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Critique littéraire mal présentée

 
 
HARDT KOHN-LILIOM
 
 
 
LECTURES
 
 
 
 
 
2043
 
 
A
 
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
JOSE CABANIS « ST-SIMON L'ADMIRABLE » 2043 01 10 1
 
 
Pourquoi Saint-Simon est-il admirable ? Parce qu'il est digne d'être remarqué les yeux grands ouverts. Tel est le sens étymologique de cet adjectif. Saint-Simon a observé à distance la cour de Louis XIV. A la distance du temps : il relate les évènements avec plusieurs années de distance. A distance de préjugés : ce noble récent (ce n'est que de son père que date l'anoblissement de sa famille) n'admettait pas que d'autres usurpassent ce haut rang. A distance d'impuissance enfin: en dépit de ses efforts dans ses Mémoires, le duc ne parvient pas à nous persuader de l'importance de son rôle à la cour de Versailles. Louis XIV l'aimait peu, l'estimant plus intrigant et plus turbulent qu'un moustique, et pour tout dire, plus royaliste que le roi.
En effet, alors que le souverain s'était parfaitement rendu compte que l'on ne pouvait continuer de tenir à l'écart du gouvernement la classe de plus en plus possédante du royaume, c'est-à-dire les bourgeois, appelant par exemple un Colbert aux plus hautes fonctions, Saint-Simon persiste à voir là un trait d'infamie de la part du pouvoir royal. Selon notre sourcilleux duc de Saint-Simon, les fonctions principales du pouvoir devraient redevenir l'apanage des plus hauts de la noblesse française, et un retour aux principes du XVe s. ne lui aurait pas déplu. Le regard que porte M. José Cabanis sur le duc de Saint-Simon est nécessairement admiratif. Il procède par truffage, c'est-à-dire qu'au lieu de gloser sur le texte des Mémoires, il préfère dans un premier temps, qui dure plusieurs chapitres, inclure dans ses phrases une quantité impressionnante et caractéristiques d'expressions tirées de l'œuvre de Saint-Simon.
Il loue ainsi la connaissance que celui-ci avait des appartements exigus et sans air, le château de Versailles ayant été émietté en une multitude d'appartements mal aérés, mal chauffés, mal éclairés. Il le loue d'avoir su mentir avec un à-propos qui déclasse toutes les vérités objectives. Il n'y a rien de tel en effet qu'une calomnie bien placée pour transmettre à travers les époques les images que l'on gardera d'un personnage. En effet, si ce n'est pas vrai, c'eût pu l'être, et le faux devient plsu convaincant, plus vrai que le vrai. Saint-Simon qui se donne pour un observateur
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
JOSE CABANIS « ST-SIMON L'ADMIRABLE » 2043 01 10 2
 
 
 
impartial et un rapporteur fidèle n'a pas pu se trouver à tous les endroits ni en toutes les occasions qu'il décrit ou commente avec tant d'aplomb dans la conviction.
Il faut nécessairement qu'il se soit alimenté aux rapports des autres, aux ragots même, souvent de deuxième ou de troisième main. La grande distraction des nobles entassés et oisifs à l'intérieur de cette prison dorée de Versailles est la médisance, fondée sur l'observation minutieuse des faits et gestes de ses voisins, alors qu'ils sont eux-mêmes copieusement espionnnés par les affidés du parti adverse. Saint-Simon admet ainsi volontiers qu'il possède lui aussi des guetteurs, serviteurs zélés chargés d'observer tout ce qui peut se voir et s'entendre partout où ils se glissent. Il faut savoir qui est en faveur, qui en défaveur, qui monte et qui descend, qui a reçu un regard du roi et de qui le roi s'est détourné, le tout agrémenté de cent nuances sur lesquelles vont bon train les supputations. Dans ces conditions il ne faut pas s'étonner que les mariages ne soient considérés qu'en fonction de l'appui qu'ils peuvent apporter à l'ascension sociale des époux et par ricochet de leurs familles.
En revanche un mariage peut aussi bien, par l'intrusion d'un amour intempestif, jeter le discrédit sur tout un groupe d'individus et précipiter les disgrâces. Pourtant Saint-Simon se porta bien de son mariage et n'en démordit pas, dans une cour où les liaisons scandaleuses n'étaient pas que le fait du roi, qui montrait l'exemple il est vrai. Ce ne sont pas tant les manquements à la morale conjugale et bourgeoise il faut bien le dire qui suscitent l'ire de notre aristocrate auteur que les prétentions à la noblesse de certains bâtard sortis de rien. Ayez des liaisons, mais ne faites pas d'enfants, fussiez-vous le souverain lui-même. Toute sa vie Saint-Simon poursuivra de sa haine étroite le duc du Maine, fils illégitime de Louis XIV et de Mme de Montespan.
Ce qui le choque, c'est le moindre affaiblissement de l'étiquette à la cour. Il dissertera savamment sur la différence qui existe entre les duchesses qui ont le droit de s'asseoir sur des chaises et celles qui n'ont que le droit au tabouret en présence du
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
 
JOSE CABANIS « ST-SIMON L'ADMIRABLE » 2043 01 10 3
roi. Il se battra par la plume et par le propos sur le droit ou non qu'a tel prince ou seigneur laïc ou d'Eglise de se placer à droite ou à gauche de tel Monseigneur. On s'est moqué de ces glorieuses fariboles, et pourtant, c'est devenu un cliché parmi les exégètes de Saint-Simon de le louer pour avoir su discerner les premiers symptômes d'une dégradation de la monarchie, installés dans son apogée même. En effet, quoi de plus absurde que la pyramide hiérarchique courtisane ?
Que ces usages codifiés jusqu'à la minutie ? Il faut donc que l'absurde devienne une loi intouchable et redoutable, faute de quoi, l'absurdité saute aux yeux, et c'est l'édifice qui s'écroule. Le roi recevait sur sa chaise percée ceux à qui il réservait le plus grand honneur. Du jour où l'on s'aperçut qu'il ne s'agissait que d'une simple chaise percée, la Révolution n'était plus loin. C'est ce que dit après bien d'autres l'auteur de Saint-Simon l'admirable. Et je pourrais ainsi achever ma rubrique, après avoir comme il se doit plus parlé du prétexte, Saint-Simon, que du texte. Mais il est une chose que je ne puis admettre sans réserve : la façon fort habile et parfaitement justifiable dont l'auteur nous tire notre échotier du côté de Dieu. En effet Saint-Simon aima beaucoup, dès sa jeunesse et jusqu'à la mort du saint homme, se retirer auprès de Rancé, moine terrible et réformateur de la Trappe. Il avait découvert le néant de toute chose, et plus spécialement de la vie de cour. Saint-Simon estimait par-dessus tout les gens qui se retiraient du monde et renonçaient à tout. Il faisait une différence entre ceux qui feignaient de s'en être retirés, et ne brûlaient en fait que de revenir en faveur auprès du roi, tels Fénelon, qu'il ne portait pas dans son cœur et dont il suspecta toujours la sincérité, et ceux qui, fût-ce au milieu de la cour et des honneurs, ne le recevaient qu'avec mépris au fond de leur âme et avec amour profond de Dieu : ainsi Chamillart, gendre de Colbert.
Nous avons d'autres sources, qui nous montrent Fénelon sous un autre jour, bien plus favorable, car ce noble prélat sut secourir les pauvres de son diocèse de Cambrai, et Chamillart sous des dehors moins favorables, car il sut bien faire sa pelote pour lui et sa famille avant de se déclarer ennemi de l'ambition... Mais il n'en demeure pas moins véritable que Saint-Simon, dans sa retraite de vieux, renonça lui aussi au monde et à ses pompes, tout en rageant d'avoir dû le faire. Nous ne saurions, dit en
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JOSE CABANIS « ST-SIMON L'ADMIRABLE » 2043 01 10 4
 
 
 
substance José Cabanis, reprocher au duc de Saint-Simon d'avoir fait le contraire de ce qu'il disait, et d'avoir dit le contraire de ce qu'il avait fait : n'en sommes-nous pas tous là ? Je ne saurais donc trop recommander la lecture de ce livre, en collection Folio : Saint-Simon l'admirable par José Cabanis, qui vous permettra de survoler la totalité de l'œuvre sans l'avoir lue, et de pénétrer dans ce monde magique et immensément exotique : la cour du Roi Soleil.
Et n'oubliez pas, lecteurs de la Clef des Ondes : afin de ne pas verser dans le travers de l'indignation a posteriori, je ne vous ai pas révélé que pendant que les duchesses se disputaient à savoir qui pourrait demeurer assise en présence du roi, le peuple de France bouffait l'herbe des chemins et les écorces d'arbres. Les gens de cour, tels les personnages de La Fontaine, sont des bêtes féroces. Ainsi, page 47 (le texte est de Cabanis, truffé de citatins guillemetées, que je ne relèverai pas nécessairement de la voix : « A ce même Conseil de régence, c'est Saint-Simon lui-même, lorsqu'il poursuit de sa hargne le duc de Noailles, qui lui vole dessus comme un oiseau de proie, alors que Desmarets, à l'époque où ce même duc l'attaquait, était à son tour une mouche chassée par l'araignée, et prête à tomber dans ses toiles. Mais ce duc de Noailles n'en était pas à une métamorphose près, puisqu'il s'identifiait, ni plus ni moins, au serpent d'Adam et Eve, « dont il conservait le venin parmi toutes les bassesses les plus abjectes. Si Nyert, nous l'avons vu, était un vieux singe, plus malfaisant qu'aucun des plus malins et des plus méchants de ces animaux, c'est seulement le visage d'un vieux singe qu'avait le comte de Gramont, mais c'était un même temps un chien enragé. Succèdent à ce bestiaire, page 94, des considérations presque autant raciales sur la légitimité des petits d'hommes : L'hérédité bafouée, chacun se donnant les héritiers qu'il voulait, c'était la licence et le bon plaisir introduits dans... - etc. vous trouverez tout cela facilement : « Folio » n° 2578.
 
 
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
F.REGIS BASTIDE « L'HOMME AU DESIR D'AMOUR LOINTAIN » 43 01 17
 
 
 
Salut les ârtistes ! Nous nous retrouvons aujourd'hui pour un ouvrage perplexifiant dû à l'une de nos meilleures plumes diplomatiques, j'ai nommé L'homme au désir d'amour lointain, ayant pour auteur M. Françoir-Régis Bastide. Le titre est une référence à l' amor de loinh exalté par le troubadour Jaufré Rudel, qui mourut d'amour et de saisissement à voir sur la plage où il débarquait la belle qu'il avait entretenue par correspondance poétique et sans l'avoir jamais vue de vingt ans auparavant. Je vous renseignerai davantage en vous révélant qu'il s'agit d'un ambassadeur de France en Villanovie, qui devient amoureux de la reine dudit pays, et ce qu'il s'en suivit. Pour couper court à toute supputation précisons que la Villanovie tire son nom de la civilisation villanovienne ayant sévi près du delta du Pô à l'époque des Italiotes, soit avant les Etrusques – alors que l'auteur établit une filiation hasardeuse entre lesdits Italiotes et les non moins susdits Etrusques.
Ce pays imaginaire possède cependant une géographie bien précise, avec fiche signalétique indiquant la superficie et le PNB, la carte au stylo de l'île de l'apogée, mais j'anticipe, une langue à mi-chemin du slave, du hongrois, de l'italien, une langue chuintante et imprononçable, et une localisaiton assez précise pour qu'on puisse voir les rocs du château où furent conçues les Elégies de Duino par Rainer-Maria Rilke. Il s'agit donc d'une portion de la côte adriatique entre Trieste et Rijeka alias Fiume. Il est d'ailleurs question des amours vagabondes de Rilke, Valery Larbaud et Stendhal dans ce livre, par référence à un ouvrage pédant autant qu'imaginaire d'un savant prétentieux nommé Personnilladil, « personne y l'a dit avant moi », qui à coups de références truquées relate l'effet des charmes villanoviens sur ces trois grands amoureux.
Ceci vient s'inscrire en abîme des amours de notre ambassadeur, qui se dépeint à l'âge qu'il avait alors, soit la petite soixantaine en 1985 et 6, avec une Reine pleine de distinction et de cette intimidante familiarité. Et c'est alors que le lecteur peut
 
 
 
 
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
F.REGIS BASTIDE « L'HOMME AU DESIR D'AMOUR LOINTAIN » 43 01 17
craindre le pire, car sont mis exactement en place les éléments d'un roman-feuilleton pour midinettes dans le style de Sandra, princesse rebelle que j'ai regardé sans fausse honte à la télévision. Eh bien non. D'un côté, parce que la reine en question se voit dépeinte avec une délicatesse dans la touche, une légèreté majestueuse dans le style de l'auteur et la démarche de la femme, bref avec une distinction à la fois aristocratique et naturelle, si bien qu'aussitôt s'est imposée à moi, sans que l'auteur peut-être ait recherché cet effet, la personne, la silhouette, la sveltesse, les cheveux noirs et l'accent indéfinissable de la grande Fanny Ardan.
Nul doute par ailleurs que M. François-Régis Bastide n'ait côtoyé de véritables souverains et reines pour en tracer un portrait aussi convaincant, très loin des mondanités de Jour de France. Tout aussi réaliste est son personnage à lui, empreint de respect et d'audace mêlés, en diplomate ayant l'habitude de frayer avec une multitude de têtes couronnées ou démocratiquement élues. Ce qui est extraordinaire dans cet ouvrage c'est la souveraine aisance avec laquelle l'académisme très pur et très dru aussi du style permet d'intégrer des situations les plus conventionnelles en nous les faisant accepter, pris que nous sommes aux rets de la souplesse linguistique française. Nous sourions certes, mais sans moquerie et à tous les degrés qu'il vous plaira pour la raison que l'auteur ambassadeur a souri avant nous, reconnaissant les limites de son projet mais les exploitant avec aisance, ne se dispensant pas d'une sincérité ardente en amour et mélancolique en regrets autant que le permet l'usure du sujet.
Quoi de plus convenu que l'histoire d'un troubadour moderne amoureux de sa souveraine, et qui le lui rend avec fraîcheur sincère ? Et cependant quel tact, quel toucher pianistique, avec juste ce qu'il faut de distance, de vérité, de réalisme, de poésie, jusque dans les précisions érotiques traitées avec une distinction sans mièvrerie à faire rosir les pudeurs, sans mièvrerie ni brutalité d'expression. A quoi sert cependant un tel livre direz-vous. La chose est bien aisée : à rien. Il ne délivre aucun
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
F.REGIS BASTIDE « L'HOMME AU DESIR D'AMOUR LOINTAIN » 43 01 17
 
 
message, il se situe dans la lignée des ouvrages « champagne », j'aurais bien dit des Sollers si Monsieur Bastide ne m'avait guère paru éprouver de sympatie à son égard. Il est vrai que Sollers n'est venu là que par suite d'une évolution, du politique au futile profond.
François-Régis Bastide fait ici un livre de luxe : un livre qui raconte une histoire, soit, d'amour – il aggrave son cas -, dans les hautes sphères – c'est irrécupérable. Tout dans l'élégance, le savoir-vivre, la sensualité : odeurs, couleurs, musique – le piano seul dans l'île ! ...et justesse des sentiments, des relations humaines : le sexagénaire et la reine de trente-cinq ans, dans un esprit de vraisemblance ahurissant. S'il fallait chercher des clés à ce roman, ne faudrait-il pas les chercher dans ce pesant avant-propos – mais tous les avant-propos sont pesants, démentant ainsi l'assertion selon laquelle nos éditeurs ne jugeraient que d'après les premières pages – avant-propos où il est question d'un mystérieux personnage peu recommandable, collant et compromettant, grâce auquel le héros obtient la nomination au poste d'ambassadeur en Villanovie, ce qui est à la fois une pénitence et une position aussi influente qu'apparemment occulte.
A lire de préférence au premier degré, en se laissant emporter par ce plaisir désormais si rare: le plaisir de lire, de se laisser dériver au gré d'une lecture, agréable, moins futile qu'elle n'en donne l'apparence, puisqu'elle témoigne de l'humain – vous savez, cette petite chose si essentielle qui disparaît dans les ordinateurs et les discours de Juppé-le-Métallique... Lecture de la p. 47 : « Il s'était « tapé un sauna » en m'attendant. Il était luisant comme un éclair au café; il répétait « rissolé ». Tel est le croquis du personnage peu recommandable du début du roman : quelqu'un de sans-gêne, ignorant les règles du savoir-vivre, brutalement sensuel et tourmenté, à la façon du gros lard du Taxi Mauve de Michel Déon. Personnage que les raffinés comme François-Régis Bastide n'aiment pas à voir roder autour d'eux. Lecture de la p. 94 : « Van S. ne comprenait pas bien. On m'interrogea, pour que je dise si c'était bien cela, si l'argot de Sa Majesté traduisait bien le mot allemand interminable. J'opinai, HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
F. REGIS BASTIDE « L'HOMME AU DESIR D'AMOUR LOINTAIN » 43 01 17
 
 
 
évidemment, en souriant et en osant féliciter la reine.
J'aimais bien cette expression, ajouta-t-Elle, quand j'étudiais à Paris. » Une femme donc qui mêle à sa majesté suffisamment de majesté déstabilisante pour devenir un beau morceau de charme... Lecture de la p. 141 : « Le jour où tous ces souverains, qui étaient tous frères, cousins, cousines, tiendraient le monde, l'ONU n'aurait qu'à fermer ses coûteuses et inutiles portes. Les souverains se téléphoneraient pour tout arranger. Tandis que l'ONU crevait d'un simulacre de démocratie, illustré par les votes imbéciles de diplomates castrés par leurs capitales. » Qui plus est pour terminer, vous en apprendrez beaucoup sur les subtilités du protocole diplomatique et les rouages de l'Europe, car un ambassadeur, ça travaille.
Et ça écrit. Bien. Le livre s'appelle L'homme au désir d'amour lointain. Il est de François-Régis Bastide. Ciao.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
HARDT VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
 
ERNST JÜNGER "LE LANCE - PIERRES" 43 01 24
 
 
 
Ernst Jünger est un facho. Disons-le sans ambages, ou du moins un suspect. Appartenant la noblesse prussienne des Junkers, de très noble famille, il fut sollicité par les nazis pour leur servir de caution aristocratique, et les méprisa toujours superbement. D'aucuns ont estimé qu'il aurait pu faire plus que de les tenir pour des pantins.
Certes. Mais avant tout, pour moi, ce soir, c'est un très grand crivain, que j'ai découvert aprs avoir longtemps aperçu son nom aux tourniquets des libraires. La traduction de Henri Plard est à mon avis un tour de force, non que je connaisse le texte original, mais en raison des emprunts au patois qu'il a dû faire, l'auteur utilisant souvent le sien propre.
Il a donc fallu transposer, en dialecte normand parfois. La scène se passe en effet aux alentours d'une de ces villes allemandes si difficiles à situer sur la carte par nous autres ignares : Brunswick. Une autre difficulté de la traduction tient à l'obscurité du propos. En effet, abandonnant la trame chronologique et anecdotique, disons narrative, de son roman, Ernst Jüunger se laisse aller en bon Allemand de surcroît vieillissant à de ces réflexions philosophiques ou du moins généralisatrices obscures n'ayant qu'un lointain rapport avec le sujet.
Il use souvent aussi de périphrases ou de tournures recherchées qui doivent autant déranger dans la langue d'origine que dans celle d'arrivée. Dès le titre d'ailleurs commencent les difficultés: le traducteur s'en livre à nous. Le titre original est en effet "die Zwille". Or ce mot ne reprsente pas l'équivalent du "lance-pierres", mais évoque plutôt quelque chose de bifurquant, de fourchu, de jumeaux séparés après un long tronc commun.
Il aurait donc fallu traduire, nous avertit-il, par "la fourche à pierres" - pourquoi ne l'a-t-il pas fait - mais sans nous attarder davantage sur ces problèmes de traduction, passons à la symbolique de ce titre qui sous-tend bien évidemment la dialectique de tout ce roman. Il s'agit de deux enfants de treize à quatorze ans issus d'un même
HARDT VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
ERNST JÜNGER "LE LANCE - PIERRES" 43 01 24
 
 
 
village, mais aux tempéraments fort différents. L'un d'eux, Clamor ("le cri" et "la plainte" en latin) voit les choses sous forme de larges taches obnubilantes, et se laisserait aller à la contemplation peureuse. Son dénominateur commun est en effet la peur : des maîtres (car tout ou presque se passe en pension), des officiers (car la ville mise en scène est une ville de garnison), des camarades (tous pensionnaires mieux vêtus et moins paysans de manières que lui), et qui ne sait pas encore que son instinct des couleurs et des nuances seront ses futures armes de poète.
L'autre, Tho, fils de pasteur cocu, est parti avec sa mère et l'amant de sa mère en Egypte, d'où il est revenu plein d'exotisme, d'expériences et d'audace, se perdre en cette pension pour garçons avec l'espoir d'une rente sociale ultérieure. Tho va dégrossir Clamor, lui apprendre à voler avec effronterie, à filer certains Messieurs quinquagénaires qui attendent leurs favoris lieutenants à la caserne toute proche les soirs de permissions dans un petit groupe à part des fiancées éplorées.
Ceux-là ne s'intéressent pas aux beaux officiers subalternes uniquement pour des raisons patriotiques. Si on les file, on sait ce qu'ils trament, et il est si facile ensuite de conserver une possibilité de faire chanter ces demi-vieux Messieurs si respectables et si influents...
C'est ainsi que Clamor et Tho, issus du même milieu campagnard, se séparent en un certain point de leur branchage afin de former un "lance-pierres de jumeaux" - or il existe, dans la vitrine de l'armurier, un splendide lance-pierres de braconnier ou de garde-chasse, qui permettrait de lancer avec vigueur de lourdes pierres bien rondes sans que le destinataire en devine la provenance.
Le grand jeu prévu consiste à déloger les clochards ivres et hargneux du terrain vague où ils aiment se satisfaire des pierreuses entendez des putes peu reluisantes qui les y accompagnent. En définitive, cette attaque surprise nocturne n'aura pas lieu, Clamor se fera virer d'un établissement si prisé, pour une gaffe monumentale, car il a la spécialité de toujours retomber du mauvais côté de la justice.
Ce que je dois ajouter à ce schéma anecdotique est l'atmosphère pesante,
HARDT VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
ERNST JÜNGER "LE LANCE - PIERRES" 43 01 24
 
 
 
brumeuse, épaisse, riche en strates sociales de cette petite ville d'avant la Guerre Quatorze au centre de la grasse Allemagne. L'auteur parvient à nous le suggérer d'une touche, d'un détail suggérant tout un monde, intérieur et extérieur, c'est-à-dire aussi bien de caractère objectivement documentaire, sur ces temps et ces lieux si méconnus de la province luthérienne imprégnée de cantiques et de crottins, aussi bien que référencés à une œuvre réelle ou virtuelle.XXX 64 07 23 XXX
Bref, Ernst Jünger aurait encore une multitude de choses à révéler, soit sur son pays et son époque (à plus de cent ans d'âge), soit sur ses autres romans. Il y a une quantité d'allusions. Renvoient-elles à quelque chose de réel, ne fût-ce que dans des romans déjà écrits, à la façon de références balzaciennes, ou à quelque chose de virtuel ?
Dans les deux cas, j'ai navigué dans l'ombre, dans le froid, dans la peur ou ce genre d'inquiétude exaltante et profondément bouleversante, et jamais, dans "Le Lance-Pierres", il ne fait soleil - à moins qu'il ne fasse grand vent - non : c'est un perpétuel crépuscule nuageux. Et toujours, il est fait appel à de ces profondeurs indéfinissables, et que tant de lecteurs se sont crues personnelles.
Tant de compliments valent bien quelques lectures d'extraits :
 
/ Lecture de la p. 47 /
 
"Ils avaient des bicyclettes. Après avoir encore repassé du vocabulaire ou des vers, ils descendaient au sous-sol et en remontaient leurs machines étincelantes. Ils sautaient en selle de derrière, après avoir couru quelques pas, comme s'ils bégayaient".
Ce qui est ici décrit est le désappointement du jeune paysan pauvre devant ces fils de bourgeois si adaptés à leur aisance. Notez la trouvaille - toujours de ces bonheurs d'écriture chez Ernst Jünger : "...comme s'ils bégayaient". Clamor, lui, ne parvient pas à maîtriser le langage de la ville...
HARDT VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
ERNST JÜNGER "LE LANCE - PIERRES" 43 01 24
 
 
 
/ Lecture de la p. 94 /
 
"C'est ainsi que de nos jours bien des gens jaugent leurs semblables : on ne soupèse plus les coeurs, mais le savoir et les aptitudes - la souplesse, le succès éclatant. Cela gagne jusqu'aux écoles de la campagne.
"Quoi qu'il en soit, il trouvera sa charpente."
C'est un exemple de ces réflexions qui charpentent l'oeuvre - l'auteur a pleine confiance dans le rétablissement de la destinée de son personnage : l'histoire aura sa suite - du moins notre âme le pressent-elle comme une destinée promise.
 
/ Lecture de la p. 141 /
 
"L'étude est bien suffisante. Ou alors, as-tu fait des bêtises... pensé à des femmes ?
- Je n'en suis pas venu à bout, Tho, et j'ai encore dû faire des filatures pour toi et des commissions pour Tantine."
 
