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  • BLOCKHAUS B

     

    C O L L I G N O N

    B L O C K H A U S     B







    « Cette pluie m’emprisonne. Je ne peux plus atteindre les arbres. »

    Il y a son nom sur l’enveloppe.

    « ...la prairie s’est détrempée jusqu’au centre de la terre... »

    Les oiseaux croassaient de toutes leurs forces. Il pleut depuis le premier du mois.

    « Si j’avais de bonnes bottes, je pourrais remettre la lettre : c’est le même nom, mais

    ce n’est pas moi . »

    S’il traverse la prairie – le champ de boue, le cloaque – il deviendra une masse informe. Au mieux le vent l’encroûtera. Et puis, de l’autre côté des arbres, il y a le Fleuve.

    « Celui qui porte mon nom a besoin de cette lettre. Plus que moi. La lettre, à moi-même, n’apportera que des tourments . »

    Il habite loin, loin, au sec, dans son dos :

    Formán Tikhonovitch Biédrinine

    Blockhaus B

    « Je ne suis pas cet homme. »

    Les corbeaux dans le ciel font et défont des cercles noirs. Il tend les bras comme un fusil :

    « Pan ! Pan ! »

    Sans s’émouvoir, les oiseaux s’engouffrent dans une énorme boule d’arbres malades, au bord du marécage,puis, l’homme entreprend la traversée.

    À chaque pas la boue monte aux genoux. Il regarde sa montre : quatre heures avant la tombée du jour. Il tâte le message dans la poche de sa chemise : il pouvait aussi bien tout laisser derrière soi. Les choses au pire, il trouverait au bourg une chambre sèche, un pantalon propre.

    De trou en trou il se déhanche.

    Le soleil perça les nuages réveillant des nuées de moucherons acides. Il eut le souvenir d’heures paisibles, de soirées à l’air libre, sur le banc, le jardin fait. De ce côté-ci du marais, à présent derrière lui, se trouvait Bostrovitsa, un gros village plein d’enfants placides. Devant lui, Gréménovo, où il n’avait jamais mis le pied depuis la destruction du pont – plus exactement, l’édifice branlait de toute part depuis l’attaque des Stukas. Ils avaient bombardé les réfugiés. Les autorité l’avaient déclaré impraticable.Dangereux. Il avait sauté, le pont, par ordre du voïvode.

    Il fallait prendre le sentier.La boue, après la décrue, avait là aussi tout recouvert.

    Les anciennes photos du Pont d’Aval le montraient aux jours de gloire, grouillant comme une fourmilière : bateleurs, charrettes, marmaille… c’était avant la naissance d’Endrick. C’était avant la mort du grand-père. Avant le bombardement.

    L’homme avança, leva les bras, tira sur ses cuisses, laissa s’écouler un tonnerre de jurons. L’eau touche le ventre. Les sous-vêtements se sont trempés d’un coup. Il prendrait froid. Désormais coûte que coûte il fallait un docteur. Celui de Gréménovo. Pourquoi lui, Formán, douillet, grincheux, avait-il entrepris cette folie de vouloir à tout prix remettre cette lettre à son destinataire, dont il ne connaissait foutre Dieu que le nom, le sien ?

    La vase remonta sous ses pieds. Bientôt la partie de son corps au-dessus des genoux se trouva hors de l’eau. Il souffla. Ses mains, demeurées sèches, vérifièrent encore sous la chemise que le message n’avait pas bougé. De l’autre côté de la digue il apercevait, sur le ciel gris, les premiers toits pointus de Gréménovo.

