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Pourquoi ont-ils tué Péguy ?

C O L L I G N O N

 

POURQUOI ONT – ILS TUÉ

P É G U Y ?

deuxième édition (la première au Bord de l’Eau, 33 LORMONT

Je referais bien mon œuvre, en mieux, mais personne ne s'en apercevrait (Jules Renard ?)

 

 

Je ne veux pas qu'on me défende. Je n'ai pas besoin d'être défendu. Je ne suis accusé de rien.

“Je ne redoute rien tant que ceci : qu'on me défende.”

Charles Péguy, Notre Jeunesse

 

...Et cependant voici cent ans et plus que l'on défend, que l'on pourfend Péguy, tiré, tiraillé, annexé, à gauche, à droite, depuis sa vie, depuis sa mort le 5 septembre 1914 ; cent ans et plus qu'il s'enfonce à son sujet des portes ouvertes. La chose est entendue. Or les portes ouvertes sont celles qui ont les plus solides chambranles. Défendons Péguy. Et attaquons Péguy ; pour la bonne mesure. Indéfendable. Trop de partisans prônent le seul Péguy saint, le Péguy de sacristie tout enfumé d'encens. Trop d'opposants évaporés font de lui le chaînon manquant de Maurras à Hitler. Carrément. Nous avons tous tué Péguy.

Péguy nous parle. Puis s'éloigne. Nous ne le comprenons plus – puis il nous revient, en pleine face. Je ne détiens pas de clef, je ne déroule ici aucun arcane ; au sein d'une immense clarté levons notre torche hasardeuse – superflue peut-être. Le monde s'effondre, Péguy brûle encore.

X

 

Préliminaire

Charles Péguy, poète, écrivain, catholique, socialiste, né en 1873, mort au Champ d'Honneur.

Mon père, instituteur de campagne, Hussard Noir de la République, mort athée dans son fauteuil un 26 août d'avant 2000.

 

Portrait 1

Dans un livre j'ai rencontré un jeune homme de quinze ans, qui [ne] me ressemblait [pas] comme un frère ; pâle, émacié, face large, intense, soupçonneuse ; des oreilles en anses de soupière, qu'il suffirait de saisir pour que la tête, lourde, hydrocéphale, déborde : celle de Charles P., livré à l’objectif en 1888, l'année du bon général Boulanger. La photo de l'adolescent montre ce regard lourd, mûr, aiguisé,devant qui l'adulte rend les armes et baisse la tête.

Sur un autre cliché, à 40 ans tout juste (manœuvres de 1913), le lieutenant Péguy, barbe rousse et jambes croisées face au soleil, pose sur une chaise – lui-même fils et petit-fils des rempailleuses d'Orléans, les quatre pieds au sol, à même la terre de France. Barbu, serein, austère et flamboyant sur son siège paillé, celui que ses hommes surnommaient le Pion.

 

Péguy, adulte, avait le teint si noir et les yeux si clairs que la petite fille de Jacques Copeau se pencha vers sa mère : "Maman, est-ce que c'est un charbonnier ?"

 

Portrait 2

Comment passe-t-on de sa tête de quinze ans à sa tête d'avant la mort. Grandes Manœuvres de 1913. Annulées 1914 "pour cause de guerre". De quelle manière peut-on inférer l'avenir - à partir d'un cliché. Comment le faciès batracien de Charles P. a-t-il pu se muer en ce masque héroïque fixé cette fois en 1909, bête traquée, fauve résolu, acculé à fond de terrier, dans un rencoignement de son bureau des "Cahiers de la Quinzaine" - passer de l'âge d'Adam (créé à l'âge de quinze ans) à celui de l'homme vieillissant (ils étaient vieux avant que d'être) "On est vieux ; ce qui est pire, on est vieilli”

Naguère, les enfants kidnappés (qui ne survivent statistiquement que quelques heures à leur rapt) bénéficiaient seuls de ces logiciels permettant d'évaluer leur bouleversement physique vraisemblable. A présent chacun de nous peut se transformer ad libitum ; suivre un jour à venir, un jour horrible de progrès, la progression de notre propre décomposition – de cunabula usque ad arcam, du berceau jusqu'au cercueil) - noter que la seule vérification infaillible, remonter de sa gueule d'aujourd'hui à sa frimousse d'enfant, n'est pas encore tout à fait au point). Différence essentielle, d'essence, entre Leconte de Lisle, “qui vieillissait vieillard”, et Hugo, “qui vieillissait vieux” - Charles P. de nos jours n'écrirait plus “l'homme de trente ans ce n'est pas seulement le premier vieillissement de la force, c'est l'inscription, la première conscription prise du vieillissement charnel de la mémoire”.