De ce court dialogue il appert que le jeune Clamor sert de domestique aussi bien à Tho qu'à la femme du patron. Il lui reste parfois bien peu de temps, dans ce système féodal ou de castes, pour faire ses devoirs… xxx 68 08 29
 
/ Lecture de la p. 329 /
 
"Il était resté seul à la maison ; tant qu'il n'obtiendrait pas son 10/10 en mathématiques, il n'y aurait pas de dimanches pour lui.
"Voyons, Tho - qu'est-ce que c'est que cette manière de faire irruption chez nous avec tes deux gars de la campagne ? - Je te le dis : dans trois jours, tu auras ton argent."
"Tho s'était assis nonchalamment, les jambes allongées sur la chaise vide. Clamor était debout derrière lui.
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ERNST JÜNGER "LE LANCE - PIERRES" 43 01 24
 
 
 
"Mais je le veux sur l'heure."
 
Avez-vous bien compris, auditeurs, que Clamor sert aussi d'auxiliaire quand il s'agit de faire payer ses dettes aux clients de Tho, qui donne des cours particuliers de maths à un camarade externe ? Lequel camarade fait d'ailleurs croire à son père que c'est lui qui donne des cours à Tho... Quel apprentissage pour notre Clamor !
 
/ Lecture de la p. 376 /
 
"Elles se montraient soudain, puis s'éclipsaient, comme les silhouettes mobiles dans une baraque foraine. Bien que Buz fût forcé de tirer par-dessus la mare, il eut bientôt touché un gros vieux en pleine course. Celui-ci confirma d'un saut brusque ce coup au but, qui ne l'arrêta pas dans sa hâte." Rassurez-vous braves gens, "elles", ce sont des silhouettes, et le "gros vieux", c'est un rat. Donc, rendez-vous bientôt, ayant lu sans tarder "Le Lance - Pierres" d'Ernst Jünger, Folio 853. Ciao !
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
HARDT VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
P. QUIGNARD "TOUS LES MATINS DU MONDE" 43 01 31
 
 
 
Mesdames Mesdemoiselles Messieurs qu'y a-t-il de plus incongru que de vous entretenir de "Tous les Matins du monde" sur fond de Choeurs de l'Armée Rouge ? Rien, en vérité. N'est-il pas tout aussi absurde de commenter l'oeuvre de Pascal Quignard, qui se suffit elle-même, qui a reçu la caution d'un des plus beaux films du monde ?
Ledit film a par ailleurs suscité dans les milieux cultivés d'Europe ce qui n'est pas peu dire un engouement, que dis-je un goût profond et durable pour la musique baroque, enfouie eût-on pu croire sous la poussière de l'indifférence dédaigneuse.
Vous trouverez désormais chez votre et non pas vôtre tas de nazes de la télé - disquaire une console entière consacrée à la musique baroque. Et Jordi Savall fait ses choux gras de cette flambée, fondant fondation sur orchestre, festival sur fondation. C'est pourquoi, j'y insiste, l'Armée Rouge.
Bref ce livre bref se présente comme une apologie appliquée du style dense et dépouillé. Des phrases admirablement nettes, sans un pouce de graisse dit-on, raciniennes dans leur vocabulaire et dans leur structure, arrachant des cris intérieurs de volupté française. Racine, paraît-il, utilisait six cents mots : le basic Racinian french, et faisait passer là -dedans toutes les émotions et tous les pleurs du monde.
 
A ce propos, "tous les matins du monde" veut dire, et c'est la fin de la phrase, qu'ils "sont sans retour". Voilà qui semble nous faire entendre Monsieur de Sainte-Colombe, grand joueur de viole devant l'Eternel et dans sa cabane au fond du jardin, prenant son élève Marin Marais par le bras :
- Sentez-vous, lui dit-il en substance, comment le motif s'enlève sur les basses ?
Or nous sommes un matin, ou un soir, en ces instants crépusculaires que les Allemands désignent sous le même nom, "die Dämmerung", et le vieil homme et le
HARDT VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
P. QUIGNARD "TOUS LES MATINS DU MONDE" 43 01 31
 
 
 
jeune homme écoutent le bruit du vent dans les vastes feuillages : - ...comment le motif s'enlève sur les basses? - le murmure du vent, le chant de l'eau qui pleut ou qui s'écoule, la plainte aiguë des oiseaux et celle inouïe de toute l'âme résonnent tout au long de ce douloureux et sobre roman, aussi net, aussi pur qu'un vantail de fenêtre de Vermeer ouvert soudain sur quelque lointain intérieur, dont nous percevons par tous nos pores l'atmosphère, l'odeur et la lumière miraculeusement préservés par les siècles.
Un autre peintre vient à l'esprit, et plus volontiers, c'est Baugin, dont on ne sait presque rien, présent comme l'ami de Monsieur de Sainte-Colombe, une amitié entre ours. Le maître de viole entraîne son disciple dans l'atelier du maître de toile et tend l'oreille au pinceau de Baugin. Nous n'avons conservé que fort peu de tableaux de ce dernier. Tout juste une assiette de gaufrettes roulées dans une assiette, au pied d'une bouteille de vin paillé. Il y est fait référence de façon très explicite dans le film. mais justement, j'ai décidé qu'on éviterait de parler du film.
Les personnages que j'imagine à la lecture du roman ne se superposent pas aux excellents interprètes pelliculaires. Ce sont deux oeuvres différentes, malgré la fidélité du film au scénario très simple du livre : un veuf sombre élève ses deux filles dans la solitude humide de son maigre domaine.
Il leur apprend la viole, et bientôt les concerts à trois des Sainte-Colombe deviennent célèbres. Les grands seigneurs s'y font voiturer dans la boue d'Ile-de-France, écoutent dans le recueillement, et s'en revont porter la nouvelle au roi Louis XIV. Ce dernier désire voir le musicien, qui refuse avec hauteur d'obéir au souverain.
Louis fait savoir qu'il trouvera désormais mauvais qu'on se déplace pour ouïr les divines mélodies du génial veuf, qui se replie avec délices - seul ? non. Car l'esprit de sa regrettée femme lui apparaît pendant qu'il joue, et même lui parle d'au-delà des ombres. C'est au point que le vieil homme parle à sa fille et à Monsieur Marin Marais, disciple et gendre éventuel, de sa vie passionnée :
- Vous avez une vie passionnée ?
- Vous avez une vie passionnée, père ?
 
 
 
 
 
 
 
HARDT VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
P. QUIGNARD "TOUS LES MATINS DU MONDE" 43 01 31
 
 
 
Et il ne répond pas - quant à l'élève, il s'est longtemps cassé les dents sur le tempérament irascible du hautain violeux. L'artiste intransigeant reproche en effet au brillant Marin Marais de n'être qu'un cheval savant dans l'écurie de Sa Majesté, qui veut tout le monde à son service.
- Vous vivrez entouré de musiciens et de musique, Monsieur, lui dit-il, mais vous ne serez pas musicien.
La musique, pour Monsieur de Sainte-Colombe, ne peut être que l'ineffable voix de la douleur de l'âme, et un don sans réserve au Dieu qui gratte et tire au fond de vous l'archet. Et jamais, même depuis le Docteur Faustus, auteur n'avait si sobrement, si complètement parlé de musique, cet impossible et désespérant exercice royal de transposition.
Un mot encore sur la façon d'écrire de Pascal Quignard : ne laissons pas s'accréditer l'idée selon laquelle notre auteur reprendrait le style de Racine, malgré les citations de "Britannicus" incluses dans son propos. Moins encore une langue de XVIIe siècle : celle-ci est bien plus enveloppée, moins précise, encombrée de scories précieuses aux mots lourds ou disparus. Il s'agit plutôt d'une langue réduite à sa plus dense expression, par le biais de notre sécheresse de la fin du XXe. La phrase court sur un fil, de rasoir. Tous les mots sont à leur place. Cette simplicité n'est d'ailleurs pas exempte d'artifice, car il y a de l'affectation à se dépouiller.
Nous dirons qu'il ne s'agit que de retrouver la simplicité bouleversante de ces mélodies pour cordes que l'on entend chez le violeux, jusqu'aux grincements
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P. QUIGNARD "TOUS LES MATINS DU MONDE" 43 01 31
 
 
 
inévitables et devenus voulus du boyau sur le bois. La viole sous des dehors bourrus est un instrument fragile, où la moindre erreur de suspension de main se solde par une disharmonie déchirante ; c'est une disharmonie de cet ordre qui brisa l'aînée des demoiselles Sainte-Colombe, lorsque le futur arrivé sinon arriviste Marin Marais lui déclara qu' "il n'y (avait) plus rien de (lui) pour (elle) au bas de (son) ventre". Alors, des années durant, elle dépérit, jaunit et s'étiola. Puis, après une dernière poignante visite, où l'homme réussi accumula les bourdes verbales, tendres mais atrocement blessantes, Mademoiselle de Sainte-Colombe se pendit, de tout son faible poids, aux bois de son lit.
L'instrument ne se brisa jamais. Et c'est un des miracles de ce petit livre de Pascal Quignard, aux antipodes des ronflements d'un Rinaldi, d'un Castillo, ou dans un autre genre d'un Vautrin ou d'un Thieulloy, mais aussi ayant porté à sa perfection les dépouillements d'un Robbe-Grillet ou nourri les dessèchements d'une Sarraute par l'emploi juste au bon moment d'une raucité, d'un raclement musical, d'avoir suggéré au lecteur, en même temps qu'une mélodie littéraire une harmonie musicale et des formes, des couleurs, des mouvements qu'on n'incarne que par le film.
Oeuvre complète et carrefour donc, dont je vous invite à présent à découvrir ou redécouvrir ce chef-d'oeuvre agaçant de Pascal Quignard, en moins de cent-vingt pages, et qui possède toutes les résonances d'un vrai roman :
 
’P. 47 :
"Quand il le reçut, Monsieur Maugars lui demanda s'il avait entendu parler de la renommée de Monsieur de Sainte Colombe et de sa septième corde : il avait conu un instrument en bois qui couvrait toutes les possibilits de la voix humaine : celle de l'enfant, celle de la femme, celle de l'homme brisée, et aggravée. Durant six mois Monsieur Maugars l'avait fait travailler puis lui avait enjoint d'aller trouver Monsieur de Sainte Colombe, qui habitait au-delà du fleuve, en lui présentant cette lettre et en se recommandant de lui. Le jeune garçon poussa alors la lettre en direction de
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P. QUIGNARD "TOUS LES MATINS DU MONDE" 43 01 31
 
 
 
Monsieur de Sainte Colombe" - c'est le prélude à une remarquable scène de rembarrement bourru. Le jeune homme, c'est Marin Marais, ce colosse dont la voix mue, barrissante. Voici la suite :
 
"Ce dernier rompit le cachet, la déplia mais, sans l'avoir lue, désira parler, se leva. C'est ainsi qu'un adolescent qui n'osait plus ouvrir la bouche rencontra un homme taciturne. Monsieur de Sainte Colombe ne parvint pas à s'exprimer, reposa la lettre sur la table et s'approcha de Madeleine et lui murmura que c'était jouer qu'il fallait."
 
L'idéal serait de se servir de l'oeuvre même pour en faire un feuilleton, ici même. Celui-là au moins serait compréhensible.
 
C'étaient quelques mots sur "Tous les matins du monde", de Pascal Quignard.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
LEVY "LES AVENTURES DE LA LIBERTE" 43 02 07
 
 
"Non, non, tu n'es pas venu pour plaire au public, tu es venu pour le surprendre". Ainsi s'exprimait (sexe primé au concours agricole, 45cm 1,5 k) Jean Genet. Nous ajouterons que "Lumières, Lumières" n'ayant pas coutume de cracher sur la provoc, c'est aujourd'hui Bernard-Henri Lévy qui fera les frais de nos éloges.
En effet, il ne suffit pas de haïr Bernard-Henri Lévy -sans l'avoir lu - pour être de goche et toc. Les Aventures de la Liberté fut publié en 1991, et ne date pas tant que cela. Depuis, la Yougoslavie et l'intégrisme musulman ont plus largement encore obnubilé nos écrans sinon nos consciences.
Mais Bernard-Henri Lévy s'est rattrapé en publiant sur les deux phénomènes ci-dessus. Il a aussi multiplié les interventions dans les média, puisqu'il nous plaît de les appeler ainsi. Alors, que ne lui reprocha-t-on pas : de dire des sottises en prétendant qu'il suffisait de bombarder les canons autour de Sarajevo - un militaire lui dit même :
- Monsieur Lévy, vous êtes philosophe, et moi militaire. Que diriez-vous si je me mêlais de philosophie ?
- Vous seriez moins con, mon général (je réponds à sa place).
Que se passe-t-il ? Les Ricains ont bombardé lesdites positions, et les Serbes sont partis avec le pied au cul. En trois jours. Il disait aussi, notre cher B.H.L. :
- Donnez au moins des armes aux musulmans, pour qu'ils puissent se défendre !
On lui répondait :
- Vous voulez donc ajouter la guerre à la guerre ?
On a préféré, c'est certain, ajouter des musulmans aux charniers.
A présent, qui écoutera BHL lorsqu'il prévoit le retour des communistes dans les pays de l'Est ? Personne, n'est-ce pas : il est si con. La preuve, c'est que tout le monde le dit. Et puis, il y a une chose que les intellectuels de ce pays, furieusement muets dès qu'il ne s'agit pas de démolir BHL, n'ont jamais digéré : c'est de s'être vus dénoncés par ledit bonhomme.
Depuis le dbut du siècle - et tel est le propos des "Aventures de la Liberté" - il n'est pas une cause stupide et criminelle que les intellectuels, surtout ceux dits de gauche, n'aient soutenue de toutes leurs forces et de tout leur poids. Déjà pendant l'affaire
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LEVY "LES AVENTURES DE LA LIBERTE" 43 02 07
 
 
 
Dreyfus - oui, BHL est juif, il faudra vous y faire - nombre de grands écrivains et intellectuels de l'époque ont préféré que crève la justice, pourvu que vive l'Etat-Major.
Pas tous, notez bien, et Zola racheta Maurras ou Rodin. Mais il y en eut. Qui d'autre part se félicita de la Révolution Soviétique ? Le pacifiste forcené Romain Rolland. Il ne faut pas jeter la pierre sur le juste soulèvement des masses soviétiques opprimées par le tsarisme : là n'est pas la question. La question est de savoir pourquoi nos Français bourgeois ont persisté à soutenir un régime qui dès le début se signala par l'ouverture de camps de concentrations et l'institutionalisation de la déportation ?
Gide avait pourtant trouvé à son retour de Moscou que tout puait la grisaille et le conformisme burocratico-féroce . D'autres se rendirent compte de ce qui se passait : Aragon en particulier, qui ne cessait de faire le ludion entre Paris et Moscou, et qui n'ignora rien des procès stalinien et de leur ignominie. Il a souri jusqu'à la fin.
Ce n'est pas tout. Voilà le fascisme. Aussi douloureux que cela soit pour les consciences en paix de 1996, force est de constater, en recourant aux textes, aux déclarations, que les nazis s'imaginaient bel et bien fonder une révolution. Les mots ont de ces surprises. Et là encore, collusion des intellectuels avec l'entreprise des chemises brunes.
Si je vous disais que Drieu la Rochelle est allé trouver Malraux pour discuter avec lui en pleine guerre pour savoir qui, de Doriot le collabo ou de De Gaulle, était le mieux placé pour "faire la révolution" ? Dois-je vous parler encore de Drieu la Rochelle ? Il visite le camp de Dachau, et note que tout y est propre et sainement sévère, malgré la résistance désesprante de certains éléments durs ? Désespérante pour qui, camarade ? Et pourquoi baptisé-je Drieu la Rochelle du beau nom de camarade ?
C'est parce qu'ensuite, sortant de Dachau, Drieu la Rochelle s'envole pour Moscou, où il est reçu par une délégation du parti communiste au pouvoir !
Je ne vous ai pas parlé de la guerre d'Espagne.
Je passe à Mao : combien de divisions de millions de morts? Combien d'intellectuels se sont laissé prendre aux sirènes de Mao ? Tous ceux qui ont cru ou
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feint de croire que le Viet-Nam luttait seul contre l'envahisseur yankee, alors qu'il avait toute la Chine derrière lui.
Il y en a même eu pour soutenir les Cambodgiens glorieux Pol Pot et Thieu Sampan, avec leurs millions de massacrés sur la conscience. Aux dernières nouvelles, ils courent toujours. Les dictateurs, pas les morts.
Et dernièrement encore, notre ineffable guignol des lettres, Jean-Edern Hallier, soutenait le régime de Cuba.
- Vous mélangez tout, direz-vous.
Non. Il y a un point commun à tout cela. Le désir de révolution, à toutes les sauces. L'amour des valeurs de la jeunesse, c'est-à-dire n'ayons pas peur des mots de l'immaturité, de l'irréflexion et de la violence, la haine de la culture - à supposer qu'elle soit bourgeoise, plus le culte du "tout tout de suite". Chez les staliniens comme chez les hitlériens, ce même appel à la jeunesse embrigadable et belle, belle et conne à la fois.
Et tous ces intellectuels savaient, qu'on ne raconte pas d'histoires. Ils savaient par leurs organes de presse, par la propagande qu'ils répandaient eux-mêmes d'après les meilleures sources, où allaient les prisonniers russes, où les juifs arrêtés. Les allusions étaient plus que claires.
Quoi ? On embarque devant vous au petit matin une famille de voisins avec les enfants et trois valises, et ça ne vous suffit pas ? Vous vous dites "Le gouvernement doit bien avoir ses raison" et vous laissez faire ? Et vous dites ensuite "Nous ne savions pas que ça se terminerait à Birkenau" ? ...il vous faut absolument Auschwitz au bout pour réagir ?
Comment ? Vous savez que Staline déporte les juifs lui aussi de son côté, qu'il laisse son armée l'arme au pied en vue pratiquement de la liquidation du ghetto de Varsovie, sans intervenir, et sans frémir vous-mêmes, et vous continuez d'acclamer le glorieux général de l'Armée rouge ? La fameuse armée qui exila en Sibérie les survivants soviétiques, parfaitement, des camps de concentration pour "espionnage" ?
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Vous saviez tout cela, intellectuels français, et vous n'en avez rien dit, au nom de la beauté - dont je ne disconviens pas - de l'idéal fraternel communiste, sans hurler que ces idéaux furent trahis, en Russie, en Chine et à Cuba - sous prétexte qu'il ne fallait pas "désespérer Billancourt" ?
Avez-vous compris pourquoi Bernard-Henri Lévy concentre sur son dos plus de haine que jadis Cocteau n'eut à en subir ? Vous croyez que ça a fait plaisir à la gauche bien pensante, qui fit trembler et étouffa tout ce qui ne pensait pas dogmatiquement comme elle, boycottant systématiquement tous les courants contraires ?
Ce sont ces intellectuels qui ont organisé les manifestations hystériques à l'encontre des premiers rescapés du goulag qui venaient en France dénoncer ce qui se passait de l'autre côté du rideau de fer, sous prétexte que c'étaient des menteurs, des espions et des vipères lubriques ?
Qui a soutenu Khomeiny ? Devinez : Michel Foucault, parfaitement ! Puis il est mort.
Au passage, Bernard-Henri Lévy se permet de rectifier certaines légendes, affirmant que Sartre, dès le début de la guerre, fonda un mouvement de résistance intellectuel dont plusieurs membres finirent mal ; que Malraux a bel et bien participé physiquement à la guerre d'Espagne, retardant effectivement l'avance des franquistes à bord de ses coucous rouillés.
Le livre est mal foutu, ennuyeux parfois, très inégal, on ne sait pas où l'auteur veut en venir, il se perd dans des interviews subtiles, se livre à des effets de manches douteux. Mais la fin, consacrée à son commentaire pour le film "Les Aventures de la Liberté", ne mâche pas ses mots.
Cela pourrait être déclamé par un Frédéric Mitterrand tant c'est pompeux. Mais depuis quand condamne-t-on un auteur engagé pour son style ? Ne faut-il pas plutôt voir dans le surréalisme et les soubresauts grotesques de son chef André Breton, qui excluait à tour de bras, l'un pour homosexualité, l'autre pour activité sportive, foutant des complexes à tant d'écrivains bourgeois qui se livrèrent ensuite aux sirènes du
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stalinisme où ils retrouvèrent la même atmosphère de dénonciations et d'autocritiques délirantes, première cause des rampements à venir des intellos ?
Nous avons d'autres penseurs que Bernard-Henri Lévy, mais c'est celui que nous avons le plus vu. Seulement, bande de nazes, qui est aujourd'hui celui que l'on ne voit pas ? Le pape lui-même ne montre-t-il pas incessamment sa gueule? Et vous, animateurs radio, que faites-vous ici à ce micro ? Qui a dit qu'il fallait rester obscur pour …être efficace ? Savez-vous pourquoi les intellectuels se tiennent si tapis pardon - si muets devant les évènements de ces dernières années ? C'est parce qu'ils ont peur de dire des conneries, des conneries criminelles, comme leurs peu glorieux aînés.
Bernard-Henri Lévy en dit d'autres, sans doute, frappées au coin du trop fameux bon sens, mais c'est tout ce qu'il nous reste, le bon sens, pas compliqué, sans paradoxe, et le commandement si souvent violé "Tu ne tueras point". N'appliquât-on que ce précepte, et serait une gigantesque révolution, bien moins barbare que toutes celles qui ont précédé, révolution dont Dieu merci la nostalgie vient tout juste de nous abandonner, après un siècle de traces sanglantes.
 
Après cela, que lire ? Eh bien les pages multiples de 47 de l'ouvrage encore d'actualité "Les Aventures de la Liberté", par le détesté B.H.L. Et sur fond des choeurs soviétiques, pajalsta. Page 47, on vous parle de Lucien Herr, qui porte un nom alsacien, qui est à lui seul tout un programme, tout un milieu. Il a une position, c'est le bibliothécaire de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, dont le moins que l'on puisse dire, à l'époque, c'est qu'elle est éminemment stratégique. De Péguy à Blum en passant par Jaurès, tout le monde ou presque est passé par là, et tous les courants d'idées s'y sont croisés et affrontés.
Philosophiquement, ce Lucien Herr est à cheval encore entre deux mondes : celui de la vieille philosophie française, héritière de Victor Cousin, volontiers spiritualiste, et celui d'une philosophie allemande que l'Université s'exerce à refouler, à la réserve de lui, Herr, qui la connaît et la promeut. Résultat : une maîtrise de plus,
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mais, insistance. Promesse de paix perpétuelle, promesse de perpétuer, et puis qu'est-ce qu'on a eu, les guerres. A propos de Cocteau, il est à signaler, je vous l'accorde, ses attaques contre l'antisémitisme wagnérien, et ses éloges du Front Populaire. Il y a eu, d'évidence, tout un Cocteau "première manière", que l'on ne pouvait soupçonner d'indulgence vis-à-vis de l'ordre nazi - mais après, évidemment...
Adorno, Horkheimer... Si ces gens sont là, assis du haut du passage, c'est à cause de trois hommes qui sont les initiateurs de toute l'affaire et qui prennent chaque fois ou presque la parole : Bataille, Leiris et Caillois. "Ce soir-là donc, un mardi comme d'habitude, il doit être neuf ou dix heures, et la petite salle est particulièrement bourrée, c'est Caillois qui doit parler. Gide a failli rencontrer Boukharine, compagnon de Lénine", etc. Un chapitre s'intitule "Les illusions perdues". Vous trouverez aussi une interview de Fanon, révolutionnaire et psychiatre, le chapitre "La fin des prophètes", l'histoire de Foucault, plus évidemment l'annexe, qui est le texte des "Aventures de la liberté".
Je vous en lis un peu : "C'est de Moscou ensuite, au coeur même de la citadelle, que tombe le fameux rapport sur les crimes du stalinisme, et puis c'est Budapest enfin, la même année : mêmes idoles brisées, mêmes drapeaux rouges dont on fait des feux de joie, même répression aux couleurs de la liberté, et, chez nos intellectuels, chez ceux qui conspuaient Camus, chez les plus durs d'entre eux, un doute grandissant. Pour les autres, pour les compagnons de route et les communistes plus sceptiques, pour ceux qui suivaient l'URSS sans tout à fait y croire parce qu'ils lui prêtaient simplement une sorte d'infaillibilité première, quelque chose s'est cassé là, pour toujours, dans le régime de leurs croyances et de leurs adhésions.
"Camus mourra trop tôt pour voir le triomphe de ses idées, mais d'autres intellectuels arrivent qui, comme Michel Foucault, auteur d'une Histoire de la folie, dont on devine déjà, çà et là, qu'elle ouvre une nouvelle voie à la pensée et à son histoire, n'oublions jamais en tout cas la leçon de 56. Pendant ce temps, pendant qu'Aragon doute, que Sartre parle et que le marxisme, lui, comme vient de le dire
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Foucault, commence à se dissoudre dans les insurrections de l'Est, un autre peuple, le peuple algérien, est déjà, depuis deux ans, entré en rébellion" - et il insiste, ensuite, sur l'affaire algérienne, où, cette fois-ci, les intellectuels auraient bien choisi leur camp selon lui.
Enfin, tout ce que je voulais vous dire sur Bernard-Henri Lévy, c'est moi tout seul qui en prends la responsabilité... ou l'inconscience, comme vous voulez.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
HEINRICH BÖLL 43 02 14
 
 
 
