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PER TENEBRAS

C O L L I G N O N

P E R T E N E B R A S

 

 

 

 

 

Le jour même où j’entrais en maternité, ma mère fut admise à l’hôpital pour mourir. Mon ventre se révolte encore, bien après l’étouffant juillet 31 – chacune aux deux bouts de Prague est en attente, nos lits sont du même métal blanc. Dans mon corps une piqûre a libéré l’irréversible mécanique des contractions, car tout délai redouble le danger. La mort, elle, peut attendre. Pour ma part j’ai choisi le jour et l’heure. « Elle est tombée du divan » dit Máslo « les yeux blancs, la langue tirée mordue, les joues violettes. Quand les infirmiers l’ont emportée, elle a tourné la tête vers les tentures et les fauteuils, je comprenais mal ce qu’elle disait, c’est la dernière fois je ne reviendrai plus ou bien ne mens pas. Quand on l’a chargée dans l’ambulance, le Dr Kraus m’a juré qu’il était inutile de l’accompagner ; elle avait perdu connaissance : « Pane Kališe,Monsieur Kališ, il faut s’attendre au pire ».

...Mes premières contractions se sont déclenchées à point. Avec mon frère nous avons répété les exercices d’accouchement sans douleur, mais la nature en avait décidé autrement. Du plus loin que nous nous souvenons, mon frère et moi - il s’appelle Bronislav, mais on lui dit Máslo, Beurre - notre mère avait désiré la mort. Cette fois c’est la bonne. Une semaine avant cela, Beurre m’avait téléphoné de nuit : «Maman a pleuré dans mes bras. Elle criait je vais mourir. Elle criait dans un mois je serai là-dessous en montrant le sol je ne verrai pas mon petit-fils « elle s’agrippait à mes épaules » et Máslo disait ce n’est rien tout s’arrange mais rien n’y faisait. Elle s’est épuisée dans ses bras, il l’a reposée sur le lit.

Depuis quatre ans j’ai vu ma mère décliner dans sa maison neuve. Mes parents se sont saignés, payant comptant, refaisant le toit. Ils ont tout retapissé, acheté des voilages. Beurre (Máslo) mon frère est resté chez eux avec les meubles ; une maîtresse en ville, c’est tout – mes contractions reprennent ; c’est Beurre qui m’a pris par les bras pour la respiration « petit chien », et quand tout fut fini chez nous, carrelage, enfant, isolation, c’est mon mon père qui a disparu et je me suis enfuie jusqu’en Turquie. Mon frère est normal, il couche avec d’autres femmes et torche au sol l’incontinence de notre mère. J’évoque la vie de maman sans pitié, puisque je suis revenue la voir pour mes congés : « ...dépérir... » écrivait-elle, « baume au cœur », dans les petits mots glissés avec les courriers de mon frère.

Il me reprochait de manquer de chaleur, j’étais libérée des levers à dix heures trente-cinq, des traînements de pantoufles, des geignements et autres flatulences. Du jour au lendemain plus de pantoufles. Beurre avait résisté, opiniâtre, teigneux ; sa régulière habitait Žižkov, il lui menait la vie dure. Et moi, dès que j’ai vu la Turquie, je me suis mise à coucher avec n’importe qui et quoi, en femme normalement constituée : contraction, décollement ; contraction, décollement – puis plateau-pic, plateau-pic, une femme qui jouit, normale, quoi.

Le pire dans l’accouchement, c’est l’impossibilité de revenir en arrière, l’engrenage, l’usure – la matérialisation du temps – « mère à mon tour », et tout ce genre de rabâchage tandis que le ventre mastique sa boule. Maman épiait mes amours, espionnait mes odeurs de doigts au petit matin, il m’aura fallu la Turquie pour jeter ma vieille au Bosphore, c’était longtemps avant sa mort, tu fais ton mari cocu répétait ma mère et qu’est-ce que j’y pouvais, moi, si mon mari avait fait un gosse à l’autre – « putain » ? ...au point qu’avant de regagner ma pièce au premier, j’avais hurlé dans l’escalier que celui-là m’aimait,que nous irions « vivre très loin » - Křištof, m’aimer ?

