30.09.2008
Un petit cours de sculpture
“La Rome républicaine (VIe - Ier siècle”, sans “s” (“du sixième au premier”, je viens seulement de comprendre la cause de ce singulier) réalisa en terre cuite des éléments architectoniques, des statures votives et des reliefs figurés”. Adoncques, franchissons vingt siècles, et admirons le bas-relief de Verrocchio, où s'adjoint le commentaire suivant : “Andrea del Verrocchio (1435 – 1488)” (on ne faisait décidément pas de vieux os) : “Résurrection du Christ” - terre cuite polychrome – hauteur 133 cm - Florence, Musée National du Bargello” - “du tribunal”, autant dire. “Andrea del Verrocchio, orfèvre, peintre et sculpteur, surtout connu en tant que sculpteur bien que soient sortis de son atelier (l'un des plus actifs et des plus fréquentés de l'époque) les plus grands peintres de la Renaissance, tels que Léonard, Pérugin, Lorenzo di credi. Parmi ses œuvres plastiques : le David (1465 – 1470), bronze ; Florence, Musée National du Bargello), la Décollation de Saint Jean-Baptiste, relief pour l'autel en argent du baptistère de Florence (1477 – 1480), la Résurrection, esquisse en terre cuite polychrome (reproduite ci-contre), le groupe en bronze l'Incrédulité de Saint Thomas (c. 1483, Florence, Orsanmichele), le Putto avec un dauphin peut-être exécuté en 1475 pour les Médicis et placé sur la fontaine du Palazzo Vecchio (un “putto” est un angelet bien gras, un jeune garçon, peut-être étymologiquement l'ancêtre de la puttana, pour laquelle Zidane lui-même n'a pas eu besoin de traduction), “le portrait en buste de la Dame au bouquet de fleurs (Florence, Musée National du Bargello), les diverses Vierge à l'Enfant à mi-corps en terre cuite et marbre et le Monument équestre de Bartoloméo Colleoni à Venise.”
Et pour que nul n'en ignore, figure en bas à droite la notice des “pages suivantes”, également garnies de magnifiques reproductions : “Guido Mazzoni (1450 – c. 1518) : Déploration du Christ (détail) – terre cuite polychrome – hauteur c. 160 cm – Modène, Oratoire San Giovanni” . Plus bas : “Guido Mazzoni, sculpteur émilien, exécuta divers groupes plastiques en terre cuite polychrome représentant la Nativité et la Déposition.” Donc, à feuilleter, pour ceux qui veulent apprendre à sculpter de l'argile tout en sachant déjà en faire, style “hébreu pour débutants 8e année” à la fac, tout en profitant d'un magnifique récapitulatif d'histoire de l'art, Manuel pratique de modelage de Mario Molteni, collection CELIV.
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28.09.2008
De Cicéron à Edgar Poe
Toujours le Pro Milone. Vieux compagnon de ma première agrég. Lu le passage des cortèges de femmes que je traduisais par troupeaux, au grand dam navré de l'examinateur. Cette histoire de cortèges qui se croisent et puis s'attaquent par la queue me plaisait bien. Les roueries, les mahonnêtetés de Cicéron aussi, qui tente de faire passer son client pour un ange. Sans trop y croire. Même chose pour Cælius. L'Antiquité me désarçonne toujours autant. Les raisonnements y sont retors, jusqu'au vicieux (Les Tablettes d'Albucius, par Quignard) : là se trouvent mises à mal nos façons de penser, de juger, de condamner, devenues si naturelles, si « allant de soi ». Chez Alobucius, c'est toujours celui qui a le plus de torts, qui s'est montré le plus sombrement cruel, qui gagne ; et l'innocent, à notre sens contemporain, perd. Les femmes ne votent pas, les esclaves non plus, et l'on prend les auspices avant les comices curiates.
Tous les ans j'enfreignais les consignes inspectoriales, assénant des « cours de civilisation » à mes élèves, qui s'en trouvaient très bien. Vingt ou trente ans durant j'ai rabâché le Mallet-Isaac sur Rome. A présent cela s'estompe : comices centuriates, comices tributes – il semble que les comices curiates où l'on votait non par centaines mais par tribus, ont vite cessé de se réunir, pour devenir de simples formalités rituelles - toujours est-il que l'on prenait les auspices avant toutes séances ; on regardait le vol des oiseaux ; que la crise d'épilepsie, l'orage ou l'éternuement à gauche suspendaient les discussions, invalidaient les votes. Etranges réunions. ...[A]vec des mains ensanglantées – la note 1 précise que les élections prenaient ainsi le caractère d'un acte religieux. Les Romains vivaient à même les dieux. Sur le plancher des dieux. Divinisant la politique.