En bas de page : Dialogue de l'Histoire et de l'Âme charnelle Trente ans, c'est devenu l'adulescence. L'âge où l'on ne veut plus grandir ("A quarante ans, il adhéra au parti communiste des USA") - «  Quel âge a-t-il ? C'est la question que chacun se pose. Dès que l'on parle d'un autre, la première question qui vient, qui jaillit spontanément , c'est : quel âge a-t-il ?" Je suis cela ; peu à peu les ans me creuseront, me graveront les veines et les tempes.

Je n'ai jamais rien lu au front des vieillards. Peut-être se sont-ils seulement beaucoup ennuyés. Ma tête tournera comme une toupie sous la hache, comme ces viandes grecques autour des broches verticales, mes fanons se tendront, je tenterai de rattraper mes traits entre mes doigts!

Car ce que nous pardonnons, ce que nous passons le moins chez les autres, c'est la jeunesse.

X

 

Mes sources (Forschungsquellen) sont les textes mêmes de Péguy, aux vieilles éditions de la Pléiade. Et le “Lagarde et Michard” du XXe siècle, où Claudel et Péguy à eux seuls (édition 1962) font, occupent à eux seuls 79 (soixante dix-neuf) pages, respectivement 37 et 42). Céline : une seule page (“un auteur bien noir”), Artaud, pas même un nom - Lagarde et Michard donc n'ont pourtant pas manqué de flair, eux qui citent en dernière page Beckett, Ionesco (théâtre) ; Bataille et Blanchot (“théoriciens”) ; Robbe-Grillet, Sarraute, Butor (pour le roman) - le dernier texte est tiré d' Un Balcon en forêt de Gracq : “Peut-être qu'il n'y a plus rien ?”)

Péguy nous dit ce qu'obscurément nous attendions : que nul ne connaît les secrets de l'histoire, même littéraires ; que tous ceux qui ont cru déchiffrer ses obscurs panneaux se sont toujours lourdement trompés ; si grands que soient nos espoirs ou nos anathèmes, l'Histoire enfantera toujours plus d'imprévisibles mystères que nous n'aurions jamais su en imaginer. Il n'y a pas de sens de l'Histoire.

 

Péguy contre la prédestination

Péguy en effet se prononçait contre toute prédestination individuelle.

Ou bien tout repose sur le diviseur zéro, le diviseur absurde (car diviser par zéro n'est pas même zéro ; c'est proprement, mathématiquement, inconcevable). L'homme, en ce point d'intersection entre l'inexorable horizontale du plan temporel humain, et la verticale, couperet de Dieu –– tire de sa substance et de sa rage l'acte et la parole : et chacun, à l'instar du Maharal de Prague, façonne son propre nocturne Golem.

- ou bien Dieu a tellement aimé l'homme qu'il l'a créé libre - et dans cet espace de liberté et d'amour laissé par Dieu (posons Dieu comme “x) : l'homme ne s'en jettera pas moins dans le pari fou de la

vie et de la reproduction, sous le regard d'amour de la Lumière. Et d'un abîme à l'autre éternellement Péguy balance. Libre dans son espace autant que la fourmi dans son itinéraire entre les graviers que la botte ne parvient pas à écraser.

Un salut qui ne serait pas libre, qui ne serait pas, qui ne viendrait pas d’un homme libre ne nous dirait plus rien. Qu’est-ce que ce serait. Qu’est-ce que ça voudrait dire. Quel intérêt un tel salut présenterait-il.

 

Péguy ne fera baptiser aucun de ses fils : "Il faut se méfier des curés. Ils n'ont pas la foi, ou si peu.”.

 

 

Généalogie, ou retour à l’obscur

Toute généalogie est nécessairement, avant tout, cosmologie. Notre famille est en effet condition nécessaire de notre venue au monde, de notre création du monde.