Nous revenions du Maroc à Prague, Maman criait en pleine nuit, le cœur comme un pendule au bout d’un fil, mon père : « Ce n’est rien, ce sont les nerfs » - j’enfonçais ma tête en biais dans l’oreiller une bête pensais-je une bête a plus de dignité crevant de rage et de honte crève, crève donc elle était bien malade pour de bon – mais il est de ces basses planches de théâtre qui donnent à tout jamais le devoir, oui le devoir d’ôter à un mourant tout respect. Ma mère racontait ses rêves. Au petit-déjeuner. Toutes ses confidences par moi vécues comme autant d’agressions une jeune Tzigane a prédit dans mes rêves que je mourrai dans 7 ans – je suis née tard dans la vie de ma mère.

Les femmes de ma tribu se retiennent d’avoir des enfants.

Un malheureux de plus au monde.

Sept ans plus tard, ses règles s’arrêtèrent, les miennes apparurent.

Je ne pouvais pas savoir. Putain ! Putain ! Tels furent les derniers mots de ma mère. Derniers sursauts de vie. Jaillis du grabat. Quatre ans je l’ai vue décliner, sept et quatre onze, tard levée les premiers temps, tôt couchée, grognant, crachant, bavant, coups secs de savates vers les chiottes ou vers la cuisine, et Beurre, Frère Beurre, rancissait. Je ne souhaitais la mort qu’à vous seule. En moi poussait la vie, je voulais cet enfant, avoir une naissance à dire, ne retrouver à ma disposition que les mots de chacune – PADBOL.

Les infirmières sont très froides. En vérité elles ont vu trop de morts. C’est mon premier accouchement. Elles se foutent de ma peur. Je n’ai pas crié. Sarah ma fille, un caillot sur le cul. 19H15, Lion premier décan, épisio. Mon enfant n’a pas de père : « Tu aurais pu me prévenir,que tu étais enceinte ! » Je n’ai pas eu confiance. Je ne veux pas non plus que Frère Beurre touche ma Sarah de ses mains gluantes. Il tenait mes épaules pourtant : « Serre mes bras, serre ! » On n’admet pas les pères en Tchécoslovaquie ni les frères, dans les blocs d’accouchement. Le seul homme qui reste, plus proche parent. Il ne savait quoi faire au début.

Moi non plus. J’ai exigé sa présence, sa tête jaune ébouriffée comme une motte ravagée par la baratte. Comment avais-je pu supporter ces lassants exercices de grossesse ! Les services de maternité ne les imposaient que trois courtes semaines avant l’accouchement ! Une femme au loin hurlait ; ses respirations n’avaient pas été machinalisées. Dès mon cinquième mois, Frère Beurre posait sa tête sur mon ventre. Il avait surnommé le fétus « Blouky ». Fille ou garçon. Frère Beurre nettoie les déchets de notre mère : vide les pots, éponge le parquet. Je n’ai jamais craint, ces derniers mois, que l’agonie de ma mère déteigne sur l’enfant.

Elle engueule son fils. Il lui est nécessaire. Il est là pour moi.

Un autre homme est entré. Je l’ai vu. Il portait sur la bouche un masque prophylactique. Il m’a fixée avec ses yeux de mage, sur le sexe. Des boucles taillées dans le bleu, hypnotiques et saillantes – hypertrophie thyroïdienne (…) - regard bridé qui cependant n’envoûtent pas – je ne peux croire qu’une maternité ait pu convoquer un infirmier-hypnotiseur – Masló se tient à ma tête, pragmatique, haï pour sa pitié. J’ignore s’ils se regardent, s’il se délimitent leurs domaines visuels. J’ai senti battre mon cœur, j’ai poussé la tête de mon enfant. Si j’avais contracté mes muscles il serait mort. Tire sur tes bras disait Beurre (Masló) – Tirez répétait en écho l’infirmière mais je n’entendais que mon frère, l’homme aux exercices communs. L’inconnu n’a rien dit.

Beurre et moi faisions très exactement comme à l’exercice, à 18h précises sur le lit sous le soleil variable des saisons. Je me rappelle jusqu’aux rideaux de notre chambre. Sa joue sur mon ventre, sur mes épaules après avoir soigné ma mère – Beurre aujourd’hui si calme, régulier, fonctionnel. Je n’ai obéi qu’à sa voix, dominant l’arrière-plan des infirmières glapissantes, et l’accoucheur a dit cuiller, épisio, une seule, c’est une fille Beurre a basculé vers l’avant, l’obstétricien l’a regardé mais Masló ne s’est pas évanoui, n’a pas bousculé la perfusion. L’hypnotiseur fixe sans tressaillir mon sexe ensanglanté au centre de Prague, et comme je l’aimais rien ne fut difficile Fleur de chair dit-il tyélovyi kvièt c’était mon enfant par la voix de cet homme intranscriptible et doux, agglomérat d’une langue très vieille et très douce. J’ai vu s’élever de mon corps un lys humain de kaolin blanc, dans les mains rosées de l’obstétricien.