Œuvre prenante, œuvre poignante, œuvre incomplète : Le silence de l'ange de Heinrich Böll, prix Nobel de littérature 1972, auteur de L'honneur perdu de Katharina Blum dont fut tiré un film, mais aussi de cette œuvre de jeunesse – il avait trente-trois ans – restée inédite jusqu'en 1992. L'histoire commence le 8 mai 1945, jous de la capitulation, dans les ruines de Berlin. Et le soldat germanique errant dans les ruines est seulement un pauvre diable qui a faim. Les résistants allemands sont morts dès le début de l'hitlérisme : ils étaient 80 000, pas un de plus, pas un de moins que les Français, à part que ceux-là n'ont pas eu de médaille, même posthume. Les nazis en ont pris plein la tronche, et notre héros, lui, simplement, est vivant.
Plus pour longtemps s'il ne trouve pas une louche de soupe, un quignon de pain. « Pain » se dit « Brot » en allemand. En français, ça nasille ; chez les nazis, ça croque sous la dent, ça donne faim. Il ne faut pas traduire « Donnez-moi un morceau de pain », ça fait mendigo. Il faut dire « Donnez-moi ein Stück Brot », ça met le goût dans la bouche. Nazi, le héros n'en est pas un, pas convaincu du tout. Il avait le choix entre les camps de concentration et les camps de l'armée. Va savoir si on choisit toujours son camp. Pour l'instant, il cherche quelqu'un, dans les ruines de Berlin, ce qui est bien plus hasardeux et périlleux qu'une aiguille dans une botte militaire de foin. Le thème de la quête, c'est toujours très porteur, depuis le Graal.
On peut rechercher une femme, je cite : « Elisabeth Gompertz, la femme d'un sous-officier qui lui a sauvé la vie en se laissant fusiller à sa place ». Et cherchant l'une, il trouve l'autre, Regina Unger, « qui vient de perdre son enfant ». C'est en quatrième de couverture, et heureusement que je vous le lis, parce que je viens d'un coup de comprendre ce qui s'est passé. Lui aussi, après le bombardement. C'est très confus, un bombardement. Ça laisse des souvenirs embrouillés, puis on ne sait pas ce qu'on va rencontrer quand on cherche quelque chose ou quelqu'un. Il y a beaucoup d'individus peu recommandables sous les ruines, qui se cachent là ou bien courent comme des rats bloqués voulant manger, voulant survivre. Et les dévouements les plus voyants ne sont pas toujours les moins traîtres. Il
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HEINRICH BÖLL 43 02 14
 
 
 
est beaucoup plus net, le souvenir de la mobilisation, celui de sa mère, de sa fiancée peut-être d'alors, celui de la porte de sortie de chez soi où l'on ne reviendra peut-être que les pieds devant, le genre de porte qu'on a bien du mal à reconnaître dans la douleur au millieu des décombres. A propos de décombres, voici le visage d'un ange tombé de Dieu sait quelle voûte d'église. Il a la face contre le seol, et quand on le retourne, il sourit. Face contre terre il souriait aussi. Et que dit ce sourire ? Il dit l'impuissance, il dit la cruauté, il dit l'incertitude, il dit la certitude aussi peut-être. Ou bien il ne dit rien, et c'est à toi de parler à sa place, de répondre à ta propre question que tu as cru lire, là, sur ce sourire. Mais tel le livre blanc de la sagesse, l'Ange ne répondra pas : l'ange se taisait, ou se tut, dit le titre originel. Il se tait, l'Ange de l'Eternité, qui est le néant, comme le savent les petits enfants sages. Et l'art n'est pas la réponse, ni Dieu, ou peut-être aussi bien est-ce la réponse, qui renvoient aux infinités de questions que l'on se pose lorsqu'on erre en crevant de faim dans les ruines de la plus belle ville d'Allemagne.
Que va trouver notre soldat longtemps anonyme, appelé finalement Hans, comme tout un chacun ? L'amour, sous forme d'une autre désespérée comme lui, puisque son enfant vient de mourir. Deuxième thème particulièrement prenant en matière littéraire : après la quête, nous avons dit le dénuement. C'est avec trois fois rien que survit Crusoë, trois fois rien que survit le banni de Persécutez Boèce de Vintila Horia. C'est une question dont on n'a jamais fini de scruter les modalités : comment s'en sortir lorsqu'on en est réduit à presque rien, sans tous les commodes oripaux de la civilisation ? Et chacun, la femme d'abord, puisqu'il est épuisé – voici encore un thème profond : la femme et l'homme blessé – puis lui-même, Hans, tâchent de trouver de quoi survivre, en chapardant, en travaillant, ou en quémandant.
Chemin faisant, l'on s'aperçoit que l'homme qui s'est fait fusiller à la place de Hans, déserteur si j'ai bien compris, a préféré mourir pour s'être aperçu de l'énormité de sa barbarie : enfin il s'est aperçu que les nazis ne prônaient nullement les idéaux guerriers chevaleresques des anciens junkers, mais au contraire le renoncement à toute
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
HEINRICH BÖLL 43 02 14
 
 
 
humanité, même et surtout en temps de guerre. Je vais vous soumettre quelques extraits. Voyons la page 47, puis les multiples d'icelui fatal nombre. « Elle sourit, prit un couteau dans le tiroir de la table de nuit, et entreprit d'enlever la doublure.
« Ses mains étaient calmes comme son visage. Elle coupa quelques centimètres de fil et, tirant d'un coup sec, détacha la doublure. » Voyez comme dans le délabrement le plus complet chaque geste de la banale humanité, incarnée qui plus est dans une de ces éternelles femmes, prend toute l'importance que n'avaient pas les Messerschmidts et les Spitfires. P. 141 : « Ils tirèrent plus haut les couvertures, cachant aussi leurs mains. Dans l'obscurité, on ne distinguait plus rien, Hans ne voyait même plus le profil de Regina, elle était pourtant si près de lui qu'il sentait son haleine, la douce chaleur de sa respiration le touchait régulièrement, il pensait qu'elle dormait, mais, brusquement, son souffle ne lui parvint plus et, perdu, il chercha sa main. Mais cette main, qu'elle tenait contre sa tête ou sur sa poitrine, saisit la sienne et la serra. Rempli d'un bonheur comme il n'en avait jamais connu, il sentit qu'il avait chaud et qu'il n'aurait plus jamais froid quand il dormirait près d'elle. Il se rapprocha encore, la serra contre lui, si fort qu'elle dut ramener ses bras au-dessus de sa tête, leurs corps ne laissaient aucun espace entre eux. Il ne sentait plus son haleine, il s'imagina qu'elle avait le nez en l'air et qu'elle fixait le plafond dans l'obscurité et, pour la première fois, il se demanda : « Que peut-elle bien penser ? » Il l'espérait heureuse. Il l'aimait, mais il ne connaissait pas la moindre de ses pensées. » Nous avons ainsi démontré qu'assurément mieux vaut en guise de démonstration ou de plaidoyer lire un passage de l'œuvre à défendre, que de ramer à la recherche d'on ne sait quelle démonstration. Le silence de l'ange est une œuvre pure et pudique, peuplée d'ombres comme toujours grimaçantes, et c'est un message d'optimisme et de fraternité.
En 1972, les jurés de Stockholm ne se sont pas trompés en attribuant à l'humaniste croyant Heinrich Böll le prix Nobel de littérature.
 
 
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
MONTHERLANT « LA RELEVE DU MATIN » 43 02 21
 
 
 
Musique militaire de rigueur pour notre rantanplan national, je veux parler d'Henry avec un y de Montherlant. Il est facile d'ironiser, je ne m'y étendrai pas, sur les écrivains qui n'ont pas eu l'heur de passer par la filière obligatoire surréalisme-résistanceè-gauchisme. Notre critique portera donc sur des critères plus solides, nous l'espérons, que la coupe de cheveux ou les orientations politiques. La relève du matin comprend plusieurs textes sous forme de méditations descriptives. C'est le premier ouvrage qui a établi la renommée littéraire de Montherlant, ce fut publié en 1920, l'auteur avait 24 ans, et moins encore quand il le rédigea, pendant la guerre. Il dédia cela à tous les jeunes morts tombés au champ d'honneur sans autres souvenirs que des souvenirs de collège, dit-il.
Cette chose est indispensable à savoir pour bien replacer le texte au sein de la conjoncture historique. C'était ne l'oublions pas l'époque de Rostand et de son esprit cocardier, Déroulède n'était pas loin. Les poilus sont partis au front avec le sentiment d'accomplir un devoir sacré. Avec le recul nous nous sommes rendu compte qu'ils étaient morts pour la peau et les intérêts des marchands de canon. Mais il ne faut pas cracher sur la grandeur du suicide pour une grande cause qui fait bien rigoler maintenant, la France. Ne croyez pas que je vais me jeter incontinent dans un dithyrambique et inconditionnel éloge de la prose montherlantienne. L'auteur d'ailleurs ne parle pas tellement de guerre, elle est simplement là, présente, comme un mufle dans l'ombre, un mufle endenté dévoreur de jeunes gens.
Et Montherlant ayant déclaré que la plus grande horreur de la guerre, il avait ma foi raison à cette époque, était que les femmes y fussent épargnées, il est logique sans même évoquer ses préférences sexuelles, que ce soient les garçons futures victimes qui aient reçu l'aubade de ses attendrissements. En ce temps-là, le collège, catholique et français s'entend, était l'antichambre de la mort, et l'on sortait en culottes courtes pour enfiler le pantalon de l'uniforme des morts. Et les anciens qui revenaient en perme dans leur vieil établissement considéraient avec émotion leurs cadets, future
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MONTHERLANT « LA RELEVE DU MATIN » 43 02 21
 
 
 
chair à canon, sans leur parler beaucoup, car ils avaient la pudeur et la honte de leurs souffrances. Il y a là des textes parfaitement ciselés, dans cette langue précise et précieuse de l'époque, à faire pâmer par la beauté de leurs envolées. Déjà la patte de Montherlant, dans cette disjonction un peu systématique de l'antécédent et du relatif, dans ces ruptures de phrase par une soudaine injonction impérative, par un gros mot tranchant sur le champ sémantique – bref, l'audace déjà. Du grand style à venir, en vérité.
Mais on me permettra de rester plus réservé sur les extases vécues par notre grand pédéraste semi-athée face aux profils angéliques des petits chanteurs de cantiques, sur les dissertations concernant la grâce et le souffle suspendu – je m'empresse de rectifier le modeste tir : Montherlant n'a pas caché son extrême méfiance pour le dogme et ses manifestations. Mais il fut bien contraint de penser dans le moule catholique des bons Pères qui l'élevèrent. La façon de voir catholique est merveilleusement et dangereusement cohérente, elle fournit un cadre sublime, dit-il, bien commode, dirais-je, à la pensée, la contraignant à rouler sur des rails enrichissants, sous-entend-il, par les gauchissements incessants de la dialectique qu'elle implique.
Les plus clairvoyants paragraphes sont précisément consacrés à la voie étroite de la vocation pédagogique chez ces religieux privés de paternité alors que chacun les nomme « Père ». Est magistralement analysée cette fonction chez les catholiques de créer de la crise chez l'adolescent, garçon bien sûr. L'adolescence est une maladie, soignons le mal par un autre mal : le sens du péché, le sens de la pureté, de la confession, de la pénitence, de la grâce. Rien de mal, mais au contraire tout le subtil, tout l'affiné, dit Montherlant, peut sortir de ce travail de patiente culture. Nul mieux que lui non plus n'a mieux cerné l'amour et la douleur de ces maîtres qui voient en fin d'année leurs chers enfants partir ingratement, eux qu'ils ont formés, tourmentés parfois, partir vers la vie ou la guerre. « Avoir élevé un enfant pour le voir mourir à la guerre », dit le chœur éploré des mères, « est bien malheureux."
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N'est-il pas bien plus malheureux encore, dira en substance Montherlant, de les avoir élevés pour qu'ils se dégradent dans la vie ? » Ce qui n'empêche pas de se conduire comme Monsieur Tout-le-Monde. Qu'on cesse donc de faire grief aux auteurs de n'avoir pas vécu toujours selon leurs idées. Ils ne sont pas responsables de l'inspiration qui leur est venue. Nous sommes tous des grands creux où souffle l'Esprit. Qui croyons-nous donc être ? Nous sommes des trous du cul. L'Esprit souffle où il veut. Flat Spiritus ubi vult. L'on comprendra donc sans difficulté la perplexité où mpe jette un tel ouvrage, La Relève du matin. C'est quelque chose de très noble, d'éminemment rattachable à l'époque, tant historique que stylistique : le titre évoque avec suffisamment de grandeur le renouvellement des générations, hélas présentées comme françaises, catholiques et guerrières.
Il s'y trouve des pages sublimes sur le rôle ingrat du Père enseignant, sur la pureté des profils d'anges chantant dans les manécanteries. C'est irréprochable. Déjà se profilent les leitmotive de Montherlant, et en particulier le juvénisme : le point d'équilibre atteint à treize ans pour les garçons se rompt ensuite pour sept ans de tempêtes, avant de se pourrir dans un long âge adulte. Nous avons là le point de départ, l'un des points de départ de cette adulation de la jeunesse qui mena au fascisme et au stalinisme pour être gentil. C'est cette adulation de la jeunesse qui a mené à traîner dans la rue de vieux birbes chinois dénoncés par des petites filles pures de neuf ans, qui reprochaient aux professeurs de les flétrir prématurément avec toute leur science de vieillards, et autres fariboles. Méfiez-vous de l'adoration des jeunes corps, aussi dangereuse que celle des barbons.
Méfiez-vous en bref de toute adoration. Et s'il nous fallait un témoignage supplémentaire, sachez que Montherlant lui-même comme à l'accoutumée ne s'est pas privé de notes adventices, ne pouvant marcher sans béquilles justificatives. Il lui faut sans cesse des garants affirmant que son œuvre prend bien assise dans le réel, n'est pas éloignée des sentiments catholiques, présente toutes les garanties d'honnêteté
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intellectuelle et sexuelle, car il a toujours été accusé d'être un truqueur. Il se réfugie donc dans l'affirmation que la littérature n'est qu'un truquage, en quoi il n'a pas tort. De plus quoi de plus normal que de dénigrer son œuvre de jeunesse : il eût voulu, dit-il, tout effacer, puisqu'il est impossible de tout refaire – même à cinq ans de distance, car très tôt il eut un regard critique sur ses exaltations de collège.
Dernier tour enfin du prestidigitateur Montherlant, c'est de dire que la littérature n'est que néant, comme le reste. Montherlant est un grand noyeur de poissons, à qui je ne peux, nous ne pouvons donner tort, puisqu'il s'échappe sans cesse dans le métaphysique incontrôlable. C'est donc un livre (La Relève du matin) qu'il fallait avoir écrit, mais qu'on peut se dispenser de lire. Il serait pourtant dommage de ne pas l'avoir lu, car c'est une pierre non négligeable dans l'édifice chronologique – et daté – de l'esprit humain. Quant à l'extrait, le voici : lecture des pp. 94 à 97, Folio 281:
 
"Vous me forcez à vous le dire : il n'est personne ici qui ne soit fatigué de vous, qui ne soit excédé de vous, excédé comme vous ne pouvez pas le savoir.
" - Oh, si, je sais bien.
" - Mais alors, mon pauvre petit...
" - Pourquoi dites-vous "pauvre" ? Je ne suis pas à plaindre.
" Ah ! vains efforts, efforts mornes, contre cette impuissance contractée. Le prêtre parlait longtemps, crayonnant sur son buvard, regardant les rayons de la bibliothèque, longtemps, les tempes serrées, la bouche sèche, dans une espèce d'horreur. Le docteur ès âmes avoit la bouche sèche, mais il avait beaucoup parlé ; l'enfant lui aussi avait la bouche sèche, et il n'avait rien dit. Le prêtre parlait ; il n'avait plus d'accent, plus de pensée, plus rien qu'un effort de muscles pour garder quelque tenue, pour ne pas montrer trop ouvertement qu'il parlait au hasard, par acquit de conscience, et que cette fois tout ressort était bien défait, toute source tarie, tout moyen brisé fors la prière, tout espoir soufflé fors dans la communion des Saints. Et quand il avait parlé, il y avait un grand silence. Des choses infinies passaient dans ce
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silence, des regrets, des remords, une fatigue sans bornes, une pitié sans fond. Et chaque seconde l'aggravait et l'affermissait, comme une pierre de plus à ce mur qui entre eux deux, pour les séparer, montait avec une vitesse affreuse ; et la dernière minute, la flamme de la lampe battait doucement comme l'aile faible et tenace - oh, toujours plus faible - d'une espérance qui ne veut pas mourir, comme toutes les autres flammes, qui n'étaient pas tout à fait morte, et qu'il fut déferndu d'éteindre.
" - Allons, il est sept heures moins le quart. Je vais prier pour vous, pendant que vous serez en étude, jusqu'à ce que la cloche sonne. Ne trompez pas ceux qui aiment au moins pendant ces quinze minutes.
"Des dents serrées, de la gorge serrée, du coeur serré, un mot sortait, à peine distinct, refusé et dit :
" - Non.
" Et puis on se quittait. C'était fini.
" C'était fini. Le garçon s'en allait, la nuit le reprenait. Il ne savait pas pourquoi il n'avait rien dit, car il voulait parler ; pourtant ce serait à refaire qu'il ne dirait rien de plus, rien de plus... Il était l'élève qui ne parle pas mais qui écrit. Et il ne savait pas pourquoi il avait été rosse, car il voulait être gentil : l'abbé avait été très chic avec lui. Il ne savait pas, il ne savait plus grand'chose, hormis qu'on était là tous à lui chahuter dans le coeur ; il n'était pas heureux ; il n'avait plus envie d'acheter du poil à gratter pour la classe, - et voilà qu'il allait falloir consoler les pauvres de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul... Il rentrait en étude, et, comme il avait une âme d'esclave, en passant devant les autres il faisait signe, de sa main sur sa joue, qu'il s'était rudement rasé avec l'abbé. Cependant, dans la chambre des promesses, l'abbé s'agenouillait sur le prie-Dieu encore marqué des genoux de l'enfant, et il priait pour lui, qui n'était pas un mauvais enfant, seulement qui était inguérissable, - et qui aussi avait un coeur maladroit.
" Et André regardait. Bien des fois son âme à lui s'était tenue devant sa conscience comme devant son confesseur cet enfant en costume anglais. Mais il ne
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pensait pas que rien eût dépassé de beaucoup, en lui-même aussi bien que par tout le monde, ce qui pouvait tenir de grandeur et de pathétique dans l'humble recoin de ce bahut et de cette boîte.
" Et il regardait, se souvenant dans son coeur. Et il se souvenait, et toutes ses puissances de faiblesse étaient déchaînées, et son coeur remontait le grand fleuve de son souvenir. Et il souffrait du courant hostile, des barrages, de la longue distance, des masses d'eau qu'l devait refouler...
" Il lui semblait que tout ce qu'il avait vécu depuis, ç'avait été comme une infidélité. Il eût voulu être resté immobile, n'avoir rien ajouté, n'avoir rien recouvert, avoir fermé sa vie."
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
H.P. EYDOUX « CHATEAUX FANTASTIQUES » 43 02 28
 
 
 
Combien ai-je pu mon Dieu laisser aller mes fantasmes et mes pieds à la lecture active des Châteaux fantastiques d'Henri-Paul Eydoux ! Je dis « lecture active » car je n'avais de cesse que je ne visitasse chacune pensais-je de ces merveilleuses constructions méconnues à travers la France. Je me suis procuré les cinq volumes – encore n'ai-je pas dû les payer tous, au grand dam de leur auteur à qui j'envoyais des nouvelles inspirées par lui, et qui me répondit Merci d'apprécier mes livres, mais, par Dieu, ne les chipez pas ! Puis il est mort. Eût-il continué sa série ? Le premier devait être l'unique, et face à la demande, à l'insistance du public, il en publia cinq, de 1969 à 1973, merveilleusement illustrés sur leur couverture de croquis à l'encre de Victor Hugo.
A l'intérieur, bonne surprise de photos en noir et blanc, scrupuleuses, montrant bien les points précis d'architecture militaire qu'il s'agit d'illlustrer. Car le commentaire est technique, sans se départir de ce caractère d'extrême accessibilité qui a conduit au succès que l'on connaît. A partir du tome quatre figure en fin de volume' une table récapitulative indiquant en quel volume figure la notice de tel ou tel château. Il est émouvant pour moi de constater avec quelle ferveur j'ai coché au crayon tous
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ceux que j'avais vus, et il n'y a guère de déplacement, en ces temps bénis où j'avais encore l'argent pour faire du tourisme, qui ne comportât quelque crochet pour visiter l'une ou l'autre de ces augustes ruines.
J'ai même fait comme beaucoup, beucoup trop après moi, un circuit des châteaux cathares dans le Midi de la France. Beaucoup trop dis-je, car – j'en ai fait part à l'auteur – qui acquiesçait – des foules se sont ruées sur les monuments délaissés, provoquant une détérioration du silence et du recueillement du site. Henri-Paul Eydoux en convenait volontiers, regrettant parfois d'avoir attiré le vautour touristiques sur certains lieux empreints de grandeur, désormais comme à Peyrepertuse affublés d'un parking et de grappes de touristes saucissonnant dans les pas de saint Louis. J'ai même trouvé des boy-scouts campant dans la cour intérieure du château. Mais beaucoup d'autres restent encore ignorés du grand public gourmand, et l'on peut encore dérouler ses rêves entre les murailles désormais muettes où Henri-Paul Eydoux seul encore fait revivre les voix du passé.
Le miracle de ces cinq volumes des Châteaux fantastiques est de tenir le juste et fécond milieu entre la description compétente et l'évocation historique. Il se contraint à l'exactitude sur ce dernier point, trop de romantiques sectaires prétendant nous entraîner sur les chemins de l'incontrôlable. C'est lui qui déjà nous avait défrisés en nous mettant en garde contre une interprétation abusivement ésotérique du château de Monségur : loin d'être un temple solaire, ce dernier a été reconstruit plusieurs dizaines d'années après la mort du dernier cathare. Qu'il ait été reconstruit sur les plans de l'ancien château n'est qu'une hypothèse. C'est pourquoi, s'il n'y a rien à dire de certain sur l'histoire de ces châteaux, l'auteur ne nous en dira rien. Il avouera son impuissance, et nous entraînera dans son cheminement silencieux à travers des ruines d'autant plus éloquentes qu'elles sont précisément muettes. Il est loisible alors de les peupler de toutes les ombres de notre imagination : il nous suffira pour cela de nous référer à l'époque où ils ont été construits, puis de broder.
Le sens de « fantastique » ainsi ne s'entache pas d'inexactitude hasardeuse mais HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
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découle du seul agencement des pierres, des pièces (les oubliettes ne sont ainsi le plus souvent que des silos souterrains : c'est encore plus mystérieux ; au diable les excitations faciles !) et des meurtrières écroulées. Commençons notre voyage par le plus connu, le plus sauvage de tous : Peyrepertuse. « On dit couramment le « donjon de San Jordy », mais, en vérité, il s'agit de tout un château, ayant son système autonome de défenses, susceptible de soutenir un siège au cas – bien improbable – où un assaillant aurait réussi à s'établir sur la crête après avoir fait sauter le solide verrou que constituait l'ancien château. Le roc de San-Jordy est, sur une grande partie de son pourtour, bordé de tels précipices et même de surplombs, qu'il n'était point nécessaire de le ceinturer entièrement de défenses. Le château est disposé sur le flanc nord, par où aurait pu avoir lieu une hypothétique approche ennemie ». Où l'on voit en premier lieu combien les châteaux démontraient d'ingéniosité de la part de leurs constructeurs, utilisant au mieux les accidents du terrrain, en second lieu la naissance de la notion du fantastique particulière à Henri-Paul Eydoux, qui la fait plutôt venir de l'agencement, de l'énormité, de l'isolement du château, d'un mélange, particulièrement enrichissant pour l'imagination, entre ce que l'on sait avec une précision d'architecte et ce qu'il est loisible d'imaginer.
C'est Henri-Paul Eydoux qui a fait également fait justice de ces préjugés de scénaristes américains mettant en scène d'innombrables troupes de défenseurs. Les châteaux étaient en ce temps-là tellement forts, c'est-à-dire fortifiés, qu'une poignée d'hommes suffisait à en assurer l'invincibilité. On était économe en vies humaines, en ce temps-là. Le deuxième tome nous parle entre autres du château de Fleckenstein, en Alsace. Il se conclut par une déclaration de respect : « Aux beaux jours, on illumine le château. Je ne suis pas hostile en principe à ces festivals de la lumière. Mais ils mettent en valeur tout autant les blessures que l'éclat des monuments et ils installent l'installation de projecteurs et de câbles qui, même si on tente de les dissimuler habilement, sont d'importuns greffons sur les vieilles pierres. » Tel est en effet le dilemme : laisser périr les fleurons de notre architecture nationale, dont on oublie
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qu'elle fut d'abord militaire – les casernes ne sont belles qu'en ruines - ou risque de les livrer aux entrepreneurs de spectacles, bien intentionnés certes mais qui peuvent faire plus de mal que de bien, encore qu'à présent nous soyons devenus tous scrupuleux. Le tome 3 nous entretient du château de Vivieures, dans l'Hérault, près de Saint-Martin-de-Londres.
Il nous permet en particulier de comparer les illustrations ramenées par l'équipe de Prosper Mérimée, qui fut inspecteur des monuments historiques (c'est la première fois dans l'histoire qu'on cherche à sauvegarder des constructions passées au lieu de les utiliser, au besoin comme carrières) et les photographies en noir et blanc contemporaines. L'on voit ainsi combien, au temps du romantisme, l'illustrateur prenait soin de voiler ses ruines de nuées sauvages, de les surélever, tandis que notre époque se montre plus sensible aux effets purement photographiques tels que la contre-plongée certes, mais privilégiant cependant l'aspect documentaire. Le cliché de la grosse échauguette d'angle est à ce sujet bien révélateur de la qualité différente de nos émotions : moins sensibles désormais au décor d'une éventuelle tragédie sentimentale, nous préférons frémir de respect révérencieux devant ces amoncellements de pierres témoignant une fois de plus de la grandeur des hommes – sans autre tragédie que l'interrogation éternelle sur la vanité grandiose des entreprises humaines.
Même le château de Belvezet, près de Vallon-Pont-d'Arc, nous présentant simplement son donjon à travers une courtine écroulée, éveille en nous des émotions de pureté géométrique. Ce sont les émois de l'austérité. Ils sont pour moi doublés du fait que je me vois narcissement fouler les traces mêmes de mon érudit et modeste prédécesseur. Tous ces châteaux de France en effet sont à portée de main. Je suis assuré pour la plupart d'entre eux de n'y trouver personne ou si peu d'amateurs fervents qui s'évitent entre les murailles... Un jour j'y repartirai. Je lirai les cinq volumes jusqu'au bout. J'irai à Montalet, dans le Gard, me poster dans les ronces et les rameaux griffus au pied de la haute muraille qui ne dit rien, à voir zigzaguer les
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lézards, à sentir le soleil cuire la patine des pierres sans jointures, à contempler cette bretèche qui défendait la porte, m'imaginant sans doute parer les grosses pierres (et non pas l'huile bouillante et la poix fondue, ô ignares : c'était bien trop cher) et ne pensant, mais alors là, strictement à rien : ces murailles sont les miennes, je les ai construites, je les attaque et aussi les défends, elles me communiquent toute cette charge d'humanité, de solidarité avec les êtres dont je me sens si souvent dépourvu face aux douloureuses et stupides larves contemporaines que nous sommes devenus. Vous pouvez vous aussi ressentir ces émotions, en vous frayant votre premier chemin à travers les cinq tomes des Châteaux fantastiques d'Henri-Paul Eydoux, car si ces livres sont passés de mode, ils traitent de l'éternel – à mesure humaine. Puis, sac au dos, et en route vers toi.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
JEAN ANGLADE "SIDOINE APOLLINAIRE" 43 03 13
CES PAGES FIGURENT EGALEMENT DANS LE "ZOHAR SIDONIENSIS", du même auteur
 