Sans cette sauce morale qui aujourd'hui pourrit tout. La morale, c'était de ne pas contrarier les dieux ; ce n'étaient pas les préjugés de l'opinion publique. Cela tombait à mon avis beaucoup plus juste. ...étalant et avouant un crime et un forfait. Il y avait du moins du décalage, du jeu ; avec les pesants chrétiens, le ciel désormais coïncide avec l'imbécillité morale. Plus de jeu. Tout coincé. J'étouffe. Ou bien le jésuitisme, l'accommodement avec le ciel, “en prendre et en laisser” : guère mieux. A Rome la politique était un jeu de vie et de mort. Cent ans de révolution. Imagine-t-on cela ? Cent ans de trahisons et de mots d'ordre personnels, et pour seul idéal, restaurer un passé imaginaire, largement idéalisé, fantasmé, de “purs républicains”.
La Révolution française établissait l'avenir. En rétablissant l'homme d'avant, le Bon Sauvage. L'ordre n'est pas mon fait ; si j'ordonnais, l'arbitraire de la clarté, la prétention du plan, l'outrecuidance du démonstratif m'éclateraient au nez. "Tous les plans (je l'enseignais) se valent, puisqu'ils y tiennent, donnez-leur un plan pour avoir la moyenne."
Mais rien ne vaut le nourricier foutoir. J'explique encore. A supposer qu'il existe un raisonnement juste, il est toujours le même, il n'y en a qu'un. Il démontrera toujours en dernière instance que nous ne sommes que poussière et qu'il ne vaut pas le coup de vivre. A moins qu'il ne démontre le contraire. Mais le seul poème valable reste Le ver de Victor Hugo, ou Le corbeau de Poe. Nevermore...
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26.09.2008
Nous autres, civilisations...
Nous voici derniers représentants de la civilisation dite cultivée. Après nous mourront musique et peinture. Sauf pour les spécialistes. Oui, je suis passéiste. Ce qui est célèbre aujourd'hui ne se mesure qu'à l'aune du plus nombreux. A ce compte, Georges Ohnet (“La Marchande de pain”) aurait droit à plus de pages que Zola ou Mallarmé. Le rock, à plus de pages que Boulez (tant mieux). Ceux qui me suivront sauront-ils seulement lire. Je lis chez Anglade l'histoire édifiante de Séronatus. Je lis comment Ecdicius choisit un jour Apollinaire pour devenir évêque. Je lis le plausible dialogue entre le saint homme à l'article de la mort et Sidoine, choisi pour trôner sur le siège épiscopal, et dûment averti des dangers de sa fonction. Je ne comprends toujours pas cette conversion de Sidoine, quels que soient les justificatifs que l'on ait pu me fournir (“seule façon de maintenir dans une société en recomposition un réseau relationnel et culturel”). Lui en effet, père de quatre enfants, féru d'honneurs et de beaux vers, superficiel jusqu'à l'extrême, comment a-t-il pu se charger d'un tel poids ? c'est aussi mystérieux que la retraite de Rimbaud, et qui dira celui des deux qui l'emporte...
Je ne suis jamais parvenu à estimer l'Eglise, quoi que je veuille encore aujourd'hui recevoir les derniers sacrements. Je devrais bien plutôt à mes derniers instants m'entretenir avec un noble et vieux rabbin de la cabbale... Sidoine, organisateur de la Résistance (aux Germains) : en quoi pouvait-elle consister en ces temps où tout était désert ? Pouvons-nous imaginer une époque où la campagne grouillait, où les villes ne dépassaient pas dix mille habitants ? Les foules étaient-elles aussi denses qu'aujourd'hui ? Je vois dans “Cadfaël” de véritables bousculades : cela existait donc ? Le brigandage atteignit-il de telles proportions qu'il est dit chez Anglade ? Certains percepteurs privés faisaient-ils, est-ce vrai, régner la terreur en pillant les contribuables pour leur propre compte ? L'insécurité régnait-elle à ce point que nous ne pouvons imaginer ? Dans ce cas le message de l'Eglise ne brillait-il pas par son originalité, son utopisme généreux ? Quel pourrait-être aujourd'hui l'équivalent, le pendant, d'un homme d'Eglise au Ve siècle ?
