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  • SIDOINE APOLLINAIRE - Tableau d'Anne Jalevski

     

     

    FIN DU CHANT II

    Il y eut donc ainsi, sur l'autre rive de la Méditerranée, un royaume Vandale, aussi calme que d'autres.

    1. 27

     

    CHANT III, 1-10

    Les mères, sous le règne de Genséric, élevaient leurs enfants, les cultivateurs labouraient leurs champs.

    Genséric aurait voulu épouser Eudoxie, veuve de l'empereur Valentinien III, laquelle s'offrait à lui paraît-il. Très people. Genséric le bossu, Genséric le bouffi, Genséric le difforme, avait pillé Rome douze ans plus tôt, sans y commettre toutefois autant de déprédations que n'en caftèrent les catholiques : les Vandales ne furent pas plus vandales que les autres. Ainsi s'achève (explicit, Messieurs les Professeurs, explicit) le plus creux discours jamais composé par Sidoine, bouquet pourri dans son vase, tandis que les applaudissements crépitent : les sangliers rôtis attendent.

    Ricimer aplanit les plis de sa toge (an togatus ?) Suit un apparat critique non destiné aux gloses. Suit un Carmen Tertium, bien traditionnelle apostrophe de Sidoine à son petit livre, "envole-toi, libellum, parviens à tes destinataires..." - les critiques à venir lui tomberont sur le poil, mais n'oublions pas ceux, et non des moindres, qui louèrent abondamment le talent de Sidoine : ce grand Gaulois conserva le souci du bien écrire, dans un âge où tout se défaisait. Cependant "l'art de rendre les récoltes abondantes, le choix de la saison favorable pour les moissons" 1-2 maintenaient une civilisation immuable ; enfant, je feuilletais encore des Rustica, magazine agricole, où Wolinski devait publier, en 1958, ses premiers dessins...

    "Et puis tu osas, Virgile" (Maro), chanter "les armes et le héros" (4) la mort que l'on donne, et le travail de la terre, la charrue et l'épée. Cadavres fertiles. Mars et Mavors, Dieux de la guerre et de l'agriculture très tôt confondus – « petit livre, va, cours », à la gloire de Majorien cette fois qui réduisit à la mort mon beau-père Avitus. Pétrus "je cours sous son astre" (6) – "joua un rôle important dans le rétablissement de relations normales entre la cour et les Gallo-Romains vaincus, après les troubles de 457-8." - les Romains ne s'aperçurent de leur chute que longtemps, longtemps après.

    Sidoine nous ramène, nous autres, à plus de quatre siècles : imaginons 1562, Charles IX monté sur le trône et la France déchirée – Sidoine, et d'autres, pensaient donc récupérer les territoires perdus ? que c'est long, un déclin. Jusqu'à la nostalgie de ce temps-là sentait le renfermé ; de tels soupirs laissent prévoir, de la part du poète, d'atroces avalanches de préciosités.

    X

     

    1. 28

    CARMEN IV

    ...Nous trouvons bien plus franc le gouvernement arbitraire, qui permet de bien plus hautes sagesses. "L'expression celsior ira, (4) qui ne peut s'appliquer qu'à Oct [kékaok] -tave vise la colère du Triumvir à l'égard des partisans de Brutus" ( - 42) ; ensuite, Rome n'a tenu cinq siècles de plus que par la dictature militaire. Horace, qui prit alors la fuite comme les autres, Flaccus, "le flasque", "le pendant" ; le petit gros, le petit tonneau, qui aimait se faire mettre en sandwich, un homme derrière une femme devant - Horace, inspirateur ? - politiquement parlant s'entend. ...Notre Sidoine horacisant, fuyant donc lui aussi les hasards de la guerre, fut néanmoins remis en selle par le nouveau pouvoir, après sa défaite gauloise et familiale de Plaisance, où fut écrasé son propre beau-père Avitus – mais où trouver un récit de ce combat ? Peut-être chez Jordanès ?...

    Sidoine a-t-il personnellement tiré l'épée ? fut-il fait prisonnier ? s'est-il enfui à bride abattue ?

     

    « Pour toi aussi, Horace, qui avais suivi l'armée de Brutus et Cassius, l'inspirateur de tes vers fut aussi celui qui t'accorda la grâce » (IV, 9) – l'inspirateur en question, ce fut « Octave, après la bataille de Philippes » : Bref, Sidoine (Modestus !) trace un bien impudent parallèle, mais non sans flagornerie, à son propre sort : - Horace et lui d'une part, Auguste et Majorien de l'autre . Il s'estime assurément inférieur à Virgile, mais l'impérial Majorien se voit propulsé plus haut que l'empereur Auguste ! "Qu'ils triomphent par le style, pourvu que nous l'emportions par notre souverain." (18)… il aura donc suivi son empereur de beau-père, dans la déroute, (« ainsi moi-même ai-je naguère succombé dans les rangs de votre adversaire (!) et vous m'invitez alors, ô vainqueur, à n'avoir pas l'âme d'un vaincu » Il s'agit (455) de la bataille de Plaisance, il fut, quant à lui, relâché, tandis que le beau-père, Avitus, promu malgré lui à l'épiscopat, se fit sans doute occire. Noter que le poète Horace, à qui Sidonius se compare, est appelé Flaccus – nous avions aussi en horreur ce petit gros visqueux qui ne sait jamais très bien de quoi il parle, enchaînant digressions et lieux communs.

    Sidoine eût sans doute pu se dispenser (nous y revenons) de louanger le liquidateur de son beau-père ; seulement, notre poète (est-ce une excuse ?) eût semblé faire la gueule, alors que son admiration pour Jovin ne se cachait guère (Jovin, en 411 et 12, fut un Gaulois séparatiste). « C'est pourquoi » poursuit Apollinaris « je viens mettre à votre service la voix du poète que vous avez sauvé ; votre éloge sera le prix de sa vie. » Serviat ergo tibi… v.13 Sidoine servait le pouvoir, d'où qu'il vînt. Je l'aime bien, l'empereur Majorien. Victor Hugo également : Germanie. Forêt. Crépuscule. Camp. Majorien à un créneau.

    Une immense horde humaine emplissant l'horizon.

    UN HOMME DE LA HORDE.

    Majorien, tu veux de l'aide. On t'en apporte. (...)

    La terre est le chemin,

    Le but est l'infini, nous allons à la vie.

    Là-bas une lueur immense nous convie.

    Nous nous arrêterons lorsque nous serons là.

    MAJORIEN.

    Quel est ton nom à toi qui parles ?

    L'HOMME.

    Attila.

     

    FIN DU CARMEN IV

     

    1. 29

    CARMEN V, 1 – 3 SUR MAJORIEN

    ...Valerius Majorianus s'est pris pour le sauveur, jusqu'à ce qu'un bon coup d'épée (ou de champignons) lui ait appris qui était le patron : Ricimer. Mais le jour de l'avènement, de l'intronisation de Majorien, c'est encore ce dernier, le nouvel empereur, l'homme providentiel : "Reprends conscience, Rome, de tes triomphes passés : praeteritos, respublica, (...) triumphos – nous allons voir ce que nous allons voir. "L'empire aujourd'hui est aux mains d'un consul que la cuirasse revêt plus souvent que la pourpre" - or, que pouvait-il faire ? ...après la prise de Rome (410) par Alaric ? Franchement… OUI

    1. 30 V, 3, 6, 8, 10, 13

    Premier sac de la Ville qui frappa beaucoup plus les esprits que la chute, au mois d'août 76 de l'Empire de Rome, hier encore, sous Giscard (1976 Ancien Style) ; "le diadème qui couvre son front n'est pas une vaine parure, mais l'insigne légal de la puissance" – c'est bien là tout ce qui reste. "Détail important" précise la note 1 : "L'empereur d'Orient, Léon" ("le Lion"), "a reconnu officiellement Majorien (...) » Étrange Orient, sous perfusion, pour mille années de plus. "Les deux hommes d'ailleurs" (Léon et Majorien) prirent ensemble le consulat, aux calendes de janvier 458" – ainsi accomplissons nous aussi, en notre siècle, tous les rites : élections, alliances ou rivalités, sans voir que nos gestes sont morts.

    À partir de quand est-il trop tard ? "Le consulat, poursuit Apollinaire, "...grandit l'Empereur" – ô vénérable mascarade" : elle a vécu, l'Europe, "transportée d'avoir pour maître celui qui fut son vainqueur" - trouvait-on seulement du pain à Ravenne, capitale d'Empire, à l'abri des marais ? ...pellicule des pouvoirs, clairons éteints dans la brume de l'aube - "le monde, je l'avoue, avait tremblé quand vous refusiez de recueillir le fruit de votre victoire" - or Majorien – hésitait : ("non sans une excessive modestie, vous déploriez de mériter le pouvoir") – mesurait-il les risques ?

    Vaincre, assurément, mais pas trop ; sinon, liquidé. Ce manque d'empressement fut en réalité celui de Léon, empereur d'Orient, peu soucieux de reconnaître un rival. C'est alors que déboule en plein travers de notre texte l'atroce boursouflure de la "Prosopopée de Rome", où débaculera tout le carton-pâte des panoplies - Roma bellatrix, nous dit la note - "Rome belliqueuse" avait pris place sur son trône, sein nu, tête casquée couronnée de tours". Ce que nous distinguons hélas, en cette année 457 de notre ère, c'est cette lassitude, ce ressassement sans espoir, sans répit, entretenu par les Romains, celui d'une littérature à bout de souffle. OUI

     

    1. 31

    V, 14 à 35

    Quant à la Flapissime Rome, "sa réserve accroît la terreur qu'elle inspire" – quelle terreur ? - "sa vaillance s'irrite d'être surpassée par sa beauté" – quelle beauté ? Rome est une hommasse qui fait la gueule. "Le tissu de sa robe est de couleur pourpre; une agrafe aiguë la mord de sa dent recourbée" – assez, assez. Sidoine barbouille. "La déesse s'appuie (...) sur l'orbe vaste d'un étincelant bouclier" l'assistance ronflait sous une avalanche de fossiles. Romulus et Rémus, mièvres couilloncicules du quattrocento, osent-ils effleurer la Louve ? n'ont-ils donc pas compris, nos petits sculpte-tombes de la Renaissance, à quel point ces magots replets souillent la majesté du fauve ? "on aurait eu bien peur de la caresser" - quam blandiri quoque terror erat – "à cause de sa gueule béante" ô niaiserie californienne !- "pourtant, même façonnée par l'art, elle craignait de dévorer les fils de Mars" – ô profond crétinisme ! - "au premier plan le Tibre" - aurons-nous droit à la "barbe liquide" ? – "les ronflements d'un sommeil mouillé" – "madidum... soporem" – hélas, oui. "...Sa poitrine est couverte d'un manteau qu'a filé Ilia son épouse ; allongée sur la couche limpide, elle voudrait supprimer les murmures des ondes et assurer le repos de son fluide mari".

    Les frontières du ridicule sont ici pulvérisées. Jusqu'aux sarcasmes en sont ratatinés. "Telles sont les splendeurs du bouclier". Son modèle en effet se trouve au chant IV de l'Iliade, où l'univers entier se reflète et se représente au bouclier d'Achille. Sidoine affuble sa Rome d'une "lance au manche d'ivoire", virilement ivrognisée par le "sang des guerriers". Courage ! Il ne nous reste plus qu'à révérer Bellone, déesse des guerrières, "élevant un trophée et courbant un chêne sous le poids du butin. Le trône, d'un seul bloc, est taillé dans le porphyre rouge de la montagne d'Ethiopie (...)" - les clichés s'entassent. Nous nous étonnons d'ailleurs que la profusion de tant de terres vierges n'ait pas enflammé les Romains d'une fièvre exploratrice. V 14/35 OUI

     

    1. 32

     

    V, 37-38/ 41-53 / 56-60

    Non. Juste une soiffarde cupidité de pecquenots. C'est pour l'argent que Rome aura conquis le monde. "On y a joint d'un côté le Synnade, de l'autre la pierre de Numidie qui imite - ô douloureux "i-i" ! – nous dirions "imitant" - gloire et beauté très loin, très loin après l'utilitaire. Description, d'ailleurs, venue de Stace (40-96). Du froid, du convenu. À l'assemblée des Provinces, chacune posera aux pieds de sa maîtresse ses productions, comme en 1931 chez nous sur les affiches coloniales. Sous nos yeux harassés se heurtent sans fin les syllabes et l'arbitraire flamboyant de la syntaxe : "Sitôt la déesse assise sur son trône, toute la terre à l'instant même vole vers elle" – colon y en a parlé, négro aplati : "L'Indien apporte l'ivoire, (...) le Sère des soieries" (ambassade en Chine du IIe siècle [165]), l'Attique son miel (Atthis mel), (...) – "...l'Arcadien ses chevaux, le Chalybe des armes (arma Calybs, du diable si je sais où perche celui-là), "(...) le Pont, du castoréum (jus de cul du visqueux castor) (...)" – on ne nous épargne rien, tant la petite Rome a conquis de terrain.

    Et la moulinette s'emballe : la Sardaigne et ses mines d'argent, pauvres de nous! "toutes les fois que le ciel s'emporte, la terre là-bas prend plus de valeur" ! interminable distribution des prix - et voici, pitié ! pitié! La Requête de l'Afrique aux joues noires déchirées, "courbant le front" déjà de toute éternité, brisant les épis bien légers de sa couronne Bou-ou-ouh ! moi malheuweuse là dis donc, toi donner mwin gwand homme blanc –twoisième pawtie du monde" et cinquième roue du chariot.

    ...Brave général Boniface, qui donne à Genséric ses bateaux pour niquer l'hérétique : "Ce fils d'une esclave, ce pillard, Genséric (...) tient depuis longtemps mon sol sous son sceptre barbare" – mille fois les ariens, n'est-ce pas, plutôt que les donatistes, ô crétins de chrétiens prêts à s'entre-tuer, il était temps vraiment, quinze ans après la prise de Rome, de virer ces Vandales, qui "n'aiment pas ce qu'ils ne sont pas eux-mêmes" ! argument qui laisse pantois.

    V 37 / 60

    OUI

     

    1. 33

    V, 61-62, 65-66, 69-80, 88-89

    Ce racisme social (« ne pas ressembler à tout le monde) dont je souffre et résiduel je l'espère, fut donc pendant des millénaires le fondement de toutes les sociétés. "Ô force assoupie du Latium - il rit d'avoir vu tes murs céder devant tes ruses". Ils ont tout emporté. Comme sera pillée Paris dans les siècles à venir. "Et tu ne brandis pas ta lance ?" Non. "Le malheur grandit ta destinée » (brocanteur, je dois t'instruire) - mieux encore : l'objet de ton effroi s'est éloigné - il a fait retraite, le Vandale. Regagné Carthage. "Ta victoire est désormais certaine, si tu combats comme tu as coutume de le faire après une défaite." ...Mais voila : le temps des Scipions n'est plus.

    La civilisation romaine est frappée à mort. "Victoire de Zama" : pauvre brocanteur, ignorant de quoi il est question. C'était il y a bien longtemps, 202 avant J.C. En + .410 en effet, première prise de Rome, pire que les Cosaques aux Champs-Elysées sous Napoléon – les époques jouent aux autos tamponneuses - vite, une grosse couche de passé : "Mais (...) il te retrouva tout entière dans le bouclier de Coclès – totam te pertulit uno / Coclitis in clipeo" beaux cliquetis, beau mouvement de menton du rejet métrique, pathétique pagaïe, lents effondrements : "des milliers d'hommes harcelaient un unique guerrier (...)" - le roi ennemi enfin, averti par la mort de son secrétaire, apprit qu'on ne lui faisait pas la guerre seulement quand il y avait combat"... J'explique, Brocanteur : Porsenna l'Étrusque s'était déguisé en secrétaire, et ce dernier, en roi : il fut assassiné à la place de son souverain ; puis l'assassin raté, Scaevola se fit brûler la main, pour la punir d'avoir manqué sa cible - "car le bourreau fuyait devant les tortures de l'accusé." Je ne sais si le bourreau s'enfuit.

    Nous autres, Frenchies moqueurs, Welsches sarcastiques, ne cessons de ressasser jusqu'à la nausée nos insupportables Droits de l'Homme ; de même, mille années après sa fondation, à ses derniers laborieux battements de cœur, la Ville de Rome espère, par la fausse loi de la symétrie, se tirer de ce nouveau mauvais pas - or cette fois, plus de coup de talon au fond de l'abîme : deux sièges, deux prises, deux sacs - mais encore une fois, un seul homme" (sed reppulit unus / tum quoque totam aciem, "repoussa une armée entière", voyez comme le français affadit, distancie tout, lorsque le latin heurte et corusque - peut-on raviver ces étoffes-là ? "Quelle est ma faute ?" demande l'Afrique. "D'avoir été. "Cette fois Genséric le Vandale occupe l'Afrique. "L'ennemi qui t'accable est lui-même inquiet", beau vers, se référant à la précaire défaite, ensuite, des Vandales en Corse (456), en face de Rome.

     

    V 61/89 OUI

    1. 34

    X

     

     

    Nous pourrions sans fin disserter sur Sidoine Apollinaire ; non pas notre contemporain bouffon qui mit bas dans la gloire une Lorelei et Le Pont Mirabeau, et c'est à peu près tout, mais Sidonius Apollinaris Lugdunensis, versificateur impénitent dont Chateaubriand et Huysmans firent le plus grand cas. Cet évêque à venir vécut la chute de Rome (15 août 476), et l'abandon de son Auvergne aux hordes skyres menées par le rix Euric sans foi ni loi. Au début de sa vie notre héros fut admiré au point de voir de son vivant sa propre statue d'or au beau milieu du vestibule du Sénat – et déjà les Barbares occupaient l'Empire, soldats mercenaires ; en face d'eux, d’autres Germains. Les Huns païens eux-mêmes complétaient depuis des lustres le contingent romain. Les adversaires d'outre-Rhin, chrétiennes aussi, voulaient bien combattre, elles ; contre les auxiliaires, contre Rome ! Et ce sont donc les Wisigoths, solidement installés d’Agen à Toulouse, qui suggérèrent (ou imposèrent?) à l'illustrissime Avitus, précepteur collabo de leur prince héritier, de revêtir la pourpre impériale : un Gaulois, empereur de Rome ! notre écervelé mondain, Sidoine, époux tout frais de Papianilla fille d'Avitus, se retrouvait ainsi en Monsieur Gendre ! qui mieux que lui chanterait la gloire du nouveau dirigeant ?

    Sidoine prononça donc, devant le Sénat gaulois en extase, l'Éloge officiel ou Panégyrique du grand Avitus Augustus, Arverne. Monsieur Gendre, biberonà l'illusion, pensait Rome éternelle – tandis que Ricimer, bombardé patrice bien avant Clovis, tenait toute la poigne du pouvoir.

     

    X

     

    Imaginer les rapports d'un homme et d'une femme en ce temps-là tient du prodige : confiance, soumission, solidarité ? les femmes de ce siècle furent-elles toutes autant de martyres ? nul bruit ne filtre d'une acrimonie conjugale quelconque entre Sidoine et Papianille. Mais le gendre panégyriste se vit consolidé au sein du clan Avitus, naguère encore Maître de la Milice.

     

  • LE TERRIBLE SECRET DE DOMINIQUE PAZIOLS

    À Saint-Rupt vit un fou. Carabine en main. Dominique PAZIOLS tue sa mère, son frère et ses sœurs.Coffré à vie, il étudie Kant et Marivaux. Évadé, il gagne une ville comme B*** , port de mer où chacun combat pour sa vie, où les maisons tombent sous les tirs d’obus, où l’on se tue de rue à rue. Dans cette ville de MOTCHÉ (Moyen Orient) – Georges ou Sayidi Jourji, fils de prince-président, cherche tout seul dans son palais six ou sept hommes chargés de négocier la paix. À ce moment des coups retentissent contre sa porte, une voix crie Ne laisse plus tuer ton peuple, on détale au coin d’une rue, le coin de rue s’écroule.

    Ainsi commence l’histoire, Jourji heurte à son tour chez son père (porte en face) Kréüz ! Kréüz ! ouvre-moi ! et le vieux père claque son vole sur le mur en criant « Je descends ! prends garde à toi ! » Les obus tombent « Où veux-tu donc aller mon fils ? - Droit devant – Il est interdit de vourir en ligne droite ! » Ils courent. Lorsque Troie fut incendiée, le Prince Énée chargea sur son épaule non sa femme mais son père, Anchise ; son épouse Créuse périt dans les flammes – erepta Creusa /Substitit. Georges saisit son père sur son dos ; bravant la peur il le transporta d’entre les murs flambants de sa maison.

    Ce fut ainsi l’un portant l’autre qu’ils entrèrent à l’Hôpital. « Mon père » dit le fils « reprenons le combat politique. Sous le napalm, ressuscitons les gens de bien. Il est temps qu’à la fin tu voies de quoi je suis capable ». Hélas pensait-il voici que j‘abandonne mon Palais, ses lambris, ses plafonds antisismiques, l’impluvium antique avec ses poissons. Plus mes trois cousines que je doigtais à l’improviste. Les soldats de l’An Mil se sont emparés du palais ou ne tarderont plus à le faire et ceux du Feu nous ont encerclés même les dépendances ne sont pas à l’abri puis il se dit si mon père est sous ma dépendance IL montrera sa naïveté de vieillard -

     

    X

     

    Georges avait aussi son propre fils.Coincé entre deux générations.

    Le fils de Georges sème le trouble au quartier de la Jabékaa. Il s’obstine à manier le bazooka. « Va retrouver ton fils ! - Mon père, je ne l’ai jamais vu ! ...J’ai abandonné sa mère, une ouvrière, indigne du Palais – cueilleuse d’olives – Père, est-ce toi qui a déclenché cette guerre ?… s’il est vrai que mon propre fils massacre les civils, je le tuerai de mes mains. À l’arme blanche. »

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    Les bombes ne tombent pas à toute heure. Certains quartiers demeurent tranquilles pendant des mois. Leurs habitants peuvent s’enfuir ; la frontière nord, en particulier, reste miraculeusement calme. Gagner le pays de Bastir ! ...Le port de Tâf, cerné de roses ! ...pas plus de trente kilomètres… Georges quitte son vieux père. Voici ce qu’il pense :  « Au pays de Motché, je ne peux plus haranguer la foule : tous ne pensent qu’à se battre. En temps voulu, je dirai au peuple : voici mon fils unique, je l’ai désarmé ; je vous le livre. » Il pense que son père, Kréüz, sur son lit, présente une tête de dogue : avec de gros yeux larmoyants. Puis, à mi-voix : « Si mon père était valide, je glisserais comme une anguille entre les chefs de factions; je déjouerais tous les pièges. « Avant même de sortir du Palais, Kréüz s’essuyait les pieds, pour ne rien emporter au dehors ». Le Palais s’étend tout en longueur. Des pièces en enfilade, chacune possédant trois portes : deux pour les chambres contiguës, la troisième sur le long couloir qui les dessert toutes. Chacune a deux fenêtres, deux yeus étroits juste sous le plafond. Georges évite les femmes : il prend le corridor, coupé lui aussi de portes à intervalles réguliers, afin de rompre la perspective. Au bout de cette galerie s’ouvre une salle d’accueil, très claire, puis tout reprend vers le nord-ouest, à angle droit : le Palais affecte la forme d’un grand L. Le saillant ainsi formé défend la construction contre les fantassins – grâce à Dieu, nulle faction n’est assez riche pour se procurer des avions ; cependant chaque terrasse comporte une coupole pivotante. « Dans les tribus sableuses d’alentour, nous sommes considérés avec méfiance : attaquer le Palais, s’y réfugier ? ...nous n’avons rien à piller - personne ne découvrira les cryptes – et mon père, Kréüz, a fait évacuer presque toutes les femmes…

    3Je reviendrai, ajoute Georges, quand l’eau courante sera purgée de tout son sable... » - ou bien : « ...quand les brèches seront colmatées. »

     

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    À Motché, attaques et contre-attaques se succèdent sans répit. Il faudrait réimprimer un plan de ville par jour. Georges peine à retrouver son propre fils : « Ma mission prend une tournure confuse ; Kréüz m’a dit tu n’as rien à perdre – je ne suis pas de cet avis. » Georges consulte les Tables de Symboles : cheval, chien, croix ; la Baleine, le quatre, le cinq ; le Chandelier, le cercle et le serpent. Il me faut un cheval, pense Georges, pour porter les nouvelles et proclamer les victoires. Pour fuir. Pour libérer. Fuir et libérer". Georges lance les dés : "Voici les parties de mon corps qu'il me faut sacrifier : la Tête, Moulay Slimane, Gouverneur du pays, assiégé dans son palais ("Ksar es Soukh" dont le nôtre est la fidèle réplique ; pourtant cet homme ne règne que sur quatre (4) rues) ; le Bras : Kaleb Yahcine, qui tient l'Est (le désarmer, ou l'utiliser à son insu) ; la Main, qui désigne ou donne : El Ahrid.

    "Le Sexe ou Jeanne la Chrétienne, enclavée de Baroud à Julieh ; elle ne rendra pas les armes si je ne la séduis. Le Coeur battra pour Hécirah, forte de son peuple opprimé : chacun de ses héros se coud un coeur sur ses guenilles. Tous portent le treillis, et souffrent de la faim (position : le Sud) ; l'Oeil est celui d'Ishmoun, c'est à lui qu'il en faut référer ; quand à ma Langue enfin, puisse-t-elle peler de tant d'éloquence".

     

    ***

     

    Je suis ressorti du Palais déserté.J'ai rencontré une femme qui montait de la ville, trois hommes dans son dos lui coupant la retraite. Elle s'appelle Abinaya, belle et rebelle, sous son voile rouge. "Quelles sont tes intentions ?" me dit-elle. "Ne libère pas ces chiens". Je garde le silence. Croit-elle que j'agisse de mon propre chef ? "Pour descendre en ville sans risquer ta vie - fais le détour par Achrati, au large du Moullin d'Haut - ettu parviendras au dos du cimetière ; là est le centre, Allah te garde". Je n'ai rien à foutre d'Allah, je ne reverrai plus cette femme, Abinaya est la clef ; quand je l'aurai rournée, je ne m'en souviendrai plus.

    Elle examine mon plan de ville : "Trop vieux. Ce sentier a été goudronné. Ce bâtiment : démoli, telle avenue percée. Ce sens unique inversé, ce nom de rue modifié. Les Intègres occupent le Centre, en étoile. Ici le dépôt de munition ; contre le fleuve une base Chirès et trois sous-marins. Prends garde couvre-feu des Anglais. Sous les arcades ici chaque jour distribution de vivres et de cartouches. Evite les ponts. Repère les points tant et tant - depuis combien de temps n'es-tu plus sorti du Palais ?" J'ai mis mon père en sûreté. Je ne sais plus par où commencer.

    Elle effleure ma joue de ses lèvres - je sais ce qu'il en est des femmes - je ne bouge pas - l'un de ses hommes (de ses gardiens ?) n'a rien perdu de nos paroles - de son treillis il tire un jeu de trots. Il me propose une partie - "je n'accorde pas de revanche" dit-il. La partie s'engage en plein air, sur une pierre. Abinaya fait trois plis. Les autres gardes s'amusent, sans lâcher leurs armes. Fou, Papesse et Mort. "La papesse" dit l'homme "détient tous les secrets ; ton père renaîtra. Qui peut entrer vivant dans la ville, ajoute-t-il, et en ressortir inchangé ?" La partie est terminée. Nous nous levons, descendant ou redescendant le sentier rocailleux vers Motché.

    Mon partenaire au jeu déroule son voile de tête : il semble détraqué, agite sa Kalachnikov et rejette les pans de son hadouk. Je le reconnais : nous étions ensemble à Damas, à la section psychiatrique de Sri Hamri, "le Rouge" ; ce dernier avait em^prunté aux Occidentaux (qui le tenaient d'Égypte) le concept de "soignés-soignants". Qui était fou ? qui ne l’était pas ? c’était indiscernable.

    Moi, je l’étais. Qui peut dire au jour de sa mort « Mes mains sont pures » ? « Dans les Trois Pavillons de Damas » me ditil « on mélange tous les hommes, fous et sains d’esprit, comme autrefois. » Il rit en agitant son arme : les fous entendaient des voix, chantaient des litanies, expulsaient le Chéïtann (SATAN !) qui rejaillissait, inoffensif, sur toute l’assistance. J’ai dit : « Zoubeïd, je n’étais pas un infirmier sérieux. La famille de mon père m’avait placé d’office, parce que je tirais sur les chèvres. Et jamais je n’ai cru au Chéïtan, même quand je bêlais comme les bêtes. Chacun de nous est fou, et n’est pas fou. Sage... » - Abinaya, qui descend le sentier devant nous, se retourne. La voie devient une ravine aux cailloux instables. Les premières maisons nous dominent comme une muraille, dont les fenêtres sont autant de meurtrières. L’odeur des égouts sort du sol. Un garde voilé, plus bas que nous sur la pente, porte à son oreille un récepteur noir dont il déploie l’antenne :

    « À Vauxrupt dans les Vosges, sans motif politique, un Français, Dominique Paziols, a tué au fusil de chasse quatorze personnes du même village. Il a commencé par son père, le blessant deux fois au cou, sans pouvoir l’abattre... » - Le salaud ! » Je crie le salaud par réflexe. Le garde voilé se retourne en riant, d’abord, parce que sans y prendre garde il a branché le haut-parleur, ce qui aurait pu provoquer une catastrophe, ensuite parce qu’il ne comprend pas comment une telle information a pu s’égarer sur son canal. « Les Vosges », « Vauxrupt », ces noms ne représentent rien « ...puis il a descendu sa sœur, des vieux, des femmes et des enfants. Cet homme est un chien ».

    Message privé. Jamais un présentateur ne s’exprime ainsi.

    Un homme d’ici a reçu d’autre part un message, capté par radio,  et nous l’aura retransmis, à sa sauce. Pour montrer qu’ailleurs aussi, très loin, on tue, « sans motif politique ». Pour justifier tous les assassinats d’ici, au nom de sa propre milice. Le haut-parleur grésille et s’éteint, nous descendons vers la ville entre deux rangées continues de bâtisses bistres, de plus en plus hautes sur les berges. Ceux qui m’escortent n’ont plus de réaction ; pour moi, fils de Kréüz, ce fait-divers d’au-delà des mers est un signe.

     

    MOTCHÉ

    Passé le ravin nous sommes entrés dans MOTCHÉ, hérissée de chevaux de frise, barrée de dérisoires chicanes en tôle ondulée. Mais pour celui qui traverse la rue, les balles sont de vraies balles. Notre file reste sur le côté droit, puis le radio soulève d’une main dans un recoin de mur le rideau de perles d’un vieux café à pavements bleus. La radio diffuse ici une interminable complainte de Fawz-al-Mourâqi. Nous nous asseyons autour d’un cube de pierre blanche. Des tasses en forme de dés à jouer sont posées devant nous. Le café brûle. Zoubeïd, le fou de Damas, mâchent une chique d’aram avec des bruits de bouche qui claquent. D’autres clients sont dissimulés dans des renfoncements, derrière des rideaux d’alcôves.

    Le Fou s’affirme pleinement satisfait de mes révélations. Ils sont montés à ma rencontre, dit-il, le jour où ils savaient me trouver. Je réponds que j’ai découvert les micros planqués dans le Palais. Il fait un geste « sans grand intérêt », avale son café. Depuis que nous sommes à l’abri, son agitation a cessé. Abinaya soudain s’adresse à moi : Ton fils te cherche, pour te tuer. Je lui réponds qu’il ne me connaît pas. « Ni toi non plus » dit-elle. « Tu es enjeu del utte, malgré toi. Et lui, ton fils, trouvera fatalement des indices ; il sait déjà que tu as quitté le Palais – à sa recherche. Aussi prends garde ». Des têtes passent par les rideaux, se renfoncent. Zoubeïd m’affirme qu’il m’aurait tué lui-même, lui le Fou, si je n’étais pas descendu en ville : « Les balles dans les rues ne te cherchent pas. La rue est plus sûre que moi ». ...Qu’il m’atteigne donc, ce fils… Zoubeïd raconte qu’après mon départ, ils ont tué un infirmier, à Damas : « On a serré la cordelette - sarir ! » - couic - « ...les Yahoud ont bombardé l’hôpitazl de Sri Hamri – piqué ! largué ! - où seras-tu en sûreté ? » Je connais mon fou. Il tourne autour d’une mauvaise nouvelle. Ce café maure baigne dans le calme. Les rideaux des alcôves se balancent. « Ton fils te cherche, Ben Jourji. Il sait que tu es descendu. Il te descendra pour se faire un prénom. Il ne se cache jamais deux fois au même endroit. Moi Zoubeï je connais ses cachettes, l’une après l’autre. Une bête laisse toujours sa trace. Il n’est pas véritablement de ton sang : tu ne l’as ni reconnu, ni élevé ».

    Abinaya manifeste son impatience. Elle demande à ses gardes de se revoiler, de ressortir, de laisser seul « Sidi Georges, Neveu du Président ». Je renouvelle ma consommation. Zoubeïd me quitte à son tour. Il laisse sur la table le Pape, Quatrième Arcane : Allez, et enseignez toutes les nations. Toutes les nations se battent dans ma ville – pourquoi cet imbécile de Paziols s’est-il borné à ceux de sa nation ? La sœur et le beau-frère, le jour de leurs noces, assassinés à St-Rupt en France. Il a raté le père. C’était un petit village, au pied des Vosges.

    Pourquoi ce fait divers a-t-il marqué notre correspondant en France au point de lui consacrer, ici à l’autre bout de la Méditerranée, toute la deuxième page ? ...un triangle d’herbe formait la place, ornée d’un petit cèdre… qui n’a pas son fusil en Xaintrailles ? Le père passait, il l’a visé au cou, l’homme blessé a couru chez les Geoffroy, et Dominque le Chrétien riait en rechargeant son arme. Tout le village l’a vu. Je lis l’article in extenso. Évasion, filière moyen-orientale, chiqueur de libanais ? Le voici revenu parmi nous. Quelque part. Bonne planque. Je passe la nuit au-dessus du café, dans une chambre blanche. La guerre frappe à l’autre extrémité de la ville.

    Je m’endors bercé par les fusillades lointaines. Le lendemain, je fais sortir mon père de son refuge, Hôpital Rafik. Devant nous, vers l’ouest et vers la mer, descend la ville en cercles concentriques. Nous suivons la pente, degré par degré. À notre passage les portes se ferment, à même les murs. Des femmes voilées rappellent leur enfant. Des pierres bondissent entre nos pieds. « Ils m’ont reconnu » dit Kréüz. Nous parvenons sur une place triangulaire, formant palier, dominant la ville où fument au loin les détonations ; plutôt un terrain vague, où grouille une foule en haillons ; c’est un rassemblement du peuple, harangué par quelque agitateur perché sur une pierre.

    Les guenilleux l’écoutent avec passion, les têtes approuvent, les bras se raidissent. Des vociférations, des discours annexes et forcenés parvenus des angles de la place, approuvent et renforcentl’orateur qui poursuit, poings serrés, en langue achrafieh. La foule gronde avec volupté. Cinquante mètres nous séparent de cet infernal attroupement. Près de nous, vêtu de bleu, Zoubeïd est venu s’accroupir : « Je savais où te trouver ». La foule s’agite et se tourne vers nous : « Ils ont reconnu ton père en toi. Je ne donne pas cher de ta peau ». Tous ramassent des pierres. « Fuyez ». Il nous pousse vers des rues à couvert, où les haillonneux, versatiles, renoncent à nous poursuivre. « Qui était-ce ? » Zoubeïd nous donne un nom. « Que veut-il ? - Soulever le peuple.N’importe quel peuple.N’oublie pas la couleur de ta peau, ton éducation d’Occident. La coupe de ta veste ». Il nous demande de ralentir près du marchand de dattes. « Achetez-en quelques brins. Restez calmes ». Je demande à Zoubeïd , qui revêt soudain une grande importance, d’où viendra l’attaque de mon fils.

    A-t-il des armes ? Des partisans ? « N’en doute pas » répond-il. J’ignore qui me concilier, les rivalités, les alliances et leurs renversemernts. « Marchez à présent. Descendez toujours. Tu apprendras seul. Frappez ici ». La porte indique le n° 80. Une main brune et sèche nous tire dans une cour. Nous rinçons à la fontaine nos doigts poisseux de dattes. « C’est le début des Temps » dit Zoubeïd. « Je te donnerai ce qui convient;et à ton père, Kréüz, aussi ». À mi-voix : « Pourquoi traînes-tu ce vieux sac du passé ? » Plus haut : « Dans quinze ans si tu survis inch’Allah – tu seras le premier d’une longue descendance, qui cueillera les dattes fraîches. Tu apprendras à ton peuple ses trois langues maternelles. De toi naîtront des livres et des chansons ».

     

    X

     

    ...J’ai engendré un fanatique. J’ai observé de mon abri par la fenêtre (une meurtrière matelassée de sacs de sable) ces jeunes gens, de son âge, dont les opinions simples se défendent à coups de fusils. Se résumant souvent à leur utilisation. La Caserne Jaune leur sert de cible. Le second jour encore, ils se battent (je les observe) et incendient la Bibliothèque Aleth ben Adli. Les livres ont brûlé trois jours mais j’ignorais encore que mon fils en fût l’instigateur. Dans la cour qui m’abrite, logé, nourri, j’ai tout le temps de lire. Un magazine périmé relate sous mes yeux ce fait divers de St-Rupt dans les Vosges, si loin d’ici : Dominique Paziols dans sa folie disent-ils a massacré quinze personnes : sa mère et sa sœur, son beau-frère le jour de leurs noces – plus – inexorable rumination – douze personnes – une goutte de sang – comparé à ce qui se tue ici chaque jour.

    Je me demande combien de meurtres civils bénéficient du statut militaire. Paziols a 31 ans, et cet homme, cet évadé, je l’ai recruté pour mon compte. Je dois à mon père, tout impotent, d’avoir lancé les coups de téléphone décisifs. Il sait ce qui s’est passé, là-bas, en France. Mon père est toujours quelqu’un. Ses services fonctionnent encore admirablement. Je lui baise la main sosu sa perfusion. Il me dit : « Tu devras te méfierr de cet homme. De tous ceux de son âge et en deçà. Ton fils lui-même, Mechdi Abdesselam, pose des bombes et te recherche personnellement ». Mon père s’assoupit. L’infirmière engagée pour lui seul, dans un domicile que je tiens secret – remonte dans son dos les oreillers, me fait signe de partir : « Il dort». Mon abri n’est plus sûr. On m’aura suivi, à l’aller comme au retour. Zoubeïd a transporté séparément mon sac de voyage à l’Hôtel de Touled : un quartier calme, un portail à deux battants fermés par trois rangs de chaînes, un pa-ti-o garni de plantes vertes, un balcon intérieur en véranca – une vasque s’écoule derrière les fauteuils en rotin, quelques tirs murmurent vers le nord-ouest. À ce que dit l’hôtelier, Mechdi Abdesselem (ben Jourji ben Kréüz) prend pour cibles tous les signes de Culture et d’Autorité. Mon fils est devenu fou. Je ne m’en sens pas amoindri. La roquette heurte la vasque et pète.

    Un certain Halis, client de l’hôtel, dit «L’Espagnol »,retient soudain à la main sa mâchoire, et partout comme de juste retentissent les cris, s’épaissit la poussière, Zoubeïd est indemne, le standardiste a éclaté, les poutres de la véranda se sont tordues, les pots de fleurs pulvérisés. Les vitres au pied du mezzanino forment une pyramide, entourée par des corps saupoudrés d’éclats de verre. La rampe en faux bois s’est éclatée, ses veines de ciment grosses comme comme des poignets, les marches toutes sautées. La vasque enfin forme entonnoir jusqu’au fond de la cave où saigne à gros bouillons la conduite d’eau. On m’évacue. Tout le tour de mes paupières me cuit d’incrustations de particules.

    Lhôpital n’est pas un lieu sûr. Votre œil n’est pas atteint. - Mon fils va m’achever. - N’ôtez pas le bandeau. Écoutez sa lettre… - ...adressée à qui ? - L’enveloppe en blanc : « Article Premier « Mort aux pères », au pluriel ». À sa voix, l’infirmier sourit. « ...et le reste à l’avenant ? - Oui. - Ne lisez pas. - D’habitude il porte autour de la tête un foulard gris enroulé trois fois – ce son d’autres qui me l’ont dit, s’empresse-t-il d’ajouter. Un obus éclate dans la cour, les sirènes se déclenchent, il fait beau, panne des sirènes, silence - rien à craindre, tout au plus d’être achevé sur le lit à trois heures si la ronde est dans le coup. Pourquoi ces imbéciles m’ont-ils allongé. Mes larmes coulent difficilement.