 
Mesdames, Messieurs, l'ouvrage dont je vais vous entretenir aujourd'hui fut lu par moi fort longtemps voici près de quinze ans sans doute. Il s'appelle "Sidoine Apollinaire", il est dû à la plume de Monsieur Jean Anglade, qui me l'a dédicacé dans un château d'Auvergne. Il ne faut pas confondre Sidoine Apollinaire, premier évêque de Clermont et saint, avec notre poète Apollinaire du début du XXe s. Le nôtre vécut pendant les grandes invasions germaniques et hunniques de l'empire romain, il essaya de s'y opposer, il mourut en odeur de sainteté.
Jean Anglade est ce que l'on appelle un polygraphe, il a écrit déjà en 1981 une quarantaine d'ouvrages divers donc, "romans, essais, poèmes, traductions, fables", pour citer la quatrième de couverture. Notre contact fut assez frais, car je lui ai demandé quelles sources il utilisait. "Ne serait-ce pas Frédégaire, lui dis-je ? - Vous êtes historien ? me répondit-il. - Connaissez-vous André Loyen ? répliquai-je. - Non, grinça-t-il. Mauvais point, chers auditeurs, et même deux mauvais points. En effet, André Loyen, ancien recteur des Académies de Poitiers et Toulouse, fut surtout l'éditeur aux éditions Budé, soit en latin et en français, des oeuvres complètes de ce grand Auvergnat, et comme tel éminemment spécialiste de notre poète et épistolier du Ve s.
Le plus inadmissible étant le recours à l'imposteur Frédégaire, mérovingien obtus, reprenant après lui que Sidoine fut maintenu quelque temps en exil à Llivia, qui est comme chacun sait un morceau actuel du territoire espagnol en terre française, alors qu'il s'agit d'un château près de Carcassonne, voilà qui est impardonnable, quand on écrit la biographie d'un auteur porté aux nues par Chateaubriand et Joris-Karl Huysmans ! Il s'agit d'une biographie romancée avec tout ce que cela comporte comme procédés obligés et agaçants, dialogues reconstitués, psychologie trop proche de nous, facilités d'une vulgarisation non-universitaire, guimauve incluse. Je fus très
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désappointé, sortant d'ouvrages bardés de références et d'exactitudes, de lire cette prose claire comme une soupe de stalag, et je n'appris pas grand-chose. Quelle étrange destinée cependant que celle d'un fils de notable si doué en vers qu'il obtint de son vivant l'honneur d'une statue de lui sur le forum, qu'il épousa ensuite la fille d'un de ces empereurs éphémères et si bousculés ou assassinés de la fin de l'Empire romain : Avitacus, ayant donné son nom à l'horriblement défiguré par les chalets de Clermontois lac d'Aydat défiguré disais-je? ...massacré, oui...!
...Sidoinr convola donc en justes noces et procréa, puis se sépara de son épouse qui devint religieuse, lui-même élevé par acclamation au siège épiscopal de Clermont-Ferrand. Et lui qui jusqu'ici avait mené une vie de lettré sportif, aimant les thermes et le ballon, le bon vin puisqu'il séjourna sur les terres de Léon de Bourg-sur-Gironde, ne se rendant que très imparfaitement compte du dépècement de l'Empire romain par les Barbares - qui cessaient toute activité guerrière dès lors qu'ils avaient obtenu une concession agricole pour eux et leurs familles, se révolta finalement lorsque les envahisseurs annexèrent l'Auvergne en échange de la Provence, à la suite d'un traité inique avec l'empereur d'alors.
Il se rendit même sur les murailles de Clermont, tel saint Augustin sur celles d'Hippone, et incita son peuple à la révolte. Son fils plus tard pactisa avec l'ennemi. Itinéraire particulièrement édifiant donc, des frivolités de la vie littéraire et huppée aux dignités et aux charges ecclésiastiques. Les lettres de l'évêque sont infectes, radicalement imbuvables. Ce fut en effet un grand débat dans les premiers siècles de l'établissement de la foi chrétienne en terre gallo-romaine et ailleurs, de savoir s'il fallait bannir toute référence aux grands écrivains des temps païens donc impies, soit Virgile et Cicéron pour ne citer que ceux-là, ou s'il valait mieux les intégrer, car ils étaient incontournables et immenses.
Nous avons donc droit dans ses correspondances à tout ce que la rhétorique ecclésiastique peut avoir de plus exaspérant, avec invocations incessantes à Notre Seigneur, affirmations de la pénitence du pécheur et autres fariboles nous ayant fusillé
 
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la vie à tous depuis deux mille ans. Citations à jet continu de la Bible, Ancien et Nouveau Testaments, à tout propos et hors de propos, jeux de devinettes. Sidoine n'a pas changé depuis ses panégyriques. En effet, c'était à lui, gendre d'empereur ou pas, qu'on s'adressait pour rédiger et réciter les compliments d'usage à l'avènement de tel ou tel dirigeant. Il a mangé à tous les râteliers, révérant le chef quel qu'il fût, même s'il avait dégommé le précédent. Or dans ces panégyriques, aussi bien que dans n'importe quelle production littéraire, religieuse ou profane, de l'époque, tous considéraient comme très érudit et poétique de se livrer à une sorte de "Questions pour un champion" avant la lettre.
Ainsi César s'appelait-il "le très glorieux Jules", "le descendant gaulois de Vénus" (il a conquis la Gaule), "l'assassiné des ides de Mars", que sais-je ; il en était ainsi des personnages même les plus minces de la mythologie : c'était au fin lettré lecteur de deviner de qui ou de quel lieu il s'agissait à partir d'une énigme fondée sur telle ou telle circonstance se rattachant de près ou de loin à cette personne, à ce lieu. Certains poèmes ou textes en prose deviennen de véritables rébus, c'est d'un lassant superlatif. Une de ses lettres, bâtie sur le modèle d'un exercice poétique, énumère tout ce dont on ne parlera pas, pour annoncer dans la dernière ligne de quoi il est vraiment question, avant de se terminer tout ainsi ex abrupto une fois le motif de la lettre énoncé.
Une autre tortille en quinze lignes l'éminente révélation du fait que l'émetteur n'a strictement rien à dire ni à communiquer, mais qu'il envoie ce petit mot pour avoir le plaisir de l'écrire au destinataire. L'ancêtre du poke, en quelque sorte. Bref, c'est de la préciosité, la décadence d'une littérature "à bout de souffle" véritablement, qui n'a plus que de l'imitation à fournir, qui s'adresse qui plus est à d'autres lettrés, qui fonctionne en vase clos, d'étudiants à professeurs et réciproquement, d'étudiants à étudiants, de professeurs à professeurs, émouvante et pathétique cuistrerie. Sidoine Apollinaire est un de ces derniers phares avant la falaise et l'abîme, le haut Moyen Age où le dialogue passera plus souvent par l'épée ou le gourdin que par la page
 
 
 
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écrite. Or cette dimension crépusculaire est précisément ce que nous ne retrouvons pas dans l'ouvrage de Jean Anglade, sur lequel je me suis peu étendu en raison justement de son insignifiance. C'est par l'étude des textes, si ingrats et si fanés soient-ils, qu'on pénètre bien plus dans l'intimit#, dans la vérité de cet être insouciant et si superficiellement soucieux : ce qu'un des anciens amis de ma femme appelait "la tragédie de la frivolité". Au lieu de cela, nous lisons une ingénieuse construction ayant pris pour prétexte une époque lointaine et pittoresque : l'Empire romain s'effondre, le polygraphe retrace simplement la destinée d'un enfant d'Auvergne à l'usage des ménagères de moins de cinquante ans du pays.
Dommage. Tel est du moins l'état de nos souvenirs ingrats après quinze ans d'abandon du livre. Mais en regardant mieux désormais, nous nous apercevons que l'auteur n'a pas négligé de nous informer sur les fluctuations d'une situation politique d'effondrement sans retour. Ainsi page 47 :
 
"Péone (un usurpateur probablement) voyait sa situation consolidée. La conjuration s'était étendue et avait gagné les principaux citoyens de la ville. L'Helvétie, la Viennoise, l'Auvergne envoyèrent des auxiliaires."
 
Ma foi, j'ai tout oublié.
 
P. 94 :
 
"Me faire ça, à moi ! A moi qui ai gouverné les Gaules six ans de suite à# la satisfaction de tous ! De presque tous."
 
Ma fois ! Bis... J'ai encore tout oublié. Vu le modernisme des expressions parlées ? Cela ne me va pas. Nous préférons, pour parler de cette époque, un langage bien entortillé, conforme aux traces écrites que les contemporains voulaient laisser d'eux.
VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
JEAN ANGLADE "SIDOINE APOLLINAIRE" 43 03 13
 
 
 
Je n'aime pas non plus ces bandes dessinées où les moines tibétains s'exclament en tibétain : - Foutez-lui sur la tronche qu'il nous fasse plus chier." Sans doute cela existe-t-il en tibétain. Mais je ne veux pas que l'on traduise ainsi. En toute objectivité, vous pouvez vous instruire agréablement, car ce n'est jamais ennuyeux, en vous livrant à la lecture de "‹Sidoine Apollinaire‹" de Jean Anglade, aux éditions Horvath de Roanne, 10 rue Benoît-Malon. Je vous quitte jusqu'à tout à l'heure, pour mon grand radio-feuilleton sans sel.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
PASCAL LAINE « LA DENTELLIERE » 43 03 20
 
 
 
Je découvre le Prix Goncourt 1974 : La dentellière. Mieux vaut tard que jamais. A-t-il bien vieilli ? Rien de plus redoutable que le Goncourt. Il est aussitôt suspecté de médiocrité, d'obtention au magouillage. Eh bien celui-là ne m'a pas déçu, je n'ai eu de cesse que de l'avoir achevé. La seule chose qui ait vieilli est cette manie du décalage, où l'auteur intervient au présent, nous rappelle de façon coquettement indiscrète qu'il s'agit d'un roman, tout en laissant entendre qu'il s'agit de la transposition d'une aventure personnelle. Une deuxième partie plus brève s'offre même le luxe de présenter :le dénouement sous un angle différent, celui du fait vrai cette fois, non moins truqué est-il besoin de le préciser que la version dite romancée.
L'histoire est d'une grande simplicité, vous avez pu la voir au cinéma d'ailleurs ou sur le petit écran, de façon sensiblement différente mais nous y reviendrons. Cela pourrait s'intituler « L'étudiant et la coiffeuse ». Où l'on voit les deux souffrances, dues autant au heurt des cultures qu'à celui des individualités. Pomme – c'est son nom – est une fille toute simple, tout extérieure, tout en courbes et en fermeté. La santé même, « saine comme une pomme ». Elle se croit totalement dépourvue de charme et même d'intérêt. Elle attire la sympathie d'une autre jeune femme, beaucoup plus délurée, qui l'emmène avec elle à Cabourg, où la nommée Marlène de son nom de guerre ne tarde pas à se lever un beau mâle, et à délaisser celle qui partageait sa chambre d'hôtel à frais communs.
Sur la plage, Pomme rencontre un étudiant de l'Ecole des Chartes, aristo déclassé – ils le sont tous – qui se bâtit sur cette jeune fille impénétrable – mais attendons la fin – tout un roman soigneusement littéraire, à grands renforts de références livresques implicites. Et comme il faut bien une fin, et que décidément cette jeune fille manque de conversation – elle ne répond pas à ses bribes de poèmes récités devant les couchers de soleil – il lui propose ce que vous pensez, car il est
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
PASCAL LAINE « LA DENTELLIERE » 43 03 20
 
 
 
indispensable d'en arriver là, cela fait partie de toutes les histoires entre hommes et femmes. Tout se passe dans le détachement et le bonheur, et les deux jeunes enamourés croient-ils s'installent dans une mansarde à ¨Paris, en vue du Panthéon où le jeune étudiant se voit parfois enterré, un beau jour lointain, en grande pompe.
Pendant ce temps, Pomme, toujours éperdue de reconnaissance qu'un si distingué personnage ait daigné jeter les yeux sur elle l'insignifiante, se rend à son travail de coiffeuse, prépare au retour des petits plats, tient son minuscule intérieur avec une précision maniaque d'employée. Au lieu d'y voir une preuve d'amour, notre godelureau cultivé ne sait y voir que l'attachement à des valeurs petites-bourgeoises indignes décidément de son grand esprit. Et le tout se termine par une séparation à l'amiable, sans larmes ni scène. L'épilogue sera tranquillement terrible, il n'y a pas de mort. Vous aurez compris tout au long de cet exposé toute la dérision tendre et impitoyable que l'auteur assène sur ce couple né pour se déchirer dans le non-dit, aussi sots et novices l'un que l'autre dans le domaine du don de soi : l'une donne entièrement, maladroitement, avec les gestes de sa culture, l'autre ne donne que ce qu'il faut pour avoir vécu une aventure rafraîchissante qui lui inspirera un livre d'intellectuel.
Et c'est la femme, une fois encore, qui aime et qui souffre le plus, et qui sait plus ce qu'est l'amour, tandis que l'homme reste empêtré dans sa raideur et ses diplômes qui ne lui confèrent pas une once d'intuition. Est-il besoin de souligner combien la manière d'écrire, souple et pleine, s'adapte aux contours fessiers de la jeune fille, combien, en racontant l'histoire telle que vécue par le jeune homme auteur transposable de ce livre, combien en vérité il exprime à lui seul, par le modelé des phrases, par la souplesse de sa sobriété – cela existe – l'entropie effective de l'écriture avec le corps sans question de Pomme elle-même. Il n'y a rien de plus mystérieux en effet que les êtres sans profondeur, sans ces profondeurs artificielles et vénéneuses que creuse en nous la culture sans le cœur.
L'être sans profondeur est un être, la
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
PASCAL LAINE « LA DENTELLIERE » 43 03 20
 
 
 
réponse est dans sa peau, dans ses gestes, dans ses comportements, et rien n'est plus aveuglant que la lumière de l'évidence. La réponse est là, tu la cherches ailleurs, dans les pages de tes livres. L'auteur ne condamne personne. Il est de ces gens très instruits qui demeureront toujours en deçà d'une connaissance qui esst d'emblée accordée à de certains êtres. Quant au film, c'est autre chose. Je ferai simplement les remarques habituelles, banales, à savoir que j'ai réimaginé la jeune fille sous des traits totalement différents de ceux de l'actrice, la voyant beaucoup plus pleine, moins évanescente, moins rongée d'ennui – Pomme ne s'ennuie jamais. Que, faut-il s'en étonner, la caméra ne nous montre que l'inexpressivité d'un visage sous de longs cheveux incongrus, alors que l'ouvrage écrit nous évoque de son mieux la sensibilit, l'appréhension même du monde chez cette humble employée, qui ne se sent nullement humiliée dans son humilité acceptée avec plénitude. Ces deux-là, le jeune homme et la jeune femme, pudiques, imprégnés de leurs propres principes inconscients, se devaient de se frôler en se transperçant, à la manière de fantômes qui se pénétreraient et se déchireraient leurs entrailles de fantômes en s'ôtant l'un de l'autre. Le manque de références culturelles communes est source et prétexte commode à tout cela, mais n'est que le signe trop visible d'une faille bien plus mortelle entre deux sensibilités incompatibles. Nous espérons avoir contribué à combler une fois de plus ce manque qui ravage la littérature, à savoir le fait que jamais les critiques ne daignent s'appesantir désormais sur une publication datant de plus d'un mois, confondant les livres et les revues mensuelles. Il faut reparler des œuvres passées, afin qu'elles ne tombent pas dans l'oubli, afin qu'elles ne passent pas au pilon. La Dentellière, de Pascal Laîné, prix Goncourt 1974, fut réédité ne 1987, ce qui prouve qu'il a toujours été prisé, ne fût-ce que par le bouche-à- oreille, par la sympathie du public des lecteurs.
Ne vous attendez pas pour autant à ce que je vous rende compte désormais de tous les Prix Goncourt de France et de Navarre, et permettez-moi de vous présenter, en savoureux dessert, quelques extraits de cet
HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
PASCAL LAINE « LA DENTELLIERE » 43 03 20
 
 
 
ouvrage. P. 47. Plongeons d'abord dans l'âme de Marylène, cette amie bien attentionnée que vous avez tous et toutes connues, celle ou celui qui veut vous dégourdir un peu, vous apprendre à bien vous débrouiller avec les mecs ou les nanas, selon le sexe. Vous savez, ces fameux copains et copines qui ne songent à vous que comme faire- valoir de leur grande âme, et qui vous laisserons tomber avec mépris dès qu'ils se seront aperçu que décidément, « vous ne savez pas vous y prendre », alors que bon sang mais c'est bien sûr, « c'est tellement facile » : « Elle les détestait tous, bien sûr, les types, les mâles, les publicitaires. Et en même temps les Alfa-Romeo, les restaurants tziganes, la terrasse du Fouquet's et les chemises de chez Lanvin. Elle initia Pomme à sa nouvelle conception « des choses ».
Voici à présent la naissance d'une grande passion, où sont caricaturés avec tendresse et amertume les tourments imaginaires des amoureux naissants. Naissance, donc, d'un amour – bonjour Flaubert : « Un rendez-vous manqué peut unir deux destins plus sûrement que toute parole, que tous les serments.
« Enfin, tard dans l'après-midi, l'un et l'autre accablés, harassés d'avoir tant couru, ils se dirigèrent à peu de minutes d'intervalle vers le même endroit. Pomme s'assit la première à une table sous les œillades du pianiste gardien de square. » ...La même admirable et grandiose sottise chez les deux êtres... Contemplation à présent du mystère de la chair impénétrable (p. 141) : « Elle resplendit de son sourire intérieur. Elle ne rêve pas. Elle ne doit rêver à rien. C'est au néant qu'elle sourit, qu'elle se livre comme à un amant. Plusieurs fois il manque la réveiller, la faire basculer du faîte de sa solitude et de sa paix sans lui, et dont il n'ose pas se dire qu'il est jaloux. » Et je vous épargne la dissertation sur le néant, qui est l'être véritable. Lisez La Dentellière de Pascal Laîné (1974).
 
 
 
 
COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
GRAHAM GREENE « LE TROISIEME HOMME » 03 27 2043
 
 
Combien j'ai été déçu, disons-le d'emblée, à la lecture du Troisième homme, est quelque chose de pinçant. Il vient pourtant après Rocher de Brighton, ce dernier de 1938, et Le troisième homme datant de 1949, mais on serait tenté d'intervertir les titres au regard de la maturité. Graham a écrit ce dernier ouvrage afin qu'il fût transformé en scénario – par lui-même et Carol Reed. Je n'ai pas vu le film, j'en ai retenu la mélodie, qui fut d'ailleurs imitée au moins deux fois : Dans la rue / Sur les pavés mouillés et Un rat est entré dans ma chambre / Il m'a prise entre ses bras blancs – j'étais très intrigué, enfant, par ces bras blancs du rat qui s'est révélé me dit ma mère un « rat d'hôtel ».
Dans Le troisième homme je n'ai pas retrouvé cette richesse, ce foisonnement de personnages ambigus et cradingues, de situations sordides, dans un décor si typiquement « misère britannique », mais une succession d'habiles complaisances, de recettes bien exploitées. Je ne doute pas que le décor de Vienne en ruines n'ait possédé sa grandeur expressive dans le film, mais il est ici trop sommairement évoqué. La tête des héros, on ne la voit pas suffisamment. Que chacun s'efforce de retrouver un ami récemment enterré, se prétendant son ancien meilleur camarade ; que ce ne soit pas le bon cadavre qu'on ait enseveli ; que le mort reparaisse soudain à la lueur crasseuse d'un réverbère dans un coupe-gorge, qu'il ait trafiqué de Dieu sait quoi avec les autorités d'occupation (Vienne était divisée en quatre secteurs, russe, américain, anglais, français), voilà qui est fort bien fait, très astucieux, mais reste fort en deçà de l'émotion littéraire.
Reprenant en l'inversant la détestable habitude du critique de comparer le film à un livre, j'imagine un bien meilleur film que ce scénario développé. Il manque l'image à ce film relié. Sinon quoi ? Des éléments habilement recousus, le revolver, le langage poissard avec l'accent chewing-gum, la désinvolture bien noire, le désabusement, la mort, le gros flingue, les mines entendues sous les chapeaux de faux flics et de gangsters visqueux, nous avons vu cela tant de fois nous autres, déclinés
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GRAHAM GREENE « LE TROISIEME HOMME » 27 03 2043
 
 
 
sous toutes ses variantes à travers les Colombo et toutes les séries anglo-saxonnes pullulantes. Pour compléter, je suis un très mauvais lecteur de polars. J'aime bien, moi, qu'il débouche, à l'aide d'un style brillant et non pas gros public, sur des atmosphères métaphysiques comme Rocher de Brighton, mais je n'aime pas qu'il débouche sur la phrase de concierge Pauvre nous tous, si l'on y réfléchit bien, qui conclut le roman sur un sommet de platitude. Ajoutez à cela qu'avec ma sottise habituelle je n'ai rien compris à l'intrigue, embrouillée volontairement soit mais embrouillée quand même, ce qui en fait 'ambiguïté, ce qui en fait le charme, je le concède.
Qui est qui, le détective n'est-il pas aussi coupable que le pourchassé, que reproche-t-on au juste à tel ou tel, qui tire sur qui, pourquoi Untel se sent-il traqué, pourquoi celui-ci tire-t-il et non pas celui-là, pourquoi ces deux autres ont-ils rendez-vous et que peuvent-ils bien avoir à se dire, que signifie ce sous-entendu, ce regard lourd, cette bouche angoissée, pourquoi y a-t-il une femme, pourquoi cet imbécile en est-il tombé amoureux... Bref, quand on veut faire refuser un roman policier dans une grande maison d'édition, facile, on le donne à lire à un lecteur réfractaire, et je suis très difficile en la matière, certains « San Antonio » m'étant même demeurés obscurs, c'est vous dire...
Pour ne pas démentir les tics du critique, je vais me rabattre sur une nouvelle, Première désillusion (titre anglais: L'idole déchue) – la traductrice, comme pour Le troisième homme, est Marcelle Sibon – afin d'encenser cette dite nouvelle méconnue. Il s'agit on le comprend vite d'un petit garçon de bonne famille laissé seul avec un couple de domestiques, dont il admire beaucoup le mari. Ce mari l'emmène voir sa maîtresse qu'il fait passer pour sa nièce. Mais il est découvert par sa femme : affolement, poursuite, chute de la femme légitime dans l'escalier, elle meurt, le petit garçon s'enfuit, erre dans les quartiers pouilleux, se fait recueillir par les flics auxquels il balance sa vérité incomplète de petit garçon.
Et l'on comprend avec horreur que le témoignage partiel de ce gosse va
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GRAHAM GREENE « LE TROISIEME HOMME » 27 03 2043
 