Je ne peux plus aujourd'hui me confiner à Sidoine Apollinaire. Il me faut migrer, avec chariots, chevaux, femmes, bagages et descendants, vers de nouveaux pâturages, lentement, de proche en proche : j'ai donc étudié une biographie de Clovis, une autre de Clotaire (Premier), où je fais connaissance avec Arcadius, petit-fils de Sidoine... Lisant ce jour le panégyrique de Majorien, je déplore une fois de plus la stupidité des éditions, depuis l'Antiquité, relatant les derniers panégyriques avant les premiers, sous prétexte qu' “on a toujours fait comme ça”. Et me revoici devant les flatteries habituelles adressées aux impétrants du trône, où la cuirasse du guerrier se voit louer sans réserve, puisqu'elle permettrait de reconquérir la gloire évanouie. Mais Rome depuis bien longtemps n'était plus dans Rome, “les carottes étaient cuites” comme le dit Raspail, dont l'ouvrage “Le Camp des saints” fera sous peu figure d'œuvre la plus puissante de cette fin de siècle XX ; et Rome s'effondra, par implosion.
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24.09.2008
Thé au logis
Nous écoutons Herr Leibniz (il s'agit du discours préliminaire sur la philosophie, précédant la Théodicée proprement dite : « On voit par là que le dogme de la participation réelle et substantielle se peut soutenir » - il doit s'agir de la présence réelle du Christ dans l'hostie - (sans recourir aux opinions étranges de quelques scholastiques) par une analogie bien sentie entre l'opération immédiate et la présence. » - toujours cet art, chez les philosophes, de diviser un raisonnement impossible en plusieurs raisonnements possibles, puis à tenter de nous persuader que la résolutiondu tout sera nécessairement formée par la résolution additionnée de toutes les résolutions partielles... C'est ainsi que l'un d'eux est parvenu à nous démontrer, la tortue étant à peu près immobile dans une fraction de seconde, et que le lièvre est immobile, dans une fraction de seconde, que, parole de Zénon ! jamais le lièvre ne rattrapera la tortue : ingénieux n'est-ce pas ? ou n'est-ce pas plutôt parfaitement con ?
Je n'ai pas l'esprit philosophique dites-vous, et c'est celui qui le dit qui l'est ? ben voyons...). Leibniz : « Et comme plusieurs philosophes ont jugé que, même dans l'ordre de la nature, un corps peut opérer immédiatement en distance sur plusieurs corps éloignés tout à la fois, ils croient, à plus forte raison » - et à partir de là mon consciencieux collègue a souligné en rouge - « que rien ne peut empêcher la toute-puissance divine de faire qu'un corps soit présent à plusieurs corps ensemble » - je ne vois pas le rapport - « n'y ayant pas un grand trajet de l'opération immédiate à la présence, et peut-être l'une dépendant de l'autre » - proximité du Christ et de la pâte à tarte ? je m'interroge. « Il est vrai que, depuis quelque temps, les philosophes modernes ont rejeté l'opération naturelle immédiate d'un corps sur un autre corps éloigné, et j'avoue que je suis de leur sentiment. Cependant l'opération en distance vient d'être réhabilitée en Angleterre par l'excellent M. Newton, qui soutient qu'il est de la nature des corps de s'attirer et de peser les uns sur les autres, à proportion de la masse d'un chacun et des rayons d'attraction qu'il reçoit ; sur quoi le célèbre M. Locke a déclaré, en répondant à M. l'évêque Stillingfleet » note "71" :
« 71 : Sur cette polémique entre Locke et l'évêque Stillingfleet, voir les Nouveaux Essais, Préface (éd. Garnier-Flammarion, p. 44) - « qu'après avoir vu le livre de M. Newton, il rétracte ce qu'il avait dit lui-même, suivant l'opinion des modernes, dans son Essai sur l'entendement, savoir qu'un corps ne peut opérer immédiatement sur un autre qu'en le touchant par sa superficie et en le poussant par son mouvement, et il reconnaît » - souligné - « que Dieu peut mettre telles propriétés dans la matière qui la fasse opérer dans l'éloignement. C'est ainsi que les théologiens de la confession d'Augsbourg » - les protestants - « soutiennent qu'il dépend de Dieu, non seulement qu'un corps opère immédiatement sur plusieurs autres éloignés entre eux, mais qu'il existe même auprès d'eux et en soit reçu d'une manière dans laquelle les intervalles des lieux et les dimensions des espaces n'aient point de part. “ Tout cela ne nous dit pas comment du pain peut se transformer en chair à la fois humaine et divine...
