, comme il est normal entre belles-soeurs de la cuisse gauche (ayant fini par l'apprendre), mais aussi, ce que tous ignoraient, ā Saintes, dans un café vieillot de la zone piétonničre.
CHAPITRE SIX
- Allô ? Ben Zaf ? Tout baigne ā La Teste ? - mot de passe - et Kader, entre deux liqueurs, faisait fęte ā son ami ā l'autre bout du fil : Mademoiselle Dubost commenįait bien ā se prendre pour une artiste, souriait męme, des stratégies s'établissaient pour lui faire vendre ses oeuvres ā de certains acolytes, qui trouvaient toujours ā les refiler moyennant quelque bénéfice dans le médiocre marché de l'art.
Quant ā lui, Duguay, du haut de son Gévaudan, que pouvait-il révéler ? Comment persuader ā une strip-teaseuse professionnelle de venir s'enterrer en hauteur ā Châteauneuf-de-Randon, Victoire de Du Guesclin (1380) ? - quelque musicienne, ā la rigueur, eût succombé aux charmes de la Danse Macabre de La Chaise-Dieu, ā 110 km. par la route (Grandrieu - Brioude).
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 26
La "bonne du curé" ainsi que l'épouse de La Teste, bon chic bon genre, pourraient bien tirer leurs soeurs de ce mauvais pas. Des rapprochements restaient ā prévoir entre les deux frčres, entre les deux femmes, entre les deux acolytes : autant de scčnes ā faire.
Parlons d'Annemarie Mertzmüller. Comme toute mystique, elle éprouve souvent le besoin de pénitence. Les moindre intervalle entre ses tournées, soumises aux aléas d'incertains imprésarios, sont mis ā profit pour de studieuses retraites ; les unes en compagnie de Franįois Nau, permettant ā ce dernier d'assouvir ses fantasmes prolétaires (baiser une fille en porte-jarretelles, ignobles ā porter : les marques se voient sur les cuisses ; Annemarie trouve cela gemein - "commun, vulgaire" - et jouit peu).
Les autres retraites sont dues "ā ses bronches" qui doivent se remettre d'inhalations de cigares ā clients : "Châteauneuf-de-Randon, ou La Chaise-Dieu si tu y tiens." Duguay, modeste et triomphant, abreuve la maîtresse de casuistiques dix-huitiémistes, voire jésuites rococo. Annemarie lui pręte une oreille distraite, car le don de son corps aux vieux messieurs et dames lui semble ā juste titre correspondre ā une mystique bien plus élaborée sous ses dehors frivoles.
Le don du corps implique un certain haut degré de conscience dont les abbés de La Pure et Batteux ne peuvent s'approcher.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 27
Annemarie se disperse. S'essouffle. Ce qu'elle ressent ne saurait longuement s'expliquer, contrairement aux gros pičges théologiques dont elle ne possčde pas grande connaissance ; ce qui l'attire en fait en cette ingrate paroisse est une autre femme, car l'amitié, l'homme et le sexe éliminés, se révčle souvent bien plus ardente, vive et efficace entre femmes qu'entre hommes.
C'est encore autre chose que les justes compensations qu'on se donne entre maîtresses quand les deux frčres sont en chasse (Lebel-Müller calibre 420). Tout est compartimenté. Annemarie se donne plusieurs mois, un congé cette fois illimité, pour consolider des relations qui ne soient pas de métier : elle rejoint au second étage de la cure une "bonne ā curé", compatriote de soixante ans, qui recoud, reprise tous mes surplis, toutes les aubes que les modernistes ont bannis.
Elle en invente, brode, se fait des lés entiers de volants d'Eglise, comme s'il devait un jour exister, ou renaître, un défilé de mode ā la Fellini. Mais en beaucoup plus sage. Il rčgne entre ces deux femmes, Beate und Annemarie, dans cette mansarde aux armoires insondables, d'immenses profondeurs de complicité.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 28
Complicité premičrement de langue : Annemarie Mertzmüller ne trouve ā employer son allemand que dans ces usés numéros d' "Ange Bleu" ā Enghien ou Deauville : mais elle n'est ni assez longue, ni assez grave. Aussi quelle joie de converser avec Beatrice, qui a préservé par miracle cet allemand, ce hochdeutsch suranné du sičcle de Luther, qu'on croirait prononcé en caractčres gothiques.
