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GOLDEN - LA GEISHA

COLLIGNON LECTURES

GOLDEN GEISHA (62 08 05) 09 06 12 03 1

 

 

 

Geisha est une fiction. Elle fut écrite en 1997, devint un best-seller, fut traduite en allemand, lue par un Français, transposée au cinéma. Ces filtres préalables doivent être connus. C'est la première fois que je peux lire de l'allemand à peu près couramment,; sans regarder le dictionnaire plus d'une fois par double page. Il est même arrivé que les mots ne résonnent pas dans ma tête, ce qui augmente la rapidité. Une fillette de 10 ans etc. Elle arrive à Kyoto, séparée de sa sœur et de son père veuf. Le principal souci des femmes de cette école urbaine semble d'humilier le plus possible cette fillette, en lui rappelant qu'elle vient d'un village e pêcheurs et qu'elle pue le poisson.

Elle se fait même traiter d'ordure. Plus tard à son tour, à la suite d'une longue discipline;, elle deviendra semblable à l'une de ces bourrelles qu'elle admire. Il est inimaginable que des femmes entre elles se soumettent à toute sorte de traitemements humiliants et dégradants. Inimaginable également aux yeux d'un balourd masculin que de tels pensionnats ne dégénèrent pas en un gigantesque lupanar de gouines. Mais justement, il n'en est pas question du tout. Encore devons-nous bien nous souvenir que le sexe n'est pas la seule prostitution imposée aux geishas : elles sont "de luxe", cultivées, raffinées, les seigneurs de la finance doivent baiser avec des femmes de haut rang.

Elles seront reines et soumises, les hommes seront à leurs pieds, mais à la suite de tout un rite de siège, elles devront céder comme ceci, puis comme cela. Leur instrument de domination sera leur charme et leur sexe. Elles accompliront le sommet de la condition, de la destinée féminine, qui n'est pas simplement destinés à faire pleurer les féministes revendicatrices. L'héroïne a dix ans. Elle s'exe-prime à la première personne, ce qui est une convention : comment des scènes de l'enfance, racontée par une désormais quinquagenaire, pourrait-elle faire l'objet de souvenirs si précis ? couleur des habits, expressions du visage, moindres incidents...

Tout sortira donc de l'imagination et de la documentation d'Arthur

 

Golden, américain. La jeune héroïne est accompagnée par "Tronche de courge", plus âgée de six mois. Cette dernière escalade une "Leiste" en allemand, ce qui doit être une armoire, une espèce de casier à chaussures, que les élèves doivent laisser là avant les cours et récupérer ensuite. Les petites dernières doivent placer leurs chaussures tout au sommet, à l'emplacement le plus malcommode. Puis Tronche de Courge tire une plaquette d'une petite boite, avec son nom dessus, qu'elle suspend au premier crochet libre. Comme une ouvrière qui pointe.

C'est une sorte de jeton de présence qu'elle accroche là. Nul doute que tout ne soit minutieusement, militairement, maniaquement organisé. "Juste après, nous sommes allés dans d'autres salles de classe, où nous nous sommes inscrites de le même manière à d'autres heures d'enseignement pour Tronche de Courge", ou moins péjorativement "Petite tête de Courge" ; "Petit Potiron" conviendra bien mieux. La narration ne nous épargnera pas les particularités grotesques des professoresses, non plus que les vexations qu'elles infligeront. Ne doutons pas que les amies dévouées et les petites pestes cafteuses croiseront aussi notre chemin : une variante de l'internat de Lowood, où souffrit Jane Eyre.