Il faut tenir compte d'une façon de raisonner propre à cette époque-là sûrement, héritée de la scholastique médiévale, mais comme dirait Eltsine, “c'est bien compliqué”. Leibniz, Théodicée.
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22.09.2008
Jeu vidéo
Voici les chances, ou « armes » :
1°) les avantages de mes adversaires ne seront ni la Peur qu'ils inspirent ni la Force, mais l'Envoûtement, la Fascination (appelée « charme », « pitié », « langueur ») (36)
2°) étant l'offensé, j'aurai toujours le choix des armes (les autres, quoi qu'ils aient fait ou omis de faire, seront toujours dans leur tort.)
J'éprouvai à ces voix de grandes voluptés, suivant de l'œil les profils sinueux des deux sœurs jumelles ; j'aurais enfin
3°) le droit, sur mon lit de mort, de crier "Assassins, assassins" (titre de Philippe Djian) à tous ceux qui me soigneraient, devant tous vivre alors que je mourrais, infirmières décolletées, blouses transparentes et bordures de slips visibles (dans What (titre de Polanski) l'héroïne chevauche un vieillard agonisant, jupe relevée : Origine du monde au seuil de laquelle retombe foudroyé le vieux aux yeux brisés d'extase, murmurant "Que c'est beau". (37)
Notes :
(33) Personnages imaginaires, déjà rencontrés. Ces Jumelles aux longs cheveux blonds apparaissent sur l'écran de la console de jeux de l'auteur. Il semble bien qu'elles représentent ici l'éditeur, qui passe commande auprès de l'auteur lui-même.
(34) ...et mégalomaniaque...
(35) Confusion soigneusement entretenue entre Héraklès, chargé de tuer le dragon, et saint Gaston, ou « Vaast », ecclésiastique ayant réellement existé (à défaut de l'Olympe, du moins l'Histoire sainte...) Tous deux ont une tâche particulièrement difficile à accomplir : purger la terre de ses monstres, ou l'esprit de Clovis, roi des Francs, de ses démons païens. L'auteur multiplie les modèles de virilité, afin sans doute de n'en élire aucun.
(36) Le thème du vaillant héros amolli par la traîtrise de ses adversaires, en particulier féminins, lui servira toujours d'excuse pour ne pas avoir accompli sa mission, pour avoir failli à son idéal. Nous sommes avertis : ce sera toujours la faute des autres, et l'auteur n'aura fait que succomber à sa confiance et à sa naïveté.
(37) Soit une (Olympe), deux (Philippe D.), trois et quatre références (Polanski, Courbet). Je m'avance donc en toute sûreté. J'utilise désormais la première personne, afin de ne rien dissimuler de ma vanité. Le mot « vanité » signifie, à l'origine, « vacuité » (de « vacuus », « vide »).
Les Eurysthées m'accordent en fait l'exorbitante autorisation de ne rien faire, de m'en trouver absous, d'accuser les autres, et par-dessus le marché de me plaindre d'eux. Est-il nécessaire de préciser que jamais éditeur n'a conseillé à son auteur de se conformer à de tels schémas : il faut donc que ces Jumelles symbolisent tout à fait autre chose.
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20.09.2008
Bououh, mon beau passé !...
...En ce dernier Noël d'avant 1968, les parents n'estimaient pas incongru de faire un présent au professeur de leurs enfants. Mes vingt-cinq élèves de 6e 1 rivalisèrent de cadeaux, même ceux qui m'avaient le plus humilié (car il n'y a rien de plus humiliant, croyez-moi, que l'indiscipline de petits merdeux) : B., qui m'avait pris tout le trimestre pour un « tout petit garçon », m'offrit une petite lampe de poche de trois sous en faux métal doré ; je l'ai conservée longtemps – penser que tous ces enfants natifs de 56 sont à présent quinquagénaires ! je n'avais que douze ans de plus qu'eux ! Mes cadeaux recouvraient toute une table de la salle des profs, parce que je n'avais pas su où les mettre, mais je n'étais pas fâché d'étaler ainsi aux yeux de tous le produit de tant d'amour: aucun de mes collègues n'avait dépassé deux ou trois offrandes.