    Je passe sans bouger toute la nuit, tressaillant au moindre bruit intérieur. Je m’endors au matin bercé par un bombardement lointain : de vagues flammes parcourent les rideaux tirés. Un frôlement de blouse m’éveille en sursaut : « Passez couloir B. Vous débouchez Impasse Bou Naliel. - OK, je fonce » - mes jambes sont intactes j’arrive pile où il faut puis Boulevard Descroges – désert. L’hôpital dans mon dos est touché de plein-fouet, les blocs s’enflamment, un avion s’éloigne en un soupir Viens avec nous ! - hommes, femmes,enfants au galop vaguement couverts par quatre ou cinq saadis parfaitement paniqués qui tirent au jugé par derrière. Un enfant tombe. Passé l’angle droit nous nous aplatissons, juste au-dessus de Check Point Chiram : vus de haut, dans des chicanes face à face, deux factions se canardent en rampant. Les femmes autour de moi leur crient Défendez nos enfants ! Un soldat se redresse, me montre du doigt Qui est cet homme ? Je montre mes bandages, il se tait.

    Je soupçonne que les chicanes, de part et d’autre, sont faites de pierres tombales redressées : le Check Point se trouve en plein cimetière Abdesrafieh. L’homme quitte son poste sans être vu. Par un sentier bouffé de gravats il remonte vers nous Venez chez moi – pas toi dit-il à mon adresse. Abandonné soudain de tous il ne me reste plus qu’à dévorer des yeux les deux partis en contrebas qui continuent à se flinguer, accroupis, redressés, replaqués au sol. D’en haut j’aperçois de l’œil gauche un grand jeune qui vient par derrière en agitant un tissu blanc, son uniforme est beige inconnu, ne se dissimule pas, les armes se taisent. Il porte sur le front un bandeau gris. Les deux partis se relèvent à la fois, fusils rabaissés, dans une totale exténuation.

    À ce moment un coup de feu perdu l’abat en plein cou. Tous s’enfuient en tous sens, je m’aplatis et contemple d’en haut ce corps à quatre mètres sous moi. Puis je me dresse, je marche au hasard. Je me répète la phrase Tel est le sort des espions. Je me répète cette phrase de plus en plus vite, en trébuchant droit devant – tel est le sort – des espions . Savoir si Kréüz a péri dans l’hôpital ou bien – s’ils l’ont évacué dans la cour, juste après l’explosion – un timbe d’ambulance à l’est, je ne reconnais plus les rues

    ICI S’ÉLEVAIT LE WAZOUF ASARGAH

    SIX ÉTAGES D’HÔTEL CIVIL

    PASSANT RECUEILLE-TOI

    je ne peux pas me recueillir – l’année dernière ou l’année précédente les gros balcons gris se sont effondrés l’un sur l’autre en pâte feuilletée – nous voici au quatrième jour, une fumée s’élève au nord, j’espère, j’espère encore que ce n’est pas mon fils qui incendie la Bibliothèque, et que de n’est pas lui qui trouva la mort au cimetière d’Abdesrafieh.

    Pas de sauveteur au voisinage de l’hôtel, une couche de gris, une couche de blanc, marbre et gravat « ...le cimetière musulman d’Abdesrafieh, dit un journal qu’un coup de vent me plaque sur le pied - « constitue le seul point de passage entre l’Est et l’Ouest » - j’ai passé la nuit sur le sol, dans des chicanes de camions.

    Tout change d’une nuit sur l’autre. Faut-il souhaiter -stratégiquement ? humainement ? - le rétablissement d’un front stable ? Je pousse le journal du pied – comment s’appelait cet homme abattu ? Avec un bandeau gris au front – revenir sur les lieux du crime- je peux cette fois, redressé, descendre la Rampe aux Boules.Je me suis avancé dans l’allée déserte – tous ont déguerpi (le passage est à qui le prend : le mort ou moi) – les yeux des fuyards ne sont pas loin, ils n’ont jamais vu un homme s’incliner, seules les femmes et les mouches prient sur les corps. L’arme dressée, ils m’observent en s’abritant, de biais – le cimetière s’étend sur ma droite, j’ai devant moi le ressaut de terrain où je m’étais plaqué, je ne fouille pas le corps, je repars en serrant sur moi les pans de mon vêtement occidental, ressors par la porte d’Antalyah – des rues, des rues aux stores éternellement baissés, ruines, ruines, odeur de soufre ; je me souviens bien que PAZIOLS, très loin en France, devait lui aussi tuer pour s’évader. Motché assiégée du dedans – que nul ne parle de folie ; on pouvait, on peut très bien refaire ces meurtres en plus simple. En plus ordonné. Selon leur rite. Exemple : à l’école de Safrajieh, quarante enfants morts empilés méthodiquement, avant d’y mettre le feu – après cela nul ne tuait de trois jours entiers – on vidait son chargeur sur les murs. Je ne pouvais trouver pourtant PAZIOLS si absurde, je le voyais (justement) comme une grande muraille sans fissure. Ici, quand le canon tonne du sud, les gens s’assemblent, stores fermés, sur le trottoir, discutent paisiblement, je me suis couché près des ruines, laissé aller, soucieux de préserver mon corps, qui battait battait follement contre le sol.

    Je m’abandonne à contempler la terre, bras le long du tronc, devenant poussière, en vérité j’ai rampé dans le sable, imaginant des tirs rasants contre ma nuque, puis je dépouille un cadavre de son arme : il faut passer inaperçu. On trouve de tout. J’ai rejoint l’Hôtel Touled qui n’a plus qu’une chambre, j’ai faim, j’ai soif, et dans la cour le rebord de la vasque, brisé, s’est fiché vertical dans le sol. Un chien sort d’un trou de terre, fin visage de chien, comme un bijou, immensément choyé – tandis qu’un garçon, une pierre à la main crie sur la bête (l’accent de la Békaa) « Reviens ! Reviens ! » - puis s’adressant à moi : « Tu peux le promener Monsieur ». J’appelle le chien « Robott ».

    Je tâte dans ma poche : trois dirhams. Ça fait trois merguez au kiosque pour le chien et moi. Une race précieuse, des oreilles en houpettes,les yeux dorés – mon arme et mon chien. Qui promène son chien dans Motché ? ...Paisible journée de tension. Les Trois Présidents précédents ont tenu trois semaines. À l’hôpital, ou dans ses ruines ? mon père va mieux. Je le retrouve au sous-sol, conscient, confiant : « J’ai un peu honte de ne pas souffrir ; juste hypoglycémie. » Il me demande où j’en suis de ma mission. Franchement !… « Mon fils n’est pas mon fils », je lui dis ça comme ça, le chien aboie en fourrant son museau dans le soupirail.

    Mon père dit que les cimetières sont devenus enjeux stratégiques : d’une part, chaque section s’imagine avoir converti les morts ; de l’autre, ces grands espaces vides permettent de relier deux quartiers jointifs. Kréüz s’intéresse aux luttes, je dirais tombe après tombe, aux positions de tir entre les stèles, je mime leurs reptations. « Interdire l’accès aux cimetières, c’est déjà quelque chose, à supposer qu’on ne puisse y pénétrer soi-même. Prends ton chien et longe les murs, demandent les chefs. » Quand je ressors, des cons sur les trottoirs tirent sur tout ce qui ressemble à une croix ou un croissant rouge ; je pense que le devoir d’un négociateur, d’un pacificateur digne de ce nom – est de préserver sa propre existence.

    Je suis sans compagnon de lutte. Le seul mot « compagnon » me hérisse. Je ne franchirai pas les grilles d’une ambassade. Puis tout se calme, comme un enfant, comme une mer. Il me vient à l‘esprit – de qui est-ce ? - des embruns de plomb. Où vais-je dormir ? ...celui qui change d’adresse sans cesse, un jour il tombe ; celui qui reste sur place, un jour il tombe…

    Le chien Robert : un garde du corps ? toujours dans les ruines, toujours se faufilant.

    PAZIOLS a tué ses ennemis privés. Rien de plus. Son père, sa sœur – les siens, son village. Il se faisait aimer des bêtes. Son chien Hamster léchait le sang des hommes. Je suppose. Jamais il n’aurait tiré sur son chien ; le seul témoin des meurtres est celui que les juges n’auraient pu entendre. Derrière des sacs de sable, des soldats jouent aux cartes. De temps en temps l’un monte au créneau, tire un coup et revient ou se fait descendre. Je me suis guidé sur les barricades pour faire le tour du quartier. Impossible de sortir de l’enclave. Qui osera l’assaut ?

    J’offre des cigarettes, voici mes soldats ; s’ils me reconnaissent, ils ne le montrent pas. J’achète des fruits près du cimetière. Peut-être mon fils se tient-il hors de la ville, cherchant des renforts – des munitions – si j’accomplissais à mon tour un Grand massacre privé, je ne serais jamais poursuivi. À Damas, chez Sri Hamri « Le Rouge », il ne reste plus qu’un seul parti : les Annexionnistes. Tous pour annexer Motché. Une patrouille de miliciens me croise, au pas, sans me regarder – quel camp ? pourquoi ne tirez-vous pas ? J’ai renoncé à toute ’unification du Pays. À l’Hôtel de Touled om je me réfugie, un inconnu, très jeune, m’apprend les connaissances indispensables à ma survie : « Il n’y a plus qu’un seul chemin d’ici à ton Palais ».

    Le jeune homme s’appelle Saïz Essalah. Il remplace le chien qui s’est fait dégoter. Je ne savais qu’en faire. Mon ami humain s’assoit sur le lit de fer, un genou plié. Ce qu’il me dit me plaît . Au nom de quoi dit-il certains possèdent toute la terre ? Ce sont les idées de mon père, propriétaire de toute la Berkaya d’un seul tenant. Je demande à Saïz : « Qu’en ferais tu ? » Partout où je me terrerais, sera l’Œil du cyclone. Il:me demande : « Qui gagne et qui perd ? Je veux l’humanité entière en équilibre en haut de la Roue de fortune. » De même les rabbins, certains rabbins, vont disant : « Le Messie est le Monde tout entier ». Je dis « Tu parles comme un Juif ». Je pense que le monde retient son souffle en attendant que je meure.

    Une bombe tombe. D’instinct nous plongeons sous un couvre-pied. Saïz me souffle tes phalanges attaquent – les Chrétiens – la peur nous a souillés, je me dégage vers le lavabo ; un projectile me pète le tuyau, l’eau me crache un jet de limaille. Essalah rejette le couvre-pied. Une lumière sans éclat s’est mise à trembler au-dessus de la glace : le générateur s’est déclenché. « Pourquoi nos chefs confisquent-ils les biens, pourquoi restent-ils chefs, notre parti secrète ses tyrans, et nous périssons sous les bombes, c’est toi qui avais le plus peur, Sidi Jourji. Si j’étais chef, il n’y en aurait plus ; je dirais aux hommes de veiller sur nous, et sur eux. Sans nous donner d’ordre ».

    Je le regarde avec attention. Il reste sans ciller, bras ouverts, assis sur le bord du lit. La conviction dans les yeux. Dix-sept ans. Avant guerre, ma vie était tout autre. Neveu du Président. Je ne jouais pas au pacha. Mes études interrompues par l’assassinat de l’oncle ; sous toutes ces bombes : je suis devenu inactif. Pourquoi donc, à présent, pourquoi pas, mourir pour des idées ? « Essalah, pourquoi choisis-tu ton camp ? Celui-ci, plutôt que celui-là ? - Je livrais, me dit-il, des bouteilles de lait, à bicyclette.Mon frère s’est fait arracher les mains dans l’explosion d’une bouteille de gaz. Et crever les yeux. J’ai tiré dans le tas. Quel âge as-tu ? » Je le lui dis. Il se met les coudes aux genoux, me dit que nous autres, les chrétiens, ne sommes pas de véritables croyants. Il ajoute aussitôt que chez lui, la vraie foi s’est enfuie, qu’elle ne reviendra jamais. « Allah, donne-nous de bonnes mitraillettes ! » Il éclate de rire. Je prie à part moi : « Seigneur, donne-lui la force qui dure ». Saïz Essalah, 17 ans, m’apprend que DOMINIQUE PAZIOLS est descendu en ville ; c’est donc que Saïz lit dans les journaux les mêmes choses que moi.

    Il ajoute : « Ici, en ville, PAZIOLS voit des hommes, des vrais, se battre pour de vrai. Il a rattrapé la Foi – pour lui, tout avantage. » Au début de la guerre en effet, tout se succédait comme autant de miracles : manifs, discours, grosses grèves. Bris de vitres. Chants de grillons, scansions de bottes sous les miradors. Un jour les Yahouds ont bombardé l’Asile de Damas. Saïz Essalah, mon nouvel ami, m’apprend que DOMINIQUE PAZIOLS lui aussi a goûté aux délices de l’internement, chez Sri Hamri, « le Rouge ». À Damas, parfaitement. En résumé Sidi Jourdji, les Yahouds luttaient pour s’agrandir. De Golan, tu tirais sur tout ce que tu voulais sur le lac Tibériade. Ils sont d’abord montés sur le Golan, ils ont bombardé Damas. Faux, Saïz, rien de plus faux.

    Ce qui intéresse le jeune homme, ce sont principalement les blessure, leur nombre, leurs emplacements. « PAZIOLS est resté quelque temps à Louqsoum, l’Asile. Quand tu pars de Louqsoum, il y a deux chemins, la Syrie au nord, à l’est l’Iraq. À chaque route son cheval de frise, et son homme. - Je ne connais pas, lui dis-je, tous les villages du nord. - Tu dois rejoindre Sri Hamri, qui vous a internés tous les deux, Sidi Jourdji. Tu le reconnaîtras. Ton fils, tu ne pourrais pas le reconnaître ». Je dois rameuter les secours, au-delà du port, toujours sous les tirs – quel chrétien, ayant vu de ses yeux la Vierge, retournerait sans regret à sa vie ordinaire ? Mon souvenir personnel est celui d’un fou, grand et fort, DOMINIQUE PAZIOLS, tirant sur ses propres parents et ses amis de toujours – combien cet homme me serait précieux…

    On ne condamne plus les droits communs en temps de guerre ouverte. Ils surgissent tout armés, pour la justice de votre choix. Pour votre fils ou vous-même, selon le vent de la révolte. Quinze morts d’un côté, au pied des Vosges françaises ; quinze conférences d’autre part, pour la paix à Genève. « Que puis-je espérer de Sri Hamri « le Rouge » ? - Celui qui vous a soignés ? - Enfermés, Saïz, enfermés ». Je reconnais cependant, sans le dire, que c’est lui qui m’a le mieux soigné. « Il n’exerce plus, Sidi Jourdj. Il a ôté son turban, rasé son crâne. Il tient ici le quartier des Barzaki, c’est lui le chef des plus riches. Que peux-tu attendre des plus riches ? » Ma stupéfaction est visible. « Il se fait appeler Bou Akbar. Tout le monde connaît Bou Akbar » - chef de clinique, chef de guerre…

    JE me souviens bien de ma dernière lettre : Docteur, je vous serais reconnaissant de bien vouloir mettre fin au traitement, lequel provoque à l’intérieur même de ma boîte crânienne une sensation de goutte à goutte parfaitement insupportable » - il faudrait donc cette fois produire un message de paix ou d’alliance, dont je ne saurais jamais assez peser les termes. Une déflagration ébranle le quartier. Nos vitres se fêlent. Un gros carré tombe du plafond. Plaintes, hurlements, sirènes et surexcitation, panique. Ni l’un ni l’autre ne nous sommes levés. Saïz Essalah s’époussette à même le carrelage. Le tintamarre des ambulances, de l’autre côté du mur, est devenu assourdissant. Penché par la fenêtre de la cour intérieure, je vois trois serpillières suspendues à la corde à linge. Dans le pati-haut résonnent les indications vociférées des sauveteurs invisibles, précises et contradictoires. « Ils sont trop », dit Essalah, qui se relève ; « ils se gênent. Êtes-vous médecin ? ajoute-t-il ; c’est un grand métier. Un beau et bon métier par les temps qui courent ».

    À l’étage inférieur une porte claque de toutes ses forces contre le mur. Des cris -une rafale – Essalah pâlit. Des pas retentissants grimpent l’escalier. L’hôtelier hurle il n’y a personne ! - Ta gueule. - Personne n’a tiré ! c’est une voiture piégée ! (« pourquoi l’aurais-je fait sauter à cinquante mètres de mon hôtel », etc. - il heurte le mur de son corps et se tait. Encore un coup de feu chambre voisine. « N° 28 » murmure Essalah blanc comme l’acier. D’autres pas remontent au deuxième. Une civière tinte contre un angle comme un récipient vide. Les médecins secouent notre porte. Mon cœur s’est soulevé. Pour éviter le moindre bruit, j’ai ravalé une gorgée de vomissure. « Ton haleine est intolérable » chuchote Essalah.

    Lorsque tout s’est apaisé, je me suis levé pour boire à même le robinet d’eau chaude intact. Essalah boit à son tour. Il tremble de tous ses membres, puis cela cesse et d’un coup il se met à rire. « Sors te battre » ai-je dit. Et je lui promets de payer son arriéré de chambre : « Pour tes héritiers » Je n’ai pas d’héritiers répond-il. Je ne reçois pas d’ordres. Il me suffit que je reste dans ta chambre. Mes chefs sauront me trouver.

    - ...Vous êtes vraiment discipliné. - Tous les partisans observent leur discipline. C’est pourquoi MOTCHÉ sombre dans le chaos. »

    Nous descendons tous deux au rez-de-chausée ; Mon accompagnateur m’indique la porte d’arrière, et le nom de trois rues à suivre dans l’ordre, « coudées, mal gardées ; souviens-toi bien de l’ordre où je les ai dites. Il ajoute que si j’en réchappe je tomberai sur le fief de Sri Hamri dit Bou Akbar. Essalah ne m’a pas retenu en otage : nous savons estimer les personnes de peu de poids. Vexé, passé les rues coudées, je n’ai pu redresser la tête que Boulevard Galba :intact. Sur le trottoir on crie Poudre blanche ! Poudre blanche ! Seul endroit au monde où l’on vende l’héroïne à la criée. « Tu ne me reconnais pas ? » C’est un garde du corps d’Aninaya. Un camarade de Zoubeï : « De quel camp es-tu ? » «Pas de camp pour ma poudre. Abinaya est morte. Je circule.

    - Tu as de l’humour. - Si tu me quittes, dit-il, tu risques ta vie. Ton père est abandonné au Khéryab. Hôpital Khéryab. Tu sors à l’instant d’un hôtel de passe pour hommes. Tu veux de a poudre ? Ce n’est pas de l’héro. Jamais je ne dealerais cette saloperie. C’est de la poudre de palme.

    - Tu trouves des connards pour t’acheter ça ? ...même avec une carte de presse … - Surtout avec une carte de presse… - ...je me fais descendre… je dois rencontrer… consulter pas mal de monde… - Comment il dit ça sans rire le Roumi ! ..gratuit pour commencer… - M’emmerde pas. Tu m’accompagne chez Sri Hamri.Bou Akbar. - Je te rapproche, Sidi Jourji, juste te rapproche/ » Boulevard Galba désert. À cette heure-ci. Tout blanc, tout droit, tout poussiéreux. Avec le dealer fou je me plaque sous les encorbellements : deux rongeurs en quête de fente dans le plâtre.

     

    .

  • Réserves

     

    62 06

     

    Ce n'est que fort tard que j'ai appris - ô candeur des profs ! - qu'un mot grec ne pouvait avoir qu'un seul accent, sauf si un enclitique le suivait.

    Il a fallu que je le découvrisse moi-même. C'était « évident », chers professeurs. Ben voyons. De même qu'il était « évident » que le do, le ré, possédaient chacun leur fréquence : c'était « évident ». Pour moi, « do » pouvait aussi bien être n'importe quelle note, puisque de n'importe quelle note on pouvait, effectivement, faire partir une gamme... dont la première note ne pouvait être qu'un « do », arbitrairement ! J'ai passé de onze ans jusqu'à vingt ans à ne pas pouvoir comprendre ce système des gammes, de do, de ré, de mi.. Dans l'impossibilité donc de faire la moindre dictée musicale, où mes seules notes justes étaient celles qui étaient fausses, par étourderie. Car je faisais des efforts, je vous le jure. Mais voilà : les hauteurs des notes, c'était « évident ». Un seul accent par mot grec, c'était « évident ». Pédagogues de mes couilles...

     

     

     

    62 11 11

    Seigneur accorde-moi juste un vers, une expression qui puisse 'm'immortaliser, “les moutons de Panurge”, “l'œil du maître” "daffodils" : car ce n'est que par là que l'homme survit, juste un fragment de phrase.

    Il ne me reste plus le temps que d'inventer, de découvrir, une simple formule qui me rappellerait,.

    A présent l'écriture me fait ressentir. Prenez leçon de moi, écrivains ratés.

     

    62 11 19

    .D'autres qui découvraient l'existence d'Aix-en-Provence, ou du Puy-en-Velay – sauf une : “Ah oui ! J'y suis allée en vacances !”Alors Jeanne d'Arc, pffff ! Cette foutaise...

     

    62 11 22

    Il nous en vient d'ailleurs tant d'autres (« Tu te sers, Viêt”, à un copain de Saïgon, dont la sœur (pourquoi pas) répétait « moi j'écarte et tu enfonces” - volontiers ma foi : il s'agissait de forcer entre deux mâchoires de pince les deux plaques d'un sous-verre...)

    62 12 04

    Bonjour.

    Je souhaiterais vous renvoyer l'article dont le n° de facture est le 9267236, mon numéro de cliente est le 503 556 20, mon adresse est Anne-Marie NOGARET-COLLIGNON, 4 avenue Victoria 33700 Mérignac. Malheureusement, le relai "Opticien Chanteur" ne consent pas à vous renvoyer le paquet en cause, disant qu'il lui faut une icône de type "smartphone" (appareil que je n'ai pas) afin qu'il puisse cliquer dessus. Je trouverais dit-il ce symbole "en regardant sur internet". Or, en explorant votre site, il m'est impossible de repérer une telle icône (ou une "clé"). Malgré les documents en ma possession et que je présente, rien ne convient, trois fois de suite, et le délai de rétractation se trouve atteint. Pourriez-vous me préciser ce que je pourrais faire.

    Avec mes salutations les meilleures.

    Anne-Marie NOGARET-COLLIGNON Téléphone 0556979957.

    62 12 07

    Le monde est comme ça depuis la nuit des temps et sera comme ça jusqu'à la nuit des temps. Parce que la seule vérité, la seule de chez Tout Seul, c'est qu'un jour ou l'autre on va tous CREVER. Alors on fait tout ce qu'on peut pour ne pas y penser, car un monde habité par la VERITE serait un asile de fous où tout le monde hurlerait d'horreur. On prend donc un peu de hauteur, au lieu de débiter des vérités à deux balles. Tenez, moi, par exemple, je ne me gêne pas pour vous faire de la métaphysique à deux balles.

    xxx 62 12 11 xxx

     

    61 08 30 (?)

    C'était encore le temps où nous descendions la rue Paul-Louis Lande pour déboucher sur la faculté des Lettres, qui fut transférée trois ans plus tard, progressivement, au centre des terrains vagues talençais. Les bus en direction du campus grouillèrent. Puis nos étudiants se motorisèrent : tâchez-voir de trouver une place libre dans les parkings, à l'Universite Michel-Montaigne : les roues trébuchent sur les racines au pied des grands arbres plantés là pour faire joli, et qui ne tarderont pas à encombrer, pour peu que les édiles s'en mêlent, ou s'emmerdent.

     

    62 01 17

    Exactement ce que j'avais demandé à mon directeur de maîtrise, qui fut nommé à Lille. Puis je me suis rendu compte que potasser une maîtrise se faisait au petit bonheur la chance, et que le prof se contrefoutait totalement de vous suivre dans vos travaux : l'étudiant français travaille sans filet avant de se planter devant un jury d'inspecteurs de travaux finis.

    Alors j'ai calé. Mais non sans une nostalgie tenace pour tout ce que cette préparation de bientôt 40 ans m'aura permis de côtoyer

     

    62 01 29

    Je préfère alors renoncer à la liberté, car la tyrannie me manquerait trop (pour l'exercer). Maintenant, qu'on l'exerce sur moi, pas de problème, j'ai d'ailleurs toujours plus ou moins eu l'impression d'en subir. Les frontières dues à la liberté d'autrui sont trop subtiles, mouvantes d'un individu à l'autre et même d'une heure à l'autre. Respecter la liberté d'autrui, c'est se soumettre je ne dis pas à la tyrannie mais au moins à l'arbitraire, aux caprices, aux humeurs d'autrui, c'est chiant comme la mort, c'est se fatiguer toujours à jouer au funambule, parce que personne ne respecte exactement l'autre comme l'autre voudrait être respecté, on appelle ça "les rapports humains", ça fait chier, et j'ai autre chose à foutre, alors j'évite les autres le plus possible. Tout le monde n'a pas l' "instinct" des frontières, on m'a toujours engueulé pour mes gaffes, alors je me replie, je parle à 4 ou 5 gens et à mes fournisseurs, et ceux qui ont le sens des relations humaines eh bien tant mieux pour eux, quant à moi j'ai assez gigoté sur mon fil en faisant le guignol et en me cassant sans arrêt la gueule, alors maintenant stop, rideau, walou, point barre.

     

    62 02 09

    Mme Thérèse n'a sans doute jamais vu de film porno : ce sont toujours les femmes qui font les avances, et jamais je n'ai vu de violences. C'est un vrai paradis : des femmes qui veulent, et qui ne prennent pas les hommes pour des salopards violeurs et vicelards. Donc des films très éloignés de la réalité. Mme Hargot, dépassez donc le générique, et cessez de prendre les hommes pour des porcs et des bourreaux. De toute façon maintenant j'évite les femmes le plus possible, et je ne m'en porte pas plus mal. Vous avez gagné, Vous êtes (re)devenues carrément dissuasives,moralistes, puritaines et repoussantes. Vous nous méprisez. Au moins comme ça vous êtes libres. Eh bien, pour votre gouverne, nous aussi.

     

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    Vous recevrez ensuite un email sur l'adresse du compte de blog.

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    Il s'agit en fait d'une copie de votre blog que vous pourrez regarder sur votre ordinateur, même en étant déconnecté d'Internet.

    ...C'est on ne peut plus clair. Vous n'avez rien en caractères hébreux ?

    ...

    avez-vous observé combien l'agglomération bordelaise s'étend désormais très exactement autour de son cimetière ?) - 63 02 26

    63 03 24

    La "table du temps et des fêtes mobiles" sur mon missel ne va pas au-delà de 1960, considéré sans doute en ce temps-là comme le comble de l'avenir, au-delà duquel il eût été dangereux, indécent, de porter l'esprit.

     

    Je m'en fous de la Grande Librairie. Djian n'est capable que de sortir des conneries niveau Sud OUest Dimanche ("rendre aux autres ce que j'en ai reçu", on dirait le curé de ma paroisse). Les autres ne sont que des parvenus convenus devenus cons. Des écrivains qui fabriquent du pâté de campagne pour Carrefour. Et que je te vante ma petite cuistance, et que je te fais le modeste, et que je ramène ma petite tronche de gonzesse à claques... La semaine précédente, c'étaient Onfray et Lucchini, alors "Plus dure sera la chute" comme ils disent. Mais vraiment, quand je vois ces énergumènes de la platitude, je ne me sens pas, mais alors pas du tout écrivain. Pourtant je le suis, dans mon fond de tiroir. Seulement, ceux-là ne sont pas de ma bande. Ma bande à moi tout seul. Et zobi cake.

     

    Travailler quinze heures par jour, je ne vois pas en quoi ça forme l'esprit. On a juste le temps d'aller chier et de courir se coucher. Les médecins, les hommes d'affaire, et autres, font des métiers passionnants, je ne dis pas. Mais 9 métiers sur 10 sont ultrachiants, tu passes ta vie à gagner des clopinettes pendant que le patron et les sous-chefs n'arrêtent pas de t'engueuler parce que tu ne vas pas assez vite. Alors un avenir de zombie comme ça, la jeunesse n'en veut pas. "Le travail" n'est pas une valeur en soi. Merde alors.

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    Ka mate, ka mate! ka ora! ka ora!

     

    Ka mate! ka mate! ka ora! ka ora!

     

    Tēnei te tangata pūhuruhuru

     

    Nāna nei i tiki mai whakawhiti te rā

     

    Ā, upane! ka upane!

     

    Ā, upane, ka upane, whiti te ra!

     

    Vais-je mourir, vais-je mourir ! Vais-je vivre vais-je vivre !

     

    Vais-je mourir, vais-je mourir ! Vais-je vivre vais-je vivre !

     

    C’est l’homme aux cheveux long

     

    Qui est allé chercher le soleil et l’a fait briller à nouveau

     

    Je marche vers le haut, je marche à nouveau !

     

    Un pas vers le haut, un autre… le soleil brille !

     

    J'aime pas les anniversaires j'aime pas les gens j'aime pas mes amis j'aime pas ma femme je m'aime pas j'aime pas le suicide. Alors je couche avec ma femme je reçois mes amis je fréquente des gens je souhaite des anniversaires, et quand je me regarde dans la glace je me tutoie. Quand même. Et toujours pas de suicide, tiens, là, ça ne marche pas. Et à force de se faire enculer, on y prend goût, on se met à aimer la vie (car la vie n'est qu'un grand boyau anal), et l'un dans l'autre on se démerde, oui, bon, c'est c'lààà ouiiii, et si je me tais ça ne dérange personne, ILS continuent à discuter sans moi, et même, de choses intéressantes, qui ne sont pas moi, ce monde me surprendra toujours.

    14 05 16

     

    non, la culture n'est pas en recul. Ce sont les projecteurs qui se braquent toujours et de plus en plus sur les plus cons. Nous avons toujours été une minorité, une ELITE, parfaitement, je répète une ELITE. Dont 99% des "gens" se foutaient et se sont toujours foutus. Mais qui ont fait l'histoire du monde.

    21 05 16

    - je me demande si cette famille Norel ne serait pas descendue d'anciens juifs, d'où leur piété ostentatoire ; je me souviens que tout le monde avait récité la prière avant de se coucher, à genoux sur les tommettes roses de la cuisine ; après quoi j'étais allé coucher avec mon camarade, et nous avions échangé fait sous les draps des concours de pets. Ensuite, j'avais dû me relever en pleine nuit pour vider sur le fumier le contenu d'un pot de chambre plein à ras bord, croupissant depuis des jours sous la grande armoire ; impossible de se rendormir vu la puanteur intacte -

     

    Les maîtres à penser de Nuit debout sont des bolcheviks d'occasion, des Che Guevara bas de gamme dont la vraie passion n'est pas la liberté mais la servitude. S'ils arrivaient au pouvoir, ils commenceraient par enfermer tous les opposants dans des camps, ce que le communisme a su faire de mieux. La radicalité est toujours une preuve d'impuissance. Ils sont archi-minoritaires et ne représentent rien.''

    - Pascal Bruckner - A NOTER 21 MAI 16 FAIT

    Je ne suis peut-être pas génial, même que je viens d'annuler d'un coup de pouce huit lignes extraordinaires surtout question modestie. Mais enfin j'aimerais bien que la fermeture sans cesse repoussée de ces blogs privés stoppe ses effets délétères : une connexion, zéro, une, zéro, c'est un peu trop binaire tout de même, au point de ressembler à l'électro-cardio d'un agonisant, ou à l'électro-encéphalo de Ribéri. Nous étions nombreux à demander la glaire, euh la gloire, alors ne nous déceptionnativisez pas. Vous êtes déjà nombreux devant la Phynale, à humer les relents d'aisselles moites, de crampons terreux et de couilles écrasées. Bientôt vont retentir les harmonieux "Paris, Paris, on t'entube !" ( oui, bon, il y a des enfants sur la toile), je regarderai une mi-temps, sur mon ordi de bureau, comme ça ma femme ne viendra pas me ferche. Allez, bande de mégalo, joyeuse joie de vivre, et revenez me donner la joie de donner. Je m'en fous de mon nom, il ne me plaît pas, j'aurais préféré Tartempion ou Crachouillard. Monsieur et Madame Tête-en-Feu ont une fille, comment l'appellent-ils ? Macha. Je vous laisse réfléchir là-dessus.

     

    Hardt Vandekéén von Kohn, Graf von Hüttelsdorf und Barstatt-Mandegen. Sieg, ZOB! Sieg, ZOB !

    • Croyez-moi, quelque amour qui semble vous charmer,
    • On n'aime point, Seigneur, si l'on ne veut aimer. Burrhus, I, 1 de Britannicus A NOTER 63 05 22 F ITR

    Bataille, comme Foucault; comme Baudrillart, comme Barthes, m'ont toujours profondément indifféré. Ce sont des philosophes qui parlent qui parlent qui parlent. DE quoi, on s'en fout, ils s'en foutent, ils ronronnent comme un chauffage central, ils pourraient parler de la cachexie des bêtes à corne ou du céleri rémoulade, je m'en fous, ils s'en foutent, ils font du bruit, pas la moindre passion, pas la moindre personnalité, ils font cours, parfaitement interchangeables, ils répandent la poussière, on ne sait pas ce qu'ils pensent au juste, eux non plus, quand ils ont fini on referme son classeur, on secour sa poussière et on va au bordel.

     

     

    La procédure d'export est simple. Le blogueur peut exporter son blog en se rendant dans la rubrique "Outils" de l'onglet "Tableau de bord". 

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    Il est nécessaire de préciser que cet export contient une archive de tous les contenus et media / fichiers publiés sur le blog et sont restitués dans un format ZIP. Ce format n'est pas ré-importable sur un autre outil du marché mais peut être conservé sur votre ordinateur et consulté même hors connexion, même quand le blog n'existera plus. 

     

    Si vous souhaitez des précisions, merci de me contacter à :

    jm.leblanc@sudouest.fr

     

     

    63 6 27

     

    Tiens, je m'en fous totalement de cette fermeture inique (sa mère) sur la plate-forme Sud Ouest. Rien ne sert à rien puisque de toute façon vous devez mourir, on connaît, j'en ai fait mon pain sec de tous les jours. Mais j'aime aussi la devise de Sarah Bernhardt : "Quand même !" que mon grand-père meusien prononçait "quante même). Que feriez-vous si vous étiez en train de jouer à la balle et qu'on vous annonçât la fin du monde dans vingt minutes ? Question posée à St Louis de Gonzague : "Je, dit-il, continuerais à jouer à la balle". Ce "Je, dit-il", n'est-il pas admirable ? Ledit saint mourut à 22 ans dans l'extase pour ne pas dire dans l'éjaculation. A chacun sa connerie la mienne c'est de continuer coûte que coûte, même si j'ai manifesté une grande passivité, car la passivité "pour avoir la paix", la "lâcheté" si souvent dégainée par des  crétins qui  ne vous arrivent pas à la semelle (à se demander de quoi Allah se mêle), eh bien ça se paye, comptant, très gros, très douloureux, au moins autant que toutes ces merdes à couilles qui vous balancent sans se gêner leur propre exemple à la gueule, en toute modestie. J'ai appris une chose, moi qui me suis toujours comporté comme tout le monde, c'est-à-dire comme un génie méconnu dont on s'arracherait plus tard les documents biographiques, c'est qu'il suffit ("y a qu'à, faut qu'on, vrai con) de laisser parler sa personnalité ou faute de mieux sa personne, et alors, alors mon pote, tu peux écrire tout ce que tu veux, ce sera bon de toute façon, parce que ce sera toi. Turanzin. Car il ne suffit pas d'être refusé par tous les éditeurs pour être excellent. Et je m'arrête, parce que je vais dire des conneries. CETTE PHOTO EST DE VINCENT PEREZ. LE DANSEUR QUI SAUTE, LE PHOTOGRAPHE N'A PAS COMMUNIQUE SON NOM. IL EST RUSSE ET VIT TRES LOIN D'ICI, PERSONNE N'EN A RIEN A FOUTRE.

    XXX 63 07 01 XXX

    63 07 02 l'incapacité de l'auteur, y compris dans sa vie personnelle et sociale, de consentir au moindre effort pour instituer des relations dites « efficaces ». « J'y suis bien arrivé », « Comment on a fait nous autres » - eh bien, ramassis d'ignares, lorsqu'on a bien une fois pour toutes constaté que tous ses efforts ou prétendus tels ce qui revient au même aboutissent rigoureusement au même résultat, à savoir infinitésimal, on laisse tomber, je laisse tomber. Immaturité ? Parfaitement. Paranoïa puérile ? Oui. 63 07 08 noter : shakespeare fait

    We are such stuff
    As dreams are made on; and our little life
    Is rounded with a sleep.

    The Tempest Act 4, scene 1, 148–158



    63 07 13

    “Et qu'on m'ôte donc ce disgracieux scrotum, ce fétu ridicule - coupez ! » - au nom, disait-il, des promesses non tenues - les femmes, que je sache, n'ont jamais rien promis. XXX 63 08 01 XXX

    Dans un bar de Bagnères-de-Bigorre j'observais un jour un ancien para qui paradait au bar ; il tenait en laisse eût-on dit un petit homme de son âge, qui buvait ses paroles, suivait ses regards avec la dévotion dévorante d'un véritable chien, prêt à bondir à la gorge de quiconque sur le moindre signe de son maître.

    Il y avait là quelque chose de bouleversant, d'insondable, et de profondément pitoyable. Je pensais aussi à ce Philippin asexué, chevalier rampant, Anaclecto (Reflets dans un œil d'or) : soumis, servile, adulé comme un chiot familier ; de tout le film je demeurai fixé sur ce second rôle où je m'identifiais sans distance ni restriction, au détriment de l'intrigue essentielle, que j'estime encore inimaginablement invraisemblable. Bonheur hypnotisant de la cette intense soumission. De cette garde extatique en piteuse déroute devant la folie meurtrière - je n'approchais pas d'une telle extase. J'étais grand, lourd, blanc. Le jour où mon ami Landry, calquant toutes mes expressions à m'en exaspérer, m'avait mystérieusement traîné derrière les chiottes pour m'exhiber son petit bout de chair grêle et visqueux, je m'étais esquivé sans un mot dans la gêne la plus extrême ; pourtant nous avions tous les deux treize ans.

    Jamais nous n'avons par la suite évoqué cette erreur. Mais se rouler dans l'herbe comme un chien ventre à l'air devant les cousins Gine que je trouvais beaux (morts alcoolos côte à côte au cimetière à St-Lys), je l'avais fait. Déculotter Jean-Guy Rabot dans le fossé pour le sucer, je l'avais fait. Les garçons de mes classes auraient décelé sans faillir ce désir non de sexe mais de soumission. Seule une extrême connaissance de soi doit toujours corriger la vocation, et sans relâche y présider.

     

    63 09 06

    Quand je vois tous ces ingénieurs hautement diplômés qui se précipitent généreusement sur l'Europe pour résoudre le problème du chômage, j'en ai les larmes aux yeux.

    XXX 63 09 10 XXX

     

    63 10 10

    Bientôt nous allons élire les présidents en fonction de leurs coutumes sexuelles. On n'a qu'à faire comme l'empereur Héliogabale : il mettait devant lui à poil tous les candidats à de hautes fonctions, et il choisissait celui qui avait la plus grosse. Comme ça tout sera résolu. Et pour les femmes, on prend le tour de nichons. Et allez hop !

     

    Je suis désolé, l'Education Nationale ne fait pas EXPRES d'orienter les élèves en fonction de leurs résultats. Les matières dites "bourgeoises" sont des matières fondamentales, et quelqu'un de nul qui ne veut pas travailler n'aura qu'une "mauvaise" orientation. Ou alors, on étudie aussi d'autres matières, mais sans culture générale. DONC, une orientation pour ceux qui ne savent rien de culturel. J'ai fait 39 ans de "conseils de classe", et JAMAIS nous n'avons orienté QUI QUE CE SOIT en fonction de son origine sociale. Mais à 4 en maths et 2 en français, forcément, on ne devient pas PDG. C'est quoi, ce mépris des "petites professions" ? Un maçon, c'est plus con qu'un ingénieur ? Un jardinier, plus crétin qu'un notaire ? L'Education Nationale fait son boulot, il faudrait que les journalistes arrêtent depuis 40 ans de tirer dessus à boulets rouges avec des griefs parfaitement ineptes. Après, les parents embrayent et répètent à leur enfant que ce qu'ils apprennent c'est de la merde "bourgeoise" qui "ne sert à rien". Ensuite, ces élèves-là sèment le bordel en classe et prétendent qu'ils ont de mauvais profs. Y en a marre de l'hypocrisie. C'est la vie qui fait le tri, si ce n'est pas les profs d'abord, c'est le patronat, et un coup de pied au cul, un !!