 
 
précipiter le mari, l'idole déchue, dans un imbroglio sansfin, car chacun va le croire irrémédiablement coupable. Voilà, je vous ai tout dit, mais c'est diablement bien amené, la vision du monde d'un mioche de riche se trouve très plausiblement restituée, avec un humour et une cruauté inconsciente à faire frémir. Or personnellement j'ai bien plus apprécié cette nouvelle inconnu que la grosse mécanique archiconnue du Troisième homme. D'ailleurs je n'ai jamais compris qui il était, ce troisième homme, ni s'il a réellement existé. Ce qui est bien la preuve, ricaneront les experts en polars plus intelligents que moi j'en conviens volontiers, que je ne suis vraiment pas fait pour comprendre des intrigues de flingues.
Dès que le film ressortira dans un ciné-club sur grand ou petit écran, je consens à m'y ruer, afin de profiter enfin du grand frisson que ne manquera pas de me procurer le grand Graham Greene avec l'aide des caméras et des acteurs. La nouvelle The fallen idol a aussi fait l'objet d'un film. Nous le verrions aussi avec intérêt. Quelques extraits ne feront pas de mal dans le tableau. Voici (p. 47) : “J'ai eu une journée très dure pour toutes sortes de raisons.
“ - Harry m'a chargé de veiller à ce que vous ne manquiez de rien. J'étais auprès de lui quand il est mort.” Il s'agit de la fausse victime. P. 94 : “ - Maintenant, je suis contente qu'il soit mort, dit-elle, je n'aurais pas voulu le voir pourrir dans une prison pendant des années.
“ - Mais, pouvez-vous comprendre comment Harry, votre Harry, mon Harry, a pu se trouver mêlé... Il continua avec désespoir : “Il me semble qu'il n'a jamais existé, que nous l'avons rêvé.” C'est l'habileté, c'est le talent suprême que cette quête d'identité d'un mort... qui ne l'est pas. Très efficace. Repris par Modiano, et maints et maints polars. Le thème de la quête. P. 188 : “Et comme autrefois il rata son coup. Un cri de douleur semblable à une étoffe qu'on déchire fendit la voûte : cri de reproche et de supplication. “Très bien”, lançai-je et je m'arrêtai près du corps de Bates. Il était mort.” Vous rappelez-vous ? La scène se passe dans les égouts de Vienne. On se tire dessus dans l'obscurité fétide. Et Bates, on le connaît à peine. Juste le temps d'avoir
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GRAHAM GREENE « LE TROISIEME HOMME » 27 03 2043
 
 
 
été rendu sympathique par l'écrivain par quelques confidences sur une vie paisible de père de famille.
Et alors, il meurt. Dans des égouts. Très, très romantique décidément, very sordide, palpitant. Et pour finir, Mesdames et Messieurs, les angoisses d'un petit garçon qui voit se fixer pour lui sa destinée : après un tel choc d'enfance, il demeurera pour toujours replié en dehors de la vie, jusqu'à sa mort beaucoup, beaucoup plus tard. Ecoutez - listen (p. 235) : “La vie fondait sur lui sauvagement ; s'il refusa de la regarder face à face dans les soixante années qui suivirent, comment pourrait-on l'en blâmer ? Il sortit de son lit ; par habitude, il eut soin de mettre ses pantoufles, et sur la pointe des pieds alla jusqu'à la porte ; il ne faisait pas tout à fait noir sur le palier de l'étage en dessous parce que les doubles rideaux étaient partis chez le teinturier et que la lumière de la rue entrait par les grandes fenêtres. Mrs Baines avait posé la main sur le bouton de porte en cristal et le faisait tourner avec précaution.” ...Je vous laisse frémir, lecteurs-spectateurs, et vous invite à plonger un regard anxieux et jouisseur dans les deux œuvres de Graham Greene réunis sous la même couverture du Livre de poche n° 46 intitulé Le troisième homme, de Graham Greene, du vieux, mais, n'en déplaise aux obtusités du critique, du bon, de l'excellent. Ciao.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN LUMIERES, LUMIERES
BEGUIN "LA QUETE DU GRAAL" 04 03
 
 
 
Comment croire qu'un volume consacré au passionnant thème de la quête du Graal, et ainsi intitulé, présenté par Albert Béguin et Yves Bonnefoy, ait pu me paraître ennuyeux ? Et cependant c'est un fait : la mention terminale fini le 16 juillet 39 à 11h 15 est suivi de la réflexion et ouf. Reste à expliquer ce sacrilège, ce blasphème que je me suis infligé à moi-même. Les auditeurs y trouveront aussi quelque intérêt. Le Moyen Age est une époque où nous entrons à nouveau, à en croire notre brillant sociologue Minc. J'ai bien l'impression qu'au retour des fanatismes, des guerres tribales et des épidémies, il faut ajouter la ruine complète et prochaine de tout ce qui constitue le fondement de notre raisonnement culturel. Je donne cent ans au français pour disparaître, cinquante ans pour que plus personne ou presque ne sache ni ne veuille lire, beurk, caca.
La littérature ne voudra plus rien dire, comme déjà la peinture, bravo Marcel Duchamp. La musique a failli suivre, heureusement qu'il y a eu le rock. C'est toute la notion d'artiste qui capote sous nos yeux. Au Moyen Age, l'écriture n'est pas le fait d'un individu. Il signe, mais nul ne se souvient de lui. La chanson de Roland est restée anonyme. Les œuvres présentées sosu le titre général La quête du Graal, et regroupées sous différents chapitres tels que “Galaad et Perceval”, “Aventures de Lanccelot”, “L'accomplissement', sont demeurées anonymes, à moins qu'elles n'aient été reprises par ce génial ignorant qu'était Chrétien de Troyes. Je dis ignorant parce que Chrétien de Troyes ne considérait plus l'arsenal des symboles de ces histoires immémoriales que comme une source inépuisable d'ornements.
Nous ne pouvons plus goûter la littérature du Moyen Age en général qu'à travers tout un maillage de documentation. Ce n'est qu'après de longues années de fréquentation quasi exclusive de ces écrits-là que nous pouvons entrapercevoir la personnalité des héros et comprendre à peu près leurs motivations, ce que nous appelons “psychologie”. C'est pourquoi je ne peux détacher mes rêves des avant-propos (ce sont des ouvrages passionnants par leurs avant-propos), des longs exposés préliminaires et autres à-côtés historiques. De nos jours, le seul et combien puissant
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BEGUIN "LA QUETE DU GRAAL" 04 03
 
 
 
moyen de faire passer la substance du Moyen Age dans les sensibilités est de les confier naguère aux bandes dessinées, aujourd'hui au cinéma. Même les enfants, ces barbares ignares, connaissent le Roi Arthur et son épée Excalibur, Merlin l'enchanteur et sa sœur Morgane. Il est extraordinaire de chercher à travers les écrits des théoriciens passionnés ce que c'est que le Graal, vase sacré recueilli par Joseph d'Arimathie, ou plat d'or fournissant à qui le demande nourriture et boisson à volonté, pierre philosophale ou signe de la Sagesse ou de la Vie Eternelles, ou plus généralement sens de la vie.
Cette Quête du Graal est à la base non seulement de toute une branche de notre littérature et de nos rêves de créatures humaines, mais aussi de toute notre imaginaire occidental. Adjoignez-y Tristan et Yseut, et vous aurez toutes nos bibliothèques, françaises, allemandes, anglaises, italiennes, etc. Nos romans notre théâtre, sont tous fondés sur le principe de la recherche, de l'amour ou de Dieu ce qui est parfois la même chose. La Quête du Graal peut être interprétée comme le fondement même de notre identité culturelle européenne : à l'Oriental qui accepte et se résigne ou rend grâce s'oppose l'insatisfaction rongeante et féconde de l'Occidental, qui progresse, détruit et meurt.
Lancelot, Galaad, Gauvain, chacun avec son individualité, qui se dégage peu à peu, mais que les lecteurs du Moyen Âge connaissaient bien, correspondant à des types bien marqués, à des types d'humanité, en fait à ces “hommes de bonne volonté que nous sommes tous à des degrés divers, sauf Karadzic. Ils sont plus que cela, car nous autres ne faisons que ce que nous pouvons, alors que les chevaliers de la Table Ronde risquent leur vie dans des forêts hantées de redoutables magiciens et de pucelles doucereuses qui les retiennent enfermés dans leur château. La forêt en effet est le lieu où se déroulent les aventures, le lieu par excellence, le locus primitivus, d'où surgissent toujours quelques dangers ou quelques secours.
Y règne l'animal roi, le cheval, complément et double indispensable. C'est un monde prodigieux, où l'on survit toujours aux blessures les plus graves après maints
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BEGUIN "LA QUETE DU GRAAL" 04 03
 
 
 
onguents et maintes prières, car il faut bien que le héros se relève pour subir d'autres épreuves à l'infini. Autant donc il est passionnant de s'immerger dans une documentation qui ouvre la porte à toutes les rêveries, autant le choc est rude quand on se hasarde dans les maquis du texte même. N'envisageons même pas le cas où vous tenteriez de vous lancer dans l'ancien français. On peut le faire, mais au prix d'une attention constante qui vous détourne de la communion littéraire : c'est véritablement affaire de spécialistes.
Les spécialistes d'ailleurs, que j'envie, semblent ne progresser dans cette touffeur que bardés de précautions, de tout un arsenal interprétatif qui n'est pas le nôtre. Bref, ils s'y débrouillent. Soyons plus modestes et contentons-nous d'une traduction. Et disons-le tout de suite : mieux vaut dix fois regarder tel chevalier ou telle gente dame chevaucher ou deviser dans une forêt sur un écran que de les suivre à travers les lignes d'un texte. En effet, c'est lent, soit, mais c'est, surtout, répétitif. Une avalanche de formules toutes faites : une référence constante à Dieu et à tous ses saints, d'amabilités courtoises, de mains lavées (les héros de romans témoignent d'un grand raffinement de civilisation), de formules de politesse ; mais aussi de formules exaspérantes comme “la plus belle qui fût au monde”, “le plus (ici l'adjectif que vous voudrez) qui fût au monde”.
Sans oublier les innombrables tournois, joutes, descriptions de blessures, chevilles stylistiques, et tout le monde il est beau, “le plus beau du monde”, ou très méchant, “le plus vil que l'on ait vu oncques”. Et si je vous lisais un peu de tout cela, les exemples assurément et les griefs me reviendraient en foule. Page 47 d'abord, quelques notations instructives, toujours passionnantes : “Sans céder à la tentation d'un archaïsme systématique, j'ai conservé la forme de la phrase médiévale, car j'ai craint, en modernisant trop, de fausser le ton du livre, qui est une grande part de sa qualité d'art.
Pour les mots, je ne les ai remplacés par des équivalents actuels que lorsqu'ils n'étaient plus intelligibles. Mais j'ai évité cette saveur ancienne, si facilement
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BEGUIN "LA QUETE DU GRAAL" 04 03
 
 
 
trompeuse, que l'on obtient en accumulant les termes d'armement, de costume et de vie concrète qui accentuent la couleur pittoresque.” Point de palefrois donc ni de hanaps, ni de ces broignes qui sont des cottes de mailles. Ouf. Mais encore ? Voyons p. 94 : un de nos héros délivre une place-forte servant de harem. Et que disent les “pucelles”, qui sont je le rappelle des demoiselles de bonnes familles ? “Et toutes disent : “Sire, soyez le bienvenu ! Nous avons tant attendu notre délivrance ! Béni soit Dieu qui vous a conduit jusqu'ici.” Ces étalages de bons sentiments m'ont donné la nausée.
Vous verrez, c'est très rafraîchissant au début. Mais ensuite, mon ignorance fait le reste. Et dire Dieu comme on dit merde m'a toujours assez démoralisé. Mais je suis un béotien. P. 141, Perceval vous parle : “Comment cela se peut-il puisque personne d'autre que Dieu ne sait que je suis ici ? Et même si vous l'avez su, je ne crois pas que vous connaissiez mon nom, car jamais vous ne m'avez vu, que je sache. - Ah ! Perceval, répond le prud'homme, je vous connais bien mieux que vous ne pensez. “ Intervient ici la notion d'incognito, car le chevalier se doit d'accomplir tous ses exploits dans l'anonymat, par humilité d'une part, et aussi pour que son dévoilement soit l'objet d'une reconnaissance spectaculaire.
Notez aussi l'intervention de ce fameux intraduisible “prud'homme”, qui signifie tout homme de bien qu'il vous plaira d'imaginer. Ici donc, encore une fois, tout le monde il est gentil. J'ironise, mais avec respect... Et voici l'épisode à répétition du défi : un cavalier barre le passage et défient ceux qui s'avancent. Voyez Monty Python, et reprenez votre sérieux. Ça va bagarrer ferme, surtout que Gauvain est de la partie : “- Certes non, dit Gauvain. Mais s'il m'abat, peut me chaut que vous le combattiez après moi.” Il appuie la lance sur le fautre, passe l'écu à son bras et charge le chevalier qui accourt aussi vite que lui permet son cheval. Si rudes sont les coups qu'ils se portent que les écus sont percés, les hauberts rompus, et que l'un et l'autre sont blessés.” Pas mal, non ?
Vivant, n'est-ce pas ? Pourrez-vous le supporter dix fois, avec les mêmes
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BEGUIN "LA QUETE DU GRAAL" 03 04 2043
 
 
 
formules ? A voir. Il y aura toujours de toutes façons suffisamment de variantes pour exercer le regard. On croit que c'est toujours la même chose, en fait, tout varie et se justifie. Je plaide, voyez-vous, le pour et le contre. Un peu de magie talismanique à présent : “Si on possède une de ses côtes, il suffit de la toucher pour oublier toute joie et tout deuil, sauf la raison pour laquelle on touche l'os du poisson. Mais dès qu'on le lâche, on retrouve tous ses souvenirs accoutumés, comme un homme naturel. Telles étaient les vertus des deux côtes placées à la poignée de l'épée, sous un magnifique drap vermeil portant une inscription qui disait : JE SUIS MERVEILLE A VOIR ET A CONNAITRE.” Voilà pour le sens du miracle.
Et peut-être serez-vous incités à y aller voir de plus près. Je ne peux m'en empêcher de façon régulière, bien que je sache que rien, surtout le Graal, n'est donné d'avance.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN LUMIERES, LUMIERES
PIT & BEZIERS “COMMENT FAIRE DU THEATRE...” 04 10
 
 
 
L'on reçoit d'étranges choses dans les maisons d'édition : le pire comme le meilleur. Mais parfois l'on demeure perplexe : comment classer ce Comment faire du théâtre avec succès, par un certain Monsieur Pit interrogé par Pierre Béziers, ingénieur civil, préface d'Yves Favréga ? Eh bien c'est inclassable, tout simplement, et cela plaira fort aux deux ou trois compères, à moins qu'il ne s'agisse d'un seul théâtreux qui se marre bien depuis dans sa barbe. Ce Monsieur Pit en effet ne possède aucun titre à s'y connaître mieux en théâtre que X. ou Y., et que dire d'un ingénieur civil... Et pourtant, il en a fait, son interrogateur aussi, en amateurs éclairés, si bien que tous deux finissent par disposer d'un temps de parole égal à celui de l'autre.
L'ouvrage se décompose en une soixantaine de petits chapitres insolents, exposant chacun l'un des problèmes insolubles de l'activité théâtrale, et le résolvant comme par enchantement. C'est le manuel du parfait “y a qu'à”. Les chapitres, sous forme de dialogues, se terminent par une petite phrase en italique à la façon des livres d'histoire ou mieux de morale des ineffables années cinquante. Comme on imagine aisément le directeur de troupe, le comédien consciencieux, prendre son crayon en main et noter soigneusement ces aphorismes afin d'appliquer la recette donnée : “Si le metteur en scène vous dit d'avoir un beau geste, haussez les épaules”. Ou encore : “Déplacez-vous quand vous en avez envie, et non pas parce que l'action l'exige ou que le metteur en scène le demande”.
Ou bien : “Ne vous laissez pas gagner par l'ennui.” On l'aura compris : il s'agit d'une parodie. Où le metteur en scène n'est pas précisément la persona grata (la persona, d'ailleurs, en latin, c'est le masque d'acteur. Et grata signifie désirée, vous l'aviez deviné.) Tous ces joyeux apophtegmes sont éminemment irréalisables, les auteurs se foutent du monde, ils bâclent leur analyse, leur dialogue fourmille de formules toutes faites, et il ne suffit pas de s'enregistrer au magnéto pour pondre une œuvre avalable. Et pourtant. N'y a-t-il pas sous cette irrévérence une vérité du théâtre ? Le théâtre est un jeu. Beaucoup semblent l'avoir oublié. Un jeu grave, une technique, mais un jeu qui met en jeu – très drôle – une part enfouie du moi, tout ce qu'en fait on COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN LUMIERES, LUMIERES
PIT & BEZIERS “COMMENT FAIRE DU THEATRE...” 04 10
 
 
 
n'ose pas faire. C'est précisément pour éviter ce genre de dissertation que les auteurs ont choisi cette forme informelle, ce brouillon de discussion où les rôles questionneur / questionné s'intervertissent sur fond d'hésitations, de mises au point, de digressions, rétablissant ainsi le véritable dialogue vital, avec ses redites, ses hésitations, ses traînasseries, ses finasseries aussi, car nos compères ont de l'humour, comme savent en avoir les ceusses qui jouent aux balourds. Ce sont de ces conversations d'ivrognes, des espèces de “brèves de comptoir” sur le théâtre. Et toujours, sous le canular, l'affleurement du véritable. On a donc oublié que jouer se passe de règles. Qu'il faut laisser aller, laisser venir, et surveiller ce qui s'émet de soi, afin d'aller vers la pente la plus raide, la plus profonde, la plus douloureuse ou la plus joyeuse – là où l'affect chatouille le plus. Mais en même temps, il faut obéir à des règles confuses, tantôt rigides, héritées du passé (qui avait du bon sens comme chacun sait), tantôt entachées d'exceptions tellement contradictoires qu'il s'agit plutôt d'une problématique autour d'un même thème, résoluble de dix façons différentes selon la situation, la personne, ou l'âge du capitaine.
A l'aide d'un cadre fixe, toute liberté est donnée, et c'est là toute la question, qu'un metteur en scène ne saurait, selon les ou l'auteur, résoudre. Je pense qu'il vaut mieux que chacun se fasse metteur en scène de la troupe selon la façon dont le bébé se présente. Ce doit être cela. En effet, dans son désir d'imprimer sa marque, le metteur en scène va parfois contre la simple observation. Le paradoxe doit naître de l'inspiration, entendez de la liberté, une liberté exercée par l'emploi de certaines contraintes, c'est-à-dire se déployant à bon escient. Les auteurs se placent ainsi à contre-pied de certains comédiens malléables qui aiment précisément ne plus être qu'une chiffe entre les mains du maître . Ils veulent, les auteurs, rétablir les notions de liberté, de travail qui est jeu, car le métier de comédien, c'est de jouer. Voilà ce qu'ils nous auraient dit s'ils avaient voulu faire de grandes phrases. Mais apparaît en plus, en grattant bien, le sentiment de l'absurde, un désespoir façon Godot si je ne me trompe : quelque chose de bien lucide, avec de gros remous de glauque... La postface est là-
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dessus assez explicite pour qui sait lire. Et bien entendu, “l'humour est la politesse du désespoir.” Naviguons donc dans l'insolence salubre, entre lapalissades qu'il est si indispensable de rappeler, paradoxes féconds et grosses tranches de désenchantement. Page 47, tenez : “”- Comment jouer l'ennui ? Est-ce qu'on peut jouer l'ennui ? “ - et Monsieur Pit de répondre : “- L'ennui ?... On peut jouer l'ennui mais...” Vous aurez compris qu'il ne faut pas être ennuyeux.
J'allais vous le dire. Seulement, tellement de troupes désormais jouent ennuyeux pour jouer sérieux... P. 141 : “Ça peut être une façon symbolique de dire...
M.P. - Le jeu symbolique, c'est quelque chose d'assez commun. C'est une idée de metteur en scène. Ça fait faire aux acteurs des choses incompréhensibles, des gestes incongrus...
“PB.- Par exemple, un acteur mange la chaussure de sa partenaire, et c'est censé représenter un rapport névrotique...
MP. - Oui, ou bien il boit de la lessive en mimant la copulation, pour symboliser la condition de la femme en général...
PB. - Ce qui ne marche pas là-dedans, c'est que soit on ne comprend pas, et ça ne sert à rien, soit on comprend et c'est pire.” Ainsi se trouvent démolies certaines manies soixante-dizardes encore en pratique chez certaines troupes de patronage idéologique. Mais aussi, quelle idée d'écrire Comment faire du théâtre avec succès. On le voit tout de suite, que ça ne marchera pas. Le titre veut dire : “Vous allez bien rigoler, bande de naïfs.” Mais les auditeurs de la Clef des Ondes l'avaient compris depuis le début. Moi je vais terminer par quelques-uns de ces aphorismes résumeurs de fins de chapitres : ces boutades vous égaieront l'atmosphère interne. “Un conseil : ne vous fiez pas trop aux bons conseils qu'on essaie de vous donner.” “Un trou est toujours bienvenu” - de mémoire, s'entend. “Ne soyez pas plus malin que votre rôle.” “Ne vous demandez pas si vous jouez dans une comédie ou une tragédie.” “Pour jouer Dieu, ayez l'air de rien.” Et enfin : “Un petit truc de professionnel : laissez votre braguette ouverte, c'est un bon moyen d'attirer l'attention sur vous.
 
 
 
 
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H. DE BALZAC « LES ILLUSIONS PERDUES » 04 17
Voici une belle intrusion dans le saint des saints de la littérature : Les illusions perdues de Balzac ; tel sera le sujet d'aujourd'hui. Et certes, comment traiter d'une œuvre qui déjà croule sous les exégèses ? Soyons sincère. D'abord, précisons qu'il s'agit de l'effondrement d'un très jeune homme, Lucien de Rubempré né Chardon – il se faisait alors en 1819 de ces changements de nom en faveur de l'aristocratie de la Restauration. Lucien Chardon de Rubempré, s'étant trouvé adulé par le salon littéraire de Mme de Bargeton, muse d'Angoulême, se fait enlever par elle, puis abandonner à Paris, où ses vers provinciaux ne rencontrent que sarcasmes. Il se ruine rapidement et rencontre, dans un restaurant misérable, un certain Etienne Lousteau, journaliste aigri, qui l'initie à son nouveau métier.
Lucien apprendra vite, car il a du talent, comment encenser ou abattre une œuvre littéraire, en volume ou sur les planches, au gré des grands engouements et des petites rancunes. Il écrira même des articles, à la fois, pour et contre, sous des signatures différentes, dans des revues différentes. Il fera comme tous obéir sa plume à des consignes politiques, car il faut en ce temps-là, pour conquérir ou reconquérir les sommets de la société, lécher les escarpins de la noblesse ou s'incliner devant la soutane. En clair, être pour le roi, et même plus que le roi lui-même. Lucien sera haï par ses anciens compagnons, libéraux, eux, qui préparent souterrainement, et sans le savoir encore, la Révolution de 1830.
Il sera ruiné, sa maîtresse, une actrice, mourra, et il retournera vaincu, à pied, dans sa province angoumoise. Il lui restera encore la douleur de ruiner son meilleur ami, David Séchard, dont il aura imité la signature. Je n'ai pu m'empêcher de résumer l'intrigue ; ce qui paraîtrait superflu aux professeurs de fac ne l'est pas pour nous autres, car nous pensons tous avoir fait le tour de Balzac, sans être allés souvent plus loin que Le père Goriot et Eugénie Grandet, parce qu'ils sont « aux programmes ». Le journaliste ici présenté, qui causera la gloire et la chute, n'est pas celui des grandes plumes politiques violemment agitées en ces temps de violente liberté qui suivirent la censure napoléonienne, mais le journalisme critique.
 