Le proviseur, toujours entre deux gueuletons, rubicond, tournait autour de ma table-exposition en tâchant de ne rien regarder... Ce fut au point qu'une jeune femme brune, à présent mémère, lui offrit pour la rentrée de janvier un superbe cadeau personnel, et comme nous étions tous à nous récrier – on l'avait surpris plus d'une fois l'oreille à la porte d'un cours - elle dit simplement : « Cet homme est seul ; il est immensément seul. » J'espère vraiment qu'ils ont couché ensemble. Le proviseur est mort l'année suivante. Personne, à Dibouville, ne l'a regretté. En revanche, la 5e 2, que je chouchoutais, dont j'aimais le plus les filles, ne m'offrit qu'une ou deux insignifiances, parmi lesquelles un numéro du Canard Enchaîné soigneusement enveloppé, que j'avais déjà lu.
Les filles se murmuraient l'une à l'autre à l'oreille : « Il l'a déjà. ». Je feignis une vive surprise, et le contentement le plus marqué. On se croit aimé, on ne l'est guère ; et ceux qui vous ont le plus chahuté, ceux-là conservent le meilleur souvenir de vous. Puis Soixante-Huit arriva, de nos jours encore incompréhensible : plus question de cadeaux petits-bourgeois, c'était d'un lèche-cul intolérable. J'ai retrouvé plus tard, en Autriche, la coutume des cadeaux, quoi qu'en moins grande quantité. Ce ne fut pas non plus sans quelque ambiguïté : j'étais aimé, sans l'être. Ce n'était plus qu'une tradition, qui disparut là aussi ila deuxième année. « Vous êtes trop bons pour tous ces cons-là, me dit une jeuen fille , repartez donc chez vous, en France, c'est là que vous méritez d' être. » Voyez tout le fiel.
El Cid de Libos
C'était au fin fond du Lot-et-Garonne, à Libos. En ce temps-là, les quatrièmes pouvaient encore accéder au Cid, avant que les assassins de l'IUFM n'eussent décrété la caducité de Corneille, le remplaçant par des articles sur le foot. « L'histoire, c'est bien, disaient mes drôles ; mais les vers, c'est dur à comprendre ! » Ils étaient bien loin, les pauvres, de l'éblouissement que m'avait procuré la lecture, d'une traite ! de ce chef-d'œuvre de jeunesse, à présent considéré comme un sommet de vieillotterie poussiéreuse. Epoque de merde !... Or Le Cid, vous ne l'ignorez pas, se prête admirablement aux parodies. J'en fis une, avec tous les accents : pied-noir, anglais, belge, grande folle, bègue ; les moindres choses déclenchaient le rire, jusqu'à des platitudes adaptées du Monocle rit jaune : « Monsieur le Comte a eu son compte » (inimitable Paul Meurisse...), ou cette autre, de moi : « Don Diègue a un pied dans la tombe et l'autre qui glisse » - il en faut si peu pour transformer un pensum en franche partie de rigolade ! Le Cid transformé en vaste rigolade. Je pleurais de rire. Je veux retrouver cette classe, savoir ce qu'ils ont pensé demoi.
Mais mon lecteur, qui n'est pas « en situation », ne peut comprendre les raisons de ces fous rires qui secouent les classes entières ; au point que certains cette année-là s'échappaient par la fenêtre du premier pour batifoler sur la marquise... C'était une époque bénie. Le collège de Libos (on disait Céheuhesse) s'étageait le long d'une pente assez raide. En bas se trouvaient les préfabriqués, où le créosote ne luttait pas toujours victorieusement contre l'odeur des pieds. J'avais là une sixième à 80% d'étrangers : d'origines espagnole, portugaise, juive polonaise, italienne. Rien de fanatique. Dawid, un blond frisé, s'était empressé de tendre le doigt : « Les races, M'sieur, ça n'existe pas ! » Pauvre Dawid. J'étais aimé. Un petit blond me tournait autour en répétant : « Vous êtes trop bon, Monsieur, vous êtes trop bon, cela vous attirera bien des ennuis ». Juste, Anonyme. Un seul ne m'aimait pas. Je repère tout de suite la petite vipère qui ne m'aime pas et qui répand des bruits sur mon compte. Un petit merdeux, moche, les cheveux en brosse, et que j'angoisse considérablement... Mais les autres m'adorent.