    55 02 01

     

    Mais moi, l'auteur, l'indécent, dont l'intervention ici même est le comble de l'indécence, je suis passé directement de ma campagne axonienne (de l'Aisne) à Tanger, urbaine, exotique, sans rien de commun avec Paris. Enfance à la campagne, adolescence marocaine. Ni paysan, ni Pied-Noir, auparavant changeant de village, extérieur à tout, vivant reclus chez ma grand-mère, et les fils du fermier – puis, d'un coup, filles espagnoles et juives de Tanger, sexe et nombril, seul.

     

    le brequin vit avec la brequine dans une petite grange a flanc de montagne----il y neige depuis hier et on ne le reverra caracoler au bord des torrents que lorsque reviendra le printemps avec le retour des oies sauvages----le brequin en profitte pour brequiner joli et refaire son poil d'hiver et la brequine pour tricotter coudre tresser la paille en faire des paniers et des chapeaux pour quand viendra l'été----ils dorment plus longtemps car avec  le changement d'heure et la neige qui a cassé les poteaux électriques il n'y a plus de courant dans l'étable------en plus il a perdu sa carte bleue et n'a donc plus un sou pour faire venir les dépanneurs ou s'acheter un groupe électrogene--------encore???????????????? (Françoise D.)

     

    Descriptions "en l'air", sans illustrations. Comme un match de football à la radio, et ça marche encore très bien. Vous imaginez. C'est précis, c'est vivant, et je donne mon avis de façon outrecuidante. Et ce n'est pas long. Allez-y.

     

    64 01 31

    Elle s'en va : « Ciao, bonne émission » avec un accent néo-aztèque à couper au couteau. Voir un homme s'escrimer sur un cahier n'incite pas à la conversation. Je veux une efficacité immédiate. « S'intéresser à elle » ? Navré. Je ne sais plus si je souffre ou si j'en prends mon parti. Les « moi » seraient donc successifs ? Voyons voir comment les moi sont. Ma cohérence est donc : « Moi, vivre ? Ça va pas non ? Avec tous ces risques ?

    Plutôt rester morpion, plutôt toute sa vie, râler contre le monde entier. » - est-on naturellement introverti ? ¿ Mexicana, me quieres ? De l'intérieur de ma voiture, et vitres relevées, je demande cela aux femmes que je croise sur les trottoirs. Et je me réponds en chantonnant sans fin, sur l'air de Papa maman la bonne et moi : « T'es vieux t'es moche t'es con tu pues / Tu crèves t'es vieux t'es moche t'es con... », etc... Donc: j'ai eu peur. Mais : l'ai décontracté surtout, l'air de s'en foutre, consentir à perdre mon temps, à ne pas « faire mes devoirs » pour Papa l'Instite, il me reste à tourner en troisième personne pour composer le personnage. XXX 64 02 5 XXX

     

    64 02 13

    Mon épicier arabe m'appelle « chef ». Moi, jamais je n'oserais appeler qui qui ce soit « chef » (malgré mon gendre qui m'a dit que tous « ces gens-là » nommaient « chef » les personnes qui leur semblaient sympa). Il m'a toujours semblé à moi que c'est l'expression du plus grand mépris, et il m'est arrivé si souvent de prendre publiquement des tronches de chien battu que je me demande pourquoi les autres en ont ainsi profité, au lieu de m'avertir fermement de reprendre, sur les traits de mon visage, mes esprits, ma dignité.

     

    64 03 03

    N'importe quel candidat peut être accusé de n'importe quoi. Moi-même, si n'importe qui fait une enquête sur n'importe quoi, je puis être jugé justiciable de quoi que ce soit. Le monde est UNE NOUVELLE DE KAFKA. Je ne crois pas à la justice, quelle qu'elle soit, de quelque époque ou de quelque pays que ce soit. Exemple : j'ai le nez au milieu de la figure ; or, un nez ressemble plus ou moins à un pénis. Des enfants peuvent le voir en pleine rue. DONC n'importe qui peut m'accuser de pédophilie, et il se trouvera toujours quelqu'un pour le faire, surtout si je suis candidat à la présidence de la République. Fermez le ban.

     

    64 03 23

    La Grande librairie, toujours aussi fausse et banale. L'enfance comme pureté... Je me suis toujours senti sale, double, insincère, d'aussi loin que je puisse remonter dans l'enfance. Toujours l'impression de ne rien faire ou dire de ce qu'il fallait, et pire, toujours l'impression que je ne pensais pas, que je ne sentais pas ce qu'il fallait. Croyez-moi, c'est atroce. Et ça ne m'a jamais quitté. Et en plus, certains connards viennent me dire que je l'ai fait exprès, et que je ne vais tout de même pas me mettre à me plaindre. FUCK YOU ALL.

    ILV, 64 05 04

    Madame, Monsieur,

    Un nouveau ticket vient d'être créé.

    Vous pouvez le consulter à l'adresse http://www.inlibroveritas.net/ticket-public.html?open=kpWXZA%3D%3D.

    Si vous avez des questions, consultez notre FAQ http://www.inlibroveritas.net/faq.html

    12 05 17

     

    Bon, encore une interdiction. Pas les Noirs, pas les Belges, pas les pédés, pas les bonnes femmes, pas le gouvernement, pas le pape, pas les vieux, pas les esquimaux, pas les enfants, pas papa, plus rien, on ne rigole plus, du tout du tout du tout. C'est vilain de rire. C'est pas beau. Ca fait de la peine. Bouhouhouhou. On va tous chialer, et après, eh ben on se foutra sur la gueule au nom de la morale et de la pitié compassionnelle.
    . Pas les chiens, pas le sexe, pas les oiseaux, pas la merde, pas Dieu, plus rien on vous dit, plus rien plus rien plus rien. Merde ! Putain ! Chiottes ! Cul de curé, pine d'ours et bonne d'enfants !

     

    64 6 3

    aller sur moteur de recherche DERNIERE HARKA ... pour sauter comme eux faut du poil au .. et bien entendu du poil aux f... oyez gentilshommes qui sont ces manants etc ...
    ou alors ELOGES DU PARA www. apophtegme .com
    ou héritage/symbo4 camp d'idron c'est le lieutenant R.MAIRE qui avait adapté ce chant de la légion .. sur la route près d'un vieux chène , pour sauter comme eux etc ... hémanridron.com paroles paillardes ..
    Amitiés MCM

    Écrit par : MARECHAL | 30/05/2017

    3 juin 2017 ilv, présentation du « Péché de chair ».

    Ce qu'il advient lorsque des machos sans énergie veulent faire de leurs maîtresses des créatures sans volonté propre.

     

     

    30 09 2017

    Je constate depuis plusieurs années que le moindre universitaire auteur d’une thèse poussive se voit désormais ouvrir largement les portes de l’édition dite savante, alors même que plus aucun écrivain contemporain ou presque ne serait capable, et ne parlons pas de dignité, d’évoquer l’œuvre d’un de ceux dont il a hérité. Qui voudrait d’une préface de Yannick Haenel sur Melville, ou d’un texte de Mathias Enard sur Balzac ? Pas moi ! ASENSIO, noter

     

    64 10 04

     

     

    Quand j'étais gosse je voulais me libérer de mes parents, et mes rêves étaient de déclencher une guerre mondiale. Puis en grandissant je le suis aperçu que tout le monde était contre moi et me mettait des bâtons dans les roues parce que j'étais un peu bizarre et même complètement dingue. A présent j'ai compris que je me prenais pour un aigle et que je n'étais qu'une poule ou le roi des cons. Alors qu'on arrête de nous bassiner avec des histoires à la graisse de kangourou. Parce que les aigles, de là-haut, eh bien ils vous chient dessus.

    64 11 04

    64 12 27

     

    Mon agence immobilière exigeait une indemnité après désistement, et je prétendais au téléphone qu'on m'avait volé mes papiers d'identité ; ils veulent me voir en personne, je réponds que je pars au Nicaragua (incohérent d'ailleurs : comment aurais-je pu, sans papiers ?) ; puis c'était mon propriétaire à Rostren, ce gros plein de barbe, qui entendait se faire payer pour un mois de plus (j'étais parti sans préavis), demandant à mon principal de me retenir mon loyer sur ma paye !

     

    Hélas, pour un Camus il y a cent crétins fils du "poheuple" qui foutent le bordel dans la classe en empêchant les autres de bosser, voire en l'empêchant de le faire parce que c'est un lèche-cul du prof. Les "enfants de pauvres" sont persuadés que"ça ne sert à hhien " de faire des études et qu'il vaut mieux se mettre à trouver un boulot au lieu d'aller flemmarder à la fac. Quand on n'a pas les bases on n'a pas les bases point barre. C'est une fatalité, parce qu'on n'a pas les documents sous la main d'une part, parce qu'on hérite d'une culture qui nie absolument la nécessité du savoir, et qui emboîte le pas derrière tous les contempteurs de l'enseignement qui aboient et chient sur tous les profs qui sont tous des crétins par principe. Je suis pour le retour au préceptorat, et pour ceux qui ne le peuvent pas, il y a le téléenseignement qui marche très bien aux USA et en Australie. Sans qu'on ait besoin de passer la moitié du cours à empêcher les fils du peuple de se bagarrer entre eux en faisant le plus de bordel possible. Quelqu'un qui veut s'élever dans la condition sociale doit d'abord s'isoler et bosser. Mais aller dire et répéter que la salope d'Education Nationale et les pauvres cons de profs FONT EXPRES de perpétuer l'ordre établi sont des criminels de la pensée.En sport, il y a les premiers et les derniers,quelle que soit la façon de s'entraîner. Pour le sport, on trouve ça très bien. Pour l'éducation, c'est l'abomination de la désolation. L'éducation procède par "élimination", et alors ? comment voulez-vous faire autrement ? Il faut mettre 18 à tout le monde au nom de la démocratie ? Il faut délivrer des diplômes de math sup à des prétentieux qui ne savent même pas faire une division ? Et je ne parle pas de la littérature, qui ne sert mais alors là absolument à rien de rien ! Il y a 95% des gens qui refusent la culture sou prétexte que c'est la "culture bourgeoise" - mille excuse, je préfère Mozart à Mireille Mathieu et Voltaire à Cyril Hanouna.

     

    3 1 2018

    C'est vague comme la mer ce que tu réponds. J'estime que tout le monde sans exception prend exactement les mêmes risques que le voisin, et que si on ne risque pas sur un plan, on risque sur un autre. Simplement, les uns exhibent leurs risques et les autres risquent sans le montrer. Un fonctionnaire pépère risque autant, en ennui, en monotonie, en vie conjugale, en soucis financiers, avec ses fils qui se droguent, que Untel qui grimpe sur l'Himalaya. A la fin on meurt tous, et c'est le risque supérieur, et sans filet pour personne. Exemple, je n'ai rien risqué pour "la sécurité de l'emploi", mais j 'ai risqué ma santé mentale en faisant un métier universellement méprisé, à me faire engueuler par des gamins qui n'hésitaient pas à répandre partout le bruit que je ne savais pas faire mon métier, avec le soutien de tous les journalistes. Je n'admets pas que certains estiment, unilatéralement, avoir pris "plus de risques" que moi. Changer de partenaire conjugal, d'accord, c'est un risque, mais conserver toujours le même contre vents et marées, eh bien c'est un putain de risque aussi, et j'en ai pris autant plein la gueule que d'autres.

     

    5 janvier 2018

     

    Il n'y a pas la moindre trace d'antisémitisme dans Voyage au bout de la nuit, qui est d'une fraternisation universelle. Ce n'est pas Céline, l'auteur, c'est le génie, par la bouche dégueulasse de Céline. Maudissons le trou du cul de Céline qui a chié cette oeuvre, mais bénissons la merde fécondante qui en est sortie. Quand j'écris, ce n'est pas moi qui écrit. Il serait temps de faire la différence entre ce qui est écrit par la bouche de Dieu et le salopard dans lequel, que vous le vouliez ou non, Dieu a choisi de s'incarner. Cela dit, je n'ai JAMAIS défendu l'antisémitisme. Les chefs-d'Oeuvre, SI.

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    Didier Blum Vous cautionnez avec une analyse tordue très celinienne. C'est votre choix, je ne le respecte pas.

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    Bernard Collignon Hugo était un salaud, il a provoqué la folie de son frère en lui chipant sa fiancée. Claudel était une pourriture, qui a laissé sa soeur croupir à l'asile. Voltaire était une pouffiasse, qui a maudit les juifs dans son Dictionnaire philosophique. Shakespeare était un antisémite forcené. Je serais très obligé à vos Seigneuries de bien vouloir daigner m'indiquer les ouvrages qu'il me serait bien permis de lire, avec ma plus profonde révérence.N'oublions pas non plus que Villon a poignardé un prêtre, et que Vigny en a dénoncé un autre pour le bagne, afin de profiter de sa propriété. Et vidons, vidangeons toutes les bibliothèques infectées par cette bande de dégueulasses immondiciels.

     

     

    Sans propagande, un pouvoir ne peut rien faire, vu le nombre d'opposants qui vont toujours lui aboyer aux basques, quoi qu'il fasse. Pour qu'un gouvernement soit efficace, il faut museler l'opposition, qui sinon devient hystérique (voir tout ce que l'on a déversé sur Sarkozy, Hollande, Trump,Poutine). Et quand tout le monde est dans la rue, on change le gouvernement, qui de l'opposition passe, cette fois, aux manettes, et à son tour musèle l'opposition. La démocratie est paralysante. Tout le monde braille, et rien ne se fait. C'est tantôt les uns, tantôt les autres qui ont le pouvoir et le pognon, les hommes sont comme ça, et de temps en temps le peuple ramasse tout de même quelques miettes, lesquelles seront remises en cause bien entendu par une opposition, etc... C'est la nature humaine, et qu'on ne vienne pas nous bassiner avec la perfection de la vertu : elle n'a donné que des catastrophes.Gérer

    65 04 28

    L'édition, c'est réservé aux colosses de la communication humaine. Et rien 'exaspère autant que de voir ces athlètes s'efforcer de démontrer qu'ils sont aussi de petites choses fragiles et secrètes... Le pire, c'est qu'en même temps, ils le sont. Il faut être né comme ça. Voir Céline qui a joué les persécutés alors qu'il entraînait des autocars entiers de médecins spécialistes d'hôpital en hôpital à travers tous les Etats-Unis et le Canada en une frénésie de tournées de chanteurs de rocks...Et que je te baratine, et que je te pousse tout le monde au cul,  et que je te fais des conférences en anglais devant les plus hautes sommités médicales... Je t'en foutrais, moi, du petit toubib souffreteux de banlieue ! à la fin, peut-être,  mais celui qui a pu le plus peut le moins. Et Lamartine amoureux transi qui courait tous les bordels d'Italie ! ça fait du monde je te jure... Etc, etc... Bref, si on n'est pas menteur, tricheur, parano et schizo, on ne devient rien, mais rien du tout, en littérature.

     

    65 06 16

    Si tu veux de la concurrence, depuis des mois j'entends le sang circuler dans ma tête, un bruit sourd et aigu à la fois, plus des vertiges. Mais je ne vais pas passer ma vie chez le médecin, qui va me déclencher un traitement du tonnerre de Dieu avec de la chirurgie, de la chimio et tout le bataclan, et une fin de vie de larve entre fauteuil et hôpital, pour la plus grande gloire de l'héroïsme médical et de la Sécurité Sociale.

    65 06 17

    3

    65 07 20

     

    Une bonne dose de don pour l'intrigue, aussi. Ceux qui réussissent jouent tous un DOUBLE JEU. C'en est même répugnant. "Ah que je suis malheureux ! ...pourriez-vous me présenter à Untel ? ...et me préciser le montant de mon compte en banque svp ? Aaaah, quelle souffrance que la condition humaine ! De quel côté la caméra ?

     

    65 08 08

    Sur Facebook, on peut râler contre tout et n'importe quoi, on se sent vachement important, et quand quelqu'un ne vous plaît pas on peut l'allumer comme une bête ou le saquer. Et franchement, je ne peux plus m'en passer. Il y a eu "avant Facebook" et "après Facebook". C'est fini, la timidité, les interrogations sur la manière dont il faut parler, diriger son regard, faire attention à ses mimiques, avoir peur de tout le monde et de soi-même, fini tout ça. Merci Facebook d'avoir transfiguré ma vie. Et je peux même me foutre de ma propre gueule. Merci.

    A noter de mon Liégeois :

    On médit de la pornographie mais c'est la pornographie qui m'a sauvé de l'amour. S'il n'y avait pas eu ça, je crois que je serais devenu fou... 

     

    Pas du tout, pas du tout... J'ai erré en jouant à touche-touche,
    "tiens, si j'essayais ça... tiens, si j'essayais ça". Et à un moment
    donné, "ça" c'est débloqué, mais je serais bien emmerdé de te dire
    comment. J'ai eu de la chance dans mon errance, c'est tout. Je
    n'appelle pas ça "vouloir", en serrant les poings, en serrant les
    dents, avec la logique et les coups de poings sur la poitrine
    "gourou-gourou c'est moi que j'ai les plus grosses". Je trouve
    parfaitement ridicules les gens qui parlent de leur "vvvvolonté" alors
    que c'est le hasard et la Grâce de Dieu (tout de suite les gros
    mots...) qui font tout le boulot. Il faut bien que les faibles
    arrivent aussi à se démerder, de temps en temps.

    65 12 02

    Oui, désolé, je marche, je cours, je galope. Chez les gilets jaunes, je discerne la volonté de hurler sans y remédier, jusqu'à ce qu'on en crève en tourbillonnant sur soi-même. La rage d'imputer aux autres tous les malheurs du monde n'a d'égale que la rage de certains autres à vouloir vous démontrer que tout est forcément de votre faute à vous. Les deux positions sont aussi connes l'une que l'autre, et je les renvoie dos à dos. Non pas en face à face,mais en fesse à fesse. Face au néant, que veut dire "avoir raison" ? Le raisonnement mène aux mêmes abîmes autodestructifs que l'hystérisme. L"hystérisme étant bien fatigant, je me permets de choisir la flemme.

     

    65 12 02

    C'est emmerdant, mais que j'offre mes faiblesses à tout vent, Katy me l'a déjà sorti. Fâcheux. Réponse : ce n'est pas parce qu'un masochiste se tortille en gueulant "Vas-y fais moi mal mets-la moi bien profond je jouiiiis" que l'on doit obtempérer en s'acharnant sur le connard. Quand je vois quelqu'un qui a l'air con, ou boiteux, ou nègre, je ne vais pas lui gueuler dessus "ah le négro, ah le boiteux, ah le con". Non. Je m'abstiens, je me détourne, je le laisse tout seul avec sa merde, ou bien j'essaie de trouver un remède, un adoucissant, et non pas "ah, tu jouis des coups de poings dans la gueule ben tiens connard en v'là une dizaine"... Désolé.

    Décembre 2018 :

     

    C'est de LUI que je parle là, pas de moi. J'ai été comme ça plus ou moins il y a fort longtemps, la préhistoire. Oui le cerveau peut des choses, mais par définition il ne peut rien contre l'irrationnel. "je sais bien, mais quand même", c'est ce que je le fais, c'est ma devise.Si je me soumets au pire c'est parce que je sais qu'il sera remplacé par pire encore parce que je n'ai pas l'envergure pas la résistance et que je préfère les catastrophes connues aux catastrophes inconnues. Je n'ai pas envie de me retrouver dans un poste de police ou à l'asile de vieux parce que j'aurai voulu être libre, planquer ma femme et me retrouver à brailler sur un trottoir. Quand je fais l'intéressant je résiste parce que je sais que je me rends ridicule ou odieux je sais de quoi je parle merde j'ai 74 ans si je n'ai toujours pas compris c'est en effet que je suis con. J'attends des autres qu'ils me foutent la paix si ce n'est pas trop demander. Tu me vois aller faire des scènes de ménage dans un bureau d'éditeur, me casser la gueule dans une manifestation, voyager et arriver complètement claqué avec la tourista dans les boyaux, partir au Tibet et devenir un glaçon qui délire ? Vivre avec un mec et assassiner une pute pour compenser ? Tripoter une petite fille et me retrouver en taule ? Faire de la politique et me faire insulter ? Conquérir une connasse et me retrouver sous une avalanche de coups de téléphone insultants ? Enfin quoi merde ! Me ruer sur des islamistes et finir égorgé avec les couilles dans la bouche ? C'est confus ce que tu dis ; des généralités généreuses. Moi, c'est clair, concret, désastreux et destructeur. Alors pour le peu de temps qui me reste, NON, MERCI, NON, MERCI. Je continue exactement comme j'ai commencé, je connais le chemin, j'irai jusqu'au bout de ma ligne sciemment réfléchie et pesée archipesée avec mon cerveau et mon affectivité, advienne que pourra, n'advienne rien du tout, d'ailleurs, n'en déplaise aux esprits chagrins, merde, con, putain, chiottes.
    SI VOUS AVEZ LU JUSQU'ICI SANS RIGOLER, VOUS AVEZ GAGNE UNE BRANLETTE GRATUITE. De Schubert.

    devise.si

    http://devise.si/

     

    65 12 26 :

    J'ai lu, j'ai lu, mes poumons sont vides, je ne peux plus crier, ça m'arrivera de temps en temps, comme un chien qui fait couic-couic sous les roues des connards. Je ne peux pas être "pour le peuple". J'ai toujours détesté les travailleurs, les pue-la-sueur qui ne respectent rien de rien, qui rotent à table et qui conspuent les arabes, les juifs, les femmes et les pédés. Qu'ils se bagarrent avec les bourgeois si ça les arrange, moi je suis du côté des érudits qui à travers les siècles, les guerres et les épidémies, dissertaient sur une virgule chez Lucrèce ou les significations d'hiéroglyphes. Et quand je réagis, c'est comme à des piqûres de moustique. A bas les idéologies, vive les langues mortes, moi je travaille sur ce que je connais. Les crève-la-faim sans culture me font chier, les bourgeois qui les assassinent m'écoeurent à dégueuler, vive la Divinité, vive les Bouquins.

     

    66 01 14

     

    Re: bco

    Les ballades avec toi au ralenti sur les petites routes de l'Entre-Deux-Mers sont de véritables petits joyaux de bonheur et de respiration. Les femmes sont magnifiques à regarder, à adorer, à se masturber devant des images, mais dans la vie quotidienne ce ne sont que des soucis, des récriminations d'éternelles victimes, quand on baise on est un salaud et quand on ne baise pas on est un pédé, de toute façon on est un homme DONC on a tort, tu n'as qu'à lire les médias, alors non, excuse-moi, les femmes, c'est PAS un bonheur. Toujours à se foutre de votre gueule ou désireuses de profiter de la situation, non, merci. Sauf toi, bien entendu. Les femmes ne sont supportables que si l'on évacue totalement la notion de sexe et de sentiment. A ce moment-là, ce n'est plus la peine qu'il y ait des femmes, ou des hommes, évidemment.

     

    20 01 19

    Exact. J'attends que les choses se simplifient, que Dieu se mette entre parenthèses par exemple et que la Tout Eiffel se dresse sur sa pointe. Et si je regarde froidement, "je ne sais pas toi" comme on  jargonne, mais moi je vois la mort, et ceux qui voient autre chose c'est qu'ils se sont mis un bandeau sur les yeux pour voir l'intérieur du bandeau et pas la mort ; quand je regarde "froidement", c'est "froidement", pas avec des fioritures socio-psycho-éthiques et je ne sais quoi. La seule vérité c'est la mort point barre. Le cabotinage est mon expression naturelle, je suis un acteur qui se regarde jouer, et il  n'y a pas de honte à chercher la justesse de ton pour ne pas emmerder les autres et ne pas s'emmerder soi-même. Le manque de cabotinage s'observe chez les pierres et chez les grenouilles, et je me sens plutôt humain, tu vois. Dès que je me réveille je dois surveiller mes pensées qui commencent à galoper comme un hamster dans son tambour et sous les projecteurs. Je suis calme ne t'en fais pas, j'explique. Je me défends toute la vie contre le malheur justement, c'est-à-dire contre moi, et contre la sottise, la mienne et celle des autres.

    14 02 19

    Les ouvriers sont des connards, impossible à cultiver. Ils m'ont tiré
    les cheveux longs pour  voir si c'étaient des vrais. Ils détestent les
    arabes,les juifs et les pédés.Vous n'arriverez jamais à en faire lire
    un. Je préfère de loin les intellos, on a au moins un langage commun.
    Vive la culture, bordel, vive la culture. Mais, je suis incapable
    aussi, comme les ouvriers, d'écouter un raisonnement suivi : je trouve qu'il y
    a des "sautes" du raisonnements, des incohérences, des "logiques" qui
    n'en sont pas. Exemple typique : "Les hippopotames ont la peau verte,
    DONC le vent vient de l'est. "DONC" ? "DONC" ? ...et quand vous ne
    comprenez pas, les intello se fâchent ! vous faites exprès de ne pas
    vouloir comprendre ! non : je n'aime que les dingues et les
    illogiques.

     

    16 02 2019

     

    Oh que oui que c'est dur, toujours les regards ironiques, les petits airs entendus et supérieurs, les moues de mépris, les ricanements, les "Tu parles !" déchiffrés sur les lèvres des passantes dès que je les regarde, ça te fabrique un climat de rancune et de haine que je ne te décris pas. J'adore ce que tu me dis : "La sacralisation de leur petit con ou leur liberté sexuelle". Leur liberté consiste essentiellement à refuser tous les hommes sauf les 2% qui de toute façon s'envoie qui ils veulent, et à pouvoir se branler en soufflant comme des locomotives. Les fachos espagnols commencent à se repositionner contre le "Fffféminisme". Redresserions-nous enfin, faute de mieux, la tête ??

    18 02 19

    La raison démissionne. Pour ma petite pomme prétentieuse : il y a désormais pour moi deux catégories : la mauvaise, qui veut tuer du juif, et la bonne, qui ne veut pas tuer du juif. Oui, je me classe dans la première catégorie, parfaitement, et je vous emmerde.

    21 02 19

    Je ne crois pas que l'humain détienne la clef de l'humain... A un moment donné, c'est la force des choses, le destin, appelez ça comme vous voulez, qui décide. Quand un homme tombe, il bat des ailes dans le vide avec ses bras. Mais il se casse la gueule. Combattons quand même, pour l'honneur..

     

    12 03 19

    Pascal Taintignies Les femmes comme vide couilles pour protéger les enfants

  • IP

  • Pourquoi ont-ils tué Péguy ? Nouvelle version

    C O L L I G N O N

     

    POURQUOI ONT – ILS TUÉ

    P É G U Y ?

    deuxième édition (la première au Bord de l’Eau, 33 LORMONT)

    Je referais bien mon œuvre, en mieux, mais personne ne s'en apercevrait (Jules Renard ?)

     

     

    Je ne veux pas qu'on me défende. Je n'ai pas besoin d'être défendu. Je ne suis accusé de rien.

    “Je ne redoute rien tant que ceci : qu'on me défende.”

    Charles Péguy, Notre Jeunesse

     

    ...Et cependant voici cent ans et plus que l'on défend, que l'on pourfend Péguy, tiré, tiraillé, annexé, à gauche, à droite, depuis sa vie, depuis sa mort le 5 septembre 1914 ; cent ans et plus qu'il s'enfonce à son sujet des portes ouvertes. La chose est entendue. Or les portes ouvertes sont celles qui ont les plus solides chambranles. Défendons Péguy. Et attaquons Péguy ; pour la bonne mesure. Indéfendable. Trop de partisans prônent le seul Péguy saint, le Péguy de sacristie tout enfumé d'encens. Trop d'opposants évaporés font de lui le chaînon manquant de Maurras à Hitler. Carrément. Nous avons tous tué Péguy.

    Péguy nous parle. Puis s'éloigne. Nous ne le comprenons plus – puis il nous revient, en pleine face. Je ne détiens pas de clef, je ne déroule ici aucun arcane ; au sein d'une immense clarté levons notre torche hasardeuse – superflue peut-être. Le monde s'effondre, Péguy brûle encore.

    X

     

    Préliminaire

    Charles Péguy, poète, écrivain, catholique, socialiste, né en 1873, mort au Champ d'Honneur.

    Mon père, instituteur de campagne, Hussard Noir de la République, mort athée dans son fauteuil un 26 août d'avant 2000.

     

    Portrait 1

    Dans un livre j'ai rencontré un jeune homme de quinze ans, qui [ne] me ressemblait [pas] comme un frère ; pâle, émacié, face large, intense, soupçonneuse ; des oreilles en anses de soupière, qu'il suffirait de saisir pour que la tête, lourde, hydrocéphale, déborde : celle de Charles P., livré à l’objectif en 1888, l'année du bon général Boulanger. La photo de l'adolescent montre ce regard lourd, mûr, aiguisé,devant qui l'adulte rend les armes et baisse la tête.

    Sur un autre cliché, à 40 ans tout juste (manœuvres de 1913), le lieutenant Péguy, barbe rousse et jambes croisées face au soleil, pose sur une chaise – lui-même fils et petit-fils des rempailleuses d'Orléans, les quatre pieds au sol, à même la terre de France. Barbu, serein, austère et flamboyant sur son siège paillé, celui que ses hommes surnommaient le Pion.

     

    Péguy, adulte, avait le teint si noir et les yeux si clairs que la petite fille de Jacques Copeau se pencha vers sa mère : "Maman, est-ce que c'est un charbonnier ?"

     

    Portrait 2

    Comment passe-t-on de sa tête de quinze ans à sa tête d'avant la mort. Grandes Manœuvres de 1913. Annulées 1914 "pour cause de guerre". De quelle manière peut-on inférer l'avenir - à partir d'un cliché. Comment le faciès batracien de Charles P. a-t-il pu se muer en ce masque héroïque fixé cette fois en 1909, bête traquée, fauve résolu, acculé à fond de terrier, dans un rencoignement de son bureau des "Cahiers de la Quinzaine" - passer de l'âge d'Adam (créé à l'âge de quinze ans) à celui de l'homme vieillissant (ils étaient vieux avant que d'être) "On est vieux ; ce qui est pire, on est vieilli”

    Naguère, les enfants kidnappés (qui ne survivent statistiquement que quelques heures à leur rapt) bénéficiaient seuls de ces logiciels permettant d'évaluer leur bouleversement physique vraisemblable. A présent chacun de nous peut se transformer ad libitum ; suivre un jour à venir, un jour horrible de progrès, la progression de notre propre décomposition – de cunabula usque ad arcam, du berceau jusqu'au cercueil) - noter que la seule vérification infaillible, remonter de sa gueule d'aujourd'hui à sa frimousse d'enfant, n'est pas encore tout à fait au point). Différence essentielle, d'essence, entre Leconte de Lisle, “qui vieillissait vieillard”, et Hugo, “qui vieillissait vieux” - Charles P. de nos jours n'écrirait plus “l'homme de trente ans ce n'est pas seulement le premier vieillissement de la force, c'est l'inscription, la première conscription prise du vieillissement charnel de la mémoire”.

    En bas de page : Dialogue de l'Histoire et de l'Âme charnelle Trente ans, c'est devenu l'adulescence. L'âge où l'on ne veut plus grandir ("A quarante ans, il adhéra au parti communiste des USA") - «  Quel âge a-t-il ? C'est la question que chacun se pose. Dès que l'on parle d'un autre, la première question qui vient, qui jaillit spontanément , c'est : quel âge a-t-il ?" Je suis cela ; peu à peu les ans me creuseront, me graveront les veines et les tempes.

    Je n'ai jamais rien lu au front des vieillards. Peut-être se sont-ils seulement beaucoup ennuyés. Ma tête tournera comme une toupie sous la hache, comme ces viandes grecques autour des broches verticales, mes fanons se tendront, je tenterai de rattraper mes traits entre mes doigts!

    Car ce que nous pardonnons, ce que nous passons le moins chez les autres, c'est la jeunesse.

    X

     

    Mes sources (Forschungsquellen) sont les textes mêmes de Péguy, aux vieilles éditions de la Pléiade. Et le “Lagarde et Michard” du XXe siècle, où Claudel et Péguy à eux seuls (édition 1962) font, occupent à eux seuls 79 (soixante dix-neuf) pages, respectivement 37 et 42). Céline : une seule page (“un auteur bien noir”), Artaud, pas même un nom - Lagarde et Michard donc n'ont pourtant pas manqué de flair, eux qui citent en dernière page Beckett, Ionesco (théâtre) ; Bataille et Blanchot (“théoriciens”) ; Robbe-Grillet, Sarraute, Butor (pour le roman) - le dernier texte est tiré d' Un Balcon en forêt de Gracq : “Peut-être qu'il n'y a plus rien ?”)

    Péguy nous dit ce qu'obscurément nous attendions : que nul ne connaît les secrets de l'histoire, même littéraires ; que tous ceux qui ont cru déchiffrer ses obscurs panneaux se sont toujours lourdement trompés ; si grands que soient nos espoirs ou nos anathèmes, l'Histoire enfantera toujours plus d'imprévisibles mystères que nous n'aurions jamais su en imaginer. Il n'y a pas de sens de l'Histoire.

     

    Péguy contre la prédestination

    Péguy en effet se prononçait contre toute prédestination individuelle.

    Ou bien tout repose sur le diviseur zéro, le diviseur absurde (car diviser par zéro n'est pas même zéro ; c'est proprement, mathématiquement, inconcevable). L'homme, en ce point d'intersection entre l'inexorable horizontale du plan temporel humain, et la verticale, couperet de Dieu –– tire de sa substance et de sa rage l'acte et la parole : et chacun, à l'instar du Maharal de Prague, façonne son propre nocturne Golem.

    - ou bien Dieu a tellement aimé l'homme qu'il l'a créé libre - et dans cet espace de liberté et d'amour laissé par Dieu (posons Dieu comme “x) : l'homme ne s'en jettera pas moins dans le pari fou de la

    vie et de la reproduction, sous le regard d'amour de la Lumière. Et d'un abîme à l'autre éternellement Péguy balance. Libre dans son espace autant que la fourmi dans son itinéraire entre les graviers que la botte ne parvient pas à écraser.

    Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait pas d’un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu’est-ce que ce serait. Qu’est-ce que ça voudrait dire. Quel intérêt un tel salut présenterait-il.

     

    Péguy ne fera baptiser aucun de ses fils : "Il faut se méfier des curés. Ils n'ont pas la foi, ou si peu.”.

     

     

    Généalogie, ou retour à l’obscur

    Toute généalogie est nécessairement, avant tout, cosmologie. Notre famille est en effet condition nécessaire de notre venue au monde, de notre création du monde.

    Le père de Péguy, Désiré, communard, mourut quand il avait dix mois.

    Toute cosmologie implique mythologie. Mais que tous ces morts (syndrome de Barrès) parleraient par notre bouche, exerceraient leurs droits sur nous, je n'y crois pas. Je ne saurais y croire. Je ne saurais descendre de toutes ces générations bornées, deux, puis quatre, puis seize, telles que les présente, exigeantes, tutélaires, Charles Péguy. Cadavre dans son placard : « le grand-père Jean-Louis, vigneron qui travaillait la terre (...) grand buveur, il roula sous un train à l’âge de quatre-vingt un ans, le 20 mai 1885, et son petit fils n’en parlait pas » (Simone Fraisse, Péguy, aux Écrivains de toujours, éditions du Seuil).

    Comme les peuples légendaires, certains sont descendus des dieux, de nulle part. Ex nihilo. Péguy, non.

     

    Péguy ; Barrès

    Quand un homme comme M. Barrès va chez son éditeur, ils peuvent traiter, ils peuvent causer de puissance à puissance”. “Monsieur Barrès a fort bien noté plusieurs fois que le mouvement dreyfusiste fut un mouvement religieux”. Péguy admirait son classicisme. “La culpabilité de Dreyfus, je la déduis de sa race : celle de Judas”. Ça, c'est de Barrès. Malaise. Péguy fut soutenu par Maurice Barrès lorsqu'il s'est agi de décerner le prix inaugural de l'Académie Française. Fausse note ?... L'antisémitisme avant et après Auschwitz : ce n'est pas le même. “Auschwitz”, disait Bernanos, “a déshonoré l'antisémitisme” - ah bon ? Ces reproches que l'on faisait à Péguy, vers la fin de sa vie, de ne plus fréquenter que des juifs. De s'enjuiver. Bon nombre des abonnés aux Cahiers de la Quinzaine étaient des juifs. Des juifs pauvres. Méprisés par les juifs riches.

    Maurras [1868/1952] – Bernanos (suite) [1888/1948])

    “Quand je trouve dans l'Action française, dans Maurras, des raisonnements, des logiques d'une rigueur implacable (...) comme quoi la royauté vaut mieux que la république (...) j'avoue que si je voulais parler grossièrement je dirais que ça ne prend pas.” Et même si Charles P. avoue, quelques lignes plus bas, que l'expression “mourir pour le roi” lui “dit quelque chose”, “alors j'écoute, alors j'entends, alors je m'arrête, alors je suis saisi”, l'allusion se conclut par ces mots de Michel Arnaud, beau-frère de Gide : “Tout cela c'est très bien parce qu'ils ne sont qu'une menace imprécise et théorique. Mais le jour où ils deviendraient une menace réelle [les royalistes] verraient ce que nous sommes encore capables de faire pour la République”.

    Dans “L'Argent” nous lisons : (“Le dernier ouvrier de ce temps-là était un homme de l'ancienne France”) et aujourd'hui, dit Péguy, le plus insupportable des disciples de M. Maurras n'est pas pour un atome un homme de l'ancienne France”. Péguy, représentant (de) la "Vieille France" au même titre qu'un Chevalier des Touches (“[Charles], celui qui a été élevé à Orléans entre 1873 et 1883 a véritablement touché ce qu'était la vieille France d'autrefois”) - Péguy n'a pas opté pour le royalisme mais pour la République. C'est un seul et même héritage de la vieille et vraie France. La même droiture. La même loyauté. La même vertu. De Vercingétorix à saint Louis, à sainte Jeanne d'Arc.

    À Robespierre même ("durée" bergsonienne : nous sommes à la fois notre passé, notre présent, notre avenir ; c'est pourquoi il serait illusoire, et nuisible, de nous renier en quoi que ce soit). Péguy quant à lui n'a jamais voté. Louis Barthou prétendra même qu'il n'était pas un assez ferme républicain. Voyez où va l'égarement : certains se sont même plus tard sentis si farouchement républicains qu'ils ont voulu retremper, entre celtes, les ailes du coq gaulois dans le sang du dragon germanique, celui qui rend Siegfried invulnérable. Bernanos, en revanche, ne collabora jamais. Péguy lui servit de modèle. (L'auteur de Nous autres Français (il “s'efforce de se garder à droite et

    à gauche”, Encyclopédie Larousse) s'en fut élever des vaches au Brésil - il n'y a pas de sot métier.

    Mais l'aîné des Péguy, Marcel, resta, jusqu'à sa propre mort en 1972, antisémite et raciste.

     

    Prémisses d' une bibliothèque idéale

    Péguy lisait peu.

    - les Évangiles (...qu'est-ce que ce dieu – qui ne sut ni danser, ni rire ? - Homère, Sophocle - mais Eschyle ! ("je ne parle naturellement pas de ce méprisable Euripide" - seule référence à ce dernier dans toute l'œuvre de Péguy) "tandis que nous ne sommes que de pauvres modernes", (Onzième Cahier de la huitième série) ; Corneille, il l'attire, il l'annexe à la sainteté ; talibanisme à notre sens que ce fracassage de statues perpétré par Polyeucte ; Hugo (Victor-Marie, Comte Hugo) dont le voisin de Péguy Louis Boitier lui récitait Les Châtiments - Descartes, aussi absurde qu'une démonstration mathématique - "Je pense, donc je suis” - (“quelque chose pense, passe à travers moi”, donc je suis - admirable contradiction voire aporie) - Descartes qui n'a jamais suivi sa Méthode... Pascal encore, et Georges Sorel, et Bergson - cela s'appelle, du beau nom puisé dans l' Illustration de la langue française (Joachim Du Bellay) - l' “innutrition”.

    Peu d'autres. Pratiquement pas de contemporains. Vous voyez bien qu'on peut s'en passer. De la lecture.

     

    Quelques repères temporels

    Huysmans :

    conversion, 1895, En route

    1898, la Cathédrale

    1906, Les Foules de Lourdes.

    Mort en 1907

    Claudel : né en 1868. Croyant qu'il avait du génie, et sa sœur du talent, quand c'était le contraire. Qualifié de grosse vache biblique par Mme Airelle Lemarié, professeur de faculté.