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H. DE BALZAC « LES ILLUSIONS PERDUES » 17 04 2043
 
 
 
Ces hommes, les Lousteau, les Finot, les Vernou – empêtré de sa femme aux doigts rouges – ne sont pas des journalistes « pur-sang ». Ils sont venus de Province avec de beaux manuscrits sous le bras, refusés par les libraires – car il n'y avait pas encore d'éditeurs – et se sont engagés dans des gazettes où ils rendent compte des nouveaux ouvrages et des nouvelles représentations théâtrales. Ils prennent leurs maîtresses parmi les actrices, entretenues par des vieux riches à lard et complaisants : pas de fausse honte. Ils couvrent leurs maîtresses d'éloges, et de boue dès qu'elles les ont quittés. Ils obéissent à toutes les pressions, font monter ou descendre la neige des œufs au gré de leurs intérêts de cul ou de finance. La Presse, ou plus exactement la critique, est devenue un pouvoir. Les écrivains sont en même temps des critiques, comme aujourd'hui, ce qui ne contribue pas à la clarté des appréciations littéraires. De plus, à cette époque, ils étaient intéressés au succès des pièces par la revente de billets. La claque et la cabale étaient des moyens avoués quoique désapprouvés de faire monter la température au sujet d'une comédie ou d'un drame.
Tout était truqué. Tout était cuisine. Il n'y avait plus de place pour le goût personnel. En est-il autrement aujourd'hui ? J'ai commencé à éprouver de sérieux doutes sur la validité de la critique en m'apercevant jadis que les ouvrages dont on rendait compte dans « Apostrophes » étaient les mêmes que ceux du Monde ou des pages littéraires de Libération. Force m'a été de constater que les critiques se donnaient le mot pour promouvoir quelques œuvres, toujours les mêmes, dont on voyait ou entendait aussi les auteurs plastronner à la télé, à la radio. Et en avant pour les renvois d'ascenseurs. Balzac s'avança même jusqu'à prophétiser qu'un jour la presse déformerait à ce point l'évènement qu'elle finirait par le créer de toutes pièces.
Dernièrement, France 2 vient d'être condamnée pour un reportage bidouillé dans les caves de banlieue, où l'on avait reconstitué un trafic d'armes parfaitement imaginaire. Mais Les illusions perdues ne sont pas que la chute boueuse d'un folliculaire de talent contempteur de la déontologie journalistique. Elles s'ouvrent et
 
 
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H. DE BALZAC « LES ILLUSIONS PERDUES » 04 17
 
 
 
se ferment sur un documentaire saisissant et de caractère à la fois encyclopédique, au sens diderotien du terme, et psychologique. Une très grande partie du roman se situe en effet dans et autour de l'imprimerie Séchard à Angoulême, et nous apprenons l'art et la manière d'imprimer, d'abord au moyen de plaques toutes composées qu'on abaissait encore au moyen d'un pas de vis, après les avoir enduites d'encre au moyen de grosses boules d'éponge dans du tissu.
Le père de David Séchard exerça ce métier sans même savoir lire, puis envoya son fils David apprendre les techniques plus modernes à Paris. Ce fils, plus poète que technicien ou gestionnaire, laissa sa fabrique péricliter. Il fut le beau-frère du non moins beau Lucien de Rubempré. Il éteignit la dette de son ami après maintes péripéties financières dont aucun détail, comme toujours chez Balzac, ne nous est épargné. C'est au point que je dis à ceux que Balzac effarouche : dans un premier temps, feuilletez votre Balzac, omettez les passages étroitement spécialisés, tels que la répartition des parts du capital d'un nouveau journal. Sautez les descriptions – ce qui peut paraître sacrilège. Considérez votre volume comme un objet amical, et non comme un horrible amas de feuilles à vaincre. Lisez lentement. Ne vous figurez pas que l'essentiel soit dans l'intrigue, dans l'histoire. Je donne à présent des conseils inverses, suivez ceux qui se conforment le mieux à vos envies : les descriptions sont révélatrices de tant de choses, caractères des personnages par exemple, dois-je vous refaire du Lagarde et Michard ? Ne croyez pas avoir connu Balzac après avoir vu simplement un film de lui. Honorez cependant – c'est le cas de le dire – l'acteur récemment disparu, Géret, qui interpréta si magnifiquement Vautrin. Pour finir, Les illusions perdues nous entraînent dans les hauteurs fulgurantes du roman-feuilleton ou des concepts goethéens : Lucien, sur le point de se jeter dans la Charente, rencontre un prêtre mystérieux et brutal qui lui promet de le ramener à Paris, de lui offrir argent et protection sociale illimitée ; le roman s'achève sur cette page magistrale digne de Faust, unissant ainsi à ses deux extrémités la jouissance technique et financière la plus humaine et l'envolée fantastique la plus richement mélodramatique, annonçant qui
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H. DE BALZAC « LES ILLUSIONS PERDUES » 04 17 E / E
plus est et franco la suite dans le prochain volume, qui est, et je m'y remets de ce pas, Splendeur et misère des courtisanes, dont je vous entretiendrai... dans un prochain entretien. Voici d'abord une évocation de l'aspect virginal de ces deux poètes et amis provinciaux : Mais aussi leur désespoir était d'autant plus amer qu'ils allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé ; David avait beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences d'une sante vigoureuse et rustique, l'imprimeur était un génie mélancolique et maladif, il doutait de lui-même ; tandis que Lucien, doué d'un esprit entreprenant, mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. La débilité, autrement dit la tendresse et la faiblesse, la beauté fragile, voilà ce qui causera précisément l'ascension et la dépravation du héros.
David Séchard, plus réaliste, refuse d'ailleurs d'être présenté dans le grand monde, fût-ce d'Angoulême : Je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation différente. Un prote n'est engagé à rien. Précisons qu'un prote est le chef d'un atelier de composition typographique. Quant à Lucien, avec quelle naïveté ne se croit-il pas aimé : J'ai lu dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle les a ressenties; mes souffrances, elle les a calmées ; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et
gracieuse ! Non, elle ne me trahira jamais !...Bien sûr que si, beau Lucien, sitôt qu'elle aura senti à quel point c'est se compromettre auprès du Faubourg Saint-Germain que de se montrer en compagnie d'un simple roturier nommé Chardon...
Son amour provoque un scandale : En un cas semblable, les gens comme il faut commencent à se battre pour leurs femmes, et les laissent libres après... Lucien montera donc à Paris, et en redescendra par l'escalier le plus malodorant. Aujourd'hui, j'apprends la mort de François-Régis Bastide, auteur de L'homme au désir d'amour lointain dont nous avions parlé ici même. Lourd tribut payé par les écrivains cette année...
 
 
 
 
 
 
 
 
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KARIN HUET « MES JAMBES A SON COU » 43 04 24
 
 
Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? Mes jambes à son cou – déjà, ce titre – de Karine Huet nous parle d'une bonne femme qui s'astique avec tout ce qui lui tombe sous la main, stylo, statuette, raton laveur, et de préférence individu de sexe masculin, en particulier ces parties que l'on nomme parties, et qu'elle appelle, en toutes lettres, bite, b-i-t-e, et couilles, c-o-u-i-deux l-e-s. Une véritable honte. Et qui y prend du plaisir et qui explique comment et pourquoi. Ce qui fait que dans un premier temps l'on se prend à feuilleter le roman – d'ailleurs, est-ce un roman – à la recherche des occurrences de ces mots-là et autres fantasmes érotiques crus . la défécation, j'oubliais, ne fait pas non plus défection, elle est évoquée comme un moment de suprême volupté.
Il ne nous est épargné, ouf ! que l'obligé lesbianisme ; quant à la zoophilie, elle consiste à massacrer une chienne folle hautement symbolique n'en doutons pas, mais de quoi, ne cherchons pas. Car Moana, héroïne du roman (c'est décidément un roman) n'appartient pas à la catégorie des intellectuels symbolistes torturés. Son prénom signifie « la mer » en tahitien. Elle se partage entre Marseille, Tarbes (pourquoi pas) (et pourquoi « pourquoi pas » pour Tarbes ?) - Tahiti, les Marquises, et tous les endroits où l'on peut se baigner, avoir chaud, sortir en boîte et s'envoyer tous les plus beaux mecs qui passent. Bref, quelque chose qui m'est parfaitement étranger comme programme de vie : une existence sensuelle, parfaitement, sen-su-elle. Et n'allez pas croire que c'est une bête, pas du tout : Moana Cadoret (Avec un C ou avec un Q ? lui demande-t-on, Les deux, répond-elle) – a des sentiments, des enthousiasmes, des rages et des désespoirs. Elle court après un homme, un seul, Bilik (ce sont les dernières syllabes d' « ombilic »), qui lui fait un enfant, la trompe, s'en va, chassé, revient, repart...
Exaspérant, non ? Une femme libre. Qui appelle les choses et les amours ou les dégoûts par leur nom. Qui choisit les plus beaux, qui aimerait bien que ce fût le bon, le seul, l'unique, et qui se trompe avec désolation et appétit. Que faire ? Facile :
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KARIN HUET « MES JAMBES A SON COU » 43 04 24
 
 
 
piquer sa crise de jalousie. Tempêter contre l'égoïsme de cette femelle qui n'a apparemment qu'un sujet de préoccupation : moi, moi, moi. Qui s'impose malpoliment à ses lecteurs sans lui laisser une case libre pour la respiration du rêve. Le rêve d'une féminité à la David Hamilton justement, qui se caresse doucement l'amande sous les feuillages frémissants. Gueuler contre les femmes qui n'ont qu'à se baisser pour ramasser le mâle qui traîne, tout en se reprochant de n'être, soi-même, lecteur, qu'un intello tourmenté ne réussissant même pas à tirer autant de coups que Woody Allen, et à tous coups laissé pour compte pour un plus baraqué – non, Messieurs, ce n'est pas l'intelligence qui compte.
Enfin pas toujours (rattrapons-nous). Braillons de surcroît contre le petit monde parisien qui se retrouve entre pauvres dans tous les endroits où il fait chaud et où l'on bronze ; qui ont des idées, des subsides, et partent pour le pôle Sud, et en ramènent des conférences et des sujets de bouquins (non, c'était un policier, mais ça ne fait rien), et passent à « Apostrophes », je parle ici du glorieux Bilik, si sensuel, car en plus il sait baiser. Hululer que si cette femme n'avait pas été la compagne de ce Monsieur si bien introduit et pas pédé dans les milieux littéraires, elle n'aurais jamais trouvé à se faire éditer, ce qui prouve que je n'ai pas su lire un roman, mais une autobiographie, naïf nul que je suis !
En somme, rappeler à la rescousse toutes les raisons pour lesquelles il ne faut pas que j'aie trouvé ce livre bon, et qui m'ont accompagné comme un bouillonnement de rage rentrée pendant toute la lecture, excepté pendant les derniers chapitres. Or, mon Dieu comme c'est bizarre, ce bouquin détestable et lubrique, je l'ai lu en moins de quarante-huit heures. Il fait partie de ces livres que les prières d'insérer présentent comme « le livre à lire de toute urgence », « dès qu'on l'a commencé on ne le lâche plus ». Première chose suspecte : il dégage une telle joie de vivre, un tel dynamisme, une telle énergie, que le lecteur se laisse entraîner, torrentueusement. Deuxième constatation : oui, la femme est un être humain ; elle a le droit et le devoir d'être
 
 
 
 
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KARIN HUET « MES JAMBES A SON COU » 43 04 24
 
 
 
possédée par un appétit d'existence, de se heurter là où ça fait mal et sans Synthol, de dire si ça fait jouir et comment, si ça blesse et comment. Il se trouve que j'ai été réconcilié avec cette femme que je ne baiserai jamais (trop mou du muscle) à partir du moment où j'ai ressenti sa solitude, jusque sous les mâles.
J'ai envie de me jeter sous un camion.
Jette-toi plutôt sous le camionneur.
Quel courage !
Non, Messieurs, que dis-je, non, Moi-Même, une femme n'est pas heureuse du simple fait qu'elle s'enfile tous les corps beaux qui passent. Elle peut être attachée à un homme qui la fuit en maints et maints voyages d'études ethnographiques ou autres. Elle est obligée d'autre part, et ne l'oublie pas, de travailler pour vivre (prof, faut pas demander). Donc elle a choisi de monter en épingle, et de monter tout court dirait-on en langage cinématographique, certaines séquences qu'elle a décidé de nous montrer. Elle les a peut-être même déformées pour les faire entrer dans un ouvrage lisible. C'est toujours beau de découvrir l'Amérique.
Ici, c'est l'Océanie, et Marseille également. Et une belle-mère complètement dingue. Et une petite fille de trois ans qui tape sur sa mère chaque fois que cette dernière veut faire l'amour avec un autre que papa. Un livre parfaitement vulgaire. Plongeons : p. 47. Je raclais. Le silence nous écrasait les tympans. Je la lui jouais à l'ouvrier à la tâche. Et que racle-t-elle à votre avis ? Le bois d'une coque. Ça se passe dans les milieux de la voile. Avec des grands mâts. Bon, ça me reprend. Le pire est qu'elle se les permet aussi, les vannes de ce genre. Alors forcément. Pour une femme, ça ne fait pas sérieux.
P. 188 : Il avait une belle dentition (on dit « denture », note du critique) mais pas pour longtemps, il débourrait les noix de coco à la seule force des mâchoires
 
 
 
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KARIN HUET « MES JAMBES A SON COU » 43 04 24
 
 
 
pour les touristes devant la piscine de l'hôtel Marara. Il pesait ses cent kilos et possédait un engin en proportion. Las ! Eh oui, hélas, car il décide d'échanger sa partenaire contre celle de son copain, qui est également la copine de la femme – vous suivez ? P. 235 : Tu dis qu'il tourne autour de la maison ? Il fouille la terre ? Il casse les choses ? - non, il s'agit d'un chien. Qui n'a peut-être pas existé. Ou qui n'a pas été tué à coups de gourdin comme dans le chapitre. Mais qui marque la fin des errances sentimentales de l'héroïne, pour autant qu'on puisse en juger, car tout se termine par un télégramme de rappel dudit Bilik. Y répondra-t-elle et comment ? Ce fut donc un livre instructif, beau, gai, courantd'airé, sympathique, sans aucun rapport avec la littérature – et toc, l'intello se venge dans la queue. Lisez ou ne lisez pas Mes jambes à son cou de Karin Huet.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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MONTHERLANT « PITIE POUR LES FEMMES » 43 05 01
 
 
 
Pitié pour les femmes, de Montherlant, en voilà une vieille lune ! Et qui donc en parlera, depuis 1936, à part votre Vandekeen si attachant ? Pitié pour les femmes est la suite des Jeunes filles et précède Le démon du Bien que je vous infligerai à coup sûr quelque jour. Dans cette série, intitulée globalement Les jeunes filles, Montherlant, me dit l'encyclopédie Larousse, tourne en dérision l'âme féminine, inversant ainsi le code de la galanterie. C'est le moins qu'on puisse dire. Vais-je vraiment révéler quelque chose à qui que ce soit en disant que Montherlant était misogyne ? Et comme disait ce candidat malheureux à l'agrégation, pourquoi dire du mal d'une femme ? Ne suffit-il pas de dire « c'est une femme » ? Après ces gracieusetés, est-il nécessaire d'affirmer haut et fort que je ne suis pas misogyne, que plus personne ne s'avise de l'être ?
Non, cela n'est pas nécessaire. En effet, je suis misogyne. Et je m'empresse d'ajouter que si la femme est la chose qu'en fait Montherlant dans ses ouvrages, oui, je m'écarte des femmes, et je n'aimerais pas rencontrer la femme décrite par Montherlant au coin d'un traversin. Malheureusement tout a été dit à ce sujet, à savoir que Monsieur de Montherlant présente dans ses fictions des femmes parfaitement idiotes, collantes, frigides, niaises, j'en passe, et tenterait de nous faire croire que toutes ces dames sont comme cela, et que donc il faut absolument se méfier d'elles, tirer son coup et s'enfuir ; l'avant-dernière proposition venant de Montherlant n'est d'ailleurs pas dénuée de saveur.
Nous l'appellerons donc l'avant-dernière proposition. Mais il va falloir trouver autre chose. En se référant, mais oui, prétentieusement, à nos réactions personnelles. Eh oui, je m'égale aux plus grands, ô divine plumitive de Sud Ouest, et qui je dénie avec la plus grande véhémence quelque droit que ce soit, chère Madame, à décider vous-même de quelle hauteur ceux qui ne sont pas plumitifs doivent se placer pour
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MONTHERLANT « PITIE POUR LES FEMMES » 43 05 01
 
 
 
 
avoir l'heur de complaire à votre plumitive petitesse... Revenons aux véritables écrivains, c'est-à-dire à Montherlant. Non, je ne viens pas de me laisser aller à un accès de misogynie, au contraire : ce n'est pas parce qu'on est une femme qu'on ne peut pas être une imbécile. Ça c'est de l'égalitarisme. Bon ! Montherlant, vous dis-je. Et moi. Parfaitement. J'ai lu Pitié pour les femmes à l'âge délicat, à l'âge où il ne faut surtout pas lire Montherlant, de dix-huit ans. Et ma jeunhommie d'entrer aussitôt en fureur : quoi ? les femmes, ces êtres merveilleux, ces êtres parfaits – autre forme de misogynie, vous en conviendrez – être attaquées de la sorte ?
...Etre représentées comme des créatures imparfaites, toujours en quête de l'homme sans lesquels nulle ne peut être complète, sans lesquels ces dames restent vides et avides ? Comme des bas-bleus stupides, incapables de s'élever aux représentations abstraites ? conformistes, petites, préoccupées de cuteries, de cultes et de formalisme ? Bon sang, mais ce sont les hommes qui sont ainsi ! C'est moi, le jeune homme, qui ai absolument besoin des femmes pour me sentir complet, épanoui dans l' « amour toujours », quel imbécile, ce Montherlant, il aurait écrit ses romans en utilisant « il » en lieu et place de « elle », et voilà que j'y souscrit sans réserve...
C'est ainsi que par idéalisme béat l'on tombe dans un machisme plus sournois encore : je haïssais les femmes, me haïssant moi-même, je leur en voulais de ne pas descendre de ce piédestal que j'avais érigé – une érection, une – sans qu'elles le demandassent ! Quoi, Mesdames, vous refusez de prendre en considération ce misérable escargot baveux qui rampe à vos pieds écraseurs ? Pour sûr, ajoutais-je dans ma foulée d'escargot, vous me méprisez, vous méprisez la race masculine, en voie d'extinction, et en avant pour le délire. J'enrageais de ce que Montherlant fût parvenu à la misogynie par un autre chemin, exactement opposé au mien.
Il en est ainsi d'ailleurs de tous ceux que j'ai trouvés affligés de cette tare, sans en excepter Sollers dans Femmes, lequel se défendrait comme un beau diable si on lui reprochait de la misogynie. Eh bien si : ce sont toujours les mêmes griefs qui
 
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MONTHERLANT « PITIE POUR LES FEMMES » 43 05 01
 
 
 
reviennent à travers les siècles des siècles, de la femme goulue, saute-au-paf – où çà ?
où çà ? - qui ne songe qu'à s'accaparer un homme qu'elle puisse ronger jusqu'à la mort (de l'homme bien entendu), qu'elle puisse entraver, empêcher d'écrire, en particulier, qu'elle puisse rapetisser à son niveau de petit esprit. Mais y en a marre ! ...quel manque d'imagination ! Ça dure depuis l'Antiquité en passant par les fabliaux du Moyen Age ! Oh, les mecs, vous ne pourriez pas renouveler vos munitions ? Alors que moi-même, j'ai trouvé tellement mieux.
Mon misogynisme ne provient pas en effet de ce que je trouve les femmes ceciou cela, mais pis encore. Attendez. Premièrement, tout ce que je pense de mal sur les Femmes, avec un F majuscule, s'effondre instantanément dès que je me trouve en contact avec l'une d'entre elles. Il n'y a aucune femme qui corresponde à mes clichés stupides. Et d'une. Deuxièmement, si j'ai des reproches à faire à de certains comportements de ces dames à l'égard des messieurs – le reproche essentiel étant vous l'avez compris, bande d'hypocrites, que j'aimerais bien coucher avec toutes celles que je croise – j'agirais exactement comme elles.
Si j'étais femme, je me comporterais comme une femme. Parce qu'elles n'ont pas le choix. Parce que les hommes ne leur en laissent pas le choix. En effet, pour trouver plus con qu'une femme, c'est difficile ; il faut vraiment aller chercher du côté des hommes. Et comme le dit Montaigne : [l'homme qui se moque de la femme,] « c'est comme la queue se moque du poêlon » (le fourgon se moque de la poêle). On renvoie dos à dos ? C'est banal ? Bien sûr mon ami, la cause est entendue, et Montherlant, dont il est après tout fort peu question, nous gonfle les glandes avec ses élucubrations de romancier, et non pas de sociologue.
A quoi il répondrait, car je le connais, qu'il n'a justement, ça tombe bien, pas voulu faire autre chose qu'une œuvre de romancier. Mais nous aurions aimé, précisément, Monsieur de Montherlant, que vous poussassiez un peu plus loin l'analyse et, sans obligatoirement mettre en avant vos propensions aux faces arrière,
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MONTHERLANT « PITIE POUR LES FEMMES » 43 05 01
 
 
 
du moins que vous analysassiez d'un peu plus près, plus honnêtement, plus profondément, la raison de votre aversion pour certains traits de comportement effectivement peu estimables : la ruse, le souci permanent de plaire, le conformisme, le manque de grandeur dans les conceptions... Ensuite, vous auriez réparti ces vilains défauts aussi bien parmi les hommes que parmi les femmes, parmi les blonds que parmi les brunes, parmi ceux dont le nom commence par un D que parmi ceux qui se prénomment Jules.
Puis vous vous seriez demandé pourquoi vous aviez une si irrépressible envie de coller toutes ces tares sur le dos des seules femmes. Vous auriez établi un balancement fécond entre vos fantasmes et ce que vous auriez pu entrapercevoir de la réalité. Vous auriez analysé votre mensonge et en auriez tiré des raisonnements, des élans touchants, qui nous auraient peut-être intéressés à votre personne, disons mieux : à votre vérité, à notre vérité. En bref, vous auriez fait avancer les choses.
Mais non : vous avez préféré patauger dans les lieux communs, et vous vous êtes montré, ce qui [lacune]
 
Lecture :
 ANDREE HACQUEBAUT
Saint-Léonard
à
PIERRE COSTALS
Paris
15/06/27
Prière de lire cette lettre en entier.
Tout est là. Nous n'avons pas les mêmes valeurs. Voyez le caractère je vous prie des noms de famille et de lieu : « Hacquebaut », « Costals » ; « Saint-Léonard », « Paris ». Sans compter l'exergue péremptoire, digne d'une petite fille de quatorze ans. ...Faisons baiser le héros : Dans l'histoire que nous narrons ici, telle qu'elle se passa
 
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MONTHERLANT « PITIE POUR LES FEMMES » 43 05 01
 
 
 
dans la réalité, cette scène à la cuisine, où Costals et son amie découvrirent côte à côte des régions honorables d'eux-mêmes, fut bien un sommet, mais avec les inconvénients des sommets. Car, le sommet atteint, il faut bien descendre. Cette scène fut sans lendemain. Il suffisait de changer la métaphore, patate. Au lieu de parler de sommet, tu parlais d'hyperbole, et tu concluais autrement.
Des mots ! Words, words, words. Lisez ou ne lisez pas Pitié pour les femmes de Montherlant.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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VILLON 43 05 08
 
 
 
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
En cette belle journée du 8 mai, anniversaire de la fin des boucheries, nous aurons l'effrayante audace de nous pencher sur l'assassin d'un prêtre, lequel prêtre était d'aillleurs aussi bourré que son bourreau, oui bien sûr vous avez reconnu cet auteur dit maudit que les parents d'élèves de Paul Guth ont failli lui interdire , j'ai nommé François Villon. Que de frasques ne lui a-t-on pas prêtées, allant jusqu'à en faire un voyou qui eût fréquenté la cour de Charles d'Orléans puis replongé dans les bas fonds de la vie crapuleuse. Bret on lui forgea tout un destin romantique avant la lettre, analogue à celui du poète Gringoire, victime d'un Louis XI revisité par les poètes du XIXe s.
Or, et vous vous y attendez, certains pisse-froid de la Sorbonne se sont avisés que peut-être une telle destinée se révélait-elle hautemenet invraisemblable. Quelle vie de clodo, quelles frasques n'a-t-on point inventées pour Maître François, mi-marginal, mi-hanteur de cour ! la cour de Charles d'Orléans pour être plus précis. Jusqu'au jour où certains pisse-froid de la Sorbonne se sont avisés que peut-être un vagabond n'aurait pas eu ses entrées si franches en milieu aristocratique, surtout en un temps où les castes sociales étaient si tranchées. Ils ont voulu ne voir en Villon qu'un poète insincère, prisonnier de formules et de développements tout faits comme on les aimait au Moyen Age.
Ne sont-ils pas allés jusqu'à mettre en doute l'imminence de la pendaison qui semble pourtant toute proche en cette année 1463 qui vit naître La ballade des pendus ? « Simple lieu commun » disent-ils, « ne se rapportant nullement à une circonstance vécue ! » Il en serait de même pour, deux siècles plus tôt, un nommé Rutebeuf : que sont mes amis devenus ne signifierait plus tout ce dont nous le chargeons en mélancolie, mais « où sont passés ceux qui me donnaient du fric », puisqu' « ami » avait le sens de « bailleur de fonds ». Un ami manifestait son amitié en donnant de
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VILLON 43 05 08
 
 
 
l'argent. Mais il n'en restait pas moins un ami. Et nos raisonneurs de se battre les flancs à rechercher la part de sincérité personnelle au milieu de tout ce fatras, disent-ils, de lieux communs. Il n'en demeure pas moins vrai que Villon, puisque c'est de lui qu'il s'agit, se fit le porte-parole parfois des souffrants, et que c'est sa voix que nous entendons. Chaque poète porte ainsi l'auréole patinée de ce que tous les siècles en ont dit, et nous ne voyons pas Villon, ni Ronsard, ni Racine, de la même façon qu'aux siècles derniers au pluriel. Villon écrivit le lais, l-a-i-s, le Testament et des poésies diverses.
La lecture de tout cela, hors des morceaux d'anthologie comme la Ballade des dames du temps jadis, est extrêmement touffue et diluante. Si vous lisez cela vite, vous imaginant que le moyen français – tel est le terme approximatif que l'on emploie pour qualifier sa langue – ne présente que peu de difficultés, vous aurez l'impression d'un maquis touffu sur un sol ingrat. Vous rencontrerez des strophes entières hérissées de noms propres, d'allusions, de parenthèses à l'usage du contemporain et qui ne nous disent plus rien. Vous vous demanderez sans cesse autour de quel pot Villon tourne, et quand vous l'aurez trouvé, vous l'estimerez banal.
Tout cela, direz-vous, pour aboutir à un tel lieu commun ? Pour entendre que les méchants sont punis dans l'autre monde, et les gens de bien dès ici-bas ? Très drôle, et amer : vous êtes sur la bonne voie. Personnellement, je préfère sentir un Villon gonflé d'amertume, de regrets et de foi profonde, pétri de tout ce que nous y avons mis depuis cinq cents ans. Il me semble qu'il faut le lire lentement, savourant chaque mot de ce moyen français, articulant ses strophes à haute voix, se reportant mais oui aux notes en bas de page. Plus un auteur est ancien – et c'est encore plus vrai des latins et grecs – plus il faut le défricher patiemment.
Alors se découvrent des bonheurs d'écriture, des escarboucles dans la broussaille, des progression subtiles de raisonnements où nous ne voyions que redites, et des plans, des échafaudages, des architectures. Et tant pis si nous nous trompons, tant pis si la critique universitaire nous répète que nous sommes beaucoup plus près
 
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VILLON 43 05 08
 
 
 
de nous que du vrai Villon, qu'elle recule dans des brumes narquoises et pédantes. Le rôle du poète est de nous rapprocher de nous-mêmes et non de lui. De nous mêmes à travers ce que nous croyons sentir de lui. Le Contre Sainte-Beuve sera toujours à récrire, et toujours nous aurons des universitaires bizarres qui voudront nous révéler l'œuvre à partir de la vraie paraît-il personnalité de l'auteur.
Et peut-être, sûrement même, notre modeste commentaire est-il aussi loin de ce qu'il faut dire sur Villon que les ouvrages de Lacarrière ont pris de distance vis-à-vis d'Hérodote. Et désirant choisir pour illustrer mon dire un extrait signifiant de Villon, je tombe sur ceci :
Je n'en croy rien ; tel qu'ilz m'ont fait seray.-
Que dis-tu ? - Dea ! certes, c'est ma creance » - qui confirme ce que nous affirmions tout à l'heure. Poursuivons par l'acrostiche :
Veul-tu vivre ? - Dieu m'en doint la puissance ! -
Il te fault... - Quoy ? - Remors de conscience,
Lire sans fin. - En quoy ? - Lire en science,
Laisser les folz ! - Bien j'y adviseray. -
Or le retien ! - J'en ay bien souvenance. -
N'atens pas tant que tourne a desplaisance
Plus ne t'en dis. - Et je m'en passeray.
Paraphrasons : sagesse est dans les livres.
Et puis, tenez, je lis sans fin...
 
