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NOX PERPETUA Développements

 

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Nous étions à Florence. Uffizi à part, fort mauvais souvenir ; une atroce vague de chaleur prime sur les chefs-d'œuvres. Avec femme, petit-fils et belle-mère pour compléter. Nous logions dans un meublé, aux tiroirs comblés de vieux cahiers d'écolier, les bahuts de vêtements d'enfants ayant appartenu à la maîtresse de maison. Nous sommes donc sortis dans la rue : c'étaient de vieilles maisons, hautes, étroites, comme à Die ; cela grouillait de petits commerces et de chalands. Une ville remontant au fond des siècles : 59 av. J.C. Nous sommes revenus de notre promenade plus nombreux que nous n'étions :

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une autre famille, semblable à la nôtre, apparentée sans doute, aimable et parfaitement francophone, s'était jointe à la nôtre, et nous formions un groupe animé d'une douzaine de personnes, car ma femme était aussi avec nous : «Accompagnez-moi jusqu'en haut de cette côte », disait-elle, « vous écouterez une conférence que je dois y donner » - elle donna l'adresse d'un établissement scolaire (scuola primaria)- mais en vain.

Avant de retrouver nos alliés de Florence, nous avions parcouru depuis Paris une distance considérable, et jeme souviens bien qu'au lieu de faire au plus simple, nous étions passés par Dieu sait quel toboggan routier de banlieue, au-dessous duquel vivaient entassés dans des geôles grillées une quantité de prisonniers : émigrés clandestins en instance d'expulsion ; cela ressemblait, y compris les grilles, à ces énormes bosses de montagnes russes, dans les foires ; après cela, retrouver notre chemin... ! pour le moment, tirant la langue, nous escaladions cette pénible pente, à pied, nous tordant les chevilles dans des bouches d'aération au ras du sol, rendues invisibles par des bouchons d'étoupe : franchement, à quoi pouvait donc bien penser la municipalité ? comment pouvait-on pousser plus loin l'absurdité administrative ?

Nous sommes donc rentrés bredouilles, dans ce vaste logement de location ; les pièces en étaient innombrables : nous allions vivre dans un véritable palais, délabré comme il se doit. Ma mère n'avait pas bougé ; ma belle-mère se jeta sur un canapé ; pour la rafraîchir, je suis allé chercher dans une vieille salle de bain attenante, dont j'entendais fuir les robinets antiques, des animaux sculptés dans le bois : la salle d'eau en effet, outre sa baignoire sur pieds, comportait aussi des vasques à ras du sol, où flottaient divers jouets en forme de canards ou de pieuvres ; sans doute les enfants, aujourd'hui absents, les choisissaient-ils avec soin avant de les emporter dans leur bain. Les toilettes, heureusement, se trouvaient ailleurs, car il n'est rien de plus désagréable de sentir en se baignant sa propre merde mal déparfumée par un simple tirage de chasse : aucun désodorisant n'est suffisamment efficace pour dissiper ses propres odeurs.

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Heureux celui qui ne respire pas, qui plus est, celles des autres ! bref, ma fille avait enfin trouvé chiottes à son pied ; les miennes étaient bouchées : c'était vraiment un vieux palais, très mal entretenu. Les gogues étaient vraiment le grand problème dans ce palais aristocratique. Sonia par miracle en trouva de propres.Les miennes étaient bouchées, obstruées, blindées. Les salles de bain présentaient toutes les étapes de la dégradation, depuis les plus convenables jusqu'aux défoncées envahies de cafards. Quand enfin nous eûmes satisfait aux besoins naturels et aux ablutions, nous arrivâmes bons derniers à la table familiale. Ce fut un grand et long repas. Il ne manquait ni un cousin ni un service. Ni même, divin jeu de mots, une grande partie de Sept Familles ; mais la pioche était dissimulée dans un tiroir entrouvert, et nous devions, l'un après l'autre, deviner au toucher de quel membre il s'agissait, père, fille ou grand-mère par exemple, d'après le découpage de leur figurine respective.