    Les premières cheminées se mirent à fumer. Dans un bruit de succions alternées, il se dégagea au plus vite, gravit un perron sans rampe, redescendit quelques marches sur l’autre rive : il était sur le pavé, au sec, à Gréménovo. Il dégoulinait de saleté, mais nul, à part lui, ne foulait le sol irrégulier de cette demi-rue, à l’abri, face au marais. Formán repartit de l’avant. Il se sentit revivre. Il avait malgré tout retrouvé de l’inquiétude, malgré le jour encore haut, et en ressentit une BLOCKHAUS B 4









    vague honte. Son reflet dans une glace extérieure – un tailleur en faillite - le persuada de chercher au plus vite non pas un médecin, mais un magasin d’habillement, pour remplacer son pantalon, devenu bloc de boue.

    IL lui faudrait aussi des chaussures. Alors seulement il pourrait se présenter au Bloc B, Kuiaz Ulitza, et remettre décemment le message.

    La vendeuse de pantalons lui effleura délicatement la braguette au moment de l’essayage. Il se contenta de lui réciter quelques vers. Elle n’avait pas encore allumé la lumière : la boutique baignait dans le gris. Formán oubliait sa mission.

    La vendeuse l’entraîna dans une arrière-boutique plus sombre, où ils prirent un café sur une table branlante près d’un réchaud. Il découvrit sur son crâne à elle, derrière l’oreille, une cicatrice en relief.

    « Ils m’ont interrogée un peu brutalement, dit-elle avec un pauvre sourire.

    1. Il ne lui demanda rien, le jour continua de tomber, la couronne bleue du brûleur prit une intensité vacillante. Bientôt ils se trouvèrent tous deux vêtus d’amples robes de chambre.

    « C’est celle de mon mari, dit l’habilleuse. Il m’a quittée après l’interrogatoire. Et toi, que vas-tu faire ?

    Il tira la lettre de la poche de sa chemise.

    Tandis qu’elle prenait connaissance du message,une étrange torsion paralysa l’estomac de Formán, et il se sentit à la fois proche de l’évanouissement et rempli d’un étrange espoir, solide au-delà de toute raison. Il se leva pour marcher, passa dans le magasin où les vêtements, à présent, semblaient autant de fantômes suspendus aux épaules. Raides, parallèles.

    Un miroir lui renvoya une image si effrayante qu’il chercha et trouva instinctivement un interrupteur. Les néons tremblotèrent, puis s’allumèrent brutalement dans un grésillement continu. La jeune femme le rejoignit, ferma le magasin de l’intérieur, baissa le volet de fer.

    « Je m’appelle Viéritsa, dit-elle. Reste avec moi. Tu porteras la lettre demain.

    À peine quitté son village – définitivement, il s’en avisait à présent – Formán devait à présent composer avec l’espèce humaine. Qui plus est, avec une femme – l’être le plus exigeant et le plus dévoué qui fût. Une vendeuse de pantalons, au visage rond et grave, avec une couronne de cheveux bouclés et une cicatrice au-dessus de l’oreille.

    La chambre au-dessus du magasin donnait sur le marais. Ils avaient fait l’amour au rez-de-chaussée, sur des manteaux étalés à la hâte, en pleine lumière. À présent, la fenêtre éclairée découpait sur la vase et les plantes un grand carré glauque en contrebas de l’autre côté de la digue.

    Même ici, de l’autre côté de l’eau et des joncs, au-delà des frontières de provinces, d’autres policiers sévissaient, d’autres tortures. Pourtant, Formán se sentait désormais en sécurité. Il ne pouvait être poursuivi pour les mêmes délits que Viéritsa – bien qu’ils eussent commis ensemble l’acte le plus répréhensible aux yeux de tous, en tous pays.

    Mais la cicatrice était ancienne. Il parcourut encore du doigt la boursouflure sous les boucles, et la femme eut encore ce petit rire triste ou inexpressif. Dieu merci, ils s’étaient aimés tout de suite, sans tous ces atermoiements qui découragent l’un et l’autre sexe.