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18.09.2008
De la Dordogne à La Courtine
Terrasson, Dordogne – plus grande bourgade que je n'aurais cru – du caractère. Une hésitation avant le centre culturel parce que les panneaux directionnels s'interrompent. Un ou deux jeunes gens qui me guident. Les garçons représentent Beauté et Maladresse. Très vite l'incompatibilité s'affiche, de ma disquette à l'ordinateur : ils n'ont pas Open Office. Non plus à Brive. A chaque fois de longs couloirs, une bonne volonté de jeunes gens affables. Ce qui est important. Plus que la remontée de l'avenue de la gare à Brive, plus que la remontée Brive / Maussac (19 h. 25 ! bien tardif pour chercher l'hôtel !) C'est le mystère de cette route montante, à l'ancienne, vers les mystères du Massif Central.
La route devant ma fenêtre où défilent, émouvants et humains, les véhicules précédés de leurs antennes phariques, un peu visibles encore en ombres, à l'arrière des cônes de lumière ; il y a là-dedans une âme, apeurée, affairée, sur la route, avec une femme pour l'attendre, là-haut, à Ussel, et toute une vie de famille. Je suis là, moi, lâché par moi-même, volontairement, car mon cocon m'étouffe.
Journée du 16 mal commencée, avec cette connasse, d'humeur de veille de règles, qui m'explique si rudimentairement le mécanisme de la douche que je dois finalement me contenter d'un demi-bain, renversant ma tête dans l'eau pour me rincer le shampooing. Le pare-brise est recouvert d'une fine pellicule de glace qui fond passé neuf heures. Cette conne (voir plus haut) m'ayant supprimé ma clef, le 23 ouvrait aussi, je pouvais également de là-bas téléphoner à d'autres chambres. J'ai bien profité du porno, malgré sa monotonie flagrante, la fille tournant son cul songeant visiblement à autre chose, ma foi oui qu'on peut mal jouer du porno. Et les deux lesbiennes qui gémissent avant de s'être touchées, le nez sur la chougne sans avoir léché, c'est quoi ce cirque ? Le matin je suis allé à Ussel, j'ai demandé un photographe, un brave homme m'affirme qu'il n'en sait rien, j'ai trouvé moi-même, j'ai bavardé sur mon incapacité à placer la pellicule, je-je-je. Ussel / La Courtine, à la recherche des innombrables baraquements bordels à soldats,que l'on m'avait décrits (les baraquements) avec des inflexions gourmandes et scandalisées. Que du paysage ! et des routes en impasses, tout ce camp est une verrue, halte avant Poussanges, une montée, une descente, une prairie où le sentier se fond, puis (je suis revenu à la bifurcation) dégringolade pédestre entre les arbres morts et blancs, les souches, les bidons et une balle d'enfant, sur le bas-côté.
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16.09.2008
Décadences, et rattrapages...
...Voici trois points de ressemblance : LA DELIQUESCENCE. Tout se liquéfie. Au sens où toutes les sanies du corps se déversent vers l'extérieur, où le cadavre fuit dans son cercueil, souillant les pieds des porteurs. Déliquescence : n'y avait-il pas des chrétiens virils ? Immense foi, immense hypocrisie, multiplication des sectes et prédicateurs ? Comment étaient-ils sots, dans ces ténèbres vacillantes du Ve siècle ? comme nos écolos ? Y avait-il de la violence ? pas autant tout de même qu'aux VIe et VIIe ? Les citoyens d'Empire adoraient les braves barbares purs, comme une grande partie de nous se met à bader devant ces braves intégristes, ou ces braves crève-la-faim qui s'entassent jusqu'à nos côtes, sur des rafiots souvent mortels : nous n'avions pas cela au Ve siècle, juste d'autres fuyards, passant le Danube gelé sur leurs chariots, les Huns au cul... Ulcérés de tant de rejet, de tant de "manque de considération" comme disent les petits cons de banlieue, de tant de racisme et de rejet, les Ostrogoths se révoltèrent et prirent les armes : où sont les armes des mourants sur nos côtes ? Leurs attentats ? Au Ve siècle, là où se trouvaient les pauvres, là naissaient les guerres.
C'étaient les mêmes. Et aux deux époques, les ravages du tiers mondisme, l'amour immodéré des Barbares, le refus de la défense et du militarisme qui firent la grandeur de Rome et des Etats-Unis... L'intellectualisme et le démocratisme, sottement mis de conserve, dont la funeste conséquence est qu'on ne peut plus désormais émettre quelque opinion que ce soit sans aussitôt récolter sa diamétrale contradition. Le drame de notre époque, c'est que la sottise s'est mise à penser dit Cocteau. Noter aussi cette forme de sensibilité maladive, qui fait que la moindre chose se voit, par désœuvrement, commentée, glosée, détournée, à l'infini. Je ne pense pas pouvoir ajouter quelque chose à cela.