Nul ne les comprend, pas męme le Pčre Duguay, qui se targue de germanisme, niveau guide touristique (il a rédigé la notice de "Châteauneuf-de-Randon und seine Umgebung" ; un touriste du Mecklembourg lui en a renvoyé ā sa grande Führer un exemplaire abondamment corrigé) - et les entretiens portent sur les termes usés de broderies et points ecclésiastiques (les Bavarois ayant trčs longtemps conservé de pieux vocables saint-sulpiciens, si cela peut se dire), qui se pourraient comparer, ordinibus mutatis, ā ces nomenclatures désučtes de la bonne et parfaite armure de chevalerie.
Les Entretiens de la Mansarde portent bien sûr aussi sur les manoeuvres des mâles, que Beate appelle "faux-culs", tranchant ainsi délicieusement dans le désuet de sa douce glossolalie : "Je vous sauverai de toutes ces manigances chčre amie, croyez-moi". Mais comment ?
...Beate se chipote toujours avec Monsieur le Curé. Ce sont de ces disputes entre frčre et soeur séparés par l'Interdiction, ou cousins et cousines, quand ils ont cessé de se toucher. Il s'agit le plus souvent de déterminer l'usage auquel il convient d'assigner les grosses pičces de dix francs récoltées ā la quęte.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 29
CHAPITRE SEPT
Bien qu'Hélčne Dubost participe aux orgies de Châteauneuf (quand le Docteur du moins n'a pas trop absorbé d'alcool), il lui reste son ouverture sur le Bassin ("d'Arcachon" ajoute-t-elle finement). Son alliée contre tant d'hommes est la propre épouse de Ben Zaf ; autant ce dernier, rouge et brutal, toujours la bouche ouverte quémande son souffle (combien de temps survivra-t-il ?) autant sa compagne demeure discrčte, essu[yant] les verres au fond du café.
C'est un bien pratique fond musical que ces tonitruants "jazz" et "salsas". On peut s'y fixer, par-dessous les cuivres, une de ces bizarres fréquences de sourds, parfaitement capables de suivre seuls les programmes de télévision - mais survienne le fils ou le neveu - qu'est-ce que tu peux bien entendre avec le son si bas - ils augmentent le volume - tout se brouille, le sourd se lčve et s'en va.
"BCBG" est le surnom de Ben Zaf pour sa femme - qui se nomme en réalité "Monique", aprčs avoir un temps tâté de la "Bérangčre", mais qui s'est vite rendu compte que "Bérangčre", dans sa volonté de paraître distingué, sonnait vulgaire, et que rien ne vaut de porter son propre prénom - femme apparemment effacée, aux longs cheveux blonds tirés en arričre en queue de cheval, ayant engendré deux filles de taille et corpulence normales jusqu'ici, constituant la plus sûre alliée d'Hélčne Dubost - quatre hommes, quatre femmes : il n'est pas certain que les femmes gagnent.
Les hommes ne savent pas ce qu'ils cherchent.
TRAITE DU PECHE DE CHAIR DANS LA CONNAISSANCE DE DIEU 30
23:38 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : strip-fease, curé
21.06.2009
Les fous de Beyrouth
A St-Rupt dans les Vosges vit un fou. Il surgit carabine en main. Il s'appelle Dominique PAZIOLS, tue sa mère, ses frères et ses soeurs. Emprisonné, il étudie Kant et Marivaux. Evadé, il rejoint une ville comme B., port de mer, où chacun se bat pour sa vie, où les maisons s'effondre sous les tirs d'obus, où l'on se tue de rue à rue, comme ça. Dans cette ville de MOTCHE (Moyen-Orient), Georges ou Sidi Jourji, fils de prince et de président, cherche tout seul dans son palais six ou sept hommes chargés de négocier la paix. A ce moment des coups retentissent contre sa porte, une voix crie « Ne laisse plus tuer ton peuple », celui qui frappait détale au coin d'une rue, le coin de la rue s'écroule.
Et c'est ainsi que l'histoire commence, Georges heurte à son tour chez son père : « Kréüz! ouvre-moi ! » et le vieux père claque son volet sur le mur en criant « Je descends ! prends garde à toi! » Les obus tombent. « Où veux-tu donc aller mon fils ? - Droit devant. - Il est interdit de courir en ligne droite ! » Ils courent. Lorsque Troie fut incendiée, le Prince Enée chargea sur son épaule non sa femme mais son père, Anchise ; son épouse Créuse périt dans les flammes – erepta Creusa / Substitit. Georges saisit son père sur son dos ; bravant la peur, il le transporta d'entre les murs flambants de sa maison.