    Ils éteignirent la lumière et se couchèrent sagement l’un près de l’autre, comme d’anciens mariés, en tirant bien le drap chacun pour soi, pour éviter les plis. Quand Formán se réveilla, il tenait Viéritsa par la main, le matin doux éclairait une chambre de dimensions modestes, à l’ameublement neutre, et il comprit pourquoi l’amour se fait surtout dans la nuit.

    Mais il n’éprouva nulle amertume, rien d’autre que ce sentiment de douce sécurité. Viéritsa s’éveilla à son tour, et posa sur lui son sourire.

    Ils quittèrent le magasin sans être vus.

    « Il n’est que sept heures, dit-elle, et c’est dimanche. Cherchons ensemble le destinataire de ta lettre.

    - Qu’y a-t-il d’écrit ?

    - C’est une convocation au Commimissariat, dit-elle en souriant. Ils se sont trompés de province.

    - Il faut trouver un autre pays, dit-il.

    - Qui postera la lettre ?

    - Est-il indispensable, avant notre départ, de tourmenter un inconnu ?

    - Peut-être qu’ils le convoquent pour lui dire : « Vous êtes innocent ! ». Le ton général du formulaire ne semble pas déplaisant. Oui, cet homme va recevoir un certificat d’innocence.

    - Cet homme porte mon nom.

    Il demanda la lettre, l’ouvrit, se tourna vers le mur et la lut :

    - Ce n’est qu’un formulaire ordinaire, dit-il.

    - Nous sommes des gens ordinaires, dit-elle, nous faisons des choses tout à fait ordinaires.

    Il hocha la tête d’un air dubitatif et remit la lettre dans sa poche. Il était propre à présent, presque élégant.

    Le bourg tardait à s’animer. Ils se dirigèrent vers une gare en faisant le compte de leurs ressources.

    Ils pensèrent dévaliser une station-service jaune et verte, mais ils se contentèrent de demander quelques smenks au pompiste. Il les leur tendit en riant : il connaissait la musique. Il ne s’aperçut pas que Viéritsa volait trois Karamélis. La police ne poursuit pas ce genre de chapardeurs. Dans le train, ils se partagèrent les Karamélis. Leurs dents se collaient, ils s’ouvraient la bouche l’un devant l’autre, se rappelant l’excellent farce du chien qui mâche un chewing-gum : le chien se tord la gueule et se racle le museau avec la patte. Le train démarra vers Sankt-Iresk.

    Formán et Viéritsa se regardent gravement. Ils sont assis face à facesur les banquettes en skaï de Vonat-Kompanyi, sans billet, « après avoir risqué sa vie dans les marais » dit Formán. Viéritsa ne pense pas retrouver son emploi, parce que les néons du premier étage sont restés allumés.

    « Un court-circuit est si vite arrivé ! »

    Elle s’accuse et pleure.

    Formán lui relève sa tête bouclée. Elle dit :

    « Nous agissons comme des enfants ».

    Formán tapote sa pochette : il lui reste la lettre :

    - Un certificat d’innocence, c’est quelque chose !

    Le train roule, ils examinent le paysage, l’un à l’endroit, l’autre à l’envers. Le train est un pont qui roule, entre le passé et l’avenir. Viéritsa espérait que l’Autre dirait la vérité, Viéritsa craignait le mensonge. Formán se sentait épuisé à l’avance de toutes ces confidences qu’il faut faire aux femmes.

    « Une queue de sirène, qui empêche de marcher. »

    Il dit cela tout haut, Viéritsa le comprit, posa sa main brune sur la main verte de Formán : ils pensaient les mêmes choses en même temps :

    - Plus tard, dit-elle.

    Ils se caressèrent le visage. Le contrôleur passa dans le couloir sans s’arrêter.

    Formán et Viéritsa se retrouvèrent à 14h 38 sur le quai d’un pays tout à fait inconnu. Il flottait dans l’air une odeur marine. L’État de Wyczurie n’était pourtant pas si étendu. Le train s’était arrêté souvent, il n’avait jamais dépassé les 100kmh.