Et même après ce jeu, où les préséances avaient marqué le pas, ce fut à qui aurait l'honneur de nous tenir à ses côtés. L'assemblée ne cessait de croître dans ces grands espaces, par l'adjonction de nouveaux venus, jeunes, dynamiques, parfaitement inconnus. Deux grands escogriffes trentenaires ainsi se présentèrent à nous, moustachus et joyeux. Très vite l'un d'eux s'est relevé, sans que l'on eût pu dire s'il était en grand déshabillé ou en guenilles de luxe, où il s'empêtrait dans un grand discours classique en excellent français ; pas une trace d'accent italien. Et pour ma part, j'étais assis juste en face d'une grande fille sportive et joviale, qui ne cessait de me faire du genou sous la table.

Qu'aurais-je fait, grand Dieu, d'une jeune sportive ! ...il doit leur en falloir, de la course de fond ! et non pas de la frousse de con. Après de telles agapes mondaines et vulgaires, nous avons retrouvé notre couple légitime, gravissant une pente herbue vers une école en hauteur, enfin seuls : Arielle déplorait tendrement que depuis notre arrivée en Toscane, soit une bonne semaine, nous n'ayons pu trouver un seul instant d'intimité, COLLIGNON « NOX PERPETUA - DEVELOPPEMENTS » 50

 

 

 

 

ne fût-ce que pour nous parler ; mais nous allions enfin y remédier. Quel étrange épisode en vérité de notre vie, plein de bruits et de couleurs, à Florence...

 

Je cherche non pas la mort mais l'acquisition d'une supériorité dans le domaine des pouvoirs de l'esprit, qui me permette un jour ou l'autre, ante ou post mortem, soit de dominer les circonstances matérielles de façon à les incorporer à quelque chose de plus grand, soit d'acquérir la volonté de les changer matériellement. Tous les efforts de notre vie peuvent se ramener à cela, et se justifier à cela.

 

« Eh bien, lui dis-je après qu'elle eut achevé sa conférence, revenons à Paris. » J'ignore par quelle aberration ou étourderie nous nous sommes retrouvés non pas sur l'autoroute de Pise, comme il eût été logique, mais sur une route à quatre voies au milieu d'un vaste embouteillage de type « accordéon » : trente mètres dégagés, long arrêt, trente mètres, nouvel arrêt, ainsi de suite jusqu'à plus soif. Notre envie de nous retrouver enfin dans notre vie précédente, avec les commodités d'une vie amoureuse et tranquille, ne devait pas être si intense, car elle m'a oublié, ou j'ai oublié de la rejoindre, après un arrêt hygiénique dans une quelconque station-service. Alors ma foi je la rejoins à pied, d'abord avec succès, sans la perdre de vue ; mais, vous pensez bien, sur autoroute... Peut-être un automobiliste m'a-t-il pris en pitié ? Qu'est-il arrivé ? Pourquoi suis-je en cette chambre, au chevet de mon amie, tandis qu'une infirmière lui passe un gant mouillé sur le front ? « Elle a fait un malaise » : au volant ? Elle aurait survécu ? J'assiste à ses soins ? Une aide la redresse, entreprend de la nettoyer.

Dans ce mouvement, ses deux seins dépassent la mince barrière du corsage d'hôpital. Ce n'est ni déchéance ni laisser-aller ; je les trouve agréables à regarder, même partiellement, dans leur rondeur de gros yeux qui roulent. Mais si les seins s'exhibent,

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minimum d'information de la part du personnel : origine du malaise, temps de récupération, motus. Qui sont ces gens qui viennent la visiter ? Une grosse s'agite, mère juive et chapeau à voilette. D'autres, hommes et femmes. Qui peut la connaître ? Je ne suis donc pas tout pour elle ? Un couple de sexagénaire, la femme en bleu ; ils n'ont pas un regard pour elle mais s'entretiennent du plus sérieusement avec l'infirmière. Ils obtiennent assurément plus de renseignements que moi : la patiente ne serait-elle pas mieux indiquée pour ce faire ?

Il me faudra donc passer la nuit (combien de nuits?) dans cette ville inconnue. Aucun lit n'est prévu, je ne suis pas la mère d'un enfant malade. « Il ya des hôtels dans le quartier », merci infirmier, tous me considèrent comme un poids mort. Alors voilà, je sors à pied, à la recherche d'un hôtel. Dans ce quartier d'hôpitaux, il n'y que des rues droites, des murs et des résidences dépourvues de tout intérêt. Puis d'un seul coup, ça arrive dans les villes, surtout espagnoles, une rue semi-piétonne (les voitures sont au pas), qui s'arrête net : deux bornes, et le plateau plonge sous vos pieds ; en face, au même niveau, sur trois autres meseta symétrique, la fantaisie d'un urbaniste a dressé trois structures métalliques, dont l'usage reste problématique.