Ce fut ainsi, l'un portant l'autre, qu'ils entrèrent à l'Hôpital. « Mon père », dit le fils, « reprenons le combat politique. Sous le napalm, ressuscitons les gens de bien. Il est temps qu'à la fin tu voies ce dont je suis capable. » Hélas pensait-il cependant, voici que j'abandonne mon Palais, ses lambris, ses plafonds antisismiques, l'impluvium antique et ses poissons. Plus mes trois cousines, que je doigtais à l'improviste. Les soldats de l'An Mil, poursuivaient-ils, se sont emparés du palais, ou ne tarderont pas à la faire ; et ceux du Feu nous encerclent – même les dépendances ne sont pas à l'abri puis il se dit Mon Père est sous ma dépendance IL montrera sa naïveté de vieillard.
X
Georges avait aussi son propre fils. Coincé entre deux générations. Le fils de Georges sème le trouble au quartier Jabékaa ; il s'obstine à manier le bazooka. « Va retrouver ton fils ! - Mon père, je ne l'ai jamais vu ! j'ai abandonné sa mère, une ouvrière indigne du Palais – une cueilleuse d'olives – père, est-ce toi qui a déclenché cette guerre ?... s'il est vrai que mon fils massacre les civils, je le tuerai de mes mains. A l'arme blanche. »
...Quant aux bombes, elles ne tombent pas à toute heure. Certains quartiers demeurent tranquilles pendant des mois. Leurs habitants peuvent s'enfuir ; la frontière nord, en particulier, reste mystérieusement calme. Gagner le pays de Bastir ! ...le port de Tâf, cerné de roses ! ...pas plus de trente kilomètres... Georges quitte son vieux père. Voici ce qu'il pense : « Au pays de Motché, je ne peux plus haranguer la foule : tous ne pensent qu'à se battre. En temps voulu, je dirai au peuple : voici mon fils, je l'ai désarmé ; je vous le livre. » Il pense que son père, Kréüz, sur son lit, présente une tête de dogue ; avec de gros yeux larmoyants.
Puis, à mi-voix : « S'il était valide, je glisserais comme une anguille entre les chefs de factions ; je déjouerais tous les pièges. Avant de sortir du Palais, mon père s'essuyait les pieds. C'était pour ne rien emporter au dehors. »
13:29 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fous, beyrouth
19.06.2009
L'Antique
L'Histoire de Rome d'André Piganiol est un de mes plus anciens bouquins, remontant à ma première conscience d'acquisition de la science. C'est avec l'Université, Alma Mater, que j'ai pénétré, je le sentais, dans le Saint es Saints de la connaissance. Et cependant, ce livre, je n'ai eu de cesse que de le finir, afin de la jeter, comme l'un des plus rasoirs que j'aie connus. Plus précisément, cette Histoire de Rome m'a semblé très superficielle, très « survolante », sautant par-dessus les époques à grandes enjambées, à l'usage des spécialistes, déjà. Or, pour connaître l'histoire romaine, rien ne vaut pour commencer le volume de Malet-Isaac : je l'ai rabâché durant tant d'années d'enseignement, malgré les interdictions inspectoriales, que j'en suis devenu très ferré.
Je ferais la même remarque à propos de l'Histoire grecque de Hatzfeld : une galopade, à l'usage des plus qu'initiés. A côté de cela, en lourds appendices, chez Piganiol, d'interminables pages de références abrégées en allemand, français, italien, plus rarement anglais (le monde à l'époque (1959) était encore civilisé). Il semble véritablement que Piganiol n'aurait pu se dispenser de citer tous ces glorieux et mérticuleux prédecesseurs sans leur faire offense mortelle (de fait, les universitaires sont très pointilleux sur le référencement, qui les tire de leurs obscurités poussiéreuses). A nous ensuite de nous référer à ces revues, alors que nous eussions préféré de bons rapports de leurs articles.