Mon frère disparaît tandis que l’on baigne Sarah dans l’eau pure dont le clapotis couvre presque le cri Sarah m’a-t-il dit n’oublie pas, »Sarah » pour la mairie mon enfant rouge encore dans l’eau claire et triste de ce bassin au ras du sol. Après avoir lâché le placenta je me suis endormie sans rêver de l’homme aux yeux fixes dont j’attendis le retour dans la plus pure et confiante sérénité, bien qu’il ne fût pas son père. Il avait des yeux ronds étirés à la fois par une espèce de contradiction entre globe et paupières.

Beurre n’était plus là. Ni pendant, ni après le sommeil. Son abnégation se paie par une présence purement physique. Il a préféré ma mère, que je voulais voir mourir. J’ai mon enfant à moi, comme c’est étrange.

Ce que j’aurais voulu, c’était sentir mon enfant ramper sur mon ventre, comme dans les livres et les journaux : couvert de glaires utérines et de sang, agité tout sale entre les deux peaux de nos ventres. J’avais à côté de moi un paquet tout aseptisé blanc, dans un berceau près du lit. Je dois me pencher sur la droite pour l’atteindre. J’y renonce et le regarde du coin de l’œil. Je me fais une fête de l’allaiter. La jouissance du sein. Ma mère qui meurt m’a élevé au biberon. J’avais pleuré en détournant la tête. Mais il faut suivre les instructions médicales, et je ne sais pas qu’on va nous causer du tort, à Sarah et moi. Le premier jour l’enfant vit sur ses réserves.

Le lendemain je vis six biberons, encastrés sur un plat rond. Mes seins sont lourds. « Toutes les deux heures », me dit une infirmière. Pourquoi ? Les fronts se butent. Les niveaux de lait seront contrôlés, les températures. Si je pose Sarah sur mon sein, une goutte de lait de vache au coin des lèvres, elle s’endort, je suis moins qu’une vache. Cela me rend un peu triste. « Un peu » me fait peur.

On me lange l’enfant, une chose qu’on enroule, « à vous, maintenant ». Beurre me raconte qu’à l’armée, on faisait démonter sous un linge, puis remonter, en un temps donné, un pistolet-mitrailleur. On m’engueulerait. Suis-je un poison. J’extrais mon propre lait par petites pressions. Je me tire quelques larmes. Qui est en danger ? Beurre passe en coup de vent : « Maman m’inquiète » . La mort avant la vie. Cela provoquera une crise terrible, malgré la télé couleur au pied du lit. Je demande aux infirmières si je me suis montrée courageuse. Elles prennent la tête que l’on inflige aux cancéreux ignorants (« Il ne doit rien savoir à aucun prix. Même s’il sait que nous savons. Sarah tète à heures fixes ; une employée coche une case.

Mais l’homme est revenu. Il a reposé le biberon, la petite est venue sur mon sein non gradué. Il ne détourne pas les yeux. Mystérieusement je comprends sa langue. Il me donne son nom : Helmessens. Il passera pour le père aussi longtemps que je resterai là : un père plus âgé, pas un de ces freluquets bousculés par des plateaux de biberons Que faites-vous ? Le médecin dit… - Navratila nourrira son enfant elle-même. On ne prive pas une mère decon enfant. » Tout ce qu’il dit est merveilleusement grossier. Beurre m’avait trahie : c’était lui qui avait trouvé l’hôpital. C’était lui qui faisait proscrire l’allaitement naturel sous prétexte de vagues connaissances médicales – décalcification ? ...risques dépressifs ?

Les infirmières se mirent à ramper. J’allaitai gloutonnement.

 

X

 

J’essaie de tous les tons ; tel un musicien qui prend puis repose tous ses instruments.

La naissance n’inspire pas autant (de terreurs?) que la mort.

