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Fleurs et couronnes,peut-être

Voici un texte long et dense.

chercher «t’explique », vers la fin.

Bien différencier les Mazeyrolles (Marqueton) et les Lokinio-Leturc.

Relecture à partir de l’exemplaire papier.

 

 

 

Bernard

 

 

Collignon

 

 

 

 

F L E U R S  E T  C O U R O N N E S

 

 

 

 

roman

 

 

 

aux éditions du Tiroir

 

FLEURS ET COURONNES 2

L'HOMME GEORGES

L’INFIRMIÈRE Claire

 

.

 

Le veuf  : « Qu'y a-t-il autour de moi ? »

Claire décrit le papier peint, le corridor pavé, la serpillière ; plus loin le dédale des chambres, et les bouffées de déjections et de désinfectant. Et tout cela, il était inutile de le rappeler.

L'établissement compte trois étages de portes feutrées, salons et pièces indéfinissables, où passent des rumeurs de chariots, de phrases pâteuses et d'infirmières grinçantes.

Sur le lit Myriam morte repose dans son peignoir, tête calée sur un gros coussin de glaçons. Ses lèvres ont pris l'aspect de cordelettes violettes.

« Je veux partir de Valhaubert dit Georges.

- Vous occupez la meilleure chambre.

- Pourquoi m'avez-vous séparé de ma femme ?

Claire glisse dans l’étui ses lunettes fumées. Georges, un instant ébloui lève les yeux sur la soignante qui murmure Myriam, Myriam - Elle est morte répond le vieux.

Quelqu'un monte le son des haut-parleurs. Claire ?… je ne veux pas mourir ici, à Valhaubert.

Good bye stranger fait 6mn 45.

Tout le temps où le visage de Claire, aide-soignante, se tourne vers lui – synthés, tierces mineures Georges examine son front lisse et ses yeux, la chute sur les tempes des mèches blonde - chœur de fausset – ossessivo changez la glace hurle une voix en plein mois d'août quoi merde !

Celle qui tient le cou tandis qu’on change la vessie dans un entrechoc de cocktail on the rocks

- Claire » dit-il posant la main sur l'avant-bras tiède – « montez le son -

- ...Toujours Good bye stranger ?

Les trois vivantes le regardent comme un dingue. Claire augmente le son. Pour toujours son visage associé à ce rythme assourdi, lancinant, martelé. À ces larges applications blafardes sur son profil droit.

vieillards,couples,soeurs

Claire et Georges sont inséparables en dépit du Règlement Interne. À titre d'avertissement administratif : visite préalable, par elle et Stavroski, de 5 domiciles – pourquoi rester ici à présent que votre femme... - « venez avec moi, Georges, tentez l’avenir, si vous pouvez continuer de vivre

Je ne sais pas, nié wiem. je ne sais pas.

...Dans ce premier appartement vit une vieille fille usée par la phalange, hâve et parcheminée

- toutes les femmes ont le même secret - « Georges, ne jugez pas les femmes seules.

« ...Vous habiterez ici sous les toits, un petit deux pièces rue des Juvettes

Je vivais heureuse dit la femme : la peinture blanche, c'était moi, les plinthes à l'adhésif, c’était moi, les meubles vernis, la bibliothèque de Ferreira (Eço de Queirós, Castelo Branco) - c'est la circulation, monsieur, qui me gêne, j'y suis presque faite, l'été, moins de camions, je la laisse ouverte – et j'ai fleuri la terrasse sur cour. »

Stavroski interroge Claire : « J'y suis retournée seule dit-elle ; six mois d'impayés, la vieille est virée, vous emménagez quand vous voulez, la propriétaire est venue, les yeux dans les yeux : son gendre au chômage, sa fille aux études c'est bon a dit la vieille c'est bon, eu saio de lá je fous le camp » - Intimação para limpar Vous parlez portugais Georges à présent ? » Il hausse les épaules. Fin de l'ankylose : une chambre entière avec un vieux lit, la table et la chaise – une coiffeuse à lampes nues latérales - « ...et les toilettes au fond je vais vous les montrer – Non merci. » Georges et Claire Aux Anciens de Valhaubert « Il ne s'agit pas de spoliation, Georges ; tout juste l'application d'une loi. Tout juste ça. Deux années d'impayés. »

Premier avertissement pour le veuf.

Ce que dit Claire, il le croit : elle n'a que 23 ans, pommettes hautes et écartées, très blonde.

Que pèse en face la vieille Lisboète rue Juvette ? Claire conseille à Georges, en attendant, de tenir au Valhaubert sa porte bien fermée. Elle hésite entre tu et vous. Il reçoit bientôt l'intimation administrative de bien vouloir quitter bientôt le Vieillards’ Home, signé Valdfield, Directeur. Claire la lui rend à bout de bras.

Deuxième visite. Chez Léger. La voix des vieux à travers la porte nous ne pouvons pas loger une personne de plus. Claire invente une enquête municipale. Henriette et Phil ouvrent la porte en deux fois par l’entrebâilleur : fermer sec et rouvrir d'un coup. Ils se trouvent côte à côte dans l'ouverture. Léger porte le cheveu crépu et le teint basané d’un octavon du Morne, soixante ans et double menton. Henriette est toute longue et toute blanche en robe. Ils affirment avoir bâti leurmaison de leurs propres mains. « Enfin, les miennes», dit Phil. « Nous avons fait cinq enfants » dit Henriette, « et tous se sont mariés ; à chaque naissance une pièce en plus, dans le sens de la longueur – Pas très pratique pour les incendies » (Phil plaisante) « et surtout, sans le moindre permis de construire.

- Un jour les huissiers sont venus.

- Ils nous ont demandé de tout démolir, dit l'homme.

- De tout remettre en l'état. »

Puis Georges et la jeune Claire s'introduisent dans la bâtisse des vieux bavards. C'est une maison longue et basse « comme j'aimerais » murmure Georges. Mais sur les murs blancs, les craquelures se comptent par dizaines, on y met le doigt. Phil n'a plus bricolé depuis bien longtemps. Henriette en longue robe blanche tropicale n'a jamais tenu le moindre outil, porté le moindre seau : « Nous avons tout hypothéqué, ce sera bientôt vendu ». Phil prétend que sa femme pèche par optimisme, l'acheteur devant payer une hypothèque même après la mainlevée. Henriette n'a jamais compris pourquoi. « Moi non plus », dit Georges. Le vieux reprend la parole pour souhaiter un « bon bouge » au Vieillards'Home. » Claire éclate de rire : c'est la première fois qu'un de ces déchets vivants se sert encore de l'ancienne appellation du Washington's Azaïle.

 

X

 

Le premier prix du tirage au sort où Vieux-Georges a gagné concerne une caverne éclairée d'environ 26m². Ses enfants régleront les loyers. Parfois avec retard. Vieux Georges dit : « Ça alors ! ». Il abandonnerait son vieux logis de veuf prématuré. « Vous verrez, Papa Georges ! » Le Vieux ne sait pas ce qu'il verra. Il suit Claire en traînant des pieds, la bouche entrouverte, le front patiné de sueur, et c’est la troisième visite. La vie n'est qu'un long corridor qui sent le chou, entre deux inspections qu'il effectue malgré lui : « Il faut tout voir par soi-même ! » Georges fait semblant d'en être convaincu. Il grommelle, il mange. « C'est chiant d'être chiant ». Georges a lu cette phrase chez un humoriste, il la répète volontiers.
Un jour il se fera tuer pour elle. Pour la phrase, et pour Claire. « Aujourd'hui, je ne vois rien qui me plaise vraiment ». Surtout pas ce logement troglodyte mal aménagé.

Quatrième visite. C’est un autre couple Antillais. L'homme est tout le portrait du

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précédent : un quart de Noir ou plus, tête massive, chenue – l'œil moins niais cependant. « Ce nègre » dit Georges sans souci d'être entendu. (Vous faites tout pour que j'oublie ma femme morte. Je ne pense plus à Myriam. Dites-moi pourquoi je dois changer de maison. Quitter le Vieillards' Home. Juste pour un autre couple, que vous mettrez en chambres séparées au sens français du terme. Im französischen Sinn).

- Georges, vous êtes vide ; profitez-en pour écouter les autres.

Le quarteron, pédé nommé Solange, commence par se plaindre :

« ...pwivé de mon logement Encore ! s'écrie Georges -...par les agissements de ma femme (ne me parlez pas des femmes) j'ai pwéféwé laisser...(« ...la scélérate procédure de divorce suivre son cours »). Il échappe à Claire un geste de lassitude. Le quarteron est ancien bijoutier. Il a tout perdu. Sa femme a dilapidé ses pierres, son capital et ses outils de travail, limes, scies bocfils… .

« À soixante ans… il me restait quelques diamants… de tout petits diamants… »

 

III

 

Tous les deux jours, Jeune Claire et Vieux Georges traquent les sexagénaires sur le départ : expulsés, découragés, suicidaires. Jamais Georges n’exhibe la moindre tristesse ; il attend qu'ils crèvent. Au fond de soi, il sait que Myriam reviendra. Maintenant ou dans mille ans. Mais les vieux expulsables manquent de personnalité ; ils disparaîtront corps et biens. « Jamais je ne serai comme eux – Qui vous le demande, monsieur Georges ? - Eux-mêmes. » Il effleure le bras de Claire, qui le retire précipitamment. Eugène Lokinio annonce le suivant. Alphonsine Leturc épouse Lokinio. Avant-dernière et quatrième porte. Mari chef de gare ivrogne. Femme ayant accouché six gosses, grand-mère incomprise, guignolet kirsch Peureux.

- Peureux ?

- C'est la marque.

Georges ne s'apitoie pas ; ils ont bu tous les revenus, salaire, allocations, Eugène est devenu sec et barbu, jadis autoritaire, respecté par ses six enfants. Georges l'engueule, reproche à cet homme d'avoir détruit ses descendants jusqu'à la troisième génération. Alphonsine s'énerve entre ses lèvres pincées et son nez en couteau : « Deux générations suffiraient, peut-être ? vous êtes fils de curé peut-être » ? Vieux Georges se tourne vers Claire :

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« Est-ce que les curés parlent encore de la Bible ?

- Seulement de ce con de Jésus. 

Eugène et Alphonsine restent bouche bée sous leurs vapeurs d'alcool. Le barbu articule «insultez-moi ; je porterai ma croix. - Vous l'entendez, l'ivrogne ? trente ans que ce chef de gare se prend pour un pasteur... » Ils en viennent aux mains. Vieux-Georges et Claire, agents provocateurs, ont atteint leur objectif : les faire interner sur-le-champ grâce à la camionnette médicale de Valhubert où deux infirmiers en blouse maîtrisent les vieillards pugilistes. Même à travers la porte arrière, on entend Alphonsine se débattre et hurler :

« Où y a Eugène, y a pas de plaisir. »

Claire cligne de l'œil, le logement est enfin trouvé. Georges éprouve des remords : « C’étaient des gens bien. - Détrompez-vous dit Claire, ils battaient leur troisième fils, nous avons des dossiers sur eux, ils ne laissaient pas de trace sur le corps, faisaient porter à ce dernier tous les haillons des frères aînés, l’ont placé en internat dans la ville même, s'opposent tant qu'ils peuvent à son mariage. S'ils ont mieux traité leurs autres fils ? « Je crains que oui » répond Claire, mais ils ne devaient pas pour autant s'acharner sur le dernier. Ni sur la bouteille. » Devant le mutisme soudain de Georges (quel récalcitrant ! quel difficile!) elle pense plutôt revendre la bicoque des Lokinio si vite vidée, qui lui appartenait, afin de couvrir les frais d'hébergement et l'improbable désintoxication d'Eugène et Alphonsine. À ce moment Georges sort enfin ce qu'il a sur le cœur : une déClairation d'amour, mentionnant les yeux de Claire, la peau de son visage « si exactement tendue par le muscle » le masséter ? - ...les buccinateurs aussi, Claire, tous les autres… - ...je vais vous confisquer vos brochures médicales, Georges ; le buccinateur ne se voit pas de l'extérieur.

Georges conteste. Dévie sur l'expression de justice, de sérénité, de vertu, rendue par son visage - « ...de vertu, Georges ? » Quand elle rit, les boucles tremblent sur sa joue. Il se rajoute une sixième Porte. Toute proche, celle-là, de l'ancien domicile de Georges et Myriam, avant leur arrivée au Vieillards'Home : « ...avant leur mort, deux personnes très, très âgées, en fond de jardin, une arrière-maison ! » - Qui occupe le bâtiment sur la rue ? - Des quadragénaires.

- C'est jeune dit Georges.

Les jeunes ont engagé une procédure d'expulsion, pour s’agrandir.

- On n'expulse pas des vieux dit Georges.

- Non répond Claire. Si le « jeune couple » acquiert leur logement, ils ne pourront plus y revenir ».

Les vieux Lokinio-Leturc ont vécu là vingt ans, jetant les ordures entre les deux maisons, celle de la rue, occupée par les quadra, et la leur, au fond d’un jardin sale : gazinières, batteries mortes, nos deux fils disaient-ils dégageront tout ça par camionnette » - non médicale. Les quadragénaires (les « Acquaviva ») n'en croient rien. Les vieux évacuent les amoncellements. Ils sont apparentés aux Mazeyrolles. Ce sont des cousins de Claire, mariés ensemble. Ils n'ont pas supporté leur expulsion programmée.

. Ils ont senti venir le vent, trop tard. D'abord, la famille leur a doublé le loyer. Elle les avait perdus de vue, sauf pour faire pression sur eux. « Je n'y suis pour rien directement. » Pour gagner l'extérieur sur la rue, les Lokinio-Leturc devaient traverser le jardin ; c'est ce qu'on appelle une « servitude », conventionnelle, pour que les vieux ne soient pas enclavés. La maison de devant est occupée par ces quadragénaires alertes, aimant le soleil qu'ils prennent aux autres, ils mangent dehors l'été sur une table blanche. Ils s'appellent les Acquatinta.

À leurs passages, les Mazeyrolles saluent les Acquatinta. Ces derniers ne répondent pas, sauf d'un ton condescendant ou excédé. La vieille cousine répond au prénom de Clémentine, fille de… - « je ne sais plus ». Elle n'a plus qu'une dent surchargée de tartre, sur le devant, et la lèvre qui pend. Cheveux décolorés. Coquette, hideuse. Son mari Jean-Paul est trapu, lourdaud, voûté. Il marche en traînant des pieds. Georges espère encore qu'ils seront conciliants. Avec son amie Claire dont 45 ans le séparent, il mange À l'Entrecôte, au centre ville. Ils échangent, comme toujours, leurs impressions. Georges est stupéfié. Il se fait tout raconter, expliquer, expliciter.

Les Mazeyrolles piquent sa curiosité, bien autrement que les expulsables précédents, portes Un à Quatre. Il repère leur logis sur un vieux plan, demande combien d'armoires s'entassent dans cette pièce, à gauche en entrant, dont on ne peut plus franchir le seuil ; s'ils possèdent une ou deux télévisions, l'une sur l'autre : « C'est la petite qui fonctionne ». Ils sont sourds et s'engueulent en patois de Lodève. Claire les comprend, éclate de rire, montre ses dents et secoue ses boucles jaunes.

 

X

 

Comment va pépère aujourd'hui ? Il a fait un gros crotton le pépère ?

- Faites chier.

- Pas poli le pépère.

Mais avec la très, très lointaine cousine de sa femme morte, avec l'assistante Claire Mazeyrolles, tout se joue, au contraire, dans le respect. Dans la sérénité (de Claire). Dans la contemplation (chez Stavroski) ; ni vieux, ni ami, ni père. La généalogie crée des liens. Claire fait employer sa sœur Johanna : même nom de famille, dissemblance totale. Cheveux noirs, les yeux noirs. Le nez, le menton, insolents. Georges l'observe elle aussi très attentivement, passe d'une sœur à l'autre : la blonde, la brune. Dans le même service. Claire présente un par un ses pensionnaires : les plus âgés d'abord, rivalisant de dates de naissance.

Johanna prend des notes, ce qui n'est pas nécessaire. Johanna toise les patients de bas en haut, ce qui n'est pas bienveillant. La présentation se fait dans le salon où s'entassent les armoires, plus ou moins bâillantes, où passent des rayons de soleil brisé.

IV

 

Clémentine MAZEYROLLES, locataire expulsable, se demande :

Il faut que je trouve un nouveau logement ?

Jean-Paul MAZEYROLLES, son époux :

On nous promet un rez-de-chaussée, dans la même rue.

Au Vieillards' Home, Johanna MAZEYROLLES prédit :

Si on les déplante, ils mourront.

La vieille répète Ça fait près de vingt ans que nous vivons ici.

 

X

Crépuscule au Vieillards' Home

- Encore un peu de bouillon, Pépère ? ...Ho, Pépère ! On se promène tout seul dans les couloirs après 20h 30 ? Tout le monde il éteint les lumières, Pépère ! Tout le monde il fait son dodo !

Vieux Georges : Mais où c'que j'vais donc ben m'loger moi ?

Les deux sœurs Mazeyrolles, Johanna et Claire, habitent une vaste demeure aux chambres fraîches et profondes. Vieux Georges loge provisoirement dans une troisième chambre, celle d'un frère absent. Les deux sœurs le trouvent « amusant », « pas encombrant ». Johanna vient le voir. C'est une jeune femme brune qui s'assoit et ne dit pas grand-chose, sa bouche est « grande et close » dit le vieil homme. Il se demande laquelle des deux sœurs il admire, et si la seconde ne va pas remplacer dans son cœur la première. Il pense « mon cœur » pour simplifier ; de son vivant sentimental, il ne peut tomber amoureux que s'il admire. Il n'y a donc pas que les femmes qui font cela.

Le lendemain, Johanna s'anime et rit avec lui ; le front de la jeune femme est dépourvu de rides. Elle s'exprime à grande vitesse, presque précipitée. Mais le vieux jouit d'une ouïe excellente. Les Mazeyrolles dit-elle vivent dans un taudis. Avez-vous remarqué le poulet décongelé juste sur la télévision ? ...la planche à repasser au milieu du salon ? leur jardin, à côté du nôtre, sert de dépotoir : quatre grille-pain, des armoires sans portes effondrées sous les pluies depuis des lustres…

- Ce sont des cousins de ma femme. De Myriam.

- Les nôtres aussi, Vieux Georges, les nôtres aussi. Notre famille est très embrouillée.

- La femme est affreuse.

- Sur la photo de ses 18 ans, une splendeur kalmouke ! À tomber raide – vous vous en êtes bien tiré, Vieux Georges, l'autre soir.

- J'ai une vraie tête de porc.

Ils rient en même temps. Johanna rappelle que sa sœur Claire hésite encore à expulser les Mazeyrolles, ce qui ferait beaucoup. Stavroski les trouve vraiment trop laids. Tous les deux. L'un et l'autre. « Ils ne payent pas leur loyer, voyons !… Jetez juste un œil au-dessus de la haie : ils habitent très précisément sur notre propriété. Vous seriez très bien à leur place. Juste à côté de nous. » Georges ne dit ni oui ni non. Johanna refait silence. Une cloche s'agite en cuisine : Oncle Gautier appelle à table. Au réfectoire, Georges parle à tous ceux de sa table. Claire n'arrive que pour les pâtes alimentaires. Elle écoute Bye strangers à son casque, en dépit du règlement. Elle fait ajouter du gruyère à toutes les tables.

 

X

 

Vieux Georges respire. Il a échappé au pire. Eugène et Alphonsine se sont fait chassir, pour non-paiement de loyers, au pluriel, plus ivrogneries, au pluriel. Peu importe où ils ont atterri. Les asiles sordides, ce n'est pas ce qui manque. Les logements des deux couples de vieux sont grands et beaux. Tous deux sont cernés d’ordures. Les Lokinion-Leturc se bourraient la gueule, ils sont à présent à l’hôpital de désintoxication. Les Mazeyrolles, pour leur part, habitent une partie du rez-de chaussée, dans la vaste demeure des deux infirmières, leurs cousines. Là aussi, grand étalage de débris. Les vieux Mazeyrolles, en définitive, se voient expulsés, eux aussi. Vieux-Georges s’y laisse installer sans scrupule. Il n'en sort plus. Pas plus qu'il n'en faut pour faire le tour du jardin des deux sœurs, dans l'herbe bien taillée. Il regrette que Myriam, décédée, ne soit plus là pour fouler avec lui la verdure soignée. Les deux sœurs infirmières ou aides-soignantes, fonctions mal distinctes dans ces petits établissements à la bonne franquette comme il n’en existe qu’ici, le laissent libre d'aller et venir à sa guise, sans dépasser la grille.

Mais lui-même ne voit pas l'intérêt de la franchir. Les chambres des deux sœurs, pendant la journée, demeurent closes. Elles en sortent pour leur service, à deux pas, y reviennent le travail fini, et se bouclent chacune chez soi, pour se branler bien séparément. Mais le petit vieux reste à même d’errer, nocturnement, dans le long couloir frais, pieds nus ou en pantoufles. Frôlements remarqués par les femmes le long de leur mur mais sans y faire allusion. Georges alors s'assied en tâtonnant dans le profond fauteuil du salon, face aux cendres de l'âtre de Tassigny. La raison et le calme lui reviennent. Ses oreilles se débouchent peu à peu, comme dans les descentes de montagnes. Il reste une demi-heure à écouter cet étrange phénomène de dégivrage.

Il ne peut plus sauter les femmes. Encore moins deux en file, encore moins des sœurs ; La dernière fois qu’il a baisé deux sœurs, il a perdu les deux. De toute façon il devenait fou, « au quartier des hommes » du « Vieillards’Home », à deux rues d’ici. Les limites entre les « quartiers » restent floues, et ne sont respectées que la nuit. Ici, dans la grande maison des Mazeyrolles de tout âge, on est à son aise. On peut lire aux toilettes. Dès le jour, Georges fait le tour du vieux prunier, juste après l'habillage du matin. Il souhaite pouvoir longtemps s'habiller tout seul. Les vieux Leturc-Locquignon sont revenus, dégrisés, derrière la maison des Acquatinta : leur expulsion définitive a été jugée abusive . Ils se cantonnent à leur ancienne masure, la plus basse et la plus délabrée.

Leur loyer fut réduit, il n'est plus qu'un symbole, défrayé par le département. Le vieil Eugène Locquignon, ivrogne à ses heures, est encore plus perclus qu’avant son départ. Sa voussure atteindra bientôt l'angle droit, il bougonne ou se tait, indistinctement. Madame Clémentine, grasse édentée, se parle autour de son chicot en gargouillant comme une roue à aubes.

...Que des vieux… « Nous serons bientôt débarrassés d'eux », laisse tomber Claire ou l'autre en touillant mollement le café. Et l'une ou l'autre sœur ne manquent jamais d'ajouter que les décisions de justice bientôt ne manqueront pas de faire place à la mort. « La vraie, celle qui tue », ajoute Johanna, qui a de l'humour. Georges dit que c'est inutile qu'ils disparaissent. Les sœurs le dévisagent, amusées : serait-il sincère ? « Pourquoi passez-vous tout le journée avec des personnes âgées ?  À deux pas de chez vous, jusque dans votre maison ? » Elles répondent que c'est leur vocation. Georges hoche la tête. Lui non plus n'est pas convaincu. En effet, il existe d'autres vodations.

Claire écoute dans son casque Bye strangers à fond, avant la collation de midi que les deux sœurs prennent ici sur le pouce en fonction des services. Georges reconnaît les pulsations musicales à travers les oreillettes, d'étranges chuintements, rythmés, lancinants. Il pensait que seules de très jeunes filles se repassaient en boucles leurs airs favoris jusqu’à la symphonie. Pendant le casse-croûte la télévision prend le relais. Georges s'isole dans les Informations, dont il se contrefout, absorbé par les profils jumeaux de ses compagnes ; elles s'offrent à son regard, indifférentes et fixes, avec sur les pommettes les mêmes reflets lactés. Chaque soir elles reviennent du Vieillards’Home, où croupissent d’autres vieilleries.

Georges les soupçonne d'avoir bien arrangé leur emploi du temps, pour ne travailler que si ça leur chante. Louée soit la souplesse autogérée. Un soir après la bière (une seule par jour), plus de doute : les vieux Mazeyrolles, au contraire des Lokinio-Leturc, sont partis pour de bon. Plus rien à déménager que trois chaises, deux cercueils sans couvercle, un chat et sa bassine. Définitif, ajoute Johanna, qui a de l'humour. C'est vous qui les tuez, s'exclame Georges (« les anges de la mort », avait-il lu dans le journal, à propos du Wiener Gemeinkrankenhaus, où l’on clamsait un peu trop fréquemment). Les vieux Mazeyrolles sont partis depuis juste une semaine : le couple expulsé prit place à l'arrière d'une ambulance, courbés, désespérés, vers le Vieillards’Home, où tout est pire, collectif. Ils auront vécu dans la grande maison dix-sept à dix-huit ans, sans avoir digéré l’âpreté de la vie. L'Oncle Gautier, qui dîne ce soir-là dans le bâtiment, grande maison, ne dit mot. Il sirote et repose sa bière alternativement. C'est peut-être de famille. La maman de l'Oncle est là aussi Georges, qui traînait là toute la journée, s’est donc installé à la place des Mazeyrolles. trouvant une famille peu causante mais bien absorbante.

Qu’elle en vienne à trucider des vieux, ce n'est pas à Georges qu'il convient de s'en plaindre.

 

X

 

Le premier août, Saint-Alphonse (96-87), Docteur de l'Église, À la St-Alphonse, chacun se défonce. La direction du Vieillards'Home frappe un grand coup. Pour remédier à la désastreuse impression de ces armoires et penderies béantes et désastreuses autour de la salle commune, elle décide d'en faire un feu dans la cour centrale, vidées de toutes leurs guenilles, sans y enfermer personne - tout le monde en autocar, hop ! à Lacanau pour la journée - avant que la marée ne submerge la ville. Au retour, quelle surprise ! Une belle salle de séjour toute propre, des chambres avec des étagères à portée de main ! Hélas. Hélas. Il est interdit de faire du feu en agglomération, même en large banlieue : les pompiers noient sous les tuyaux les planches carbonisées, ça pue jusqu’au Porge, tout l'autocar renifle au retour, et s'exclame en découvrant le désastre.

Tout avait si bien commencé. À quelques rues de là, Georges et ses gardiennes avaient éprouvé une joie néronienne ; Claire avait monté au maximum son chœur favori de castrats (Good by Stranger, It's been nice / Hope you find your paradise) – et vers le nord, dans le lointain, toute une noce hurlait à la mort par-dessus les flammes et le cri des cuivres – mais c'est la mort qui t'a assassinée Macia – la bémol et naturel mineur – atroce cacophonie. Claire et son vieillard éprouvent un lâche soulagement, rien n'est touché de leur côté, les flammes jusqu'à 30m rappellent à Georges un vieux film, en Pologne, années 43-44, et les jeunes dindes ne comprennent pas l’allusion. La Direction, souhaitant effacer au plus vite le traumanaire des pensiotismes, invite les Chœurs Baroques de Ste-Cécile, déglingue à cet effet une somme considérable.

 

X

Les rapports de l'oncle et de sa mère forment un inépuisable objet d'étonnement. Soit une vieille femme charmante aux lèvres fendues comme un sphincter. Elle est devenue taciturne. Elle se tient droite et stricte sur sa chaise, à 70 % de sa base d'assise. Même angle vue de face donc inclinée, déjetée. Elle s'appuie sur une canne. Derrière elle pour la pousser ou la soutenir si elle marche ou roule, oncle Octave, escogriffe puceau, jaune et quadragénaire. Il s'exprime dans un registre digne et fosses nasales, very English gentry. Il assiste sa mère, l'assoit ou la relève avec des passions d'antiquaire. Plus il la respecte et plus son teint se parchemine. Il écarte tous les obstacles, chaises ou pierres.

D’un geste de son menton les importuns s'écartent. Sa spécialité est l'oto-rhino-laryngologie. Quelques jours après son emménagement, Georges les invite, l'oncle et sa mère, et les deux nièces soignantes Claire et - comment déjà… Ils ont occupé tout le long de la table, cul au buffet. L'oncle et sa mère se sont tenus sans faiblir,

poussant la bouffe en tas dans leurs gosiers éteints.