J'en suis à la fin de cet ouvrage, l'Histoire de Rome, et je recense par ordre alphabétique les mystérieuses abréviations enfin dévoilées (je me souviens de Bellotteau, qui ânonnait avec ravissement de telles successions de lettres, comme s'il s'était agi de formules magiques ressuscitant toutes les vieilles cultures). J'apprends ainsi que les lettres A S A E signifient Annales du Service des Antiquités d'Egypte. Antoine et Cléopâtre, César, maints péplums, avec chrétiens incorporés, ou pour le moins proconsuls soucieux du bonheur du peuple, et plus américains que nature... Mais ne raillons pas trop... L'Egypte m'a intéressé en sixième, sans que je puisse dire avoir été réellement passionné.
L'essentiel pour moi était de bien faire plaisir à papa. Tout ce rapport à la culture est bien ambigu chez moi, car il n'a jamais dépassé le plaisir de faire de l'épate, de permettre à mon père de m'exhiber devant le père Doffémont, qui hochait la tête d'un air dubitatif. La culture, c'est encore pour moi de pouvoir impressionner la galerie par de petits détails (pléonasme) ; seulement, sitôt que j'ai devant moi un véritable spécialiste, je m'effondre, comme Blanchard n'a pas manqué de l'observer. C'est exact ; je peux me rattraper en arguant de mon appartenance au corps des
« honnêtes gens », au sens où l' « honnête homme » du XVIIe siècle s'avérait capable de soutenir n'importe quel sujet de conversation (du moins de culture générale) sans ignorance ni pédantisme. Coste Marcel, de La Ciotat, m'a rassuré : mieux valait avoir papillonné de la sorte que d'être uniquement capable de disserter sur l'arc électrique (il connaissait un spécialiste). J'aurais aimé tout de même pousser plus loin ma connaissance des Antiquités, moi qui ai besoin d'une traduction pour vraiment goûter un texte latin, dans une édition bilingue. Je me suis fait une raison de ces velléités, car il m'eût fallu, pour me spécialiser, choisir ce que j'abandonnerais, faire des choix, ce qui est le propre de l'adultat, que j'ai toujours écarté de moi avec la dernière véhémence.
J'ai donc fait semblant de développer certaines jouissances infantiles : accumuler les incompréhensions, en faire des talismans, des formules, des mystères. A S G, « Abhandl[ung] der phil[osophischen] hist[orischen] Klasse der Sächsischen Gesellschaft. Et revoici mes chers Boches, qui durant les exterminations, en plein 1940, s'échangeaient des correspondances animées sur l'existence d'un iota souscrit dans tel manuscrit, ou les subtilités philosophiques d'un Pacuvius. Ce sont eux qui, par-dessus les barbaries, se tendaient les uns aux autres les relais de la culture – au prix d'un bon serrage de paupières sur les atrocités. Mais la compassion où nous sombrons actuellement ne me semble guère plus souhaitable.
C'étaient des savants à la Liddenbrock, soigneux, collet monté, lunetteux, avec une femme bonniche qui leur servait la soupe aux choux, et tout un quotidien si semblable aux autres quotidiens. Mais en même temps, ils s'occupaient d'histoire philosophique, justifiant à l'occasion le nazisme. Rien de plus beau que la tradition universitaire germanique. Souillée en bien des endroits. Du moins les philologues ne se salirent-ils jamais les mains. Enfin si. Enfin je dévie. A S M G : Atti e Memorie della Società Magna Grecia. Voici à présent, d'Italie, un signal des fondus de la Grande Grèce. Tous ces témoignages de passions fossiles m'adressent du fond des années 40 et 50 de grands sourires fraternels.
Double décalage dans le temps dont j'ai déjà parlé...
10:59 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
J'ai toujours vécu sous l'Antiquité...
L'Histoire de Rome d'André Piganiol est un de mes plus anciens bouquins, remontant à ma première conscience d'acquisition de la science. C'est avec l'Université, Alma Mater, que j'ai pénétré, je le sentais, dans le Saint des Saints de la connaissance. Et cependant, ce livre, je n'ai eu de cesse que de le finir, afin de la jeter, comme l'un des plus rasoirs que j'aie connus. Plus précisément, cette Histoire de Rome m'a semblé très superficielle, très « survolante », sautant par-dessus les époques à grandes enjambées, à l'usage des spécialistes, déjà. Or, pour connaître l'histoire romaine, rien ne vaut pour commencer le volume de Malet-Isaac : je l'ai rabâché durant tant d'années d'enseignement, malgré les interdictions inspectoriales, que j'en suis devenu très ferré.