    1889, Tête d'or

    1892, La Jeune fille Violaine

    1893, L'Echange

    1905, le Potage de Midi (c'est exprès)

    1900-1908 : les Cinq Grandes Odes ("Le soleil, ce flambeau occulte / Qui éclaire toutes choses par-derrière")

    Jamais Huysmans oblat de Solesmes, jamais Paul Claudel ne figurent à l'index nominum des deux volumes de prose publiés à la Pléiade en 1957. Nous ne possédons pas l'édition plus récente. Péguy ne mentionne Claudel nulle part. Mais il surveille ses productions Le P. de Lubac dit : "La lecture de Claudel m'exaltait et me fatiguait ; celle de Péguy, même en ses polémiques les plus fumeuses, me reposait toujours."

    1909 L'Otage, qui souleva la répulsion de Péguy : ainsi donc, c'était cela, le catholicisme qui plaisait, le catholicisme qui “avait du succès” ? ...qui “marchait” (auprès du public), qui “fonctionnait” ? "L’Otage de Claudel est trop Action Française (...) Ça ne vaut rien, c’est de la politique" lui fait dire Garutti. Alors que la Jeanne d'Arc de Péguy n'avait pu obtenir le Prix de l'Académie...

    ...1914 le Pain dur, 1916 Le Père humilié

    1912 : l'Annonce faite à Marie

    1923/24, le Soulier de Satan (bon j'arrête).

    (...Bernanos, 1888-1948. Henri Jammes, 1868-1938...)

     

    Laissons à d'autres le soin de déterminer quelles forces obscures, ou appels de la Grâce, ont pu susciter chez ces auteurs catholiques leurs inspirations : mais le fait demeure que le Péguy du Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc (1897) et le Joris-Karl Huysmans d' En Route (1895) n'ont jamais éprouvé le moinsre besoin, la plus minime démangeaison, de confronter le parallélisme de leurs itinéraires spirituels, malgré la cathédrale de Chartres. Rien non plus du côté de Léon Bloy, ou d'Ernest Hello. Cependant huit lettres de Claudel à Péguy ont été retrouvées. Claudel défend la Catholique, Apostolique et Romaine, Péguy ne fait pas baptiser ses enfants. Claudel fustige le philosémitisme de Péguy : il a vu "dans tous les pays du monde" l'action de la juiverie."

    Péguy entretient une correspondance plus calme avec le laïc Alain-Fournier né en 1886, mort le 22 9 1914 dans la courageuse attaque (aux dernières nouvelles) d'une ambulance – c'est gênant. Le Grand Meaulnes date de 1913 ; le point commun entre les deux hommes, futures victimes de la Grande Guerre à quelques semaines d'intervalle, serait assurément à chercher du côté POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 9

     

     

     

     

    d'Hernani, d'une admiration éperdument partagée pour Victor-Marie, comte Hugo, puisque l'amant de Doña Sol, comme plus tard le Grand Meaulnes, obéit au funeste appel du cor nocturne, brisant à tout jamais leurs amours à peine assouvies - « Vous irez loin Fournier, vous vous souviendrez que c'est moi qui vous l'ai dit”. Quant à Edmond Rostand, il n'eut pas d'effet sur Péguy, peu sensible aux effets, précisément : "Croyez-vous", écrit-il (Entre deux trains) que si le public avait reçu comme il convenait" ( c'est-à-dire en boudant) « ce Cyrano de Bergerac, dont les journaux ont dit tant de bien, M. Edmond Rostand [...] aurait jamais osé lui proposer ce jeune Aiglon, dont les journaux ont dit tant de bien"...

    Ôtons donc de la perspective, du soleil de Péguy, aussi bien et une fois pour toutes les vaticinations vaticanistes huysmansiens que les hennissements patriotiques d'Edmond Rostand, admirateur de Déroulède. La religion, le patriotisme de Péguy ne trempent pas, ne sauraient tremper dans le cocardisme. Mais tout le monde admirait Victor Hugo. Et Napoléon.

    Parler aussi de Jacques Maritain, converti en même temps que lui, (mais pour Péguy, dans le secret, le christianisme fut un approfondissement du socialisme: quand on aime, on ne peut désaimer). Maritain le seconda pour les "Cahiers de la quinzaine"(Péguy l'appela le «coadjuteur) . Ils se sont brouillés en 1910 : Jacques était trop "à droite" (voire ex-antidreyfusard) ou trop raide dans ses convictions (il avait défendu Jaurès au nom de l'unité socialiste) ; trop formaliste aussi (il croyait aux sacrements, Péguy ne fut jamais marié religieusement, formalité pourtant très répandue même parmi les non-croyants, comme sa propre compagne). Péguy se croyait "en relation particulière avec Dieu", sans avoir fait baptiser ses enfants (lui-même l'avait été par ses parents, parce que "ça se faisait").

    Maritain n'est-il pas allé jusqu'à lui reprocher de "vivre en concubinage" - Maritain, dans son obédience pontificale, n'est-il pas allé jusqu'à s'en prendre au juif Bergson, que Péguy révérait. Quant à la foi catholique de Péguy, elle semble à Maritain sentimentale, inconvenante, "populo", et pis encore, "littéraire". Péguy versait même dans l'anticléricalisme : Ce qu'il y a d'embêtant, c'est qu'il faut se méfier des curés, avec leurs pieds d'éléphants.

     

    X

     

     

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 10

     

     

     

    « Que l’esprit ne manque point de chair.

    Que l’âme pour ainsi dire ne manque point de corps.”

    Le porche de la deuxième vertu

     

    Jeanne d'Arc, première atteinte

    “Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,

    Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas

    Meuse adieu : j'ai déjà commencé ma partance

    En des pays nouveaux où tu ne coules pas”

    Jean-Nicolas mon arrière-grand-père naquit à Manheulles, qui marque depuis le partage de Verdun, en 843, la zone frontière par excellence, coupant le pays de Charles le Chauve de celui de Lothaire ou Lotharingie, à mi-chemin exact de Metz et de Verdun. Les programmes d'histoire ne mentionnent plus cela, cette brouille, cette broutille, entre les trois petits-fils de Charlemagne, d'où naquirent mille ans de conflits pour l'Europe. Or l'idéologie présente du jour d'aujourd'hui prône en vérité absolue que pour bien connaître l'histoire d'aujourd'hui, il suffit de connaître celle de la veille. Le nez dans le guidon. Surtout pas de recul. La table rase, tabula rasa, le vice par excellence.

    Heureux étudiants, vous qui planchâtes sur les cours du pétrole dans les années 80, ou l'organisation syndicale des manufactures de Roubaix dans les années 20, vous qui prenez Napoléon pour "un ancien roi", vous qui par classes entières ignorez jusqu'à l'existence de la Commune de 1871, et même celle du général Franco y Bahamonde - comment pourriez-vous soupçonner que Jeanne d'Arc puisse être autre chose que l'idole de Vichy et du Front National... “Il faut que France, il faut que chrétienté continue" - la Lorraine sauve la France, ou la perd (Bazaine à Metz, août 1870 ; rendu avec 100 000 hommes, pour avoir cru que l'Impératrice de Prusse voulait coucher avec lui).

     

    L'incarnation - Les rempailleuses

    Métier difficile, nécessitant une grande force physique (deux ans d'apprentissage) ; on commence par les coins de la chaise.

    "Tu ne vas tout de même pas travailler de tes mains !" - répétait ma mère.

    « J'aimais travailler dit Péguy ; j'aimais travailler bien ; j'aimais travailler vite ; j'aimais travailler POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 11

     

     

     

     

    beaucoup ; je ressemblais ainsi à ma grand-mère qui était une travailleuse dure, et qui avait travaillé tant dans son existence qu'elle en avait le corps tout cassé (« en deux ») les étrangers qui passaient dans le faubourg, voyant tant de chaises empilées sur un carré, comprenaient parfaitement que toutes ces chaises n'étaient pas des chaises pour s'asseoir, mais que c'était la maison d'une rempailleuse de chaises »

    Mon père et ma mère ont voulu me soustraire à leur enfance besogneuse, à la honte du travail manuel, synonyme pour eux d'inculture et de misère. me l'épargner : "Tu ne vas tout de même pas travailler de tes mains !... ».

     

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    De la guerre

    Mon père naquit trop tard pour conserver de la Grande Guerre autre chose que le souvenir d'un joyeux branle-bas, où surnagent les images d'un régiment d'Annamites, qui touillaient le riz dans un immense chaudron, et de Russes qui dansaient à la façon de leur pays devant le petit Noubrozi émerveillé. Le jour de l'armistice, il y eut grand carillon, et Noubrozi, huit ans moins cinq jours, tira comme les autres la corde qui serpentait derrière les sonneurs sur le dallage du narthex ; quand ils lâchèrent d'un coup la corde, mon père, qu'ils n'avaient pas aperçu, passa entre les jambes d'un géant américain – ils étaient donc déjà là, ces cons ? - et fut plaqué tout hurlant contre le trou de la croisée d'ogives.

    Noubrozi traversera la France au printemps 40 en camionnette, capitaine au volant et lui-même carte en main (Michelin, 1cm pour 2 km), par les chemins de traverse d'Aubergenville à Marcellus au fin fond du Lot-et-Garonne, ce qui lui valut, ainsi qu'au capiston, de ne pas croupir quatre ans prisonniers. Charles Péguy, bien avant luit, devance l'appel en septembre 92 et s'engage à la 2e compagnie du 3e bataillon du 131e d'infanterie à Orléans.1895, 20 août - 21 septembre : période d'instruction militaire (Orléans, Coulommiers[sic]) - promu sergent le 22 ; nouvelle période d'instruction militaire (re-Coulommiers).

    27 août - 20 septembre 1900 : instruction militaire, et manœuvres en Beauce. Du 10 au 20 septembre, manœuvres d'armée, en Beauce (puis sous-lieutenant, lieutenant, mort.) Je fus réformé le 14 avril 1971, pour les 60 ans de ma mère : "débilité légère - menace de déstructuration POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 12

     

     

     

     

    des mécanismes névrotiques compensatoires". Vive la France. Le patriotisme de mon père se manifestait au moindre de nos déplacements. Il ne manquait jamais de se récrier : "Comme elle est belle, la France !" Peut-être partageait-il avec son beau-père le renchérissement de ceux qui ont moins risqué leur vie que les autres : mon grand-père aux roulantes, servant aux "soldats émerveillés" de la "salade en première ligne" - son gendre mon père incarcéré en 44 pour "intelligence" - avec l'ennemi, avec l'ennemi...

     

    X

     

    Le cadavre de Péguy MORT AU CHAMP D'HONNEUR sentit tout de suite bon. Qu'il était désormais commode, avantageux, juste et bon, d'embrigader le lieutenant Péguy, de l'engranger tout chaud au bénéfice de la propagande patriotique ! Et vichyste ! (“Et sa voix crie toujours : Tirez ! Tirez, nom de Dieu !” - “Un admirable exemple – la Mort du poète” - imagerie d'Épinal) - les témoignages s'accordent : Péguy mourut debout, refusant de s'abriter malgré les cris, les injonctions de ses soldats. Péguy est mort en héros.

    Cependant on meurt toujours de quelque(s) atteinte(s). (Notre Jeunesse). Péguy n'est pas mort d'avoir été boudé par l'Académie. Mais pas un fascicule de lui à ma Bibliothèque Municipale (“Il a mauvaise presse, non ? il est de droite ?”) comme à Orange, mais dans l'autre sens...) - thèse : “De l'exploitation » – de l'abus ! - « de Péguy par les fascistes” (comment ont-ils fait, à Vichy, pour l'amputer de ce fameux, flamboyant et bien encombrant militantisme dans l'affaire Dreyfus ? « exception qui confirme la règle » peut-être ? ) - aussi sournois ma foi, aussi imparable, irréparable, que l'enrôlement de Nietzsche, de Wagner, par les nazis – Péguy édité en Pléiade dès 1941 – putain c'était toujours plus mérité qu'Aragon.

    En vérité (“Péguy et Vichy”), rien ne comblerait autant ma curiosité que de lire (il doit bien y en avoir) les articles nécessairement dithyrambiques, voire les feutrées polémiques ayant pu agrémenter cette sacralisation. Il est vrai que l'indépendance de la presse, en 41...

    Emergence de Péguy

    Dès 1911, Barrès tenta de faire attribuer à Péguy le prix de littérature de l'Académie ; Lavisse, Directeur de l'École Normale Supérieure, “pape de l'histoire officielle”, patriote, clérical, laïque et colonialiste (je cite le Larousse) - le lui fit manquer, soutenant contre

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 13

     

     

     

     

    toute attente la candidature de Romain Rolland, (« écrivain pour couturières, qui écrit comme une couturière » : de qui est-ce ?) jusqu'ici meilleur ami de Péguy. Romain Rolland, qui maintint sa candidature, le récompensait bien mal d'avoir publié Jean-Christophe. (il n'aurait pas apprécié, paraît-il, que les Cahiers se réservassent la pleine et entière propriété de ses œuvres à lui (Seizième Cahier). Mais Laudet, Le Grix, Lavisse (“Pétrole et eau bénite : c'est très porté”) - autant d'ennemis doucereux qui blackboulèrent sa “Jeanne d'Arc”.

    Péguy comptait sur une reconnaissance publique ; vingt années de carrière épuisante, éreintante, besogneuse, aux “Cahiers” lui rapporteraient tant soit peu de reconnaissance ; Péguy ne pardonna pas. Car il connaissait son propre mérite. Il savait qu'il avait écrit un chef-d'œuvre, qui serait peut-être exclus de nos programmes – protestations des parents laïques) ...Barrès ne lui avait-il pas laissé entrevoir qu'il pourrait “être de l'Académie Française d'ici trois ou quatre ans” ? C'est aussi un article de Barrès qui l'a fait connaître du grand public. Après sa mort. C'est un grand écrivain, dit-il en substance, un grand poète, peut-être un saint, qui vient de mourir...

    Mais ni Maurras, ni l'Action française, ni plus tard Vichy - n'ont jamais pu le récupérer. Le cerner. L'enchâsser. “Race", "Nation", "Peuple", chez Péguy – ce sont tout de même de tout autres choses qu'entre les mâchoires de JMLP. D'autres l'ont démontré bien mieux que je ne saurais faire. Certains même reprochent à Péguy son estime pour un Henri Massis de l'Académie française (“c'est un fort honnête homme”) élève d'Alain et de Bergson ; mais ne mélangeons pas tout. “C'est bien moins l'attirance de Pierre Massis que l'attitude prise par Pierre Massis vis-à-vis de la Sorbonne qui devait surtout le rapprocher de Péguy” - Pléiade, note p.1603 du tome II. Ce que fût devenu Péguy, s'il eût survécu, appartient au domaine de la vaine spéculation et du procès d'intention.

     

    L'affaire Dreyfus

    Péguy fut dreyfusard, de la première heure, viscéral (ce qui servit peut-être de caution au pétainisme qui le déforma ?) ...Dreyfusard donc Charles P., mais refusant d'exploiter Dreyfus à des fins politiques, dreyfusard mais refusant d'entrer en anticléricalisme, aussi bien qu'en cléricature absolue, béni Péguy, mais jamais cul-béni. Rien de plus exaspérant d'entendre parler de Péguy (et c'est presque à toutes les fois) comme d'une grenouille de bénitier, comme d'un cafard de sacristie. Encore maintenant. Même et je me demande parfois si ce n'est pas surtout parmi les “spécialistes”. POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 14

     

     

     

     

    Mon Dieu, si vous existez, sauvez mon âme, si j'en ai une” (c'est la plus belle prière que je connaisse ; elle est de Voltaire). Mais nous suivons moins Péguy lorsqu'il veut écouter, aussi, avec celle des autres, la voix des prêtres, exclus des réunions syndicales aux cris d' « À bas la calotte » 6 en effet, le point de vue du clergé fut le seul, pendant des siècles, voire sous peine de mort. Et comme l'affirme un socialiste : « À bas la calotte », cela veut dire « À bas l'éteignoir » - oui, le raisonnement humain est un terrain miné ; essayons cependant quant à nous, et de toutes nos forces, de ne pas céder aux violents coups de boutoirs de la misanthropie.

     

    X

     

    Péguy dut beaucoup aux juifs, "qu'il a beaucoup fréquentés" - "ils ont la religion dans le sang" – mais au lieu de justifier une accusation, beaucoup se contentent de répéter une calomnie. C'est plus commode. L'exergue de cet ouvrage se réfère précisément à certains malveillants l'accusant de ne pas avoir su “prendre le virage”, du dreyfusisme mystique au dreyfusisme politique : soit combiste, anticlérical (illustration a contrario : avant Lech Walesa, le catéchisme était interdit ; après son accession au pouvoir, obligatoire...) - soit antimilitariste. Péguy ne sombra jamais ni dans l'un, ni dans l'autre. Ni dans la naïveté de croire, avec Jaurès, que les syndicalistes allemands sauveraient la paix...

    Péguy devint obsédé par la dégradation de son capital de mystique, à l'utilisation de son idéal dreyfusiste en machine de guerre politique, pire : gouvernementale, contre les clercs, contre les guerriers. Péguy n'en était pas, n'en était plus. Ce n'était donc pas lui qu'il fallait défendre, mais tous ces soi-disant meneurs d'hommes qui, sciemment, politiquement, cyniquement, s'étaient engouffrés dans la brèche de la plus vile démagogie. Il imaginait encore moins qu'ensuite, pour s'être détaché des opportunistes, parmi lesquels il plaça jusqu'à Jaurès « (Il est si bon maquignon)”, et Combes, seuls désormais auto-estampillés “de gauche”. Il lui sera reproché d'avoir fait le lit de la droite, voire pire (cette manie qu'il a, d'employer sans cesse le mot “race” ! voir plus haut). Pourquoi Sollers a-t-il cité Péguy en le jetant “dans la fosse commune de la France moisie” ? a-t-il oublié l'Affaire Dreyfus ? Pourquoi aussi Péguy, dans De l'Argent, suite, s'est-il laissé aller à vouloir supprimer l'ennemi intérieur, comme en temps de révolution guerrière, quand cet ennemi s'appelait Jaurès ? “Tu sais quel respect, écrivait-il en 1900 dans sa Lettre du Provincial, POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 15

     

     

     

     

    quelle amitié, quelle estime j'ai pour la robustesse et la droiture de Jaurès". Mesura-t-il plus tard ce qu'il en coûta de mêler sa voix aux aboiements, aux chienneries assassines d'un Lucien Daudet ? ...il est tout de même gênant, exaspérant, de ne jamais, jamais ! pouvoir admirer quelqu'un proprement, sans réserve, inconditionnellement, jusqu'au bout - pourquoi parle-t-il, à propos de Jaurès, de guillotine, et d'une “grande voix” qu'il s'agirait de couvrir d'un “roulement de tambour”, comme l'on fit pour exécuter Louis XVI, traître à sa patrie ? Il écrit dans le Petit Journal daté du 22 juin 1913: « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos ».

     

    Juifs (encore...!)

    Combien au contraire Péguy réserve-t-il son admiration mystique pour Bernard-Lazare, celui qui déclencha l'Affaire Dreyfus (“Je ferai le portrait de Bernard-Lazare. Il avait, indéniablement, des parties de saint, de sainteté. Et quand je parle de saint, je ne suis pas suspect de parler par métaphore”) ; ...un cœur qui battait à tous les échos du monde, un homme qui sautait sur un journal, et qui sur les quatre pages, sur les six, huit, sur les douze pages d'un seul regard comme la foudre saisissait une ligne et dans cette ligne il y avait le mot Juif, un être qui rougissait, qui pâlissait, un vieux journaliste, un routier du journal(isme), qui blêmissait sur un écho, qu'il trouvait dans ce journal, sur un morceau d'article, sur un filet, sur une dépêche, et dans cet écho, dans ce journal, dans ce morceau d'article, dans ce filet, dans cette dépêche il y avait le mot Juif ; un cœur qui saignait dans tous les ghettos du monde...”) - la France pourrie, Péguy ? Lui, l'ami de Bernard-Lazare? Souviens-toi Péguy de ce que tu as écrit sur Jaurès. Les paroles s'envolent, scripta manent – les écrits restent...

     

    Les Juifs (encore )

    Pour la première fois en terminale, j'ai su, j'ai appréhendé ce que pouvait bien être "un Juif". Je fréquentais une certaine Rachel D. "Méfie-toi", me dit ma mère, "ces gens-là peuvent te coincer avec leur fille, le revolver à la main - tout passait par le ton, l'accent de ma mère - et te forcer à l'épouser" - combien n'eussé-je pas béni celui qui, revolver au poing, m'eût contraint d'épouser Rachel D., juive tunisienne ! ...Péguy écrivit sur les juifs des pages qui, aujourd'hui, seraient d'utilité publique. Son meilleur ami Lazare Bernard (de son vrai nom) mourut de toutes POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 16

     

     

     

     

    sortes d'épuisements cérébraux et cardiaques. Il représentait l'incarnation si l'on peut dire de la mystique d'Israël, non pas la “politique juive”, ni l'État Juif (Péguy ne fait pas dans son œuvre la moindre allusion à Theodor Herzl) mais l'Israël de la Bible (qui n'est pas non plus celui de saint Paul, étendant la notion à tous ceux que le Christ a élus). Péguy trouve aux juifs des particularités, des spécificités, il dit “cette race”, mais suffit-il d'employer ce mot, de vouloir définir le juif pour aussitôt se faire taxer d' “antisémitisme” ? ...cessons donc de tout voir avec nos gros yeux de 2017, nos bons grands yeux tout embués de certitudes et de vertus.

    Il existe chez les juifs, dit Péguy, comme chez tout homme du peuple, un désir éperdu de ne surtout pas, à aucun prix, passer d'une “période”, où Dieu merci rien n'arrive, à une “époque”, où se réactivent les forces de l'Histoire. Comme disaient certains juifs : “Ne vous préoccupez donc pas de l'Affaire, laissez-nous plutôt faire des affaires” - quel humour ! (Péguy : “On lui en voulait surtout” (à Bernard-Lazare), “les juifs lui en voulaient surtout, le méprisaient surtout parce qu'il n'était pas riche.”) Péguy relève donc, chez Bernard-Lazare, qu'il ne fallait ni territoire, ni autorité d'État – juif, ou autre. Il se livre dirions-nous, se laisse aller à un éloge, à une considération forcément “datée” du peuple juif d'avant Auschwitz (par la force des choses) : ”Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et ses agents les prophètes. Ses prophètes les prophètes. Alors, obscurément, ils aimeraient mieux qu'on ne recommence pas. Ils ont peur des coups. Ils en ont tant reçu. Ils aimeraient mieux qu'on n'en parle pas. Ils ont tant de fois payé pour eux-mêmes et pour les autres.” Plus loin (Notre Jeunesse) :”Je connais bien ce peuple. Il n'a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n'y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la mémoire d'une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d'Orient ou d'Occident.” Et enfin : ”Ils reconnaissent l'épreuve avec un instinct admirable, avec un instinct de cinquante siècles. Ils reconnaissent, ils saluent le coup. C'est encore un coup de Dieu. La ville sera encore prise, le Temple détruit, les femmes emmenées. Une captivité vient, après tant de captivités. De longs convois traîneront dans le désert. Leurs cadavres jalonneront les routes d'Asie. Très bien, ils savent ce que c'est. Ils ceignent leurs reins pour ce nouveau départ. Puisqu'il faut y passer ils y passeront encore. Dieu est dur, mais il est Dieu.”

    ...Le désir donc que rien ne se passe. Que les “prophètes” justement, n'aient pas à intervenir, à retentir. Et Péguy nous dit cette chose terrible, que l'on eût bien acheté la paix pour tous les Autres Juifs par un bon sacrifice de bon bouc émissaire, à savoir Dreyfus, parfaitement, lui- POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 17

     

     

     

     

    œuvre même. Et tel autostoppeur juif, à qui je demandai sottement, impudemment, pour meubler, “l'effet que cela fai[sai]t d'être juif”, me répondit “cela fait l'effet d'être un homme” ; à savoir toujours inquiet, sur le qui-vive, menacé par la mort et le sarcasme, qui est peut-être pire que la mort ; les juifs seraient-ils plus hommes que les autres ? ...principalement, essentiellement, en tant que persécutés ? Bernard-Lazare, mort de l'indifférence des autres juifs, qui se fussent bien aussi, après coup – et la famille Dreyfus en premier lieu, et les jauressistes avec elle - accommodés d'une simple amnistie – disparut 37 ans, tué par la conspiration du silence.

    À rapprocher de Péguy, futur mort par excès d'idéalisme. Laisser la parole à Péguy, voilà ce qu'il faudrait. Le lire en public avec le ton, la masse et la subtilité d'un Cuny, d'un Trintignant. Pouvoir se dire que l'on a ce poids, qu'on l'a acquis, mérité de l'acquérir : juste lire Péguy sur les planches, comme on a lu Céline ( je dis ça comme ça ; ce n'est peut-être pas le moment ; ce n'est jamais le moment). “Israël une fois de plus” (dit Péguy) ( à propos de ce silence imposé par les juifs eux-mêmes à la Justice) “Israël poursuivait ses destinées temporellement éternelles” (il ne s'agit pas de l'État, évidemment, mais de l'ensemble des juifs). Péguy exalte l'affaire Dreyfus à la façon d'une guerre, la seule qu'il ait pu véritablement mener – avant sa mort - une guerre sans victime corporelle. Affaire Dreyfus mal menée, malmenée, “des lions menés par des ânes” - c'est ce que l'on a pu dire au début de la Guerre 14 - mais déjà donc, forcément, pour l'Affaire Dreyfus.

    Même après que Dreyfus eut été réhabilité, on ne pouvait nier qu'il se fût hélas développé, incarné - une telle vague d'antisémitisme !... de l'affaire Dreyfus à Auschwitz, il n'y a qu'un pas, qu'une avenue, un boulevard ! Dreyfus, victoire à la Pyrrhus. Méfie-toi de tes amis, Péguy. Méfions-nous tous, tant que nous sommes.

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    Retour sur la prédestination ; l'Histoire

    L'affaire Dreyfus illustre très précisément l'opposition de Péguy entre “mystique” et “politique”. Cette opposition rebattue s'accompagne d'une autre incompatibilité, qui n'est pas sans nous toucher, tous, individuellement, d'infiniment plus près que nous ne le pensons. Revenons en effet sur la question de la prédestination. L' “Affaire”, dit Péguy, s'est vu d'emblée revêtir d'un POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 18

     

     

     

     

    caractère, d'un prix exceptionnel. Ne parlons pour l'instant que de l'évènement, de la “période” qui succède à l' “époque”. Péguy s'étonne, bientôt se scandalise de ce que certains événements, certaines époques “fassent date” ; avant lesquels, après lesquels rien ne se ressemble tout à fait, rien n'est plus comme avant, tandis que certains autres, certains personnages mêmes, voire certains peuples (nous avons ici le mot “race” sous la plume, “peuple (élu)” “Il n'y a que vous, et nous”, disait-il à des Juifs, parlant d'eux-mêmes, et des Français...) - disparaissent, meurent, en grandeά majorité sombrent corps et bien dans le grand gouffre (barathronn) (βάραθρον) de l'histoire, laissant derrière elle plus de sandales que n'en abandonna Empédocle sur les lèvres de l'Etna.

     

    Comment se fait-il (en toute justice, en toute justesse, en toute exactitude) que les uns, hommes, ou événements, soient retenus, soient sauvés, soient élus, historiques, significatifs, alors que d'autres ne le sont pas, malgré tous leurs efforts (Péguy pensait-il à lui ?) Comment se fait-il, en toute bonne mathématique, que A ne soit pas égal à A. Et nous pourrions bien sûr en ce cas objecter que nous aussi, bien souvent, outrepassons la question, que nous nous élevons “en touche” (botter en touche de l'Éternité, en chassant le ballon de l'échelle humaine, car alors, comme de juste, l'avantage revient à l'adversaire) - la question, notre question, celle de Péguy, est très exactement (tout bien considéré) celle-ci : pourquoi tel homme (tel événement) est-il élu et non pas moi, ou pis : pourquoi suis-je l'élu, moi, et non pas l'autre, ce qui démolit, ce qui castre bien plus encore.

    Car l'élection, le choix de la destinée, la célébrité, se trouvent au centre même de la Problématique Moderne, avec d'autant plus de force qu'on les proclame, qu'on les prétend toutes deux exclues, (ça se't à 'ien). Beaucoup piétinent plus bas que terre, en terrain de vile puérilité, tout souci de gloire. Et les compagnons du temps de l'École Normale Supérieure se fussent également gaussé de toute prétention littéraire axée sur la gloriole, eux qui voueraient leur vie, de toutes leurs forces, à l'instauration du socialisme universel. Mais après tant d'années de travail, de dévouement, de génie patiemment conquis, (“Un feu d'artifice dans une cave”, disait un journaliste à propos de Nietzsche) - nul plus que Péguy, nous révèlent les frères Tharaud, ne désira la gloire – tout en affirmant que celui qui écrit « pour la gloire » se perd à jamais - cette gloire que plus personne aujourd'hui ne désire.

    N'est-ce pas.

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    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 19

     

     

     

     

    Les Hautes Ecoles – De la Vanité

    L'occasion me fut donnée à moi aussi, enfant, de fuir les contrées obtuses ; l'inspecteur en effet remarqua, parmi ces enfances villageoises, un élément vif et doué, désireux de plaire et de briller : "Qui est cet enfant ? Il doit absolument se présenter à l'examen d'entrée en sixième.

    - Monsieur l'Inspecteur, c'est mon fils.

    Péguy, après Rimbaud, avant Camus, en ces temps où la démagogie ne se gargarisait pas encore d'une imbécile “égalité des chances”, car il existe des conditions inférieures ma bonne dameplombier, balayeur, que sais-je - dont il faut absolument préserver les socialistes – a dû au directeur de l'École Normale (les élèves instituteurs s'exercent en effet devant de véritables classes) de s'inscrire au lycée Pothier d'Orléans, in extremis, à la rentrée de Pâques. Péguy lui manifesta une reconnaissance éperdue de l'avoir exposé à une culture à quoi le fils de rempailleuse de chaises n'aurait su prétendre : “J'étais déjà parti, j'avais déjà dérapé sur l'autre voie, j'étais perdu quand M.Naudy (...) me rattrapa si je puis dire par la peau du cou et avec une bourse municipale me fit entrer en sixième à Pâques. (...) Je me demande souvent avec une sorte d'anxiété rétrospective, avec un vertige en arrière, où j'allais, ce que je devenais, si je ne fusse point allé en sixième, si M. Naudy ne m'avait point repêché juste à ces vacances de Pâques. “

    ...Où tu serais allé, Péguy ? dans le gouffre du peuple, celui où Jean-Jacques avait précipité ses enfants, celui d'où l'on ne revient pas. Même à l'heure actuelle. Le gouffre de ceux qui ne passent jamais à la télévision – sauf en micro-trottoir, et bon Dieu ce qu'ils ont l'air con. “J'avais douze ans et trois mois. Il était temps.” Approfondissons encore, et digressons s'il se peut. Ce thème de la prédestination, de la gloare (Orlando de Virginia Woolf, trad. Catherine Pappo-Musard) (Virginia Woolf n'a jamais eu qu'à naître, à se cultiver, et à se suicider, quel pot !) – ce thème nous tient décidément à cœur. « Et qui a commencé à étudier à la question de la grâce et de la prédestination, il sait bien quand il a commencé, mais il ne sait pas bien quand il en finira ». (Entre deux trains). Nous autres donc, jeunes gens qui dissimulons (crainte de passer pour prétentieux) ce désir si fort de “la gloire temporelle” - être reconnu dans la rue, quel esclavage dit-on (si c'est France Gall qui le dit...), sans parler des lunettes noires, parce que “ça abîme l'homme” (c'est Gérard Manset qui le dit), il nous faudrait donc dauber, hypocritement, baver sur cette vanité si humaine.

    Chers contempteurs, chers niveleurs de l'égalité, laissez-nous donc l'espérer, même si c'est élitiste, même si c'est fasciste, cette notoriété, Péguy lui-même, à la fin de sa courte vie, a POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 20

     

     

     

    souffert de se la voir, en définitive, refuser. Par un vieillard nommé Lavisse, dont les manuels d'histoire de France ont bercé toutes les écoles. Péguy s'est vu contester la reconnaissance de son travail, de sa probité. C'était, chez eux, le heurt de deux patriotismes : un laïque, un religieux. Vous qui si volontiers crachez dans la soupe de la gloire ou tout au moins de la reconnaissance, laissez-nous donc une fois l'occasion de nous en remplir une assiette ; vous qui pensez déjà (belle sollicitude) aux grosses indigestions qui saisiraient, qui feraient crever les Soudanais affamés, pensez d'abord à leur donner le simple nécessaire, la ration de survie, à tant d'indigents qui crèvent à travers toute(s) leur(s) vie(s).

    Et surtout (dit Péguy), vous tous qui rabotez le génie, qui proclamez urbi et orbi qu'il n'existe pas, qu'il n'est que le reflet d'une situation sociale et anthropologique donnée, ne cherchez pas non plus pour vous (soyons logiques!) le respect ni la gloire, et si vous démolissez l'Homme dans ce qu'il a de plus accompli, acceptez donc aussi d'être démolis, sans médailles, ni promotions ni prébendes d'Université – sans honneurs, au pluriel, au pluriel !

     

    Gloire et survie

    Il faut être comme tout le monde, faire comme tout le monde - ne pas troubler de grosses bulles la surface du grand marécage – ne-pas-se-montrer-à-la-télé-comme-Bernard-Henri-Lévy - alors qu'en fait nos grands gueulards égalitaires, parfaitement ! voudraient confisquer, eux, toute l'attention, par ici la caméra s'il vous plaît - “pourquoi lui et pas moi ?” - ce que Sollers a lu sur les gueules des solliciteurs de dédicaces. Péguy dénonce, justement, ceux qui fondent leur carrière sur le mépris de la gloire, du spirituel, du divin, de quoi que ce soit qui puisse rehausser l'homme au-dessus du vulgaire ; qui vantent l'irrespect des valeurs sauf pour eux-mêmes (pourquoi sommes-nous mon Dieu si aisément déchiffrables…).

    Nous savons à quel point nous avons dû souffrir et nous cravacher pour nous ravaler, nos vies durant, au rang de crapaud dans la sous-crapaudière. Il n'est rien de plus douloureux que de redescendre du vedettariat de soi-seul, du “feu d'artifice dans une cave”, à la modeste et rondouillarde condition de Monsieur Tout-le-Monde. Sartre dans ses Mots nous donne à voir un garçon vaniteux, trouvant pour finir dans l'existence et le service des Auuuutres un accomplissement plus complet, plus justifié, plus éclatant. Mais tous n'ont pas les capacités de résilience de monsieur Sartre. Nous n'avons pas tous autant de gaz sous la pédale. Certes, chacun de nous possède des facultés particulières, à cultiver le plus possible, afin de les proposer aux autres –

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 21

     

     

     

     

    mais il est des cadeaux sans cesse refusés (pourquoi mettons-nous toute une vie à comprendre ce qui nous ronge ? mystère de la Grâce rationnelle...) Jadis, il était si généreux, si humain, de vouloir laisser sa trace dans l'histoire, l'histoire littéraire (“Je voulais figurer dans le Lagarde et Michard de l'an 2000”, dit à peu près Sartre), ou militaire, ou picturale. Une telle démarche était encouragée par les maîtres, promue par l'élitisme républicain, ce qu'on appelait du si beau nom d'émulation. Les Anciens se vantaient d'échapper, en latin correct (vous avez, cette langue élitiste et fasciste) au vulgaré pecus. Odi profanum, "je hais le profane" - mais l'émulation reste le plus bel exemple de l'égalité dans un contexte de fraternité ; une rivalité fraternelle.

    Voilez-vous la face, pucelles de la pensée ! La célébrité, maintenant, est donc celle des vedettes de reality-shows, dont on démontre premièrement, par une double et tartufique exécution publique, non seulement qu'elles sont en fait absolument comme tout le monde, précisément pressenties ou sélectionnées (et non pas « nominées » ou « nommées ») en fonction de leur ignoble (non-noble) faculté de se conformer, d'être conformiste à la façon de tout le monde, avec le moins de particularités, le moins de diplômes, le moins de correction dans l'emploi de la langue possible, donc le plus incapables de se décoller de ce que les organisateurs et manipulateurs du peuple - et en même temps, et contradictoirement, qu'elles ne sont pas dignes, ces vedettes, de dépasser : sitôt promues, sitôt oubliées.

    Nous leur signifions à la fois : vous êtes uniques, vous serez célèbres, et – en même temps, illogiquement, salopement - vous n'êtes pas capables de devenir célèbres, retournez à votre nullité. Coup double. Double jeu. Double écrasement. A bas la gloire. Mais vive la gloire. Quelle angoisse, madame Lagasse ! C'est tout juste ce qui est arrivé au capitaine Dreyfus, incapable de soutenir cette célébrité qui lui tomba d'un coup dessus. Par sa médiocrité, par l'incapacité où il fut toujours de prendre la mesure de l'immensité de ce qu'il représentai. Péguy cherchait la gloire et bne l'a pas eue, de son vivant ; celui qui n'en voulait pas l'a eue, en plein dans le mille, ce capitaine d'artillerie qui donna sottement (par son retrait) son aval à cette grande dépréciation, à ce monnayage, de l' “Affaire Dreyfus”, à cet avilissement du mystique au politique, de l'Idée à la magouille : anticléricalisme, antipatriotisme.

     

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    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 22

     

     

    De l'efficacité

    Nous voulons de l'efficace martèle toute notre époque, et tous ceux qui la hantent, nous voulons de l'utile, et de l'immédiat (n'oublions pas qu'il “est vain de détester son époque, car nous n'en connaîtrons pas d'autre”. Alors, disons-le une bonne fois : Péguy n'est pas prophète. Péguy n'est point de notre temps. Il ne le préfigure, il ne l'annonce pas. Il dit ce qui fut de tout temps. Cessons de proclamer à tous vents “la modernité de Péguy”, “la prescience de Péguy”, “mon copain Péguy” (“c'est vrai que”, “cerise sur le gâteau”, “en fait” - “actualité de Péguy”, “achetez mes patates”...) Nous prétendons, nous, que c'est justement dans la mesure où un écrivain nous paraît lointain, folklorique, préhistorique même, qu'il nous est le plus proche. Mais ça, on le trouve déjà dans Renaud Camus. Et ça ne va pas plaire à tout le monde, forcément - il y a de Belles Âmes qui haïssent, comme ça, par réflexe, pavloviennement, avec autant d'acuité dans le jugement que ceux qui pètent après le cassoulet.

     

    De la Race, et des Intellectuels

    Deux mots reviennent de façon obsessionnelle chez Péguy, deux gros mots : race et intellectuel. « Un homme qui défend le français, le latin ou le grec, ou simplement l'intelligence est un homme perdu”. Devons-nous à toute force préciser à quel point il est, il a toujours été facile à tous les manipulateurs de tirer deux mots de leur contexte (la langue de la race, disait BHL) pour leur faire dire ce qu'on veut ? ...Le “parti intellectuel” chez Péguy, ce sont tous ces décideurs de Sorbonne, Sorbonnards, Sorbonagres et Sorbonicoles de Rabelais, les mêmes qui à travers les siècles dictent ce qui doit ou ne doit pas être dit, écrit, pensé. Péguy lui-même, assurément, est un intellectuel.

    Mais ses adversaires sont ceux qui nous apprennent ce qu'il faut faire dans les cafés, chez nous, à l'école surtout (ô combien). Ceux qui décident de l'actualité, de ce qui sera de l'actualité et de ce qui n'en sera pas. A l'époque de Péguy, tous ceux qui ont une solution, qui décident qu'à partir de tel instant du raisonnement il convient de ne plus croire en Dieu, mais en la sociologie, en l'anthropologie, de préférence en langue allemande (eh oui... c'est par le matérialisme le plus épais, le plus ricaneur, que Charles Péguy définit « l'esprit prussien »...) - tous ceux qui de tout temps ont voulu régir et régenter la pensée unique (et c'est encore le même sarcasme que se jettent à la face les tenants de toutes les pensées « Vous êtes la pensée unique ! »), l'Art unique, la POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 23

     

     

     

     

    musique unique - avec aussi peu de sérieux que la mode maxi succéda aux modes mini. Répétons que Péguy n'a pas été un précurseur, que tout ce qu'il a dit est vrai dans toutes les générations depuis le Veau d'Or de la Bible. L'homme n'a à sa disposition qu'une vingtaine de chapeaux (cf. Musil) qu'il fait se succéder sur sa tête, en s'imaginant qu'il s'agit de pensées... Ne nous enfermons pas dans le cercle étroit de notre époque, dans notre actualité, dans notre vanité de Maudite et Grandiose époque à laquelle n'est-ce pas toutes les autres devaient nécessairement aboutir. Sortons de l'infantilisme.