De plus, un immense bâtiment pose un pied sur chacun de ces rochers : c'est une église tripode, magnifique, d'acier luisant. Cela ressemble, pour ceux qui s'y connaissent, au Patineur de César. Et comme je suis là, bouche bée, je m'aperçois que d'autres également admirent ce chef-d'œuvre, accoudés au même balcon : en banlieue, la créativité ontemporaine a plus de liberté tout de même. Je demande la ville où je suis : « Colleville ? » C'est tout récent, cela vient de sortir de terre ? Il existe bien, dans le Calvados, un petit village ainsi nommé. Personne ne répond. « Il y a trois autres Colleville, ou quelque chose d'approchant, dans le Calvados », me dit-on enfin. Et mon interlocuteur de se répandre en considérations étymologiques fastidieuses. COLLIGNON « NOX PERPETUA - DEVELOPPEMENTS » 52

 

 

 

 

Poliment, je le remercie. Toujours pas d'hôtel. Ma foi, je me lance : il suffit de tirer de ma poche un long document de papier, où figure une non moins longue déclamation. Tantôt de la prose, tantôt des vers. Des badauds s'agglomèrent, portant ma foi plus attention à mes revendications (je me souviens seulement qu'elles étaient agressives) qu'aux sculptures dans mon dos. J'ai composé cela jadis, avant mon voyage, avant mon existence, et cela m'est venu assez vite, en plusieurs langues : une sorte d'Esprit Saint ; une seule langue me résiste encore : le portugais. J'ai reconnu dans l'assistance trois grands barbus lusitaniens, collègues de radio, bien plus capables en langue française que moi dans celle de Camõens. Et tous les jours, à la même heure, je ressors de ma chambre d'hôtel enfin découverte pour imprégner les touristes de passage de mes compositions...

Alors, dans les rues, je déclame. Je déclame sur celle que j'ai perdue, qui n'a plus sa conscience, et je me rends compte que la vie est bien la vie, qu'il n'y a pas de rechange, même dans nos têtes. C'est une douleur jusqu'à l'étourdissement, les passants m'écoutent un instant, et ne voyant aucun chapeau d'aumônes au sol, voyant que je marche encore, repartent à leur vie ; c'est de la prose, ce sont des vers, c'est de moi ou d'un autre, c'est d'une langue ou d'une autre, français, polonais, tüütsch de Suisse... le tout très beau, très cadencé, abusrde ou merveilleux, ou les deux. Mais je proteste, contre la beauté de la vie, sa brièveté, son absurdité, en effet.

Un homme sur le trottoir s'arrête devant moi ; il me demande avec accent de lui déclamer quelque chose, n'importe quoi, seja o que for, en portugais – honteux soudain, je m'arrête : je n'en sais pas un mot. Le portugais, je le lis, avec difficulté – sans pouvoir en articuler un mot. Il soulève sa casquette et s'en va, déçu. A peine a-t-il fait dix mètres qu'il se heurte, sur le trottoir, à un compatriote, qui le gratifie avec talent d'une grande tirade de Pessoa. Quelle joie illumine alors son visage ! J'accélère

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vers lui, vers eux, qui se fondent dans la foule des passants, tandis que je me heurte à mon tour – c'est la journée des folies ! - à mon épouse, descendant précipitamment les marches de l'hôpital : ce n'était rien, le choc passager, l'émotion, la suspension des fonctions vitales, mais elle est là, retrouvée, intacte.