Mais le Japon nous titillera. Les matières y sont tout à fait différentes : shamisen (vérifions : "luth à long manche"), danse, cérémonie du thén ainsi qu'une mélopée "que nous appelions nagauta". Si "naga" signifie "peuplier", j'aurai gagné. Vérifions : "chant long", ce qui nous apprendra à jouer les connaisseurs. C'est à l'aide du nagauta et du shamisen que l'on accompagne le kanuki et la danse classique. Ces jeunes filles seront ainsi tirées du poisson vers le grand art, après un bizutage de servantes. "Petit Potiron avait si peur d'être la dernière dans toutes ces matières, que pour le petit-déjeuner, au sortir de l'école; elle resserra sa ceinture" : des cours avant le petit-déjeuner ?

...Que font donc les parents d'élèves ? Facile : tous les ponts sont coupés avec eux. On va d'abord en cours, puis on rentre à l'okiya, qui est en sorte la pension de jeune filles...

09 06

Nous n'avons plus rien à perdre, nous non plus : cette jeune fille, Chi-yo, 10 ans, fait une rencontre. C'est toujours ainsi dans les romans, dans les vies, du moins les biographies. Les nôtres n'ont été que néfastes, ou insuffisantes. Mais celle-ci, d'un homme extrêmement distingué, laisse présager du meilleur. Il offre une glace à l'enfant, elle rêve à lui, et d'un coup, l'impossibilité de devenir geisha se transforme en ce glorieux avenir : être une geisha. C'est le plus haut grade auquel une femme puisse parvenir, et au lieu de le redouter, comme ferait n'importe laquelle de nos connes, la très jeune fille y aspire comme à sa plus belle réalisation : en ce temps-là en effet, les femmes avaient du charme, et n'étaient pas uniquement "un copain avec des nichons".

L'auteur américain donc, de sexe masculin, relate avec une précision totalement invraisemblable ce qu'il advint de son héroïne ; jamais pour notre part nous n'aurions été nous souvenir des motifs d'un kimono, ni des expressions exactes d'un visage ou d'un langage. Trop préoccupés peut-être par le souci de notre apparence intérieure : est-ce que je ressens bien, est-ce que je pense bien, ce qu'il faut penser ou ressentir pour ne pas encourir les foudres de mon putain d'adulte d'interlocuteur ? Ce qui laisse peu d'attention pour la couleur d'un ruban ou d'un ciel de Kyoto. Il est vrai que Chi-yo, dix ans, a quelque raison de redouter cette entrevue avec l'épouse, apparemment, de ce directeur pourvoyeur de glace à la cerise : elle lui a fait rapporter un kimono taché à l'encre, et l'encre du Japon reste indélébile.

Poursuivons donc notre lecture à la façon d'une caméra embarquée sur la tête d'un aigle, comme si, en vérité, nous étions cet aigle ou cet enfant. A vrai dire, rien ne nous est épargné : l'auteur explique tout, au cas où nous n'aurions pas bien compris. "Je trouvai le bol du plus beau remarquable, mais il avait été offert à Mameha par rien de moins que Yoshida Sakuhei, le grand-maître de la céramique de style toguro, qui après la Seconde Guerre mondiale fut célébré comme un monument national vivant". Pardonnez ces inélégances : je suis pressé. Arthur Golden est un spécialiste du Japon ; nous serions curieux de savoir ou du moins de voir ce qu'est ce style "toguro" : rien sur Wikipedia, sauf ce samouraï très méchant pour mangas nippons. "Enfin, sortant de l'arrière-salle, Mameha fit son entrée dans un riche kimono crème, ourlé d'un motif aquatique." Le kimono révèle aussi bien le rang social que le raffinement de sa propriétaire.

D'autre part il est culturellement naturel qu'une future toute petite geisha s'intéresse à ce qui sera un jour une partie d'elle-même et de son âme séductrice, car tout est symbole. Recopions Wikipedia, ce qu'il ne faut jamais faire : "Le choix d'un kimono est très important ; le vêtement ayant tout une symbolique et la façon de le porter comportant des messages sociaux qui peuvent être très précis. Tout d'abord, une femme choisit le kimono suivant son statut marital, son âge et la formalité de l'événement." Nous n'en dirons pas davantage, non sans nous demander s'il était bien conforme à cette entrevue de porter un vêtement aussi luxueux. "Tandis qu'elle ondulait vers la table, je me tournai et m'inclinai particulièrement bas sur ma natte".