Je ferais la même remarque à propos de l'Histoire grecque de Hatzfeld : une galopade, à l'usage des plus qu'initiés. A côté de cela, en lourds appendices, chez Piganiol, d'interminables pages de références abrégées en allemand, français, italien, plus rarement anglais (le monde à l'époque (1959) était encore civilisé). Il semble véritablement que Piganiol n'aurait pu se dispenser de citer tous ces glorieux et mérticuleux prédecesseurs sans leur faire offense mortelle (de fait, les universitaires sont très pointilleux sur le référencement, qui les tire de leurs obscurités poussiéreuses). A nous ensuite de nous référer à ces revues, alors que nous eussions préféré de bons rapports de leurs articles.
J'en suis à la fin de cet ouvrage, l'Histoire de Rome, et je recense par ordre alphabétique les mystérieuses abréviations enfin dévoilées (je me souviens de Bellotteau, qui ânonnait avec ravissement de telles successions de lettres, comme s'il s'était agi de formules magiques ressuscitant toutes les vieilles cultures). J'apprends ainsi que les lettres A S A E signifient Annales du Service des Antiquités d'Egypte. Antoine et Cléopâtre, César, maints péplums, avec chrétiens incorporés, ou pour le moins proconsuls soucieux du bonheur du peuple, et plus américains que nature... Mais ne raillons pas trop... L'Egypte m'a intéressé en sixième, sans que je puisse dire avoir été réellement passionné.
L'essentiel pour moi était de bien faire plaisir à papa. Tout ce rapport à la culture est bien ambigu chez moi, car il n'a jamais dépassé le plaisir de faire de l'épate, de permettre à mon père de m'exhiber devant le père Doffémont, qui hochait la tête d'un air dubitatif. La culture, c'est encore pour moi de pouvoir impressionner la galerie par de petits détails (pléonasme) ; seulement, sitôt que j'ai devant moi un véritable spécialiste, je m'effondre, comme Blanchard n'a pas manqué de l'observer. C'est exact ; je peux me rattraper en arguant de mon appartenance au corps des« honnêtes gens », au sens où l' « honnête homme » du XVIIe siècle s'avérait capable de soutenir n'importe quel sujet de conversation (du moins de culture générale) sans ignorance ni pédantisme.
Coste Marcel, de La Ciotat, m'a rassuré : mieux valait avoir papillonné de la sorte que d'être uniquement capable de disserter sur l'arc électrique (il connaissait un spécialiste). J'aurais aimé tout de même pousser plus loin ma connaissance des Antiquités, moi qui ai besoin d'une traduction pour vraiment goûter un texte latin, dans une édition bilingue. Je me suis fait une raison de ces velléités, car il m'eût fallu, pour me spécialiser, choisir ce que j'abandonnerais, faire des choix, ce qui est le propre de l'adultat, que j'ai toujours écarté de moi avec la dernière véhémence. J'ai donc fait semblant de développer certaines jouissances infantiles : accumuler les incompréhensions, en faire des talismans, des formules, des mystères. A S G, « Abhandl[ung] der phil[osophischen] hist[orischen] Klasse der Sächsischen Gesellschaft. Et revoici mes chers Boches, qui durant les exterminations, en plein 1940, s'échangeaient des correspondances animées sur l'existence d'un iota souscrit dans tel manuscrit, ou les subtilités philosophiques d'un Pacuvius.
Ce sont eux qui, par-dessus les barbaries, se tendaient les uns aux autres les relais de la culture – au prix d'un bon serrage de paupières sur les atrocités. Mais la compassion où nous sombrons actuellement ne me semble guère plus souhaitable.
C'étaient des savants à la Liddenbrock, soigneux, collet monté, lunetteux, avec une femme bonniche qui leur servait la soupe aux choux, et tout un quotidien si semblable aux autres quotidiens. Mais en même temps, ils s'occupaient d'histoire philosophique, justifiant à l'occasion le nazisme. Rien de plus beau pourtant que la tradition universitaire germanique. Souillée en bien des endroits. Du moins les philologues ne se salirent-ils jamais les mains. Enfin si. Enfin je dévie. A S M G : Atti e Memorie della Società Magna Grecia. Voici à présent, d'Italie, un signal des fondus de la Grande Grèce. Tous ces témoignages de passions fossiles m'adressent du fond des années 40 et 50 de grands sourires fraternels.