Il ne me semble pas que l'émotion se lise sur mes traits avec autant de netteté que devant l'auditeur portugais de naguère. Suis-je à ce point dépourvu de sensibilité ? Mon Dieu que de sottise... « Oui », me dit-elle, « j'ai tout entendu ; cet ouvrier t'a mis en difficulté, Ghislain m'en est témoin. » Ghislain : ce petit caniche humain qu'elle avait apprivoisé, l'accompagnant jadis en tous lieux jusque dans son lit, frisé, pomponné, maniéré, qui revient dans nos vies, sans avoir crié gare... Que vient faire ici Fanuc, mon metteur en scène, qui m'inspecte en public et me rajuste mes effets, reboutonne mon col, pour une première... C'est une scène que ce trottoir, le projecteur n'est que le soleil, l'acteur ignore son texte, récite ou improvise en dépit du bon sens, pourtant, je me sentais si bien, au sein de la foule qui défilait, si indifférente, si protectrice, en accord total avec un ensemble qui nous englobait tous...

Fanuc ne se lasse pas de me tapoter partout, des épaules aux genoux (il s'incline) : « Mon vieux, tu es plus soigné maintenant, plus moderne (il désigne la foule), plus en phase. » Qu'il cesse de m'effleurer. Arielle et Ghislain forment à côté de nous un petit couple ridicule qui discute avec animation sur un point de mise en scène, ils sont de petite taille, mon rival secoue ses bouclettes en élevant le ton, rien ne peut distraire le courant humain qui défile et s'enroule comme un tourbillon sur l'Amazone. Nous nous rabattons sur la terrasse d'un café : tel un banc de sable où s'échouent les débris fluviaux. « Je viens rarement », s'écrie Ghislain de sa voix de tapette, « vous savez que j'ai déménagé ? »

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Certaines personnes parlent avec une telle intensité, leurs paroles percent à ce point le vacarme, que nul ne peut ignorer un détail de ce qu'elles émettent. Ghislain est de cette trempe. Il va s'en prendre une. Sur le guéridon de terrasse je tripote les cendriers avec une rage contenue ; Arielle me les ôte des mains sans cesser de prêter l'oreille à ce verbiage ghislainien. Je me lève. Au comptoir, je demande une chambre. « La 302 monsieur, voici la clé ». Ils viendront bien me retrouver : ils se demanderont où je suis passé, le personnel viendra les informer : « Chambre 302 ». Malgré notre retard, il faudra bien qu'Arielle, au moins, monte le retrouver. Nous serons en retard, mais de quoi ?

Où allions-nous ? Que se passerait-il si nous n'arrivions pas ? Serions-nous si indispensables ? Combien je déteste mon temps, comme tousles autres temps, et de combien s'en faut-il que je sois le porte-parole de qui que ce soit ici, Vienne ou Lisbonne qu'importe... J'ai mal refermé derrière moi. Un chat se faufile, seul compagnon, qui me rejoint sous ma couette. Un courant d'air vient tout refermer. Le chat s'agite ; il s'est coincé. J'enfonce ma main et le prend par le cou, entre les épaules, pour me consoler de caresses – mais l'animal me griffe, c'est une femelle, opérée du dos, une vigoureuse femelle pure gouttière, et d'un geste du bras, je l'éjecte. Elle s'évade par la fenêtre et Dieu sait quels balcons ou corniches ; ce fut ma seule visite.

 

Plus loin, c'étaient les nazis. Vous n'avez pas connu cela. Notre professeur de philo nous disait qu'il fallait toujours discuter. Une voix s'était levée : « Et quand on est coincé entre deux soldats allemands, on esaye aussi de discuter ? - Je n'ai pas dit non plus qu'il fallait être con. » Ma chère, votre généralisation tombe à l'eau. Il en est de même pour tout raisonnement. Nous n'avons qu'un outil imparfait : ne le jetons pas COLLIGNON  NOX PERPETUA

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pour autant. Echappons-nous vers le haut, pendant que les nazis nous courent aux talons dans l'escalator : saurons-nous courir galvanisé sur les toits ? Et si un nazi, lourdement armé, se révèle capable d'engager la poursuite là-haut ? Saurons-nous le bousculer par-derrière sans perdre nous-mêmes l'équilibre ? Aurons-nous eu le temps de lui subtiliser une arme de poing, saurons-nous l'utiliser au lieu de ne pas même ôter le fameux « cran de sécurité » ? Le cliquetis, et le bon sens, ne mèneront-ils pas le regard vers le haut, d'où provient le bruit, d'où provenait la poussée ? Or la chance a voulu que parvenu sur le toit par une trappe qui toujours se trouve là dans les récits, débouchant à proximité d'une batterie de cheminées, nous nous soyons transformés en fumée : quel humour, cher Destin ! Et puis je suis redescendu. Les retrouvailles avec notre communauté furent fiévreuse. Un de mes coreligionnaires et comédien, Steinmetz (« le joaillier »!) se fit à demi-convaincre par mon récit, où je l'exhortais à recourir à ce moyen, moderne, magique, sophistiqué. Pourquoi donc étais-je revenu me faire piéger dans ce trou à rat où s'entassaient mes connaissances ? Parce que mon récit est faux. Parce que je me suis échappé par d'autres moyens, dont je ne me souviens pas.