La vieille s'endort entre les bouchées. Le fils quadra lui passe le pain, ôte les os de la viande, essuie les commissures des lèvres. C'est une partie de la famille qui en expulse une autre, la branche cadette empiète repousse sur l'aînée, comme dans les dynasties.

Georges aussi se découvre des côtés secs. La jeunesse l’a fui, il la contemple et jouit au fond des pupilles, mais rien ne la lui réinfuse. Il faut qu'il s'inquiète. La grandeur le quitte précisément quand on veut la retenir. On peut peu dit le proverbe. Stavroski s'est mêlé d'une histoire familiale. S’est introduit dans la dynastie, a bousculé l'ordre de succession, sans objection ni obstacle, et le voici comme un moulage dans un creux qui ne lui appartient pas, quand tant d'autres auraient pu s'ouvrir. Claire est à sa gauche, l'autre (prénom qui échappe) à droite, afin que la tradition se confirme (« un homme – une femme »).Elles soutiennent leur jeunesse de leur propre front bien dressé de caryatides.

Gardiennes, intronisatrices, à quoi Vieux-Georges peut-il leur servir ? Quel est le jeu. Quel est l’enjeu, le schéma actanciel, le thème et le prédicat. D'autres êtres sont là, dans l’une ou l’autre construction, connaissances d'un soir et d’un sou, complices, anonymes, Nul besoin de les connaître, s'il restera seul ni à quelles conditions unter welchen Bedingungen. De temps en temps Claire et sa sœur cadette se penchent vers lui, ensemble, sans lui fourrer la fourchette en gueule car il se tient bien à table, « il fait honneur au repas », il ne connaît pas son rôle, sans la moindre épouse pour s'interposer, même en écran transparent. Il accepte leurs petits verres, il reprend de tout, répond aux imbéciles, aux amabilités, il évite de se remplir.

L'oncle et sa mère lui font face, le fils plus momifié encore, avalant elle et lui sans beaucoup mastiquer, la pomme d'Adam masculine déglutit, son nez tombe entre ses pommettes comme une verge de goy. La mère est cireuse. Solennelle sans raison. Elle est ainsi. Georges regarde sans fixer, cela ne se fait pas. Dans son assiette gisent des étangs de sauce allégée. Les cheveux des soignantes reviennent balayer son visage, ensemble, réguliers comme des essuie-glaces. Il se déplace pendant le repas, examine tout le monde, se contrefout des usages, ce sont de ces incohérences de vieillard. Tout et tous sont enregistrés en lui. Il sera bientôt crevé. Il ne se souviendra plus de sa profession. Il n’a connu personne. Au Vieillards'Home c'était déjà comme ça. Passé un certain âge reste autour de vous des inconnus qui vont claper, mais vous apprennent à vivre. n braillant.

Le passé rebrousse. Dix jours, dix ans. « Mort de Myriam »  comme sur des roulettes. Comme si le passé se renfonçait avec les yeux. Il observe un repas pendant des heures. On le laisse rejoindre sa place, mangeotter, grignotant, transparent, sans la moindre remontrance. C’est pratique de mourir. On ne s'acharne pas sur celui qui perd pied en silence.

Ce médecin jaune, par exemple, hépatique. Il porte son badge au veston : Docteur Pouzy. Ce nom de barrbare. Aux yeux faux. Combien d'ordonnances, combien de tumulus ? Paupières bardées de jambons, liserées de couenne. Mains soignées, ongles sales grattant dans le poulet à la même table que les pensionnaire. Est-ce que ce sera mon médecin traitant ? « référent » ? S'il le verra de plus en plus souvent. S'il deviendra intime avec son cul, son scrotum etc. Il se demande. Les deux sœurs laïques semblent trouver normale cette présence médicale. Est-ce qu'il les a tripotées ? La chose, la pensée même, l’écœurent, mais il est revenu s'assoir.

En face de lui sur la droite, les deux plus vieux que lui, Alphonsine, Eugène, Locquignon-Leturc. Étranges noms et parentés lointaines ! Ils mâchent sèchement, sans un mot ni un cliquetis de dentier. Aucun d’eux ne lève les yeux de l’assiette, seraient-ce ses parents ? bien trop jeunes pour cela, Georges les regarde par dessous, ferme à demi les paupières, observe ce qui s'engloutit. Ils reprennent du pain, Georges leur passe la corbeille, se sert au passage sans nécessité, compte les cuillères comme si, après le repas, le docteur, par exemple, devait lui en demander le compte.

R. 14

Est-ce qu'il reste de la sauce ? Il n’en faut pas trop à leur âge. Les mots restent dans sa gorge, il n’avale plus, qui joue le rôle de Jésus ? il n'a jamais cru à toute ces choses. Les syllabes se coincent entre les joues et les dents restantes. Soudain comme dans une scène répétée, la vieille Alphonsine a plongé, nez en avant, morte dans son plat. Mon Dieu crient les servantes. Frère Octave saute vers elle, la retourne et l’essuie, la tablée repousse les chaises dans un déchirant vacarme - et pas un téléphone dans la pièce. Certains se rassoient pour manger, d'abord du bout des dents, comme si la viande décédée leur était consacrée. D'autres se dressent, se cognent aux murs, se rassoient et se passent la main sur le visage. D’autres enfin sortent vomir, le plus loin possible les uns des autres. Vieux Georges quant à lui, sans précipitation ni éclaboussures, part discrètement se promener, de long en large, dans sa portion de jardin, derrière la haie : il est le seul à vivre ici chez lui, 29 rue Cros-Varais. Ici encore il dormira lorsque les Pompes municipales viendront le délivrer de son corps putrescible. Vieux-Georges lui-même est cousin d'Eugène. Ils ont à dix ou quinze ans près le même âge. Nous mourons tous au même âge, à quarante ans près. La mort le frôle  pense-t-il sans m'émouvoir vraiment ; le temps n’est plus où cousinage impliquait vendetta. « J’attends comme un vautour et le veuf Lokinio vit toujours. » Cependant à l'intérieur, en présence des deux soignantes, le Docteur Pouzon diagnostique la mort. C'est lui qui ferme les yeux, à la demande des deux sœurs, qui appréhendent une quelconque résistance des paupières. Jamais encore fermeuse d’ yeux ne les a crevés par maladresse. Mais ce cadavre paralyse.

Dr Pouzon est devenu plus jaune encore : « Rupture d'anévrisme ». Il nasille malgré lui. La police est alertée. Georges rentre une fois tout tapage apaisé. Il n'a plus jamais faim. Des flics formés lèvent le corps, les derniers cris s'éteignent. Octave accompagne sa mère dans l'ambulance, leurs deux corps froids. La vieille réfrigérée sera placé sous plastique. Octave ne vivait plus pour sa mère Alphonsine, mais soignait ses infirmités, secondait Eugène sans en attendre reconnaissance, Eugène étant juste second époux de la défunte. « J'étais mieux  à l'asile » dit-il. Eugène refuse d’accompagner le corps, dans l'attente de l'insupportable émotion. Il se renferme dans sa chambre enfin seul, se claquemure volets clos. Georges et les deux sœurs femmes restent seuls, tous trois débarrassent la table, jetant les portions entamées.


R. 15


Georges se sent assez vaillant pour sortir en ville de nuit, sans que personne l'en empêche. C'est un quartier de pavillons sans un quartier de lune. Mais le blanc des enduits transforme ces cubes en sépulcres. Il fait le tour des pâtés de maisons, tout courbé, sans les frôler de peur des chiens. Il éprouve ce soir l’horreur des bêtes qui sautent dans l'ombre et hurlent aux tympans. Il revient se coucher, satisfait d'atteindre l'âge où la vie enfin ne parvient plus qu'à travers un coton. Il n'aurait plus besoin de ces deux soignantes dont il oublie régulièrement le nom, celui surtout de la brune. Leurs deux sexes blottis. Le profond ridicule. d'y penser. Elles ont tout nettoyé. De vraies femmes à l’ancienne.

Mon Dieu empêchez à tout prix que je sombre et de me révéler. Tout est propre de fond en comble. Elles ont fait ce que réclame leur nature, il espère qu'elles n'auront pas déserté leur chambre, au premier. Comme on se passe aisément de lui, pense-t-il. Je pourrais monter les égorger. Une lumière sous leur porte l’en dissuade. Il redescend l'escalier sans le moindre grincement sous le tapis. Il sort encore. Se demande si son corps ne prend pas le relais de l’âme. Les pavillons sont plus gris que tout à l'heure. Se retenir surtout de parler seul ou de se marmonner. « Il n'y a que les fous qui parlent tout seul. - Il n'y a que les cons pour leur faire observer » - il attend l'occasion de ce cinglant dialogue, sans l’avoir trouvée. L’interlocuteur serait bien interloqué. Ce serait un triomphe. Je ne veux plus revenir à l'asile. À l'asile de fous. Ni au Vieillards'Home. Imprononçable. Il se murmure dans la nuit les deux noms revenus en surface : Claire, Johanna.

Au milieu de ces rues impersonnelles et goudronnées, Georges Stavroski éprouve un sentiment de plénitude parfaitement incongru. Retrouve dans sa poche la clé qu'il y avait glissée, sans refermer derrière lui. Ça sent le foin. Il se renferme enfin pour la nuit. Ce n’est pas le foin mais la laine de verre entre les briques. Ou un rat crevé. Au-dehors la lune sortie des nuages éclaire à blanc les pavillons endormis. Il serait né dans l'un d'eux, sans que jamais personne ait pu le renseigner.


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De sa fenêtre il voit la Maison Usher, très haute entre quatre cyprès, qu'il ne peut longer sans frémir, même en plein jour ; son propriétaire est mort d'un coup, sans affaiblissement préalable, à 95 ans. Les héritiers ont tout laissé en l'état, puis muré l'entrée. Tout à l'heure encore, Georges titubait avec bonheur, bercé par ses pas d'un trottoir à l'autre. Ici, devant sa vitre, c'est Maison Mazeyrolles. Une sécurité sans faille. Sans-abris, crevez. Plafond bas, en fines lattes de navire à quai, vernies, étroites ; incurvées, frôlant le crâne – un lustre horizontal en roue de charrette à niveau de fontanelle.

35cl en flacon plat, de cognac, planqué derrière le battant du buffet : meuble lourd, à portes « au diamant », pourrait provenir du logis de son père, Maison Vautour et Fils, rachetée par ce dernier vers 1930. Par quels jeux d'héritiers ce prisme maçonné trapézoïdal où le logent les sœurs Mazeyrolles rejoindrait-il son escarcelle à lui, Georges Stavros ? Qui serait le maître à présent, tous les importuns virés, surtout les vieux ? surtout les vieux. Il serait patriarche. Débarrassé de tous ceux qui porteraient un autre nom. 70 années de peur. Rapides comme un roc dans le torrent. La vie enfin vaincue. Derrière. La mort intégrée, si bien frottée à lui qu'elle est entrée à l'intérieur, inféodée – peur de la mort est peur de soi-même. Cela m'est enfin arrivé. J'y pensais depuis toujours. Georges aime bien sa vie. C'est bête.


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Mais le deuil s'accroît. Se creuse avec le temps. Or passé un certain âge, fixé le plus souvent par soi-même, plus rien ne saurait atteindre : on est vieux, on s'en vante, on ne ressent plus rien, sans tenir compte des époux qui se suivent de si près dans la tombe - un réflexe, la « symbiose » voyez-vous. Stavros joue là-dessus. Myriam conserve en lui sa réputation d'épouse retorse et grisonnante. Ni trop tard, ni trop tôt. Elle ne voulait pas être veuve, pourquoi ?

Tant de couples se guettent en coin, à qui pourra conserver la bouée. Il y en a même, en Italie, qui se jettent des sorts – iettatori ; c’est ce qu'il a ouï dire. Myriam a enchaîné verres d'eau-de-vie et cigarillos. Elle s'est achevée en sept ans sept jours. Sept d'abord, suivis d’une semaine sans dessoûler. À présent son cœur survivant se met à cogner, tant il en a vu  : resserrement de liens,

complicités de rapines, à croire qu'ils n’avaient rien vécu auparavant. Il hoche la tête, décrochages du cœur au cerveau, de grands besoins vitaux de sommeil. De son vivant déjà. Je te parle pour ne rien te dire. « Paresse » répond Claire. - Tu m'espionnes à présent ? - ...et pour les siècles des siècles » (à deux) Amen. » Ils ont leurs rites. « Papy Djo…

- Georges ! » Il rectifie toujours. Quelles identités endossons-nous tant que nous sommes. Quels corsets font craquer les nouvelles identités des femmes. Parfois ses yeux, ses oreilles – son ouïe, sa vue – s'effondrent en plein message, si longtemps avant de mourir ? - le sol se dérobe, rétine, tympans…  Quand il se réveilla, il écrivait une lettre à son épouse refroidie. Ce sont de ces absences. Penser ou ne pas penser. To think or not to think. Tu exagères, dit la plus jeune des deux sœurs.

D’une pièce voisine – il y en a tant – où la télévision diffuse un téléfilm de Jean L'Hôte : un vieil homme demeuré, virgule, indifférent à la mort de sa femme, parmi les héritiers, Maginot dans le rôle du fossoyeur. Ils le traitent tous comme une bûche, qui les méprise sous ses rides. Comme il se meut très lentement, tous le dépassent, et parvient bon dernier du marathon funèbre enfin seul sur la tombe. Lorsque Georges reverra au Vieillards’Home les deux soignantes, ses propres questions les désorienteront peut-être : s'il doit ressusciter sa femme. S'il est bon de prêter de la chair à celle qui en eut si peu de son vivant à elle. « Déjà, je ne sens pas les vivants. - Ce n'est pas vrai Vieux-Georges, nous sentons bien que vous pensez, que votre en dedans vibre sous l'écorce » - il éclate de rire, cassé, le même.

« Voulez-vous devenir ma femme ?  - Non pas disent les sœurs, ensemble, du même ton. Elles sont désemparées. Sans le moindre sarcasme. «C'est une expression maladroite». C'est une émotion que je croyais morte, ce sont des élans comme à 17 ans, plus 60. Amoureux de toutes, et de vous. » Il ajoute que si l'on ne devient pas fou dès le début, on se guérit dès la première attaque.

« Voyons, Georges, demande Claire, étiez-vous amoureux de votre femme ?

- Non.

- Il ment ! vieil hypocrite ! s'écrie Johanna qui bat des mains.

Les boucles sur le haut des seins de Claire forment une abondante toison pectorale. Claire menace de se détacher de lui « avec Johanna » précise-t-elle. Tous ces vouvoiements ne sont plus de mise ; la camaraderie s'invite entre homme et femmes - l'homme perd le droit d'aimer, reçoit en dédommagement le tutoiement déplacé. «Quelles conventions ? dit la plus jeune. « Il n'a jamais été question de convenances entre nous. Ne nous faites pas regretter les démarches et passe-droit où nous sommes compromises pour vous ».

- Mais nous sommes tous des Mazeyrolles ! »

  De l'autre côté de la haie, retournant à la maison mère, l'aînée se déclare déçue. « Nous ne voulions pas brusquer le dénouement. C'est un échec.

Johanna : « Si ce vieux con devient amoureux, il faut immédiatement l'expulser. »


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Une conférence interne réunit dans la maison mère Johanna, Claire, Stabbs et Nicolas. Chacun parle de son mieux, exprime ses avis et ses réticences. Nicolas est un infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs est un intrigant, amant de Claire et hardiment hétérosexuel. Anglais cependant, petit et tout le comportement d'un trou du cul (dupkiem, pretensjonalne) - sujet à des accès de grossièretés bien sculptées. Il fut décidé ce jour-là entre eux quatre

d'expulser Vieux-Georges fraîchement installé. « Cette promiscuité nous pèse. - You might have thought of it earlier - vous auriez pu y penser plus tôt. - Ne soyons pas expéditifs. - Moins que pour les Lokinio, dit l'infirmier, qui ne s'est pas encore exprimé ; Nicolas parle doucement (1m95). Le petit Stabbs hésite entre deux langues, parlées avec une égale nasalisation. Il détache les syllabes. Sa petite taille, même assis, accroît son côté péremptoire.

La conquêtes à l'arrachée de Claire constitue le mérite essentiel de Stabbs. Stavre ne l'apprend que ce jour-là, quand on l'introduit dans la pièce, à l'issue de la réunion. Il observe instantanément que tout, dans ce couple ancien, n'est plus au beau fixe. Johanna, mal coiffée, vire ses queues de rats de part et d'autre de son cou. Elle est très fine, les lèvres minces, les yeux minces. De la souplesse dans le corps, une langue inattendues.

Stabbs courtise à présent l’autre sœur Johanna. C'est l'indice d'un édipe irrémédiable. Disent les psychiatres. Nul ne sait s'il honore ou baise les deux sœurs à la fois, ou les déshonore. Le séducteur demande ce qu'on attend pour virer Stavre l'Immoral. Johanna fait chorus. Claire l’aînée expulsera le vieux, qui « manque d'intérêt ». La s'éloigne bras dessus bras-dessous avec le Stabbs, qui la dépasse d'une tête. Quant à Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, il se trouve très affecté par la mort de sa mère.

Il ne parvient plus à marcher mandibule parallèle au sol, un truc récent lui permettant de bien marcher dos droit, de vaincre ses mimiques empressées ou son regard timide et faux. Tous travers qui s’accentuent depuis ce fâcheux décès. Il s’allonge le nez dans la glace, sa voix s’assourdit, ses yeux se rabaissent, continue, ils s’habitueront. Son cou dépasse son col comme celui d'un chien son collier. Il aimerait avoir un chien, qui détournerait l'attention des espions.

À moins qu'ils ne se moquent de leur ressemblance, de lui et du chien. Un mètre 80 réduit à 60 quand il se voûte. Sa mère et lui vivaient toujours ensemble. Elle est morte à son côté, restera-t-il cette nuit juste près du lit en attendant les PFM, Pompes Funèbres Matinales ? Il ne pense pas à la peur, mais à l'endormissement sur sa chaise ; il inhalerait sans doute des senteurs « délétères ». Il n'y aurait pas grande différence du sommeil près de sa mère, et celui de sa vie : en vérité, Nicolas n'aura jamais vraiment vécu ; il répète à mi-voix : Suis-je le gardien de ma mère ? Peu avant sa mort, elle avait stagné dans son hémiplégie crasseuse.

Nicolas craint une contagion différée, après incubation ; les infirmiers sont loin de tout comprendre. Il ne sait pas s'il aimerait finir à la façon de Stavre, dans sa peau. Ce serait trop de lucidité pour lui. C'est pourquoi ce vieil homme fait naître chez lui autant d'indulgence que d’impatience. Ainsi le Jugé Suprême  hésiterait-il devant l'infirmier,. Voici quelques réflexions sur Stavrov :

« Nous ne le jugeons pas sur ses actes.

- D'ailleurs il ne fait rien.

- Il ne fera rien non plus.

- Il ne regrette pas assez sa femme.

- Georges est inconsolable.

Nicolas Perso: «Qu'en sais-tu ? »

- Claire, pourquoi l'avoir traîné de vioc en vioc, d'expulsé en expulsé ?

- Il voulait se distraire. »

Personne n'est malade, en dépit des calomnies. Johanna rajuste son soutien-gorge. Les arguments se heurtent en chien de faïence. Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, se lève, et pour accentuer son éloquence, remue toute la tête de haut en bas, forcément de bas en haut. Il s'oppose à l'éviction de Georges Stavre, « Ne chassez pas Stabbs « . Ce dernier, amant de Claire et forcément hétérosexuel, s'insurge avec l'accent anglais : « Qui pârle de me virer ? » - Les anciens, répond Nicolas, n'ont fait que leur devoir. Ils n'ont vécu que leur vie, sans éprouver d'ennui. Tout homme dans mon système devrait recevoir une ample récompense, du seul fait d'avoir vécu ».

Stabbs, en face, laide l'indulgence : « Où irait-il ?

- Dans sa boîte à vieux pets, intervient Johanna. En chambre commune, avec les agités. Ça sentirait la vieille cantine, la pisse mal désinfectée, les souvenirs qui hurlent, la mort qui grignote, les mains qui trabullent. Il reverra les grabataires et les gâteux qui chient, les morves tartinées, que vient-il vient foutre chez les jeunes avec nos lèvres pleines, nos seins qui sautent et nos culs qui roulent pleins d'ardeur. » Les arguments s'échangent. C'est un jeu. « On le garde » dit la plus jeune. « Tu te contredis.

- Il ne dépassera pas la haie de clôture. » Claire le sentirait même sans le voir. Son amant Stabbs insiste : « Le spectacle de la vieillesse (old age) doit nous être épargné. - Il se contrefout de la mort de Myriam. Il ne pourrait plus même la décrire. - Tu te contredis. Je ne l'ai jamais vu ni entendu manifester la moindre crainte de la mort. Elle est dans l'ordre des choses. Il se fout de tout. - Il acceptera l'exclusion. » Dernier mot de Claire. Et le jour de son retour, les mains de Stavroski se mettent à trembler.

Ses jambes flageolent. Il ne sent rien mais se mouche avec bruit. Johanna le trouve soudain sans caractère. Elle le connaît peu. Personne ici ne prend le temps de se connaître, la mort est urgente. On ne peut rien dire sur Vieux-Georges et Myriam. Ni s'il portait vraiment la culotte, s'il se faisait battre. Ou cocufier. « Plus maintenant » dit Nicolas, frisé, etc. « II ne mérite plus de vivre. - Tu te contredis » répète Claire. Et s'il était là devant nous » (elle ajoute) « nous serions tous, hommes et femmes, à ses pieds. » Tous échangent des regards de part et d'autre de la table. Le salon vide résonne autour du Formica. Cet intérieur pour deux sœurs se coule dans le modèle clinique : mêmes meubles empruntés ou volés, même sonorité d'hosto, pas de tapis (pour éviter les acariens), un âtre vide et froid.

Ici tout le monde gèle, les cache-nez restent en place. À côté de la grande table se tient un chariot à roulette où se heurtent trois litres : gin, porto, cognac. Les poutres apparentes envoient vers le bas une senteur de Xylophène frais. Nicolas réclame un vote, formalité absurde : « Votons ». Maladroitement, Claire ou Claire apporte un melon Cassidy, Johanna extrait d'un tiroir en bois des enveloppes en nombre suffisant. Chacun dépose son vote en essayant de le cacher, mais les mouvements de mains sur les bulletins le trahissent, les yeux de tous se livrent à un ballet d'insectes, la réponse est non, Georges sera très déçu, à trois contre un. L'exception était, en tout illogisme, Claire.

Elle secoue ses Boucles d'Or, sans aucune atténuation consolatrice. Dégrafe le premier bouton de son corsage. Vieux-Georges reste prostré. Claire tire de son sac à main une lettre pathétique : « Gardez-moi chez vous. La pâleur de vos joues témoigne de la divinité ». Stabbs éclate de rire : il a lu par-dessus l'épaule eud'Claire, en lorgnant sa naissance de sein : « Je ne regrette pas mon vote. Un jour mon châtiment viendra. Nous verrons bien ». Ma cahute est remplie d'ennui poursuit la lettre - « comment donc, ma cahute ? - «dès que vous en êtes sortie ; pensez, Claire, que je suis veuf » - « Il est bien tant de s'en offusquer» dit Johanna. « Peut-être veux-tu l'épouser ? » réplique Claire. Le Stabbs ricane : « Qui lui annonce la bonne nouvelle ?

- Toi-même  dit Johanna.

-...à quel titre ?

- Nous en trouverons, dit Nicolas, frisé, colossal. Je trouve un peu fort qu'un Mister Stabbs occupe un petit pavillon sans chauffage au fond du jardin de sa mère. Nous pourrions tous aussi bien y aller, tous à la file, comme dans « L'Orient-Express » - Bingo s'écrie Johanna la plus folle de toutes. Elle entrevoit une scénographie grandiose, et dans le chapeau, de nouveau, les complices tirent au sort leurs entrées en scène. Claire est la première, il sera vite convaincu dit-elle, nous parlerons de choses et d'autres – Mais tu t'y opposais, objecte la plus jeune, c'est aux garçons de s'y coller !

- Johanna, lui répond sa sœur, les hommes, jusqu'à la retraite, sont très occupés. - Qu'est-ce qu'il faisait, justement, le Georges ? - Quelque chose en -ier : pâtissier, musicien, menuisier…


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Vieux-Georges et Claire à nouveau. Femme en recherche d'identité, de soi comme double. Les vrais personnes ont un nom double. Georges dans sa cuisine. La pièce où se cuisinent les mots et les conduites. Il compose un plat tiède pour le chat. Le chat n'a pas de nom. Plus exactement il en change tous les jours. Tous les mots de l'humain signifient pour le chat une seule chose : son propre nom décliné à l'infini. La bête s’est trouvée là, d'écuelle en écuelle, et Georges racle au bord du métal blanc, aluminium toxique ou pas selon les sites.

Plus que quinze ans de lucidité. La cuisine est la pièce double où se préparent des repas de bêtes et d'hommes ? Les chats commencent à bouffer cul à l'air. Georges mouline son gruyère dans une râpe cylindrique et Claire opposante à l'exclusion prend la mesure angoissante de sa mission. Pas pendant le râpage. Ce geste familier des cuisiniers qui le rapproche des humains, le classe parmi eux. Les chats déglutissent. Georges pousse la pâte dans un tambour d'acier fin sur lequel il appuie par un levier, tourne la manivelle et façonne des copeaux blonds comestibles. Elle se lisse les cheveux sans odeur, le gruyère frais ne sent rien, ou l'emmental, il existe sur ces produits une querelle culinaire et linguistique.

Dans le double tient l'épaisseur. Claire dans le doute et l'insouciance (ne se soucier de rien plus qu'il ne faut) fixe l'évier, grand croupissoir de vaisselle, avec son tas sale, son tas sec, le sale en partie gauche et mal calée, en permanent danger d'éboulement qui mettrait terme aux mastications des chats, lesquels s'enfuiraient tout poil hérissé. Juste un plat resté vertical maintient l'amas du tout graisseux, où glisse en sinuant le filet d'eau du robinet mal clos.

C'est quand tu vas mourir que le double en toi s'éveille et sait enfin écrire. Georges s'est habitué. Il est enclos de cet abri mis à disposition de sa vieillesse, comme s'il l'avait moulé entre ses murs et se l'était incorporé, agité de menus mouvements utériques. Annonciation d'une naissance différée de minute en minute. Les meilleures jouisseuses sont encore les simulatrices. « Vous vous étiez très bien acclimaté, ici ». L'imparfait inquiète Vieux-Georges. Il accentue son chevrotement naissant : « Le jardin surtout me convient bien » Une bande de terre dans un long canal de ciment, un plant de rose rabougri, puis l'hortensia et deux aloès pisseux. « Il faudrait que j'arrache les mauvaises herbes. - On dit « plantes adventices ». N'oubliez pas de bien secouer les racines, en les tapotant contre le rebord ».

Ce petit espace enserré nourrit aussi, mais mal, un pêcher de trois mètres donnant sept fruitss par an, trop durs ou pourris, ou les deux. Un bout de terre avec un appentis couvert de tôles. Des insectes. Des oiseaux abondent dans la haie. Les carapaces croustillent. Claire-Aline sourit à ce joli mot sur les mésanges charbonnières. S'il lui touche le cul, il sera viré. Mais c'est un petit vieux correct, dépourvu d'ambiguïté, régulier dans son loyer. Nos vies sont suspendues à des minceurs.