Le triomphe du relativisme ( manque de foi en Rome) et du sophisme qui démontre aveuglément que tout va bien. Une culture à bout de souffle, ressassant ses mêmes thèmes avec exténuation. Mais toutes les époques sont des époques d'ignorance. Capitulation suicidaire devant l'assaut des Barbares - comment puis-je malgré tout prophétiser ?
PLAN
I.L'Empire romain, en parallèle avec l'époque contemporaine : lyrique, cf Duby "Le Temps des cathédrales). Tant d'autres se sont déjà exprimés là-dessus. Je ne saurais qu'articuler du déjà-dit, du prêt-à-penser. Toute synthèse m'est impossible. Seuls les détails m'émouvraient. Ça finirait par être un recueil de poèmes. Plan par parties et sous-parties. Voici la contradiction : l'inculture des politiques face à l'histoire. Leur incapacité à remonter au-delà de 1900. ¨Pour les plus doués, jusqu'à la Révolution. L'Empire Romain ? ...Connais pas.
L'Empire s'étend du Cap Nord à Gibraltar.
II.La famille de Sidoine (et ses illusions de noblesse) (ton : sarcastique). Modèle des familles : Héliogabale et les trois Julia. Poids circonstanciel et narratif de plus en plus malaisé à traîner...
III.Premiers succès féminins de notre auteur, conquête de Papianilla (ton : flaubertien)
IV.Avitus empereur sur proposition d'un roi barbare, ton : historique.
V.Le Panégyrique ; ne pas mélanger les deux.
VI.La Chute, voir Anglade : ne pas mélanger la chute des trois empereurs.
VII.La retraite (pastiche de Virgile, revu et corrigé par Roland Barthes)
VIII.Majorien, re-panégyrique
IX. ANTHEMIUS; ou du moins se le figure. car le neveu du roi l'y a poussé
X.Chute et reconversion à l'Eglise, ton de tragédie gréco-romaine !
XI.Résistance et prison. Ton indigné. Citer les vers gravés au fond de la coupe de la reine, épouse d'Euric.
XII.Reforme toute une civilisation grâce aux cours par correspondance (ton émouvant)
XIII.Sa mort sur les remparts, cf. Vintila Horia. La même que celle d'Augustin à Hippône.
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14.09.2008
Les anciens jeunes de banlieue
LE SINGE VERT - LES JEUNES DE BANLIEUE
n° 5 paru sous le titre « Le sexe des banlieues » aux éditions Parallèles,
21 rue du Crinchon, 62000 ARRAS
Qu'est-ce que je pourrais bien dire de définitif ? « Attaquez les cités flics en tête, coffrez les dealers et fouteurs de merde, dispersez la caillera dans les petites communes de 550 habitants ( un par bled) - et puis on leur donnera des livres et une fourche, et tu verras s'ils ne se calment pas un peu... » Ça me tente vachement ce plan. Maintenant je n'en veux pas un chez moi de ces lascars. Finalement j'aime bien ce qu'il dit, le Gros Porc. J'appliquerais bien son programme. Mais pas avec lui. Avec Jospin, par exemple. Ou Chevènement. "Il est né le divin enfant - Chantons tous son Chevènement." Non je plaisante. Qu'est-ce que je pourrais bien dire de bien fort, là, de bien haineux - "sales petits cons qui traînent dans les cages d'escalier, toujours le mollard à la bouche" - où j'ai vu ça ? ben nulle part.
Moi j'habitais une banlieue pénarde. "J'entendais dire"... Au Val Fourré les récrés interdites because les sprays lacrymogènes, les filles qui allaient par paquets de quatre aux chiottes pour ne pas se faire violer – disons tripoter, allez... Je me suis fait insulter, il faut dire que je suis spécial comme prof, trivial, provoc et tout. Ils m'aimaient bien. Mais faut les nerfs, c'est clair : je me suis fait traiter de gros pédé ; j'ai gueulé : "Je ne suis pas gros!" - le genre, tu vois, tout le monde rigole. Leur niveau, quoi. Et la fille bien élevée qui m'a sorti "Je vous emmerde", je lui ai répondu "Torchez-vous mon amie, torchez-vous". Tout le monde s'est foutu de sa gueule. Ô souvenir glorieux de ma gloire passée ! Ce matin, pas la forme - pas la haine.