    Ayons le respect de nous-mêmes, ni meilleurs, ni surtout pires que ceux qui nous ont précédés ou nous suivront.

     

    Parenthèse sur le salut et sur la mort

    Ma mère désira - quel oxymore ! - des obsèques religieuses. C'est bien là tout ce qu'elle a pu désirer… Au-dessus de sa dépouille un prêtre agita par trois fois le goupillon : "Si nous n'attendions pas” dit-il en chair(e) et en substance - “notre propre Résurrection, nous ne serions pas là autour de ce cercueil" - je reconnus bien là une boutade à la Noubrozi : mon père, nourri au lait suri de l'Ecole Normale, apostolique, laïque et républicaine, s'était assurément exclamé "je ne crois pas à toutes vos bondieuseries de résurrection, de Jugement" - ce que jamais Péguy n'eût cautionné (nous faisons ma foi de l'anticléricalisme petit-bourgeois aussi fructueusement que les meilleurs élèves de Clemenceau).

     

    De l'étude ; de l'Ecole (suite)

    . L'Ecole – un temple, oui, dorique. Temple de l'Ascension Sociale – pourquoi regrettez-vous, ô mes braves tartufes, que l'école n'aide plus à s'élever dans la société, vous qui vous déclarez les amis du peuple ? et de l'égalité de tous les métiers ? Il y aurait donc (tiens donc ! tiens donc!) des métiers intéressants, des métiers valorisant, et d'autres métiers démotivants et vils ? L'«ascenseur social », tiens donc ! ...fourbes que vous êtes… serait-ce que le Peuple Ignorant Pue ? [l'ignorance pue...chut...] ...qu'il importe de tirer tout un corps social de la boue immonde où il gît et barbote comme un troupeau de porcs ? Mon père a représenté le corps des “Hussards Noirs de la République” intronisé par Jules Ferry. Comme Jean Coste. - Jean Coste est un personnage. Il n'est POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 24

     

     

     

     

    pas imaginaire. Il n'est pas littéraire. Il est vrai. On en parle comme de quelqu'un. Nous savons qui c'est. » “Je connais donc les instituteurs. Je les connais comme un inspecteur général ne les connaît pas. “ - (Jean Coste, héros de mauvais roman, par Lavergne, “employé de perception aux appointements de 60 francs par mois”). Mon père, comme lui, farouchement républicain, robespierriste, bonapartiste jusqu'au bout des ongles, et votant à gauche. Charles Péguy conserva toujours le plus profond respect à ses maîtres, qui étaient de cette trempe-là, de cette race. Fussent-ils athées.

    Car il est une façon d'être athée qui vaut mieux que certaines façons d'être croyant. Relisons ce texte où Péguy évoque l'indicible émotion qu'à sept ans il sentit monter en lui, douce et profonde, de voir en rang marcher au pas les jeunes dieux, petits garçons de son âge, pour entrer en classe, tels de jeunes guerriers spartiates au son de la flûte. Le petit Péguy pleura de joie et d’émotion en voyant sur deux rangs le régiment, la garde sacrée, montant à l’assaut du Savoir au son de la double flûte – maçonnique au plus noble sens du terme : "les élèves en chantant marchaient au pas, régulièrement, en chœur, les uns derrière les autres... ils entrèrent un par un, toujours chantant, et le chœur admirable ne cessa qu'un certain temps après qu'ils furent entrés” - vision sublime de la Cité Idéale ; et non pas “enrégimentement” ni préfiguration de quelque “ordre nouveau” que ce soit. "Aux premières notes de leur chanson, j'avais senti en dedans ce coup profond qui me donne envie de pleurer ; aussitôt une émotion de surprise et d'admiration anxieusement indéfinissable m'avait tout entier et d'un seul coup envahi ; jamais je n'aurais inventé cela ; jamais je n'aurais même osé supposer cela ; jamais je n'aurais supposé que l'on pût comme eux chanter et marcher d'un tel accord, au lieu de marcher comme tout le monde." Je bute ici le premier qui me parle de fascisme.

    Invoquer le fascisme sitôt qu'il s'agit d'harmonie, d'ordre et de volupté, sitôt qu'il s'agit d''Ecole, me semble l'étalage d'une ignorance, d'une étroitesse, d'une petitesse d'âme, solchen Kleinheit, dignes de ces commissaires du peuple (décidément…) qui voulurent sous la Commune détruire Notre-Dame, motion à laquelle s'opposa résolument ce poète nommé, si je me rappelle bien, Paul Verlaine.

    De l'éducation

    "Quand j'étais à l'E.P.S. de Mézières - moquez-vous de moi tant que vous voudrez, c'était terrible (...)” - mon père hochait la tête. Il n'avait pas fait Verdun ; il avait fait Mézières. ("Je POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 25

     

     

     

     

    comprenais difficilement comment des parents dignes de ce nom pouvaient livrer leurs enfants à ce triste sort [...] Autant de souvenirs atroces que je n'ai jamais pu effacer totalement de ma pensée. Pendant une semaine, nous perdions tout contact avec l'extérieur." (Michel Radelet). Noubrozi cependant, mon père, m'a toujours présenté ses Maîtres comme autant de héros de l'Iliade. Noubrozi fut inscrit comme interne au Cours Complémentaire de Vouziers. Ses parents, Evguéni, Foncine, habitaient la même ville. "Même les lancinantes promenades du jeudi se faisaient en rangs, deux par deux." (Michel Radelet).

    Tournant un jour la tête vers la maison paternelle, mon père fut rappelé à l'Ordre : "Collignon ! Tête... droite !" Son frère Jean-Aristide dit Jean, externe, venait porter le chocolat de quatre heures à l'interné. Il y eut bien .des pleurs sur ce pain-là. ... En ces casernes, en ces casemates, Noubrozi, qui lisait peu, s'imprégna avec avidité d'une petite manne de culture ("Ton père, tout ce qu'il a lu, disait Peggy Dark, c'est des extraits de manuels scolaires"). Les Maîtres savaient tout. Sévéres et justes. JUSTES. ("J'ai beaucoup moins connu de MaÏtres, explosa-t-il, plus tard - que de CHEFS !" A Mézières comme à Laon, où Père Puni obtint plus tard un poste de surveillant d'Ecole Normale (logé, nourri), l'Ordre était respecté (d'une chevalerie que Péguy n'eût pas reniée) - Du bon usage du Père - Aide-mémoire à l'usage des fils martyrs.

     

     

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    DE LA RELIGION, du salut

     

     

    Péguy respectait les non-croyants, qui avaient le courage de le dire, tout uniment. Péguy respectait, par exemple, Anatole France. Il acceptait tout adversaire respectueux. Avant tout, qui se respectait lui-même ; qui ne jouait pas sur les deux tableaux. “Ce qu'il y a d'embêtant, c'est qu'il faut se méfier des curés. Ils n'ont pas la foi. (Lettre à Lotte, professeur). “Tout le dépérissement du tronc, le dessèchement de la cité spirituelle, fondée temporellement, fondée, promise éternellement, ne vient point des laïques, elle vient des clercs.” (Dialogue de l'Histoire et de l'âme charnelle). Sa femme n'était pas croyante. Il ne s'est pas marié à l'église. Il n'a jamais fait baptiser ses enfants.

    ..."Notre Père qui êtes aux cieux" disait Prévert "restez-y" ("et nous nous resterons sur la terre / qui est quelquefois si jolie") - que non pas. En ces temps où l'on vouvoyait Dieu, où le Christ POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 26

     

     

     

     

    sur la Croix ne portait ni baskets ni casquette pour faire “tendance” - "que votre nom soit sanctifié" - comment « sanctifier » le Nom de Dieu ? - "que votre règne arrive" - "Descends, descends sur cette terre à l'instant je t'en supplie je t'en conjure, je te l'ordonne, Règne de Dieu", sanglotait Hello (Ernest, 1826-85) - "Seigneur, écrivais-je à dix ans, accordez-moi les roses du martyre - et je lisais encore, apprenant par cœur dans le Paroissien romain vu et approuvé par Mgr Alfred Evêque de Limoges - "Seigneur, ne me reprenez pas dans votre indignation, et ne me châtiez pas dans votre colère (...) car je suis sans force ; guérissez-moi, Seigneur, car mes os sont ébranlés. Réduits en poussière. Mes plaies se sont putréfiées et corrompues par l'effet de ma folie" - voilà, très exactement, ce qu'on osait donner à lire, à réciter, sans honte ni recul, aux petites filles, aux petits garçons - “en vérité, dit Kierkegaard, c'est vouloir rendre fou un enfant que de lui présenter ainsi comme un dogme, à l'âge tendre qu'il a, cette terrible profondeur des mystères chrétiens, c'est en vérité vouloir le rendre FOU".

    Au temps où Peggy Dark ma mère obtenait son diplôme de Première Communion, en l'église de G. le 26 mai 1923, voilà ce que c'était que la religion ; ce que je lisais dans ce missel dont ma petite enfance s'était imprégnée. Il n'y a pas, il ne saurait y avoir de “remise à jour”, d' aggiornamento de la Religion. Elans masochistes, flagellations ("Ayez pitié de moi, que je puisse parler. Mais que suis-je moi-même à vos yeux, pour que vous me commandiez de vous aimer, et, qu'à défaut de cet amour, vous vous irritiez contre moi, et me menaciez de terribles misères ?") (Saint Augustin, Les Confessions) - voilà, voilà très exactement ce que c'était, à travers les siècles, que l'enseignement de la religion.

    A l'usage du peuple. Pour le soumettre. Au service du masochisme, de l'amour de la douleur. C'était cela, et sans doute nulle autre chose, la religion, du temps des Péguy, des Léon Bloy (Périgueux 1846 – 1917), des Renan ("Que l'on demande à ma raison de se soumettre une fois, deux fois, devant l'absurde, au nom de Dieu, et j'y consentirai ; mais que l'on m'ordonne d'y renoncer plus de cent fois, plus de mille fois, voilà ce à quoi ma raison, reflet de la Raison de Dieu, qui l'a placée en mon Esprit pour que je sois à son image, voilà le blasphème à quoi ma raison ne saurait consentir.") Nous ne voulons pas d'un Péguy bonne sœur, sulpicien, suintant d'eau bénite. Enfant, Péguy se rendit à la messe et pria comme nombre de ses petits camarades.

    Ne pas oublier que Rimbaud a fait sa première communion. Ce que nous ne parvenons pas à comprendre, ni même à imaginer, c'est comment Péguy, en dépit de tous ces délires, (voir ce POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 27

     

     

     

    qui se dit encore avant la messe (“bénissez-moi mon Dieu parce que je suis un pécheur”) jamais il ne conçut la religion comme un bourbier, d'où émerge l'âme, pantelante de repentir. Jamais Péguy (ce qui en vérité tient du prodige) ne se sent coupable, jamais il n'envisage un seul instant que Dieu ne puisse pardonner, ne soit toute miséricorde. Sa conception de la religion, au rebours de tant de lamentables pleurnichades, consiste en une immense rédemption de tout ce qui fut créé, de tout ce qui est humain, de toutes les actions, inscrites dans cette irréversible équivalence du Terrestre et du Céleste.

    En vérité, l'Incarnation christique elle-même nous implante dans notre glèbe, au cœur des cieux. Chez Péguy ne règnent ni culpabilité ni terreur terroriste ni sanglots morbides mais la Certitude que du fond de son inépuisable bonté, Dieu et sa complice la Vierge, car souvent nous n'osons nous adresser à Dieu, nous rachètera, car il est descendu sur terre pour cela. Cette “racination”, cette adaptabilité, ce pragmatisme, c'est dans et sur la terre que Péguy les trouve. Le plus horrible et désespérant péché en revanche est celui de ces prêtres qui veulent à toute force ramener la religion chrétienne à ce qui est l'erreur, précisément, des autres religions, et qui plus est des philosophies, tant stoïcienne qu'épicurienne : celle qu'il n'y a pas, qu'il ne saurait y avoir de pont, de passerelle, de fil si ténu qu'il fût, tendu entre la Divinité et nous autres, vermines jouissant parfois de nos ordures mêmes.

    Eh bien malheur aux spiritualistes, car ils n'ont rien compris au christianisme même, qui est l'inscription à tout jamais de la matière, du corps et de l'imperfection, dans le Divin. Comme un crapaud dans l'asphalte. Au point que je me demande, au vu de tous ces prêtres qui maudissent (maudissaient ?) la chair , le Péché de Chair, au point de faire de l'acte sexuel même Le péché par excellence, celui qui précipita Adam et Eve du paradis terrestre (curieuse parenté allemande entre “schlecht”, mauvais, et “Geschlecht”, le sexe), et que Péguy sans doute s'est demandé bien avant nous, s'il a jamais existé de chrétien vraiment chrétien depuis l'établissement du christianisme.... Pourquoi donc le Christ et sa Mère sont-ils donc morts vierges... Ô ignobles tripatouilleurs d'évangiles.

    ... « Autrement alors », dit Péguy, il n'y avait pas lieu que le christianisme existât ; “ ce ne serait pas la peine. Ce serait, c'eût été l'éternité tout de suite » ....car s'il n'y avait que sa Grâce, le monde n'aurait pas lieu d'être, mais serait tout en Lui et non séparé de Lui, sans qu'il soit besoin de ce mythe pesant appelé “Christ”. Le Messie, l'homme parfait, peut à la rigueur se concevoir ; mais un Dieu qui se fait Homme : pure mythologie ! dont le caractère inimaginablement encombrant POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 28

     

     

     

     

    (d'aucuns disent imposteur, (“Christ n'a pas existé”) - ce qui plomberait irrémédiablement, coule bas dans un premier temps tout ce que Péguy peut bien avoir échafaudé...)

    Les textes le présentent aussi comme “Fils de l”Homme” (bar nasha en araméen), "être humain", n'importe qui, "on" - tout fils de l'homme est un Christ potentiel : Des Christs par milliers, film de Philippe Arthuys, 1969. “Fils de Dieu” ? Nous sommes aussi, chacun de nous, fils de Dieu. Péguy réhabilite l'Incarnation, le salut ici-bas, l'ordre de la chair réhabilité dans son éclat et sa noblesse ("Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui, le fils d'homme pour que tu en aies souci ?" (Psaume 8, 5).) L'Incarnation n'est pour l'incroyant qu'une séduisante spéciosité ; le Christ, une arnaque. “Vous comprenez, (mon ami), s'il avait voulu se retirer, être retiré du monde, il n'avait qu'à ne pas y venir, dans le monde. C'était si simple. Comme ça il en était retiré d'avance”.

    Humour. Plus loin, car Péguy rumine : “S'il avait voulu se retirer du monde, si tel avait été son objet, c'était si simple, il n'avait qu'à ne point y aller dans le monde. Les siècles n'étaient point ouverts encore, la porte du salut n'était point ouverte, la grande histoire n'était point commencée. (...) Ce court-circuit était inutile.”

     

    De quelques rappels élémentaires sur la prédestination et la Vérité (suite)

    Si en effet nous étions d'emblée pénétrés par la grâce de Dieu, il n'y aurait pas cette beauté de l'imperfection. Insérons ici une petite parenthèse humoristique ou amère : il semble véritablement qu'il en soit de la réception de la parole péguyssienne comme de la parole divine – ou de toute vérité – quelle qu'elle soit ; ce serait trop simple, trop terrible, si tout le monde comprenait tout, en ce bas monde. Tous se précipiteraient sur le toboggan ascensionnel de la perfection, ou de la vie éternelle – à partir du moment où tout serait démontré, disons démontrable. Il n'y aurait alors plus rien à démontrer, foudroyés que nous serions tous par la « divine évidence”. Il en est donc de la parole de Péguy comme de celle des Prophètes. Voilà pourquoi il faut que toute société ne soit perçue qu'à la manière d'une flamme vacillante.

    Bénissons notre imperfection. LA CERTITUDE SERAIT PIRE ENCORE QUE L'ANGOISSE – la pire des angoisses, c'est la certitude. Voilà pourquoi il n'est pas bon que les mystères de la foi soient révélés. Ni la Vérité. Jamais en entier. Nulle part.

     

     

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 29

     

     

     

     

    Les deux problèmes de l'humanité

     

    Les deux problèmes de l'homme sont donc premièrement, et au-delà de la gloire matérielle,

    “A quoi ça sert de vivre et tout

    “à quoi ça sert en bref d'êt'né” (Bérenger)

    Deuxièmement, de vouloir survivre au-delà de notre oraison funèbre que nous entendrons peut-être, par quelque phénomène spirite – et de fait, non seulement à l'emplacement exact du cercueil de ma mère, mais aussi (autosuggestion) - sur les tombes de Balzac (Père Lachaise), Stravinski (San Michele), Voltaire (vidée par des royalistes) (rien pour Jean-Jacques, en face, au Panthéon), j'ai ressenti cette vibration – mais nullement à l'emplacement du sacrifice de Péguy à Villeroy – la seule question est de savoir (premièrement) si je survivrai, et (deuxièmement, subsidiairement) sous quelle forme.

    Telle est la double question. Qui correspond, dans le mode spirituel, aux angoisses de célébrité (de reconnaissance) et de prédestination (en ce bas monde). A supposer. A supposer que Péguy demeure à jamais obscur. Existe-t-il au moins, dans l'autre monde, une compensation ? Car c'est bien pour cela que l'on croit... dans un premier temps... Ces deux abîmes pascaliens ouverts de part et d'autre de chacun de nous, la religion chrétienne tente de les combler par le double mystère 1) de l'incarnation, 2) de la résurrection. L'incarnation, ou Fils de Dieu fait homme, à condition qu'on meure.

    Et qu'on ressuscite. Tel quel. Mais que d'abord Péguy meure. Si véritablement le dieu s'est incarné parmi nous, ayant véritablement tout racheté : le moindre de ses gestes, de ses plus hauts, de ses plus sublimes abnégations jusqu'à ses accroupissements les plus intimes, tout s'inscrivant (se réinscrivant) dans un contexte céleste – comme il en avait été chez les Romains où quelque action qu'on fît, naître, accoucher, pisser ou passer la porte, tout s'inscrivait, se répercutait sur la voûte du ciel, le “firmament”, qui était ferme et creux par dedans comme une voûte crânienne où nous vivions (sk-ull, “le crâne”, sk-y, “le ciel”) dont nous serions les obscures pensées) – alors, tout avait son pendant, son répondant, et nous devions répondre, correspondre à tout, répondre de tout, telle étant donc aussi pour le Chrétien la vie rachetée, rédimée, inscrite, divine - totalement rachetée, totalitairement – si tout est dieu, alors il n'y a pas d'issue. Nous ne devons pas même POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 30

     

     

     

     

    souhaiter d'issue, car nous vivrions en Dieu. Retour à la case départ, mais cette fois en Dieu immanent, voire contingent (qui pourrait aussi bien ne pas exister), et non plus transcendant. Tout suicide est inopérant. Big Father – Our Father, who art in heaven. D' une part le moindre de nos mouvements, qui chez le païen se projette sous le miroir des dieux, se répercute, chez le Chrétien, jusqu'à frémit douloureusement dans la chair de Dieu, ici appelée Jésus (“Jésus souffre avec nous jusqu'à la fin des siècles” (Pascal) - “chair” et “Dieu” étant, du strict point de vue théologique, rigoureusement identiques.

    Le Chrétien ne peut donc être que coupable. Pécheur, donc coupable. Coupable de ce fossé même entre l'homme et Dieu et aussi du comblement de ce fossé par le mystère de l'incarnation. Puisque tout ce que nous faisons de mal, tout ce qui est péché, atteint par conséquent, par contamination, de chair à chair, aussi bien l'homme que Dieu. “Tout ce que vous aurez fait de bien à l'un de vos frères, vous me l'aurez fait à moi-même” - certes, mais aussi, de mal. C'est ainsi que l'instrument même de la rédemption, qui est l'Incarnation, devient vecteur d'aggravation, d'approfondissement infini du péché. Voilà justement ce que Péguy doit récuser.

    La crucifixion comme justification de la culpabilité. Le piège.

    Pourquoi ont-il tué Péguy. Pourquoi ont-ils crucifié Jésus.

    Première tentation

    “On ne nous dit rien, c'est bien la preuve qu'il faut que cela soit caché, donc preuve que cela est - il n'y a rien, donc on nous le cache, et moins nous aurons trouvé d'armes de destruction massive, plus ce sera la preuve qu'il y en a, d'autant plus qu'on en trouve moins. Or, fâcheusement, chez Péguy après bien d'autre, c'est précisément l'absence de preuves, chez Péguy, qui constitue non pas une preuve du christianisme (“de telles preuves, il n'en faut pas”) (où serait le mérite s'il y avait preuve), mais une preuve de l'amour de Dieu envers nous, et même de sa considération et de son respect : “Dieu a tellement aimé l'homme qu'il l'a voulu libre” voir plus haut. L'Église a réponse à tout. Elle “ne répond pas à côté des questions, elle répond au-dessus” (Barbey d'Aurevilly, “Les Diaboliques”). Le fait religieux présente le cas de figure proprement dit, voire limite – où c'est bel et bien l'absence de preuve qui constitue une preuve. Preuve pour le meilleur et non pas pour le pire. Credo, quia absurdum, je crois, parce que c'est absurde, ou plus exactement CREDIBILE EST QUIA INEPTUM EST (Tertullien).

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 31

     

     

     

     

    Retour à la question numéro deux : survivrai-je ?

    Deuxième angoisse, complémentaire, greffée sur la première et constitutive : survivrai-je, moi, Péguy, en tant que tel ? (pour qui postule Dieu, rien d'impossible) - qu'est-ce que mille milliards d'individus pour Dieu ? pour l'infini ? Nos savants ne spéculent-ils pas sur des nombres infiniment plus grands ? C'est ici que nous attendons de pied ferme nos modernes, cible privilégiée de Péguy : comment pouvait-on au Moyen Age” (“en ces époques reculées”) (Péguy, bloc détaché du Moyen Age) “se soucier d'une question aussi absurde, aussi déstructurante, que le salut de son âme ?” ("le paradis, etc.", air connu) – alors qu'il ne s'agit de rien de moins que de la survie individuelle ?

    Et n'objectons pas que de tels soucis n'ont plus place en notre âme « à nous autres modernes ». Ma foi si. Frousse intense, sourde épouvante – de l'ange au légume et du légume à l'ange - “je sens trop mes fibres continuer celles des autres hommes, des animaux, même des plantes, pour ne pas suivre leur sort. Ne me parle pas de ne pas mourir tant qu'il n'y aura pas un légume immortel”(Giraudoux, Amphitryon 38 II, 3). Nous disons donc : si je survis, il faut que ce soit en tant qu'individu, et non pas rejoint à Dieu, plongé dans Dieu, ce qui est à proprement parler disparu, anéanti dans la lumière - faut-il que l'homme recule, que l'imagination s'épouvante, pour préférer encore se limiter pour son éternité, pour sa petite éternité, à sa mesure, à sa petite vie terrestre infiniment, indéfiniment prolongée ?

    La vérité, c'est la mort. Autant de dimensions où nous ne pouvons vivre, où notre air se raréfie, où, à la lettre, nous fondons. Pourtant Péguy croyait profondément en une Vérité. La Vérité non du néant, mais de l'arbre intermédiaire où nous vivons, à flanc de falaise, sur l'abîme. Et dans cet arbre, à bord de cet arbre humain, il n'y a pas de place pour l'injustice.

     

    X

     

    Outrecuidance encore de s'imaginer que tout est découvert pour les siècles des siècles, ce que Péguy appelle l' “intellectualisme”. Nous sommes priés de retourner aux sources, de revenir aux textes, ceux de Péguy. Constatons par exemple, après tant d'autres ! que Péguy n'a pas utilisé le mot "race" dans le sens de Gœbbels, mais dans celui de tradition maintenue : la « race française »

     

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 32

     

     

     

    est le fruit millénaire d'une correspondance entre un peuple et une terre irriguée par des siècles de christianisme. Nous dirions à présent « le génie » français, ce qui ne veut pas dire que tout Français est un génie… C'est à cette vision de la nation qu'adhèrent plus tard Bernanos (l'arrrière-grand-père...) et de Gaulle. Par conviction, Péguy s'oppose à cet « universalisme facile » qui commence, à ses yeux, à marquer la vie économique et culturelle : « Je ne veux pas que l'autre soit le même, je veux que l'autre soit autre. C'est à Babel qu'était la confusion, dit Dieu, cette fois que l'homme voulut faire le malin ».

    Pour Péguy, tout ce qui relève de la confusion et du désordre nous enchaîne ; ce sont l'ordre, l'organisation, la rationalité qui libèrent. Or il se trouve hélas que nous avons affaire, chez les plus ignorants, les plus hargneux adversaires de Péguy, à des rabougris de la comprenette qui, leur démontrât-on le plus rigoureusement possible ce qui est vrai, ce qu'il en est, nous écouteront ou feindront de le faire avec attention (“il n'est pire sourd...”) puis reprendront leur petite moulinette à la note même où ils l'auront laissée, débitant comme des mécaniques Pé-guy-fascis-teuh, Pé-guy-fascis-teuh..

    Enfin nous ne nous sentons pas tenus à l' “efficacité”, autre marotte de ceux que Péguy aurait appelé “les intellectuels”... Les intellectuels sont ceux qui ont toujours raison.

    Mourons perplexes.

     

    X

     

    La grande tentation des intellectuels

    Or (même sujet, même tentation) le Juif Maimonide (1135-1204) n'a-t-il pas suggéré seuls les hommes qui se seront livrés à une démarche d'ordre intellectuel seront en état d'accéder à la Miséricorde de Dieu, qui est de conserver leur conscience, par les siècles des siècles - ce à quoi j'adhère à toute force, moi Bernard C. fils de Noubrozi, moi qui suis entré en sixième contre précisément l'ineptie de mon saint patron de Clairvaux (aliquid invenies in arboribus majus quam in omnibus philosophorum operibus, "Tu trouveras plus dans les arbres que dans toutes les œuvres des philosophes", justifiant ainsi fût-ce sans le vouloir tant d'obscurantismes, tant de fanatismes, homo saccum excrementium, “l'homme est un sac à merde” - inter urinam et faeces nascimur, “nous naissons entre la pisse et la merde”) - entré en sixième, à l'instar de Péguy, remarqué lui aussi par son instituteur, fin de la parenthèse.

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 33

     

     

     

     

    La cible de Péguy, ce ne sont donc pas les érudits sorbonagres et sorbonicoles, mais les Intellos au sens actuel du mot ; “ceux qui se livrent à un travail, à une recherche intellectuels”. Sans être nécessairement cuistres, monstres de prétention ou de mandarinat. Or ceux-là précisément, écrivains, profs, toute cette clique, n'auraient-ils donc aucun droit, aucune priorité ni dignité supplémentaire à l'égard de ces loques ignares, l' « humanité de remplissage" ? Quoi ! ces êtres sans diplômes, sans “démarche intellectuelle”, se peut-il que nous n'ayons pas plus de mérites, que nous ne méritions pas, plus que les autres, d'être sauvés ? Se peut-il que « ces gens-là » ne le méritent pas moins, tout simplement ? que l'autre monde ne soit qu'un reniement de notre vie de chair, et à quoi bon nous avoir tous affublés de ces innombrables oripeaux (éventuellement) de la misère, ou de la Grande Culture ici-bas, s'il suffit de mourir pour revêtir de toute éternité, par droit naturel et de plein droit, du fait même d'avoir subi la mort, pour recevoir cette chape de lumière ?

    Quoi ! le peuple, la pléthore, la populace, sera, seront sauvé(s) dans la mesure exacte où elle aura été sans instruction : vrai ou faux ? ...Pourquoi Péguy abandonna-t-il alors sa première destinée pour "faire des études" et monter à Paris ? voir plus haut page 19...

     

    La foi

    Dans sa grandiose et pathétique lettre à Un nouveau théologien, Monsieur Laudet, s'expose le plus rageusement possible la foi grave et naïve de Péguy. Il en est à brandir son catéchisme, avec citation de la page, pour démontrer sa foi (la seule véritable rédemption ne serait-elle pas ce trépignement désespéré, ce mantra qu'on appelle incantation, la Lettre (Verbum) – la Littérature ? - tout relent de sacristie ventilé, ce qui est attaqué chez ce Monsieur Laudet (Un nouveau théologien...) c'est cette prétention qu'il a de distinguer deux vitesses dans la religion (ce qui d'ailleurs s'est toujours fait, de tout temps) : celle des gens de peu, vaguement méprisés, et celle des intellectuels selon Péguy, considérant la religion avec un petit sourire de condescendance ("on ne nous la fait pas”) - “la religion chrétienne, il faut en prendre et en laisser”.

    Péguy ne lâche rien. La Foi, pour lui, c'est de vivre en Dieu, sur le plan de l'absolu, et aussi, celui de l'immanence la plus incarnée (à l'exception de l'essentiel, prétend l’Église : les sacrements : pas de mariage religieux, ni de baptême pour les enfants de Péguy…) Il a même récité des Je vous salue sur des impériales d'omnibus. Chaque minute de travail doit être une prière, parce que Jésus, Incarnation par excellence, a travaillé lui-même, de ses mains, dans la charpenterie de

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    son père terrestre Joseph (n'oublions pas cependant que le mot "charpentier" signifiait, en hébreu, "homme supérieur", un "as" en quelque sorte ; or nul n'a imaginé Joseph en joueur de carte; cette charpenterie tient sans doute de la pure légende). Rappelons-nous ce que répondait le cardinal Marty au fameux Grand échiquier de Jacques Chancel : “Monseigneur, avec tant d'occupations, comment trouvez-vous le temps de prier ?” Et l'Éminence de répondre : “Mais [mon fils], je suis toujours en prière.” - ...vivre en Dieu. À travers Jésus-Christ. Car si le corps de l'homme, le travail de l'homme, doit jamais retomber en poussière, sans la moindre rémission - alors cela ne vaut plus la peine de vivre, alors la vie est foutue, alors oui ce n'est pas Jésus, c'est la Vie même qui n'existe plus.

    D'où l'importance, pour les catholiques de jadis, et qui aboutit à tant de guerres : présence réelle et matérielle du corps et du sang de Jésus dans les deux espèces de la communion - ou bien la foi, seule, qui place en l'hostie le corps du Christ ? (nous ne pouvons nous empêcher d'évoquer cet imam (épinglé par Voltaire), qui croyait dur comme fer en dépit de sa science que Mahomet, les jours d'éclipse, glissait matériellement la lune dans la manche matérielle de son manteau).

     

    Péguy donc, charnellement

    ...Mais admettons, comme un charbonnier, l'existence d'un Jésus charpentier, ordinaire, sans miracles. Sans qu'il soit allé toutefois jusqu'à devenir “père de famille”, ce seul "aventurier au monde", auprès duquel les plus fringants séducteurs ou pirates ne sont rien - "Travail, Famille, Patrie » c'était pourtant bien beau - or Jésus n'a pas fondé de famille (encore moins de patrie) : afin d'éternellement rester le Fils ? on le dit ; ce que Jésus n'a jamais dit. Mais toute chair, alourdie ou non de son poids de livres, se trouve après lui justifiée, rachetée par l'Incarnation. Indifféremment. Sans diplôme. Ce qui est religion de paysans. De jacques en révolte (j'en valons ben d'autres [devise de Polichinelle]).

     

    De la damnation

    ...Que faire alors des damnés, intellectuels, ou non ? doit-on les racheter ? ne faudrait-il pas plutôt que tous les élus sombrassent dans la damnation, afin de racheter ceux qui sont tombés? POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 35

     

     

     

     

    JEANNE D'ARC :

    "O s'il faut, pour sauver de la flamme éternelle

    Les corps des morts damnés s'affolant de souffrance,

    Abandonner mon corps à la flamme éternelle,

    Mon Dieu, donnez mon corps à la flamme éternelle"

    Ce qui fut exaucé – Optato impleatur

    Péguy, au contraire de Pascal, n'a pu se résoudre au dogme de l'Enfer (c'est qu'ils étaient bien épais, les catho, vers 1900 – rien de plus souple au contraire aujourd'hui, et comme ils ont bien su tâter l'air du temps...) « Imaginé ou non pour épouvanter les pécheurs, l'enfer a plus encore épouvanté les chrétiens les meilleurs » (Toujours de la grippe). La damnation, c'est l'exclusion. La damnation, c'est l'indifférence des anges - ceci dès ce bas monde : avez-vous observé l'égoïsme des gens heureux ? « nous sommes souriants ! toujours prêts, toujours optimistes ! pourquoi ne faites-vous donc pas comme nous ? » - la catastrophe que ce serait, d'ailleurs, si les gens heureux se penchaient réellement, de toute leur âme, sur les malheureux : ce redoublement stérile de tout le malheur du monde - ne parlons même pas, là non plus, d'une efficacité - face au deuil, face au mal de vivre ?

    Péguy mourut au champ d'honneur. Comme Gavroche.

    ...Car se penchant sur la misère du monde, ils perdraient, conséquemment, tout leur sentiment du bonheur. Ils n'oseraient plus.

     

    X

     

    Poursuivons : dans la perspective où les élus sont les Reconnus, par Dieu, par le Père, par la Télévision – ou pour les plus chanceux, les plus avisés, les plus avinés, par eux-mêmes - les damnés de ce monde en effet se consument en quête éperdue de Rédemption, de Reconnaissance. Comment la fraternité peut-elle émaner des supérieurs en gloire – si différents ! - même si nous ne sommes après tout que les infinies déclinaisons du Même ? Pourquoi diable tant, ou si peu d'ambition ? Qu'est-ce qu'être "un autre" ? et si nous sommes tous, comme on peut le soupçonner, consubstantiels, comment se peut-il qu'il y ait damnation ? exclusion, rejet, obscurité ? voire même la mort ?

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    Ces humains que nous méprisons, dont nous sentons en nous l'illusion d'optique - par quelle inconséquence désirons-nous être reconnus par eux ? Et ceux qui méprisent le plus les hommes, et les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus, et se contredisent eux-mêmes par leur propre sentiment ; leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l'homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse (Pascal, Pensées). C'est bien à Pascal que nous sommes en définitive renvoyés.

    Pascal a frappé Charles Péguy sous deux autres perspectives : celle de la souffrance du Christ à Gethsémani, et la révélation des trois ordres (le Corps, le Cœur et l'Esprit) - mais ce qui importe ici est de savoir si oui ou non le Mal se rachète, se rédime, s'il y a rédemption ; la fille de Roland peut-elle épouser Ganelon - celle de Don Arias épouser Rodrigue - Adolf, "le Frère" - Hitler, sera-t-il sauvé ? Vous sursautez - Satan nous murmure encore : Où seraient-ils tous, Hitler, Ivan le Terrible, Staline, s'il n'y avait pas l'enfer?)…

     

    Prière de Péguy

    Si leur souffrance servait, mon enfant, si elle pouvait servir, mais alors ils seraient dans la communion. Or ils ne sont pas dans la communion. Or c'est le dogme de l'enfer, de l'exclusion, qui, bien plus que les excès de mondanité du clergé, a si longtemps éloigné Péguy du christianisme. Il ne pouvait supporter l'Enfer, cette cruauté de Dieu.

    Amor doloris

     

    ...En dépit de ce vacillement dubitatif, sidérant, devant le dogme infernal, demeure pourtant chez le chrétien cet amour de la souffrance, les délices morbides de ces psaumes appris par cœur à l'âge tendre de huit ans, ces cantiques où l'on se prosterne devant la Face Coléreuse de Dieu, ("mes os se réduisent en cendres devant toi ô Seigneur mon Dieu") - est-il possible que cette pleurnicherie devienne précisément susceptible, hélas ! dans la perspective chrétienne de cette décadente Belle Époque, de rendre tout chrétien digne, précisément, du salut ? « Il faut qu'il y ait au fond du sentiment chrétien une épouvantable complicité, une hideuse complaisance à la maladie et à la mort » (Toujours de la grippe). Et le désespoir de Jésus, lamma sabbacthani - pourquoi m'as-tu abandonné - serait le seul titre, le seul sésame, auquel et par lequel

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 37

     

     

     

     

    nous obtiendrions le salut ? “Per derelictionem tuam. Nous invoquons Jésus par son abandonnement” - Un nouveau théologien, § 308.

     

    Le prix de la Rédemption

    ...Le plus grand péché étant la lâcheté, les sanglots seraient-ils, conséquemment, le moyen d'être racheté ? le salut par la peur ? par la honte ? sans qu'il soit même question de sacrements ? Les paroles du Christ au jardin des Oliviers, soit le fond même de la condition humaine, seraient-elles l'unique processus de Rédemption ? Pour cela donc, et uniquement pour cela que tu es de chair et de larmes, out of flesh and tears, pour cela même - tu seras sauvé - pis encore - serons-nous, du fait même que nous sommes pécheurs, sauvés ? Où le péché abonde, la grâce surabonde (Épîtres de saint Paul aux Romains, V, 20) ? comme s'il n'y avait pas le Bon et le Mauvais Larron, Dismas et Gestas?…

    L'homme serait donc nécessairement sauvé par cela même qu'il est homme, et qu'il doit mourir ? ...et qu'il a peur. Car le corps, mon ami, le corps charnel se défend, le corps se révolte, il ne veut rien savoir, le corps. Ce corps mortel ne veut rien savoir de la mort. Ce corps périssable nous lui disons qu'il est périssable, dans nos littératures. Et il ne nous dit pas le contraire, parce qu'il ne nous dit rien, c'est un garçon qui se tait, parce qu'il n'est pas dans les littératures, il ne travaille pas dans nos littératures. Mais quand c'est la mort pour de bon, la mort qui n'est plus dans les littératures, quand il s'agit de périr le corps comprend très bien qu'il n'y a plus à blaguer. Un instinct profond l'avertit, un secret instinct organique, que c'est sérieux, qu'il s'agit de mourir même. Pour éternellement, pour temporellement, et peut-être pour éternellement, éternellement. Alors il se révolte, le corps. Il se défend. Ça n'est pas juste. Ce n'est pas organiquement juste. (Dialogue de l'Histoire et de l'âme charnelle)

     

    Soumission - foi – confiance

    Il y a dans la soumission de la créature à son Dieu quelque chose de plus sacré que dans sa révolte, quelque justifiée qu'elle soit ; car cette soumission participe à la nature même de Dieu. Et aussi, paradoxalement, nous ressentons, dans la rébellion, dans la convulsion, quelque chose de plus saint que dans la soumission, “car le cri étranglé du rat sous la serre transperce le piaillement rauque de l'oiseau et se répercute à tout jamais dans la dimension sacrée de l'Homme”. C'est précisément POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 38

     

     

     

     

    sur ce péché, sur cette peur et cette lamentable foirade ou condition humaine que se fonde la rédemption : "...il me semble, dit Péguy, que c'est ici que les chrétiens sont désarmés, profondément faibles. C'est précisément sur ce péché, sur cette peur que s'appuie, que s'enracine la rédemption, (“comme une lame sur le défaut de l'armure”) - "Oui, vous avez raison, répond le médecin ("Toujours de la grippe") . Un bon chrétien doit manquer d'un certain attachement profond à la vie, animale, et je dirais presque d'un Temps, d'un enracinement végétal. D'où - sans doute une certaine hésitation dans la défense la mieux intentionnée, une certaine incertitude, inexactitude et maladresse à la vie."

     

    Pour certains donc la peur de la réalisation, le refuge en Dieu sait quelle imagination de Dieu - avant même d'avoir vécu - de même que certains voudraient bien composer directement pour les bibliothèques, avant de s'être tant soit peu souillé au contact du public, de l'Acte de l'achat - scelle notre salut. Et c'est précisément pourquoi, à cause de cette peur, à cause de cette terreur, que nous reprenons tous à la fin du Credo le plus bel article de foi, le plus extraordinaire et pathétique espoir ; le plus inimaginable et le plus fou qui ait jamais osé retentir sous la voûte des cieux : et exspecto resurrectionem mortuorum, “ ET j'attends la résurrection des morts” - ce “et”, comme ce qui ne pourrait avoir le moindre rapport logique avec ce qui précède, comme si l'on disait “à propos", "pendant que j'y pense“, « où avais-je la tête” - conséquence ET rupture – incarne en réalité le plus important, le plus dingue, le plus essentiel ; le plus aveugle et le plus vrai, le Cri même de l'Humanité : “ ET j'attends la résurrection des morts”, ET exspecto resurrectionem mortuorum,

    Les séminaristes diront que nous découvrons l'Amérique ; et qu'il suffirait presque, à ce compte, d'être vivant - pour croire en Dieu (et qu'il suffirait, peut-être, de n'y pas croire, en toute sincérité, pour être sauvé...)