    Ils contournèrent les bâtiments de gare :

    « La Baltique » dit-elle.

    C’est horrible, pensa-t-il.

    La lettre était sur son cœur, il avait failli à son devoir. Viéritsa devinait tout. D’abord, elle prétendit que les frontières s’étaient déplacées. Qu’une décision administrative - « du fond de tes marécages, tu ne pouvais pas savoir ! » - avait repoussé les frontières de Wyczurie vers le nord et la mer.

    Les uniformes avaient changé, mais il y avait toujours des uniformes. Ils interrogèrent un de ces hommes. Ils apprirent que les troupes d’Abimani s’étaient emparé sans résistance de la nation amie de Wyczurie, pendant les heures consacrées au sommeil.

    Autour d’eux, dans la gare, dans les rues avoisinantes, et au centre ville, tout le monde souriait, soulagé. Les amoureux s’étreignaient dans les rues piétonnes. Le sol pavé de briques rouges figurait des rigoles, des troncs de cônes en pierres accumulées formaient au centre des allées des piédestaux de lampadaires.

    Toutes les boutiques étaient fermées pour le dimanche. La zone commerciale butait contre un mur gris souillé de  tags. Ils revinrent sur leurs pas, trouvèrent une autre rue, défoncée, sans boutiques, aux trottoirs dentelés : la vieille ville des entrepôts, aux vitres brisées, reprenait ses droits. Mais il y avait eu ce rêve de vitrines, et l’on respectait le dimanche, cette année encore. Formán et Viéritsa marchaient main dans la main, évitant les dislocations du trottoir. Ils trouvèrent plus confortable de prendre le milieu de la chaussée, déserte, bosselée.

    Formán se sentit l’estomac creux : le remords, sans doute.

    - Tu n’as pas risqué ta vie. L’eau n’a pas dépassé ta poitrine. Le fleuve a changé son cours. « Je dois me débarrasser du message » dit-il à haute voix.

    Ils le jetèrent dans la première boîte aux lettres venue : grise, avec un petit auvent.

    - Je me sens mieux.

    - Tu veux tout balancer, Formán. Un jour ce sera moi.

    Il n’en savait rien. Il le lui dit, la serra contre lui, la fit avancer dans des rues ouvrières, et désertes plus que jamais. Les crampes reprirent : c’était la faim.

    - J’aime mieux ça, dit-il.

    - Préfères-tu rentrer ?

    - J’ai de l’argent.

    - Tu me trouves monotone ?

    Il répondit seulement qu’il souhaitait rencontrer d’autres personnes pour fuir ensemble, plus loin.

    - Mais je suis tout un groupe, dit-elle.

    Viéritsa effectua un geste désespérément commun, mais qui provoque toujours l’émotion : serrant la taille de Formán, elle colla sa poitrine à la sienne et renversa le visage. Il lut dans ses yeux beaucoup de foi tranquille.

    - C’est justement la religion du groupe qui a tué notre pays, dit-elle.

    Il se dégagea doucement. La rue, sonore, descendait vers la mer. Après un passage à niveau, ce fut la plage, la Baltique, les boîtes à conserve, un soleil clair sorti des nuages. Formán retroussa son pantalon, courut vers une barque et la mit à flot. Ils s’y étendirent et se laissèrent dériver, confiants dans la force de leurs bras et dans les rames sèches au long de leurs corps. Et quand ils se furent accouplés, c’est-à-dire collés côte à côte sans ôter leurs vêtements, une heure sans mouvement, Formán passa la main sous une pale de rame et sursauta : une enveloppe sèche était camouflée là, qui portait son nom, et l’adresse de l’autre encore. Il secoua Viéritsa, lui mit l’enveloppe sous les yeux. Ils l’ouvrirent à grands coups saccadés. La barque roula. « Un instant », dit la femme en posant un doigt sur la bouche de Formán. Si tu me rejettes, tu me trouveras toujours sur ton chemin ». La lettre disait « Rendes-vous à Copenhague ». Il empoigna les rames. Déjà l’hélicoptère de ronde avait pris son tour dans le ciel du dimanche.