Tu leur donnes un bouquin ils te le balancent à la chetron. Veulent rien savoir, savent déjà tout, ces petits vieux. « Ah que j'ai pas besoin de bouquins pour savoir..." Bon ! Ducon, qu'est-ce que tu proposes pour les banlieues ? Du concret, du qui marche ? Des centres de loisirs ? ils te les crament. Parce que ça va les intégrer, n'est-ce pas, ils perdent leurs repères. Je te raconte une histoire drôle : lors de la première attaque du Paris-Mantes (parfaitement, à coups de pierres), les journalistes ont fait poser le maire de Chanteloup au milieu d'une bande de jeunes sympa, sympa ! et souriants ; tout sourire ! Eh bien tout le monde savait parfaitement qui avait lancé quelle pierre, et ils étaient tous là, avec la bouche en cœur autour de Monsieur le Maire...
Ça ne vous est jamais venu à l'idée que les lycéens qui défilent depuis leur neuf-trois ou leur six-neuf pour réclamer des profs sont les mêmes qui insultent les profs, et qui empêchent carrément, à la lettre, le cours d'avoir lieu ? Et l'attaque du Collège Machin, plusieurs centaines d'élèves à coups de pierres et de vociférations contre les grilles? On n'en a pas jacté dans le poste, faut pas exciter la haine du brave citoyen. Maintenant il paraît que c'est faux, d'après "Marianne" ?
Tu es vraiment sûr que les bagnoles qui brûlaient, on les photographiait automatiquement en gros plan, contre-plongée ? Vous faites quoi comme métier, les journalistes ? ...fossoyeurs de quoi, au juste ? ...Je ne crois pas aux trucs "qui marchent". Je ne crois pas à l'efficacité, parce que je ne crois pas à la responsabilité, ni même à la relation de cause à effet. Je crois au changement de discours, car l'homme est une drôle de petite bébête bien faible et bien attendrissante - jusqu'au mépris, parfois... Ma Solution à Moi qu'elle est superbonne : Y a qu'à cesser de dire du mal du travail, de la culture et de la littérature.
23:19 Publié dans la parano qui galope | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
12.09.2008
Gaston, encore
Revoici Gaston-Dragon. Au fait, une bonne nouvelle : "Gardien stagiaire", c'est fini n-i ni. Ne reste plus qu'à le photocopier, puis à se le faire refuser. Vous savez, l'édition, c'est comme le Pas-de-Calais, faut y être né...
AU LECTEUR
Lisez lentement. Lisez successivement. Ne cherchez pas à tout prix l'enchaînement. Tout se constituera en son temps, à son rythme. Formons une alliance où nous ne craindrons rien l'un de l'autre.
Note
Cet avertissement s'avère en effet de la dernière utilité pour ceux qui ne cherchent dans la lecture qu'un divertissement ; nous lisons trop vite, parfois même la télé allumée, quoique le son soit coupé... Mais l'alliance proposée ensuite, sans souci de cohérence avec ce qui précède (amenée par le simple contraste de « crainte » et de sérénité vient là comme un cheveu sur la soupe, sicut capillus in intrito.
4
PERE-HISTOIRE (1)
Père-Histoire ayant expédié l'inconnu - gravé par son nom sur le monument aux morts - dans les camps du même nom (2), fut condamné au peloton. Mon père Noubrozi fut écroué par nos libérateurs (3) , en forteresse à Laon : commutation en droit commun ; quand la « cité » de la ville fut bombardée, Père-Histoire déblaya les corps dont une jeune fille anonyme à bout de bras ; il me dit que rien ne peut rendre l'odeur de la mort. Que rien n'en peut approcher. Dont rien ne donne l'équivalent. Odeur sui generis. J'en viens à penser que cette odeur donne faim ; les pisse-presse, après l'incendie parlant immanquablement d'une « ignoble odeur de brûlé ». Les plus précis hasardent : « sucrée ».
Notes
(1) Il s'agit du père véritable, historique en quelque sorte, de l'auteur, « Noubrozi » (voir cette œuvre, publiée dans le premier numéro de la revue « Le Bord de l'Eau » ; l'auteur se réfère ici à des faits platement exacts.
(2) Cet inconnu, bien que je pense connaître son nom, reste ici anonyme. Il ne sera plus fait mention de lui par la s) uite.
(3) Les Américains
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