Un chat sans nom se dirige vers l'auvent, glisse par un trou de palissade. À côté se trouve en plein air une ruine de meuble avachi, « que j'ai traîné ici avec mon mec » - ce mot jure, première allusion à une vie sentimentale et sexuelle, comme une croûte sur la peau. Loueuse et locataire se sont peu à peu déplacés dans leur désœuvrement, fait de phrases et d'objets à bout de course avant d'avoir pu servir. L'auvent sur l'appentis abrite à demi un établi pourri, garni de flacons cylindriques, de boulons et de vis enfoncées de travers, les pieds se tordent sur des clous tordus, le chat repasse par le même trou au ras du sol, il est impensable que le vieux puisse abandonner ce refuge encore, où le fugitif se mêle au définitif. Rien ne relie vraiment cette agonie tranquille aux cadences essoufflées des cliniques. Quand Georges lève l'œil de l'établi Claire-Aline comprend qu'il sait. Il dit seulement : « Nous y voilà ». Puis il affronte son ambiguë complice :

« Le quotidien de jour m'ennuie. Le quotidien de nuit peut me passionner.. Imagine-moi, Claire, à trois heures, perdu dans un immense établissement vétuste aux murs blanchis. Je passe dans de longs couloirs. Des greniers et des combles leur succèdent sur toute la longueur du bâtiment. Je piétine au sol des archives, et derrière moi les portes ne se referment pas, partout règne l’oppressante présence du vide et son haleine. Et si je redescends d'un seul étage, ce sont des envolées de servantes et de garçons de chambre d'hôtel, toute une hiérarchie de serviteurs et de maîtres d'hôtel. Auberge de France, Au logis de Turquie, surmontés de couloirs moisis vivement éclairés de tabatières plafonnières menaçantes. » A ce moment Claire tend une tasse de café qu'elle revient de faire à la cuisine : Vous n'envisagez donc pas de quitter la maison. - Georges répond cadeau repris, caveau volé. Bien contré au service. Il faut boire. On ne pense pas suffisamment au poison. Claire se mue en alliée du quotidien de jour, mieux nommé prosaïque, proposant deux sucres, respectant le récit calmement déroulé du rêveur peut-être trop âgé, peut-être sale : Vieux-Georges est poursuivi dans l'escalier tournant, rétrécissant, donnant sur les paliers aux lits défaits, sur les talons le souffle chaud d'un chien entrecoupé de cris « louer ! » « payer ! » - Bon ; j'arrive aux toilettes pour femmes.

Je ne devrais pas être là. On secoue les portes. Les toilettes sont un vaste labyrinthe, aux cloisons vicieuses : chacun voit distinctement les pieds de l’occupant jusqu'aux chevilles. Les tuyaux fuient. » Claire évoque la Pomme de Lumière et le Tigre de Borges. Vous lisez trop répète Georges, tu lis beaucoup trop Tu lees demasiado. Le dire en espagnol n'ajoute rien. - Si qué. J'arrive, dit Georges, dans un cimetière, ma tombe est ma maison. Elle n'a pas de nom ni de sonnette.

Elle est encadrée de planches sur la tranche, mal fixées par quatre piquets d''angle : le faible tumulus de sable fuit par-dessous, formant un espace. » Georges retrouve de rêve en rêve les entrées du même Grand Cimetière : celle du haut, brèche mal décelable en bordure d'une route à quatre voie, celle du bas, dans un virage, entre deux piliers cannelés. « Alors, à l'abri, je ne suis plus poursuivi ». Un temps. Deux respirations face à face. Claire se décide : elle est venue parler des Mazeyrolles. « Les vieux ». « Les pauvres ? - Vous comprenez vite. - Je ne veux plus repartir à l'Asile. Au Vieillards' Home. C'est pire que mourir. Cessez de m'appeler Vieux-Georges. À propos.. - Je vous ai fait visiter 6 familles d'expulsables. Vous êtes ici largement privilégié. - Je ne viens jamais chez vous, répond Georges, dans la partie du bâtiment que vous occupez à vous deux. Sauf si vous m’invitez. Je participe aux charges. Qu'est-ce que je vous coûte ? Niits. Que dalle.

- Vous ne nous convenez plus. » Il lui en a coûté de dire cela. Ses narines frémissent, car, oui, les femmes ont des narines. Et Georges : « C'est trop brutal. Dit comme ça ». Il n'a même pas cherché, pour sa part, à savoir ce qu'étaient devenus, par exemple, les Turk-Lokinio – comment s’appelaient-ils déjà ? - Vous vous en souvenez ? C'est déjà trop ? - Ils étaient dégoûtants ! C'est vous qui m'avez mis à leur place. Vous et votre sœur.

- Vous ne nous convenez plus. Myriam était-elle dégoûtante ?

- Vous changez de sujet.

- Vous êtes dur, dit à son tour Claire.

Vieux-Georges confie que Myriam et lui ne s'aimaient plus, que par habitude. Que leur lit n'était plus agité. Qu'après avoir été répartis par sexes, « moi chez les hommes, elle chez les femmes» les couples ne se voyaient plus qu'au hasard des toilettes : « Vous vous rendez compte ? Qui êtes-vous dans cet asile ? Qui vous donne le pouvoir décisionnaire ? - Vous avez été fonctionnaire administratif. Mais je me rends compte, comme vous dites.

- Nous faisions chambre à part depuis mes 55 ans.

- Mais c'est dégueulasse !

- Vous ferez pareil, Claire. Malgré votre grossièreté. Mais vous n'avez pas d'homme. - En effet, dit-elle. Dites-moi pourquoi vous étiez mariés.

- On ne se marie pas par raison.

- Je parie que si.

- Cinquante ans de galère, Claire, de galère ! »

Claire est au comble de l'indignation. Sa mimique l'exprime. On ne sait pas ce qu'elle pense. Aucun locataire n'a jamais su ce qu'elle pense : « De galère, Georges ? ...des enfants ? 

- Si je les avais eus, je les aurais toujours. Des enfants ? Mais c'est la plaie du couple ! ...les enfants sont la plaie du couple !

- Cessez de hurler, voyons ! Rentrez vos yeux ! Monsieur Sr

- Nous n'avons eu qu'un seul enfant.

- Rentrez vos yeux, Gaspadine Stavroski !

- Un garçon. Apprenti boucher. Apprenti jardinier. J'aurais voulu qu'il devienne quelque chose comme ça. Bien tranquille. Bien gagner sa vie. Pas trop d'impôts…

- ...Boucher ?

- Commis. Commis boucher.

- Qu'est devenu votre fils ?

Georges révèle que Sacha, son fils, est Prof de Littérature Américaine, Pavillon Lionel-Groulx. - Eh bien, Sèr Stavroski, eh bien !

- Depuis, ni bonjour ni bonsoir, ni lettres – même pas homosexuel !

- Ça vous poursuit.

Sacha méprise son monde. C'est un fier cul ! Moi aussi, j'ai fait des études ! Moi aussi, j'ai lu en anglais, en espagnol. Les gens s'exprimaient mieux de mon temps. Chez les bourgeois. Mon père à moi était chef de gare. Toujours mieux qu'ouvrier verrier, toujours ivrogne, toujours asthmatique.

Claire le regarde. Ce père a eu cet enfant.


- J'ai eu cinq frères et sœurs. J'étais le deuxième, le canard boiteux. » Interrogé, il les présente morts ou retraités. « Ce ne sont pas des professions ! - Il ne faut pas avoir d'enfants ».


X


Pour le mois de septembre, et sans avoir décidé de rien, les deux sœurs ont reçu sept pêches, récolte rabougrie d'un arbre atteint de la cloque. Celles d'arrière-saison prennent un goût de bergamote ou .d'abricot, peau épaisse et veloutée, qui se pèle aisément. « J'en garde six autres, bien rondes, pour moi-même» Les noisettes à leur tour etc., tombées d'une longue branche du jardin voisin. L'emploi du temps de Vieux Georges ne mérite pas qu’on s’y attarde.

Il gratte la terre sans but précis. Coupe au vieux sécateur les gourmands du rosier ou déracine les gerbes d'or (ou solidago, le solidage) en les cognant sur un piquet. « Une vie de feignant » dit Claire. « Nonchalant » rectifie Georges. Il dresse l'escabeau sous le lilas pour tailler les drageons (« les branchettes sèches ») et Claire lui reprend la prononciation. Ce qui fait presque un an de séjour. Elle ne soutient pas longtemps la raillerie, use aussi d'affection, de celles qu'inspire un vieillard.

Un pensionnaire. Il ne faut pas s’abandonner à l'empathie, ce qui entrave toute efficacité du soin. Quand il reviendra de son escapade jardinière, Vieux-Georges deviendra ingérable. Mais Johanna la cadette s'y oppose : « Ne lui dis pas que ce qu'il fait ne sert à rien. Il donne du sens aux plantes ».

Claire a traité sa sœur d'intello à deux balles. Mais Georges laisse sa fenêtre ouverte jusqu'à l'automne, parfois l'hiver. À travers la haie de séparation, Claire et Johanna profitent de sa musique : Mozart, Count Basie, danse maori. À leur tour elles lui diffusent James Brown, Bunny Weiler. Elles détestent Ferré, supportent Ferrat, découvrent Manset, et nous pouvons allonger la liste. Symphonie Celtique, Vach et Beethoben. Elles-mêmes ne savent plus à savoir pourquoi exactement il faudrait l'expulser. Les musiques ennuyeuses, traînantes, leur foutent le vague-à-l'âme, les « moyennes » les instruisent, et chez lui, à trois ou quatre en fonction des pauses, tous consolident leurs amitiés par des liens jusqu'ici imprévisibles : c'est le cœur de l'hiver, il est très difficile de parler musique en typographie.

A Nicolas et Stabbs, collègues masculins et peu signifiants car peu approfondis, elles confient leurs appréciations élogieuses : « Il ne reçoit jamais personne ». « Il reste toujours calme, il répand le calme. » « Ce n'est pas comme les Turk-Lokinio - Eugène, Alphonsine, toujours plus ou moins leur coup dans le nez –Ils invitaient toujours des plus vieux qu'eux. - Des vieillasses plus dégueulasses.» Une pause. Les sœurs s'interrogent sur leurs liens d'éventuelle parenté avec Vieux-Georges Stavroski. Leurs origines jusqu'ici ne les tourmentaient pas : les malades dépérissent et meurent, la vie passe et galope, d'où viens-je est secondaire.

« Nous ne savons pas quels seront nos enfants. S'ils seront uniques ou non. Georges est notre vieux unique. Il est plus facile d'épier un seul vieux que deux. Seule se justifie l'observation minutieuse des organes génitaux d'autrui, en activité. Nous ne pouvons supposer que Georges ou nous-mêmes en soyons pourvus ou méritons de l'être. » Ainsi pensaient-elles. Et lorsque Gospodinn ou Pan Stavroski se parlait seul à mi-voix, dans une langue à elles inconnue, elles se disaient l'une à l'autre qu'il parlait avec sa femme, avec Myriam.

Sa mort l'aurait rendu fou. Le sexe se serait sublimé. Il organise avec la Mort une relation de folie. Il est nécessaire de conserver ce fou de musique, bien qu'elles ne comprennent pas le sens de toutes les symphonies. Mais ils doivent tous trois maintenir devant eux la perspective de l'expulsion : la maison, ou la vie. Tout le monde parle à sa femme en faisant la poussière. « Sursis » reprend Johanna. « Si je veux me promener, il n'insistera pas pour conduire. Il ira où je veux. Si mes douleurs de genou reprennent, il me frottera du même onguent que lui. Il n’ a jamais fait de scème à sa femme, qu'il aima peu. Il sera juste désorienté, pour toujours. Georges est d'une délicatesse extrême.

- Demande-lui de visiter le prieuré de Lencloître. Il te jouera de l'orgue. Je parie qu'il sait jouer de l'orgue. Je serai avec vous, je chanterai. » Johanna lance à Claire un regard acéré. Le dossier de Vieux - Georges a brûlé dans le court-circuit du 20 décembre. Myriam écrivait : Avec lui, la vie n'est pas drôle tous les jours. Au moins ce journal n'a-t-il pas brûlé : les soignantes l'ont détourné pour le lire : il est sans exemple qu'un pensionnaire se soit fait inscrire en possession d'un tel document. Je vaux mieux dit Johanna que ma mère et ma sœur ensemble. Claire est jalouse.

Claire veut et ne veut plus expulser cet homme : où fût-il allé ?

- Je veux épouser cet homme.

- Est-ce que je ne te conviens plus ?

- Ça ne suffit plus.

- ...pas plus tard qu'avant-hier,…

- Je veux un homme, pour jouer aux parois-qui-palpitent autour de la bite. Claire fait observer que les hommes autour d'elles ne manquent pas. Johanna répond qu'ils sont trop rudes. Que Vieux-Georges sera moalleux.

«Va trouver le neveu.

Vingt pas séparent les deux parties de la maison, celle où vivent les filles, celle ou vit le vieux. Autour du bâtiment vétuste foisonne un jardin flou, qui entrave les jambes. Claire demande des précisions. S'entend définir servante ou compagne. Pose ses exigences. D'autres hommes viendront peut-être compléter le lot, se glisser dans le lit comme elle espère, mais dans ses débris d'éducation, celle qui laisse ses détritus longtemps plus tard, elle voudrait des mecs qui tournent et collent, et dont le corps pèse lourd dans le bas du ventre. « Elle ne s'en tiendra pas là » dit Claire. Vous m'avez bien entendu, Georges. Ma sœur veut vous épouser. Je nettoierais votre linge, et celui d'autres pensionnaires qui emménagerons chez vous. Le Vieillards'Home devient trop petit.

- Mais c'est vous que j'aime, dit le Vieux. Vous feriez palpiter vos parois sur mon tube. Cela vous fatiguerait peu. Il éclate de rire comme un jeune homme qui vient d'en lâcher une bien bonne.

- Ma sœur Johanna…

- ...Pourquoi pas vous ? » Il la prend par les mains, la fait assoir sur le banc extérieur assailli de clématites. « Pourquoi n'aurais-je pas le choix ? Déjà si vieux ? Je n'ai plus qu'à dire merci ? Depuis trois mois vous me persécutez pour m'expulser, puis vous me serrez encore ?

- J'évitais le plus possible d'en parler, monsieur Georges. Vous souriez ?

- Je pense à ma femme, la morte, Myriam. De ce qu'elle en penserait. Pourtant je m'en foutais pas mal.

- D'elle ?

- ...de ce qu'elle pensait ; ce que vous pensez toutes est si monotone… Johanna ! vous voilà ; je ne vous ai pas entendue - vous écoutiez déjà, derrière la haie » -

Johanna entre avec décision, sans répondre, dans l'ancien lieu de vie des anciens Mazeyrolles. Refermant les armoires béantes. Marquant d'un feutre rouge les plus délabrées, plus une gazinière foutue et trois caisses. Jamais Georges n'aura marqué son territoire - expatrié sur cette terre. Une femme survient, puis deux, puis d'autres homme, le voici sur place expulsé, par extension territoriale du vieil asile. Un jour partager le cimetière parmi la foule. « J'enverrai des hommes tout débarrasser dès cet après-midi ».

Vieux-Georges exprime sa satisfaction par des grognements appropriés, où revient le mot « esthétique ». Johanna se tourne vers lui sans ralentir le pas : « Vous aurez de la place. Ne serait-ce que d'avoir fermé toutes armoires. « Cendres de l'incendie du 10 août », pourquoi conserver ce bocal ? Cette photographie de la guerre 14, pourquoi la déplier ? Les soldats nous fixent. Leurs yeux sont vivants. À jeter. D'abord, Vieux-Georges » dit-elle avec autorité « vous recevrez tous nos amis. Ces employés que nous ne regardiez pas, qui vous entrevoyaient à peine. Vous pourrez vous contempler tous autour d'une table. Vous parler, peut-être, sans interdit, sans hiérarchie.

« Claire ma sœur et moi ferons la cuisine et le plan de table. Ne vous occupez de rien. Vous entrerez dans notre famille, car le patronyme n'est pas tout, Pan Stavroski

- Pas de grand-mère ! Surtout pas de grand-mère !

- Vous n'en aurez pas, nous serons là, deux jeunes femmes, pour les empêcher d'entrer. Claire intervient : « Pourquoi donc, Vieux-Georges, n'aviez-vous jamais eu d'amis ? » Le moyen de répondre à cela. Claire progressivement se laisse distancer par les deux amoureux et rentre dans sa section en battant la porte. C'est à Johanna que le vieil homme répond : Myriam et lui se sont vus rejetés à l'asile des années durant, et presque plus personne n'est venu les voir. Ensuite, à l'intérieur même des établissements, leur condition de couple n'a rien amélioré, les rares veufs et les nombreuses veuves leur faisant des gueules envieuses.

Les visites se sont espacées, puis les visiteurs sont morts, au loin, sans que personne pense à les en avertir. De bienfaisantes tours de tissu protecteur se sont élevées autour du couple qu'ils formaient, une pour elle, une pour lui.

Deux années ont suffi pour que la vieillesse et la crainte de la contagion des morts fasse des deux vieux fous un sujet d'éloignement. « Mais nous n'étions pas fou . Pas moi ». Il ne faut pas longtemps à l'enquêtrice pour découvrir l'inconcevable : le vieil homme jadis fut interné pour accompagner sa propre épouse dans sa démence. Nulle instance administrative ou médicale n'y avait trouvé à y redire. Vieux-Georges se met à pleurer, provoquant chez sa prétendante un retrait offusqué :

« J'ai horreur de la sensiblerie chez un homme » dit-elle. Si vous en souffrez, votre épouse Myriam en a subi un profond déséquilibre. - Possible répond le vieil homme en s'essuyant l’ œil. Les jeunes personnes se montrent plus volontiers rétrogrades que leurs aînées. « Possible – Et puis, cessez de répéter sans cesse les moindres réflexions. - Myriam était devenue un vrai tas de larmes. Elle pleurait d'être vieille, de souffrir – pleurait de pleurer. -L'avez-vous aimée, au moins ? - Je ne m'en souviens plus. C'est Claire que j'aime. - C'est moi, Johanna, qui veut vous épouser. » Elle plante un baiser sur son front et détale.

« Bon sang, vais-je bander ? se dit Georges.


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Repas de fiançailles, où le sang coula, et ce qu'il en advint chez les participants


L'histoire bégaye. Seul un repas permet l'éclosion du Fait. Les armoires bâillantes se sont refermées sur le vide, ou sont parties en brocante. Ne reste que le nécessaire. Notons la présence solide d'un bas de buffet, brun, avec rosaces sur les battants. La table est mise. S'il était une femme, Vieux Georges se maquillerait. À la première entrée, observons madame Bove, arrivée seule, jeune, en robe rouge. « Les enfants sont à la maison » claironne-t-elle. « Pas si jeune que ça » ronchonne Georges. Claire la serre dans ses bras, en répétant  ça ne fait rien, nous les verrons la prochaine fois. Vieux-Georges se dit  : « Elle aime donc les enfants, cette Claire ? »

Elle installe Bove en face du buffet. Elles s'appellent par leur nom de famille, ce qui résonne étrangement chez des femmes. Vieux-Georges s’ interroge à mi-voix : « Tu en voudrais ?… des enfants ?… - Vous qui appréciez les beaux meubles ! » Bove et Claire se vouvoient. Vieux-Georges a perdu le sens des conventions sociales. Après tout, chacun lui voit depuis l'enfance un air étonné. Claire lui chante du coin des lèvres en passant qu'il ferait mieux de cesser les messes basses, de sourire et de se tenir droit. Non, il n'aura pas d'enfants de Claire, quant à ce buffet des Mazeyrolles…

...il me semble l'avoir toujours vu à la même place, dit-il très vite. Mais depuis combien de temps n'avait-il pas quitté cette pièce pour la dernière fois ? « Ta vue baisse » dit-elle.

- Si vous vous occupiez de moi ? dit Bove. C'est moi l'invitée… vous permettez que je téléphone ?

- Comment donc…

- Je suis chez moi. Cela se dit partout. Make yourself at home, c'est bien cela ?

- Autant qu'il me plaira ». Claire articule entre ses dents, de sorte qu'on l'entende. Vieux-Georges éprouve alors le sentiment fané d'un déjà vu, déjà vécu allô ? Géraldine, Abdel, n'arrosez pas la glycine, ne cuisez pas le petit chat, ne touchez pas au petit frère ! (« et surtout ne vous fardez pas ») – Bove a répété cela dans toutes les soirées cancanières. « Écoute-moi bien, Georges, dit Claire, il s'agit de tes fiançailles ; si je te reprends à faire à mi-voix des commentaires désobligeants…

 - ...je ne suis pas désobligeant…

- ...sur nos amis…

- ...ce ne sont pas mes amis…

Il ajoute qu'on ne l'entend pas, elle prétend le contraire, Bove renfourne dans son sac le Motorola de 650g, informe l'auditoire que ses enfants vont mieux, se débrouillent à présent, sont devenus grands et autonomes : « Nous sommes encore à l'étroit rue des Juives, dit-elle, ajoutant que d'ici peu, elle aurait la jouissance (elle dit « jouissance ») du palier d'en face, et des trois pièces en vis-à-vis. Georges se fait repréciser l'adresse : « Rue des Juives ? - Rue des Juives ! je précise, minaude Mme Bove, que je ne suis pas israélite.» Suivent des considérations ineptes, Vous n'avez pas le type juif, Qu'est-ce que c'est que le type juif, ainsi que des mots commençant par y.

Vieux-Georges s'emmerde et ne boit pas.

Bove trouve toujours la bonne pointe, détourne les propos, joue les maîtresses de maison, car après tout, dans cette demi-demeure à deux pas du Vieillards'Home, c'est elle qui a recommandé les plinthes, les rebords de fenêtres aux tons plus crémeux, les vernis à meuble plus chauds. Jamais les deux sœurs n'en ont parlé, c'était bien avant l'emménagement de Georges, pendant une absence d'Eugène et d'Alphonsine : ils étaient partis à Villefranche-sur-Saône, leur dernier voyage, pour « enterrement de famille» et au retour, quelle surprise ! l'intérieur avait été refait à neuf, sans les avoir consultés, avec l'aide insistante d'une certaine Bove, décoratrice et antiquaire !

Ainsi s'expliqua l'invitation de cette grande dame (ou qui voudrait l'être), Mrs. Bove. aux fiançailles d'un vieillard et d'une jeune femme qu'il n'aime pas. C'est Claire que Georges voulait épouser, Claire qui trouve que justement, cette Bove, commence à encombrer  ; elle prend son souffle pour lui rappeler d'où elle est venue, quand son futur beau-frère (après tout!) lui intime : « Mets ton disque. - En plein repas ? - Good bye stranger, please. » Claire fond de reconnaissance.

Elle adore être aimée, même sans aimer à son tour. Ce chef-d''œuvre des Super-Tramps représente pour Vieux-Georges le comble des bonheurs, il l'écoute les yeux noyés, repassant la déclaration qu'il lui tiendrait en boucle, car il n'est pas une note, pas un accord, qui ne lui personnalise exactement Claire, aussi longtemps qu'elle ne parle pas, qu'elle ne vit pas, ne partage aucune vie avec qui que ce soit.

« Que se passe-t-il dans cette maison ? » dit Bove en se rasseyant. Elle rajuste sa jupe et reprend du hors-d’œuvre. Les repas sont une institution merveilleuse : c'est alors que les comptes se règlent, que les parents produisent sous le nez de leurs enfants le carnet scolaire ou le journal intime. Tout est sans dessus-dessous. Claire s'absente en cuisine, passer le flambeau à Johanna.

Soudain reviennent sur le seuil deux masques blancs dépourvus de tous compléments ornementaux (moustaches dessinées ou fards barbouillés) mais Venise est bien loin. Johanna se montre furieuse. Elle en veut à tout ce monde qui grouille, puisque le vieux qu'elle aime en aime une autre . Bove ayant la bouche pleine, c'est sur les deux travestis que se jette son exaspération : masques vénitiens ! capes en domino »! quel échinage ! fiancée fantôme ! Les autres : aimer une telle épave ? Johanna : « Vos épées de carton ! »

Bove enfin déglutit. Elle bouffe comme une cave qui s'effondre. À ce train ses seins glisseront comme un terrain. La bouche à nouveau mi-pleine elle trouve l'altercation «plaisante », et « bouche-trou ». C'est bien cela : à peine mange-t-on, boit-on, tout dérape. Johanna revient et crie. Si les masques se taisent, elle reproche leur silence ; s'ils répondent, elle les engueule : « Installez-vous, prenez les meilleures places ! » Les fêteux disposent deux plats pour les pauvres, après quoi les barres de fermeture closent les portes.

Alors les Vénitiens s'installent et prennent tout ce qu'ils trouvent. Bove prend la parole. Sans connaître personne que Claire elle invective la cadette qui partait déjà. S'il y avait du silence, crie-t-elle la bouche pleine, ou si vous les laissiez parler plus longtemps, vous les reconnaîtriez : un grand, et un petit. Aucun n'est invité – Aucun en effet répond le plus grand. « Nicolas ! … Stabbs !... » Nicolas est infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs : un intrigant, l'amant de Claire et forcément hétérosexuel.  « Bove », dit le vieux, qui traîne, qui traîne et s'emmerde, « vous possédez l'art des citations. Claire vous aura dit cela pendant que vous enfiliez vos déguisements.

- Old Georgie, répondit Mrs Bove, je reste en place et je mange sans trop bouger, mais j'observe tout un chacun ici. Vous passez d'un groupe à l'autre en lâchant un mot par-ci, un pet de bouche par là. Comment faites-vous » - elle se tourne vers Johanna, de petite dimension, ses joues gonflées de Hasenpastete et parle entre les bouchées de Zwiebelkonfitüre, comment faites-vous pour aimer ce demi clochard ? » Claire entend tout, car la maîtresse accompagne tous ses invités, va de l'un à l'autre pour entretenir la flamme. Bove la rouge, aussitôt dit aussitôt oublié, confie à Vieux-Georges qu'elle a laissé son fils et sa fille entre les mains d'une gardienne inexpérimentée, qu'elle s'est libérée fıril fırıl »en prévision d'une grande bombance » et que Claire « est tout de même bizarre » : «À qui doit-elle ce magnifique intérieur que j'ai aménagé pour trois fois rien », pour conclure, avec la plus parfaite mauvaise foi, qu'elle se sent si seule ! elle n'a plus que le choix de manger tout ce que son bras peut atteindre ». Claire lui a payé « rubis sur l'ongle », çiviye ödenen. Mais ce fut difficile, croyez-moi : elle discutait tout point par point… - J'aurais fait comme elle » interrompt Vieux-Georges.

C'est autour d'eux que se concentre l'attention de tous ces ennuyés qui sont entrés, eux aussi, par l'arrière-cuisine. Les costumes faux Venise sont agités, inspectés, froissés, pour finir ôtés par dessus la tête comme des chandails, les déguisés rajustent leurs masques, enlevez donc tout de suite leur dit Claire ces atroces larve blanches de vos visages puisque aussi bien le personnel ici présent les a identifies.

Stabbs, anglophone de naissance, proteste de toutes ses forces. Il affirme en néerlandais que sous son masque vénitien, à même la peau, il porte un autre masque. Ik draag een ander masker. Claire répond : « C'est effrayant, et de mauvais goût ». Un masque ou deux - qu'ils enlèvent tout cela et se servent l'apéritif. Pourquoi sont-ils venus ? demande Georges à mi-voix. Ils ne m'aiment pas du tout. C'est pis encore, Georges : tu les indiffères. Ce sont juste les employés, vaguement amourachés l'un de l'autre, Que leurs corps obsédés reviennent à la lumière. Pédés, non. Bourrés, oui. Bove et Vieux-Georges, invités malgré eux à leur propre destin, se font une complicité. Stabbs prétend avoir bâti lui-même toute cette maison de fête. Vieux-Georges n'en croit rien « Sans le moindre permis de construire. - Mais pourquoi prenez-vous cet accent ridicule ? (…) Pourquoi prétendez-vous avoir tout hypothéqué ? » Stabbs, tombés ses deux masques (il ne mentait pas) se tord la langue pour approcher l'accent nègre de Louisiane.

Les repas sont le champ de tous les interdits, de tous les rites à violer. Voilà pourquoi, comme les duels, les enlèvements, les repas sont une nourriture indispensable. « Fausse piste » souffle Bove, pleine de déglutitions, dans sa robe rouge moulante. Les deux compères masculins, Stabbs et Nicolas, empruntent ce qu'ils croient des voix de femmes, Boulgakov est le Diable. À l'autre bout des pièces, on vire à grand fracas un Noir et sa femme. « Je ne veux pas de Nègre à ma réception. À plus forte raison si sa femme est blanche ».