    D’abord ils furent pris pour de paisibles canoteurs. Le ciel restait dégagé, il régnait enfin une douce chaleur. Bientôt, comme ils longeaient la frontière des eaux, la voix du haut-parleur, tombée du ciel, leur enjoignit de regagner la zone autorisée. Ils se rallongèrent au fond de la barque. Pendant trois jours, au centre de détention pour hommes, Formán refusa de manger. Viéritsa fut mise avec les femmes à Voïdansk. Tous les soirs, à la même heure, les gardiens des deux prisons tournaient les clés jusqu’au lendemain matin. Tous les deux dessinaient sur les murs un plan imaginaire de Copenhague. Dans leur ignorance, ils multipliaient les canaux,si bien que leur Copenhague finissait par ressembler à celui d’Amsterdam.

    Les gardiens tolérèrent cette innocente manie. Bientôt, les murs de presque toutes les cellules, dans les deux prisons, se couvrirent de graffitis, puis de fresques. Cela détournait les prisonniers de toute tentative d’évasion. Les récidivistes, lorsqu’ils retrouvaient leurs murs, admiraient de nouvelles perspectives. Un codétenu initia Formán aux échecs. À Voidanek, Viéritsa écoutait les récits de voyage d’une nouvelle amie. Celle-ci prêtait l’oreille aux anecdotes de la petite vendeuse de pantalons, débitées d’une petite voix honteuse. La gardienne se mêlait à la conversation, avant l’heure du couvre-feu ; parfois, elle récitait du Fejtö, scandant les vers avec son grand porte-clés rond, comme sur un tambourin à cymbalettes.

    Ils ne faisaient pas de cauchemars dans leurs cellules respectives. Dans la prison pour femmes, la garde présentait aux détenues des grilles de mots-croisé, dont elle gommait régulièrement les solutions. Ni tortures ni sévices dans ces établissements. On y surveille d’autant plus étroitement les prisonnières : dans le respect de l’humanité, mais sans faille.

    Pour Formán, tout faillit se gâter lorsque son gardien lui découvrit l’enveloppe et son contenu, qui avaient échappé aux fouilles d’entrée. Il comprit alors ces plans de villes tracés aux murs, et qui les transformaient en autant de fenêtres barrées de toiles d’araignées.

    Viéritsa, de son côté, parvint à faire sortir un message, que la gardienne s’était engagé sur l’honneur à ne pas lire.

    « Depuis que je vous ai confié la lettre, je ne dors plus » dit Viéritsa.

    - Moi non plus, répond la gardienne.

    - Vous l‘avez postée ?

    - Je le jure, répond la gardienne.

    Le directeur de la Prison des Hommes tourne et retourne entre ses doigts le message litigieux, qui lui est parvenu. Il baisse la tête derrière son bureau, avec une moue préoccupée :

    « Vous comptez vous évader N

    - Pas du tout monsieur le Directeur.

    - Pouvons-nous continuer à vous faire confiance, pour les réparations techniques, dans cet établissement ?

    - Sans difficulté.

    La gardienne de la Prison pour Femmes :

    « Voulez-vous sortir de là ?

    - Et comment ! répond Viéritsa.

    - Suivez-moi. Il y a longtemps que je veux m’évader moi aussi. Oublie donc Formán ».

    Celui-ci quitta la maison d’arrêt de Kostrzyn le même jour, en compagnie d’un apprenti magyar. Cet apprenti répondait au nom de Vasláv. Il s’intéressait aux phénomènes électromagnétiques et prétendait régenter les esprits. Vasláv ne pouvait subsister que dans la nature, il avait souffert plus que personne dans les bâtiments, où il n’était venu que pour une réparation bénigne. C’est pourquoi il pouvait ressortir.