    X

     

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    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 39

     

     

     

    LA MORT LA GLOIRE LA GUERRE

     

    Incroyable prolixité de Péguy, bourrant ses œuvres – mais avec soin - comme s'il devait mourir vite (avec non moins de soin) - "Heureux ceux qui sont morts pour une juste guerre". Combien ne l'aura-t-on pas rabâché. Appris par cœur. Contre le pacifisme internationaliste. (“Jaurès, toujours éloquemment, continua de vaticiner que le peuple allemand, les socialistes allemands, la social-démocratie allemande étaient là pour s'opposer au cuirassier blanc de Tanger” (c'est Guillaume II) (J & J Tharaud Notre cher Péguy”) (certains faux imbéciles substitueraient volontiers de nos jours aux Allemands le mot « musulmans » ) - mais qu'aurait dit Péguy d'un ouvrage comme Au-dessus de la mêlée (Romain Rolland) (« un écrivain pour couturières qui écrit comme une couturière ») venant après Jean-Christophe qu'il publia dans les Cahiers de la Quinzaine) ? ...des poèmes de Marcel Martinet (1887-1944) ? – dont celui-ci, daté du 30 juillet 191 4 :
    Tu vas te battre.

    Quittant
    L’atelier, le bureau, le chantier, l’usine,

    Quittant, paysan,
    La charrue, soc en l’air, dans le sillon,
    La moisson sur pied, les grappes sur les ceps,
    Et les bœufs vers toi beuglant du fond du pré (...)

    Mineur, quittant la mine
    Où tu craches tes poumons
    En noire salive,

    Verrier, quittant la fournaise
    Qui guettait tes yeux fous,

    (...)
    Tu quittes ta livrée, tu quittes ta misère,
    Tu quittes l’outil complice du maître ?
    Tu vas te battre ?

    (...)



    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 40







    Pauvre, tu vas te battre ?
    Contre les riches, contre les maîtres,
    Contre ceux qui mangent ta part,
    Contre ceux qui mangent ta vie,
    Contre les bien nourris qui mangent
    La part et la vie de tes fils,

    (…)

    Pauvre insurgé, tu vas te battre
    Contre ceux qui t’ont fait une âme de misère,
    Ce cœur de résigné et ce cœur de vaincu… ?

    Pauvre, paysan, ouvrier,

    Avec ceux qui t’ont fait une âme de misère,
    Avec le riche, avec le maître,
    Avec ceux qui t’ayant fusillé dans tes grèves
    T’ont rationné ton salaire

    (...)

    Et qui ont fait pleurer devant le buffet vide
    Ta femme et vos petits sans pain,

    Pour que ceux qui t’ont fait une âme de misère
    (...)
    Contre les dépouillés, contre les asservis,
    Contre ton frère, contre toi-même,
    Tu vas te battre, tu vas te battre !

    Va donc !

    Dans vos congrès vous vous serriez les mains,
    Camarades. Un seul sang coulait dans un seul corps.
    (…) le peuple entier des travailleurs


    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 41







    Était là ; le vieux monde oppresseur et barbare
    Sentant déjà sur soi peser vos mains unies,
    Frémissait, entendant obscurément monter
    (...)
    Les voix de la justice et de la liberté,
    Hier.(...)

    Et toi, toi aussi, tu as des mitrailleuses,
    Toi aussi tu as un bon fusil,
    Contre ton frère.

    Travaille, travailleur.
    Fondeur du Creusot, devant toi
    Il y a un fondeur d’Essen,
    Tue-le.
    Mineur de Saxe, devant toi
    Il y a un mineur de Lens,
    Tue-le.
    Docker du Havre, devant toi
    Il y a un docker de Brême,
    Tue et tue, tue-le, tuez-vous,
    Travaille, travailleur.(...)
    Regarde la fosse commune,
    Tes compagnons, tes père et mère…

    Et maintenant, et maintenant,
    Va te battre.

    - lequel Martinet assura (tant mieux !) les poètes allemands pacifistes de toute sa sympathie, jusqu'en 1915 (Martinet fonda cependant les « Cahiers du Travail (1921) en référence aux Cahiers de la Quinzaine de Péguy).

    Seulement, Péguy n'a pas vu l'an 1915, il n'a pas su même ce que c'était que ler janvier 1915, ni “l'enlisement des tranchées”, il n'a connu que le pantalon rouge (“Le pantalon rouge, Messieurs, déclamait l'imbécile Eugène Étienne, ministre de la Guerre en 1913, le pantalon rouge, c'est la France !”) J'ai visité le haut lieu du sacrifice de Péguy. "A toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter remède au mal universel". Un simple monument aux morts, une stèle POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 42

     

     

     

    collective, sans statue. Le nom de Péguy parmi les autres, à son ordre, à son rang alphabétique – en haut de la colonne - de droite... "J'aimais recommencer les défaites. Combien n'ai-je pas recommencé les défaites avec cette étrange impression qu'à chaque fois que je les recommençais elles n'étaient pas consommées encore, elles n'étaient pas." ...Wagram ? victoire à la Pyrrhus (trente-quatre mille morts) – wargames, « jeux de guerre » - vous ne pouvez pas comprendre ce que c'est que la Bataille pour nous autres, peuples de l'Est - races de l'est - chaque Lorrain, chaque Orléanais - « c'est dans notre sang » - est le soldat, la bête et la mort tout ensemble. Et disons-le, avec Cioran : “Le préjugé est une vérité organique, fausse en soi, mais accumulée par générations et transmise : on ne saurait s'en défaire impunément. Le peuple qui y renonce sans scrupules, se renie successivement, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à renier. La durée et la consistance d'une collectivité coïncident avec la durée et la consistance de ses préjugés” (Précis de décomposition).

    Et cette arène sous les tirs de trois mille bouches à feu, c'est Verdun. A mille lieues de toute exaltation, de toute glorification de la guerre. Mais quand même. Quante même. Sucé du fond des mamelles (tant que nous y sommes...) l'éternelle et noble solitude, nous autres seuls de tous les Français à pouvoir dire ce que c'est que la guerre, l'esprit de la guerre, toujours sur les trajets de guerre et dépositaires de toute la métaphysique - de toute la mythologie de guerre. La guerre à renouveler tous les trente ans, avec et contre les mêmes ennemis héréditaires. Nous avons fait cette fois-ci la guerre pour ne plus jamais la faire. La Der des Der. Nous avons donc cru, nous autres héros de toute la France, nous avons combattu ah les cons ! « pour l'extinction de toutes les guerres et [certains pour] l'établissement sur terre du socialisme universel”, entendez en ce temps-là “de la Justice Universelle”.

    Nous nous sommes étayés sur la dictature guerrière, nous avons comme on dit combattu le mal par le mal afin que la terre d'elle-même se soulève - loin de nous le crime ! - et plus profondément encore commis la sottise de prétendre qu'un jour viendra la paix universelle, et que les lions enculeront les gazelles en se refaisant les lèvres. Péguy sait, il comprend, que la guerre qu’il voit venir n’est pas un simple affrontement entre nations ou entre impérialismes. Il sait, il comprend, que son enjeu de la guerre est la « liberté du monde », qu’elle est un affrontement matriciel, qu’elle oppose, comme il l’écrit, l’idée de civilisation et le concept de Kultur, la nation élective et la communauté organologique, deux systèmes, deux visions du monde : la France républicaine et l’Allemagne impériale, la passion du droit et le culte de la force...).

    Michel Laval, dans "'Le Monde", 5 septembre 2014

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 43

     

     

     

     

    La guerre fait partie de l'homme. A ce qu'il paraît. Jusqu'ici. Ce qui fonde l'humain n'est-ce pas, c'est le sentiment de la mort. La guerre est la mort par excellence, massive, inexorable. Donc la guerre, c'est, par excellence et définition, ce qui fonde l'humain. Beau syllogisme ! ...Péguy dénonçait ceux qui prêchent les deux paroles à la fois, car le peuple, qui n'y entend pas malice, s'en tient toujours à l'image la plus forte. Malheur aux courtisans, disait-il, du style et de l'effet. Malheur aux courtisans du doute. Ici même je perpètre, sur cette page, le crime idéologique suprême défini par Péguy. Un murmure alors sourd de mes entrailles, tel un répugnant borborygme : en fut-il donc exempt lui-même… Seul un tripatouillage génétique, peut-être, mérité par la nature humaine dont nous aurions incessamment « fait le tour » - .butant toujours en définitive à bout du cercle sur ce diamant, cette indissoluble concrétion diamantaire de sang et de tripes, la guerre.

    ...Au mémorial d'Inor, au sommet de la côte de Meuse, sortant du bois où cinquante soldats allemands luttèrent à mort contre/avec cinquante soldats français, j'ai fait l'appel, solitaire, liturgique, de leurs cinquante noms allemands, de leurs cinquante noms français. À jamais gravés sous la voûte bétonnée de ce blockhaus bâti sur leurs os. Je les ai appelés un par un, à voix haute. Du fond de leur immense, glorieuse connerie. Dans cet étripage confraternel s'était accomplie une célébration, un rite sanglant, un sacrifice humain. Ici cinquante Boches, cinquante Welsches se sont vaillamment, proprement embrochés, à la baïonnette. En redescendant j'ai civilement salué un groupe d'élus municipaux remontant nonchalamment la pente à ma rencontre, pour vérifier, comme ils font toujours, si je n'avais point chié, ou tracé quelque blasphème, slogan bêlant ou Hakenkreuz (croix gammée) tous deux également hors sujet.

    Au champ des morts de Sailly-Saillisel, j'ai observé plus tard une cohorte d'aspergeurs, vaporisateurs en bandoulière, le groin sur la gueule, enfumant chaque tombe d'une épaisse pulvérisation verte, afin de la purifier du lichen - comme si de la surface, en vérité, les survivants gazaient interminablement les morts. À Notre-Dame de Lorette près Vimy, où sont entreposés sous des crêpes flétris les six soldats inconnus que le tirage au sort par le deuxième classe Auguste Thin, orphelin de guerre, pupille de la Nation, n'a pas retenus pour trôner sous l'Arc de Triomphe ("Il me vint une pensée simple. J'appartiens au 6e corps. En additionnant les chiffres de mon régiment, le 132, c'est également le chiffre 6 que je retiens. Ma décision est prise : ce sera le 6e cercueil que je rencontrerai») j'ai vu, gravissant sous le soleil la funeste cote 145, où les combattants canadiens gagnèrent l'indépendance de leur pays, à compter du 11 décembre 1931, un jeune homme de mon POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 44

     

     

     

     

    âge revêtu de cet uniforme canadien qu'ils avaient porté, C'est dans la Nécropole Nationale de Notre-Dame de Lorette, la plus vaste de France, que figurent sept grands ossuaires bordés de murets, portant pour seule inscription : Ici reposent les restes d'environ 4000 soldats inconnus 2297 pour être précis – étant bien évident pour toutes nos générations de larves pourries d'eau de rose (“Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil”) (sans oublier l'ineffable “principe de précaution”) - que “défense du territoire” et “de la culture” ne vaut pas un pet de lapin, lapin nécessairement fasciste.

    Nous voici tous désormais résolument dévirilisés. L'une des horreurs de la guerre, c'est que les femmes y soient épargnées - rassure-toi, Montherlant, elles y meurent désormais en première ligne ; non pas toujours en uniforme, mais dans leurs maisons, l'enfant sur la poitrine comme une médaille - elles meurent en tant que femmes. J'entends encore ces lycéennes dégoulinantes de vertu, qui visitant les casemates, horribles abris où périrent dans le gaz maints et maints de leurs glorieux prédécesseurs masculins, bêler consensuellement c'est-là-qu'on-se-rend-compte-que tout-ça, la guerre, ça-sehh-à-hhien” - mais ma fille, pauvre fille, ma pauvre gonzesse - ils la voulaient, la guerre, ils ne voulaient rien d'autre que cette guerre, il n'y avait plus que ça à vouloir, il n'y avait rien de mieux que de casser la gueule à l'Autre, parfaitement, l'Ennemi, là, juste en face - fasciste ! fasciste ! - la Guerre, la Der des Der, pour que ça ne se reproduise plus, pour que ce soit tellement atroce que ma parole, on ne voudrait plus jamais la faire. “Plus jamais ça”. “Ça sert à rien" : refrain meurtrier d'ovins pullulants - mais à quoi servez-vous donc, larves ?

    Je me rappelle aussi l'indignation de cette collègue bien-pensante devant la perpétuation du défilé du 11 Novembre, en tête les Anciens, en queue les enfants qui suivent au pas - “Tu comprends, plus tard les enfants auront envie de la faire”... Non, imbécile, personne n'a "envie" de faire la guerre. Mais certains pacifismes sont plus meurtriers que la guerre. A Douaumont, au fort de Vaux, des deux côtés, par une tragique et immense erreur, criminelle tant qu'on voudra, mais immensément respectable, criminelle et respectable, arrangez cela - des centaines de milliers d'hommes se sont étripés, la rage au cœur – pour la dignité, pour la cessation de toutes les guerres.

    Je refuse d'envisager un seul instant que Péguy soit mort “pour rien”. La guerre Quatorze a servi éternellement, dans l'absolu. Même si personne n'a jamais su pourquoi au juste elle a éclaté. Et la guerre suivante, on ne l'a pas faite. On ne l'a pas bien faite en 40. On n'a plus voulu la POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 45

     

     

     

     

     

    faire. « Je préfère être un Allemand vivant qu'un Français mort ». Giraudoux. Total, Oradour - raccourci sacrilège. Forcément sacrilège. Les Poilus ? ils avaient la conviction d'incarner la Civilisation, la Culture et la Foi. Et s'il y a jamais eu un seul instant de notre histoire où le sens de ces mots ait jamais autant été méprisé, bafoué et traîné dans la boue, c'est peut-être bien, Occupation mise à part, celui que nous sommes en train de vivre. Car Justice implique Guerre. Qui dit Justice dit Guerre. Dit rébellion. Révolte, Révolution. D'après Péguy. Il y a de l'Antique, il y a de l'Antigone, du Gavroche, chez Péguy.

    De nos jours, on préfère négocier, finasser, toujours finasser. L'ennui, c'est que ceux d'en face ont gardé leurs armes. C'est bien fâcheux. C'est bien embêtant. Le Méchant refuse de négocier. Après avoir épuisé tout son stock de mauvaise foi, il sort son stock d'obus. Ceux qu'on lui a vendus. Alors on leur fait à chacun son procès : « Eh toi là-bas, tu as massacré des Français. Oh mais c'est pas bien du tout. On va te traîner au tribunal. Méchant. Panpan tutu..  Eh, toi là-bas, ...» Le négociateur et le jugeaillon se gavent de honte sauce munichoise. La Déclaration des Droits de l'Homme, dit Péguy, n'est pas précisément une déclaration de paix universelle. C'est très précisément là que réside, que gît notre contradiction contemporaine. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée (Matthieu 6, 34-36). Fallait-il négocier avec Hitler ; pinailler sur le nombre des camps et des Juifs à exterminer.

    En laisser déporter 14 325 par exemple pour en sauver trois ou quatre ; ou le contraire. Mais ça ne se passe pas comme ça. On aimerait bien que l'honneur ne se négocie pas. Est-ce que vous vous figurez par hasard que qui que ce soit possède une ébauche de solution. Vertige : tout notre raisonnement menace de se réduire au sentiment. Pascal - qui ajoute il est vrai que “la fantaisie est semblable et contraire au sentiment, de sorte qu'on ne peut distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie, l'autre que sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle”, etc. Que faire, Docteur. Bien sûr que j'ai peur. Bien sûr que j'enverrais les autres se faire casser la pipe à ma place.

    De plus en plus en vieillissant. Mais combien j'admire, lâchement, ceux qui n'ont pas eu peur. Non pas parce que “c'étaient des hommes”, mais parce qu'ils osaient représenter, qu'ils assumaient la définition même de la nature humaine, qui est le conflit. Ce qui ne veut pas dire que plus je fais la guerre plus je suis un homme. Enfin si. Enfin non. Ceux qui barbouillent au minium POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 46

     

     

     

     

    Morts pour la peau” ou “Morts pour rien” sur les monuments aux morts, s'imaginant rendre justice aux morts”, les insultent en réalité, les retuent et les souillent, en ce qu'ils incarnent l'Homme. Je n'ai pas de solution.

     

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    De nos jours, des bataillons de cabris vont bêlant «  les valeurs de l'Europe, les valeurs de l'Europe !» - et je leur demande moi, à tous ces satanés bêleurs, s'il faut vraiment, au nom des valeurs paraît-il de l'Europe, que l'Europe tende le cou et CRÈVE. Nous n'avons pas de solution.

    “Un massacreur de génie, Monsieur de Moltke, écrit Maupassant, a répondu un jour, aux délégués de la paix, les étranges paroles que voici: “La guerre est sainte, d'institution divine ; c'est une des lois sacrées du monde : elle entretient chez les hommes tous les grands, les nobles sentiments : l'honneur, le désintéressement, la vertu, le courage, et les empêche en un mot de tomber dans le plus hideux matérialisme.” Et Maupassant de poursuivre : “Nous l'avons vue, la guerre. Nous avons vu les hommes, redevenus des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade, par ostentation. Alors que le droit n'existe plus, que la loi est morte, que toute notion de juste disparaît, nous avons vu fusiller des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu'ils avaient peur. Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu mitrailler par plaisir des vaches couchées dans un champ, sans aucune raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire.

    Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme.”

    Vous voyez bien que ne nous ne sommes pas de dangereux bellicistes, nous autres de l'Est (ou d'ailleurs) – mais c'est à nous, en premier lieu (justement), qu'il échoit, qu'il appartient de graver les héros sur les monuments. Les Anciens Combattants, écrit je crois Jules Romains, ne pouvaient supporter d'entendre parler de la guerre – Tais-toi. Tu n'y étais pas. Tu n'as pas le droit d'en parler – non plus qu'ils ne pouvaient s'empêcher d'en parler. Les deux. A la fois. C'est dans la mort reçue. Dans la mort échangée - non pas évacuée - que se trouve la plus épouvantable mais la plus efficace concélébration, entre ennemis, entre amants, de la mort, de la haine et de l'amour que l'homme porte à l'homme. La Condition Humaine de Malraux s'inaugure par l'intromission atrocement charnelle d'une lame de poignard. Pendant la Guerre Quatorze, on ne verra pas l'assassin. Ou lui plongeait aussi bien (rarement) sa baïonnette dans le corps - sans volupté, mais qui POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 47

     

     

     

     

    peut le dire ? Ici se condensent, s'affrontent de façon vertigineuse deux idéologies, deux relents idéologiques plus exactement, deux hésitations aussi étrangères l'une à l'autre que deux ordres pascaliens, aussi imperméables que deux castes ; ici se révèle quelque chose d'enfoui depuis les gladiateurs étrusques; quelque chose que les moutons raffinés ne peuvent plus concevoir, à notre époque où même les curés osent déclamer en chaire (déjà pourtant à Limoges en juin 44...) que la souffrance humaine est désormais devenue intolérable, vidant ainsi d'ailleurs la religion chrétienne de toute essence et justification.

    Nous savons tous à présent, oui, que la guerre est mauvaise, que la souffrance est mauvaise – cela vous apprendra, lieutenant Péguy, et tous les autres, à glorifier le fait d'armes, l'épopée, après Victor Hugo, après Balzac, après Musset - imaginez, à un siècle de distance, que Napoléon soit mort en 1921, et figurez-vous le retentissement qu'il aurait encore - ils ne savaient donc pas, ces combattants, ces braves gens (“Les braves gens !” s'exclamait Guillaume devant la charge des cuirassiers de Reichshoffen en 70 – personne en 14 ne savait, ne voulait savoir, que tel serait le destin des Pantalons rouges de 14 : être pris pour des cibles, pour des cons.

    ...Ce grand sursaut de 1914, des compagnies entières envoyées au massacre contre des balles, vous avez bien lu, à même des projectiles dont on ne voyait pas même les expéditeurs - charge héroïque, charge criminelle - contre une mitraille propulsée à 1000 kmh.

    X

     

    Voilà où mène l'exaltation de la bravoure, des Soldats de l'An II

    ...Contre toute l'Europe avec ses capitaines,
    Avec ses fantassins couvrant au loin les plaines,
    Avec ses cavaliers,
    Tout entière debout comme une hydre vivante,
    Ils chantaient, ils allaient, l'âme sans épouvante
    Et les pieds sans souliers !

    - aux Grognards de la garde - bravoure à la fois impériale et révolutionnaire ; voilà où mène la croyance qu'il faut de temps en temps que la Terre saigne (“La Terre est une femme, les guerres sont sesrègles », Comme disait Staline aux gars du Klu Klux Klan...
    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 48

     

     

     

     

    (Herbert Pagani, même s'il mélange un peu les genres); que le peuple, “la race” disait-on, se soulève et saigne pour une prétendue grande cause. De Waterloo, où les chevaux s'entravaient dans leurs entrailles, à Solférino où les hommes gueulaient au fond des fossés jusqu'à leur dernier sang. Que s'est-il donc passé, Monsieur Péguy ? quelles furent les causes profondes, névrotiques, de la Guerre 14 ? Car celle-là à coup sûr, Celle que j'préfère, fut engagée sur un coup de prurit. Autant nous avons eu raison de combattre Hitler (bien que les pacifistes extrêmes, un Marcel Martinet, un Jean Giono, en aient douté) – nous n'en avions aucune, autre que fantasmatique, de nous battre en 14 - sinon cette tension aiguë de la menace et de la peur, à décharger d'urgence - atroce orgasme éventreur de l'Europe.

    Flaubert déjà ne dit rien d'autre en 70 : on se bat sans raison, parce que ça gratte. Thème repris par Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu (1935) : une démangeaison fratricide, entre gens qui se ressemblent trop. Nous sommes devenus, voyez-vous, si raisonnables. Nous croyons que les frères sont faits pour s'aimer – vous n'aurez pas ma haine. Nous ne voulons plus tacher nos bermudas, mourir pour rien, nous ne voulons plus mourir du tout. Nous refusons d'être mortels. "Ne me parle pas de ne pas mourir tant qu'il n'y aura pas un légume immortel. Devenir immortel, c'est trahir, pour un humain" (Amphitryon) - nous ne voulons plus être des hommes. Au moindre froissement de bottes, pacifistes et jauressistes crient tous en chœur : “Négocions ! Négocions !” - la vie (la survie) serait donc le bien suprême ? - rester vivant est-il devenu le seul et unique devoir du croyant ? “Il ne nous reste plus”, disait Philippe Noiret, “que le courage d'être lâche”.

    Mais il nous est à nous tous, en revanche, rigoureusement et à tout jamais interdit de jeter l'opprobre ou le dédain sur ceux qui ont fait la guerre, de revisiter le passé, de révisionner le passé (nous aimerions savoir ce qu'il aurait pensé, Péguy, d'Israël, des Arabes, des Tchétchènes, de tout ça – c'est idiot, n'est-ce pas ? ) - je n'exalte pas la guerre. Je place, je replace ces hommes au-dessus des plus grands martyrs de toutes les Fois, même, et je dirais surtout, s'ils sont morts le ventre bourré d'eau-de-vie en gueulant des obscénités. Ces lieux où tant d'hommes ont donné la mort à tant d'hommes et vaillamment reçue participent d'une horreur reptilienne et sacrée. Mais par un de ces balancements exaspérants qui font qu'il n'y a jamais moyen d'avoir une opinion franche et sans mélange, il nous faut ajouter ceci : nos héros étaient souvent féroces autant que ceux d'en face. 

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 49

     

     

     

     

    Cessons de les imaginer comme nous les aurions aimés. Nos braves bêlards, croyant sans doute que les conscrits de 14, de 15 et même de 18, ne marchaient au combat qu' à coups de pieds dans le cul, se trompent. Autant que ceux, les mêmes peut-être, qui fantasment sur les cathédrales bâties “à coups de triques” par des populations d'esclaves, ce qui est faux.

    X

     

    Tous tellement sûrs d'eux, les intellectuels. Péguy voulut fonder un "parti intellectuel" en pleine affaire Dreyfus. Le drame est qu'aujourd'hui ce sont les journalistes qui se sont arrogé ce titre. Or ils ne sont pas du même ordre au sens pascalien du terme - ils souillent la littérature et la pensée, toutes exceptions confirmant la règle.

    Deutschland

    Dans l'Est, rien de plus ordinaire que d'apprendre l'allemand ; à Mézières donc, les garçons possédaient ou croyaient posséder un solide bagage de trois ans d'études. Mon père Noubrozi, le nouveau, dut rattraper son retard. Il suivit du fond de la classe, notant tout ce qu'il pouvait. On l'interrogea, les autres se récrièrent :"Pas lui, pas lui !... Il est nul !" Le prof s'obstina. Noubrozi répondit, gagna la tête du classement et s'y maintint. Ses condisciples lui passèrent la bite au cirage. Puis il assura toute la correspondance allemande et féminine de ces messieurs.

    Les Allemands, les vrais, sont venus plus tard. Mon père les reçut chez lui : des gens comme les autres, qui voulaient l'unité de l'Europe ; qu'il avait vus, avec le tremblement jouissif des couards, entrer à Bruxelles au pas de l'oie, "la botte à hauteur d'omoplate, mon vieux, à hauteur d'omoplates !" - "J'ai vu arriver les Allemands à Paris ! J'étais au métro Temple. J'ai vu les Allemands défiler en rangs, et j'ai vu la totalité des Français applaudir des deux mains. Ils étaient au moins sur cinq, six rangs. Les trottoirs étaient noirs de monde. Tout le monde applaudissait les Allemands !” “Paroles d'étoiles”, éd. Librio.

    Pendant la guerre j'aurais crevé de trouille, je me serais fait passer pour fou jusqu'à crever de faim à l'asile (L'Extermination douce, Bord de l'eau) - Noubrozi préféra obéir. Il fut Secrétaire de Mairie à Essises. Il l'était quand les Boches sont arrivés. Il le resta. Et mon couillon de père de compléter les formulaires : "vaches, .....tant ; lapins, .....tant ». Et le fils P. qui ne s'est pas présenté au S.T.O. - Service du Travail Obligatoire – on n'en revenait pas toujours vivant - POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 50

     

     

     

    Pourquoi n'avez-vous pas démissionné ? - J'aurais dû. (Céline à Meudon, en 52, petite voix de poulie rouillée : "Je me suis trompé...")

     

    Deutschland, Fortsetzung (suite)

    ...L'officier boche apportait par les oreilles le lapin réquisitionné, et mes parents se régalaient à l'œil, le genre de lapin qui te fait condamner à mort par les comment déjà ? "Tribunaux des FFI" ; Noubrozi venait juste d'écouter Radio-Londres ; l'officier posait la main sur le poste encore chaud et regardait l'aiguille : "Ach... London !" Il aurait pu faire fusiller mon père ; que les Allemands étaient gentils ! korrekt ! ...Qu'il était brave mon papa de balayer les merdes fraîches des Vaillants Patriotes sur les tombes allemandes de 14-18 ! "Un jour à cause de vous on se fera tous fusiller !” Noubrozi fut condamné à mort pour « intelligence » (avec l'ennemi, avec l'ennemi…), puis tiré de là par les Américains.

    À Carcassonne ils n'ont pas fait tant de façons : tout les collabos fusillés sur la place, parmi les glapissements de la populace. Les Ricains n'ont jamais mis les pieds à Carcassonne. Je suis devenu moi aussi premier de la classe. Avec mon béret de chauve, comme papa, béret droit, de résistant, trop tard. Le racisme ? "Une erreur". Fin de digression. Et Péguy ? (“la guerre : un morceau qui ne passe pas”).

     

    LORRAINE

     

    Le deux novembre 1895, Jour des Morts, Péguy visita Domremy et Vaucouleurs. Je fus jadis enthousiasmé à la lecture de La Colline Inspirée de Barrès. Le Culte du Moi en revanche - que de fadeurs, que de flatulences ! - voulant tutoyer l'Éternité, vautré dans le moisi. Joseph de Pesquidoux, autre vaste oublié, Gascon. Mes trois jours à 16 ans au bord de la Meuse - m'auront suffi à mesurer le racisme lorrain - "on ne sait jamais avec ces gens-là" – leur criminelle sottise : ma cousine violée dans le foin, ce fut son père qui fut ostracisé. À Lacroix-sur-Meuse. Quand on a une fille, on la tient". C'est pourquoi me laissent désespérément froids tous les enracinements, tous les “Blut und Boden” (“Sang et Sol”), jusqu'aux "Adieux de Jehanne à la Meuse", malgré ses envoûtantes finales endormeuses, avant de prendre la route du bûcher.

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 51

     

     

     

     

    Les adieux à la Meuse (suite)

    "Adieu , Meuse endormeuse et douce à mon enfance...

    O Meuse inépuisable et que j'avais aimée...

    Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine...

    O Meuse inaltérable, ô Meuse que j'aimais..." -

    sont un digne parallèle des plus pures lamentations de jeunes filles sacrifiées, Iphigénie, Antigone fille maudite d'Édipe (je tiens à cette orthographe), tant il est vrai que par l'inépuisable approfondissement du terroir l'Autochtone parvient, par cette "racination", à l'Universel. (une classe de Viennois, sollicitée, s'abstint hautainement de tout commentaire - jusqu'à ce que j'eusse rencontré, plusieurs années plus tard, le substantif "Möse", prononcez "Meuse", désignant le sexe féminin – ni grivois, ni médical, tout simplement le nom que porte en allemand le sexe de la femme. Impossible en français d'exprimer cela sans rictus. Il existe un mot allemand, qui permet d'appeler le corps par son nom.

    ... Péguy fut sédentaire. Il ne sortit jamais, que je sache, de France – n'allant jamais plus loin qu'Orange, une seule fois, pour entendre de l'Eschyle (et à Sanary, je crois) - c'est ainsi que tous les lieux de Péguy peuvent s'interchanger ("Orléans, qui êtes au pays de Loire"; Domrémy, la Meuse, Notre-Dame de Paris, Chartres et la Beauce, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme)) - tous les lieux chez Péguy renvoient à la terre, à Jehanne, à la France, à l'amour terrien - “la partie pour le tout”, ce qu'on appelle donc une synecdoque (“Figure de rhétorique consistant à prendre le plus pour le moins, la matière pour l'objet, l'espèce pour le genre, la partie pour le tout, le singulier pour le pluriel... ou inversement - “les mortels” pour “les hommes”, “un fer” pour “une épée”, “une voile” pour “un navire”.)

     

    La « race française »

    est ainsi le fruit millénaire d'une correspondance entre un peuple et une terre irriguée par des siècles de christianisme ; le christianisme est d'abord païen, au sens du latin paganus (paysan) (pèsan) ? Or

    Il faut un jour (justement) quitter la matrice - l'enracinement, le ressassement, le repassage incessant au sein de ces mêmes artères bordelaises ou lorraines, voies de passages et d'obstructions, bords de Meuse ou labyrinthe aquitain – constitue pour moi et bien d'autres le pire POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 52

     

     

     

     

    des étouffements. Rester, demeurer, s'enraciner, c'est un crime. Contre l'esprit. “Péril en la demeure” ne signifie pas “dans la maison”, mais dans le fait de demeurer. Ceux qui demeurent, sur place, bourrés de leur propre glèbe, jusqu'à en crever, qu'ils crèvent. Et je suis devenu l'un d'eux. Il n'est pas vrai que l'on choisisse les situations où l'on s'est empêtré. Où l'on s'est trouvé empêtré. Ce "choix" dont les philosophes à deux balles veulent nous crucifier implique, par définition, adhésion, réflexion et conscience. Sincérité, joie, élan. On ne choisit pas par défaut. On ne choisit pas par inertie.

    On ne choisit pas “faute de mieux”. Je n'ai pas choisi. N'en déplaise à Sartre et aux comportementalistes de mes fesses. Je me revois errer jadis le long de ces mêmes rues, parmi ces foules de moi-mêmes compressés à n'y pouvoir couler , comme des flots de lave morte dans tous les quartiers de cette ville – n'a-t-il donc servi à rien d'avoir vécu, vieilli, mûri, d'avoir, dit-on, "évolué" ? J'ai rué une fois, une seule petite fois, dans les brancards, je me suis exilé, je nous ai exilés, nous sommes à présent revenus pour toujours, pour le toujours de nos jours terrestres, quoique les morts parfois soient enterrés en position fétale (je tiens à cette orthographe, certains ignares se mettant à prononcer "feûtale") - mais cela ne console point, ne nous consolera jamais.

    PÉGUY PAYSAN, suite

    Péguy n'a pas connu la méchanceté paysanne. Péguy parle paysan. Quel écrivain, à présent, est paysan ? ou bien se prétend tel ; il vous fait de la mauvaise littérature, de la mauvaise poésie (Bazin, L'Eglise verte), “les champs, les prés, les p'tits oiseaux, les fleurs”), de la poésie de déjà-vu, de toujours vu. J'habitais de tout petits villages, mon père l'Instite était là justement pour sortir les ploucs de leur plouquerie, pour les débouser, s'en sortir, devenir salariés. Péguy avait laissé choir derrière lui la paysannerie, mais dans une même lignée, une même rupture qui reste continuité, fidélité : Paris – et le regard vers ce qu'on a quitté, depuis l'endroit où l'on est parvenu.

    Péguy, pénétré de rédemption collective dès son jeune âge, collecte des fonds pour soutenir les grèves des sublimes travailleurs jusque dans la cour de l'E.N.S. Rue d'Ulm (et non pas rue d'U.L.M. - authentique...) Et je me souviens moi (quel contraste !) de la façon dont les ivrognes du Soissonnais, qui avaient bu pour se donner du cœur, sont montés à l'étage pour dire Allez Monsieur C. on est venu boire un coup avec vous, tous complètement ronds et en dimanche, se POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 53

     

     

     

     

    bousculant sur le palier, et mon père et ma mère, puritains en diable, refusant avec des mines pincées, “on ne va tout de même pas se mêler à tous ces poivrots”, et c'est vrai qu'ils étaient complètement bourrés, le maire et l'adjoint en tête, et ils sont repartis fêter ça entre eux, au bistrot, l'arrivée du nouvel instituteur, qu'est ben fier, qui veut pas se soûler avec nous, et de ce jour-là ils ne l'ont pas aimé. Moi je n'y voyais pas malice, je ne voyais que des gens sympas, à qui mes parents me disaient qu'il ne fallait plus parler, qui m'empêchaient d'aller chez eux, "tu n'iras plus chez ces gens-là”.

    Il n'y a pas de mots au Sahara pour désigner “le désert”, “on appelle ça le pays”, pour moi les paysans c'étaient “des gens”. Péguy, lui, n'a jamais renié ses origines. Mais en parlant de son instituteur, qui l'a introduit au lycée : SANS CET HOMME-LÀ, J'ÉTAIS PERDU.

     

    Griefs. Suite.

    Péguy : combat noble et clair. Noubrozi se débat dans la boue. Il met ses mains dans le cambouis. Péguy n’a jamais connu la tourbe des Parents d'Élèves. Il reste dans les hauteurs, Péguy. Avec les Normaliens. Avec les Intellectuels (vrais ou faux) de Paris. Il connaît les foules « pour ce qu’elles sont, flottantes, lâches, faibles, capables de tout, hors le bien » (Débats parlementaires) - malgré le beau Triomphe de la République, où la foule a scandé "Vive Dreyfus", "Vive Zola", et chanté L'Internationale. Il plane. Mais de son œil d’aigle, il voit tout, jusqu'à la misère des instituteurs de campagne. LE PEUPLE. Parlons-en. Péguy finit par habiter Lozère, en banlieue parisienne. Avoir su qu'on ne se remettrait jamais de ses ancêtres paysans. Un arrière-grand-père vigneron - Péguy souffrit de son allure “peuple”.

    Péguy n'est jamais revenu à la terre de ses ancêtres. Il n'y a plus effectué ensuite que de brefs séjours. Plus je lis Péguy, plus il me semble accumuler malentendus et contresens : voici que nous lui reprochons d'avoir été en quelque sorte traître à sa classe, de n'être pas resté à sa place, de ruser, de mentir. Il n'aimait guère ceux qui renient leurs origines : les ouvriers qui veulent le confort des bourgeois, les catholiques mondains comme Laudet, qui veulent en remontrer aux vrais croyants, les riches qui veulent jouer aux pauvres – mais entendons-nous bien : s'il a quitté sa classe sociale et ses pesanteurs, et ses inflexibles prédestinations, il ne les a jamais reniées, il n'en a jamais eu honte – dans Pierre, commencement d'une vie bourgeoise (inachevé donc inédit de son vivant) Péguy s'est pourtant gaussé de cet arrivisme des pauvres, qui pensaient que l'obéissance et les POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 54

     

     

     

     

    diplômes pourraient mener ce petit garçon à de grandes destinées chez ceux de la Haute ? Au salut social ? - mais il n'a jamais dit que je sache qu'il fallût rester attaché à la glèbe. Il n'a jamais dit que le socialisme contredisait le désir de s'élever, l'émulation, l'élitisme. En vérité mortifions-nous, car nous ignorons tout du Peuple

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    Socialisme et rédemption : Jeanne d'Arc

    Rien de plus facile à présent que de trouver le point d'articulation entre socialisme, religion, et mystique. Jeanne d'Arc a lutté "pour l'établissement de la République socialiste universelle". Selon lui. Jeanne d'Arc fut un instrument aux mains de Yolande d'Anjou, belle-mère de Charles VII, qui voulut restaurer le panache royal ; ne pas oublier que ce fameux sire de Baudricourt, à Vaucouleurs, qui plaça une escorte sous les « ordres » de Jeanne, était une des connaissances de Yolande. Quant à la fameuse scène où Jeanne a reconnu le roi sous son déguisement, elle fut soigneusement et plusieurs fois répétée. Il serait temps que tout le monde le sache une bonne fois pour toutes. Pauvre Péguy.

    Reportons-nous pourtant à « cet enfant de treize ans, qui, serrant les lèvres, portait l'abîme chrétien sur l'impériale ensoleillée... Facile de sourire... Honte sur moi si plus tard, quand j'aurai quarante ans, soixante ans, je jette un regard d'ironie indulgente sur un visage de treize ans habité par une douleur inconnue" (Jules Romains, Les Hommes de Bonne Volonté t. IV) "Ô mon Dieu dit Jeanne, qui n'atteindra pas vingt ans, j'ai pitié de notre vie humaine où ceux que nous aimons sont à jamais absents." Charles P. se déchire au plus profond, au plus douloureux de soi-même par la grande douleur de Jeanne, qui voulait sauver tous, le monde entier, "mieux que Jésus-Christ".

    Et ce point d'articulation, c'est dans Toujours de la grippe que nous le trouvons : "Ne consentira jamais à [l'idée de l'Enfer] quiconque a reçu en partage ou s'est donné un sens profond et sincère du collectivisme. Ne consentira pas tout citoyen qui aura la simple solidarité. Comme nous sommes solidaires des « damnés de la terre », des « forçats de la faim."

    Et plus bas :

    "Nous n'admettrons pas qu'il y ait des hommes qui soient traités inhumainement. Nous n'admettrons pas qu'il y ait des citoyens traités inciviquement. Nous n'admettrons pas qu'il y ait des POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 55

     

     

     

     

    hommes qui soient repoussés du seuil d'aucune cité." "La seule matière proposée au courage collectif dans la cité harmonieuse est la vie intérieure et le travail désintéressé" - telle est l'agrafe, le crochet précis qui permit à Charles Péguy, dès son jeune âge, de dénouer son écheveau. D'abord en tant que socialiste. Mais "tandis que le député de Carmaux tente d’accommoder le marxisme avec la tradition républicaine, Péguy entend rester fidèle à un socialisme de tradition française, mélange de courants utopistes et des principes mutualistes d'un Proudhon ou d'un Leroux" (Samuel Bartholin, La dernière guerre de Charles Péguy)

    Notons ici le rejet par Péguy de la lutte des classes : pour lui, toute lutte, toute guerre, implique un vainqueur et un vaincu, relève donc de la pensée et de la pratique bourgeoises. L'étude seule et la culture peuvent parvenir à la révolution, sans violence. Voilà pourquoi tous ont rejeté Péguy.