Vieux-Georges, la veille, avait acquiescé, avec la faiblesse des gens d’âge. Bove prétend sans preuve que le vieil homme ne comprend pas Claire, tandis que sa décoratrice, qui vous parle en personne, peut décrire tout l'intérieur interne de cette femme. Le repas se déroule sans fin ni faste. Tout le monde se bouscule vers la cuisine en riant. Le Vieux et Bove la Rouge se touchent, elle secoue sur son col ses cheveux roux. Et nos ébauches se précisent. La normalité revient par les fibres, par capillarité. J'aimerais habiter dit-il une simple chambre où rien ne changerait jusqu'à la Mort. Et moi dit-elle voyager jusqu'à la Mort, jusqu'à ce qu'elle me cueille au détour d'une chambre d'hôtel, sous la décharge lourde d'un portier . - Je vous suivrais d'hôte en hôtel, d'une même chambre à l'autre ».

Les Noirs se font expulser. Ils ont rejoint leurs enfants près du vestiaire  : «Mes chéris, un jour vous grandirez, nous serons grands-parents, vous aurez la revanche ». Expulsion. Intégration. Ceux qui se soûlent à la cuisine. Entre Blancs bien portants. Georges et Bove laissés seuls, Je n'ai pas de plaisir dit-il à rester avec vous. Ni moi dit-elle. Délicatesse de la drague infuse. « Je me souviens d'un bijoutier pédé… - Comme vos propos sont déplacés, dans la bouche d'un vieil homme !

- Il s'est fait dépouiller par sa femme, c'était un bijoutier noir, et 8 millions de francs de biens immobiliers. La ville où je vivais parlait d'eux. C'était cette femme-là, la voleuse, qui est devenue la mienne, morte récemment. Et l'homme mis à la porte ce soir, le Noir remarié, c'était son premier mari. Le premier mari de ma femme. Il serait veuf à présent. C'était une Juive de la Martinique. Issue des premiers habitants. Depuis, je déteste tous les accents, noir, martiniquais, Louisiane et Pays-Bas ».

Bove savait de petits fragments de tout cela, par les confidences de Claire : « Votre bijoutier se plaignait sans cesse. Le monde est petit, même et surtout aux Antilles ». Claire était fatiguée de l'entendre. Pas question pour elles de le recevoir, même de l'héberger au Vieillards'Home (l’appellation vient de Vieux-Georges ; ce nom hybride ne fait pas sérieux dans les annuaires. Old People's House ! répète Claire: « Nous ne sommes plus en Louisiane, ni à Grand-Rivière. J'approuve l'expulsion du bijoutier, le plus insignifiant de tous. Nous n'avons plus rien à lui dire. Personne ne le tuera ».

Claire tourne le dos. Vieux-Georges dit à Bove «  Vous faites votre intéressante avec moi. Ils nous laissent seuls pour que nous nous parlions. - … ? - Elles. Pour nous marier. - Monsieur Georges, soyons sérieux : je n'ai que 58 ans ! Et tout ce remuement, n'est-ce pas pour vos fiançailles avec Miss Djett ? ...voulez-vous dire que je serais votre maîtresse ? ...vous soulevez encore la viande ? Vieil impuissant… Je suis entrée sans mes neveux et nièces, des amis me les gardent au jardin, à l'abri des braguettes. Bien couverts, sans risque de rhumes. Je les rendrai à mon frère Dieu merci. Et vous par-dessus le marché.

« Prêtez-moi donc plutôt votre jardin. Celui-ci, parfaitement. Du moins la plate-bande autour de la maison. Et le ciment autour de la bordure. Ils leur faut de l'espace, vous aurez des hurlements jusqu'au ciel. » Georges répond qu'il lui reste à peu près quinze ans à vivre, qu'il lui faut tout son espace, Lebensraum, espace vital. « John, Java, Soniechka, retournez jouer dans le jardin, ne tombez pas sur le ciment mais dans les massifs – deux des petits mâles sont des filles, Herr Doktor. » Suivent d'autres recommandations, de ne pas creuser de trous, de ne rien arracher – Johanna, Claire, vous voici, où étiez-vous tout ce temps ?

- Nous revenons tous, Vieux-Georges, le bijoutier s'est fait supprimer, comme vous le saviez sans doute, comme vous le souhaitiez. » Georges déglutit en balayant l'air de sa main droite. Enfin nous allons repasser à table. Vous voilà bien débarrassé. » « Tu m'annonces cela le sourire aux lèvres » pense Georges, « en effet, je n'ai jamais toléré l'idée que son chaste corps ait pu céder aux assauts d'un bijoutier de troisième ordre » - Maman, est-ce qu'il y a de grands jardins après la mort ?

- Nous n'avons pas voulu te prévenir, pour les enfants… - Ces petits salauds ont deviné tout de suite, complète Bove. Claire pose un baiser qui éclate sur et sous le front de Georges. « Tu te serais inquiété.- Je serais mort, comme Myriam, dit Georges. Mais on sent bien que son épouse n'est qu'un point d’appui avec lequel il balance ses combats dans la gueule des autres. Claire, à Miss Bove : « Ça lui passera. » Puis tournée vers Vieux Georges : « Vous ne nous facilitez pas la tâche, aujourd'hui : résigné, teigneux, brusque ! - Vous non plus, Claire : pourquoi m'avoir abandonné entre ces masques ? Pourquoi ces enfants dans mes pattes ? Pourquoi ne puis-je voir ma fiancée, Johanna ? Miss Bove est charmante : pourquoi la lancer sur moi ? Dois-je vraiment rejoindre un état confusionnel ? » Faute de mieux, Bove a ri. Georges l'imite.

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L'air jusqu'ici tout à fait silencieux résonne de klaxons emmêlés et violents. Claire se précipite au pas de charge à travers la salle à manger encombrée de buffets garnis. Stabbs et Nicolas, l’amant et l’infirmier, déposent à cet instant précis, aux seuls endroits encore libres, un plateau de charcutailles. Dehors le hourvari se précise, la porte-fenêtre cède sous la poussée. Il faut que la rue prenne toute sa place, déteigne, charrie son roulement : nous vivons un monde dangereux, tout peut cesser d'un moment à l'autre - parois qui s'effondre, seul convient le chaos pour rendre compte de la vie humaine.

Elle revient plus haut à chaque fois, la marée des corps et des vins. Vins morts et corps frelatés. Partout confusion, nulle part construction. Les autres se servent comme ils l'ont toujours fait. Stabbs et Nicolas dont personne ne se soucie plus disposent méticuleusement, parmi le jeu des tables, des rondelles de mortadelle aux câpres. Le nombre de concurrents à la prise en charge des infirmes augmente considérablement. Les agents de police montrent une exaspération perplexe : on ne frappe pas les vieux. Et parmi tout ces candidats à l’assistanat, une bouche s'ouvre ente des poils de barbe, pisseux, caprins - mais c'est le vieil Eugène ! s'exclame Vieux-Georges.

Et à partir de ce moment, tout le monde crie.

Claire crochète Georges par le cou, le tutoie Comment peux-tu le reconnaître – Tu sais crie l'ancêtre dans le tumulte, je reconnais tout le monde. Dis-toi ça. « Nous sommes relâchés, dit Alphonsine ; pas de place pour tout le monde ; nos infirmiers nous fournissaient de l'alcool. À présent il faut le payer. « C'est un comble, dit Claire, sarcastique. - Nous sommes obligés de vous inviter, dit Nicolas, frisé, calme et homosexuel. C'est de l'hospitalité forcée. Voyez l'heure ! » - il montre, descendue du plafond, une lourde horloge contournée de Grand Central.

Stabbs propose au couple Leturc-Lokinio, deux infortunés, de dormir chez lui. « Pour que nous vivions ensemble ? » Vieux-Georges s'indigne. « Serrés, emprisonnés ? » Nous ne sommes que du sel et de l'eau. « C'est à toi seul que j'ai ouvert le pavillon ; pas à d'autres. » « Je veux officialiser notre amitié. - Quelle amitié ? » Georges incohère. Il n'a jamais été question qu'il prête un pavillon dont il n’est un hôte, dont il n’occupe que deux pîèces. Stabbs et Nicolas n'ont pas eu de relations avec lui. Stabbs, amant de Claire, ne lui suggère que répulsion. Nicolas et ses boucles grossières n'aurait suscité chez lui, s’il s’était tant soit peu lâché, que refus homophobique. Vieux-Georges grommelle quelques réflexions sur les « tarlouzes », « tafioles » et autres injures. Autour de lui la gêne s'étend. Eugène et Alphonsine se roulent des yeux effarés Eugène et Alphonsine Mazeyrolles ne savent s'exclamer que ceci : « Dis quelque chose, Claire Mazeyrolles !  Vieux-Georges peut bien vivre seul, comme convenu, son entrée reste indépendante », Ces derniers mots impliquent condamnation.Mortadelle en amuse-gueule et rôti. Personne ne croit en ce qu'il mange. Je ne savais pas que je deviendrais impuissant si vite. Et pourtant, tout cela revêt la pus haute importance.

Eugène et Alphonsine mangent et s'abreuvent proprement. Ils sont intimidés par l'empesage des serviettes en bonnets d'archevêque. Pourquoi tout repas est-il une cérémonie, et non pas le repassage ou le torchage ? Le très vieux couple oublie ses revendications. Tout le monde oublie toutes ses revendications. Personne ne boit avec excès. Personne ne flirte ni ne flatte. Personne ne sait où il dormira ce soir. Nicolas l'infirmier, dont il fut récemment question, semble avoir transformé cette célébration du masticage en l'un de ces bals où personne ne veut avouer sa tare profonde, sa tare évidente. L'essentiel est d'avoir pu fuir, juste une heure ou deux, ou trois, cet épouvantable asile où tout est réglementé, jusqu'à la taille des pansements.

Je souffre. Georges, à côté d’eux, leur passe les meilleurs morceaux. Il en oublie son nom de famille, qu'il a dissimulé « à la slave » pour ne pas se faire remarquer. Il le révèle aux authentiques Mazeyrolles, dont les véritables liens de parenté restent indéfinissables. Eugène fronce les sourcils, avale en se tirant (alternativement) la barbe. Tu ne m'as pas reconnu dans le train. - De quoi parlez-vous ? Alphonsine Leturc roule des yeux, roule la bouffe dans sa bouche et déglutit sans boire. « Vous êtes les cousins de Myriam !

- Quelle Myriam ?

- Ma femme, ma feue femme, qui est morte… C'est une authentique Mazeyrolles. Moi, c'est Stavroski » Eugène se cure les dents et réclame « une description, vite une descriptions de ces cousins, homme et femme ». « Facile, dit Georges : elle n'a qu'une seule dent, sur le devant, une canine. Elle soigne sa chevelure, oxygénée, peroxydée, qu'elle tire en chignon l'été. Sa voix porte loin, vous diriez une poissarde. Et jamais vous ne l'entendriez parler de la mort. Elle déteste cette conversation.

- Je n'ai rien de commun avec cette femme », déclare Alphonsine Leturc.

- Je ne suis pas cette femme, confirme Eugène. Alphonsine explose C'est tout le contraire de moi, j'ai tout un squelette à habiller, moi (« toute ma vie j'ai vu des gens se permettre tout ce que je m'était interdit, à présent je suis libre » etc.) - je suis brune, piquante, à long nez » - Tu étais - chacun joue son rôle, dans un ricanement perpétuel, «qui sont ces gens, répète-t-elle, qui sont ces gens, malgré mon grand âge il faut qu'on me respecte curieuse époque où l'on doit s'excuser d'être vieux je ne me rappelle même pas les avoir vus au Vieillards'Home » Eugène Lokinio exige enfin de son épouse qu'elle se taise nom de Dieu il ne peut plus placer un mot.

À leurs deux oreilles (la droite de l'une, la gauche de l'autre) Vieux-Georges confie la crainte qu'il éprouve de les voir eux-mêmes revenir, eux-mêmes se réinstaller au rez-de-chaussée, à sa place chèrement gagnée, retrouver leurs habitudes. et leur vieux papier moisi aux murs. Mais les oreilles se sont éloignées, les Lokinio-Leturc s’esquivant misérablement le long des fauteuils de table, haillonneux, graillonneux et subreptices. Il fait chaud, très chaud.

À gauche de la table Claire s'est retranchée dans sa satisfaction, inexplicable (« une vraie Vierge d'Assomption »), suivant des yeux (le reste est immobile) cette lente dérive latérale des Lokinio-Leturc jusqu’à ces pièces où jamais pensionnaire privé n'a pu survivre plus d'un hiver et demi. À table Miss Bove sans le moindre accent a demandé ce qu'ils ont fait, à part se donner de l'agitation, comme il arrive à ceux qui vont disparaître. Perdus de vue Eugène et Alphonsine découvrent d'autres meubles des générations précédentes, plus délabrés encore, montrant ce qu'ils laisseront, jusqu’aux vieilles tentures des murs sur les fonds pourris.

Dans leur dos, séparés d’eux par trois pièces et toujours mâchant, l'amant Stabbs entasse la viande entre ses joues. Leurs vies et leurs ventres se sont frottés l'un à l'autre, meubles et cœurs vides à jamais battant sur le vide. Ils n'ont rien déplacé ni vendu. Ils ont vécu longtemps d'abord loin d'ici, et toutes les armoires se ressemblent. Revenus de très loin suivis des yeux par tous ceux qui les entrevoyaient d'une embrasure à l'autre bien alignée, Sieur Eugène et Noble Alphonsine rapportent à l'assemblée plus que tous les plats dont on l'assomme.

Eugène épaissi par la grâce et par tout son passé obture la porte et renfonce un béret qu'il extrait de sa poche . D’une voix sourde il reprend possession de ses lieux avec sa compagne : la maison sera bien toujours assez grande, il a toujours payé ses loyers, son eau, son électricité. « Il mourra d'un coup » dit Bove au milieu du silence. Les vieux Mazeyrolles hantent l'espace entier où l'on mange. Comme il est malaisé de reprendre sa bouche en milieu de mâchoire, de respirer le fumet des viandes et ce parfum acide des vieux épidermes contrariés, qui piège les vivants tout autour de la table. Johanna Mazeyrolles, 20 ans cheveux noirs lèvres rouges signe particulier néant, attire à son tour l'attention : ses funérailles (se reprenant) ses fiançailles forcées sont célébrées ce jour, à ce repas même.

Mais ce n'est pas elle, Johanna, dont le Vieux Georges est amoureux, mais sa bien aimée Claire, que tout le monde admire. Cet avant-propos qui laisse présager du pire est accueilli dans l’enthousiasme, tant il est vrai que la peur est le vrai moteurs de l'homme (ajoutons-y l'envie). Peur en particulier (revenons-y) de la vieillesse, possédât-on la meilleure institution du département.

Il y a trop de vieux autour de cette table.

« Ma vie se passe à voir défiler reprend-elle toute la déchéance du monde ; j'espère un jour me purger de ces vieilles loques, par confiscations d'appartements aménagés, puis relégations en crevoirs honnêtes. À vingt ans et six mois je joue ce rôle exceptionnel choisi depuis l'enfance : éprouver l'amour, inspirer le respect ; dégager du mystère. Continuez à manger je vous prie. Vieux-Georges ici présent, fiancé malgré moi, malgré lui, Claire tais-toi, ne m'a offert ni bague ni cadeau que ce soit, pas même un fruit. « Il a déposé pour Claire des sommes non négligeables sur un compte d'épargne à son nom, on a savings account in her name. Je ne vois presque ici que des hommes rassis, de tout âge. Je ne suis appréciée de personne. » Et les autres mangent toujours de peur de la fixer. Georges s'étouffe avec son rôti le plus discrètement possible. Lorsque Johanna Mazeyrolles a repris du porc, la conversation redevient générale et confuse. Georges, les doigts dans la gorge, se demande ce qu'il va advenir : il n'a que 65 ans ; les cousins éloignés par alliance, 82 et 5. S'ils sont encore ici, c'est que, de l'Autre Monde, Myriam les lui délègue. Mas Eugène, Alphonsine, se sont délégués tout seuls.

Ils apparaissent, disparaissent, on ne voit plus qu'eux.

Il en est de même de ces fâcheux de Carnaval, seuls à ne pas s'être déguisés assurément, mais soucieux de participer à la fête, errant de toute part, et que l'on voit toujours surgir, de tel ou tel coin de la vidéo. Eugène et Alphonsine, de tous les groupes, grignotent ici, s'empiffrent là, lèvres pincées, nez en lame de couteau. Eugène protège sa barbe, il est chef de gare en retraite, parle comme un pasteur, prenant bien soin d'avoir vidé sa bouche auparavant. Les Mazeyrolles, autre couple de vieux, bien distincts des Lokinio-Leturc, ont envahi une bonne partie de chez moi, constate Vieux-Georges. Claire, dont il est épris, lui fait observer que c’est lui qui usurpe leur espace, qu'ils occupaient bien avant lui.

Qu'il n'est ici que par faveur. « Nous avons connu nos prédécesseurs, dit Alphonsine Leturc entre deux bouchées. C'étaient aussi des Mazeyrolles. Ils menaient un raffut terrible. Au fond du jardin, où il ne pousse plus que des » - ici, voir les fanatiques de la botanique prétentieuse et chiante. « Ils envoyaient leur chèvre brouter entre les voies, dit le chef de gare en lissant sa moustache ; elle a failli dérailler le Calais-Bâle. - Ils s'introduisaient chez nous, rajoute Alphonsine. La vieille soulevait mes couvercles : vous allez manger ça ce soir ? - Encore tout jeunes, reprend Eugène. Cinquante-trois, cinquante-cinq. Ils voyageaient sans tickets. Leur fils a menacé mes contrôleurs avec son cran d'arrêt. - « Ses » contrôleurs ? dit Alphonsine. Ça commence. Tantôt il prêche, tantôt il ment. - Le cran d'arrêt, c'est du vrai. Je suis intervenu. J'ai balancé le fils Mazeyrolles sur le ballast. Et le schlass (il le tire) je l'ai gardé. »

« Si vous ne savez pas quoi écrire, faites entrer un home avec un revolver ». Ici une simple navahha, et tout le monde se met à frissonner, empieza a tiritar.

- Pose ça, pépé.

Vieux-Georges : « On ne dit pas pépé. »

Miss Bove s'exclame avec la plus grande vulgarité qu'on aurait pu « lui confisquer ça à l'asile ».

Vieux-Georges : « On ne dit pas l'asile ».

Étrange réaction. Étrange syndrome de Stockholm. Alphonsine calme ses voisins. Se ressert en vin. Justifie son vieil Eugène. Il faut se protéger. À tout âge, même si la raison ne suit pas. «La sainteté non plus  ajoute-t-elle. Vieux-Georges acquiesce : feue Myriam n'était pas une sainte. Cela ressemble aux conversations de l'Est, où chacun reprend au mot près les propos du précédent. Il n’est que de relire Lucien Leeuwen. Le centre d'intérêt s'est déplacé sur ces vieux-là, les Lokinio-Leturc, menacés par dédain, réhabilité par inexplicable revirement de la fortune. Tous ressassent les innombrables exemples de brouilles et de réconciliations qui ont soufflé en rafales sur leur vie. Georges découvre dans le Vieil-Eugène l'occasion d'une certaine parenté d'expériences.

Il est un temps où tout ce qui fut vécu se transforme en vaste pâte farineuse. Sous le rouleau pâtissier tout se refait réinvention. Tous les repas reconvertissent au temps cyclique asiatique. Ces gens qui bâfrent en s'engueulant sont par nature et par création aussi fatigants, rebattus, que ces inépuisables familles russes élaborant sans leurs interminables stratégies matrimoniales. Eugène, peu remarquable à part son bouc pelé, rappelle en pontifiant son rôle sous l'Occupation : « Je fournissais à l'occupant des listes de réquisition : tant de poules, tant de lapins, tant de vaches... » Ensuite, il en mangeait en compagnie des officiers dOccupation, von Offizieren begleitet. - Tu confonds avec mon oncle, imbécile, grogne Georges ; à 18 ans… - ...tu résistais ?

- Je me cachais, vieux con. » Oui, les deux Vieuxls se connaissaient. Ils s'étaient connus du moins. En des vies plus qu'antérieures.Georges avait épousé une Mazeyrolles, Myriam, dont la mort l'avait moins affecté qu'il ne craignait, sans exclure pourtant les dégâts serpentant à l'intérieur de soiVieil-Eugène, ainsi, confondait les méfaits d'un de ses fils avec ceux qu'il n'avait pas commises. Il se repentait en lieu et place de ce collaborateur, mort avant lui, son propre père. Côté Mazeyrolles, on était resté pétainiste, jusqu'au 30 juin 1944, où la contre-attaque de Baron-sur-Odon s'était soldée par un échec teuton. Georges Stavroski, époux Mazeyrolles, pièce rapportée, engueule ses beaux-parents ici présent (pléthore en vérité, pléthore de vieillards!)

Ni les Leturc, ni les Mazeyrolles, ne trouvent grâce à ses yeux. Il les traite d'excessifs et de menteurs, assène des vérités nerveuses : « Jamais je ne vous aurais logés chez moi. Vous n'avez cessé de boire que très récemment. Votre couperose en témoigne encore. - Nos petites-nièces y sont bien, nasille Alphonsine. Elle devait s'éteindre trois ans plus tard, en refusant de s'alimenter. Une forte femme, aux pommettes saillantes, peu à son avantage en position défensive. Eugène et Alphonsine n'avaient rien accompli de remarquable pendant cette guerre où tant de gens paraît-il ont fait tant de choses. Au point que les actions imaginaires dont on a empiffré les romans et les films excéderaient de beaucoup les capacités chronologiques ou géographiques de toutes les scènes militaires ou civiles possibles.

Miss Boves mange. Elle est bien la seule. Isolée, mais pleine de bouffe. Johanna Mazeyrolles, 23 ans, cheveux noirs, lèvres écarlates, petite-fille d'une sœur morte d'Eugène, remet tous ces discuteurs à leurs places. Toujours dans ces repas faciles intervient un élément apaisant, qui recentre les attentions sur les plats. Il faudrait reclasser ce cadre narratif, en étudier les incidences, on dit « l'impact », sur les évolutions, et comparer cela aux effets réels des repas réels sur d'authentiques situations vécues. La mort nous engloutira, soyons libres. « Je paye mon loyer » dit Georges. - Quel loyer, Vieux-Georges ? Vous êtes ici depuis trois mois, nous n'en avons jamais vu la couleur – on ne vous demande rien, notez. » Pendant ce temps s'éteignent avec des bruits de vagues sourdes les conversations guerrières.

Une dernière percée a lieu, comme dans les Ardennes, sur le thème des cheminots qui bloquaient les trains trop tard, après tous les départs des convois de juifs. Nous aurions apprécié un débat sur le sexe des anges, la différence essentielle entre homoousie et homoïousie. Rien ne devrait être banal. L'extermination cheminait silencieuse, sous ses habits d'employés de bureau, ronds-de-cuir et lustrine, tandis que le fracas nimbait les batteries et les assauts de ponts. « J'ai fait de la Résistance » répète Eugène en hochant la barbe. La grève, pour bloquer les départs de trains. - Après les avoir favorisés pendant quatre ans. - C'est tout ce que nous avons pu faire ! couine Alphonsine en défense.

Il n'y a plus qu'eux pour en prendre ombrage. Le vieux regrette son sifflet de départ, quand les recrues futures tuées chantaient par les portières il est cocu le ch… de g… Il siffle avec la bouche en cul de geline. Il compte à haute voix, éraillée : Miss Bove, one. Vieux-Georges : deux. Claire, trois, sa sœur Johanna quatre et Nicolas, Stabbs l'Insolent, amant de Claire, six, plus nous deux, huit ! Jamais nous ne tiendrons tous !
Stabbs suggère (insolemment) qu'à Varsovie, ils seraient moins à l'aise. Le guide montre au musée de Thouars une cage où se pressaient huit personnes. Après s'être chié dessus à bout portant pendant trois jours, elles en ressortaient dingues. Irrécupérables. Ces commentaires détendent l'atmosphère comme on peut le deviner. Le grand problème est de savoir qui prendra la place de qui. Georges exige que ces deux énergumènes quittent le terrain sitôt finie la dernière bouchée de dessert.

Le problème est celui-ci : comment loger tant de vieillards, seuls ou par couples, dégageant de bons bénéfices, et garder la conscience nette ? Comment se débarrasser d’une telle affluence ? Est-il bien certain que tant de destinées rédupliquées presque à l’identique aient été si indispensables ? Comment apaiser tant d’angoisses ? Vieux-Georgesveut arrêter les frais. Johanna sa fiancée lui rappelle qu’il doit trois loyers. Nicolas veut loger Stabbs chez lui, et déclame : « Si ma mère est morte, alors tout est permis ». Bove s’amuse. Un rien l’amuse. laire s'aperçoit de monceaux d'absurdité. « On ne s'ennuie pas chez vous » confie la Bove à Vieux-Georges, qui n'est pas chez lui. Un rien amuse Miss Bove. Pour faire diversion, elle annonce :

« Je suis enceinte ». Évidemment, et sottement, tout le monde applaudit. C'est comme un automatisme. Stabbs applaudit en sursaut, disparaît en cuisine, revient en sursaut chargé de desserts sur des présentoirs métalliques. Le temps de l'aller-retour, il est devenu rubicond. Ce qui est étrange à ne pouvoir le définir, avec son teint naturellement verdâtre. Nicolas l'homosexuel le fixe avec furie : « Toi ! Toi qui disais que la reproduction était la pire tare de l'espèce humaine ! Tu applaudis tellement que tu renverses la sauce au sucre. Stabbs, père présumé, décharge ses bras sur toutes les tables à portée : « Je t'explique ». Anne-Johanna supplie qu'on cesse de s'expliquer une bonne fois pour toutes.

Elle a mal au crâne. On crève de chaud. Ce n'est pas elle qui tomberait enceinte au début de ses fiançailles. À la fin non plus. Nicolas invective son ami, qui fait des gosses à sa future belle-sœur. Il tire trois balles sur son ami qui s'effondre parmi les pyramides des coupes. Alphonsine Mazeyrolles, ravie, se précipité sur le téléphone mural, totalement hors d'usage. « Puisque c'est comme ça » s'écrie Claire « je ne le suis plus ». Eugène et Vieux-Georges, plus forts que leur âge, transportent le blessé dans une chambre. Stabbs meurt dans la nuit. Nous avons à peine eu le temps de le connaître. Claire et sa grossesse avortent. Le temps passe.

Le 20 août 1992 (2039 n.s.) Nicolas Sourgueil, arrêté pour meurtre, se rend sans résistance. Le 2 février de l'année suivante (2040) il est déclaré irresponsable 'au moment des faits » et transféré à l'hôpital de Cadillac.

Le patient Nicolas S. fait preuve d'une bonne volonté exemplaire dans le suivi de son traitement. Il s'est toujours proposé avec une grande douceur aux travaux de nettoyage et de vaisselle. Il est serviable et raffiné. Nous envisageons de le faire bénéficier de ^permissions de 24h non renouvelables.


Nicolas Sourgueil. Regarde-moi bien. Tu ne m'as jamais vu. Pourtant je t'attendais, toi qui casses les codes, et le cours de l'histoire. Et si tu me regardes encore mieux, moi simple infirmier, je dois te rappeler quelqu'un : peau rouge, tifs en pétard, les yeux dans les fonds de trous… Vraiment pas ? ...le petit frère de Stabbs, ça te dit ? 

- J'ai beaucoup changé.

- Lui aussi. Même qu'il en est mort.

- Tu veux que je rembourse ?

- Ni argent ni vengeance.

- Il ne m'a jamais parlé de toi.

- À moi, si. Mon frère a la vie double. Tu l'las descendu sans le connaître. Mais moi je te connais.

- Je ne me reconnais plus.

- Un grand calme ! Excité d'un seul coup ! Sans personnalité, qui sème la zone sans prévenir, farces et attrapes, une grosse bouffe et plus rien – pas pédé, attention. Taré.





 

 



 



 

 


 

 

 

 

 

 

chercher «t’explique », vers la fin.