Des SS ne se laisseraient pas berner si facilement. Ils vérifiaient tout minutieusement. Peut-être même avaient-ils usé de clémence en me replongeant précisément dans mon ghetto. Ils m'avaient reconduit revolver dans les reins jusqu'au bas des escalators. Et là, sous le dernier d'entre eux, dans l'éclat des chromes, j'avais bien vu qu'on fusillait à plein bras sous les néons. Les clients du supermarché passaient en détournant leurs yeux gris. Les exécuteurs, très jeunes, prenaient bien soin de ne pas éclabousser leurs uniformes flambant neufs. Et j'allais toujours : Schnell ! Los ! combien d'autres avant moi s'étaient-ils rués vers les derniers étages, sans concevoir le piège tendu sur le dernier palier.

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Plus bas notre magasin présentait des escaliers très ordinaires, donnant par le côté sur des couloirs blancs. Derrière une de ces portes, elles aussi blanches, j'attendrais ma sentence. Les portes s'enfilaient à l'infini, mal détachées rue le mur, semblant se gonfler et se mutiplier gar gonflements organiques, l'une après l'autre. Mes gardes, avec humanité ! m'ouvrent alors à ma demande une de ces portes donnant sur des toilettes, ou plutôt un réduit, triangulaire, très obscur dans tout ce blanc, sans la moindre issue ni fenêtre. Et moi, voyez jusqu'où descend l'esprit : j'imaginais (une fois de plus) qu'ils seraient imbéciles au point de m'oublier là, de ne plus savoir derrière quelle porte j'étais en train de pisser ; alors, profitant de ce qu'ils auraient le dos tourné, ou descendus sans y penser de quelques étages encore, je m'évaderais !

Qui se représente exactement les ravages que peuvent exercer les bandes dessinées sur le cerveau d'un jeune juif imaginatif ? Mon appréhension n'y résiste pas : par terreur d'une telle angoisse, je me livre, ou je meurs. Certains peuvent penser qu'il suffisait de m'éveiller – c'est bien ce que je dis.

 

Parfois, mes nuits sont plus calmes.

Parfois, mes nuits sont plus calmes. Il m'arrive de séduire. Mettons que j'écrive à une femme. Pas n'importe laquelle : celle qui enseigne l'histoire à ma nièce. Une boulotte sympa, bouille ronde et cheveux frisés, comme Juliette ou Zouc. Elle a reçu ma lettre où je la supplie de m'aimer. C'était ma foi bien ridicule, et ma mère a intercepté cette lettre, dans la poche de mon pantalon avant que je le mette. Elle m'a engueulé, disant que je méritais mieux que ces filles de campagne, et que je rencontrerais des fiancées bien plus intéressantes, socialement, que ces futures secrétaires populaires. La boulotte frisée me considère avec une grande sympathie, prête à passer sur l'expression outrée de mes désespoirs emphatiques. Elle ou une

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autre, je m'y dévouerais de toute mon âme, pourvu qu'enfin une femme daigne m'accepter. J'étais en effet comme cela. En toute vanité, j'espérais mieux, mais quelle fatuité ! quelle arrogance ! Combien la pleurnicherie va bien de pair avec la plus crétine vanité ! Pourtant je l'avais vue, cette petite grasse, peu favorisée par la nature mais si fraîche, si avenante !