 
 
 
 
 
 
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MONTHERLANT « LE DEMON DU BIEN » 43 05 15
 
 
 
Mes chers, les livres de Montherlant se suivent et ne se ressemblent pas. Au risque de choquer profondément, je dois dire qu'autant Pitié pour les femmes m'a paru léger, sans portée réelle, autant Le démon du bien qui le suit m'a semblé taper en plein dans le mille ; car la cible cette fois n'est pas la femme, mais le mariage. Comme c'est un homme qui parle – et par quel miracle Montherlant, pédéraste et célibataire endurci, a-t-il pu flairer dans le mariage hétérosexuel une telle boue, sinon par d'abondantes confidences ? la femme se trouve pourtant l'objet de ses sarcasmes. Depuis, les femmes nous ont rendu coup pour coup, rassurez-vous, moralistes politiquement corrects.
On nous a nous-mêmes suffisamment dégueulé dessus, à nous les hommes ; au point de nous donner envie de nous les couper. Nous étant ainsi dédouanés, plongeons-nous avec délices dans ce somptueux jeu de massacre. Nous retrouvons notre héros Costals, toujours dragueur, toujours mufle, encombré d'une Solange Dandillot – notez bien le nom : l'intrigue amorcée au livre précédent manque bien s'achever par un mariage, car avant guerre – et l'auteur n'a pas tort ! - les jeunes femmes ne se croyaient pas casées, calées dans la réussite sociale et personnelle si elles n'avaient convolé en justes noces. Même Simone de Beauvoir – on se signe – l'a dit. Solange Dandillot donc, admiratrice de l'écrivain Costals, qui ne doit pas être si éloigné dans ses écrits d'un certain Montherlant, décide de le décider à se marier avec elle, autrement dit, elle chevauche l'hippogriffe, la chimère des femmes.
Voilà notre héros embarqué dans des rapports douteux, marécageux selon lui, avec la mère veuve de la jeune fiancée ; ce qui lui plaît chez cette Solange, c'est une espèce de neutralité, de malléabilité, de tempérament de page blanche. Voilà une personnalité à remplir, une vraie jeune fille sans histoire, conformiste à la façon plus tard de l'épouse précisément du Conformiste de Moravia. Et jouer avec elle au chat et à la souris, la promenant de promesse en rétractation ainsi que sa mère, et se livrant de discussion en discussion avec l'une ou l'autre à une diatribe de la vie en commun, COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN LUMIERES, LUMIERES
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autrement dit, à l'époque, du mariage. On trouve à la fin d'un « Lucky Luke » cette phrase d'un humoriste anonyme : Le mariage est ce qu'on a trouvé de mieux pour résoudre à deux les problèmes qu'on n'aurait pas eus si l'on était resté tout seul. Soit.
Mais encore ? Pour bien démontrer l'inanité du lien sacré, Montherlant imagine que Costals n'aime pas sa partenaire. Il l'aime bien, sans plus, il a envie de lui faire plaisir, il a envie d'avoir pitié d'elle. Elle le sent, elle en souffre. Montherlant n'a pas créé une partenaire totalement sotte – quisouffre aussi de ce que l'autre, l'homme, ne trouve pas son bonheur dans cette parodie. Après tout, Montherlant ne traite que de ce couple-là... Cet homme et cette femme se retrouvent ensemble, à l'essai en quelque sorte – car la mère a fermé les yeux sur la morale, lâcheté blâmée par Costals mais dont il profite – à Gênes, l'anti-Naples, l'anti-Venise, mais bien nommée, car où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. Et nos deux amants ennuyés se gênent, car ils n'ont rien à faire ni à se dire : il faut toujours, dit l'homme – celui-ci en effet prend toujours la parole, ce qui déséquilibre le propos chers amis politiquement corrects (bis) – se soucier, s'occuper, se préoccuper de sa partenaire : s'ennuie-t-elle ?
Comme disait Curt Jürgends à sa partenaire dans le train du film Michel Strogoff : « Avez-vous faim ? chaud ? sommeil ? froid ? soif ? » C'est ainsi que Costals se représente la femme : un être inoccupé incapable d'autre chose que de se laisser porter de tout son poids, et prêt à protester quand on ne le sert pas bien, quand on n'est pas exactement à son service. Eh bien non. C'est pire. Solange ne proteste jamais, mise sur la longueur, croit et s'accroche toujours au mariage, prétend que « tout s'arrangera avec le temps », alors que Costals, alias peut-être Montherlant (mais ce « peut-être » n'est là que pour la forme) pose à l'homme altier, tout en foucades, en irrégularités, tout en sain égoïsme, en force juvénile.
Ils rompront, il se mettra à l'œuvre dans la joie. Mais au passage, dans tout le cours du roman, nous auront été assenées les vérités générales les plus féroces et les plus vraies sur l'état de mariage, boutades auprès desquelles les flèches de Sacha Guitry font figure de pets d'enfant de chœur. Livrons-nous à une petite séance
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d'épluchage : et ne hurlons pas à la mauvaise foi ; la mauvaise foi est le terrain d'élection – ou le fonds de commerce – de Montherlant. P. 47 :
Une épreuve digne de moi. Grande chose de réussir dans ce qu'on méprise, parce qu'il y faut vaincre non seulement l'obstacle, mais soi. C'est avec courage que je ferais cela. Noter ici le mensonge : faire ce que l'on n'aime pas est une preuve de caractère. Qui ne voir l'opposition avec la théorie beaucoup plus terrible selon laquelle nous ne sommes que nos actes. Il ne s'agit pas de mensonge inhérent à la littérature, mais de celui du maître. Tous les menteurs, tous les traîtres se voient par là justifiés, et le reniement devient de la grandeur, du respect vis-à-vis de soi-même. Dois-je m'excuser de m'être laissé emporter à faire de la morale ? Montherlant le pur jouant les sophistes, vous comprenez que je réagisse. J'essaie de comprendre. Car en admettant que je réussisse dans un domaine que je méprise, comme le bricolage, par exemple, je me rends parfaitement compte que je me flatterai de ma réussite, et que j'aimerai en définitive cette nouvelle chose ; selon moi d'ailleurs, ce serait un enrichissement ; selon Costals, héros du Démon du Bien, ce serait une trahison qui permettrait de se retrouver soi-même ? Il faudrait placer la fierté de l'unité du moi dans son évolution – comme une trahison ? Vous ne tenez pas debout, Monsieur de Montherlant. Nous allons vous mettre à l'épreuve p. 94 : S'il n'y avait aucune sortie de secours à ce mariage, il ne fallait plus y songer. Et il regardait ce misérable bonhomme, qui était pourtant l'homme qui savait, l'homme à qui était suspendu le oui ou le non de son destin, le oui ou le non du destin de Solange ; il le regardait, se sentant tout pauvre devant lui, et triste comme une médaille de la Mutualité.
« Mais puis-je me fier à ce qu'il dit ? » Son doute était justifié : les erreurs ne manquaient pas dans les paroles du premier clerc (il serait fastidieux de les énumérer. « Après avoir contrôlé les dires de l'avocat par le clerc d'avoué, il me faudrait faire contrôler le clerc d'avoué par le notaire. Ensuite, je ferai contrôler ce que m'a dit le notaire par un procureur général. Oh ! nous avons du pain sur la
 
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planche. » Ainsi le quidam à qui le docteur A. vient de dire qu'il a un cancer, va consulter le docteur B., qui lui dit qu'il est parfaitement sain.
De quoi s'agit-il ? Costals demande à un homme de loi s'il est possible de divorcer aux torts exclusifs de l'autre, avant de se marier. Il agit comme Panurge qui va demandant d'oracle en oracle s'il sera cocu. Que ne le renvoyons-nous, Costals, au refrain populaire «Si tu veux pas qu'ta femme t'emmerde / Te marie pas, te marie pas ! » On objectera que cette incertitude de Costals, qui veut et ne veut pas, ou qui plutôt fait semblant de vouloir, enrichit la littérature d'un miroir supplémentaire où elle contemplerait sa propre nature, et autres fariboles. Voyons plutôt dans ce manège un ricanement de potache, un sens de l'humour dérisoire : Montherlant visiblement prend plaisir à ridiculiser son héros, nous en plaindrons-nous ?
Ce sera, à cause du mariage, à cause de la femme, dira-t-il ! Mais, en cas d'un autre vacillement sur d'autres points, de la faute de qui sera-ce ? Impossible décidément, avec Montherlant, de juger en toute littérature, ca r ce gamin satané véhicule des idées. P. 141 :
Grand éloge à mes yeux, si décrié qu'il soit. »
Combien pour lui toute ces aventures étaient devenues brusquement du passé ! Sa peine était comme débordée par le soulagement. Costals vient de fuir, et retourne ses proies, la mère et la fille, sur le gril, par des lettres. Il en reçoit d'autres. Tout cela plein de délicatesse et de compréhensions, bourgeoises niaises pour les femmes, bourgeoises nobles pour la pauvre victime, l'homme. P. 188 – voici les phrases les plus justes, celles qui font le plus de mal : Un être vous prive du vaste monde, vous dérobe le monde, met un écran entre le monde et vous. Tout est bu par cet être; le splendide univers cesse d'exister.
(Ecrit avant le coucher) Ces trois journées, dont les deux premières ont été sans tache, et avec une fille qui a un caractère idéal, qui est la docilité et la discrétion même, ces trois seules journées ont comme liquéfié ma personnalité. Ce soir, faisant
 
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MONTHERLANT « LE DEMON DU BIEN » 43 05 15
 
 
 
ma toilette, vais d'un objet à l'autre sans trouver ce que je cherche, qui est sous mes yeux. La dilution de ma personnalité se voit jusque sur mon visage, comme délavé ; mes paupières sont si lourdes que je peux à peine les soulever.
Eh ! Monsieur de Montherlant ! Pourquoi emmenez-vous donc vos deux créatures à Gênes et sans aucune occupation que le tourisme ? Ne savez-vous donc pas qu'au XVIIIe siècle, et bien avant sans doute, le test d'amour était de s'expatrier à la campagne ? S'ennuyait-on, c'est qu'on ne s'aimait pas. Il s'agit de l'ennui des indifférents, isolés à eux deux. Si vous l'aviez dit, vous auriez moins collé à votre personnage. Vous auriez décollé de l'éternelle surface des choses. Nous quittons là cet agréable et si juste pamphlet, car il est juste, nous promettant par acquit de conscience et pour bien rire un peu de lire le quatrième et dernier volume de la série Les jeunes filles, intitulé Les lépreuses, et de vous en faire part... de mariage.
Car il est vrai qu'une polémique, pour faire avancer les choses, doit comporter une part de mauvaise foi. Sinon, à quoi bon simplement décrire le monde comme il est ? Et Montherlant du fond de son tombeau de m'adresser ce reproche : « Voyez, vous critiquez, mais vous avez ri. » Sans doute, Monsieur de Montherlant, sans doute...
 
 
 
 
 
 
VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
 
EURIPIDE "LES TROYENNES, IPHIGENIE EN TAURIDE, ELECTRE" 43 05 22
 
 
 
Amis, bonjour. Qui parlerait d'Euripide si je n'en parlais pas ? Euripide est un tragique grec. Dans le tome IV de son théâtre publié dans la collection Budé, sont rassemblées trois tragédies : "Les Troyennes", "Iphigénie en Tauride", "Electre". La traduction est de Léon Parmentier. Qui se soucie désormais de tragédies grecques, puisque nous les vivons tous les jours? Comment ne pas reconnaître, dans ces nobles femmes qui apprennent par tirage au sort de qui elles vont partager la couche en tant que prisonnières de guerre, les violées et les déportées de Yougoslavie ? Est-il si réjouissant de devoir se soumettre à l'homme qui a tué votre mari ou voitre frère ? Les femmes poussent les mêmes lamentations quelle que soit leur appartenance sociale, et ici, le tragique s'est montré inférieur à la réalité. C'est qu'il est noble, et que les guerriers ne le sont pas.
L'assimilation sera peut-être moins aisée avec ""Iphignéie en Tauride", entendez en Crimée. Iphigénie, sacrifiée par son père comme Isaac par Abraham, s'est vu substituer sur l'autel une biche, comme ce fut un bélier qu eDieu envoya pour y être immolé à la place d'Isaac (voyez la légende). Elle fut enlevée dans une nuée sur les côtes de Tauride. Elle dut là-bas accomplir un rite barbare en l'honneur d'Artémis, déesse de la chasteté : immoler tous les étrangers qui se présenteraient sur ses rivages inhospitaliers.
Or c'est son frère qui y aborde, Oreste, accompagnée de son fidèle ami Pylade. Au lieu d'obéir aux ordres de la déesse, Iphigénie s'enfuit avec son frère pour aller tuer leur mère, qui a tué leur père. Vous avez reconnu la famille des Atrides, qui est le réservoir de tous les conflits familiaux sanglants que nous portons tous en nos têtes. Freud, et avant lui bon nombre de psychologues, car Freud n'a pas surgi du néant, se sont inspirés de maints épisodes des tragédies grecques pour nous révéler nos propres monstres internes.
 
VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
 
EURIPIDE "LES TROYENNES, IPHIGENIE EN TAURIDE, ELECTRE" 43 05 22
 
 
 
Ma mère a tué mon père. Comment faire pour m'en débarrasser ? Electre est la soeur d'Iphigénie. Elle donne son nom à la troisième tragédie du volume. Si Iphigénie était restée à la maison, elle eût suppoorté les mauvais traitements de sa mère et de l'amant de cette dernière. Nous retrouvons certains éléments de Cendrillon. Mais le sang coulera. Oreste, longtemps éloigné, surgit incognito dans la maison, surprend sa soeur, tue sa mère avec la bénédiction féroce de sa soeur Electre. Iphigénie ne fait plus partie de l'histoire. En effet, chaque poète, chaque tragédien a le droit d'interpéter différemment les légendes qui lu isont confiées. A leur tout, plus tard, ils font autorité.
Or Euripide précisément est un de ceux qui ont le plus trituré les traditions pour y ajouter des épisodes et des significations symboliques nouvelles. Il se fonde pour cela sur une plus grfande utilisation de la psychologie féminine. Il passait pour misogyne : mais il ne semble pas que les hommes soient épargnés dans sa vision tragique. C'est lui disent les critiques qui corespond le mieux à notre intérêt moderne par la violence de ses actions et la richesse de sa psychologie.
Nous écouterons en premier lieu Cassandre, qui refusa les étreintes du dieu Apollon et se vit infliger l'atroce punition de pouvoir prophétiser sans jamais être crue. Ecoutons-la révéler le sort d'Agamemnon, père d'Iphigénie et d'Electre, qui sera assassiné par l'amant de sa femme qui se trouve être aussi son cousin :
"Oui, misérable sera ta sépulture, la nuit, non le jour, ô toi qu'en apparence le sort place si haut, chef suprême des Danéens ! Et moi, mon corps sans vie, jeté nu dans les ravins où coule l'eau des torrents, près du tombeau de mon fiancé, sera livré aux bêtes sauvages, qui dévoreront la servante d'Apollon.
"O bandelettes du dieu qui m'est le plus cher, parure des heures d'extase, adieu ; je renonce aux fêtes où je brillais jadis."
Richesses de ce court extrait, où Cassandre prophétise également pour elle-même - et certains de nous savent que la mort est pour bientôt, pas moi dit le présentateur.
 
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EURIPIDE "LES TROYENNES, IPHIGENIE EN TAURIDE, ELECTRE" 43 05 22
 
 
 
Elle était la prisonnière réservée au roi Agamemnon, "son fiancé", dit-elle. Quant à Apollon, elle ne le détestait pas pour s'être refusée à lui. C'est sa prêtresse. Elle le reçoit dans des transes prophétiques. par tirage au sort de qui elles vont partager la couche en tant quen tant que prisonnières de guerre, les violées et les déportées de Yougoslavie ? Est-il si réjouissant de se soumettre à l'homme qui a tué votre mari ou votre frère ? Les femmes poussent les mêmes lamentations, quelle que soit leur appartenance sociale, et ici, le tragique s'est montré inférieur à la réalité.
C'est qu'il est noble, et que les guerriers ne le sont pas. L'assimilation sera peut-être moins aisée avec Iphigénie en Tauride, entendez en Crimée. Iphigénie, sacrifiée par son père comme Isaac par Abraham, s'est vu substituer sur l'autel une biche, comme ce fut un bélier que Dieu envoya pour y être immolé à la place d'Isaac (voyez la légende). Iphigénie fut enlevée dans une nuée sur les côtes de Tauride. Elle dut là-bas accomplir un rite barbare en l'honneur d'Artémis, déesse de la chasteté : immoler tous les étrangers qui se présenteraient sur ses rivages inhospitaliers. Or c'est son frère qui y aborde, Oreste, accompagné de son fidèle ami Pylade. Au lieu d'obéir aux ordres de la déesse, Iphigénie s'enfuit avec son frère pour aller tuer leur mère.
Vous avez reconnu la famille des Atrides, qui est le réservoir de tous les conflits familiaux sanglants que nous portons tous en nos têtes. Freud, et avant lui bon nombre de psychologues, car Freud n'a pas surgi du néant, se sont inspirés de maints épisodes des tragédies grecques pour nous révéler nos propres monstres internes. Ma mère a tué mon père. Comment faire pour me débarasser d'elle ? Electre est la sœur d'Iphigénie. Elle donne son nom à la troisième tragédie du volume. Si Iphigénie était restée à la maison, elle eût supporté les mauvais traitements de sa mère et de l'amant de cette dernière. Nous retrouvons certains éléments de Cendrillon. Mais le sang, chez Euripide, coulera.
Oreste, longtemps éloigné, survient incognito dans la maison, surprend sa
 
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EURIPIDE "LES TROYENNES, IPHIGENIE EN TAURIDE, ELECTRE" 43 05 22
 
 
 
sœur Electre, tue sa mère avec la bénédiction féroce de sa sœur Electre donc. Iphigénie ne fait plus partie de l'histoire. En effet, chaque poète, chaque tragédien, a le droit d'interpréter différemment les légendes qui lui sont confiées. A leur tour, plus tard, ils font autorité. Or Euripide précisément est un de ceux qui ont le plus trituré les traditions pour y ajouter des épisodes et des significations symboliques nouvelles. Il se fonde pour cela sur une plus grande utilisation de la psychologie féminine. Il passait pour misogyne : mais il ne semble pas que les hommes soient épargnés dans sa vision tragique. C'est lui, disent les critique, qui correspond le mieux à notre intérêt moderne par la violence de ses actions et la richesse de sa psychologie. Nous écouterons en premier lieu Cassandre, qui refusa les étreintes du dieu Apollon et se vit infliger l'atroce punition de pouvoir prophétiser sans jamais être crue. Ecoutons-la révéler le sort d'Agamemnon, père d'Iphigénie et d'Electre, qui sera assassiné par l'amant de sa femme qui se trouve être aussi son cousin : Oui, misérable sera ta sépulture, la nuit, non le jour, ô toi qu'en apparence le sort place si haut, chef suprême des Danéens ! Et moi, mon corps sans vie, jeté nu dans les ravins où coule l'eau des torrents, près du tombeau de mon fiancé, sera livré aux bêtes sauvages, qui dévoreront la servante d'Apollon.
Ô bandelettes du dieu qui m'est le plus cher, parure des heures d'extase, adieu ; je renonce aux fêtes où je brillais jadis.
Richesses de ce court extrait, où Cassandre prophétise également pour elle-même – et certains de nous savent que la mort est pour bientôt, pas moi dit le présentateur. Elle était la prisonnière réservée au roi Agamemnon, son fiancé, dit-elle. Quant à Apollon, elle ne le détestait pas pour s'être refusée à lui. C'est sa prêtresse. Elle le reçoit dans des transes prophétiques.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN LUMIERES, LUMIERES
HENRI-PAUL EYDOUX CHATEAUX FANTASTIQUES T. V 43 05 29
 
 
 