Bien différencier les Mazeyrolles (Marqueton) et les Lokinio-Leturc.

Relecture à partir de l’exemplaire papier.

 

 

 

Bernard

 

 

Collignon

 

 

 

 

F L E U R S E T C O U R O N N E S

 

 

 

 

roman

 

 

 

aux éditions du Tiroir

 

FLEURS ET COURONNES 2

L'HOMME GEORGES

L’INFIRMIÈRE Claire

 

.

 

Le veuf  : « Qu'y a-t-il autour de moi ? »

Claire décrit le papier peint, le corridor pavé, la serpillière ; plus loin le dédale des chambres, et les bouffées de déjections et de désinfectant. Et tout cela, il était inutile de le rappeler.

L'établissement compte trois étages de portes feutrées, salons et pièces indéfinissables, où passent des rumeurs de chariots, de phrases pâteuses et d'infirmières grinçantes.

Sur le lit Myriam morte repose dans son peignoir, tête calée sur un gros coussin de glaçons. Ses lèvres ont pris l'aspect de cordelettes violettes.

« Je veux partir de Valhaubert dit Georges.

- Vous occupez la meilleure chambre.

- Pourquoi m'avez-vous séparé de ma femme ?

Claire glisse dans l’étui ses lunettes fumées. Georges, un instant ébloui lève les yeux sur la soignante qui murmure Myriam, Myriam - Elle est morte répond le vieux.

Quelqu'un monte le son des haut-parleurs. Claire ?… je ne veux pas mourir ici, à Valhaubert.

Good bye stranger fait 6mn 45.

Tout le temps où le visage de Claire, aide-soignante, se tourne vers lui – synthés, tierces mineures Georges examine son front lisse et ses yeux, la chute sur les tempes des mèches blonde - chœur de fausset – ossessivo changez la glace hurle une voix en plein mois d'août quoi merde !

Celle qui tient le cou tandis qu’on change la vessie dans un entrechoc de cocktail on the rocks

- Claire » dit-il posant la main sur l'avant-bras tiède – « montez le son -

- ...Toujours Good bye stranger ?

Les trois vivantes le regardent comme un dingue. Claire augmente le son. Pour toujours son visage associé à ce rythme assourdi, lancinant, martelé. À ces larges applications blafardes sur son profil droit.

 

FLEURS ET COURONNES 3

 

 

 

 

Claire et Georges sont inséparables en dépit du Règlement Interne. À titre d'avertissement administratif : visite préalable, par elle et Stavroski, de 5 domiciles – pourquoi rester ici à présent que votre femme... - « venez avec moi, Georges, tentez l’avenir, si vous pouvez continuer de vivre

Je ne sais pas, nié wiem. je ne sais pas.

...Dans ce premier appartement vit une vieille fille usée par la phalange, hâve et parcheminée

- toutes les femmes ont le même secret - « Georges, ne jugez pas les femmes seules.

« ...Vous habiterez ici sous les toits, un petit deux pièces rue des Juvettes

Je vivais heureuse dit la femme : la peinture blanche, c'était moi, les plinthes à l'adhésif, c’était moi, les meubles vernis, la bibliothèque de Ferreira (Eço de Queirós, Castelo Branco) - c'est la circulation, monsieur, qui me gêne, j'y suis presque faite, l'été, moins de camions, je la laisse ouverte – et j'ai fleuri la terrasse sur cour. »

Stavroski interroge Claire : « J'y suis retournée seule dit-elle ; six mois d'impayés, la vieille est virée, vous emménagez quand vous voulez, la propriétaire est venue, les yeux dans les yeux : son gendre au chômage, sa fille aux études c'est bon a dit la vieille c'est bon, eu saio de lá je fous le camp » - Intimação para limpar Vous parlez portugais Georges à présent ? » Il hausse les épaules. Fin de l'ankylose : une chambre entière avec un vieux lit, la table et la chaise – une coiffeuse à lampes nues latérales - « ...et les toilettes au fond je vais vous les montrer – Non merci. » Georges et Claire Aux Anciens de Valhaubert « Il ne s'agit pas de spoliation, Georges ; tout juste l'application d'une loi. Tout juste ça. Deux années d'impayés. »

Premier avertissement pour le veuf.

Ce que dit Claire, il le croit : elle n'a que 23 ans, pommettes hautes et écartées, très blonde.

Que pèse en face la vieille Lisboète rue Juvette ? Claire conseille à Georges, en attendant, de tenir au Valhaubert sa porte bien fermée. Elle hésite entre tu et vous. Il reçoit bientôt l'intimation administrative de bien vouloir quitter bientôt le Vieillards’ Home, signé Valdfield, Directeur. Claire la lui rend à bout de bras.

Deuxième visite. Chez Léger. La voix des vieux à travers la porte nous ne pouvons pas loger une personne de plus. Claire invente une enquête municipale. Henriette et Phil ouvrent la porte en deux fois par l’entrebâilleur : fermer sec et rouvrir d'un coup. Ils se trouvent côte à côte dans l'ouverture. Léger porte le cheveu crépu et le teint basané d’un octavon du Morne, soixante ans et double menton. Henriette est toute longue et toute blanche en robe. Ils affirment avoir bâti leur

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maison de leurs propres mains. « Enfin, moi », dit Phil. « Nous avons fait cinq enfants » dit Henriette, « et tous se sont mariés ; à chaque naissance une pièce en plus, dans le sens de la longueur – Pas très pratique pour les incendies » (Phil plaisante) « et surtout, sans le moindre permis de construire.

- Un jour les huissiers sont venus.

- Ils nous ont demandé de tout démolir, dit l'homme.

- De tout remettre en l'état. »

Puis Georges et la jeune Claire s'introduisent dans la bâtisse des vieux bavards. C'est une maison longue et basse « comme j'aimerais » murmure Georges. Mais sur les murs blancs, les craquelures se comptent par dizaines, on y met le doigt. Phil n'a plus bricolé depuis bien longtemps. Henriette en longue robe blanche tropicale n'a jamais tenu le moindre outil, porté le moindre seau : « Nous avons tout hypothéqué, ce sera bientôt vendu ». Phil prétend que sa femme pèche par optimisme, l'acheteur devant payer une hypothèque même après la mainlevée. Henriette n'a jamais compris pourquoi. « Moi non plus », dit Georges. Le vieux reprend la parole pour souhaiter un « bon bouge » au Vieillards'Home. » Claire éclate de rire : c'est la première fois qu'un de ces déchets vivants se sert encore de l'ancienne appellation du Washington's Azaïle.

 

X

 

Le premier prix du tirage au sort où Vieux-Georges a gagné concerne une caverne éclairée d'environ 26m². Ses enfants régleront les loyers. Parfois avec retard. Vieux Georges dit : « Ça alors ! ». Il abandonnerait son vieux logis de veuf prématuré. « Vous verrez, Papa Georges ! » Le Vieux ne sait pas ce qu'il verra. Il suit Claire en traînant des pieds, la bouche entrouverte, le front patiné de sueur, et c’est la troisième visite. La vie n'est qu'un long corridor qui sent le chou, entre deux inspections qu'il effectue malgré lui : « Il faut tout voir par soi-même ! » Georges fait semblant d'en être convaincu. Il grommelle, il mange. « C'est chiant d'être chiant ». Georges a lu cette phrase chez un humoriste, il la répète volontiers.
Un jour il se fera tuer pour elle. Pour la phrase, et pour Claire. « Aujourd'hui, je ne vois rien qui me plaise vraiment ». Surtout pas ce logement troglodyte mal aménagé.

Quatrième visite. C’est un autre couple Antillais. L'homme est tout le portrait du

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précédent : un quart de Noir ou plus, tête massive, chenue – l'œil moins niais cependant. « Ce nègre » dit Georges sans souci d'être entendu. (Vous faites tout pour que j'oublie ma femme morte. Je ne pense plus à Myriam. Dites-moi pourquoi je dois changer de maison. Quitter le Vieillards' Home. Juste pour un autre couple, que vous mettrez en chambres séparées au sens français du terme. Im französischen Sinn).

- Georges, vous êtes vide ; profitez-en pour écouter les autres.

Le quarteron, pédé nommé Solange, commence par se plaindre :

« ...pwivé de mon logement Encore ! s'écrie Georges -...par les agissements de ma femme (ne me parlez pas des femmes) j'ai pwéféwé laisser...(« ...la scélérate procédure de divorce suivre son cours »). Il échappe à Claire un geste de lassitude. Le quarteron est ancien bijoutier. Il a tout perdu. Sa femme a dilapidé ses pierres, son capital et ses outils de travail, limes, scies bocfils… .

« À soixante ans… il me restait quelques diamants… de tout petits diamants… »

 

III

 

Tous les deux jours, Jeune Claire et Vieux Georges traquent les sexagénaires sur le départ : expulsés, découragés, suicidaires. Jamais Georges n’exhibe la moindre tristesse ; il attend qu'ils crèvent. Au fond de soi, il sait que Myriam reviendra. Maintenant ou dans mille ans. Mais les vieux expulsables manquent de personnalité ; ils disparaîtront corps et biens. « Jamais je ne serai comme eux – Qui vous le demande, monsieur Georges ? - Eux-mêmes. » Il effleure le bras de Claire, qui le retire précipitamment. Eugène Lokinio annonce le suivant. Alphonsine Leturc épouse Lokinio. Avant-dernière et quatrième porte. Mari chef de gare ivrogne. Femme ayant accouché six gosses, grand-mère incomprise, guignolet kirsch Peureux.

- Peureux ?

- C'est la marque.

Georges ne s'apitoie pas ; ils ont bu tous les revenus, salaire, allocations, Eugène est devenu sec et barbu, jadis autoritaire, respecté par ses six enfants. Georges l'engueule, reproche à cet homme d'avoir détruit ses descendants jusqu'à la troisième génération. Alphonsine s'énerve entre ses lèvres pincées et son nez en couteau : « Deux générations suffiraient, peut-être ? vous êtes fils de curé peut-être » ? Vieux Georges se tourne vers Claire :

FLEURS ET COURONNES 6

 

 

 

 

« Est-ce que les curés parlent encore de la Bible ?

- Seulement de ce con de Jésus. 

Eugène et Alphonsine restent bouche bée sous leurs vapeurs d'alcool. Le barbu articule «insultez-moi ; je porterai ma croix. - Vous l'entendez, l'ivrogne ? trente ans que ce chef de gare se prend pour un pasteur... » Ils en viennent aux mains. Vieux-Georges et Claire, agents provocateurs, ont atteint leur objectif : les faire interner sur-le-champ grâce à la camionnette médicale de Valhubert où deux infirmiers en blouse maîtrisent les vieillards pugilistes. Même à travers la porte arrière, on entend Alphonsine se débattre et hurler :

« Où y a Eugène, y a pas de plaisir. »

Claire cligne de l'œil, le logement est enfin trouvé. Georges éprouve des remords : « C’étaient des gens bien. - Détrompez-vous dit Claire, ils battaient leur troisième fils, nous avons des dossiers sur eux, ils ne laissaient pas de trace sur le corps, faisaient porter à ce dernier tous les haillons des frères aînés, l’ont placé en internat dans la ville même, s'opposent tant qu'ils peuvent à son mariage. S'ils ont mieux traité leurs autres fils ? « Je crains que oui » répond Claire, mais ils ne devaient pas pour autant s'acharner sur le dernier. Ni sur la bouteille. » Devant le mutisme soudain de Georges (quel récalcitrant ! quel difficile!) elle pense plutôt revendre la bicoque des Lokinio si vite vidée, qui lui appartenait, afin de couvrir les frais d'hébergement et l'improbable désintoxication d'Eugène et Alphonsine. À ce moment Georges sort enfin ce qu'il a sur le cœur : une déClairation d'amour, mentionnant les yeux de Claire, la peau de son visage « si exactement tendue par le muscle » le masséter ? - ...les buccinateurs aussi, Claire, tous les autres… - ...je vais vous confisquer vos brochures médicales, Georges ; le buccinateur ne se voit pas de l'extérieur.

Georges conteste. Dévie sur l'expression de justice, de sérénité, de vertu, rendue par son visage - « ...de vertu, Georges ? » Quand elle rit, les boucles tremblent sur sa joue. Il se rajoute une sixième Porte. Toute proche, celle-là, de l'ancien domicile de Georges et Myriam, avant leur arrivée au Vieillards'Home : « ...avant leur mort, deux personnes très, très âgées, en fond de jardin, une arrière-maison ! » - Qui occupe le bâtiment sur la rue ? - Des quadragénaires.

- C'est jeune dit Georges.

Les jeunes ont engagé une procédure d'expulsion, pour s’agrandir.

- On n'expulse pas des vieux dit Georges.

- Non répond Claire. Si le « jeune couple » acquiert leur logement, ils ne pourront plus y revenir ».

Les vieux Lokinio-Leturc ont vécu là vingt ans, jetant les ordures entre les deux maisons, celle de la rue, occupée par les quadra, et la leur, au fond d’un jardin sale : gazinières, batteries mortes, nos deux fils disaient-ils dégageront tout ça par camionnette » - non médicale. Les quadragénaires (les « Acquaviva ») n'en croient rien. Les vieux évacuent les amoncellements. Ils sont apparentés aux Mazeyrolles. Ce sont des cousins de Claire, mariés ensemble. Ils n'ont pas supporté leur expulsion programmée.

. Ils ont senti venir le vent, trop tard. D'abord, la famille leur a doublé le loyer. Elle les avait perdus de vue, sauf pour faire pression sur eux. « Je n'y suis pour rien directement. » Pour gagner l'extérieur sur la rue, les Lokinio-Leturc devaient traverser le jardin ; c'est ce qu'on appelle une « servitude », conventionnelle, pour que les vieux ne soient pas enclavés. La maison de devant est occupée par ces quadragénaires alertes, aimant le soleil qu'ils prennent aux autres, ils mangent dehors l'été sur une table blanche. Ils s'appellent les Acquatinta.

À leurs passages, les Mazeyrolles saluent les Acquatinta. Ces derniers ne répondent pas, sauf d'un ton condescendant ou excédé. La vieille cousine répond au prénom de Clémentine, fille de… - « je ne sais plus ». Elle n'a plus qu'une dent surchargée de tartre, sur le devant, et la lèvre qui pend. Cheveux décolorés. Coquette, hideuse. Son mari Jean-Paul est trapu, lourdaud, voûté. Il marche en traînant des pieds. Georges espère encore qu'ils seront conciliants. Avec son amie Claire dont 45 ans le séparent, il mange À l'Entrecôte, au centre ville. Ils échangent, comme toujours, leurs impressions. Georges est stupéfié. Il se fait tout raconter, expliquer, expliciter.

Les Mazeyrolles piquent sa curiosité, bien autrement que les expulsables précédents, portes Un à Quatre. Il repère leur logis sur un vieux plan, demande combien d'armoires s'entassent dans cette pièce, à gauche en entrant, dont on ne peut plus franchir le seuil ; s'ils possèdent une ou deux télévisions, l'une sur l'autre : « C'est la petite qui fonctionne ». Ils sont sourds et s'engueulent en patois de Lodève. Claire les comprend, éclate de rire, montre ses dents et secoue ses boucles jaunes.

 

X

 

Comment va pépère aujourd'hui ? Il a fait un gros crotton le pépère ?

- Faites chier.

- Pas poli le pépère.

Mais avec la très, très lointaine cousine de sa femme morte, avec l'assistante Claire Mazeyrolles, tout se joue, au contraire, dans le respect. Dans la sérénité (de Claire). Dans la contemplation (chez Stavroski) ; ni vieux, ni ami, ni père. La généalogie crée des liens. Claire fait employer sa sœur Johanna : même nom de famille, dissemblance totale. Cheveux noirs, les yeux noirs. Le nez, le menton, insolents. Georges l'observe elle aussi très attentivement, passe d'une sœur à l'autre : la blonde, la brune. Dans le même service. Claire présente un par un ses pensionnaires : les plus âgés d'abord, rivalisant de dates de naissance.

Johanna prend des notes, ce qui n'est pas nécessaire. Johanna toise les patients de bas en haut, ce qui n'est pas bienveillant. La présentation se fait dans le salon où s'entassent les armoires, plus ou moins bâillantes, où passent des rayons de soleil brisé.

IV

 

Clémentine MAZEYROLLES, locataire expulsable, se demande :

Il faut que je trouve un nouveau logement ?

Jean-Paul MAZEYROLLES, son époux :

On nous promet un rez-de-chaussée, dans la même rue.

Au Vieillards' Home, Johanna MAZEYROLLES prédit :

Si on les déplante, ils mourront.

La vieille répète Ça fait près de vingt ans que nous vivons ici.

 

X

Crépuscule au Vieillards' Home

- Encore un peu de bouillon, Pépère ? ...Ho, Pépère ! On se promène tout seul dans les couloirs après 20h 30 ? Tout le monde il éteint les lumières, Pépère ! Tout le monde il fait son dodo !

Vieux Georges : Mais où c'que j'vais donc ben m'loger moi ?

Les deux sœurs Mazeyrolles, Johanna et Claire, habitent une vaste demeure aux chambres fraîches et profondes. Vieux Georges loge provisoirement dans une troisième chambre, celle d'un frère absent. Les deux sœurs le trouvent « amusant », « pas encombrant ». Johanna vient le voir. C'est une jeune femme brune qui s'assoit et ne dit pas grand-chose, sa bouche est « grande et close » dit le vieil homme. Il se demande laquelle des deux sœurs il admire, et si la seconde ne va pas remplacer dans son cœur la première. Il pense « mon cœur » pour simplifier ; de son vivant sentimental, il ne peut tomber amoureux que s'il admire. Il n'y a donc pas que les femmes qui font cela.

Le lendemain, Johanna s'anime et rit avec lui ; le front de la jeune femme est dépourvu de rides. Elle s'exprime à grande vitesse, presque précipitée. Mais le vieux jouit d'une ouïe excellente. Les Mazeyrolles dit-elle vivent dans un taudis. Avez-vous remarqué le poulet décongelé juste sur la télévision ? ...la planche à repasser au milieu du salon ? leur jardin, à côté du nôtre, sert de dépotoir : quatre grille-pain, des armoires sans portes effondrées sous les pluies depuis des lustres…

- Ce sont des cousins de ma femme. De Myriam.

- Les nôtres aussi, Vieux Georges, les nôtres aussi. Notre famille est très embrouillée.

- La femme est affreuse.

- Sur la photo de ses 18 ans, une splendeur kalmouke ! À tomber raide – vous vous en êtes bien tiré, Vieux Georges, l'autre soir.

- J'ai une vraie tête de porc.

Ils rient en même temps. Johanna rappelle que sa sœur Claire hésite encore à expulser les Mazeyrolles, ce qui ferait beaucoup. Stavroski les trouve vraiment trop laids. Tous les deux. L'un et l'autre. « Ils ne payent pas leur loyer, voyons !… Jetez juste un œil au-dessus de la haie : ils habitent très précisément sur notre propriété. Vous seriez très bien à leur place. Juste à côté de nous. » Georges ne dit ni oui ni non. Johanna refait silence. Une cloche s'agite en cuisine : Oncle Gautier appelle à table. Au réfectoire, Georges parle à tous ceux de sa table. Claire n'arrive que pour les pâtes alimentaires. Elle écoute Bye strangers à son casque, en dépit du règlement. Elle fait ajouter du gruyère à toutes les tables.

 

X

 

Vieux Georges respire. Il a échappé au pire. Eugène et Alphonsine se sont fait chassir, pour non-paiement de loyers, au pluriel, plus ivrogneries, au pluriel. Peu importe où ils ont atterri. Les asiles sordides, ce n'est pas ce qui manque. Les logements des deux couples de vieux sont grands et beaux. Tous deux sont cernés d’ordures. Les Lokinion-Leturc se bourraient la gueule, ils sont à présent à l’hôpital de désintoxication. Les Mazeyrolles, pour leur part, habitent une partie du rez-de chaussée, dans la vaste demeure des deux infirmières, leurs cousines. Là aussi, grand étalage de débris. Les vieux Mazeyrolles, en définitive, se voient expulsés, eux aussi. Vieux-Georges s’y laisse installer sans scrupule. Il n'en sort plus. Pas plus qu'il n'en faut pour faire le tour du jardin des deux sœurs, dans l'herbe bien taillée. Il regrette que Myriam, décédée, ne soit plus là pour fouler avec lui la verdure soignée. Les deux sœurs infirmières ou aides-soignantes, fonctions mal distinctes dans ces petits établissements à la bonne franquette comme il n’en existe qu’ici, le laissent libre d'aller et venir à sa guise, sans dépasser la grille.

Mais lui-même ne voit pas l'intérêt de la franchir. Les chambres des deux sœurs, pendant la journée, demeurent closes. Elles en sortent pour leur service, à deux pas, y reviennent le travail fini, et se bouclent chacune chez soi, pour se branler bien séparément. Mais le petit vieux reste à même d’errer, nocturnement, dans le long couloir frais, pieds nus ou en pantoufles. Frôlements remarqués par les femmes le long de leur mur mais sans y faire allusion. Georges alors s'assied en tâtonnant dans le profond fauteuil du salon, face aux cendres de l'âtre de Tassigny. La raison et le calme lui reviennent. Ses oreilles se débouchent peu à peu, comme dans les descentes de montagnes. Il reste une demi-heure à écouter cet étrange phénomène de dégivrage.

Il ne peut plus sauter les femmes. Encore moins deux en file, encore moins des sœurs ; La dernière fois qu’il a baisé deux sœurs, il a perdu les deux. De toute façon il devenait fou, « au quartier des hommes » du « Vieillards’Home », à deux rues d’ici. Les limites entre les « quartiers » restent floues, et ne sont respectées que la nuit. Ici, dans la grande maison des Mazeyrolles de tout âge, on est à son aise. On peut lire aux toilettes. Dès le jour, Georges fait le tour du vieux prunier, juste après l'habillage du matin. Il souhaite pouvoir longtemps s'habiller tout seul. Les vieux Leturc-Locquignon sont revenus, dégrisés, derrière la maison des Acquatinta : leur expulsion définitive a été jugée abusive . Ils se cantonnent à leur ancienne masure, la plus basse et la plus délabrée.

Leur loyer fut réduit, il n'est plus qu'un symbole, défrayé par le département. Le vieil Eugène Locquignon, ivrogne à ses heures, est encore plus perclus qu’avant son départ. Sa voussure atteindra bientôt l'angle droit, il bougonne ou se tait, indistinctement. Madame Clémentine, grasse édentée, se parle autour de son chicot en gargouillant comme une roue à aubes.

...Que des vieux… « Nous serons bientôt débarrassés d'eux », laisse tomber Claire ou l'autre en touillant mollement le café. Et l'une ou l'autre sœur ne manquent jamais d'ajouter que les décisions de justice bientôt ne manqueront pas de faire place à la mort. « La vraie, celle qui tue », ajoute Johanna, qui a de l'humour. Georges dit que c'est inutile qu'ils disparaissent. Les sœurs le dévisagent, amusées : serait-il sincère ? « Pourquoi passez-vous tout le journée avec des personnes âgées ?  À deux pas de chez vous, jusque dans votre maison ? » Elles répondent que c'est leur vocation. Georges hoche la tête. Lui non plus n'est pas convaincu. En effet, il existe d'autres vodations.

Claire écoute dans son casque Bye strangers à fond, avant la collation de midi que les deux sœurs prennent ici sur le pouce en fonction des services. Georges reconnaît les pulsations musicales à travers les oreillettes, d'étranges chuintements, rythmés, lancinants. Il pensait que seules de très jeunes filles se repassaient en boucles leurs airs favoris jusqu’à la symphonie. Pendant le casse-croûte la télévision prend le relais. Georges s'isole dans les Informations, dont il se contrefout, absorbé par les profils jumeaux de ses compagnes ; elles s'offrent à son regard, indifférentes et fixes, avec sur les pommettes les mêmes reflets lactés. Chaque soir elles reviennent du Vieillards’Home, où croupissent d’autres vieilleries.

Georges les soupçonne d'avoir bien arrangé leur emploi du temps, pour ne travailler que si ça leur chante. Louée soit la souplesse autogérée. Un soir après la bière (une seule par jour), plus de doute : les vieux Mazeyrolles, au contraire des Lokinio-Leturc, sont partis pour de bon. Plus rien à déménager que trois chaises, deux cercueils sans couvercle, un chat et sa bassine. Définitif, ajoute Johanna, qui a de l'humour. C'est vous qui les tuez, s'exclame Georges (« les anges de la mort », avait-il lu dans le journal, à propos du Wiener Gemeinkrankenhaus, où l’on clamsait un peu trop fréquemment). Les vieux Mazeyrolles sont partis depuis juste une semaine : le couple expulsé prit place à l'arrière d'une ambulance, courbés, désespérés, vers le Vieillards’Home, où tout est pire, collectif. Ils auront vécu dans la grande maison dix-sept à dix-huit ans, sans avoir digéré l’âpreté de la vie. L'Oncle Gautier, qui dîne ce soir-là dans le bâtiment, grande maison, ne dit mot. Il sirote et repose sa bière alternativement. C'est peut-être de famille. La maman de l'Oncle est là aussi Georges, qui traînait là toute la journée, s’est donc installé à la place des Mazeyrolles. trouvant une famille peu causante mais bien absorbante.

Qu’elle en vienne à trucider des vieux, ce n'est pas à Georges qu'il convient de s'en plaindre.

 

X

 

Le premier août, Saint-Alphonse (96-87), Docteur de l'Église, À la St-Alphonse, chacun se défonce. La direction du Vieillards'Home frappe un grand coup. Pour remédier à la désastreuse impression de ces armoires et penderies béantes et désastreuses autour de la salle commune, elle décide d'en faire un feu dans la cour centrale, vidées de toutes leurs guenilles, sans y enfermer personne - tout le monde en autocar, hop ! à Lacanau pour la journée - avant que la marée ne submerge la ville. Au retour, quelle surprise ! Une belle salle de séjour toute propre, des chambres avec des étagères à portée de main ! Hélas. Hélas. Il est interdit de faire du feu en agglomération, même en large banlieue : les pompiers noient sous les tuyaux les planches carbonisées, ça pue jusqu’au Porge, tout l'autocar renifle au retour, et s'exclame en découvrant le désastre.

Tout avait si bien commencé. À quelques rues de là, Georges et ses gardiennes avaient éprouvé une joie néronienne ; Claire avait monté au maximum son chœur favori de castrats (Good by Stranger, It's been nice / Hope you find your paradise) – et vers le nord, dans le lointain, toute une noce hurlait à la mort par-dessus les flammes et le cri des cuivres – mais c'est la mort qui t'a assassinée Macia – la bémol et naturel mineur – atroce cacophonie. Claire et son vieillard éprouvent un lâche soulagement, rien n'est touché de leur côté, les flammes jusqu'à 30m rappellent à Georges un vieux film, en Pologne, années 43-44, et les jeunes dindes ne comprennent pas l’allusion. La Direction, souhaitant effacer au plus vite le traumanaire des pensiotismes, invite les Chœurs Baroques de Ste-Cécile, déglingue à cet effet une somme considérable.

 

X

Les rapports de l'oncle et de sa mère forment un inépuisable objet d'étonnement. Soit une vieille femme charmante aux lèvres fendues comme un sphincter. Elle est devenue taciturne. Elle se tient droite et stricte sur sa chaise, à 70 % de sa base d'assise. Même angle vue de face donc inclinée, déjetée. Elle s'appuie sur une canne. Derrière elle pour la pousser ou la soutenir si elle marche ou roule, oncle Octave, escogriffe puceau, jaune et quadragénaire. Il s'exprime dans un registre digne et fosses nasales, very English gentry. Il assiste sa mère, l'assoit ou la relève avec des passions d'antiquaire. Plus il la respecte et plus son teint se parchemine. Il écarte tous les obstacles, chaises ou pierres.

D’un geste de son menton les importuns s'écartent. Sa spécialité est l'oto-rhino-laryngologie. Quelques jours après son emménagement, Georges les invite, l'oncle et sa mère, et les deux nièces soignantes Claire et - comment déjà… Ils ont occupé tout le long de la table, cul au buffet. L'oncle et sa mère se sont tenus sans faiblir,

poussant la bouffe en tas dans leurs gosiers éteints.