Et comme elle et moi allons vite en besogne, nous nous retrouvons rapidement tout nus, l'un à côté de l'autre, mais dans le hall du collège : quatorze heures, les collégiens ne vont pas tarder à récupérer leurs cartables qu'ils ont entreposés là, tout autour, sur cette sorte de plate-forme où l'on nous verra de partout. C'est alors que je ne trouve rien de mieux à faire que de lui montrer, tirée de mes habits, une photographie de ma femme, qui, elle, est admirable, n'est-ce pas. Ma boulotte actuelle ne peut s'empêcher de s'exclamer : « Belle architecture ! » La photo date cependant d'une bonne dizaine d'années. On aperçoit près de mon épouse une autre femme, au visage masqué par un défaut du cliché : tout est comme replié, à la façon des portraits de Bacon. « Pour le mec, je ne sais pas » ; mais elle regarde mieux : « C'est une femme ». J'aurais bien voulu faire croire que mon épouse désormais fréquentait un autre homme ; raté.

Ou drague en lesbienne ? Je ne récolte qu'un sourire narquois. Il lui semble bien que j'ai seulement quitté le domicile conjugal pour quelques jours. Pourtant elle m'accepte, elle comprend tout. Même grosse, elle a déjà reçu des bites. Elle se tourne alors en levrette, à peine l'ai-je en partie pénétrée que j'éjacule comme un porc, un malappris. Tout est faux et niais dans mes réactions. C'est un résumé, un condensé, de tout ce qu'il ne faut pas faire dans un rapport affectif et amoureux. Alors survient le principal. Car nous étions à découvert, les culs nus, celui de la femme dépassant le mien. Il ne se fâche pas, le principal, il ne se met pas à brailler. Lui aussi manifeste COLLIGNON  NOX PERPETUA

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une grande compréhension. Il se passe le doigt sur la moustache et murmure : « Vous éprouvez donc un sentiment pour madame... » - il cherche le nom. Comment pourrais-je nier ? voire, éviter les complications, les sanctions, qui ne manqueront pas de tomber ? Car asssurément ce dépositaire de l'autorité ne pourra que réagir, tôt ou tard, en fonction de sa fonction, justement. Je réponds donc « Oui ». Or, voici que mon supérieur administratif tire de sa poche un papier officiel, qui me monte en grade ! Pour avoir tronché en public, et en levrette, me voici promu ! Un collègue en costume vert descend l'escalier vers nous, et lui aussi arbore un sourire ! Mais tout l'établissement sera bientôt au courant ! C'est pourtant bien ce que nous voulions tous deux ? le fou et la grosse moche sont parvenus à se rencontrer, à baiser, mal mais publiquement ! se sont exhibés ! les autorités, l'opinion publique nous reconnaissent !

Nous rassemblons alors nos vêtements, parmi lesquels des pyjamas (que faisaient là ces habits de nuit ? les portions-nous dans des valises avant d'en arriver là ? c'est en vêtements de nuit qu'on baise, voyons, puis on les ôte, puis on les remet ! D'autres personnes accourent à notre aide, ils s'affolent, agités de mouvements autonomes, venus de l'autre monde, celui des normes de la normalité, pour nous venir en aide! - mais trop tard : c'est l'heue, pour les élèves, de rechercher leurs cartables. Comment ces masturbé(e)s chroniques vont-ils réagir ? Présenteront-ils le même degré de tolérance, d'urbanisme, de simple politesse, face à nous deux qui nous en sommes si inconsciemment, si cruellement dispensés ?

Nous nous rajustons, ma partenaire se reboutonne le corsage dans mon dos, lequel ne parviernt pas à la dérober aux regards. Je me retrouve seul, comme tout homme après le coït. Il faut bien que je traverse la cour, afin de rejoindre ma classe, qui doit m'attendre. C'est une petite cinquième qui déclenche tout : « V'là le fou ! » Le fou : toute mon enfance, toute mon adolescence, toute ma vie, j'ai entendu ce

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qualificatif. Une horde d'élèves me suivent, sans grande conviction, parce qu'il faut bien de temps en temps mener un chahut. Mais avant de marcher, tout de même, je me suis tourné vers la petite conne pour lui rétorquer : « Fou, oui, comme dans la famille de ton père ! » Et sans intervention de la police, ni de la presse, mon cours s'est déroulé dans l'indifférence pédagogique la plus générale : tous m'attendaient sagement, tout mon savoir a été transmis.