Le père de Péguy, Désiré, communard, mourut quand il avait dix mois.

Toute cosmologie implique mythologie. Mais que tous ces morts (syndrome de Barrès) parleraient par notre bouche, exerceraient leurs droits sur nous, je n'y crois pas. Je ne saurais y croire. Je ne saurais descendre de toutes ces générations bornées, deux, puis quatre, puis seize, telles que les présente, exigeantes, tutélaires, Charles Péguy. Cadavre dans son placard : « le grand-père Jean-Louis, vigneron qui travaillait la terre (...) grand buveur, il roula sous un train à l’âge de quatre-vingt un ans, le 20 mai 1885, et son petit fils n’en parlait pas » (Simone Fraisse, Péguy, aux Écrivains de toujours, éditions du Seuil).

Comme les peuples légendaires, certains sont descendus des dieux, de nulle part. Ex nihilo. Péguy, non.

 

Péguy ; Barrès

Quand un homme comme M. Barrès va chez son éditeur, ils peuvent traiter, ils peuvent causer de puissance à puissance”. “Monsieur Barrès a fort bien noté plusieurs fois que le mouvement dreyfusiste fut un mouvement religieux”. Péguy admirait son classicisme. “La culpabilité de Dreyfus, je la déduis de sa race : celle de Judas”. Ça, c'est de Barrès. Malaise. Péguy fut soutenu par Maurice Barrès lorsqu'il s'est agi de décerner le prix inaugural de l'Académie Française. Fausse note ?... L'antisémitisme avant et après Auschwitz : ce n'est pas le même. “Auschwitz”, disait Bernanos, “a déshonoré l'antisémitisme” - ah bon ? Ces reproches que l'on faisait à Péguy, vers la fin de sa vie, de ne plus fréquenter que des juifs. De s'enjuiver. Bon nombre des abonnés aux Cahiers de la Quinzaine étaient des juifs. Des juifs pauvres. Méprisés par les juifs riches.

Maurras [1868/1952] – Bernanos (suite) [1888/1948])

“Quand je trouve dans l'Action française, dans Maurras, des raisonnements, des logiques d'une rigueur implacable (...) comme quoi la royauté vaut mieux que la république (...) j'avoue que si je voulais parler grossièrement je dirais que ça ne prend pas.” Et même si Charles P. avoue, quelques lignes plus bas, que l'expression “mourir pour le roi” lui “dit quelque chose”, “alors j'écoute, alors j'entends, alors je m'arrête, alors je suis saisi”, l'allusion se conclut par ces mots de Michel Arnaud, beau-frère de Gide : “Tout cela c'est très bien parce qu'ils ne sont qu'une menace imprécise et théorique. Mais le jour où ils deviendraient une menace réelle [les royalistes] verraient ce que nous sommes encore capables de faire pour la République”.

Dans “L'Argent” nous lisons : (“Le dernier ouvrier de ce temps-là était un homme de l'ancienne France”) et aujourd'hui, dit Péguy, le plus insupportable des disciples de M. Maurras n'est pas pour un atome un homme de l'ancienne France”. Péguy, représentant (de) la "Vieille France" au même titre qu'un Chevalier des Touches (“[Charles], celui qui a été élevé à Orléans entre 1873 et 1883 a véritablement touché ce qu'était la vieille France d'autrefois”) - Péguy n'a pas opté pour le royalisme mais pour la République. C'est un seul et même héritage de la vieille et vraie France. La même droiture. La même loyauté. La même vertu. De Vercingétorix à saint Louis, à sainte Jeanne d'Arc.

À Robespierre même ("durée" bergsonienne : nous sommes à la fois notre passé, notre présent, notre avenir ; c'est pourquoi il serait illusoire, et nuisible, de nous renier en quoi que ce soit). Péguy quant à lui n'a jamais voté. Louis Barthou prétendra même qu'il n'était pas un assez ferme républicain. Voyez où va l'égarement : certains se sont même plus tard sentis si farouchement républicains qu'ils ont voulu retremper, entre celtes, les ailes du coq gaulois dans le sang du dragon germanique, celui qui rend Siegfried invulnérable. Bernanos, en revanche, ne collabora jamais. Péguy lui servit de modèle. (L'auteur de Nous autres Français (il “s'efforce de se garder à droite et

à gauche”, Encyclopédie Larousse) s'en fut élever des vaches au Brésil - il n'y a pas de sot métier.