Jamais notre fausse narratrice ne manque d'indiquer ses inclinaisons. Peut-être un auteur vraiment japonais ne l'eût-il pas marqué à ce point. "Quand elle fut parvenue là, elle se laissa tomber à genoux face à moi, prit une gorgée de thé, et me dit : "Eh bien..." Il n'y a pas de chaise. La table est basse. Les Japonais ont-ils plus de varices que nous ? "Chiyo, n'est-ce pas ? Raconte moi donc comment tu as réussi, cette après-midi, à quitter ton okiya. Madame Nitta n'est sûrement pas favorable au fait que ses servantes s'occupent en plein jour de leurs propres affaires, ou bien ?..." Chi-yo ne s'étonne pas d'être abordée sur un ton protecteur : elle est reçue, en tête-à-tête, par une grande dame. "Je ne me serais jamais attendue à une telle question, et je ne savais pas très bien ce que je devais dire, même s'il eût été impoli de ne rien répondre du tout. Mameha buvait son thé en silence et me regardait avec sur son visage ovale une expression amicale. Elle me dit alors : "Tu penses peut-être que je vais te faire des reproches. Mais je veux juste savoir si tu as éprouvé des difficultés pour te rendre ici."

Voilà qui change des rebuffades et des humiliations.

De quoi désorienter plus encore.

 

62 12 03

 

Nous sommes à présent début 1940, et notre geisha comptera bientôt vingt printemps. La guerre va durer six mois, le Général Tottori, sale et mal élevé, devient le danna de Sayuri, avec une petite touffe de poil au bas du ventre d'où peine à émerger une pine sans attrait. Mais elle a rencontré un jeune homme, pas très riche. Comment tout cela va-t-il finir ? Nous ne saurons que dans quelques moi, car à onze pages d'allemand tous les quatre jours, de 414 à 574, cela fait 160. Donc, divisé par onze ... cela fait quinze séances. 15 fois quatre, 120 journées, pas de Sodome, quatre mois, à la louche, soit début avril. Mon Dieu mon Dieu ! ce n'est point désagréable, mais cela m'occupe l'esprit un peu trop.

Ainsi donc j'écris des chefs-d'oeuvre, mais je ne sais pas me tenir en société, et je peux aller chier. Quelle grossièreté pour un fréquentateur de geishas ! je m'y perds, entre tous ces vieux messieurs richissimes, coiffés sur le poteau (pas le leur) par un jeune homme charmant, et un général grossier, qui baise en buvant de la bière. Elle respecte le sieur Nobu, autrement dit Nobu-san. Elle suppose qu'il la regrette. C'est lui qui reproche à cette jeune femme de la fuir. Mais, "que devais-je donc faire ?" dit-elle (et non pas "se défend-elle", car on peut "dire quelque chose", alors qu'ici le verbe "se défendre" serait intransitif). Ce qui rend ce livre si facile à lire, c'est que tout y est exprimé.

Il n'y a point d'ellipse. Juste de la narration, et du dialogue explicite : "Je pensais que vous aviez définitivement disparu". Mais elle a cherché à le revoir. Elle a erré autour d'une maison de thé où il se rendait régulièrement, hors du quartier habituel. "Si Takazuru n'était pas venue me voir en larmes, pour me dire combien vous la traitiez mal, je n'aurais jamais appris où je pouvais vous trouver". Takazuru est un tronc d'arbre sur lequel un igre se fait els griffes ; ce tigre, c'est Nobu-san. Il se soûle, et complimente cette pauvre fille sur l'odeur de propreté dégagée par ses cheveux. Et comme elle se réjouit - enfin un compliment ! - il ajoute que pour une fois, "ça change".