    De la démocratie, ou de la Rédemption

     

    TOUT LE MONDE A LE DROIT D'ÊTRE SAUVÉ : "Je m'attaquerai donc à la foi chrétienne. Ce qui nous est le plus étranger en elle, et je dirai le mot, ce qui nous est le plus odieux, ce qui est barbare, ce à quoi nous ne consentirons jamais, ce qui a hanté les chrétiens les meilleurs, ce pour quoi les chrétiens les meilleurs se sont évadés, ou silencieusement détournés, mon maître, c'est cela : cette étrange combinaison de la vie et de la mort que nous nommons la damnation, cet étrange renforcement de la présence par l'absence et renforcement de tout par l'éternité. Ne consentira jamais à cela tout homme qui a reçu en partage, ou qui s'est donné l'humanité". (Toujours de la grippe) - c'est là tout le "Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc", "Mon Dieu comment se fait-il que vous puissiez dans votre infinie Miséricorde condamner vos créatures à la damnation éternelle."

    Ne fût-ce qu'à la mort même...

    Nous réclamons la fondation d'un ordre monastique dont la vocation serait de remédier à tous les péchés, à tous les torts et tous les massacres qui se sont perpétrés et perpétués par les siècles des siècles. Ses adeptes deviendraient fous.

     

    . X

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 56

     

     

     

     

    PEGUY ET LE SOCIALISME, suite

     

    La mission du socialisme

     

    « Chez lui, la vision ne s’embarrasse guère de conditions historiques et autre rapports de production, et mise avant tout sur la réforme morale et les liens coopératifs » (Samuel Bartholin?)

    ... « La cité harmonieuse a pour citoyens tous les vivants qui sont des âmes, tous les vivants animés, parce qu'il n'est pas harmonieux, parce qu'il ne convient pas qu'il y ait des âmes qui soient étrangères, parce qu'il ne convient pas qu'il y ait des vivants animés qui soient des étrangers. (Péguy, Marcel) (nous avons failli nous corriger, parce qu'il y avait des répétitions ; puis nous nous sommes aperçus que c'était du Péguy, dans le texte ; nous n'avons donc pas voulu « corriger » Péguy…) Pour les mal-comprenants (1), précisons : "étrangers à la cité", qui accepte les étrangers, et les dissout dans l'amour et l'harmonie qui la constituent. La cité socialiste d'avant la scission de Tours, d'avant la Grande guerre : c'est très exactement une rédemption, grâce aux pauvres et immenses moyens humains. Le christianisme prendra chez Péguy le relais, ne fera qu'approfondir le relais.

     

    1. a) double hérésie du socialisme

    Ce serait

    1°) le trop d'incarnation, traduit par un anticléricalisme desséchant, un antispiritualisme suffocant. "Par le péché de l'homme la mystique est devenue politique." "La même action, qui était légitime, devient illégitime". Il ne faut plus que l'on puisse s'exclamer devant de beaux immeubles, comme je l'ai entendu en 1967 : "Regarde moi ces concessions à l'esthétisme bourgeois, au lieu de faire de beaux toits ils auraient pu construire trois étages en plus" – connards.

    Mais aussi

    2°) l'insuffisance d'incarnation, ce qui revient au même.

    ...Ni excès d'idéalisme, ni excès d'incarnation, qui est guerrier, qui est anticlérical - ni trop homme, ni trop Dieu ; les Byzantins (bites en zinc ? pardon…) qui se battaient dans les rues de Constantinople pour des motifs que nous jugeons, nous autres, ah ! si futiles ! si ridicules !

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 57

     

     

     

    s'étripaient pour l'essentiel – justement : Christ est-il vraiment Fils de Dieu ? ...d'où : b) l'affaire Jaurès - « l'affaire Jaurès » - un socialo, Péguy, contre les socialo(s?) - tel Mauriac (plus tard), un chrétien contre les chrétiens. Péguy n'a jamais voté. Péguy n'a jamais fait baptiser ses enfants. Jaurès, lui, ou Lincoln (votants achetés, pour abolir l'esclavage…) sont des tacticiens. Jaurès eût viré doctrinaire. Jaurès eût proposé, puis imposé, par (horrible !) exemple - un art socialiste, cher à Khroutchev (plus tard), lequel se gaussait de ces prétendus nouveaux artistes, qui « représentent les sapins avec la cime en bas et les racines en l'air". Nous ne savons pas ce que c'est que “l'art socialiste”. Nous n'avons, nous ne voulons avoir aucune idée de ce que ça peut bien vouloir être. "Des jeunes gens" - c'est Jaurès qui s'exprime - "littérateurs, artistes, m'ont demandé de vous dire ce soir ce que, pour nous, dans notre conception socialiste, représente l'idée de l'art" - et Péguy (« Brève réponse à Jaurès") : "Je m'arrête aussitôt, et je proteste contre ces jeunes gens, et contre celui qui les a bien accueillis. Ces mots : ce que, pour nous, dans notre conception socialiste, représente l'idée de l'art, n'ont pour moi aucun sens. Ou bien s'ils avaient un sens ils donneraient à penser que nous avons, comme socialistes, une représentation particulière de l'art. (Baudelaire lui-même traitait d'infamie la notion même de « progrès » dans l'art...)

    "Au lieu que nous avons une idée de l'art uniquement parce que nous sommes des hommes - et d'ailleurs nous préparons la révolution sociale afin que l'art apparaisse - libre - à la connaissance des hommes." Et sentez bien la différence, Messieurs les Assimilateurs rapides, malgré votre analyse à deux balles où Péguy pressent déjà ce que sera l’oppression soviétique, l’oppression culturelle prétendument socialiste - « je me représente encore », dit Péguy ( “Un essai de monopole “) « 

    un spectacle beaucoup plus grandiose; nous aurons, quelque premier mai, la fête de la Fédération de la grande révolution jaurésiste ; on célébrera, on commémorera la disparition des anciens abus ; on fêtera la suppression des anciennes iniquités ; on réunira au Champ-de-Mars, avec l’assentiment du Matin, les cinq millions d’enfants des écoles de France, garçons et filles ; cinquante mille instituteurs, cinquante mille officiers officiers de défense républicaine les aligneront et leur feront faire un immense par file à gauche, aux accents de l’Internationale ; ce sera l’Apothéose de la Délation. »

    Le parti eût imposé à tous la même discipline. Il eût été interdit d'exprimer une opposition aux résolutions votées par le parti. Voire d'exprimer son opinion en d'autres termes que la

    langue de buis du parti. Ce qui arriva très vite. Autre chose, ou la même chose : qu'est-ce que ces POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 58

     

     

     

     

    gouvernants qui veulent imposer à tout un pays la vulgate dite laïque ? ...Depuis quand les instituteurs devraient-ils, de Paris à Madagascar (où l'on ferme les écoles religieuses pour obliger les élèves à rejoindre l'École d'État) – se faire propagandistes ? Il ne faut pas que l'instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu¦il y soit le représentant de l'humanité (...) Il doit assurer la représentation de la culture. C'est pour cela qu'il ne peut pas assumer la représentation de la politique, parce qu'il ne peut pas cumuler les deux représentations. (De Jean Coste). Et ce que Péguy rejette par-dessus tout, c'est le corps doctrinal, dogmatique, de toute propagande : « méfiance instinctive, quasi anarchisante, avec le pouvoir et la politique –dont les noces avec le socialisme sont susceptibles selon lui de conduire à des postures démagogiques, et notamment à la pire d'entre elles, la «démagogie intellectuelle»- merci, décidément, Bartholin.

    ...Cela se termine toujours par le massacre, par les « propagandisés », des « impropagandisables »… Sombre prescience ! ou simplement souvenir, car tout se répète, des trop fameux excès de la Révolution, laquelle était alors aussi proche, chronologiquement, ne l'oublions pas, que pour nous par exemple la Guerre 14 (mais réduire la Révolution à Robespierre et Robespierre à la Terreur est aussi… de l'infamie).

     

    Péguy ne remplaça pas davantage le dogme « socialiste » par le dogme « chrétien » ; il sentait même – là aussi – le soufre. Et certes, en contrepartie, dit le diable, certains religieux obtus (pléonasme ?) tentent de faire enseigner que la terre est plate, ou que les théories de Darwin (de Freud, ça vient…) ne sont, justement, que des théories... (Je suis encore en retard d'une guerre, d'un combat...). Et c'est pourquoi (« c'est la raison pour laquelle, ânonnent les ânonnants), 2014 n'aura pas tellement vu de célébrations de Péguy (livres, films, rétrospectives) – Dieu sait qu’il y aurait eu bien des choses à commémorer, en cette année, l'écroulement, par exemple, de la civilisation (« C'est en 14 que tout s'est mis à déconner », Céline, de mémoire) – mais bel et bien de Jaurès, dans les méthodes ou dans les tentations duquel ce geignard de Péguy entrevoyait, sans s’imaginer un seul instant devoir prophétiser, tout le totalitarisme soviétique, jusques et y compris les parades grandioses, terribles et imbéciles des enfants des écoles acclamant le Petit Père des Peuples.

    Nous entendons d'ici certains sectaires me reprochant de faire du sous-Bernard-Henry Lévy, « ce qui n’est pas peu dire », ajouteront-ils – eh bien, tant mieux – d'ailleurs BHL ne l'aime pas non plus, Péguy :  « Le malheur étant que, emportés par leur rage, entraînés par cette haine pour POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 59

     

     

     

     

    leurs anciens camarades de lutte devenus maîtres du pays, ils se laissent aller à parler comme leurs ennemis d’hier, Maurice Barrès en tête. « À bas la démocratie ! dit maintenant Péguy. A bas le suffrage universel ! Vive l’énergie nationale ! Vive l’instinct de la race ! Vive le tambour français ! Vive les canons français, fins et maigres comme des adolescents français ! Vive la guerre qui est devenue l’espérance de tous les vrais Français ! Pauvre Péguy, pauvre lieutenant Péguy qui y part, en effet, à la guerre, comme Apollinaire, la fleur au fusil, persuadé – c’est toujours lui qui parle – que « la première gloire est vraiment la gloire de la guerre ».  Dixit Bernard-Henri Lévy.

    Tandis que Péguy se verra, horreur, célébré par tous les descendants de lepénistes (on aura oublié (j'ose espérer) Le Pen), les grenouilles de bénitiers, intégristes et inquisitrices de tout poil, ô paradoxe, ô insulte suprême envers ce chantre de l’indépendance suprême, encore ce mot de chantre est-il suspect, le condamneront. Le peuple aime les simplifications, Péguy le savait : la Droite encensera Péguy, la Gauche Jaurès, et tous les contresens de se répercuter à l’infini. Dans Jaurès donc, en filigrane, déjà Lénine. Dans Péguy, l'honnête homme, celui qui mourra – pour de bon. Jaurès en effet incarne bel et bien l'homme de l'avenir, défilant derrière les drapeaux rouges. “Je te prédis des choses étonnantes. Nous verrons peut-être le rétablissement des sacrifices humains. Nous verrons les penseurs envoyés au bûcher ou à la chaise électrique, pour avoir professé des hérésies. Nous verrons des procès de sorcellerie et la persécution des Juifs comme au moyen âge. Nous verrons des foules hurler d'amour au passage d'un despote et des fils d'électeurs socialistes [“c'est moi qui souligne”] se rouler à terre en criant : Ecrase-nous, dieu vivant !” Certains estimeront que je cite trop longuement Jules Romains, plus tard pacifiste à la Daladier ; que je fais, comme on disait, trop de "personnalités" ; mais à la connaissance de ceux qui accuseraient bientôt Charles P. d'avoir joint ses aboiements à la meute qui finit par assassiner Jaurès, je tiens absolument à porter ceci : "...j'attends pour dire tout ce que je crois avoir à dire sur et contre la politique de Jaurès, la tactique de Jaurès, l'action de Jaurès, la philosophie de Jaurès, la théorie et la pratique de Jaurès, que la ruée odieuse des barbares et des ingrats, des mufles et des envieux, des nationalistes et des antisémites, et des militaristes, des brutes et des rageurs, des ennemis et des faux amis se soit un peu apaisée."

    Mais ce qui est bien plus grave, et suscita mon incrédulité au point de négliger les preuves les plus tangibles, il écrivit hélas dans le Petit Journal du 22 juin 1913 : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès (variante orale POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 60

     

     

     

     

    invérifiable : « Il y a deux choses que nous collerons au mur : l'Avis de mobilisation générale, et Jaurès ») - nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos ». ...Quelle fut donc la faute impardonnable de Jaurès ? d'avoir instrumentalisé, gouvernementalisé, le dreyfusisme. Je pense ici au grotesquement intitulé Parti Révolutionnaire Institutionnalisé” du Mexique (ou au “dadaïsme d'État” régulièrement dénoncé par les artistes). Voyez la déviation, l'hérésie imposée par les dreyfusards de la onzième heure à ceux de la première. Eux, les premiers, estimaient qu'il était déplorable de trahir sa patrie, et défendaient Dreyfus contre cette accusation infamante.

    Voilà qui est logique. Mais aller proclamer, sans que Jaurès y contredise, qu'il n'était, de toutes façons, pas si grave d'être un traître, que les militaires étaient tous d'affreuses ganaches, qu'il ne fallait faire aucun cas de la Patrie, et qu'il n'était pas si mauvais, qu'il convenait même de trahir - (decet, il convient) - pourvu qu'on sacrifiât aux très nobles idéologies antimitaristes, et se permettre « en même temps » de défendre Dreyfus en affirmant qu'il n'avait jamais fait ce qu'il aurait finalement, idéologiquement, déontologiquement, fallu faire, trahir le pays, telle était l'absurdité, le porte-à-faux, le reniement, qui flanquait tout par terre. C'est pourtant cet illogisme, cette trahison pour le coup dialectique, cette ignominie si justifiée pourtant qu'elle fût par l'ignoble attitude des corps armés bourgeois constitués - qu'il eût fallu cautionner, promouvoir ? “ Jeter le bébé avec l'eau du bain” comme on ne disait pas encore à tout bout de champ (das Kind mit dem Bad ausschütten, 1512) ? Péguy en eût hurlé de rage.

    De même en est-il aujourd'hui où il suffit de décréter tel ou tel “raciste”, quoi qu'il ait pu dire par ailleurs, et sans analyse préalable, pour le diaboliser : l'essentiel était, alors, de bouffer du curé, de bouffer du militaire. Et si tout le monde chante Pourquoi ont-ils tué Jaurès, c'est de façon bien plus pertinente à présent qu'il conviendrait de se poser la question : Pourquoi ont-ils tué Péguy ? Pourquoi - « mais voyons, c'est lui qui ne demandait que ça ! » Et voilà pourquoi c'est Péguy "qui a mauvaise presse", comme disait l'une de mes amies, sans avoir peut-être lu ni l'un, ni l'autre. Impossible également de faire acheter le moindre volume de Péguy à une certaine médiathèque dont je tairai le nom par pitié.

    Nous ignorerons toujours ce qu'il en fût advenu si la générosité de Charles P. ,l'avait emporté ) sur le sectarisme embryonnaire de Jean Jaurès. Et droitiers de tout poil, Péguy mort, d'enrôler dans leur camp le malheureux posthume outrageusement, calomnieusement ballotté dans

    la même charretée de revanchards (Léon Daudet ; « Tuez Jaurès ») qui livrèrent Jaurès aux balles de Villain, le 30 juillet 1914. Mais Jaurès n'était pas le seul : lui aussi, Charles Péguy, s'était renié. Le mécanicien du Paris-Toulouse, en ces temps où la radio n'existait pas, fit halte à chacune des stations, et du haut de son marchepied, cria aux voyageurs Ils ont tué Jaurès. Ce fut la guerre.

     

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    Le grand mystère est de savoir comment l'on est passé de l'union syndicale, de l'union sacrée (ainsi que la prêcha Jaurès dans ce fameux Square du Chapeau Rouge au bas du XIXe arrondissement, désormais si désert, si désuet, si niaisement peuplé de joggers en leurs matutinales mises en jambes) contre la guerre – à l'union sacrée contre le Boche. Péguy n'a jamais cru à cette assimilation naïve, peut-être grandiose et naïve, du syndicalisme français au syndicalisme allemand... Pourtant ce sont bien les Allemands qui déclencheront la révolution Spartakus (Wilhelm Liebknecht – Rosa Luxemburg) réprimée dans le sang par les troupes gouvernementales en 1919… bien plus tard... après la défaite.

     

     

    L'ombre anticipée du baron Sellières

    L'autre grand mystère, chez Péguy cette fois, est cette inénarrable vision, digne du baron Sellières, dont il nous gratifie dans L'Argent. Caricaturons. Il aurait existé un bon vieux temps, où les ouvriers ne se révoltaient pas, tiraient gloire de leur pauvreté si chrétienne, se contentaient de leur dénuement. Ils priaient tous les soirs devant la sainte Vierge avant d'envoyer leurs enfants se coucher – car Dieu sans doute avait pourvu à leur souper. C'est embêtant. Très Cité de la Joie : plus on est de pauvres, plus on est fraternel, moins on a de besoins. C'est beau comme l'Antique. Très épicurien dans le grand sens du terme. Savoir se contenter de peu. Un riche envieux est plus pauvre qu'un pauvre satisfait.

    Il n'y aura plus de misère ouvrière. Le pauvre de Péguy sera celui qui travaille dans l'atelier de Joseph. L'atelier, pas la grande usine. C'est le petit artisan indépendant. La boutique de Monsieur Poujade. Je ne devrais pas dire cela. L'instruction, vous dit-on. La maman de Péguy n'avait pas trop aimé cette révolte de son fils, alors qu'il suffisait de si peu à ce dernier pour se payer

    une belle carrière universitaire, avec tous les honneurs (« ...au pluriel ! au pluriel ! »)

    La fin de l'humanisme, déjà

    Péguy n'admet pas que la défense de Dreyfus implique nécessairement l'attaque systématisée contre toute armée, contre tout clergé, contre tout sacré. Il n'admet pas cette évolution. Il attaque MM Lanson, Brunetière, Langlois, parce qu'ils ont introduit une sorte de ravalement, de ravinement de toutes les valeurs. Au nom de la science, de la méthode scientifique appliquée aux lettres et à la philosophie, tous affairés à se bousculer sur le mât de cocagne des ambitions personnelles, les voici aboutis aux plus franches sottises, à des absurdités à hurler que nous payons encore, Ils déshumanisent, désespèrent l'homme déjà, démontrent, métaphysiquement et pour ainsi dire métascientifiquement, que nous ne sommes (ce que nous n'avons jamais voulu savoir - ce que nous n'avons pas besoin de savoir) que poussières, que mécanismes, sans aucune fissure par où pourrait s'infiltrer par exemple la gloire, pour Corneille, la grâce, pour saint Martin, pour sainte Jeanne d'Arc (“si j'avais démontré que Jeanne d'Arc était une gourgandine, ils m'auraient applaudi”), pour Dieu.

    La science nous ravale au concret. Voilà pourquoi nous nous ruons à présent sur la religion et ses atroces succédanés. Dans la rationalité scientiste, faussement, roidement objective, des universitaires de ces temps-là, passe déjà ce vent décapant qui nous laisse sur notre petit croupion, sur notre sol dénudé, bise suicidaire avant-coureuse de la Première, et pourquoi pas de la Seconde guerre Mondiale. De Renan à la télévision, vertigineuse descente. Péguy refuse cette descente, ce passage à la trappe de tout génie, de toute grâce, de toute faille par où quoi que ce soit de spirituel puisse s'immiscer. Il observe que ses grands blackbouleurs, ceux qui lui ont dédaigneusement dénié, à lui Péguy, la grandeur de Corneille, la sainteté de Jeanne et de Martin, se livrent également à des imperfections, laissant malgré eux se coulisser, malgré tout, le souffle de la vie, de ses erreurs, par les défauts de leurs cuirasses de chitine, jusqu'à en apprécier, malgré tout, cette gloire temporelle qu'ils fustigent si zézaiement chez les autres...

    Ils nient l'imprévisible, le flou, le subjectif, le poétique, le génie, Dieu – tout en ayant recours eux-mêmes à tout ce dont ils nient l'existence même, parvenus, en dépit de la sainte Exactitude. Ils sévirot à grande échelle dans les Ecole supérieure du professorat et de l'éducation (ESPE) ex-IUFM, dans les manuels de français destinés à l'enseignement secondaire : “Désormais (dit le parolier de Guy Bedos) l'enseignement du français est à la littérature ce que la gynécologie

    est à l'érotisme”. Nos Diafoirus sont passés de la sociologie, dont l'analyse a démontré les grossières approximations, à ce qu'ils prennent pour du structuralisme. Total les cours de français sont hyper-chiants, et d'une superficialité à toute épreuve ; c'en est au point que les instructions officielles recommandent avec la plus extrême sévérité aux enseignants de ne surtout plus se livrer à cet exercice, ringard, de l' « analyse psychologique ». Donc, plus de psychologie ! Phèdre, Andromaque - n'ont plus de psychologie ! Ce ne sont plus que des actrices qui récitent de telle et de telle façon des vers composés de telle et de telle façon, sur du papier, en relation, en rapport, en référence à tels ou tels antécédents, des “sources” comme ils disent !

    Et voilà comment ce qui se pressentait, avant même la guerre 14-18, est devenu la norme des jeunes disciples décervelés. Péguy, moi-même (je sais...) œuvrons précisément dans l'imprécis, dans l'impression, le subjectif. Ce qui n'est pas une raison pour sombrer dans le superficiel ou le sentimental facile. Mais du temps de Péguy, ces forces abrasives, ces érosions, n'en sont qu'à leurs débuts. Elles rongent, grignotent, naïvement, férocement. Et les plaidoyers de Péguy, désespérés, pour la sainteté, pour la liberté de regarder vers le haut, ces investigations fiévreuses, ses indignations, s'apparentent dans leur pathétisme aux derniers soubresauts, aux violents soubresauts, de l'homme qui voit monter le ras-de-marée du siècle nouveau, préparé de très loin par Renan, par le positivisme d'Auguste Comte, et de plus loin encore par Diderot et l'athéiste d'Holbach.

    Tout se vaut. Ça nous apprendra. Devant la mort assurément tout se vaut, tout se brise. Mais il y a cette extraordinaire phrase de Sartre. Un aveu d'aporie : “La vie et la mort se ridiculisent l'une l'autre” - En vérité la colère de Péguy nous évoque, mutatis mutandis, toutes proportions gardées, cet affolement qui saisit Voltaire (esprit s'il en fut totalement éloigné de celui de Péguy (ennemi de l'ironie) – à moins de leur trouver des parentés lorsqu'il s'agit de la recherche de la Justice) - lorsque le vieil Arouet s'aperçut qu'insensiblement (le choc fut bien plus rude du temps de Péguy) le goût du public se corrompait, que les spectateurs petit à petit et de façon irréversible, sans que l'on sût pourquoi, commençaient à préférer Shakespeare, non pas dans sa traduction édulcorée, mais dans le texte, à Corneille, à Racine – à Voltaire. De loin, de très loin, Voltaire flairait avec répugnance les premiers relents de l'attendrissement romantique ; Péguy sent déjà l'anéantissement de la pensée de l'homme dans une théorisation inepte, mais d'autant plus efficace, qui prépare déjà, POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 64

     

     

     

     

    par le mépris de la grandeur humaine, par l'abandon de Dieu - les massacres de Champagne où il se laissa tuer – mais la veille de la date officielle, ce qui ôta aux enfants de Péguy toute revendication honorifique, à vingt-quatre heures près... - qui anticipe ainsi, par cette dévaluation de l'homme, les massacres en devenir du XXe siècle, celui que Victor Hugo s'imaginait devoir être celui de la paix et de la fraternité universelles.

     

    De l'effondrement du monde ancien

    ...L'ordre du jour n'est donc plus, Charles Péguy, de “trouver de nouveaux saints”, il s'agir de démontrer au peuple que la notion même de sainteté, de génie, de grâce, n'est plus rien. Que Mozart et le dernier cireur de bottes sont égaux, que le dernier citoyen lambda et Louis XIV sont semblables, parce qu'ils sont allés chier tous les jours, et qu'ils mourront, et dans la foulée pourquoi pas tout de suite, et que Bouvard est un aussi grand philosophe que Derrida.

    ...Finalement, le génie, Dieu, tout ça, et si c'était vrai ? (Marc Lévy...)

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    L'amour ?

    Nous n'avons pas envie de ressasser le "Lagarde et Michard : "Il est reçu à l'École Normale en 1894" (...) Dans la "cour rose" de Sainte-Barbe, il s'est lié avec les frères Tharaud » (p.445) (nous nous passerons d'eux), « avec Joseph Lotte qui fondera le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, et surtout avec Marcel Baudoin."

    Qui ignore qu'il épousera (civilement !) la femme de ce dernier à son décès, lui faisant quatre enfants ? qu'il ne les baptisa point, qu'ils ne crurent pas en Dieu (du moins avant sa mort), non plus que sa compagne ? qu'il signera "Marcel et Pierre Baudouin" sa Jeanne d'Arc de 1897 en hommage à son ami "trop tôt disparu"? Qu'il écrivit les "Quatrains", "écho, pathétique dans sa pudeur" (je cite) "d'un drame intime" ? "Son cœur fut déchiré, mais sa fidélité ne succomba point ; et peu à peu, après de longues tortures, il retrouva la paix de l'âme". (Un nom ? Mme Favre.)

    Mon Dieu, on ne couchait pas comme ça, à l'époque, cependant c’était plus simple : il y avait des codes, une procédure bien précise, on faisait ça, ça et ça, comme à la manœuvre, c’était dans le règlement, la réglementation en vigueur. La femme consentait, la place tombait, se POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 65

     

     

     

     

    rendait, au son du tambour, son cœur “battait la chamade”... Péguy n’était pas un tombeur. Ouf. Les femmes ? ...Péguy n'en parle pas. Du moins en prose. Ou bien en des termes que n'eût pas désavoués l'auteur de La Femme, le bien oublié Michelet, qui agaça si prodigieusement la Beauvoir (« L'Abreuvoir », disait Vian...) Sans doute Péguy *

    estimait-il, comme tout homme de son temps, qu'il n'était pas nécessaire d'accorder le droit de vote aux femmes, parce qu'elles voteraient comme leur mari, à moins qu'elles ne votassent à l'opposé, ce qui nuirait à l'unité des ménages.

    Ou comme Hugo : “L'homme s'efforce, invente, crée, sème et moissonne, détruit et construit, pense, combat, contemple, la femme aime. Et que fait-elle avec son amour ? Elle fait la force de l'homme.” (Discours des funérailles de Mme Louis Blanc). Ou comme les Quarante-Huitards, et plus tard les Communards, tenez (Péguy était fils de Communard) "non pas seulement dans le temps mais dans l'âge et l'événement de Vallès" (Dialogue de l'Histoire et de l'âme païenne) - qu'il ne fallait pas que la femme se mêlât de Révolution, que les hommes, les vrais, se battaient pour qu'elles pussent élever leurs enfants à l'abri des Lois faites par l'Homme, derrière les rideaux bonne femme de leurs cuisines.

    Ne pas oublier les Portugaises de la Révolution des Œillets, qui furent renvoyées chez elles, à leur cuisine, après simulacre de viol.

    "Péguy et les femmes" : vous risqueriez d'être déçus.

    Ce qui ne l'empêcha pas de composer Ève, poème sur lequel je ne puis résister à vous citer les Frères Tharaud (coucou!) (Notre Cher Péguy) : “...je reçus un matin cet énorme Cahier [de la Quinzaine] portant ce titre tout nu Ève ; quand je l'ouvris et que je vis s'aligner comme à la parade cinq quatrains à la page, et cela pendant quatre cents pages ; quand je calculai mentalement ce que cela faisait de vers entassés les uns sur les autres, sans repos, sans accalmie ; quand je vis qu'à la première ligne Jésus-Christ s'adressait à la première femme, commune mère du genre humain, et qu'à la dernière ligne il lui parlait encore, j'avoue que je reçus un choc, et qu'en dépit de ma dévotion pour la grande aïeule et Péguy, je fus saisi d'épouvante.”

    ...Je n'ai pas lu Ève. Je n'ai pas lu tout Péguy. J'en demande bien pardon aux critiques. Péguy lui-même me justifie (trop facile) : disant qu'il est impossible de parler absolument de quelque auteur, de quelque œuvre que ce soit, ayant tout lu, y compris de ce qui s'est écrit sur eux, POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 66

     

     

     

     

    avec prétention à l'objectivité scientifique. De quoi parlais-je au début ? De femmes ? ...j'ai dû gaffer. (Plus tard, j'ai lu ce long, ce peut-être grand poème. De ma sottise à son génie, nul arc électrique ne s'est formé, rien ne m'est resté, imperméable je suis, doublement, demeuré ; la femme,bien réelle, de Péguy, et sa belle-mère, ne l'aimaient pas, le tenaient pour un obstiné ; d'autres femmes ont côtoyé (Geneviève Favre) ou traversé sa vie (Blanche Gabriel) – mais la femme, telle quelle, restait un devoir ; qu'il a profondément, douloureusement respecté. Là n'était pas son ciel, ni son enfer).

     

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    La prolixité de Péguy (“Qui ne sut se borner...” [air connu])

     

    Bourrant, bourrant, comme s'il devait mourir demain. Entassant. Ève : huit mille vers. Tant d'autres à venir, qu'il n'eut pas le temps d'écrire, ni n'aurions eu le loisir de lire. Mais prévisible; honnêteté, ressassement, d'un bout à l'autre. Il est aussi important de fabriquer du pain que des livres : mais qu'est-ce qui ressemble davantage à un morceau de pain qu'un autre morceau de pain. Pourtant s'accroît cette sensation, à mesure que l'on s'achemine vers la fin de l'œuvre de Péguy, à savoir : que jusqu'ici l'on n'a rien lu, on n'a encore rien vu, que le meilleur est au fond du pot, que l'on se demande jusqu'où Péguy ne fût pas descendu, dans son ininterrompu creusement. On lit comme on suit son chemin, de station en station, empilant sur soi de strophe en strophe tout le poids de l'immense respiration du monde.

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    De la répétition

    Souvent l'on reproche à Péguy son goût, son obsession de la répétition. Le premier obstacle, souvent définitif, souvent rédhibitoire, où l'on se heurte, dès le premier abord, la première page de Péguy, c'est le piétinement, l'impression non pas de lire, mais de pétrir, de labourer. De fabriquer des chaises. Exemple : “Étant donné que ce grand peintre (Monet) a peint vingt-cinq et trente-sept fois ses célèbres, ses admirables nénuphars, il a peint aussi (et en cela même) un grand problème, un ramassement de grand problème, un problème singulier de maximum et de minimum. POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 67

     

     

     

     

    Étant donné qu'il a peint vingt-cinq et trente-sept nénuphars, toutes choses égales d'ailleurs, quel sera le meilleur, le mieux peint ; quelle fois sera la meilleure. Le premier mouvement, le mouvement du bon sens, le mouvement logique, et en un certain sens le mouvement mécanique est de dire : le dernier, parce que de l'un sur l'autre jusqu'au dernier toujours il prend, toujours il gagne, toujours il acquiert, (et toujours il garde ce qu'il acquiert) (condition nécessaire et sine qua non), toujours il monte. Mouvement illusoire” - et ça continue encore et encore - y revenir.

    Piétinement vaut malaxation, vaut pétrissage ; foulage du vigneron, du corroyeur. L'œuvre de Péguy ne peut être "complète" (Charles Péguy, œuvres choisies poétiques éd. Ollendorf, 14 mars 1914) ; Saint-John Perse, Hésiode (le bouclier d'Achille), Homère (même topos) veulent comprendre, inclure, célébrer l'univers entier : "La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres" (Saint-John Perse)... Péguy a exprimé le suc, de toute sa pression, son expression, du monde et de son âme entière.

     

    1. a) la répétition est exaspérante - car c'est par là que l'étudiant (celui qui lit, qui lit le texte, espèce rare, et parle d'autre chose que de son smartphone (hélas ! jusque dans les facs de lettres !...) - aborde Péguy, nécessairement : par cette lourdeur incantatoire. Cette litanie, ce côté casse-pieds du pas de pèlerin - ou bien soudain ces successions de points essoufflés en fin de versets, phrase achevée ou non :

    "Il avait bien compris qu'il ne pouvait pas vivre comme cela.

    Avec des enfants malades.

    Et sa femme qui avait tellement peur.

    Si affreusement.

    Qu'elle avait le regard fixe en dedans et le front barré et qu'elle ne disait plus un mot.

    Comme une bête qui a mal.

    Qui se tait.

    Car elle avait le cœur serré.

    - etc. etc.

    (voir aussi les pressantes, inefficaces consolations, représentations de Madame Gervaise à Jeanne, répétitions en tant que preuves ; les reprises claudéliennes, ces phrases de l’est, répétées POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 68

     

     

     

     

    aussi dans mon enfance : “Il va se casser la gueule ! ...il va se casser la gueule” - la première fois en mélodie montante, prédictive, affirmative ; la seconde moins forte, trois tons plus bas, en écho, je vous l'avais bien dit – clausule valant preuve, démonstration, conclusion. Flux montant dit Halévy, chaque fois revenant incessamment sur lui-même, la vague recouvrant sa portion suivante, plus haute, plus large, imperceptiblement, couche après couche, sable et territoire.

     

    1. b) la répétition est musicale

    Envoûtante, incantatoire – ainsi, modulant le même thème sur sa flûte, Amphion a-t-il édifié les murailles de Thèbes – ne dit-on pas “littérature édifiante” - Péguy n'a pas caché ses cheminements, disposant sous nos yeux, marche après marche, tous les étagements de sa pensée – où Flaubert estimait qu’à une idée correspondait un seul mot – mais il se trouve à présent des lecteurs pour déguster les repentirs du vieux R.P. Cruchard...

     

    1. c) la répétition est célébratrice

    Certains grammairiens fous et gigantesques décomptérent tous les mots susceptibles d’exister, par toutes les combinaisons possibles, selon toutes les racines bi-, tri-, quadrilitères (à deux, trois, quatre consonnes), combinées à toutes les voyelles ou diphtongues de la langue la plus riche, la plus inventive, la plus musicalement, mathématiquement, phonématiquement luxuriante des quatre mille autres recensés à la surface de la terre - l'arabe. Au commencement assurément était le Verbe - le divin balbutiement de Dieu, sans cesse réfracté, réverbéré. Immobilité tourbillonnante des atomes. La répétition se trouve ainsi participer de la transcendancer. Nommer, c'est créer. Ce que nous appelons nominalisme. Toute représentation langagière s'enivre à ce leurre. Ainsi l'écrivain comme la souris dans son pot de lait se débat pour finir au sommet de sa motte de beurre. Misère, oui, des mots. Impuissance finale de Rimbaud (si nous avons bien compris). De Racine, contraint lui aussi de se taire, après avoir écrit tout un plan de tragédie (“Elle est terminée, Sire ; il ne me reste plus qu'à l'écrire”). Puis composant Esther, Athalie, désormais absentes de nos scènes. L'Homme, qui ne possède que le mot, use et abuse de la fonction directement incitatrice du MANTRA : la répétition créatrice. Notre inconscient se précipite alors, POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 69

     

     

     

     

    au sens chimique, en langage : Jacques Lacan. Rappelons aussi les admirables constructions verbales de la Kabbale aux Trois Colonnes, éternel mandala de Dieu. Péguy transpose un apparent le verbiage en muraille – homme des mots, mais aussi des actes ; il en est mort - accomplissant ainsi l'acte humain par excellence, l'acte suprême et le non-acte, le sceau, la preuve, la mort. L'acte proprement ontologique de l'homme est la Mort. L'acte définitif et de définition. Du mot à la mort. De même Dieu, pur Verbe, n'est que le Rien, et, de cet infini vibrato, fonde à chaque instant l'univers, de même le mot de l'homme, qui pense en mots, fonde et confirme à la fois le monde et l’Acte.

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    Question bien bête (je dis comme les choses me viennent) : après tant de répétitions, de litanies, de célébrations d'Eve ou de Jeanne – comment Péguy a-t-il pu si longtemps tergiverser, atermoyer, dans sa conversion au catholicisme (“Vous êtes un lâche !” lui jeta Psichari, petit-fils de Renan. Agenouillez-vous, (priez, faites semblant de croire,) abêtissez-vous, et vous croirez) - or quiconque s élève contre toute discipline de parti, fût-il le dreyfusard, ne saurait volontairement ni visiblement cautionner Pascal lui-même dans sa proposition irrationnelle, ici trop librement recomposée. C'est donc bien plus Renan (tout « modernisme mis à part) dont Péguy pourrait ici se réclamer.

    Il n'a jamais fait baptiser ses enfants, et ne s'est résolu écouter la messe que deux fois, vingt jours avant et la veille de sa mort. Par son piétinement de pèlerin des lignes, Péguy aura finalement créé son propre rite, sa propre liturgie.

     

    Valeur, également, apotropaïque, c'est-à-dire conjuratrice, de l'incantation, du bercement : Péguy place ses enfants sous la protection de sainte Geneviève, puis de la Vierge :

    "Ses trois enfants dans la maladie, dans la misère où ils gisaient.

    Et tranquillement il vous les avait mis.

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 70

     

     

     

    Par la prière, il vous les avait mis.

    Tout tranquillement dans les bras de celle qui est chargée de toute la douleur du monde."

    C’est dans les mêmes cadences que Péguy présente à Marie a Cathédrale de Chartres. La Répétition, l’Incantation est le Verbe même de Péguy : neque eum posse verbo deficere qui credidisset in Verbo - "Le verbe ne saurait faire défaut à qui a foi en le Verbe" - la répétition étant non seulement, comme nous pourrions nous en flatter, recréation proprement dite, mais aussi rédemption : insoluble, réversible et improbable articulation, d'une part, de la parole sur l'action, et de tout cela sur la foi. Cependant Charles Péguy écrit : “...il n'y a pas de rachat. Ceux qui sont morts sont bien morts. Ceux qui ont souffert ont bien souffert. Nous n'y pouvons rien." Il est vrai qu'il ajoute : C'est à peine si nous pouvons atténuer un peu le futur." (Encore de la grippe) - mais ceux de ce siècle, ceux "du siècle", au moins, qu'ils soient sauvés (noter qu'en son jeune temps, Péguy estimait que passé trente ans, les bourgeois devenaient irrécupérables...) (les fonctionnaires, aussi - qu'est-ce qu'on dit comme conneries quand on est jeune - surtout les professeurs, “deux fois fonctionnaires”) "Il me faut une compensation, sinon je me détruirai. Et une compensation non pas quelque part et un jour, dans l'infini, mais ici, sur terre, et que je la voie moi-même. J'ai cru, je veux aussi voir moi-même, et si, à cette heure-là, je suis déjà mort, qu'on me ressuscite, car si tout se passe sans moi, ce sera trop dommage. Si j'ai souffert, ce n'est tout de même pas pour engraisser la future harmonie de ma substance, de mes crimes et de mes souffrances au bénéfice de quelqu'un d'autre (...) Je veux être là quand tout le monde apprendra d'un coup pourquoi tout était ainsi. " Et cette fois-ci, c’est Fédor Dostoïevski que nous citons, Les Frères Karamazov.

    La Répétition est rédemption par sa puissance, par son impuissance, expression du plus grand manque donc de la plus puissante plénitude (le plus grand Être est le plus grand Néant) de la plus extrême béance et lâcheté, du plus grand péché donc, et par conséquent de la plus grande salvation, de la plus grande Rédemption (exceptionnellement Péguy a payé de sa vie, a interrompu sa phrase, le phrasé, l'écoulement, le flux de son Verbe et de sa Leçon - pour le transmuer directement, dans l'Acte suprême (qui est Sacrifice) - au beau milieu d'une dissertation sur Bergson (au milieu d'une phrase, il posa sa plume, et se leva pour rejoindre son régiment) - tel ce trompette polonais qui se fit transpercer la gorge par la flèche de l'assiégeant mongol, sauvant Cracovie.

    Si bien qu’à présent pour toujours la sonnerie militaire, le Hejnal, pieusement transmis, s'interrompt net, au milieu de la note. Le Verbe s'interrompit, mais la Ville fut sauvée.

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 71

     

     

     

    Des mots

    L'homme n'a pour lui que les mots. Le Verbe. Tout raisonnement consécutif restera cependant secondaire, car les mots, ne renvoyant à rien de concret, peuvent démontrer n'importe quoi, aussi bien chez les avocats, les sophistes, que chez les concepteurs d'Auschwitz et d'Hiroshima. Il ne faut pas démontrer. Il faut répéter. Anesthésier. Créer la foi, n'importe quelle foi. Car hélas, car malheureusement, le raisonnement humain est un CHAMP DE MINES. Ceci est directement opposé à Péguy.