Un collègue ensuite, Rouchy, qui a « fait l'Algérie », m'aborde à la sortie de cours : « Tu sais, la petite de tout à l'heure : elle n'a rien compris à ta réplique ; d'ailleurs tu ne connais pas du tout la famille de son père. La petite élève n'a rien compris à ton allusion. Pas vexée du tout. Elle s'en vante au contraire. (Et vous savez ce qu'il m'a répondu ? etc.) Et c'est ainsi que j'ai baisé sur une grande plate-forme en bois, sous le regard des cartables tout autour, Madame T., professeur d'histoire de ma nièce.

 

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Il existait dans notre cour d'école, à Nouvion, une cabine téléphonique. C'était l'une des premières installées dans le département. Elle devait servir aux plus grands élèves à communiquer avec leurs parents, pour les rassurer : « Où es-tu ? Que fais-tu ? » Il n'existait pas de « portables » à cette époque. Et moi, qui n'étais pourtant plus d'âge, mais en qualité de fils de l'instituteur, j'avais utilisé ce téléphone. Dans sa partie supérieure, l'écouteur présentait, déjà, un écran, qu'il m'avait été donné d'utiliser comme « traitement de textes » : mais c'était bien par pur hasard de manipulation. Jamais je n'aurais pu reconstituer les manipulation qui m'avaient permis une telle

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avancée technique ; de même, je n'avais pu refaire ma merveilleuse improvisation au piano, chez Véra. Les jeunes élèves, que je ne connais pas (mes années d'école primaire sont si lointaines!) se pressent autour de moi : vais-je y parvenir ? Je suis si âgé ! Mais leurs yeux restent sympathiques, une longue fréquentation des enfants m'a donné la faculté de distinguer ce qui est insolent de ce qui est plaisant ; ceux-ci ne me veulent aucun mal.

Oui, j'ai sélectionné un numéro ; mais le combiné reste gris, quelconque : où est passé le tableau lumineux ? Tout m'échappe. Ils rient. Juste devant moi s'étendent des cabines de toilettes. Dépourvues de portes. Ce ne doit pas être commode pour eux. Mais il s'y trouve des lavabos : on peut toujours se rincer les mains... « Allô ? » C'est un employé de mairie voisine qui me répond ; à je ne sais quoi de voilé, de légèrement chuinté, il me semble reconnaître une voix de moustachu. « Que désirez-vous ? - J'aimerais... Pensez-vous que je doive... et puis non, l'affaire est trop personnelle ; veuillez m'excuser. » En raccrochant, je me trouve toujours incorrigible : m'imaginer que l'on puisse me conseiller sur une affaire aussi délicate... laquelle, d'ailleurs ?

Au milieu des enfants, toutes oreilles tendues ? Cette question, que j'aurais posée, ne me semble plus si pertinente. Vraiment, je l'ai oubliée, sans exactement savoir ce qui me l'a fait oublier. Peu importe : un gigantesque éternuement me réveille ; il a bien eu lieu, ses gouttelettes me retombent en pluie fine sur le visage : Arielle est près de moi, dans mon lit. Nous sommes si proches, et depuis si longtemps, que même ses sécrétions naturelles ne pourraient d'aucune façon m'écœurer.

 

 

 

 

Klopotzki dérive sur une planche de surf ; il s'est laissé piéger en Méditerranée, avec sa fille et son petit-fils : comment sont-ils monté à trois sur une simple planche ? Facile : une embarcation, assez

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conséquente, a fait naufrage. Ils se sont partagé cette épave flottante, qui évite un certain nombre d'autres débris. Klopotzki ne saurait dire s'il se trouve des survivants, le voici tout abandonné, chargé d'une lourde responsabilité, bien qu'il ne soit pour rien dans le naufrage. Tout dérive, sa planche aussi ; les occupants gardent le calme. Le courant porte vers l'Atlantique : si ses connaissances géographiques sont exactes, il s'approchent d'Aldeborán, identifiée parfois avec l'île de Calypso.