    Mais son angoisse, au lieu de s’atténuer, avait pris des forces, lorsque Formán, à peu près de même taille, avait proposé d’échanger leurs tenues : « Moi en ouvrier, toi en prisonnier ». « Je suis trop blond » répondit vivement Vaslàv. « On ne me prendra jamais pour toi ». Le gardien les interrompit : - Ça ne marchera jamais. Prenez plutôt ce couloir, puis descendez l’escalier C, à gauche ; vous aboutirez tout droit sur les poubelles.Attendez le ramassage, glissez-vous parmi les hommes. Ils ne feront aucune difficulté. »

    Vasláv et Formán venaient juste de se connaître. Ils se regardèrent avec perplexité. Le gardien à présent tournait le dos. « Pourquoi pas » dit Vasláv le Hongrois. « Je t’accompagne. Tu seras moins suspect.

    « Tu es courageux » dit Formán.

    Après une nuit passée dans l’odeur aigre-douce des épluchures, ils suivirent les indications ho! les nouveaux ! Prenez les gants et videz-moi tout ça, en vitesse !

    Les poubelles basculèrent cul par-dessus tête au-dessus de la benne, se secouèrent, retombèrent à vide.

    Les deux nouveaux galopaient, chargeaient les grosses boîtes brunes, les détachaient, couraient s’attacher à l’arrière du camion orange.

    Au coin d’une rue de banlieue, il se détachèrent ensemble, lancèrent derrière eux leurs gants de protection, traversèrent une étendue de hautes herbes et se retrouvèrent au bord d’un ruisseau côtier à sec, épaule contre épaule, faisant des passes magnétiques sur un galet.

    Vasláv avait dix ans de moins que son nouvel ami. Ils longèrent la mer.

    ...Viéritsa et Xénia, la gardienne grosse et verte de jupe, se rendirent dans une petite maison déserte.

    « J’habite de l’autre côté des Maraîchers, dit Xénia. Nous ne serons pas dérangées. Le seul inconvénient, c’est le bruit des motoculteurs : ils binent le sol. Ils tracent des sillons. S’éloignent, reviennent, sans arrêt. Les hommes ne regardent que la terre, juste la terre : c’est un coin tranquille. Tu partiras d’ici quand tu voudras. »



    Elles sont parties ensemble, Xénia et Viéritsa, trois ou quatre jours plus tard. C’étaient en ce temps-là de curieuses destinées. Les uns longeaient la mer en direction des bouches de l’Odra, les autres s’enfonçaient vers les terres obèses du sud. Personne ne se reverrait.

    Formán n’avait pas de passé. Viéritsa non plus. Ils n’avaient jusqu’ici connu que la vie droite, qui d’une vendeuse de pantalons, dont la main s’était une fois égarée, qui d’un instituteur de bourgade. Les deux nouveaux venus, les pièces rapportées, Vasláv et Xénia, tenaient à faire partager leurs expériences antérieures, partager leurs interrogations sans réponses, à ces deux autres qu’ils accompagnaient désormais. Et depuis trois autres jours, de part et d’autre, l’électricien hongrois et la gardienne verte se taisaient, dans l’attente de jours meilleurs.

    «Szczecin, dit Formán. De l’autre côté, c’est l’Allemagne.

    - Qu’est-ce tu veux aller foutre là-dedans ? dit Vasláv.

    Le même jour, les deux femmes cherchaient dans Lódz un logement, occupé par une amie.

    « J’ai des amies dans toutes les villes » dit Xénia.

    *



    Tout séparait les deux amants.

    La lettre de Viéritsa s’était perdue.

    Formán avait disparu. Il avait conservé le message adressé à Pan Bérénine, Borsga, Blockhaus B.