La vieille s'endort entre les bouchées. Le fils quadra lui passe le pain, ôte les os de la viande, essuie les commissures des lèvres. C'est une partie de la famille qui en expulse une autre, la branche cadette empiète repousse sur l'aînée, comme dans les dynasties.

Georges aussi se découvre des côtés secs. La jeunesse l’a fui, il la contemple et jouit au fond des pupilles, mais rien ne la lui réinfuse. Il faut qu'il s'inquiète. La grandeur le quitte précisément quand on veut la retenir. On peut peu dit le proverbe. Stavroski s'est mêlé d'une histoire familiale. S’est introduit dans la dynastie, a bousculé l'ordre de succession, sans objection ni obstacle, et le voici comme un moulage dans un creux qui ne lui appartient pas, quand tant d'autres auraient pu s'ouvrir. Claire est à sa gauche, l'autre (prénom qui échappe) à droite, afin que la tradition se confirme (« un homme – une femme »).Elles soutiennent leur jeunesse de leur propre front bien dressé de caryatides.

Gardiennes, intronisatrices, à quoi Vieux-Georges peut-il leur servir ? Quel est le jeu. Quel est l’enjeu, le schéma actanciel, le thème et le prédicat. D'autres êtres sont là, dans l’une ou l’autre construction, connaissances d'un soir et d’un sou, complices, anonymes, Nul besoin de les connaître, s'il restera seul ni à quelles conditions unter welchen Bedingungen. De temps en temps Claire et sa sœur cadette se penchent vers lui, ensemble, sans lui fourrer la fourchette en gueule car il se tient bien à table, « il fait honneur au repas », il ne connaît pas son rôle, sans la moindre épouse pour s'interposer, même en écran transparent. Il accepte leurs petits verres, il reprend de tout, répond aux imbéciles, aux amabilités, il évite de se remplir.

L'oncle et sa mère lui font face, le fils plus momifié encore, avalant elle et lui sans beaucoup mastiquer, la pomme d'Adam masculine déglutit, son nez tombe entre ses pommettes comme une verge de goy. La mère est cireuse. Solennelle sans raison. Elle est ainsi. Georges regarde sans fixer, cela ne se fait pas. Dans son assiette gisent des étangs de sauce allégée. Les cheveux des soignantes reviennent balayer son visage, ensemble, réguliers comme des essuie-glaces. Il se déplace pendant le repas, examine tout le monde, se contrefout des usages, ce sont de ces incohérences de vieillard. Tout et tous sont enregistrés en lui. Il sera bientôt crevé. Il ne se souviendra plus de sa profession. Il n’a connu personne. Au Vieillards'Home c'était déjà comme ça. Passé un certain âge reste autour de vous des inconnus qui vont claper, mais vous apprennent à vivre. n braillant.

Le passé rebrousse. Dix jours, dix ans. « Mort de Myriam »  comme sur des roulettes. Comme si le passé se renfonçait avec les yeux. Il observe un repas pendant des heures. On le laisse rejoindre sa place, mangeotter, grignotant, transparent, sans la moindre remontrance. C’est pratique de mourir. On ne s'acharne pas sur celui qui perd pied en silence.

Ce médecin jaune, par exemple, hépatique. Il porte son badge au veston : Docteur Pouzy. Ce nom de barrbare. Aux yeux faux. Combien d'ordonnances, combien de tumulus ? Paupières bardées de jambons, liserées de couenne. Mains soignées, ongles sales grattant dans le poulet à la même table que les pensionnaire. Est-ce que ce sera mon médecin traitant ? « référent » ? S'il le verra de plus en plus souvent. S'il deviendra intime avec son cul, son scrotum etc. Il se demande. Les deux sœurs laïques semblent trouver normale cette présence médicale. Est-ce qu'il les a tripotées ? La chose, la pensée même, l’écœurent, mais il est revenu s'assoir.

En face de lui sur la droite, les deux plus vieux que lui, Alphonsine, Eugène, Locquignon-Leturc. Étranges noms et parentés lointaines ! Ils mâchent sèchement, sans un mot ni un cliquetis de dentier. Aucun d’eux ne lève les yeux de l’assiette, seraient-ce ses parents ? bien trop jeunes pour cela, Georges les regarde par dessous, ferme à demi les paupières, observe ce qui s'engloutit. Ils reprennent du pain, Georges leur passe la corbeille, se sert au passage sans nécessité, compte les cuillères comme si, après le repas, le docteur, par exemple, devait lui en demander le compte.

R. 14

Est-ce qu'il reste de la sauce ? Il n’en faut pas trop à leur âge. Les mots restent dans sa gorge, il n’avale plus, qui joue le rôle de Jésus ? il n'a jamais cru à toute ces choses. Les syllabes se coincent entre les joues et les dents restantes. Soudain comme dans une scène répétée, la vieille Alphonsine a plongé, nez en avant, morte dans son plat. Mon Dieu crient les servantes. Frère Octave saute vers elle, la retourne et l’essuie, la tablée repousse les chaises dans un déchirant vacarme - et pas un téléphone dans la pièce. Certains se rassoient pour manger, d'abord du bout des dents, comme si la viande décédée leur était consacrée. D'autres se dressent, se cognent aux murs, se rassoient et se passent la main sur le visage. D’autres enfin sortent vomir, le plus loin possible les uns des autres. Vieux Georges quant à lui, sans précipitation ni éclaboussures, part discrètement se promener, de long en large, dans sa portion de jardin, derrière la haie : il est le seul à vivre ici chez lui, 29 rue Cros-Varais. Ici encore il dormira lorsque les Pompes municipales viendront le délivrer de son corps putrescible. Vieux-Georges lui-même est cousin d'Eugène. Ils ont à dix ou quinze ans près le même âge. Nous mourons tous au même âge, à quarante ans près. La mort le frôle  pense-t-il sans m'émouvoir vraiment ; le temps n’est plus où cousinage impliquait vendetta. « J’attends comme un vautour et le veuf Lokinio vit toujours. » Cependant à l'intérieur, en présence des deux soignantes, le Docteur Pouzon diagnostique la mort. C'est lui qui ferme les yeux, à la demande des deux sœurs, qui appréhendent une quelconque résistance des paupières. Jamais encore fermeuse d’ yeux ne les a crevés par maladresse. Mais ce cadavre paralyse.

Dr Pouzon est devenu plus jaune encore : « Rupture d'anévrisme ». Il nasille malgré lui. La police est alertée. Georges rentre une fois tout tapage apaisé. Il n'a plus jamais faim. Des flics formés lèvent le corps, les derniers cris s'éteignent. Octave accompagne sa mère dans l'ambulance, leurs deux corps froids. La vieille réfrigérée sera placé sous plastique. Octave ne vivait plus pour sa mère Alphonsine, mais soignait ses infirmités, secondait Eugène sans en attendre reconnaissance, Eugène étant juste second époux de la défunte. « J'étais mieux  à l'asile » dit-il. Eugène refuse d’accompagner le corps, dans l'attente de l'insupportable émotion. Il se renferme dans sa chambre enfin seul, se claquemure volets clos. Georges et les deux sœurs femmes restent seuls, tous trois débarrassent la table, jetant les portions entamées.


R. 15


Georges se sent assez vaillant pour sortir en ville de nuit, sans que personne l'en empêche. C'est un quartier de pavillons sans un quartier de lune. Mais le blanc des enduits transforme ces cubes en sépulcres. Il fait le tour des pâtés de maisons, tout courbé, sans les frôler de peur des chiens. Il éprouve ce soir l’horreur des bêtes qui sautent dans l'ombre et hurlent aux tympans. Il revient se coucher, satisfait d'atteindre l'âge où la vie enfin ne parvient plus qu'à travers un coton. Il n'aurait plus besoin de ces deux soignantes dont il oublie régulièrement le nom, celui surtout de la brune. Leurs deux sexes blottis. Le profond ridicule. d'y penser. Elles ont tout nettoyé. De vraies femmes à l’ancienne.

Mon Dieu empêchez à tout prix que je sombre et de me révéler. Tout est propre de fond en comble. Elles ont fait ce que réclame leur nature, il espère qu'elles n'auront pas déserté leur chambre, au premier. Comme on se passe aisément de lui, pense-t-il. Je pourrais monter les égorger. Une lumière sous leur porte l’en dissuade. Il redescend l'escalier sans le moindre grincement sous le tapis. Il sort encore. Se demande si son corps ne prend pas le relais de l’âme. Les pavillons sont plus gris que tout à l'heure. Se retenir surtout de parler seul ou de se marmonner. « Il n'y a que les fous qui parlent tout seul. - Il n'y a que les cons pour leur faire observer » - il attend l'occasion de ce cinglant dialogue, sans l’avoir trouvée. L’interlocuteur serait bien interloqué. Ce serait un triomphe. Je ne veux plus revenir à l'asile. À l'asile de fous. Ni au Vieillards'Home. Imprononçable. Il se murmure dans la nuit les deux noms revenus en surface : Claire, Johanna.

Au milieu de ces rues impersonnelles et goudronnées, Georges Stavroski éprouve un sentiment de plénitude parfaitement incongru. Retrouve dans sa poche la clé qu'il y avait glissée, sans refermer derrière lui. Ça sent le foin. Il se renferme enfin pour la nuit. Ce n’est pas le foin mais la laine de verre entre les briques. Ou un rat crevé. Au-dehors la lune sortie des nuages éclaire à blanc les pavillons endormis. Il serait né dans l'un d'eux, sans que jamais personne ait pu le renseigner.


R. 16

De sa fenêtre il voit la Maison Usher, très haute entre quatre cyprès, qu'il ne peut longer sans frémir, même en plein jour ; son propriétaire est mort d'un coup, sans affaiblissement préalable, à 95 ans. Les héritiers ont tout laissé en l'état, puis muré l'entrée. Tout à l'heure encore, Georges titubait avec bonheur, bercé par ses pas d'un trottoir à l'autre. Ici, devant sa vitre, c'est Maison Mazeyrolles. Une sécurité sans faille. Sans-abris, crevez. Plafond bas, en fines lattes de navire à quai, vernies, étroites ; incurvées, frôlant le crâne – un lustre horizontal en roue de charrette à niveau de fontanelle.

35cl en flacon plat, de cognac, planqué derrière le battant du buffet : meuble lourd, à portes « au diamant », pourrait provenir du logis de son père, Maison Vautour et Fils, rachetée par ce dernier vers 1930. Par quels jeux d'héritiers ce prisme maçonné trapézoïdal où le logent les sœurs Mazeyrolles rejoindrait-il son escarcelle à lui, Georges Stavros ? Qui serait le maître à présent, tous les importuns virés, surtout les vieux ? surtout les vieux. Il serait patriarche. Débarrassé de tous ceux qui porteraient un autre nom. 70 années de peur. Rapides comme un roc dans le torrent. La vie enfin vaincue. Derrière. La mort intégrée, si bien frottée à lui qu'elle est entrée à l'intérieur, inféodée – peur de la mort est peur de soi-même. Cela m'est enfin arrivé. J'y pensais depuis toujours. Georges aime bien sa vie. C'est bête.


X


Mais le deuil s'accroît. Se creuse avec le temps. Or passé un certain âge, fixé le plus souvent par soi-même, plus rien ne saurait atteindre : on est vieux, on s'en vante, on ne ressent plus rien, sans tenir compte des époux qui se suivent de si près dans la tombe - un réflexe, la « symbiose » voyez-vous. Stavros joue là-dessus. Myriam conserve en lui sa réputation d'épouse retorse et grisonnante. Ni trop tard, ni trop tôt. Elle ne voulait pas être veuve, pourquoi ?

Tant de couples se guettent en coin, à qui pourra conserver la bouée. Il y en a même, en Italie, qui se jettent des sorts – iettatori ; c’est ce qu'il a ouï dire. Myriam a enchaîné verres d'eau-de-vie et cigarillos. Elle s'est achevée en sept ans sept jours. Sept d'abord, suivis d’une semaine sans dessoûler. À présent son cœur survivant se met à cogner, tant il en a vu  : resserrement de liens,

complicités de rapines, à croire qu'ils n’avaient rien vécu auparavant. Il hoche la tête, décrochages du cœur au cerveau, de grands besoins vitaux de sommeil. De son vivant déjà. Je te parle pour ne rien te dire. « Paresse » répond Claire. - Tu m'espionnes à présent ? - ...et pour les siècles des siècles » (à deux) Amen. » Ils ont leurs rites. « Papy Djo…

- Georges ! » Il rectifie toujours. Quelles identités endossons-nous tant que nous sommes. Quels corsets font craquer les nouvelles identités des femmes. Parfois ses yeux, ses oreilles – son ouïe, sa vue – s'effondrent en plein message, si longtemps avant de mourir ? - le sol se dérobe, rétine, tympans…  Quand il se réveilla, il écrivait une lettre à son épouse refroidie. Ce sont de ces absences. Penser ou ne pas penser. To think or not to think. Tu exagères, dit la plus jeune des deux sœurs.

D’une pièce voisine – il y en a tant – où la télévision diffuse un téléfilm de Jean L'Hôte : un vieil homme demeuré, virgule, indifférent à la mort de sa femme, parmi les héritiers, Maginot dans le rôle du fossoyeur. Ils le traitent tous comme une bûche, qui les méprise sous ses rides. Comme il se meut très lentement, tous le dépassent, et parvient bon dernier du marathon funèbre enfin seul sur la tombe. Lorsque Georges reverra au Vieillards’Home les deux soignantes, ses propres questions les désorienteront peut-être : s'il doit ressusciter sa femme. S'il est bon de prêter de la chair à celle qui en eut si peu de son vivant à elle. « Déjà, je ne sens pas les vivants. - Ce n'est pas vrai Vieux-Georges, nous sentons bien que vous pensez, que votre en dedans vibre sous l'écorce » - il éclate de rire, cassé, le même.

« Voulez-vous devenir ma femme ?  - Non pas disent les sœurs, ensemble, du même ton. Elles sont désemparées. Sans le moindre sarcasme. «C'est une expression maladroite». C'est une émotion que je croyais morte, ce sont des élans comme à 17 ans, plus 60. Amoureux de toutes, et de vous. » Il ajoute que si l'on ne devient pas fou dès le début, on se guérit dès la première attaque.

« Voyons, Georges, demande Claire, étiez-vous amoureux de votre femme ?

- Non.

- Il ment ! vieil hypocrite ! s'écrie Johanna qui bat des mains.

Les boucles sur le haut des seins de Claire forment une abondante toison pectorale. Claire menace de se détacher de lui « avec Johanna » précise-t-elle. Tous ces vouvoiements ne sont plus de mise ; la camaraderie s'invite entre homme et femmes - l'homme perd le droit d'aimer, reçoit en dédommagement le tutoiement déplacé. «Quelles conventions ? dit la plus jeune. « Il n'a jamais été question de convenances entre nous. Ne nous faites pas regretter les démarches et passe-droit où nous sommes compromises pour vous ».

- Mais nous sommes tous des Mazeyrolles ! »

  De l'autre côté de la haie, retournant à la maison mère, l'aînée se déclare déçue. « Nous ne voulions pas brusquer le dénouement. C'est un échec.

Johanna : « Si ce vieux con devient amoureux, il faut immédiatement l'expulser. »


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Une conférence interne réunit dans la maison mère Johanna, Claire, Stabbs et Nicolas. Chacun parle de son mieux, exprime ses avis et ses réticences. Nicolas est un infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs est un intrigant, amant de Claire et hardiment hétérosexuel. Anglais cependant, petit et tout le comportement d'un trou du cul (dupkiem, pretensjonalne) - sujet à des accès de grossièretés bien sculptées. Il fut décidé ce jour-là entre eux quatre

d'expulser Vieux-Georges fraîchement installé. « Cette promiscuité nous pèse. - You might have thought of it earlier - vous auriez pu y penser plus tôt. - Ne soyons pas expéditifs. - Moins que pour les Lokinio, dit l'infirmier, qui ne s'est pas encore exprimé ; Nicolas parle doucement (1m95). Le petit Stabbs hésite entre deux langues, parlées avec une égale nasalisation. Il détache les syllabes. Sa petite taille, même assis, accroît son côté péremptoire.

La conquêtes à l'arrachée de Claire constitue le mérite essentiel de Stabbs. Stavre ne l'apprend que ce jour-là, quand on l'introduit dans la pièce, à l'issue de la réunion. Il observe instantanément que tout, dans ce couple ancien, n'est plus au beau fixe. Johanna, mal coiffée, vire ses queues de rats de part et d'autre de son cou. Elle est très fine, les lèvres minces, les yeux minces. De la souplesse dans le corps, une langue inattendues.

Stabbs courtise à présent l’autre sœur Johanna. C'est l'indice d'un édipe irrémédiable. Disent les psychiatres. Nul ne sait s'il honore ou baise les deux sœurs à la fois, ou les déshonore. Le séducteur demande ce qu'on attend pour virer Stavre l'Immoral. Johanna fait chorus. Claire l’aînée expulsera le vieux, qui « manque d'intérêt ». La s'éloigne bras dessus bras-dessous avec le Stabbs, qui la dépasse d'une tête. Quant à Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, il se trouve très affecté par la mort de sa mère.

Il ne parvient plus à marcher mandibule parallèle au sol, un truc récent lui permettant de bien marcher dos droit, de vaincre ses mimiques empressées ou son regard timide et faux. Tous travers qui s’accentuent depuis ce fâcheux décès. Il s’allonge le nez dans la glace, sa voix s’assourdit, ses yeux se rabaissent, continue, ils s’habitueront. Son cou dépasse son col comme celui d'un chien son collier. Il aimerait avoir un chien, qui détournerait l'attention des espions.

À moins qu'ils ne se moquent de leur ressemblance, de lui et du chien. Un mètre 80 réduit à 60 quand il se voûte. Sa mère et lui vivaient toujours ensemble. Elle est morte à son côté, restera-t-il cette nuit juste près du lit en attendant les PFM, Pompes Funèbres Matinales ? Il ne pense pas à la peur, mais à l'endormissement sur sa chaise ; il inhalerait sans doute des senteurs « délétères ». Il n'y aurait pas grande différence du sommeil près de sa mère, et celui de sa vie : en vérité, Nicolas n'aura jamais vraiment vécu ; il répète à mi-voix : Suis-je le gardien de ma mère ? Peu avant sa mort, elle avait stagné dans son hémiplégie crasseuse.

Nicolas craint une contagion différée, après incubation ; les infirmiers sont loin de tout comprendre. Il ne sait pas s'il aimerait finir à la façon de Stavre, dans sa peau. Ce serait trop de lucidité pour lui. C'est pourquoi ce vieil homme fait naître chez lui autant d'indulgence que d’impatience. Ainsi le Jugé Suprême  hésiterait-il devant l'infirmier,. Voici quelques réflexions sur Stavrov :

« Nous ne le jugeons pas sur ses actes.

- D'ailleurs il ne fait rien.

- Il ne fera rien non plus.

- Il ne regrette pas assez sa femme.

- Georges est inconsolable.

Nicolas Perso: «Qu'en sais-tu ? »

- Claire, pourquoi l'avoir traîné de vioc en vioc, d'expulsé en expulsé ?

- Il voulait se distraire. »

Personne n'est malade, en dépit des calomnies. Johanna rajuste son soutien-gorge. Les arguments se heurtent en chien de faïence. Nicolas, infirmier, frisé, colossal et homosexuel, se lève, et pour accentuer son éloquence, remue toute la tête de haut en bas, forcément de bas en haut. Il s'oppose à l'éviction de Georges Stavre, « Ne chassez pas Stabbs « . Ce dernier, amant de Claire et forcément hétérosexuel, s'insurge avec l'accent anglais : « Qui pârle de me virer ? » - Les anciens, répond Nicolas, n'ont fait que leur devoir. Ils n'ont vécu que leur vie, sans éprouver d'ennui. Tout homme dans mon système devrait recevoir une ample récompense, du seul fait d'avoir vécu ».

Stabbs, en face, laide l'indulgence : « Où irait-il ?

- Dans sa boîte à vieux pets, intervient Johanna. En chambre commune, avec les agités. Ça sentirait la vieille cantine, la pisse mal désinfectée, les souvenirs qui hurlent, la mort qui grignote, les mains qui trabullent. Il reverra les grabataires et les gâteux qui chient, les morves tartinées, que vient-il vient foutre chez les jeunes avec nos lèvres pleines, nos seins qui sautent et nos culs qui roulent pleins d'ardeur. » Les arguments s'échangent. C'est un jeu. « On le garde » dit la plus jeune. « Tu te contredis.

- Il ne dépassera pas la haie de clôture. » Claire le sentirait même sans le voir. Son amant Stabbs insiste : « Le spectacle de la vieillesse (old age) doit nous être épargné. - Il se contrefout de la mort de Myriam. Il ne pourrait plus même la décrire. - Tu te contredis. Je ne l'ai jamais vu ni entendu manifester la moindre crainte de la mort. Elle est dans l'ordre des choses. Il se fout de tout. - Il acceptera l'exclusion. » Dernier mot de Claire. Et le jour de son retour, les mains de Stavroski se mettent à trembler.

Ses jambes flageolent. Il ne sent rien mais se mouche avec bruit. Johanna le trouve soudain sans caractère. Elle le connaît peu. Personne ici ne prend le temps de se connaître, la mort est urgente. On ne peut rien dire sur Vieux-Georges et Myriam. Ni s'il portait vraiment la culotte, s'il se faisait battre. Ou cocufier. « Plus maintenant » dit Nicolas, frisé, etc. « II ne mérite plus de vivre. - Tu te contredis » répète Claire. Et s'il était là devant nous » (elle ajoute) « nous serions tous, hommes et femmes, à ses pieds. » Tous échangent des regards de part et d'autre de la table. Le salon vide résonne autour du Formica. Cet intérieur pour deux sœurs se coule dans le modèle clinique : mêmes meubles empruntés ou volés, même sonorité d'hosto, pas de tapis (pour éviter les acariens), un âtre vide et froid.

Ici tout le monde gèle, les cache-nez restent en place. À côté de la grande table se tient un chariot à roulette où se heurtent trois litres : gin, porto, cognac. Les poutres apparentes envoient vers le bas une senteur de Xylophène frais. Nicolas réclame un vote, formalité absurde : « Votons ». Maladroitement, Claire ou Claire apporte un melon Cassidy, Johanna extrait d'un tiroir en bois des enveloppes en nombre suffisant. Chacun dépose son vote en essayant de le cacher, mais les mouvements de mains sur les bulletins le trahissent, les yeux de tous se livrent à un ballet d'insectes, la réponse est non, Georges sera très déçu, à trois contre un. L'exception était, en tout illogisme, Claire.

Elle secoue ses Boucles d'Or, sans aucune atténuation consolatrice. Dégrafe le premier bouton de son corsage. Vieux-Georges reste prostré. Claire tire de son sac à main une lettre pathétique : « Gardez-moi chez vous. La pâleur de vos joues témoigne de la divinité ». Stabbs éclate de rire : il a lu par-dessus l'épaule eud'Claire, en lorgnant sa naissance de sein : « Je ne regrette pas mon vote. Un jour mon châtiment viendra. Nous verrons bien ». Ma cahute est remplie d'ennui poursuit la lettre - « comment donc, ma cahute ? - «dès que vous en êtes sortie ; pensez, Claire, que je suis veuf » - « Il est bien tant de s'en offusquer» dit Johanna. « Peut-être veux-tu l'épouser ? » réplique Claire. Le Stabbs ricane : « Qui lui annonce la bonne nouvelle ?

- Toi-même  dit Johanna.

-...à quel titre ?

- Nous en trouverons, dit Nicolas, frisé, colossal. Je trouve un peu fort qu'un Mister Stabbs occupe un petit pavillon sans chauffage au fond du jardin de sa mère. Nous pourrions tous aussi bien y aller, tous à la file, comme dans « L'Orient-Express » - Bingo s'écrie Johanna la plus folle de toutes. Elle entrevoit une scénographie grandiose, et dans le chapeau, de nouveau, les complices tirent au sort leurs entrées en scène. Claire est la première, il sera vite convaincu dit-elle, nous parlerons de choses et d'autres – Mais tu t'y opposais, objecte la plus jeune, c'est aux garçons de s'y coller !

- Johanna, lui répond sa sœur, les hommes, jusqu'à la retraite, sont très occupés. - Qu'est-ce qu'il faisait, justement, le Georges ? - Quelque chose en -ier : pâtissier, musicien, menuisier…


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Vieux-Georges et Claire à nouveau. Femme en recherche d'identité, de soi comme double. Les vrais personnes ont un nom double. Georges dans sa cuisine. La pièce où se cuisinent les mots et les conduites. Il compose un plat tiède pour le chat. Le chat n'a pas de nom. Plus exactement il en change tous les jours. Tous les mots de l'humain signifient pour le chat une seule chose : son propre nom décliné à l'infini. La bête s’est trouvée là, d'écuelle en écuelle, et Georges racle au bord du métal blanc, aluminium toxique ou pas selon les sites.

Plus que quinze ans de lucidité. La cuisine est la pièce double où se préparent des repas de bêtes et d'hommes ? Les chats commencent à bouffer cul à l'air. Georges mouline son gruyère dans une râpe cylindrique et Claire opposante à l'exclusion prend la mesure angoissante de sa mission. Pas pendant le râpage. Ce geste familier des cuisiniers qui le rapproche des humains, le classe parmi eux. Les chats déglutissent. Georges pousse la pâte dans un tambour d'acier fin sur lequel il appuie par un levier, tourne la manivelle et façonne des copeaux blonds comestibles. Elle se lisse les cheveux sans odeur, le gruyère frais ne sent rien, ou l'emmental, il existe sur ces produits une querelle culinaire et linguistique.

Dans le double tient l'épaisseur. Claire dans le doute et l'insouciance (ne se soucier de rien plus qu'il ne faut) fixe l'évier, grand croupissoir de vaisselle, avec son tas sale, son tas sec, le sale en partie gauche et mal calée, en permanent danger d'éboulement qui mettrait terme aux mastications des chats, lesquels s'enfuiraient tout poil hérissé. Juste un plat resté vertical maintient l'amas du tout graisseux, où glisse en sinuant le filet d'eau du robinet mal clos.

C'est quand tu vas mourir que le double en toi s'éveille et sait enfin écrire. Georges s'est habitué. Il est enclos de cet abri mis à disposition de sa vieillesse, comme s'il l'avait moulé entre ses murs et se l'était incorporé, agité de menus mouvements utériques. Annonciation d'une naissance différée de minute en minute. Les meilleures jouisseuses sont encore les simulatrices. « Vous vous étiez très bien acclimaté, ici ». L'imparfait inquiète Vieux-Georges. Il accentue son chevrotement naissant : « Le jardin surtout me convient bien » Une bande de terre dans un long canal de ciment, un plant de rose rabougri, puis l'hortensia et deux aloès pisseux. « Il faudrait que j'arrache les mauvaises herbes. - On dit « plantes adventices ». N'oubliez pas de bien secouer les racines, en les tapotant contre le rebord ».

Ce petit espace enserré nourrit aussi, mais mal, un pêcher de trois mètres donnant sept fruitss par an, trop durs ou pourris, ou les deux. Un bout de terre avec un appentis couvert de tôles. Des insectes. Des oiseaux abondent dans la haie. Les carapaces croustillent. Claire-Aline sourit à ce joli mot sur les mésanges charbonnières. S'il lui touche le cul, il sera viré. Mais c'est un petit vieux correct, dépourvu d'ambiguïté, régulier dans son loyer. Nos vies sont suspendues à des minceurs.