On n'est pas plus aimable. Aussi, Takazuru est-elle venue trouver Sayuri, la regrettée, pour la prier d'arranger les choses. "Eh bien oui, je me suis sans doute comporté un peu grossièrement envers elle". Savoir si par-dessus le marché on couche ou non avec la geisha n'est pas chose aisée à démêler : c'est une forme de rapports très codifiée, la geisha peut refuser, même si l'homme l'entretient. Sauf s'il s'agit de son protecteur officiel, son danna. Mais le statut de la geisha surpasse de loin celui de la pute : elle est respectueuse, et respectée. "Elle n'est pas aussi intelligente que toi - ni, surtout, aussi jolie" - ma traduction ne tient pas compte des subtilités allemandes, elles-mêmes transcrites des subtilités anglaises.

J'ai cependant observé que les prostituées restent très sensibles aux attentions et aux compliments. C'était du temps où je pouvais bander. Ô nostalgie ! "Et si tu crois que je puisse être en colère contre toi, tu as tout à fait raison". Ô clients pleins de subtilités ! ô véritables rapports humains dépourvus de brutalité ! intermédiaires si riches entre soumission et mondanités ! sincérité en l'absence de sexe ! On peut aimer sa partenaire d'amour codifié sans risquer de balle dans la tête ! mais que savons-nous des rapports de luxe ? je n'ai connu que les putes à trottoir. Cela intéresse peu. "Puis-je demander comment j'ai pu à ce point fâcher mon vieil ami ?" En parfait japonais littéraire.

Sous les mondanités, la subordination. Mais tous les avantages de la subordination, réversible, par l'exaltation des pouvoirs du charme et des amours plus ou moins feintes. L'homme dominateur et soumis, la femme soumise et dominatrice. Mais, pour finir, dominée par le patriarcat : on n'échappe à un homme que pour en choisir un autre, plus raffiné, plus riche, plus susceptible d'être aimé, ou du moins, estimé. "Nobu s'arrêta" (ils sont en promenade) "et me regarda d'un air terriblement triste". Il reste à dire que ces sentiments ne sont peut-être pas plus artificiels et convenus que nos sentiments à nous autres occidentaux : les héros de ce temps-là jouaient avec la plus grande subtilité sur le fil qui sépare le naturel du factice.

"Je sentais monter en moi comme une vague d'inclination à son égard, comme je n'en ai éprouvé dans ma vie que pour très peu d'hommes". Il est vieux, elle a de l'estime pour lui, un sentiment très fort et très subtil, qui n'est pas cependant de l'amour, mais plus que de l'amitié. La "Zuneigung", en allemand, quelque soit le terme anglais d'origine, exprime le "penchant", la "sympathie". Toutes ces nuances du tendre auxquelles on échappe hélas trop souvent dès la fin des adolescences, toutes ces gammes qui cessent peu à peu de se déployer. "Je me figurai combien je l'avais regretté, combien je m'étais fâcheusement joué de lui". En effet : avoir fait monter les enchères de sa propre possession, du moins l'avoir laissé faire par son okiya, son établissement, puis s'être dérobée, au profit d'un général malotru - voilà qui pouvait fâcher un acquéreur sensible.

japon,fille,prostitution Plus on paye, plus on aime. Ce qui semble s'appliquer à la prostitution, même de grand standing, se trouve aussi pourtant au Moyen Âge français : l'ami, c'est celui qui vous offre de l'argent, ou des cadeaux. Un seigneur doit avoir de la "largesse". "Que sont mes amis devenus" parle aussi de l'argent que Rutebeuf ne recevait plus. L'amour et l'argent, et le cadeau, n'entretenaient pas des rapports aussi apparemment désintéressés qu'ils feignent de l'être de nos jours. Nobu-sans a l'impression de s'être fait plaquer. Tromper. Escamoter. "Mais malgré ma honte à la reconnaître, ma sympathie à son égard se mêlait à une trace de pitié"...

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