    ...Le pays sombrait dans la décomposition. Les hommes remontaient l’Odra, arrêtés de pont en pont par les barrages. Xénia et Viéritsa s’enfonçaient à perte de vue dans les champs gras de pommes de terre. Les charrettes grinçaient dans l’air crépusculaire.

    Puis Viéritsa tomba malade. Xénia et elle séjournèrent quelque temps dans une bourgade frontière, au bord du fleuve. Formán et Vasláv les rejoignirent : on ne pouvait sortir de là ; tous les déchets s’accumulaient au même endroit, comme les débris tourbillonnant dans la bonde d’un évier.

    D’emblée, entre Xénia, qui n’avait pas quitté sa jupe verte, et le trop blond Vasláv, ce fut l’hostilité déclarée. Les amants réunis n’osèrent pas les contrarier, ils modérèrent les transports de leurs retrouvailles inattendues. Cependant, dès le lendemain, ils décidaient de se marier. Alors, leurs cerbères se réconcilièrent, juste un peu.

    Xénia murmura seulement les dents serrées que ce n’était pas la peine d’être sortis de prison, pour se marier.

    Le délai administratif imposé leur parut interminable. L’officier municipal ne manifestait aucune hâte à falsifier les papiers. Viéritsa se remettait peu à peu. C’était une petite ville de garnison, plongée pour l’éternité en 1960. Tout rassemblait à nouveau les quatre personnages, en premier lieu l’oisiveté. L’argent pourtant ne manquait pas, grâce au même employé municipal. Drôle de bonhomme.

    Ils atteignirent le début du mois de mai. Ils se rejoignaient dans un café au sol semé de sciure, et passaient des après-midi entières, et des soirées, à s’échanger leurs passés. Formán souffrait de tout cela, mais n’en laissait rien paraître : tout ce qu’il souhaitait éviter devenait inévitable.

    Viéritsa dévidait des souvenirs sans importance, ayant atteint ce point où la pudeur s’efface au fond des yeux. Les deux autres se roulaient avec délectation dans leurs années d’avant, se découvraient des complicités. Un souci commun de justification les soutenait encore.

    Pour finir, Formán et Viéritsa se taisaient, écoutant se confier les gens du commun. Il leur semblait encore et à jamais que rien ne s’était passé avant l’unique nuit d’amour, dans la ville aux marais, au-dessus du magasin d’habillement. Ils se rejoignirent plusieurs nuits, sans retrouver le goût de leur première étreinte.

    Cependant, le plaisir renaissait peu à peu, les rues se recouvraient encore de neige fondante, Vasláv ravaudait les canalisation vétuste du quartier, Xénia trouva un poste dans la Citadelle où croupissaient encore trente opposants.

    « Une lettre pour vous ».

    Xénia n’avait pu se résoudre au tutoiement. Formán, qui revenait de l’unique promenade au bord du fleuve troué de gravières, tendit la main. C’était son nom, c’était l’adresse :

    « BLOCKHAUS B »

    Un frisson lui parcourut le dos. Viéritsa lui arracha l’enveloppe, l’ouvrit et lut :

    « Tu es convoqué au Gouvernement Militaire ».

    L’officier, sec et brun de peau, le fit assoir dans uná fauteuil en cuir. Les trois autres avaient tenu à se faire également recevoir, et se tenaient debout à côté de l’officier.

    - Nous ne vous avons jamais perdu de vue, Pani Bilinine. Le pays n’est pas encore si désorganisé que vous le souhaitez. Nous connaissons les circonstances de vos évasions à tous », ajouta-t-il en regardant fixement Xénia.

    - J’ai été engagée à la forteresse, dit-elle.

    - Et vous avez prêté serment. Nous ferons sauter vos protections, dit l’officier brun, sèchement.

    Vasláv s’interposa :

    - Elle sera mon épouse. Elle n’aura plus besoin de travailler.

    - Quel âge as-tu ? demanda Formán.

    - Ving-huit ans.

    - Vive la Révolution grommela Formán. Puis, à l’officier :

    « Comptez-vous me réincarcérer ?