     

    Célébrons le mystère de la foi (prière)

    Foi en Dieu, Foi en un socialisme et en une justice universels. Lorsque Péguy était athée (ce qui dura peu), il dut participer à une réunion d'étudiants chrétiens ; pour ne pas le heurter, il fut décidé que l'assistance réciterait le Notre Père, mais que Péguy, l'orateur, n'apparaîtrait qu'ensuite à la tribune... Dieu, absurde ? Le socialisme, l'égalité de tous, ne l'est pas moins ; la chambre, la turne de Péguy à l'Ecole Normale s'intitulait (c'était écrit au-dessus de la porte) “UTOPIE” ; la vie n'est pas moins absurde ; et chaque pas que nous faisons dans la vie, chaque fois que nous croyons à la vie, nous le faisons en Dieu, car l'absurdité de la Vie, preuve de l'absurdité de Dieu, est également preuve de Dieu. (“Croire en vie est croire en Dieu”) :

    (“A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu,

    A toutes celles et à tous ceux qui seront morts,

    Pour tâcher de porter remède au mal universel

     

    En particulier

     

    A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine,

    A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine,

    Pour tâcher de porter remède au mal universel humain ;

    A toutes celles et à tous ceux qui auront connu le remède

     

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 72

     

     

     

     

    Cest-à-dire :

    A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine,

    A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine,

    Pour l'établissement de la République universelle,

    Ce poème est dédié.

    Prenne à présent sa part de dédicace qui voudra.

    Dédicace de la Première Jeanne d'Arc (Tharaud 1897)

    Retour sur certaines entourloupes, ou apories (contradictions insolubles)

    Revenons sur terre. Retrouvons chez Péguy l'attitude même qu'il ne faut pas avoir. Il est impossible, matériellement, spirituellement impossible, à un croyant, à tout croyant, quelle que soit sa foi, de démontrer, voire simplement de montrer, ce qui le fait croire. La foi est une expérience incommunicable. Croire en Dieu, c’est sentir Dieu. Mais il n'est pas un croyant qui ne se soit un jour cassé les dents, malgré tout, et le sachant, sur les absurdités de ses démonstrations, car il a cédé à la tentation, il a voulu expliquer.

     

    La Rédemption (parenthèse)

     

    Examinons cette proposition : "Au jardin des Oliviers, Jésus pleura sur les abandonnés. "...Sur les damnés, Péguy ? sur les fous, les criminels, les assassins ? Karadžić ? ...Ingénieuse, combien spécieuse idée que celle du Jésus-Sauveur ; Jésus tout de même n'a pu se damner pour racheter les péchés. Examinons ce dogme de la rédemption. L'Église insulte la raison, exalte la raison, étincelle de Dieu. Une épreuve est envoyée soit par Dieu pour vous éprouver, soit par le Diable pour vous perdre. A tout jamais je suis séduit, je le serai jusqu'à mon lit de mort, par l'irréfutable rhétorique, la Scolastique (il existe une "sainte Scholastique" (480-543) de l'Église, qui est ce que l'on a jamais produit de plus grandiose. De plus total. Bien avant le marxisme. Bien avant Freud. L'Église, comme tout système fermé, marxisme, psychanalytisme, comme tout - isme, est un merveilleux moyen de toujours avoir raison, le moyen d'avoir raison : on se donne raison (Camus)

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 73

     

     

     

     

    Prosélytisme, suite

    ...Alors que le propre de la foi, c'est précisément d'être réfractaire à toute rationalité. On peut s'approcher de la foi par le raisonnement, mais on ne peut en aucun cas parvenir à convaincre. Fût-ce par générosité. En lisant tant de déclarations de Péguy sur la Sainteté, sur Dieu, Joseph, Jésus et la Sainte-Famille et même Jeanne d'Arc comme si tout cela était, justement, parole d'Évangile, le lecteur averti se remémorera tant d'arguments dont regorge par exemple un Leibniz, qui va jusqu'à arguer du fait que l'on continue à croire même après démonstration de l'absurdité de la foi (mais ceci peut-il se démontrer... bonne objection en effet...). Le croyant qui continue à croire en dépit de tous les raisonnements, dit Leibnitz, démontre la foi de la même façon que l'enfant que l'on a fessé continue à rire après la fessée ! De quoi rire en vérité. Ou plutôt, de quoi rire, virgule, en vérité.

     

    L'enfance et le génie

     

    J'aimerais ici récuser un axiome de la pensée de Péguy : que l'enfance est le lieu de la Foi, que la foi du petit enfant est plus pure, du moins procède d'une source plus intacte, moins polluée que celle de l'adulte. Voire, que l'enfance est directement limitrophe, possède une frontière, poreuse, un voisinage, une mitoyenneté avec le génie. Que l'enfance est un reflet du ciel. Or l'enfance est le royaume de l'imperfection. De la peur. De l'oppression. Du bourbeux. « Être enfant : on est épié, et on attend . On attend. On attend.” Je ne sais plus de qui c'est. On étouffe, enfant. Ça dépend des enfances.

    Bien sûr M. Homais. Je ne parlerai que de mon enfance à moi. Quand je l'aurai considérée comme heureuse, c'est que je serai bien près du gâtisme. Noubrozi, mon père, retiens bien ça du fond de tes 76 ans ( puis il est mort) ON NE GUEULE PAS COMME ÇA SUR UN ENFANT. Les cris sont des coups. Et voilà pourquoi, Péguy, je ne peux pas regretter mon enfance, ni dire que l'enfance c'est le génie. Alors vous pensez, les souvenirs d’enfance heureuse de Péguy, ce que j'en ai à considérer. J'ai chialé tous les soirs à heure fixe,. Lorsque je me suis senti nerveux (des convulsions, mais juste pour [m]e rendre intéressant a dit le médecin, “Ne vous en faites pas : rien de neurologique”) - lorsque je me suis senti énervé, ma mère m'a fait mettre nu sur les marches POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 74

     

     

     

     

    de bois, et m'a lancé à toute volée un grand seau d'eau froide sur tout le corps. C'est voluptueux. Un petit secret entre elle et moi. Non, je ne fais pas l'amour sous la douche. Péguy non plus. "Je veux aller à l'école avec papa." Mon papa est instituteur. Il prononce “insihuteur”, comme les gens autour de lui. Noubrozi m'attache à mon siège, dans sa classe, avec des tendeurs, une règle rouge entre mes dents, comme un mors. Je bavais rouge ; je croyais que je saignais. Il faut excuser les jeunes parents jeunes ; ça ne sait pas toujours très bien comment élever les enfants. Mon père avait à peine quarante ans.

    Après cela, il quitta Buzancy pour insuffisance de paye- salaire unique d'instituteur égale misère, la situation n'a guère évolué depuis le Jean Coste de Péguy, si l'on n' y ajoute pas une gratification de secrétaire de mairie - voilà pourquoi à Essises mon père n'avait pas démissionné. En pleine guerre. C'était pour nourrir le gamin. Prononcez “gamain”, comme dans l'Aisne. Comme dans Les Cht'is. Je ne vois rien de bon dans l'enfance. Ni de génial. Ni de propice à la Foi, qui serait ma foi meilleur que les autres. L'enfance est la patrie du bourrage de crâne. Où l'on apprend aux enfants qu'ils sont bons pour se faire exploser dans des bus. Par exemple. Ou bien qu'ils seront toujours coupables devant Dieu quoi qu'ils fassent.

    Mon père m'a donné les Livres : la prison et la clef.

     

    Destinée, ô Destinée. Parenthèse malvenue.

    Le pourquoi de la destinée. Faute de mieux se rattacher, se renglober, se réincruster en amont, faute d'avoir fondé (pour l'avenir). “L'image de mes nuits de fièvre”. Tu voulais te purifier de toi, Péguy ; tu voulais te laver de ton clown, auteur de ces lignes. “Cette élégance de Mauss, il n'y faut plus penser”. Et que disait Péguy ? Que disait-il en son privé ? Était-il rigolo? Il avait la foi, et nous feignons, nous autres, de ne croire en rien. Mon horreur de toute foi. Je ne crois qu'en la culture, mais ceci est une autre histoire. Facile de parler ici de l'actualité ou non de Péguy, de tout ce qui peut passer pour désuet (parlant un jour à un charmant modèle, que ma femme souvent avait dessinée nue, de "mes travaux sur Péguy" : « Qui c'est ? un Français ?" Elle entendait Peggy. Il est vrai qu’elle ignorait jusqu’au nom de Richard Wagner.

     

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 75

     

     

     

     

    Péguy et l'Histoire – Divagation

    De mon père, Noubrozi, qui fut aussi mon instituteur, je ne me rappelle que les cours d'histoire. La classe lisait le résumé du Lavisse (inlassablement pourfendu par Péguy). Noubrozi interrompait les ânonnements de ses élèves : "Oui..." et donnait les détails. En octobre tous les ans : les Gaulois. Le Moyen Age tout du long. Jeanne (prononcée "Jeune") d'Arc, son idole. Jamais nous n'avons dépassé Waterloo. La France s’arrêtait à Napoléon. À dix-huit ans l'histoire cessa de m'intéresser : expliquer la Première Guerre Punique par les variations du cours du blé à Rome me sembla incongru, abracadabrant et pour tout dire parfaitement vil. Dictature du marxisme. Quant aux géographes, ils s'embourbaient dans le scientisme physico-météorologique le plus délirant.

    Où sont les cours de papa ? les derniers sujets demandent de traiter des « espaces économiques du Japon » et de l’ « évolution du chômage de 1977 à 1995 » . Le libéralisme rejoint le marxisme-stalinisme le plus effréné. Il n’y a plus que l’économie qui compte, vous comprenez. Et le Règne Absolu de l’Horoscope… .La fin de l’histoire, qu’ils disaient.

     

    Ce que dit Péguy (la différence absolu de l’Écriture)

     

    « Incroyable naïveté savante, orgueil enfantin des doctes et des avertis ; l’humanité a presque toujours cru qu’elle venait justement de dire son dernier mot ; l’humanité a toujours pensé qu’elle était la dernière et la meilleure humanité, qu’elle avait atteint sa forme, qu’il allait falloir fermer, et songer au repos de béatitude. » « ...une humanité Dieu, arrêtée comme un Dieu dans la contemplation de sa totale connaissance, ayant si complètement, si parfaitement épuisé le détail du réel qu’elle est arrivée au bout, et qu’elle s’y tient. » - prophétique, Péguy ? Lorsque tout a été dit « depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent » ? ô La Bruyère !- mais c’est plutôt à Renan (L’Avenir de la science) qu’il répondait : «Un seul être résumant », disait ce dernier, « toute la jouissance de l’univers, l'infinité des êtres particuliers joyeux d’y contribuer, il n’y a là de contradiction que pour notre individualisme superficiel. (...) Tout dépend du but (...) » - ce qui rend perplexe, c'est la réaction de Péguy : de tels accents “soulève[nt] en [lui] des indignation légitimes : « il y a des phrases, dans ces textes, qui vous rendraient démocrate. »

     

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 76

     

     

     

     

    Note de l’auteur : Sur Monsieur Péguy. Le flot rance.

    C’est très bien Monsieur Péguy de se tourner vers l’extérieur, vers la misère du monde. Encore faut-il ne pas avoir eu de parents chiants. De parents piétinants. Bon Dieu j’explose. Ce type ne me ressemble pas du tout - croyez-vous que je sois jaloux... Savoir se libérer de ses parents, penser aux Autres ? moi non. Excusez. Pas fait exprès. C’est le destin. C’est le bilan. Ma mère apprend que Noubrozi joue les jolis cœurs, devant les jeunes vendeuses de chez Brémard. "Le voilà, disaient-elles, voilà le petit vieux avec ses conneries." Il n'achète rien. Il se croit plaisant. Écoute bien ça, connard d’humain : ne te moque jamais, tu m’entends, jamais, de l’homme qui se ridiculise. Il était une autre fois un jeune sous-chef, qui venait de loin en loin disputer avec mon père une partie d'échecs - jusqu'à ce qu'un jour son épouse fit irruption chez Noubrozi : «  Qu'est-ce qui te prend de perdre ton temps avec ces gens-là ? Tu ne vois pas que c'est un vieil imbécile ? Qu'est-ce qu'on dirait de toi au bureau si on savait les gens que tu fréquentes ? C'est à moi de t'apprendre ce que tu te dois ? » Ce que tu te dois. Tel quel.

    Il y a dans ce bas monde des inadaptés caractériels qui n'ont jamais pu, jamais su dépasser les humiliations subies par leur propre père. Humiliés et offensés.Des bas-de-plafond n'est-ce pas. Vous auriez agi tout autrement. Vous avez agi tout autrement. Qu’ils sont donc méprisables, eux, tous ceux qui n'ont pas trouvé de solution, d'échappatoire !
    C'est qu'ils ne l'ont pas vraiment voulu, n'est-ce pas.
    Nous connaissons par cœur ces petites phrases haineuses et convaincues. Moi aussi je suis convaincu. Avec, et sans calembour. Je hais les gens, je hais les gens, je hais les gens. Tous les gens. Je ne connais pas cet homme (Math., 26, 72) Me sera objecté que Péguy lui-même fut en butte à toutes sortes de saloperies, lâchages, attaques assassines de la part des Langlois, Lavisse et autres “Le Grix ou Legrie ou le Gril ou Legril.” Certes ! Assurément ! Du moins les a-t-il subies, ces attaques, les a-t-il essuyées, ces vomissures, alors qu'il était mûr, adulte, rédacteur, en possession de tous ses moyens ! Comme il vous les aura tous étrillés, et en quels termes, tous ces sous-hommes, tous ces sans-souffle cloportiques !

    ...Mais celui qui dès les années de sa formation, d'enfance ou d'adolescence, a subi de tels coups de canif au curare, déstructurants, destructeurs, celui qui n'aura su (voulu ! bien entendu, voulu ! n’est-ce pas !) voir que le mauvais côté des choses et des Autres, celui qui n'a pas reçu la Grâce d'embellir, d’honorer tous ceux qui l'approchaient, celui-là, jamais, jamais il n'aura, il ne POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 77

     

     

     

     

    récupérera la foi. La moindre parcelle, la moindre particule de foi. Ni en Dieu. Ni en lui. Ni l'espérance. Ni la charité. Jamais. Monsieur Péguy. Ce souci de sauver l’humanité. (« Prends garde à toi, Philippe ! tu as voulu sauver l’humanité » (Musset, Lorenzaccio) Je me fous de l’Internationale Socialiste. Je me fous de sauver les humains. Mais c'est encore Péguy lui-même qui apporte la solution. Ses textes ressemblent en cela aux deux Testaments de la Bible, l'Ancien et le Nouveau, en ce qu'ils peuvent apporter tout ce que l'on veut de plus contradictoire, soufflant le chaud et le froid, et admirables dans les deux cas. Nos petites plaintes exprimées à l'instant ne sont rien d'autre que les nobles et ignobles gémissements de quiconque a mené une guerre civile, contre lui-même, à l'intérieur de son propre camp, de sa propre famille.

    Or, Péguy nous dit que la pire défaite contre un ennemi comportera toujours plus d'honneur et d'accomplissement qu'une seule victoire, nécessairement douloureuse et souillée, souillante, contre soi-même ou ceux de son propre camp. Il a connu pourtant lui-même aussi ces amères victoires. C'est pourquoi le Christ et Jeanne d'Arc procèdent de la même douleur, d'avoir eu à vaincre ceux-là même qui auraient dû les soutenir, les Prêtres, pour Jésus, l'Église et le Roi, pour Jeanne d' Arc. Voilà pourquoi chaque vaincu, chaque geignard, n'ayant pu détruire efficacement ses propres forces mauvaises, peut lui aussi se réclamer de ces deux-là - je pleure sur mon sort ? je suis Jésus, je suis Jeanne... Bien sûr je ricane. Je ne plaisante pas : je ricane.

    Mais nous sommes légion, qui n’avons rien à voir avec cet homme. Ce gars bien. Nous ne sommes pas du même niveau. Nous ne sommes pas du même ordre. Lui et moi. Au sens romain, au sens pascalien du terme.

     

    Angelopoulos.

    Le plus beau film que je connaisse, le plus emblématique, c’est L’Apiculteur d’Angélopoulos. On y parle une langue grecque démotique, admirable en tout point. On y rencontre une jeune actrice, fille de Mourouzi, parfaitement superflue - où a-t-on vu qu’une gamine de quinze ans poursuivît de ses assiduités un plus que quinquagénaire grognon, jusqu’à même coucher avec lui ? Mais toute grotesque invraisemblance sénile mise à part, Angelopoulos a signé là un de ses chefs-d’œuvre, car c’est ainsi que j’aimerais finir, comme l'Apiculteur, errant à l’infini sous la neige avec mes abeilles au cul. J'attendrais la mort, comme lui, sans abeilles, la tête vers le sol, près d’un rocher.

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 78

     

     

     

     

    Jugement Dernier

    Si j'étais un auteur sérieux, auteur de la Sorbonne, j'écrirais ici un de ces chapitres qui font date ; Noubrozi mon père et moi-même traînerions Péguy devant un tribunal imaginaire, façon "Tribunal du peuple" (des FFI ?) pour délit de perfection - mieux : d'incitation à la sainteté. Car «Notre Péguy » fut très exactement le contraire d'un raté moral. Il ne s'en est jamais douté. Il fut aussi très exactement le contraire d'un homme de lettres. Il a même existé, entre sa vie et sa mort, une adéquation parfaite, conséquence logique, et non pas "session de rattrapage". Il est, ce qui reste impardonnable, LE SEUL DONNEUR DE LEÇONS QUI SOIT ALLÉ JUSQU'AU BOUT. Ainsi régla-t-il ce conflit avec ce fameux principe de la réalité, que Péguy/Sartre jugent incontournable, alors que nous le tenons pour négligeable.

    Rien de tel, n'est-ce pas, qu'une bonne guerre. Celle de 14, n'en déplaise aux bourses molles d'à présent, tout le monde a voulu la faire, et se foutre sur la gueule. D'après Goncourt, l'homme n'est valable que par ce qu'il a conçu et non par ce qu'il a fait, car dans la vie, on ne fait pas ce qu'on veut disait Peggy Dark, ma mère. Devant ce Tribunal de soi-même dont je parlais, j'épinglerais tous ces épigones (épigone : « celui qui vient après ») , j’épinglerais à nouveau et inlassablement tous ceux qui se sont "retrouvés" engagés au sens sartrien du terme, et qui ne se sont pas pris la tête dans les mains en se demandant "J'y va-t-y j'y va-t-y pas", bien qu'ils nous aient présenté ainsi la chose, la bouche remplie de Courage et de Volonté.

    Alors que c’est venu tout seul, sans le moindre mérite ; tu as le courage de tes hormones, pas plus. Ou si tu y tiens absolument, je veux dire dans l'absolu : à la juste mesure de ce que Dieu, la Providence, la Divine Prévoyance, a prévu pour toi. Péguy, après tout, n'a pas fait exprès d'être parfait. Nous lisons dans Maître Eckhardt : ne te désole pas de ne pas être un grand saint, de ne pas mettre tes pas dans ceux de Jésus en le suivant de près. Apaise-toi, car il est évident que Dieu, dans sa toute sage Providence, a proportionné tes forces à ce que tu es capable d'entreprendre, et qu'ainsi tu suis ton chemin et Sa volonté. Ensuite, Homme de Courage Relatif, tu te démerdes avec tes raisonnements pour expliquer la chose à tous ceux qui te regardent, et qui jugent.

    Péguy n'a rien expliqué. Il était comme ça. Fait comme ça. Mon horreur pour toute action en général, pour les hommes d'action, pour "les ceusses qui ont osé", et qui viennent sans POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 79

     

     

     

     

    cesse vous plastronner avec leur "courage", et qui sont enfin "parvenues" à "s'en sortir", passant sous silence tout naturellement, comme une chose qui va de soi, tous ceux qui ont eu très exactement autant de courage et plus encore, mais qui, Dieu sait pourquoi, ont échoué, quand le mérite de la réussite, croyez-moi, de la reconnaissance - consiste à avoir rencontré les bonnes personnes au bon moment (Temps-Contretemps, Saunders, extraordinaire interprétation de Terzieff).

    Et surtout, surtout, ô vainqueurs, ô parvenus, à éliminer sans la moindre pitié toutes les rencontres encombrantes, inférieures, « qui ne vous rapportent rien », n'est-ce pas, qui ne sont pas destinées à vous aider vous-mêmes, et qui retombent à la renverse dans les ténèbres. Gérez, cultivez vos rencontres. Abandonnez, trahissez, trahissez. Soyez intransigeants. Vos parents, vos amis, vos proches, tous ceux qui ne sont pas « à votre hauteur », « de votre trempe », faites le vide autour de vous et choisissez surtout, choisissez bien, négociez bien, louvoyez bien, salopez bien. Alors vous atteindrez votre Sommet. Voilà ce que veut dire « Je dois toute ma vie à des rencontres » (« de hasard », bien entendu).

    Ô bienheureux qui portez en vous une âme indéfectible de Courtisan des Autres et des Rencontres, péniblement décrochées après des mois de démarches, d’intrigues et de travaux d’approche  !!! ...mais vous n’en dites rien… Là où chacun se récrie sur les exploits de ces héros (lesquels, dont Péguy, n'ont rien demandé) je vois tout simplement, c'est tellement plus facile, "la main de Dieu" (mettons: du Hasard Hormonal) - mais, je le répète, plus de morale, plus de leçon de conduite par pitié, plus de piédestal, que dis-je: plus de démonstrations, plus de justification a posteriori, et je dirais même plus : nous ne voulons plus de logique, plus de ces enchaînements de “cause” à “effet”, où s'embrouillent tant de beaux raisonneurs qui n'ont qu'un seul but en fait : te prouver, à toi l'adversaire, à toi qui es en face, que c'est toi qui as tort, que c'est toi la misérable blatte ordinaire, qui dois disparaître.

    Une fois encore et toujours, sous tous les déguisements, sous toutes les pattes blanches du discours humain, LA LOI DU PLUS FORT. Elle règne derrière toutes les philosophies humaines. Péguy l'a exercée en toute innocence, en toute pureté. Aussi n’est-ce pas lui que nous devons admirer, mais la Force, il dirait Dieu. Je ne veux plus, non plus, de ces esprits cauteleux qui

    se dérobent tant et si bien qu'ils parviennent toujours à retomber sur les papattes empantouflées de leur petite raison. Je ne veux plus de ces autres moi-mêmes. Plus jamais, plus jamais cette POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 80

     

     

     

     

    ébouriffante outrecuidance - "Vous dont la barque est petite, restez près du rivage". Autrement dit : Homme du commun, ta gueule. L'ennui est que nous soyons tous précisément des hommes du commun. La seule leçon à donner, c'est la mort. La mort de Péguy. Chapeau bas. En accord parfait avec ses engagements. MAIS AUSSI, il n'a eu aucun mérite. Il a juste suivi sa destinée. Le cave se rebiffe.. La seule notion de sainteté que j'aie consiste en une UNE SAINTE horreur du principe d'efficacité. Une sainte horreur de la sainteté. Péguy plane infiniment au-dessus de tous ceux qui l'ont statufié, encensé, trahi. Pourquoi ont-ils tué Péguy ? Pour que les Ecritures fussent accomplies.

     

    Lui, et chacun de nous, moi.

    Si je me demande qui je voudrais être, et qui pouvait me servir de modèle, je ne puis répondre que - non pas Péguy - mais moi ; de même, au jeune homme qui me demandait qui j'admirais, “comme ça, spontanément”, je n'ai pu répondre que “moi”, tant je suis réfractaire à toute idée d'admiration. Le moi me passionne car j'y suis enfermé, corseté, condamné. Qui se connaît connaît l'univers. Le Narcisse de Valéry.

     

    Un homme, un vrai

    Non décidément Péguy, cette barbe de patriarche telle que vous nous décrivez avec tant de caricaturale jubilation, telle que vous la regrettez si plaisamment, “flavescente ardescente rouge, bien taillée quadrangulaire descendante” , ne m'inspire qu'aversion, sauf dans l'extrême décence des vieillards. “Diminuée descendante, secrètement rutilante” - Péguy, c'est un patriarche archaïque que tu décris là, jeune patriarche, mais déjà, en son temps, archaïque, un scandale érotique, délirant, et tératologique - chose horrible que le poil viril. Péguy est viril. Du dernier poil de barbe au dernier poil de raisonnement. Dans son sens des responsabilités, de la clairvoyance et de la justesse. À aucun prix je n'eusse aimé être Péguy.

    Le corps de Péguy. “Non pas vulgairement, non pas grossièrement conquérante” - toujours la barbe - “mais triomphalement royale” - comment peut-on mon ami, comment peut-on imaginer baiser avec ça, cette barbe, en tant que partenaire, mais aussi en tant que tel, en tant que soi, comment peut-on imaginer pomper sur un corps de femme sans s'être préalablement purifié, POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 81

     

     

     

     

    castré, de ces immondiciels “caractères sexuels secondaires”, la barbe et la moustache, la “pilosité faciale”, si affreusement caractéristique, comme si ce n'était pas assez de ces répugnants poils de torse - à supposer comme Péguy, à supposer ! ...que tant de hideur puisse s'imbiber de distinction, de parfum viril, comment juger les femmes qui se soumettent à ça, qui se mettent en dessous, qui acceptent de descendre jusqu'à cette véritable zoophilie, de cette atroce tératophilie (“amour des monstres”) ? Et ce long pantalon sociologue, ces manchettes républicaines” - bien sûr à présent Péguy se moque, prend ses distances vis-à-vis de cette gravure de mode - “ce fin pli vertical du pantalon si également, si équitablement rémunérateur”- que veut-il dire ?

    Si bellement rendant hommage à chaque centimètre de jambes ? ...ou d'autre chose ? Les corps d'athlètes grecs ne m'ont jamais semblé désirables, avec leur tout petit sexe – vous voyez bien qu'il faut en avoir honte – ces corps ne sont pas de chair, juste de marbre, juste fait pour courir sur la piste et blesser l'adversaire à coups de coudes. Les sportifs que nous avons vus un soir se rouler dans le sable et se gratter au strigile en grande reconstitution hellénique m‘ont semblé exhiber à l’écran la plus infecte crasse qui se puisse concevoir.

    De l'âge

    Péguy, lieutenant bouillant de vitalité, homme mûr et père de famille, héros de notre temps, comme il avait le sens de la mort ! Et comme il avait le sens de l'âge, et de l'irréversible, sentant approcher cette frontière folle de la Quarantaine - « ...où l’on devient ce que l’on est » ? (à d’autres, à d’autres…) - "...quel âge a-t-il ? C'est le commencement de tout, mon ami, la source de tout renseignement, de tout jugement, l'origine, le point d'origine de toute estimation.” Et dans une variante : “Après, on peut causer. Pareillement, parallèlement, et inclus, nulle offense ne nous est aussi sensible que la perpétuelle offense du vieillissement, que l'injure de l'âge ; point n'est besoin des fureurs de Phèdre : ce que nous pardonnons, ce que nous passons le moins, c'est la jeunesse” - et la vieillesse, Péguy, et la vieillesse…

    Toi qui vécus si vite et tous les âges à la fois, simultanément, avec une si terrible prescience (tu t'es renseigné, tu t'es enquis auprès des Hommes d'Âge, jusque sur la subtile différence qui sépare les Soixante et les Soixante-Dix ans, jusqu'aux exceptionnels dépassements des Quatre-Vingts, “après lesquels chaque année semble le recommencement à zéro, dans un POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 82

     

     

     

     

    éblouissement, dans le hors-temps d'un éternel Supplément de vivre)” - “Quarante ans est un âge terrible. Car il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge implacable.” Non Péguy, non. Cinquante, si tu permets. Que tu n'as pas connu. Que tu n'auras jamais connu ( à 40 ans j'ai perdu ma mère ; ce fut un envol de vautour de dessus mes épaules – je me souviens encore du lieu précis, dans cette chambre du premier étage, où cette sensation précise m'advint - l'impression tout au contraire de commencer de vivre). Chaque année j'ai l'impression de me mettre à vivre. Terrible sensation, terrible maladie, à jamais dépourvue d'accomplissement, de plénitude, de – comment dites-vous, déjà ?

    De virilité. Toujours cette impression de devoir vivre, vite, avant de mourir, très prochainement, sans avoir eu le temps de rien faire, de rien obtenir. C'est à chacun de nous que s'applique ce précepte de Sénèque : “Il n'est rien de plus ridicule qu'un vieillard qui s'apprête à vivre” - non pas, Domine Seneca, mais poignant, mais pathétique. Et Péguy à son tour : “Si près du jugement et faire encore le pitre, quelle affreuse misère.” (L'Argent suite) – voilà ce que fut notre vie, Monsieur Péguy. Et non pas de mourir glorieusement comme vous en 1914, avec une belle barbe rousse tombée au champ d'honneur, “vers les cinq heures du soir” - a las cinco de la tarde. Comme un taureau.

    À la Cyrano. À la Rostand.

     

    De l'identité

    Retour aux paysans, retours aux bourgeois. Il est de bon ton aujourd’hui de les nier. Ces différences. Puis, il n'y eut presque plus de paysans. Qui passent plus de temps devant leurs courbes d'ordinateurs que sur les tracteurs. De plus, c'est bien entendu, tout ouvrier (il parle aussi des ouvriers) devient nécessairement bourgeois. N’aura jamais aspiré qu'à s'embourgeoiser. Désormais les classes sociales se réduisent à deux, les personnes qui désirent s'instruire, et celles, infiniment plus nombreuses, infiniment plus insolentes, infiniment plus arrogantes, qui ne le désirent pas. Infiniment plus revendicatrices de l'ignorance, de la jouissance de la meute, du hurlement de la meute.

    Et qui vaincront, puisqu'il paraît que c'est la loi, “la loi de nature”, que ce soient toujours, immanquablement, inexorablement, les Barbares qui gagnent. Qu'on les appelle fanatiques

    POURQUOI ONT-ILS TUÉ PÉGUY ? 83

     

     

     

     

    ou plus précisément - ignares. Mais il est temps de marquer une pause, de considérer ce que nous avons fait, nous autres d'Occident : élévation du niveau des esprits, au prix de quelle immodestie hélas, de quelle prétention croissantes. Je pense à ces prolos qui boivent leur Pernod en compagnie de 8 ou 10 idées, toujours les mêmes, depuis les années 50. Les années 30. Et qui refusent de passer le mur, de passer la cloison mitoyenne, pour aller voir du théâtre, dans la salle d'à côté. Sans payer. Putaing cong. L'immuable, juste à côté de moi. L'autre côté de la cloison. Ils refusent d'y passer. Au chaud dans leur crasse. Dans leur satisfaction. Qu'ils appellent – que les bobos intitulent, sans scrupule - « culture populaire ».

     

    La culture des autres

    Moi aussi je ne suis qu'un prolo. Un petit prof de lycée de fin fond de province. En retraite qui plus est. Il m'est arrivé de pressentir, d'entrevoir la classe sociale juste au-dessus de moi. Des bourgeois, des vrais, des “de l'Enseignement Supérieur”. Ils sont venus en visite. Dans notre petit lycée. Ils ont courbé la tête pour passer sous la porte. Des gens très chic, très chaleureux, très instruits, très simples, à la façon de la Duchesse de Guermantes, qui n'est si simple que parce que l'on pourrait penser (rappelons) qu'elle pourrait justement ne pas l'être du tout, « simple ». Mais surtout, des gens qui ne parlent que d'une seule chose, une seule à la fois. Qui ont une passion. Qui n’y tolèrent pas le moindre écart.

    Qui dès l'instant où tu glisses une plaisanterie, une ironie (chose que détestait Péguy par-dessus tout), voire l'ombre, le soupçon d'un doute, le moindre coup d'œil morne - te fusillent du regard comme une sous-espèce, comme un malotru qui vient de péter au beau milieu d'une mesure de Fauré - à contretemps n'est-ce pas ma chère. Mais les Passionnés, les Péguy, ils ont tout de suite repris au bond, de volée: “Comment entendez-vous cela ?” Cette réflexion que j'ai lâchée, comme ça, pour combler, pour meubler, voilà qu'il faut à tout prix la reprendre (de volée), la développer, en expliciter tous les aspects, la « subsumer » comme ils disent, la rattacher à tout ce qui peut (en) être dit, à tout ce qui a pu (en) être dit.

    Dans le sérieux. Dans la logique. Dans l‘adulte. Dans la véritable problématique intellectuelle de grands penseurs modestes et populaires, aôh, aôh. Pour que tout se tienne, tout se récupère, tout cohère. Tu discutes avec eux avec l’angoissante sensation de plancher à l'oral devant

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    un jury d'agrégation. Et toi, avec la petite pierre que tu viens de lancer en l'air (avec ma petite pierre… ma mère) juste pour voir, à la frivole, alla frivola, tu te retrouves tout étourdi qu'elle te revienne sur la gueule, à la boomerang, non sans avoir brisé tout de même les vitres quelque part, au-dessus d'une ancienne serre très fertile, très civilisée ; et que déjà tout l'Ordre monte au créneau pour colmater la brèche afin que tout soit bien réorganisé, retassé, rationnel, bien dans les cacases fixées pour les paradoxes, sans rien remettre fondamentalement en cause, surtout pas la Conviction du Monsieur (ou la Dadame, pour les Phphéministes).

    Et toi, toi qui n'es pas “quelqu'un de sérieux”, tu ne comprends déjà plus rien à ce que tu viens de dire, cela te dépasse, “les mots ont dépassé ta pensée”. Alors ils jouent avec ta pierre, les sous-Péguy, tu ne la reconnais plus, tu ne parviens plus à raisonner, parce que tu n'es pas un intellectuel engagé, parce que tu ne t'engages plus, parce que tu fais la chose la plus suspecte du monde : de la littérature (du moins tu essaies...) - et qu'il n'est rien de plus mal famé qu'un littérateur non-engagé, qui ne vote plus à gauche - tu restes court, tu restes coi, et tu passes pour un con , et dans le meilleur des cas, à supposer que tu ne sois pas pris à partie, on ne fait plus attention à toi, et la prochaine fois tu resteras entre profs dans une salle de profs à parler de profs à d'autres profs.

     

    Le chat lancé du troisième étage retombe toujours sur ses pattes

    (Sans rapport avec ce qui suit, ni ce qui précède : j'aimerais que ce livre fût traduit en allemand, seule langue où "les livres" se disent "Bücher", prédestinés au Bûcher. Par défi. Par bravade. Par puérilité, qui ne choque plus personne n'est-ce pas – mais alors, pourquoi le mentionnez-vous... Je suis le premier homme à établir un tel rapprochement. [“Bücher/Bûcher”]. ) Si je devais ici copier, imiter Le Perroquet de Flaubert, de Julian Barnes, j'insérerais quatorze sujets de dissertations tirées d'annales imaginaires, sur Péguy. On dénicherait aussi une étude de texte, façon "linguistique". «  Péguy et Wagner ». « Péguy et Nietzsche ». « Péguy et André Spire » publiés aux Cahiers en 1905 – André, dont l'homonyme Antoine (et descendant?) détourne toujours opportunément la conversation – trop sioniste n'est-ce pas, trop sioniste. «Charlie et la chocolaterie ». «Péguy et Romain Rolland » - (Jean-Christophe), alors inconnu, désormais de nouveau inconnu ? Flaubert dirait “L'imbécillité consiste à vouloir conclure” - mais cette pirouette ne saurait suffire.

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    Donc : Charles Péguy (prenons notre souffle) fut toujours mal jugé Dernièrement encore un abruti l'associait au pilote du Boeing n°1 du 11-9-01 : “Atta-Péguy a foncé dans la tour”. Et puis, voyez-vous, Charles parle toujours de la “pure race française”. Trente ans avant Auschwitz. Ça ne fait rien. On ne lui en tiendra pas grief. AUCUN rapport ne vous en déplaise. Que dira-t-on de nous d'ici trente ans ? Chaque époque – chaque individu - s'estime au sommet de la courbe, de la

    civilisation, de la conscience. Ce que Péguy disait de son époque s'applique parfaitement à la nôtre : s'il y en avait une qui n'aurait pas dû sombrer dans la duperie de l'autosuffisance, c'était bien la nôtre.

    Or le vingtième siècle s'est littéralement vautré dans l'autosuffisance : en 1941, nous devions tous devenir nazis ; en 1951, tous communistes ; en 1971, tous libertaires ; à présent tous libéraux, ou tous islamistes ; pauvres fous. En 1911 M. Seignobos, professeur d'histoire, garantissait qu'il n'y aurait pas la guerre. “Nous sommes les maîtres du lendemain, M. Seignobos, mais en aucun cas de demain”. Plus le vent de l'histoire s'obstine à virer au soupir de chiottes, plus le sens de l'histoire s'embrouille en un inextricable écheveau, plus les nouveaux prophètes s'obstinent à vouloir prédire. Une telle angoisse de la mort est proprement insoutenable. Chaque instant présent veut absolument promettre un avenir rigoureusement immuable.

    Nous exigeons des journaleux qu’ils jouent les pythonisses, et ils se prêtent au jeu, les pauvres, pour nous rassurer, ou nous épouvanter, enflés de leurs propres ridicules, qui est bien le seul avenir dont ils puissent se targuer. Toujours nous sommes déjoués. Péguy meurt d'un coup. Puis l'Histoire fait volte-face, nous ne pensons plus les mêmes choses. Aujourd'hui l'islamisme, demain l'eau potable, après-demain la grammaire slovène. Péguy, lui, parle pour l'immuable éternité. Sa dimension, chrétienne, se veut de tout temps et de tout lieu. Même si l'on en évacue le christianisme. Il n'y a pas de temps. Dieu ou le vide s'équivalent. Restent la foi, l'honneur, la justice, et cette inexprimable pulsation de vie que parcourt, par-dessous, cette “immense épouvante”... vous les avez eus, vos coups de trombones.

    À ceux qui se demanderont “ce que j'ai bien pu apporter de nouveau sur Péguy”, je réponds “ Rien. Mon petit moi peut-être. Mais lisez son œuvre. Au lieu d'en parler. Et n'oubliez jamais : il n'est rien de plus dangereux que celui qui démolit, puis qui se retire, comme une vague qui n'a rien dit, mais qui sape. Car le lecteur, lui, retiendra tout ce qu'il y a de plus nuisible.

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    CECI D'UNE PART.

    D'AUTRE PART et au contraire : il faut être de la dernière niaiserie pour s'imaginer un seul instant qu'une opinion puisse l'emporter sur l’autre. D’une part bis, il ne suffit pas qu'une opinion, qu'un système d'opinions ait été présenté, démontré, comme absurde et détestable pour que tout s'effondre. Il y a encore des gens capables de vous démontrer que la terre est plate. D'autre part bis, toutes les opinions doivent être défendues. L'essentiel est que celui qui les défende soit loyal. C'est dangereux ce que je dis là. C'est glissant. Un nazi sincère peut-il exister ? Réponse ? Monsieur Zemmour ? Qui osera répondre ? que oui ? que non ? Faudrait-il par hasard que je fasse confiance aux lecteurs ? Qui seraient paraît-il capables de discerner le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l'odieux ? Où sont les critères ? Dans le cœur ? Votre cœur ? votre « intime conviction » ? identité ou la diversité ?

    Parier sur le bon, le mauvais, l'existence de la nature humaine ? On enseigne aux élèves qu'il existe des moyens de démontrer les bonnes thèses, qu'il n'y a aucun moyen de démontrer les mauvaises thèses. Au secours ! LA VÉRITE AU PROGRAMME DU BAC ! Quel absurdité ! Quel pathétisme ! N'oublions pas cela : le raisonnement humain est un champ de mines. Enseignerons-nous alors, que le saut dans le vide est indispensable ? à un moment donné ? Quel moment donné ? dans la responsabilité, dans l'irrationnel, dans la pétition de Foi ? en Dieu ? en Marx ? en foiré ? Sur quelle mine doit-on sauter ? C'est vrai ? C'est-vrai-que, comme ils disent ? “En fait “ ? la foi mène-t-elle aux pires fascismes ? Confiance en l'homme, vous avez dit confiance en l'homme ? Être vigilant ? comme ils bêlent tous ?

    Même s'il n'y a pas de Petit Jésus, même s'il n'y a pas de Rédemption, de Père Noël ? .. Sommes-nous des philosophes pour classes de terminales ? Peut-on aller plus loin qu'Albert Camus ? Peut-on se contenter du scepticisme ? De l'agnosticisme ? Peut-on se contenter de TU NE TUERAS POINT ? même l'envahisseur, même l'homme armé, tu ne le tueras pas ? Je t'en pose, moi, des questions ?

    Quant aux spécialistes de Péguy, aux gens sérieux, aux gens graves, aux Hures Graves, le plus vraisemblable n’est-il pas en vérité qu'ils aient depuis longtemps abandonné mes pas ?

     

     

    Note (1) p. 56 : « les cons ».