Double décalage dans le temps dont j'ai déjà parlé...
10:39 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : antiquité, moi
17.06.2009
La quéquette et la zézette
Lecture fut faite de ce compte rendu d'expérience : la femme choisirait l'homme le plus éloigné d'elle, même par son odeur. Cette différenciation faciliterait l'immunité microbienne. « Schématiquement les femmes non fécondées portent leur dévolu sur les odeurs d'hommes aux caractères HLA alors que cette tendance s'inverse durant la grossesse ou après. » Me voilà bien avancé. Réduit à nouveau à ces mécanisteries transformant inexorablement l'humain en assemblage de réflexes. Que la femme puisse flairer l'homme me semble incongru : il me semble que nous puons tous. <!-- @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } -->
Je n'aime pas l'idée qu'une femme me flaire comme une éventuelle possession. « Tout se passe comme si la femme souhaitait un partenaire génétiquement éloigné pour la reproduction et un homme plus proche des caractère HLA paternels pour le rôle familial. » Ce qui signifie pour le profane que je suis que la femme changerait de partenaire pendant la grossesse pour mieux assurer la proximité du bébé avec un autre homme. C'est exactement ce qui s'est passé avec la grossesse de ma femme, enceinte d'un autre. Stupéfiant. J'apprends des choses renversantes : notre cerveau instinctif porte la marque du père, notre cerveau « intelligent », cortical, l'empreinte de la mère.
Et s'il y a tant de mâles, alors qu'un seul suffirait pour engendrer des tas de femelles, c'est qu'il faut à la nature sans cesse renouveler le potentiel génétique pour que les humains survivent. J'ai très souvent eu l'impression de ne pas perdre mon temps à corriger les textes du Bord de l'Eau, quoique celui-ci ne m'ait pas été confié. «Ici nous retrouvons donc le terrain miné de l'inceste » : en effet, quoi de mieux que la belle-famille pour s'occuper de l'enfant. N'est-ce pas ma belle-mère qui s'est mieux soucié de ma fille que moi-même durant les trois premières années.Et n'est-ce pas le frère de la mère qui dans les sociétés germaniques l'emportait sur le père en ce qui concernait l'autorité sur l'enfant.
« ...Mais tous ceux qui adhéreront à la notion des racines biologiques de la nature humaine, aux liens que la biologie tisse entre l'évolution et le comportement, ceux-là noteront que le choix du partenaire guidé par le complexe majeur d'histocompatibilité s'accorde avec le refus de l'inceste. » Assurément. Mais pour protéger, élever l'enfant, le millieu de la belle-famille se révèle indispensable. Et d'autre part, l'inceste a des raisons biologiques. Mais alors, pourquoi les animaux le commettent-ils sans aucune conscience ni prescience, ni instinct ? « L'idée d'un substratum biologique aux comportements sociaux est loin d'être récente mais elle fut depuis fort longtemps combattue par Sigmund Freud.
Notre brave Gualde va-t-il nous amuser longtemps avec Dieu sait quelle « ringardise » de Freud, va-t-il s'en tenir aux ronflants couplets sur la morale, passant sous silence le fait marquant déduit par moi de ses affirmations scientifiques : le père biologique ne saurait être le même, en toute efficacité, que le père nourricier ? Le père spermatozoïdique pourrait alors en toute bonne conscience prendre le largeune fois la fécondation assurée ? Quel bouleversement dans la morale des mœurs ! Quelles claques ! Quels romans à imaginer ! « En 1917, Edward Westermarck proposa la notion suivante : « Il y a une aversion innée pour les relations sexuelles entre les personnes vivant très près les unes des autres dès leur jeunesse, et si de telles personnes, et si de telles personnes ont des liens de sang, le sentiment devrait naturellement se manifester dans les coutumes et les lois comme une horreur des accouplements entre proches parents ».
Qu'il me soit permis d'en douter, surtout eu égard à ce que je trouve dans Pourquoi j'ai mangé mon père : les fils couchent avec leurs sœurs, comme font les animaux, et ce n'est que sur l'injonction du père qu'ils se voient contraints d'aller chercher leurs épouses ailleurs, en exogamie. Les hommes ont donc eu conscience, à un certain momente de leur histoire, d'un instinct...
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