    L’officier lissa ses cheveux sur les tempes :

    « Uniquement vous avertir de vous tenir à carreau tous les quatre.

    Ils se retrouvèrent libres sur la grande place pavée, devant la Citadelle, incrédules.

    « Il m’a laissé la lettre, dit Formán.

    ...Ce seraient encore d’autres villes grises, comme le souhaitait Vasláv, d’autres campagnes nues à la fertilité incertaine.

    Ils fuyaient. Indifférenciés, ils se tenaient la main, ou marchaient l’un derrière l’autre. Les couples s’échangeaient dans la misère, tantôt de l’un et l’autre sexe, tantôt non. C’était à pied que l’on fuyait le mieux. Sous hauteurs du ciel gris, le vent poussant, la Guerre indispensable s’était éveillée, faisant de tous les êtres ces grains qui volent.

    Moins d’un pays, d’un groupe ou d’un parti contre l’autre que par l’effet d’un vaste bouillonnement, levure désordonnée de l’âme qui s’échappe à soi-même, et jette à l’air les balles et les obus – trop longtemps comprimés. La plaine s’achevait en forte rampes où dévalaient des rapides, puis en falaises.

    Ils escaladaient les rochers détrempés, s’aidant de la main sous les chutes d’eau, et dans le vacarme de l’eau précipitée passaient les échos distordus des canonnades. Parvenus sans manger,le troisième jour, au sommet des Contreforts Rouges ou « Monts de la Géante », ils contemplèrent les vastes plaines de Bohême.

    Le vent passait sur leurs têtes. À mi-pente montaient les premiers vergers. Les quatre humains méconnaissables descendirent entre les arbres à la recherche d’un village. Ils pénétrèrent dans une maison déserte, remplie de vivres et de couvertures à l’usage des vagabonds de passage.

    C’était une coutume de Bohême, avant la guerre. Mais on les avait vus, de loin, à la jumelle. Sans leur demander de rebrousser chemin, ni les tenir pour des espions, un garde-frontière en uniforme vint leur conseiller de poursuivre vers le sud-est, en évitant la capitale.

    Il apportait des vêtements, des chaussures et du savon. Quand ils se furent lavés et changés, le garde tendit le bras vers un sentier qui descendait sous les arbres, et leur souhaita bonne route et beau temps.

    Ils nexcédaient pas vingt kilomètres par jour. Le soleil pour la troisième fois marqua midi. Ils retrouvèrent leurs identités en s’étirant dans une clairière cernée de haies. En même temps les vivres vinrent à manquer.

    « Cafetiers ou comédiens, dit Vasláv. Tel est notre seul choix.

    Passant la tête par un trou de haie, le blond Vasláv n’en crut pas ses yeux : une grande maison se trouvait là, délabrée, avec sur le devant une verrière brisée. Partout la mousse des murailles et l’abandon. Gouttières rouillées, fenêtres pendantes, portes ballantes.

    À l’intérieur, plafond moisis, sol pourri, cloisons détrempées. Tous manifestèrent une profonde satisfaction et se répartirent les chambres les plus habitables : Vasláv dénicha au grenier un galetas confortable. La gardienne verte monta l’escalier aussi vite que ses jambes le lui permettaient.

    Viéritsa voulut aussitôt exercer le métier de vendeuse à Kreventcho, « 6km ». Ce furent des projets, et la nuit tomba, sans eau ni électricité. À Kreventcho, Formán et Viéritsa se procurèrent des vivres et du travail. C’était une époque bénie, car les morts procuraient des emplois.

    La maison fut remise en état, un restaurant ouvert. Leur premier client fut un vagabond. Un jour, en ouvrant les volets, Formán et la gardienne s’aperçurent que les deux autres avaient disparu, choisissant de reprendre la route. Alors la guerre franchit la frontière, un obus tomba, et rien n’exista plus.