Mais il peuvent aussi bien se faire entraîner dans le détroit de Gibraltar, qui est d'une grandeur majestueuse, vu de la rive, mais terrible, au niveau de l'eau. Enfin, sous le soleil Dieu merci, la planche surchargée touche une plage, où se pressent touristes et résidents. Ils ont entendu parler du naufrage de cette nuit. Leurs sourires éclatants ménagent un accueil hors pair. Et comme cette île, Aldeborán ou une autre, se trouve éloignée de toute côte, elle possède une école spacieuse et blanche, où sa fille, très jeune maman, pourra se faire scolariser : il faut donc bien que Klopotzki se fixe sur place. Par téléphone, il joint son notaire : non, pour rien au monde il ne voudrait revenir sur le continent, Espagne, France ou Pologne. Il ne désire que débloquer des fonds afin de faire parvenir au notaire du lieu, un gros homme sévère, qui assurément ne fréquente pas les plages, la somme relativement modeste de 292 900 francs, moins de 44700 euros. Allons ! L'affaire est conclue : un bel appartement, dans une résidence, vue sur la mer.

Objectivement, c'est donné. Avec le gros notaire, Klopotzki s'est hasardé à plaisanter sur son étourderie, sur la chance inouïe qu'il a eue de rencontrer cette fameuse planche de surf et d'y sauver ce qu'il a de plus cher : sa fille et son petit-enfant. Les deux hommes, le gros Espagnol et le Polonais maigre, se sont baissés conjointement sur la moquette pour y récupérer de vieilles choses sans valeur : l'émotion, n'est-ce pas, il semblait que ces débris (parmi lesquels une paire de baskets détrempée) devaient protéger les trois naufragés ; c'était tout ce qui leur restait. "Les baskets ? Elles ne sont pas de ma pointure. Elles se sont trouvées là dans l'eau, nous les avons récupérées à tout hasard. "Vous n'en aurez pas besoin, Pan Klopotski, nous n'avons sur cette île aucun club de ce

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sport. Vous serez en présence continuelle de la mer, notre île atteignant à peine les 8km²." Nous descendons au bar de l'hôtel, au rez-de-chaussée.

Nous commandons deux Picon-bières... d'importation, en échangeant des plaisanteries.

 

 

 

 

 

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Nous faisons route vers la trop connue Otte-Savoie, massacrée par l'accent gascon. Qu'est-ce que ça roule : camions, cammions ! Le ferroutage a décidément de beaux jours devant lui. Enfin nous sortons de cette autoroute, encore ai-je failli manquer une bretelle. Nous arrivons, Arielle, Vincent et moi (mais qui est Vincent, et quelle fâcheuse idée de ménager ceux qui vous survivront) dans une chambre luxueuse qui doit bien nous reposer de nos pérégrinations routirère. La chambre voisine, également très chic, est occupée par une pétasse : non pas une prostituée débutante, mais une prétentieuse ouvrant sa porte sur le couloir, agitant sous nos yeux sa coiffure blondasse mode Marylin 1955, et se renfermant.

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Vincent ne s'occupe pas des belles filles. En ce moment, il se plonge dans un grand numéro de Pilote, ce journal qui publiait les premières planches d'Astérix le Gaulois. C'est une pièce de collection : sur papier journal, très grand, dont toute une feuille est occupée par une vaste illustration de pirates : « Les Gau... Les Gaugau... ». Puis la porte du couloir s'ouvre sur d'autres clients de ce singulier hôtel : ils nous le confirment, nous sommes tous prisonniers de ce singulier établissement. Ils ne mentionnent pas « la fille d'à côté ». Ces deux hommes paraissent épuisés. La prison, en réalité, se trouve dans un autre bâtiment. On y torture, d'une façon qui nous laisse perplexes : les prisonniers sont placés dans des sortes de classes, où leur sont dictés des textes, à peu près semblables, mais toujours inachevés.

Au beau milieu d'une phrase, l'exercice s'interrompt ; mais la dictée suivante est la suite du texte. Les élèves forcés reprennent espoir : hélas, à quelques variantes près, le nouveau texte est le même : torture mentale. L'un des prisonniers, dans ce bâtiment voisin, s'est pourtant aperçu qu'il manquait un épisode, car, lentement, comme un infernal motet, l'intrigue progresse. Et s'il manque un épisode, en dépit des répétitions, les plus sensibles à la chose littéraire s'en aperçoivent, estiment qu'on leur manque singulièrement de respect, et souffre d'une frustration bien légitime : à quoi bon s'efforcer de comprendre, si tout est fait pour désorienter ceux qui écrivent sous la dictée ? La situation, « là-bas », va devenir explosive. Restons dans notre belle chambre, ne cherchons pas à en savoir davantage.

 

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