Le peuple est moins sot que les philosophes : il n’a jamais entendu parler de la réversibilité du temps.

Ce qui commence est beau : la maternité ferma ses portes juste après moi ; depuis, l’immeuble est reconverti en appartements. Des gens dorment et mangent, s’essuient les lèvres, à l’emplacement peut-être où coula tant de sang de femmes entre les étriers.

Ainsi furent bâties, sur les charniers de la Montagne-Blanche (1620), des constructions d’entre-deux-guerres.

Je fus expulsée : une prématurée. Nous n’avions pas pris garde à la raréfaction des parturientes : liquidation totale, saisie des étriers, du scialytique, nous ne l’avons su que bien plus tard : je ne suis pas restée huit jours comme ordinairement à l’époque. Beurre savait tout : on lui faisait un prix pour la mise bas, il a gagné quelques couronnes, et j’ai dû réintégrer le logement quelques jours après le départ de ma mère pour l’hôpital Na Frančisku.

Étais-je seule ? Stores baissés sur la lumière, 23 juillet, mère mourant près de l’abîme, sur un fauteuil roulant, s’était cachée jusqu’à présent.

Hannah Kipster appelée « Tante » ou « Kipster », jamais par son prénom. Elle pue depuis cinq ans sur sa cuvette. Beurre a vécu entre ces deux êtres, tirant son suc, sa bonté, sa chrétienté (…) - quelle obscénité, Beurre, quel inceste scatologique – ma Turquie est plus pure et féconde, c’est là que j’ai conçu Sarah, de je ne sais quel juif syrien.

Ma fausse tante se relève quand elle veut, interminablement, claudique jusqu’au berceau blanc et lui donne le sein à ma place, cylindre de lait clair irisé par les rasoirs des persiennes.

Je ne dors pas. Je regarde le corps de ma fille endormie, que je hais d’avoir été touchée, changée, allaitée par l’infirme. Beurre est absent. Il a choisi l’autre hôpital, notre mère qui se meurt.

« Si vous ne venez pas à mon secours, je me laisse mourir entre Sarah et Kipster » : mon frère intercepte ma lettre : « Qui est cet homme ? ...en quelle langue écris-tu ? » C’est celle de ma mère, cet homme ressuscite notre langue en moi-même. Frère Beurre, tu n’es pas de ma race, ton père est différent.

Les pneus crissent sur le gravier chauffé à blanc : ma première sortie se fait d’un hôpital à l’autre. Beurre passe le bras par la portière. Je lis sur son profil que rien n’est si grave, que maman reviendrait à sa place, toute sa place, allongée sur le divan comme un Christ de Pietá je ne sens pas sa mort – tout se reverse entre Beurre et moi dans un tacite et vaste marécage de contrariétés complices. « Elle s’en tirerait » dit-il. Quand j’ouvre la portière une bouffée de four sort du sol, je tiens mon enfant dans le creux de mon bras comme un alto : « Zinnia est consciente » dit mon frère « et pourra l’embrasser ». Je m’essuie les lèvres.

Il dit qu’elle sera peut-être « fatiguée » ; non pas « moribonde » : ni miasmes, ni bénédiction. Nous marchons sans nous soutenir sur les petits cailloux qui crissent. Des tiges de fusils se lèveraient sous ces autres persiennes – feu ! sur l’enfant vivant dans sa laine blanche – en face, au premier étage, on meurt lentement : « Jamais personne n’est mort ici » dit Beurre en souriant. l’infirmière le trouve amusant. « Soyez plus aimables envers les mourants » - je veux des voix d’homme, des mains de médecins à mon enterrement. « Suivez-moi. - Chambre 6 ou 26 ? » Tous les numéros sont bons pour mourir. Une roulette russe où tous les logements seraient garnis.

« Bonjour Mère » - différente pour Beurre et moi, mon cadet de dix ans, dont la naissance l’a défigurée. Rendue vieille. Máslo (« beurre ») s’assoit sur la chaise, il sait ce qu’il faut dire et faire, il n’en est plus aux premières visites, il feuillette la Bible ou la revue mise à disposition, à l’exclusion des hebdomadaires satiriques. « Berlin n’est plus un danger pour les femmes » - Beurre lit tous les échos.  Ne pas parler, ne pas la fatiguer. Vider le bassin, changer l’eau du verre, sans prendre la main, ni tamponner le front.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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