Mais l'aîné des Péguy, Marcel, resta, jusqu'à sa propre mort en 1972, antisémite et raciste.

 

Prémisses d' une bibliothèque idéale

Péguy lisait peu.

- les Évangiles (...qu'est-ce que ce dieu – qui ne sut ni danser, ni rire ? - Homère, Sophocle - mais Eschyle ! ("je ne parle naturellement pas de ce méprisable Euripide" - seule référence à ce dernier dans toute l'œuvre de Péguy) "tandis que nous ne sommes que de pauvres modernes", (Onzième Cahier de la huitième série) ; Corneille, il l'attire, il l'annexe à la sainteté ; talibanisme à notre sens que ce fracassage de statues perpétré par Polyeucte ; Hugo (Victor-Marie, Comte Hugo) dont le voisin de Péguy Louis Boitier lui récitait Les Châtiments - Descartes, aussi absurde qu'une démonstration mathématique - "Je pense, donc je suis” - (“quelque chose pense, passe à travers moi”, donc je suis - admirable contradiction voire aporie) - Descartes qui n'a jamais suivi sa Méthode... Pascal encore, et Georges Sorel, et Bergson - cela s'appelle, du beau nom puisé dans l' Illustration de la langue française (Joachim Du Bellay) - l' “innutrition”.

Peu d'autres. Pratiquement pas de contemporains. Vous voyez bien qu'on peut s'en passer. De la lecture.

 

Quelques repères temporels

Huysmans :

conversion, 1895, En route

1898, la Cathédrale

1906, Les Foules de Lourdes.

Mort en 1907

Claudel : né en 1868. Croyant qu'il avait du génie, et sa sœur du talent, quand c'était le contraire. Qualifié de grosse vache biblique par Mme Airelle Lemarié, professeur de faculté.

1889, Tête d'or

1892, La Jeune fille Violaine

1893, L'Echange

1905, le Potage de Midi (c'est exprès)

1900-1908 : les Cinq Grandes Odes ("Le soleil, ce flambeau occulte / Qui éclaire toutes choses par-derrière")

Jamais Huysmans oblat de Solesmes, jamais Paul Claudel ne figurent à l'index nominum des deux volumes de prose publiés à la Pléiade en 1957. Nous ne possédons pas l'édition plus récente. Péguy ne mentionne Claudel nulle part. Mais il surveille ses productions Le P. de Lubac dit : "La lecture de Claudel m'exaltait et me fatiguait ; celle de Péguy, même en ses polémiques les plus fumeuses, me reposait toujours."

1909 L'Otage, qui souleva la répulsion de Péguy : ainsi donc, c'était cela, le catholicisme qui plaisait, le catholicisme qui “avait du succès” ? ...qui “marchait” (auprès du public), qui “fonctionnait” ? "L’Otage de Claudel est trop Action Française (...) Ça ne vaut rien, c’est de la politique" lui fait dire Garutti. Alors que la Jeanne d'Arc de Péguy n'avait pu obtenir le Prix de l'Académie...

...1914 le Pain dur, 1916 Le Père humilié

1912 : l'Annonce faite à Marie

1923/24, le Soulier de Satan (bon j'arrête).

(...Bernanos, 1888-1948. Henri Jammes, 1868-1938...)

 

Laissons à d'autres le soin de déterminer quelles forces obscures, ou appels de la Grâce, ont pu susciter chez ces auteurs catholiques leurs inspirations : mais le fait demeure que le Péguy du Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc (1897) et le Joris-Karl Huysmans d' En Route (1895) n'ont jamais éprouvé le moinsre besoin, la plus minime démangeaison, de confronter le parallélisme de leurs itinéraires spirituels, malgré la cathédrale de Chartres. Rien non plus du côté de Léon Bloy, ou d'Ernest Hello. Cependant huit lettres de Claudel à Péguy ont été retrouvées. Claudel défend la Catholique, Apostolique et Romaine, Péguy ne fait pas baptiser ses enfants. Claudel fustige le philosémitisme de Péguy : il a vu "dans tous les pays du monde" l'action de la juiverie."

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