Un chat sans nom se dirige vers l'auvent, glisse par un trou de palissade. À côté se trouve en plein air une ruine de meuble avachi, « que j'ai traîné ici avec mon mec » - ce mot jure, première allusion à une vie sentimentale et sexuelle, comme une croûte sur la peau. Loueuse et locataire se sont peu à peu déplacés dans leur désœuvrement, fait de phrases et d'objets à bout de course avant d'avoir pu servir. L'auvent sur l'appentis abrite à demi un établi pourri, garni de flacons cylindriques, de boulons et de vis enfoncées de travers, les pieds se tordent sur des clous tordus, le chat repasse par le même trou au ras du sol, il est impensable que le vieux puisse abandonner ce refuge encore, où le fugitif se mêle au définitif. Rien ne relie vraiment cette agonie tranquille aux cadences essoufflées des cliniques. Quand Georges lève l'œil de l'établi Claire-Aline comprend qu'il sait. Il dit seulement : « Nous y voilà ». Puis il affronte son ambiguë complice :

« Le quotidien de jour m'ennuie. Le quotidien de nuit peut me passionner.. Imagine-moi, Claire, à trois heures, perdu dans un immense établissement vétuste aux murs blanchis. Je passe dans de longs couloirs. Des greniers et des combles leur succèdent sur toute la longueur du bâtiment. Je piétine au sol des archives, et derrière moi les portes ne se referment pas, partout règne l’oppressante présence du vide et son haleine. Et si je redescends d'un seul étage, ce sont des envolées de servantes et de garçons de chambre d'hôtel, toute une hiérarchie de serviteurs et de maîtres d'hôtel. Auberge de France, Au logis de Turquie, surmontés de couloirs moisis vivement éclairés de tabatières plafonnières menaçantes. » A ce moment Claire tend une tasse de café qu'elle revient de faire à la cuisine : Vous n'envisagez donc pas de quitter la maison. - Georges répond cadeau repris, caveau volé. Bien contré au service. Il faut boire. On ne pense pas suffisamment au poison. Claire se mue en alliée du quotidien de jour, mieux nommé prosaïque, proposant deux sucres, respectant le récit calmement déroulé du rêveur peut-être trop âgé, peut-être sale : Vieux-Georges est poursuivi dans l'escalier tournant, rétrécissant, donnant sur les paliers aux lits défaits, sur les talons le souffle chaud d'un chien entrecoupé de cris « louer ! » « payer ! » - Bon ; j'arrive aux toilettes pour femmes.

Je ne devrais pas être là. On secoue les portes. Les toilettes sont un vaste labyrinthe, aux cloisons vicieuses : chacun voit distinctement les pieds de l’occupant jusqu'aux chevilles. Les tuyaux fuient. » Claire évoque la Pomme de Lumière et le Tigre de Borges. Vous lisez trop répète Georges, tu lis beaucoup trop Tu lees demasiado. Le dire en espagnol n'ajoute rien. - Si qué. J'arrive, dit Georges, dans un cimetière, ma tombe est ma maison. Elle n'a pas de nom ni de sonnette.

Elle est encadrée de planches sur la tranche, mal fixées par quatre piquets d''angle : le faible tumulus de sable fuit par-dessous, formant un espace. » Georges retrouve de rêve en rêve les entrées du même Grand Cimetière : celle du haut, brèche mal décelable en bordure d'une route à quatre voie, celle du bas, dans un virage, entre deux piliers cannelés. « Alors, à l'abri, je ne suis plus poursuivi ». Un temps. Deux respirations face à face. Claire se décide : elle est venue parler des Mazeyrolles. « Les vieux ». « Les pauvres ? - Vous comprenez vite. - Je ne veux plus repartir à l'Asile. Au Vieillards' Home. C'est pire que mourir. Cessez de m'appeler Vieux-Georges. À propos.. - Je vous ai fait visiter 6 familles d'expulsables. Vous êtes ici largement privilégié. - Je ne viens jamais chez vous, répond Georges, dans la partie du bâtiment que vous occupez à vous deux. Sauf si vous m’invitez. Je participe aux charges. Qu'est-ce que je vous coûte ? Niits. Que dalle.

- Vous ne nous convenez plus. » Il lui en a coûté de dire cela. Ses narines frémissent, car, oui, les femmes ont des narines. Et Georges : « C'est trop brutal. Dit comme ça ». Il n'a même pas cherché, pour sa part, à savoir ce qu'étaient devenus, par exemple, les Turk-Lokinio – comment s’appelaient-ils déjà ? - Vous vous en souvenez ? C'est déjà trop ? - Ils étaient dégoûtants ! C'est vous qui m'avez mis à leur place. Vous et votre sœur.

- Vous ne nous convenez plus. Myriam était-elle dégoûtante ?

- Vous changez de sujet.

- Vous êtes dur, dit à son tour Claire.

Vieux-Georges confie que Myriam et lui ne s'aimaient plus, que par habitude. Que leur lit n'était plus agité. Qu'après avoir été répartis par sexes, « moi chez les hommes, elle chez les femmes» les couples ne se voyaient plus qu'au hasard des toilettes : « Vous vous rendez compte ? Qui êtes-vous dans cet asile ? Qui vous donne le pouvoir décisionnaire ? - Vous avez été fonctionnaire administratif. Mais je me rends compte, comme vous dites.

- Nous faisions chambre à part depuis mes 55 ans.

- Mais c'est dégueulasse !

- Vous ferez pareil, Claire. Malgré votre grossièreté. Mais vous n'avez pas d'homme. - En effet, dit-elle. Dites-moi pourquoi vous étiez mariés.

- On ne se marie pas par raison.

- Je parie que si.

- Cinquante ans de galère, Claire, de galère ! »

Claire est au comble de l'indignation. Sa mimique l'exprime. On ne sait pas ce qu'elle pense. Aucun locataire n'a jamais su ce qu'elle pense : « De galère, Georges ? ...des enfants ? 

- Si je les avais eus, je les aurais toujours. Des enfants ? Mais c'est la plaie du couple ! ...les enfants sont la plaie du couple !

- Cessez de hurler, voyons ! Rentrez vos yeux ! Monsieur Sr

- Nous n'avons eu qu'un seul enfant.

- Rentrez vos yeux, Gaspadine Stavroski !

- Un garçon. Apprenti boucher. Apprenti jardinier. J'aurais voulu qu'il devienne quelque chose comme ça. Bien tranquille. Bien gagner sa vie. Pas trop d'impôts…

- ...Boucher ?

- Commis. Commis boucher.

- Qu'est devenu votre fils ?

Georges révèle que Sacha, son fils, est Prof de Littérature Américaine, Pavillon Lionel-Groulx. - Eh bien, Sèr Stavroski, eh bien !

- Depuis, ni bonjour ni bonsoir, ni lettres – même pas homosexuel !

- Ça vous poursuit.

Sacha méprise son monde. C'est un fier cul ! Moi aussi, j'ai fait des études ! Moi aussi, j'ai lu en anglais, en espagnol. Les gens s'exprimaient mieux de mon temps. Chez les bourgeois. Mon père à moi était chef de gare. Toujours mieux qu'ouvrier verrier, toujours ivrogne, toujours asthmatique.

Claire le regarde. Ce père a eu cet enfant.


- J'ai eu cinq frères et sœurs. J'étais le deuxième, le canard boiteux. » Interrogé, il les présente morts ou retraités. « Ce ne sont pas des professions ! - Il ne faut pas avoir d'enfants ».


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Pour le mois de septembre, et sans avoir décidé de rien, les deux sœurs ont reçu sept pêches, récolte rabougrie d'un arbre atteint de la cloque. Celles d'arrière-saison prennent un goût de bergamote ou .d'abricot, peau épaisse et veloutée, qui se pèle aisément. « J'en garde six autres, bien rondes, pour moi-même» Les noisettes à leur tour etc., tombées d'une longue branche du jardin voisin. L'emploi du temps de Vieux Georges ne mérite pas qu’on s’y attarde.

Il gratte la terre sans but précis. Coupe au vieux sécateur les gourmands du rosier ou déracine les gerbes d'or (ou solidago, le solidage) en les cognant sur un piquet. « Une vie de feignant » dit Claire. « Nonchalant » rectifie Georges. Il dresse l'escabeau sous le lilas pour tailler les drageons (« les branchettes sèches ») et Claire lui reprend la prononciation. Ce qui fait presque un an de séjour. Elle ne soutient pas longtemps la raillerie, use aussi d'affection, de celles qu'inspire un vieillard.

Un pensionnaire. Il ne faut pas s’abandonner à l'empathie, ce qui entrave toute efficacité du soin. Quand il reviendra de son escapade jardinière, Vieux-Georges deviendra ingérable. Mais Johanna la cadette s'y oppose : « Ne lui dis pas que ce qu'il fait ne sert à rien. Il donne du sens aux plantes ».

Claire a traité sa sœur d'intello à deux balles. Mais Georges laisse sa fenêtre ouverte jusqu'à l'automne, parfois l'hiver. À travers la haie de séparation, Claire et Johanna profitent de sa musique : Mozart, Count Basie, danse maori. À leur tour elles lui diffusent James Brown, Bunny Weiler. Elles détestent Ferré, supportent Ferrat, découvrent Manset, et nous pouvons allonger la liste. Symphonie Celtique, Vach et Beethoben. Elles-mêmes ne savent plus à savoir pourquoi exactement il faudrait l'expulser. Les musiques ennuyeuses, traînantes, leur foutent le vague-à-l'âme, les « moyennes » les instruisent, et chez lui, à trois ou quatre en fonction des pauses, tous consolident leurs amitiés par des liens jusqu'ici imprévisibles : c'est le cœur de l'hiver, il est très difficile de parler musique en typographie.

A Nicolas et Stabbs, collègues masculins et peu signifiants car peu approfondis, elles confient leurs appréciations élogieuses : « Il ne reçoit jamais personne ». « Il reste toujours calme, il répand le calme. » « Ce n'est pas comme les Turk-Lokinio - Eugène, Alphonsine, toujours plus ou moins leur coup dans le nez –Ils invitaient toujours des plus vieux qu'eux. - Des vieillasses plus dégueulasses.» Une pause. Les sœurs s'interrogent sur leurs liens d'éventuelle parenté avec Vieux-Georges Stavroski. Leurs origines jusqu'ici ne les tourmentaient pas : les malades dépérissent et meurent, la vie passe et galope, d'où viens-je est secondaire.

« Nous ne savons pas quels seront nos enfants. S'ils seront uniques ou non. Georges est notre vieux unique. Il est plus facile d'épier un seul vieux que deux. Seule se justifie l'observation minutieuse des organes génitaux d'autrui, en activité. Nous ne pouvons supposer que Georges ou nous-mêmes en soyons pourvus ou méritons de l'être. » Ainsi pensaient-elles. Et lorsque Gospodinn ou Pan Stavroski se parlait seul à mi-voix, dans une langue à elles inconnue, elles se disaient l'une à l'autre qu'il parlait avec sa femme, avec Myriam.

Sa mort l'aurait rendu fou. Le sexe se serait sublimé. Il organise avec la Mort une relation de folie. Il est nécessaire de conserver ce fou de musique, bien qu'elles ne comprennent pas le sens de toutes les symphonies. Mais ils doivent tous trois maintenir devant eux la perspective de l'expulsion : la maison, ou la vie. Tout le monde parle à sa femme en faisant la poussière. « Sursis » reprend Johanna. « Si je veux me promener, il n'insistera pas pour conduire. Il ira où je veux. Si mes douleurs de genou reprennent, il me frottera du même onguent que lui. Il n’ a jamais fait de scème à sa femme, qu'il aima peu. Il sera juste désorienté, pour toujours. Georges est d'une délicatesse extrême.

- Demande-lui de visiter le prieuré de Lencloître. Il te jouera de l'orgue. Je parie qu'il sait jouer de l'orgue. Je serai avec vous, je chanterai. » Johanna lance à Claire un regard acéré. Le dossier de Vieux - Georges a brûlé dans le court-circuit du 20 décembre. Myriam écrivait : Avec lui, la vie n'est pas drôle tous les jours. Au moins ce journal n'a-t-il pas brûlé : les soignantes l'ont détourné pour le lire : il est sans exemple qu'un pensionnaire se soit fait inscrire en possession d'un tel document. Je vaux mieux dit Johanna que ma mère et ma sœur ensemble. Claire est jalouse.

Claire veut et ne veut plus expulser cet homme : où fût-il allé ?

- Je veux épouser cet homme.

- Est-ce que je ne te conviens plus ?

- Ça ne suffit plus.

- ...pas plus tard qu'avant-hier,…

- Je veux un homme, pour jouer aux parois-qui-palpitent autour de la bite. Claire fait observer que les hommes autour d'elles ne manquent pas. Johanna répond qu'ils sont trop rudes. Que Vieux-Georges sera moalleux.

«Va trouver le neveu.

Vingt pas séparent les deux parties de la maison, celle où vivent les filles, celle ou vit le vieux. Autour du bâtiment vétuste foisonne un jardin flou, qui entrave les jambes. Claire demande des précisions. S'entend définir servante ou compagne. Pose ses exigences. D'autres hommes viendront peut-être compléter le lot, se glisser dans le lit comme elle espère, mais dans ses débris d'éducation, celle qui laisse ses détritus longtemps plus tard, elle voudrait des mecs qui tournent et collent, et dont le corps pèse lourd dans le bas du ventre. « Elle ne s'en tiendra pas là » dit Claire. Vous m'avez bien entendu, Georges. Ma sœur veut vous épouser. Je nettoierais votre linge, et celui d'autres pensionnaires qui emménagerons chez vous. Le Vieillards'Home devient trop petit.

- Mais c'est vous que j'aime, dit le Vieux. Vous feriez palpiter vos parois sur mon tube. Cela vous fatiguerait peu. Il éclate de rire comme un jeune homme qui vient d'en lâcher une bien bonne.

- Ma sœur Johanna…

- ...Pourquoi pas vous ? » Il la prend par les mains, la fait assoir sur le banc extérieur assailli de clématites. « Pourquoi n'aurais-je pas le choix ? Déjà si vieux ? Je n'ai plus qu'à dire merci ? Depuis trois mois vous me persécutez pour m'expulser, puis vous me serrez encore ?

- J'évitais le plus possible d'en parler, monsieur Georges. Vous souriez ?

- Je pense à ma femme, la morte, Myriam. De ce qu'elle en penserait. Pourtant je m'en foutais pas mal.

- D'elle ?

- ...de ce qu'elle pensait ; ce que vous pensez toutes est si monotone… Johanna ! vous voilà ; je ne vous ai pas entendue - vous écoutiez déjà, derrière la haie » -

Johanna entre avec décision, sans répondre, dans l'ancien lieu de vie des anciens Mazeyrolles. Refermant les armoires béantes. Marquant d'un feutre rouge les plus délabrées, plus une gazinière foutue et trois caisses. Jamais Georges n'aura marqué son territoire - expatrié sur cette terre. Une femme survient, puis deux, puis d'autres homme, le voici sur place expulsé, par extension territoriale du vieil asile. Un jour partager le cimetière parmi la foule. « J'enverrai des hommes tout débarrasser dès cet après-midi ».

Vieux-Georges exprime sa satisfaction par des grognements appropriés, où revient le mot « esthétique ». Johanna se tourne vers lui sans ralentir le pas : « Vous aurez de la place. Ne serait-ce que d'avoir fermé toutes armoires. « Cendres de l'incendie du 10 août », pourquoi conserver ce bocal ? Cette photographie de la guerre 14, pourquoi la déplier ? Les soldats nous fixent. Leurs yeux sont vivants. À jeter. D'abord, Vieux-Georges » dit-elle avec autorité « vous recevrez tous nos amis. Ces employés que nous ne regardiez pas, qui vous entrevoyaient à peine. Vous pourrez vous contempler tous autour d'une table. Vous parler, peut-être, sans interdit, sans hiérarchie.

« Claire ma sœur et moi ferons la cuisine et le plan de table. Ne vous occupez de rien. Vous entrerez dans notre famille, car le patronyme n'est pas tout, Pan Stavroski

- Pas de grand-mère ! Surtout pas de grand-mère !

- Vous n'en aurez pas, nous serons là, deux jeunes femmes, pour les empêcher d'entrer. Claire intervient : « Pourquoi donc, Vieux-Georges, n'aviez-vous jamais eu d'amis ? » Le moyen de répondre à cela. Claire progressivement se laisse distancer par les deux amoureux et rentre dans sa section en battant la porte. C'est à Johanna que le vieil homme répond : Myriam et lui se sont vus rejetés à l'asile des années durant, et presque plus personne n'est venu les voir. Ensuite, à l'intérieur même des établissements, leur condition de couple n'a rien amélioré, les rares veufs et les nombreuses veuves leur faisant des gueules envieuses.

Les visites se sont espacées, puis les visiteurs sont morts, au loin, sans que personne pense à les en avertir. De bienfaisantes tours de tissu protecteur se sont élevées autour du couple qu'ils formaient, une pour elle, une pour lui.

Deux années ont suffi pour que la vieillesse et la crainte de la contagion des morts fasse des deux vieux fous un sujet d'éloignement. « Mais nous n'étions pas fou . Pas moi ». Il ne faut pas longtemps à l'enquêtrice pour découvrir l'inconcevable : le vieil homme jadis fut interné pour accompagner sa propre épouse dans sa démence. Nulle instance administrative ou médicale n'y avait trouvé à y redire. Vieux-Georges se met à pleurer, provoquant chez sa prétendante un retrait offusqué :

« J'ai horreur de la sensiblerie chez un homme » dit-elle. Si vous en souffrez, votre épouse Myriam en a subi un profond déséquilibre. - Possible répond le vieil homme en s'essuyant l’ œil. Les jeunes personnes se montrent plus volontiers rétrogrades que leurs aînées. « Possible – Et puis, cessez de répéter sans cesse les moindres réflexions. - Myriam était devenue un vrai tas de larmes. Elle pleurait d'être vieille, de souffrir – pleurait de pleurer. -L'avez-vous aimée, au moins ? - Je ne m'en souviens plus. C'est Claire que j'aime. - C'est moi, Johanna, qui veut vous épouser. » Elle plante un baiser sur son front et détale.

« Bon sang, vais-je bander ? se dit Georges.


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Repas de fiançailles, où le sang coula, et ce qu'il en advint chez les participants


L'histoire bégaye. Seul un repas permet l'éclosion du Fait. Les armoires bâillantes se sont refermées sur le vide, ou sont parties en brocante. Ne reste que le nécessaire. Notons la présence solide d'un bas de buffet, brun, avec rosaces sur les battants. La table est mise. S'il était une femme, Vieux Georges se maquillerait. À la première entrée, observons madame Bove, arrivée seule, jeune, en robe rouge. « Les enfants sont à la maison » claironne-t-elle. « Pas si jeune que ça » ronchonne Georges. Claire la serre dans ses bras, en répétant  ça ne fait rien, nous les verrons la prochaine fois. Vieux-Georges se dit  : « Elle aime donc les enfants, cette Claire ? »

Elle installe Bove en face du buffet. Elles s'appellent par leur nom de famille, ce qui résonne étrangement chez des femmes. Vieux-Georges s’ interroge à mi-voix : « Tu en voudrais ?… des enfants ?… - Vous qui appréciez les beaux meubles ! » Bove et Claire se vouvoient. Vieux-Georges a perdu le sens des conventions sociales. Après tout, chacun lui voit depuis l'enfance un air étonné. Claire lui chante du coin des lèvres en passant qu'il ferait mieux de cesser les messes basses, de sourire et de se tenir droit. Non, il n'aura pas d'enfants de Claire, quant à ce buffet des Mazeyrolles…

...il me semble l'avoir toujours vu à la même place, dit-il très vite. Mais depuis combien de temps n'avait-il pas quitté cette pièce pour la dernière fois ? « Ta vue baisse » dit-elle.

- Si vous vous occupiez de moi ? dit Bove. C'est moi l'invitée… vous permettez que je téléphone ?

- Comment donc…

- Je suis chez moi. Cela se dit partout. Make yourself at home, c'est bien cela ?

- Autant qu'il me plaira ». Claire articule entre ses dents, de sorte qu'on l'entende. Vieux-Georges éprouve alors le sentiment fané d'un déjà vu, déjà vécu allô ? Géraldine, Abdel, n'arrosez pas la glycine, ne cuisez pas le petit chat, ne touchez pas au petit frère ! (« et surtout ne vous fardez pas ») – Bove a répété cela dans toutes les soirées cancanières. « Écoute-moi bien, Georges, dit Claire, il s'agit de tes fiançailles ; si je te reprends à faire à mi-voix des commentaires désobligeants…

 - ...je ne suis pas désobligeant…

- ...sur nos amis…

- ...ce ne sont pas mes amis…

Il ajoute qu'on ne l'entend pas, elle prétend le contraire, Bove renfourne dans son sac le Motorola de 650g, informe l'auditoire que ses enfants vont mieux, se débrouillent à présent, sont devenus grands et autonomes : « Nous sommes encore à l'étroit rue des Juives, dit-elle, ajoutant que d'ici peu, elle aurait la jouissance (elle dit « jouissance ») du palier d'en face, et des trois pièces en vis-à-vis. Georges se fait repréciser l'adresse : « Rue des Juives ? - Rue des Juives ! je précise, minaude Mme Bove, que je ne suis pas israélite.» Suivent des considérations ineptes, Vous n'avez pas le type juif, Qu'est-ce que c'est que le type juif, ainsi que des mots commençant par y.

Vieux-Georges s'emmerde et ne boit pas.

Bove trouve toujours la bonne pointe, détourne les propos, joue les maîtresses de maison, car après tout, dans cette demi-demeure à deux pas du Vieillards'Home, c'est elle qui a recommandé les plinthes, les rebords de fenêtres aux tons plus crémeux, les vernis à meuble plus chauds. Jamais les deux sœurs n'en ont parlé, c'était bien avant l'emménagement de Georges, pendant une absence d'Eugène et d'Alphonsine : ils étaient partis à Villefranche-sur-Saône, leur dernier voyage, pour « enterrement de famille» et au retour, quelle surprise ! l'intérieur avait été refait à neuf, sans les avoir consultés, avec l'aide insistante d'une certaine Bove, décoratrice et antiquaire !

Ainsi s'expliqua l'invitation de cette grande dame (ou qui voudrait l'être), Mrs. Bove. aux fiançailles d'un vieillard et d'une jeune femme qu'il n'aime pas. C'est Claire que Georges voulait épouser, Claire qui trouve que justement, cette Bove, commence à encombrer  ; elle prend son souffle pour lui rappeler d'où elle est venue, quand son futur beau-frère (après tout!) lui intime : « Mets ton disque. - En plein repas ? - Good bye stranger, please. » Claire fond de reconnaissance.

Elle adore être aimée, même sans aimer à son tour. Ce chef-d''œuvre des Super-Tramps représente pour Vieux-Georges le comble des bonheurs, il l'écoute les yeux noyés, repassant la déclaration qu'il lui tiendrait en boucle, car il n'est pas une note, pas un accord, qui ne lui personnalise exactement Claire, aussi longtemps qu'elle ne parle pas, qu'elle ne vit pas, ne partage aucune vie avec qui que ce soit.

« Que se passe-t-il dans cette maison ? » dit Bove en se rasseyant. Elle rajuste sa jupe et reprend du hors-d’œuvre. Les repas sont une institution merveilleuse : c'est alors que les comptes se règlent, que les parents produisent sous le nez de leurs enfants le carnet scolaire ou le journal intime. Tout est sans dessus-dessous. Claire s'absente en cuisine, passer le flambeau à Johanna.

Soudain reviennent sur le seuil deux masques blancs dépourvus de tous compléments ornementaux (moustaches dessinées ou fards barbouillés) mais Venise est bien loin. Johanna se montre furieuse. Elle en veut à tout ce monde qui grouille, puisque le vieux qu'elle aime en aime une autre . Bove ayant la bouche pleine, c'est sur les deux travestis que se jette son exaspération : masques vénitiens ! capes en domino »! quel échinage ! fiancée fantôme ! Les autres : aimer une telle épave ? Johanna : « Vos épées de carton ! »

Bove enfin déglutit. Elle bouffe comme une cave qui s'effondre. À ce train ses seins glisseront comme un terrain. La bouche à nouveau mi-pleine elle trouve l'altercation «plaisante », et « bouche-trou ». C'est bien cela : à peine mange-t-on, boit-on, tout dérape. Johanna revient et crie. Si les masques se taisent, elle reproche leur silence ; s'ils répondent, elle les engueule : « Installez-vous, prenez les meilleures places ! » Les fêteux disposent deux plats pour les pauvres, après quoi les barres de fermeture closent les portes.

Alors les Vénitiens s'installent et prennent tout ce qu'ils trouvent. Bove prend la parole. Sans connaître personne que Claire elle invective la cadette qui partait déjà. S'il y avait du silence, crie-t-elle la bouche pleine, ou si vous les laissiez parler plus longtemps, vous les reconnaîtriez : un grand, et un petit. Aucun n'est invité – Aucun en effet répond le plus grand. « Nicolas ! … Stabbs !... » Nicolas est infirmier, frisé, colossal et homosexuel. Stabbs : un intrigant, l'amant de Claire et forcément hétérosexuel.  « Bove », dit le vieux, qui traîne, qui traîne et s'emmerde, « vous possédez l'art des citations. Claire vous aura dit cela pendant que vous enfiliez vos déguisements.

- Old Georgie, répondit Mrs Bove, je reste en place et je mange sans trop bouger, mais j'observe tout un chacun ici. Vous passez d'un groupe à l'autre en lâchant un mot par-ci, un pet de bouche par là. Comment faites-vous » - elle se tourne vers Johanna, de petite dimension, ses joues gonflées de Hasenpastete et parle entre les bouchées de Zwiebelkonfitüre, comment faites-vous pour aimer ce demi clochard ? » Claire entend tout, car la maîtresse accompagne tous ses invités, va de l'un à l'autre pour entretenir la flamme. Bove la rouge, aussitôt dit aussitôt oublié, confie à Vieux-Georges qu'elle a laissé son fils et sa fille entre les mains d'une gardienne inexpérimentée, qu'elle s'est libérée fıril fırıl »en prévision d'une grande bombance » et que Claire « est tout de même bizarre » : «À qui doit-elle ce magnifique intérieur que j'ai aménagé pour trois fois rien », pour conclure, avec la plus parfaite mauvaise foi, qu'elle se sent si seule ! elle n'a plus que le choix de manger tout ce que son bras peut atteindre ». Claire lui a payé « rubis sur l'ongle », çiviye ödenen. Mais ce fut difficile, croyez-moi : elle discutait tout point par point… - J'aurais fait comme elle » interrompt Vieux-Georges.

C'est autour d'eux que se concentre l'attention de tous ces ennuyés qui sont entrés, eux aussi, par l'arrière-cuisine. Les costumes faux Venise sont agités, inspectés, froissés, pour finir ôtés par dessus la tête comme des chandails, les déguisés rajustent leurs masques, enlevez donc tout de suite leur dit Claire ces atroces larve blanches de vos visages puisque aussi bien le personnel ici présent les a identifies.

Stabbs, anglophone de naissance, proteste de toutes ses forces. Il affirme en néerlandais que sous son masque vénitien, à même la peau, il porte un autre masque. Ik draag een ander masker. Claire répond : « C'est effrayant, et de mauvais goût ». Un masque ou deux - qu'ils enlèvent tout cela et se servent l'apéritif. Pourquoi sont-ils venus ? demande Georges à mi-voix. Ils ne m'aiment pas du tout. C'est pis encore, Georges : tu les indiffères. Ce sont juste les employés, vaguement amourachés l'un de l'autre, Que leurs corps obsédés reviennent à la lumière. Pédés, non. Bourrés, oui. Bove et Vieux-Georges, invités malgré eux à leur propre destin, se font une complicité. Stabbs prétend avoir bâti lui-même toute cette maison de fête. Vieux-Georges n'en croit rien « Sans le moindre permis de construire. - Mais pourquoi prenez-vous cet accent ridicule ? (…) Pourquoi prétendez-vous avoir tout hypothéqué ? » Stabbs, tombés ses deux masques (il ne mentait pas) se tord la langue pour approcher l'accent nègre de Louisiane.

Les repas sont le champ de tous les interdits, de tous les rites à violer. Voilà pourquoi, comme les duels, les enlèvements, les repas sont une nourriture indispensable. « Fausse piste » souffle Bove, pleine de déglutitions, dans sa robe rouge moulante. Les deux compères masculins, Stabbs et Nicolas, empruntent ce qu'ils croient des voix de femmes, Boulgakov est le Diable. À l'autre bout des pièces, on vire à grand fracas un Noir et sa femme. « Je ne veux pas de Nègre à ma réception. À plus forte raison si sa femme est blanche ».

Vieux-Georges, la veille, avait acquiescé, avec la faiblesse des gens d’âge. Bove prétend sans preuve que le vieil homme ne comprend pas Claire, tandis que sa décoratrice, qui vous parle en personne, peut décrire tout l'intérieur interne de cette femme. Le repas se déroule sans fin ni faste. Tout le monde se bouscule vers la cuisine en riant. Le Vieux et Bove la Rouge se touchent, elle secoue sur son col ses cheveux roux. Et nos ébauches se précisent. La normalité revient par les fibres, par capillarité. J'aimerais habiter dit-il une simple chambre où rien ne changerait jusqu'à la Mort. Et moi dit-elle voyager jusqu'à la Mort, jusqu'à ce qu'elle me cueille au détour d'une chambre d'hôtel, sous la décharge lourde d'un portier . - Je vous suivrais d'hôte en hôtel, d'une même chambre à l'autre ».

Les Noirs se font expulser. Ils ont rejoint leurs enfants près du vestiaire  : «Mes chéris, un jour vous grandirez, nous serons grands-parents, vous aurez la revanche ». Expulsion. Intégration. Ceux qui se soûlent à la cuisine. Entre Blancs bien portants. Georges et Bove laissés seuls, Je n'ai pas de plaisir dit-il à rester avec vous. Ni moi dit-elle. Délicatesse de la drague infuse. « Je me souviens d'un bijoutier pédé… - Comme vos propos sont déplacés, dans la bouche d'un vieil homme !

- Il s'est fait dépouiller par sa femme, c'était un bijoutier noir, et 8 millions de francs de biens immobiliers. La ville où je vivais parlait d'eux. C'était cette femme-là, la voleuse, qui est devenue la mienne, morte récemment. Et l'homme mis à la porte ce soir, le Noir remarié, c'était son premier mari. Le premier mari de ma femme. Il serait veuf à présent. C'était une Juive de la Martinique. Issue des premiers habitants. Depuis, je déteste tous les accents, noir, martiniquais, Louisiane et Pays-Bas ».

Bove savait de petits fragments de tout cela, par les confidences de Claire : « Votre bijoutier se plaignait sans cesse. Le monde est petit, même et surtout aux Antilles ». Claire était fatiguée de l'entendre. Pas question pour elles de le recevoir, même de l'héberger au Vieillards'Home (l’appellation vient de Vieux-Georges ; ce nom hybride ne fait pas sérieux dans les annuaires. Old People's House ! répète Claire: « Nous ne sommes plus en Louisiane, ni à Grand-Rivière. J'approuve l'expulsion du bijoutier, le plus insignifiant de tous. Nous n'avons plus rien à lui dire. Personne ne le tuera ».

Claire tourne le dos. Vieux-Georges dit à Bove «  Vous faites votre intéressante avec moi. Ils nous laissent seuls pour que nous nous parlions. - … ? - Elles. Pour nous marier. - Monsieur Georges, soyons sérieux : je n'ai que 58 ans ! Et tout ce remuement, n'est-ce pas pour vos fiançailles avec Miss Djett ? ...voulez-vous dire que je serais votre maîtresse ? ...vous soulevez encore la viande ? Vieil impuissant… Je suis entrée sans mes neveux et nièces, des amis me les gardent au jardin, à l'abri des braguettes. Bien couverts, sans risque de rhumes. Je les rendrai à mon frère Dieu merci. Et vous par-dessus le marché.

« Prêtez-moi donc plutôt votre jardin. Celui-ci, parfaitement. Du moins la plate-bande autour de la maison. Et le ciment autour de la bordure. Ils leur faut de l'espace, vous aurez des hurlements jusqu'au ciel. » Georges répond qu'il lui reste à peu près quinze ans à vivre, qu'il lui faut tout son espace, Lebensraum, espace vital. « John, Java, Soniechka, retournez jouer dans le jardin, ne tombez pas sur le ciment mais dans les massifs – deux des petits mâles sont des filles, Herr Doktor. » Suivent d'autres recommandations, de ne pas creuser de trous, de ne rien arracher – Johanna, Claire, vous voici, où étiez-vous tout ce temps ?

- Nous revenons tous, Vieux-Georges, le bijoutier s'est fait supprimer, comme vous le saviez sans doute, comme vous le souhaitiez. » Georges déglutit en balayant l'air de sa main droite. Enfin nous allons repasser à table. Vous voilà bien débarrassé. » « Tu m'annonces cela le sourire aux lèvres » pense Georges, « en effet, je n'ai jamais toléré l'idée que son chaste corps ait pu céder aux assauts d'un bijoutier de troisième ordre » - Maman, est-ce qu'il y a de grands jardins après la mort ?

- Nous n'avons pas voulu te prévenir, pour les enfants… - Ces petits salauds ont deviné tout de suite, complète Bove. Claire pose un baiser qui éclate sur et sous le front de Georges. « Tu te serais inquiété.- Je serais mort, comme Myriam, dit Georges. Mais on sent bien que son épouse n'est qu'un point d’appui avec lequel il balance ses combats dans la gueule des autres. Claire, à Miss Bove : « Ça lui passera. » Puis tournée vers Vieux Georges : « Vous ne nous facilitez pas la tâche, aujourd'hui : résigné, teigneux, brusque ! - Vous non plus, Claire : pourquoi m'avoir abandonné entre ces masques ? Pourquoi ces enfants dans mes pattes ? Pourquoi ne puis-je voir ma fiancée, Johanna ? Miss Bove est charmante : pourquoi la lancer sur moi ? Dois-je vraiment rejoindre un état confusionnel ? » Faute de mieux, Bove a ri. Georges l'imite.

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L'air jusqu'ici tout à fait silencieux résonne de klaxons emmêlés et violents. Claire se précipite au pas de charge à travers la salle à manger encombrée de buffets garnis. Stabbs et Nicolas, l’amant et l’infirmier, déposent à cet instant précis, aux seuls endroits encore libres, un plateau de charcutailles. Dehors le hourvari se précise, la porte-fenêtre cède sous la poussée. Il faut que la rue prenne toute sa place, déteigne, charrie son roulement : nous vivons un monde dangereux, tout peut cesser d'un moment à l'autre - parois qui s'effondre, seul convient le chaos pour rendre compte de la vie humaine.

Elle revient plus haut à chaque fois, la marée des corps et des vins. Vins morts et corps frelatés. Partout confusion, nulle part construction. Les autres se servent comme ils l'ont toujours fait. Stabbs et Nicolas dont personne ne se soucie plus disposent méticuleusement, parmi le jeu des tables, des rondelles de mortadelle aux câpres. Le nombre de concurrents à la prise en charge des infirmes augmente considérablement. Les agents de police montrent une exaspération perplexe : on ne frappe pas les vieux. Et parmi tout ces candidats à l’assistanat, une bouche s'ouvre ente des poils de barbe, pisseux, caprins - mais c'est le vieil Eugène ! s'exclame Vieux-Georges.

Et à partir de ce moment, tout le monde crie.

Claire crochète Georges par le cou, le tutoie Comment peux-tu le reconnaître – Tu sais crie l'ancêtre dans le tumulte, je reconnais tout le monde. Dis-toi ça. « Nous sommes relâchés, dit Alphonsine ; pas de place pour tout le monde ; nos infirmiers nous fournissaient de l'alcool. À présent il faut le payer. « C'est un comble, dit Claire, sarcastique. - Nous sommes obligés de vous inviter, dit Nicolas, frisé, calme et homosexuel. C'est de l'hospitalité forcée. Voyez l'heure ! » - il montre, descendue du plafond, une lourde horloge contournée de Grand Central.

Stabbs propose au couple Leturc-Lokinio, deux infortunés, de dormir chez lui. « Pour que nous vivions ensemble ? » Vieux-Georges s'indigne. « Serrés, emprisonnés ? » Nous ne sommes que du sel et de l'eau. « C'est à toi seul que j'ai ouvert le pavillon ; pas à d'autres. » « Je veux officialiser notre amitié. - Quelle amitié ? » Georges incohère. Il n'a jamais été question qu'il prête un pavillon dont il n’est un hôte, dont il n’occupe que deux pîèces. Stabbs et Nicolas n'ont pas eu de relations avec lui. Stabbs, amant de Claire, ne lui suggère que répulsion. Nicolas et ses boucles grossières n'aurait suscité chez lui, s’il s’était tant soit peu lâché, que refus homophobique. Vieux-Georges grommelle quelques réflexions sur les « tarlouzes », « tafioles » et autres injures. Autour de lui la gêne s'étend. Eugène et Alphonsine se roulent des yeux effarés Eugène et Alphonsine Mazeyrolles ne savent s'exclamer que ceci : « Dis quelque chose, Claire Mazeyrolles !  Vieux-Georges peut bien vivre seul, comme convenu, son entrée reste indépendante », Ces derniers mots impliquent condamnation.Mortadelle en amuse-gueule et rôti. Personne ne croit en ce qu'il mange. Je ne savais pas que je deviendrais impuissant si vite. Et pourtant, tout cela revêt la pus haute importance.

Eugène et Alphonsine mangent et s'abreuvent proprement. Ils sont intimidés par l'empesage des serviettes en bonnets d'archevêque. Pourquoi tout repas est-il une cérémonie, et non pas le repassage ou le torchage ? Le très vieux couple oublie ses revendications. Tout le monde oublie toutes ses revendications. Personne ne boit avec excès. Personne ne flirte ni ne flatte. Personne ne sait où il dormira ce soir. Nicolas l'infirmier, dont il fut récemment question, semble avoir transformé cette célébration du masticage en l'un de ces bals où personne ne veut avouer sa tare profonde, sa tare évidente. L'essentiel est d'avoir pu fuir, juste une heure ou deux, ou trois, cet épouvantable asile où tout est réglementé, jusqu'à la taille des pansements.

Je souffre. Georges, à côté d’eux, leur passe les meilleurs morceaux. Il en oublie son nom de famille, qu'il a dissimulé « à la slave » pour ne pas se faire remarquer. Il le révèle aux authentiques Mazeyrolles, dont les véritables liens de parenté restent indéfinissables. Eugène fronce les sourcils, avale en se tirant (alternativement) la barbe. Tu ne m'as pas reconnu dans le train. - De quoi parlez-vous ? Alphonsine Leturc roule des yeux, roule la bouffe dans sa bouche et déglutit sans boire. « Vous êtes les cousins de Myriam !

- Quelle Myriam ?

- Ma femme, ma feue femme, qui est morte… C'est une authentique Mazeyrolles. Moi, c'est Stavroski » Eugène se cure les dents et réclame « une description, vite une descriptions de ces cousins, homme et femme ». « Facile, dit Georges : elle n'a qu'une seule dent, sur le devant, une canine. Elle soigne sa chevelure, oxygénée, peroxydée, qu'elle tire en chignon l'été. Sa voix porte loin, vous diriez une poissarde. Et jamais vous ne l'entendriez parler de la mort. Elle déteste cette conversation.

- Je n'ai rien de commun avec cette femme », déclare Alphonsine Leturc.

- Je ne suis pas cette femme, confirme Eugène. Alphonsine explose C'est tout le contraire de moi, j'ai tout un squelette à habiller, moi (« toute ma vie j'ai vu des gens se permettre tout ce que je m'était interdit, à présent je suis libre » etc.) - je suis brune, piquante, à long nez » - Tu étais - chacun joue son rôle, dans un ricanement perpétuel, «qui sont ces gens, répète-t-elle, qui sont ces gens, malgré mon grand âge il faut qu'on me respecte curieuse époque où l'on doit s'excuser d'être vieux je ne me rappelle même pas les avoir vus au Vieillards'Home » Eugène Lokinio exige enfin de son épouse qu'elle se taise nom de Dieu il ne peut plus placer un mot.

À leurs deux oreilles (la droite de l'une, la gauche de l'autre) Vieux-Georges confie la crainte qu'il éprouve de les voir eux-mêmes revenir, eux-mêmes se réinstaller au rez-de-chaussée, à sa place chèrement gagnée, retrouver leurs habitudes. et leur vieux papier moisi aux murs. Mais les oreilles se sont éloignées, les Lokinio-Leturc s’esquivant misérablement le long des fauteuils de table, haillonneux, graillonneux et subreptices. Il fait chaud, très chaud.

À gauche de la table Claire s'est retranchée dans sa satisfaction, inexplicable (« une vraie Vierge d'Assomption »), suivant des yeux (le reste est immobile) cette lente dérive latérale des Lokinio-Leturc jusqu’à ces pièces où jamais pensionnaire privé n'a pu survivre plus d'un hiver et demi. À table Miss Bove sans le moindre accent a demandé ce qu'ils ont fait, à part se donner de l'agitation, comme il arrive à ceux qui vont disparaître. Perdus de vue Eugène et Alphonsine découvrent d'autres meubles des générations précédentes, plus délabrés encore, montrant ce qu'ils laisseront, jusqu’aux vieilles tentures des murs sur les fonds pourris.

Dans leur dos, séparés d’eux par trois pièces et toujours mâchant, l'amant Stabbs entasse la viande entre ses joues. Leurs vies et leurs ventres se sont frottés l'un à l'autre, meubles et cœurs vides à jamais battant sur le vide. Ils n'ont rien déplacé ni vendu. Ils ont vécu longtemps d'abord loin d'ici, et toutes les armoires se ressemblent. Revenus de très loin suivis des yeux par tous ceux qui les entrevoyaient d'une embrasure à l'autre bien alignée, Sieur Eugène et Noble Alphonsine rapportent à l'assemblée plus que tous les plats dont on l'assomme.

Eugène épaissi par la grâce et par tout son passé obture la porte et renfonce un béret qu'il extrait de sa poche . D’une voix sourde il reprend possession de ses lieux avec sa compagne : la maison sera bien toujours assez grande, il a toujours payé ses loyers, son eau, son électricité. « Il mourra d'un coup » dit Bove au milieu du silence. Les vieux Mazeyrolles hantent l'espace entier où l'on mange. Comme il est malaisé de reprendre sa bouche en milieu de mâchoire, de respirer le fumet des viandes et ce parfum acide des vieux épidermes contrariés, qui piège les vivants tout autour de la table. Johanna Mazeyrolles, 20 ans cheveux noirs lèvres rouges signe particulier néant, attire à son tour l'attention : ses funérailles (se reprenant) ses fiançailles forcées sont célébrées ce jour, à ce repas même.

Mais ce n'est pas elle, Johanna, dont le Vieux Georges est amoureux, mais sa bien aimée Claire, que tout le monde admire. Cet avant-propos qui laisse présager du pire est accueilli dans l’enthousiasme, tant il est vrai que la peur est le vrai moteurs de l'homme (ajoutons-y l'envie). Peur en particulier (revenons-y) de la vieillesse, possédât-on la meilleure institution du département.

Il y a trop de vieux autour de cette table.

« Ma vie se passe à voir défiler reprend-elle toute la déchéance du monde ; j'espère un jour me purger de ces vieilles loques, par confiscations d'appartements aménagés, puis relégations en crevoirs honnêtes. À vingt ans et six mois je joue ce rôle exceptionnel choisi depuis l'enfance : éprouver l'amour, inspirer le respect ; dégager du mystère. Continuez à manger je vous prie. Vieux-Georges ici présent, fiancé malgré moi, malgré lui, Claire tais-toi, ne m'a offert ni bague ni cadeau que ce soit, pas même un fruit. « Il a déposé pour Claire des sommes non négligeables sur un compte d'épargne à son nom, on a savings account in her name. Je ne vois presque ici que des hommes rassis, de tout âge. Je ne suis appréciée de personne. » Et les autres mangent toujours de peur de la fixer. Georges s'étouffe avec son rôti le plus discrètement possible. Lorsque Johanna Mazeyrolles a repris du porc, la conversation redevient générale et confuse. Georges, les doigts dans la gorge, se demande ce qu'il va advenir : il n'a que 65 ans ; les cousins éloignés par alliance, 82 et 5. S'ils sont encore ici, c'est que, de l'Autre Monde, Myriam les lui délègue. Mas Eugène, Alphonsine, se sont délégués tout seuls.

Ils apparaissent, disparaissent, on ne voit plus qu'eux.

Il en est de même de ces fâcheux de Carnaval, seuls à ne pas s'être déguisés assurément, mais soucieux de participer à la fête, errant de toute part, et que l'on voit toujours surgir, de tel ou tel coin de la vidéo. Eugène et Alphonsine, de tous les groupes, grignotent ici, s'empiffrent là, lèvres pincées, nez en lame de couteau. Eugène protège sa barbe, il est chef de gare en retraite, parle comme un pasteur, prenant bien soin d'avoir vidé sa bouche auparavant. Les Mazeyrolles, autre couple de vieux, bien distincts des Lokinio-Leturc, ont envahi une bonne partie de chez moi, constate Vieux-Georges. Claire, dont il est épris, lui fait observer que c’est lui qui usurpe leur espace, qu'ils occupaient bien avant lui.

Qu'il n'est ici que par faveur. « Nous avons connu nos prédécesseurs, dit Alphonsine Leturc entre deux bouchées. C'étaient aussi des Mazeyrolles. Ils menaient un raffut terrible. Au fond du jardin, où il ne pousse plus que des » - ici, voir les fanatiques de la botanique prétentieuse et chiante. « Ils envoyaient leur chèvre brouter entre les voies, dit le chef de gare en lissant sa moustache ; elle a failli dérailler le Calais-Bâle. - Ils s'introduisaient chez nous, rajoute Alphonsine. La vieille soulevait mes couvercles : vous allez manger ça ce soir ? - Encore tout jeunes, reprend Eugène. Cinquante-trois, cinquante-cinq. Ils voyageaient sans tickets. Leur fils a menacé mes contrôleurs avec son cran d'arrêt. - « Ses » contrôleurs ? dit Alphonsine. Ça commence. Tantôt il prêche, tantôt il ment. - Le cran d'arrêt, c'est du vrai. Je suis intervenu. J'ai balancé le fils Mazeyrolles sur le ballast. Et le schlass (il le tire) je l'ai gardé. »

« Si vous ne savez pas quoi écrire, faites entrer un home avec un revolver ». Ici une simple navahha, et tout le monde se met à frissonner, empieza a tiritar.

- Pose ça, pépé.

Vieux-Georges : « On ne dit pas pépé. »

Miss Bove s'exclame avec la plus grande vulgarité qu'on aurait pu « lui confisquer ça à l'asile ».

Vieux-Georges : « On ne dit pas l'asile ».

Étrange réaction. Étrange syndrome de Stockholm. Alphonsine calme ses voisins. Se ressert en vin. Justifie son vieil Eugène. Il faut se protéger. À tout âge, même si la raison ne suit pas. «La sainteté non plus  ajoute-t-elle. Vieux-Georges acquiesce : feue Myriam n'était pas une sainte. Cela ressemble aux conversations de l'Est, où chacun reprend au mot près les propos du précédent. Il n’est que de relire Lucien Leeuwen. Le centre d'intérêt s'est déplacé sur ces vieux-là, les Lokinio-Leturc, menacés par dédain, réhabilité par inexplicable revirement de la fortune. Tous ressassent les innombrables exemples de brouilles et de réconciliations qui ont soufflé en rafales sur leur vie. Georges découvre dans le Vieil-Eugène l'occasion d'une certaine parenté d'expériences.

Il est un temps où tout ce qui fut vécu se transforme en vaste pâte farineuse. Sous le rouleau pâtissier tout se refait réinvention. Tous les repas reconvertissent au temps cyclique asiatique. Ces gens qui bâfrent en s'engueulant sont par nature et par création aussi fatigants, rebattus, que ces inépuisables familles russes élaborant sans leurs interminables stratégies matrimoniales. Eugène, peu remarquable à part son bouc pelé, rappelle en pontifiant son rôle sous l'Occupation : « Je fournissais à l'occupant des listes de réquisition : tant de poules, tant de lapins, tant de vaches... » Ensuite, il en mangeait en compagnie des officiers dOccupation, von Offizieren begleitet. - Tu confonds avec mon oncle, imbécile, grogne Georges ; à 18 ans… - ...tu résistais ?

- Je me cachais, vieux con. » Oui, les deux Vieuxls se connaissaient. Ils s'étaient connus du moins. En des vies plus qu'antérieures.Georges avait épousé une Mazeyrolles, Myriam, dont la mort l'avait moins affecté qu'il ne craignait, sans exclure pourtant les dégâts serpentant à l'intérieur de soiVieil-Eugène, ainsi, confondait les méfaits d'un de ses fils avec ceux qu'il n'avait pas commises. Il se repentait en lieu et place de ce collaborateur, mort avant lui, son propre père. Côté Mazeyrolles, on était resté pétainiste, jusqu'au 30 juin 1944, où la contre-attaque de Baron-sur-Odon s'était soldée par un échec teuton. Georges Stavroski, époux Mazeyrolles, pièce rapportée, engueule ses beaux-parents ici présent (pléthore en vérité, pléthore de vieillards!)

Ni les Leturc, ni les Mazeyrolles, ne trouvent grâce à ses yeux. Il les traite d'excessifs et de menteurs, assène des vérités nerveuses : « Jamais je ne vous aurais logés chez moi. Vous n'avez cessé de boire que très récemment. Votre couperose en témoigne encore. - Nos petites-nièces y sont bien, nasille Alphonsine. Elle devait s'éteindre trois ans plus tard, en refusant de s'alimenter. Une forte femme, aux pommettes saillantes, peu à son avantage en position défensive. Eugène et Alphonsine n'avaient rien accompli de remarquable pendant cette guerre où tant de gens paraît-il ont fait tant de choses. Au point que les actions imaginaires dont on a empiffré les romans et les films excéderaient de beaucoup les capacités chronologiques ou géographiques de toutes les scènes militaires ou civiles possibles.

Miss Boves mange. Elle est bien la seule. Isolée, mais pleine de bouffe. Johanna Mazeyrolles, 23 ans, cheveux noirs, lèvres écarlates, petite-fille d'une sœur morte d'Eugène, remet tous ces discuteurs à leurs places. Toujours dans ces repas faciles intervient un élément apaisant, qui recentre les attentions sur les plats. Il faudrait reclasser ce cadre narratif, en étudier les incidences, on dit « l'impact », sur les évolutions, et comparer cela aux effets réels des repas réels sur d'authentiques situations vécues. La mort nous engloutira, soyons libres. « Je paye mon loyer » dit Georges. - Quel loyer, Vieux-Georges ? Vous êtes ici depuis trois mois, nous n'en avons jamais vu la couleur – on ne vous demande rien, notez. » Pendant ce temps s'éteignent avec des bruits de vagues sourdes les conversations guerrières.

Une dernière percée a lieu, comme dans les Ardennes, sur le thème des cheminots qui bloquaient les trains trop tard, après tous les départs des convois de juifs. Nous aurions apprécié un débat sur le sexe des anges, la différence essentielle entre homoousie et homoïousie. Rien ne devrait être banal. L'extermination cheminait silencieuse, sous ses habits d'employés de bureau, ronds-de-cuir et lustrine, tandis que le fracas nimbait les batteries et les assauts de ponts. « J'ai fait de la Résistance » répète Eugène en hochant la barbe. La grève, pour bloquer les départs de trains. - Après les avoir favorisés pendant quatre ans. - C'est tout ce que nous avons pu faire ! couine Alphonsine en défense.

Il n'y a plus qu'eux pour en prendre ombrage. Le vieux regrette son sifflet de départ, quand les recrues futures tuées chantaient par les portières il est cocu le ch… de g… Il siffle avec la bouche en cul de geline. Il compte à haute voix, éraillée : Miss Bove, one. Vieux-Georges : deux. Claire, trois, sa sœur Johanna quatre et Nicolas, Stabbs l'Insolent, amant de Claire, six, plus nous deux, huit ! Jamais nous ne tiendrons tous !
Stabbs suggère (insolemment) qu'à Varsovie, ils seraient moins à l'aise. Le guide montre au musée de Thouars une cage où se pressaient huit personnes. Après s'être chié dessus à bout portant pendant trois jours, elles en ressortaient dingues. Irrécupérables. Ces commentaires détendent l'atmosphère comme on peut le deviner. Le grand problème est de savoir qui prendra la place de qui. Georges exige que ces deux énergumènes quittent le terrain sitôt finie la dernière bouchée de dessert.

Le problème est celui-ci : comment loger tant de vieillards, seuls ou par couples, dégageant de bons bénéfices, et garder la conscience nette ? Comment se débarrasser d’une telle affluence ? Est-il bien certain que tant de destinées rédupliquées presque à l’identique aient été si indispensables ? Comment apaiser tant d’angoisses ? Vieux-Georgesveut arrêter les frais. Johanna sa fiancée lui rappelle qu’il doit trois loyers. Nicolas veut loger Stabbs chez lui, et déclame : « Si ma mère est morte, alors tout est permis ». Bove s’amuse. Un rien l’amuse. laire s'aperçoit de monceaux d'absurdité. « On ne s'ennuie pas chez vous » confie la Bove à Vieux-Georges, qui n'est pas chez lui. Un rien amuse Miss Bove. Pour faire diversion, elle annonce :

« Je suis enceinte ». Évidemment, et sottement, tout le monde applaudit. C'est comme un automatisme. Stabbs applaudit en sursaut, disparaît en cuisine, revient en sursaut chargé de desserts sur des présentoirs métalliques. Le temps de l'aller-retour, il est devenu rubicond. Ce qui est étrange à ne pouvoir le définir, avec son teint naturellement verdâtre. Nicolas l'homosexuel le fixe avec furie : « Toi ! Toi qui disais que la reproduction était la pire tare de l'espèce humaine ! Tu applaudis tellement que tu renverses la sauce au sucre. Stabbs, père présumé, décharge ses bras sur toutes les tables à portée : « Je t'explique ». Anne-Johanna supplie qu'on cesse de s'expliquer une bonne fois pour toutes.

Elle a mal au crâne. On crève de chaud. Ce n'est pas elle qui tomberait enceinte au début de ses fiançailles. À la fin non plus. Nicolas invective son ami, qui fait des gosses à sa future belle-sœur. Il tire trois balles sur son ami qui s'effondre parmi les pyramides des coupes. Alphonsine Mazeyrolles, ravie, se précipité sur le téléphone mural, totalement hors d'usage. « Puisque c'est comme ça » s'écrie Claire « je ne le suis plus ». Eugène et Vieux-Georges, plus forts que leur âge, transportent le blessé dans une chambre. Stabbs meurt dans la nuit. Nous avons à peine eu le temps de le connaître. Claire et sa grossesse avortent. Le temps passe.

Le 20 août 1992 (2039 n.s.) Nicolas Sourgueil, arrêté pour meurtre, se rend sans résistance. Le 2 février de l'année suivante (2040) il est déclaré irresponsable 'au moment des faits » et transféré à l'hôpital de Cadillac.

Le patient Nicolas S. fait preuve d'une bonne volonté exemplaire dans le suivi de son traitement. Il s'est toujours proposé avec une grande douceur aux travaux de nettoyage et de vaisselle. Il est serviable et raffiné. Nous envisageons de le faire bénéficier de ^permissions de 24h non renouvelables.


Nicolas Sourgueil. Regarde-moi bien. Tu ne m'as jamais vu. Pourtant je t'attendais, toi qui casses les codes, et le cours de l'histoire. Et si tu me regardes encore mieux, moi simple infirmier, je dois te rappeler quelqu'un : peau rouge, tifs en pétard, les yeux dans les fonds de trous… Vraiment pas ? ...le petit frère de Stabbs, ça te dit ? 

- J'ai beaucoup changé.

- Lui aussi. Même qu'il en est mort.

- Tu veux que je rembourse ?

- Ni argent ni vengeance.

- Il ne m'a jamais parlé de toi.

- À moi, si. Mon frère a la vie double. Tu l'las descendu sans le connaître. Mais moi je te connais.

- Je ne me reconnais plus.

- Un grand calme ! Excité d'un seul coup ! Sans personnalité, qui sème la zone sans prévenir, farces et attrapes, une grosse bouffe et plus rien – pas pédé, attention. Taré.





 

 



 



 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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