Chers auditeurs, nous avions déjà rendu compte, quelques semaines ago, des Châteaux fantastiques d'Henri-Paul Eydoux dans leur ensemble. Mais nous nous aperçûmes que le tome V et dernier n'avait pas été lu depuis son acquisition, id est 1973. Puis il est mort, comme dit l'autre. Toujours est-il que je me suis plongé dans ce tome cinq tout comme neuf, et que j'y ai retrouvé les mêmes qualités que dans les quatre autres, avec toujours en fin de volume les noms et la tomaison des bâtisses mentionnées par notre précieux guide. Les derniers mots qu'Eydoux a tracés : Une chaleur retrouvée. Voilà bien le projet en effet. Aider les vieilles constructions ignorées, ensevelies sous le lierre ou le gravat, à retrouver la chaleur de leur vie passée.
Parfois, une association vient de se constituer pour sauver ce qui peut l'être encore (nous sommes dans les années 70) ; mais la plupart du temps, ces châteaux médiévaux sont à l'écart de toute route, à l'abandon, à demi-écroulés sans que nul s'en soucie. Car on s'est abondamment occupé de recenser et de commenter les églises, tandis que l'architecture militaire – et aussi de prestige – constituée par les murailles de nos forteresses n'ont que peu excité l'attention des chercheurs, historiens ou esthètes. Ce cinquième volume ne comporte pas de différence notable avec les quatre autres. Toujours autant de précision, d'amabilité, de facilité cependant érudite. Toujours un souci de s'adresser familièrement au lecteur, comme un qui raconte des histoire plus que comme historien.
Mélange agréable d'architecture et d'histoire locale au moment où les considérations techniques risqueraient de lasser. Variété des angles d'attaque : tantôt l'auteur décrit, tantôt il évoque les ombres, tantôt il élargit le champ de vision en retraçant une généalogie, en rattachant les seigneurs du cru à telle époque ou a telle anecdote bien connue de la chronologie nationale. On retrouve dans le cinquième volume des Châteaux fantastiques le même scrupuleux débat entre le désir de sauvetage et le désir d'intégrité : cette dernière a bien souvent souffert de l'invasion des touristes consécutive au succès, précisément, de ce qui est devenu la « collection » des Châteaux fantastiques. L'auteur préfère toujours en définitive les risques de la vie COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN LUMIERES, LUMIERES
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aux risques de la mort par abandon.
Et jamais la fatigue ne se fait sentir, jamais Henri-Paul Eydoux ne donne l'impression de tirer à la ligne par lassitude ou de bâcler une rubrique. Les photos, datant de 1972, sur des lieux qu'il a toujours scrupuleusement visités voire hantés d'années en années, présentent désormais la double patine du Moyen Age et de l'époque plus récente où elles furent prises : sont-elles encore un témoignage fidèle ? Faisait-il beau cette année-là ? Les broussailles ont-elles gagné du terrain, cédé devant le défrichage ? On sait combien précieux sont les dessins ou les photos du siècle passé ou du début de celui-ci, quant à l'état des châteaux. Le donjon de Coucy jusqu'à 1917, le plus gros du monde, était encore debout. Sont étudiés dans ce volume les châteaux de Villandraut, où erre encore le fantôme de Clément V, pape bordelais inhumé à Uzeste ; de Lavardin, qui traîne son éventration gravateuse au bord du Loir ; de Murol, en Auvergne. Notez qu'au passage Henri-Paul Eydoux mentionne maints autres châteaux dans les environs de celui qu'il étudie, car souvent ces constructions vont par lignes défensives ou par massifs compacts et impénétrables.
Mais il ne veut retenir que ceux qui l'ont marqué par leur aspect mystérieux, soit que des ombres s'y promènent encore, soit que précisément rien ne soit su à leur sujet, ni sur leurs habitants, et que l'imagination y puisse ainsi se livrer plus libre cours. Mentionnons aussi l'énorme tas de pierres donc de Coucy dans l'Aisne, ruine pathétique s'il en fut, victime de la stupidité guerrière de notre siècle ; Beaucaire face à Tarascon, où combattirent les croisés du nord contre Raymond VII de Toulouse ; Rochebaron et son mur éperon, unique en France par cette originalité architecturale ; Montfort en Bourgogne et sa tour Amélie ; Vaujours, désormais sauvegardé grâce à une active association ; Rochechinard et le fantôme, peut-être, de Djem-Zizim ; et l'auteur de recenser tous les châteaux où ce prince ottoman est censé avoir légendairement séjourné.
Chacun d'entre eux mérite le détour, et parfois le quart d'heure ou la demi-heure de marche à pied en terrain accidenté ; le Tournel de Lozère en particulier, mon
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préféré du lot, sur la route du Bleymard à Mende, brûlant l'été, balayé de tourmentes l'hiver, à 1060 mètres d'altitude ; l'extraordinaire complexité du château de Ranrouët, dans les terres gorgées d'eau de la Loire-Atlantique ; n'oublions pas la Haute-Guerche, dominant la vallée du Layon en Vendée ; Armentières dans l'Aisne, contemporain de la Ferté-Milon que construisit le duc d'Orléans, frère de Charles VI et amant de sa femme ; Saint-Ulrich en Alsace, au milieu d'une véritable constellation de forteresses frontière ; Arques près de Limoux, dans une région déjà surreprésentée, quasiment inépuisable ; Montaler, sur lequel nulle étude n'avait encore paru ; et Busséol, remonté par les soins et par la modeste fortune de son restaurateur, Henry-Claude Houlier, Normand converti à l'Auvergne.
Hommage est ainsi rendu à tous ceux qui d'un bout à l'autre de la France ont su rendre vie avec acharnement à tous ces témoins muets de notre histoire. Hommage à l'ancienne France également; celle d'avant la Marseillaise, celle des seigneurs turbulents qui virent souvent leurs demeures orgueilleuses mises à bas par le pouvoir central, qui s'appelait souvent Richelieu. Et la série eût pu se poursuivre ainsi longtemps, n'eût été la volonté d'Henri-Paul Eydoux de mettre un terme à une entreprise qui n'eût jamais connu de fin. Peut-être sentait-il quant à lui une lassitude qu'il n'est pas parvenu à nous faire ressentir à travers ces cinq volumes dont je vous ai mentionné les dix-huit ultimes châteaux. Il y en a en tout quatre-vingt treize, dont 79 en France, et certains au Liban, où nos chevaliers du Moyen Age ont réussi une implantation de plus de cent cinquante ans, au temps des croisades. Pour vous donner une idée de la richesse des aperçus qui s'ouvrent devant nos yeux émerveillés, sachez qu'en 1188, Henri II Plantagenêt qui, par son mariage avec Aliénor d'Aquitaine, avait si richement accru ses domaines français, vint assiéger le château de Lavardin. Ce fut une de ses dernières actions, car il devait mourir l'année suivante. Son fils, Richard Cœur de Lion, était présent à ses côtés. Qui ne rêverait devant une telle concentration de noms illustres ?
Voyons comment Viollet-le-Duc reconstitue le donjon de Coucy : Viollet-le-COLLIGNON «HARDT » VANDEKEEN LUMIERES, LUMIERES
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Duc l'a établi avec netteté. Comme il formait un cylindre de plus de 100 mètres de circonférence (le donjon évidemment, pas Viollet-le-Duc), on ménagea tout autour, au fur et à mesure de la construction, un chemin incliné en bois (on voyait fort bien les trous de boulins dans lesquels étaient fixée la poutraison) ; cette rampe en hélice n'avait qu'une faible pente sur laquelle pierres et matériaux pouvait être montés sans difficulté sur des chariots.
Tous les procédés de construction ont pu être analysés. »
Voyez comme vous pouvez visiter les châteaux, dans le temps et dans l'espace, sans quitter votre fauteuil, en attendant d'y aller par vous-mêmes. La page 141 de ce même tome est occupée en entier par un cliché du revers de la façade du château de Montfort, au bas duquel se devinent les croisées d'ogives d'une salle basse. La page 235 montre en contre-plongée l'impressionnante façade de Montaler, surgissant de la végétation, avec sa bretèche au-dessus de la porte, où se tenait bien sûr des bretéchers, ancêtres assurément de notre dessinatrice : ancêtre redoutable, qui vous expédiait à la verticale et par le trou de la bretèche de beaux et gros moëllons à travers le crâne. Bref, de quoi explorer.
Peut-on encore se procurer Les châteaux fantastiques d'Henri-Paul Eydoux, j'en
doute à vrai dire (encore que), mais en tout cas, si vous en découvrez un, à la brocante ou chez des amis, ou pourquoi pas en passant commande chez les éditions Flammarion, sautez dessus, lisez, rêvez, et revêtez votre armure. Je vous salue bien.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
 
H.DE BALZAC "SPLENDEURS ET MISERES DES COURTISANES" 43 06 12
 
 
 
Il y a trois grands livres : "L'Education Sentimentale", de Flaubert, "Le Rivage des Syrtes" , de Julien Gracq, et "Splendeurs et misères des Courtisanes" de Balzac. Beau tiercé, dont le troisième n'est pas le moindre, et qui même frappa le premier ma jeune encore imagination.
"Splendeurs et Misères des Courtisanes" est la suite du "Père Goriot" et des "Illusions Perdues", et il est difficilement concevable d'aborder cette oeuvre monumentale sans avoir lu ces deux ouvrages qui les précèdent : "Le père Goriot" présente pour la première fois le personnage de Vautrin, qui donne d'horribles conseils de réussite à Rastignac, jeune étudiant famélique.
Ce Vautrin se retrouve dans "Splendeurs et Misères" sous les traits déformés par l'acide de Carlos Herrera, en fait un forçat évadé, qui fournira à Lucien de Rubempré l'argent de tous les cambriolages sanglants commis par les autres fanandels, entendez par-là les bagnards, dont Carlos Herrera, alias Jacques Colin, est le banquier. Quant à ce Lucien de Rubempré, c'est le même qui, dans "Les Illusions perdues", a manqué se suicider dans les eaux de la Charente avant de rencontrer le diabolique abbé Carlos Herrera, qui lui promet de sortir de prison l'ami de toujours enfermé pour dettes : faut-il faire un pacte avec le Diable pour commettre une bonne action ?
Mais le Diable de forçat ne se borne pas là : il enlève Lucien à bord de sa calèche et le ramène à Paris, cette fois-ci pour y briller, pour y devenir célèbre, tant par ses oeuvres que par sa position politique. Et le roman "Splendeurs et Misères des courtisanes" s'ouvre sur une scène
 
VANDEKEEN "LUMIERES, LUMIERES"
 
H.DE BALZAC "SPLENDEURS ET MISERES DES COURTISANES" 43 06 12
récapitulative digne des grands choeurs d'opéra : Lucien est amoureux d'une ancienne prostituée nommée Esther. L'intrigue est simple : comment l'abbé Carlos Herrera, qui veille sur son fils spirituel et diabolique avec des jalousies de tigre, va-t-il dissimuler à la malignité du monde le fait que son protégé fréquente et aime l'ex-prostituée Esther, que chacun naguère surnommait "la Torpille" ?
On dissimule donc cette beauté fatale au sein d'une forêt, la confiant à la garde de plusieurs créatures ayant eu maille à partir avec la justice, et que Carlos Herrera c'est-à-dire Jacques Collin tient à sa merci. Or, Esther, qui ne se promène que de nuit, est aperçue par un personnage bien connu des lecteurs de la "Comédie Humaine", le Baron de Nucingen, riche et gras à lard, qui remuera le Paris des indicateurs de police pour la retrouver. Quand ce sera fait, il suffira de lui faire cracher million après million pour obtenir les faveurs d'Esther, qui retrouve ainsi la mort dans l'âme les roueries de son ancien métier putassier.
L'argent ainsi soutiré servira à Lucien à étaler des extérieurs grâce auxquels il pourrait épouser une riche héritière noble qui l'aime également, car comment peut-on, homme ou femme, rester insensible aux charmes démoniaques de Lucien, beau, brillant et aussi innocemment perverti qu'on peut l'être ? Ne dit-on pas, s'appuyant sur les déclarations de Carlos Herrera, qu'il se passe des choses affectueuses entre ces deux hommes ? Il a fait allusion à une soumission analogue à celle de la femme pour son mari, condition sine que non à l'ascension sociale de Lucien de Rubempré.
Il s'agit en fait de bien plus que cela : quand Lucien se trouve emprisonné, le forçat au coeur sublime remuera ciel et terre, du bas-fond des plus infects mouchards aux plus hautes sphères de la noblesse de la Restauration, afin de sauver celui qu'il considère comme osn fils spirituel. Car c'est bien de paternité qu'il s'agit, celle que Balzsac ne put assouvir (il n'eut qu'un enfant mort-né), et qu'il sublima par l'enfantement d'une foule de personnages. Mais Lucien, tendre poète dévoyé par la corruption parisienne, ne fut-il pas sa
 
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H.DE BALZAC "SPLENDEURS ET MISERES DES COURTISANES" 43 06 12
 
 
créature la plus tendrement aimée ? N'est-ce pas Balzac lui-même qui s'est mis en scène, jouissant par personnages, par images interposés, tapi dans l'ombre de son cabinet de travail et portant son oeil devin sur la société antérieure ? Comment a-t-il procédé pour démêler ainsi les ressorts de la réussite et de la gloire, pour subodorer le parfum soufré du diable sous toutes les exhibitions réussies ? O revigorant pessimisme!
Optimisme sauvage aussi prônant par-dessus toute morale un triomphe de tout ce qui vit ! Car la vie, c'est le Diable, c'est l'Homme, qui ne se hausse à la pointe du brillant que nourri du suc des fumiers ! Mais Lucien se suicide en prison, pour avoir commis un crime de déshonneur : il a révélé à la justice le véritable nom, le véritable état, de celui qui l'a nourri du lait empoisonné de la grandeur. Abandonnerez-vous, lecteur, le feuilleton en cours ?
Car "Splendeur et Misère des Courtisanes" utilise sans vergogne la technique du feuilleton, avec d'innombrables rebondissements, de touffues intrigues parallèles calquées peut-être sur les imbroglios d'Eugène S ue ("Les Mystèrres de Paris"). Oui, vous continuerez : Balzac, au beau milieu de l'intrigue, et comme cela lui arrive souvent, plaide pro domo, vous raccroche par la manche, vous livre ses profondes réflexions morales et analyses sociologiques, et vous informe que vous allez à présent assister, vous allez voir ce que vous allez voi, roulement de tambour, à la remarquable transformation de Vautrin, alias Jacques Collin, alisa Trompe-la-Mort.
Prenant pour cadre l'authentique histoire de Vidocq, ancien repris de justice qui devint espion puis chef de la brigade de sûreté, Balzac par un retournement inouï et concentré en cent pages, "La dernière incarnation de Vautrin",
 
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nous confirme s'il en était besoin que le meilleur policier ne peut-être que le plus retors des malfaiteurs convertis.Le personnage de Balzac, c'était moins Lucien de Rubempré que ce forçat évadé, trouvant enfin son salut dans les oeuvres de répression du péché.
Or l'on ne peut s'empêcher de penser à cet autre forçat devenu honnête homme et grand homme, Jean Valjean des "Misérables", et de fil en aiguille j'en suis vvenu à penser que Jean Valjean avait été calqué sur Vautrin, et "Les misérables" sur "Splendeurs et Misères des Courtisanes". Le lecteur trouvera même chez Hugo le chapitre sur l'argot, présenté comme un langage aussi pittoresque qu'horrible destiné à piquer l'argent des bourgeois sans que ceux-ci le sachent.
Ce qui sépare Hugo de Balzac et qui a assuré une plus grande renommée aux "Misérables" qu'aux "Splendeurs", j'ai cru le découvrir en ceci: Hugo compatit aux misérables, il souhaite leur salut, en particulier par l'instruction. Balzac se contente de trembler comme les bourgeois de son temps à la pensée que l'on ne réprime pas assez le banditisme et le vol, et frémit sur le nombre des libérés de prison, impossibles à réhabiliter puisque stigmatisés par un certain livret infamant, et qui un jour vont se ruer sur Paris et tous les coffres de banques qu''il renferme. Balzac est un réactionnaire.
Et aussi, il écrit moins bien : il s'applique. Hugo coule, s'enlève et s'envole, il atteint la véhémence. Pendant ce temps-là, Balzac, bridé peut-être par sa vanité qui lui fit épouser les causes retardataires des royalistes afin de se faire accepter la particule, traîne dans la pente et tente de faire du style.
Mais ce qui l'emporte chez Balzac, c'est la couleur noire,
 
 
 
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le fuligineux, le masque, l'oppressant, le démoniaque. Partout rôdent le mensonge et le déguisement. Les personnages portent plusieurs noms. Les identités s'usurpent comme des défroques. Les mensonges, les trahisons, les meurtres sournois, un viol, font partie de la sauce infernale. Et quel plaisir, pour un fervent balzacien, de retrouver ici toute une partie de la faune d'Honoré, au bord du gouffre. Balzac lui-même indique au creux de ses phrases les autres romans où il faut se reporter pour bien apprécier les arrière-plans des personnages.
Nous reconnaissons la fille de Mme de Mortsauf du "Lys dans la Vallée", le colonel Montrivault de "La Duchesse de Langeais", et tant d'autres. C'est le même salut final avant plongeon dans l'enfer chez Balzac ou intronisation dans notre imaginaire éternelle, que dans "L'Ile Mystérieuse" - qui est la Bible des amateurs de Jules Verne. Nous emprunterons même à la critique l'audacieuse image de véritable "Crépuscule des Dieux de la "Comédie Humaine" - laquelle tire son titre de la "Divine Comédie" de Dante. Or il est bien plus exaltant de décrire les tourments de l'Enfer que les extases du paradis, encore que Balzac se soit risqu à ces dernières dans "Séraphitus-Séraphita" , autre chef-d'oeuvre, mais nous n'en finirions pas. C'est cette perspective d'un enfer familier qui justifie s'il en était besoin les minutieuses descriptions de Balzac, n'ayant pour égales dans l'extrait qui va suivre que celle du bouge où l'étudiant Marius trouve refuge, juste à côté de chez Thénardier :
"Accolée au mur d'une immense maison, cette construction, mal plâtrée, sans profondeur et d'une hauteur prodigieuse, tire son jour de la rue et ressemble assez à un bâton de perroquet. Un appartement de deux pièces s'y trouve à chaque étage. Cette maison est desservie par un escalier mince,
 
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plaqué contre la muraille et singulièrement éclairé par des châssis qui dessinent extérieurement la rampe, et où chaque paleir est indiqué par un plomb, l'une des plus horribles particularités de Paris."
Qui lit Balzac sans les descriptions est un ignare et un goujat.
Voyons les deux acolytes femelles de Vautrin dit Trompe-la-Mort, convenir entre elles de la comédie qu'elles vont jouer pou rdissimuler au monde médisant la personne et la véritable personnalité d'Esther, qui montrera une âme si sublime et descendra dans la mort pour avoir trahi son amour de bête pour Lucien :
" ...Pas grande fortune, afin de ne pas exciter la curiosité.
- De quoi vivre, six mille francs de rente, et nou snou splaindrons de ses lésineries, dit Europe.
- C'est cela, fit l'Espagnol en inclinant la tête."
L'Espagnol n'est autre que le faux abbé Carlos Herrera, excellent sous sa perruque, sa soutane et son horrible accent bien contrefait.
Les espions finiissent par découvrir Esther, écoutons-les:
"J'ai fait jaser Georges en lui faisant payer des petits verres d'une infinité de couleurs, il en est resté gris ; quant à moi, je dois être considéré comm un alambic ! Notre baron est allé rue Taitbout, bourré de pastilles du sérail. Il y a trouvé la femme que vous savez."
Or cette femme n'est pas Esther ! La vraie s'est envolée, remplacée par une Anglaise ! Et la lutte s'engage entre les mouchards de la police, et le redoutable réseau parallèle de Vautrin alias Jacques Collin, afin de les déjouer :
" Paccard, dit Asie à l'oreille de son maître, a reconnu
 
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ce matin, à deux heures et demie, aux Champs-Elysées, Contenson déguisé en mulâtre et servant de domestique à un Anglais qui, depuis troiis jours, se promène aux Champs-Elysées pour observer Esther. Paccard a reconnu ce mâtin-là, comme moi quand il était en porteur de la Halle, aux yeux. "
Les bons l'emporteront-ils sur les méchants ? Qui est bon, qui est méchant ? Vous le saurez en vous plongeant dans l'ébouriffante lecture de "Splendeurs et Misères des Courtisanes" de Balzac. Car il est trois grands livres : ""L'Education Sentimentale" de Flaubert, "Le Rivage des Syrtes" de Julien Gracq, et, last but not least, "Splendeurs et Misères des Courtisanes", de Balzac.
Amen.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
COLLIGNON HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
FRANÇOIS-REGIS BASTIDE “LA FANTAISIE DU VOYAGEUR” 43 07
 
 
“Avec le temps”, le temps des vacances, va, tout s'en va, l'animateur de passage, entre un oral de bac et des vacances au bout du monde, part à Maubuisson – et le feuilleton Blattes, blattes aussi, abandonné peut-être aujourd'hui pour Blockhaus B, par ordre alphabétique. Et voyez-vous, aujourd'hui, pour honorer un récent disparu, nous nous entretiendrons d'une œuvre de François-Régis Bastide, La fantaisie du voyageur, aux éditions du Seuil, 1976 – on n'en sort pas, on ne s'en désenglue pas de ces années 70, années Giscard plus précisément, or François-Régis Bastide se donne en quatrième de couverture un front très giscardien, et c'est le ton, également, qui caractériserait le mieux les 320 pages de cette “fantaisie”.
Tel est le nom en effet d'une composition musicale, qui va et vient en apparent désordre, mais en fait, et sans doute, ordonnée de main de maëstro. Or encore il se trouve que FRB est un grand musicien, fin interprète pianistique n'ayant jamais – nous dit-il – travaillé, mais toujours fonctionné à l'oreille, “à l'instinct”. C'est ce que lui a dit, tout jeune, une connaissance : “Tu as la musique en toi. Ne la fâche pas par les lourdeurs du travail, jamais, jamais!” Et, poursuit-il, “je tins parole “ - mais comment se fait-il que cet apparent pot-pourri valsique nous entraîne en tant de charmes, si véritablement sous la négligence ne se cache pas une organisation semblable aux véritables compositions musicales ?
Je soupçonne cette œuvre ordonnée autour de deux femmes d'entremêler thèmes et variations avec la même exactitude qu'une fantaisie, justement, musicale. Et puis une deuxième leçon se dégage de ce petit miracle de bon goût sans caractère insupportable : Messieurs et Dames jeunes écrivains et vaines, sachez que le seul sujet qui vaille la peine est Soi. Ne craignez pas de nous infliger à nous autres inconnus vos états d'âme et vos errances de jeunesse, car nous avons eu les mêmes et vous nous enchanterez, à condition – c'est une restriction éliminant les 9/10 des canditdats – de posséder une langue aussi fluide, aussi souple qu'un envol d'arpèges avec
 
 
COLLIGNON HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
FRANÇOIS-REGIS BASTIDE “LA FANTAISIE DU VOYAGEUR” 43 07
 
 
 
renversements à la tierce augmentée. Il faut du style. “Le style c'est l'homme.” “Il ne suffit pas d'être un homme, il faut être un système.” Et cela, peu savent le faire en demeurant naturel, dégagé, port de tête impeccable, épaules effacées, jambe allante. Et voilà pourquoi 95 fois sur 100 la femme s'emmerde en lisant – vos confessions sans grâce de cuistres enamourés d'eux-mêmes. Voilà pourquoi les conseilleurs conseillent, dans les innombrables manuels du parfait écrivain, de surtout se détourner de ses souvenirs propres qui ne concernent et n'intéressent personne. Ô médiocres, écrivez ce que vous voulez, sauf la seule chose qui mène aux sommets : Soi-Même. A moins de posséder, ce qui n'arrive qu'une fois, la grâce et la courbure lianeuse du grand François-Régis Bastide. Comment cela s'apprend-il ? Certainement pas dans le manuel du parfait écrivain qui vend. Lequel manuel ne se vendrait pas s'il disait sincèrement tout de go : “Vous ne deviendrez écrivain qu'en devenant vous-même et nous n'avons nulle recette à proposer.” Nul moyen de reconstituer en laboratoire ces charmants défauts de jeunesse (FRB a quarante-neuf ans) qui posent les premiers chapitres en total décalage avec le corpus central, ces attendrissements fiers sur ce jeune sous-officier d'après-guerre qui mène à la baguette son conservatoire fantôme de Sarrebruck tout en flirtant entre hommes et femmes, et ce style mouillé où les consonnes et la musique des voyelles composent ce qu'il est si convenu d'appeler le champagne français, métaphore si bien à sa place ici que nul bouffeur de hamburger d'outre-Atlantique ne s'est hasardé à le traduire.
Jusqu'à quand nous fera-t-on perdre les platitudes et lourdeurs d'un Philippe Labro pour de la littérature? Et paf. (musique) – Et quel lyrisme. Démodé donc éternel. Désuet comme Properce, Tibulle et Catulle. Un hymne à la jeunesse, à l'innocence de l'Allemagne vaincue dépouillée du nazisme et retournée si vite à sa naïveté bon enfant du XIXe siècle ou du Werther de Goethe. Histoires de femmes aussi disais-je ? mais qu'importe l'anecdote puisque l'auteur aussi bien tisserait ses phrases froufroutantes et fermes sur tout sujet, pourvu qu'il tînt par quelque part à la musique... Une femme donc très jeune et qu'il emmène à Prague où jamais il ne parviendra, qu'il ne possède pas si c'est la fille de son ex-maîtresse aux jours
 
 
 
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précisément où il eût pu la féconder, jeune femme qu'il tue. Il se dénonce. Les gendarmes ne le croient pas. La jeune femme s'est enfuie de sa caravane. Et la musique, et la vie, continuent. Prenons le chapitre 7 où l'auteur se sent grippé, pris de tête, irresponsable en tourbillon et demi-fou. Comment fait-il pour retrouver cette grâce ?
“Une grippe de printemps. Une grande chaleur dans cet appartement romain. Trop de monde à la fois, dont je me dis que je vais les manquer, qu’ils vont me manquer, que je ne les verrai plus, que je n’aurai pas dit mon premier mot.”
Voyez le décor éphémère : Rome, le salon, l'ivresse et le désir de paraître, et le thème du manque. Tous les thèmes précisément, musicaux, ici amorcés. Le vague et le pincement sous les mousselines du frivole. Carottons encore, amis géologues ? P. 94, phrase 2 du § 2 :
“Le lieutenant t'a donné un ordre, non ?
Je sais.
Tiens, voici ton peloton.”
Quand je vous avais dit que c'était tragique. Et même, non politiquement correct. Voici un jeune homme chargé de la sale besogne : le commandement d'un peloton d'exécution. Il faut exécuter un officier nazi. Un SS. Qui est un homme. Admirable et salaud, surtout admirable, c'est François-Régis Bastide qui parle, ici inconscient de jeunesse et nous servant l'éternelle soupe du “faut-il tuer les salopards – ne le sommes-nous pas tous un peu” - bien sûr, FRB, de plus il se trouve que je suis contre la peine de mort, et que ce scrupule qui fut le tien – si c'est toi, si c'est bien toi ce jeune homme – t'honore de ne pas tout à fait vouloir la mort d'un homme, alors même que lui, en face, ne te raterait pas. Voilà ce qui fait la différence entre un nazi et
 
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FRANÇOIS-REGIS BASTIDE “LA FANTAISIE DU VOYAGEUR” 43 07
 
 
 
un homme : ce dernier hésite et philosophe au moment de tuer la belle et fascinante vermine.
Et Dieu me garde d'avoir à tuer pour vivre dans mon honneur. Si l'on avait au moins emprisonné, sans les tuer, tous les nazis... Sans les tuer ! My God, nous serions submergés ! “Serions” ? Allons, ils sont une poignée. Grouillante. Ayons l'œil. Pour ne pas tuer. Hélas ! avoir 20 ans en 1946 ! P. 188, § 2 :
“Nous commençons par la Messe en sol majeur de Schubert, pour le chœur du Christ-Roi. On ne dit déjà plus Christ-König. Enfin : on essaie.
Disons-le : ce livre peut être perçu comme un hymne à l'Allemagne. Simplement ne nous méprenons pas. Il s'agit d'un homme à l'âme allemande profonde, si méconnue par ces régions aquitaines : la partie tendre, veloutée, pulpeuse et musicale de l'âme allemande ; ce qu'on appelle de façon intraduisible la Gemüt : quelque chose entre le “popote” et le “nuageux”, évoquant la douceur fraternelle de l'édredon. Et quoi de mieux que la nounou française pour bercer l'inoffensif poupon allemand, puisqu'est mort désormais son hitlérien séducteur ? L'Allemand possède le charme lunaire et schubertien de l'irresponsable qui feint de ne pas s'apercevoir de ce qui lui est arrivé. Souvenons-nous de ce qu'a dit l'auteur à “La machine à lire”, librairie qui refuse de me vendre “parce que je ne suis pas assez connu” bonjour l'audace : “Je hais”, disait-il, “les donneurs de leçon qui vous disent comment il faut penser.”
...C'est ainsi que la Sarre revint à la Germanie, malgré l'effort de vote des industriels français afin de rattacher son charbon à la France, ah le beau patriotisme. P. 235, phrase 3 du § 1 :
“Rude économie d'hôtels ! dit Louise.
C'est vrai. Mais il n'y a pas de baignoire.
On peut se laver par petits morceaux, soigneusement.”
 
COLLIGNON HARDT VANDEKEEN « LUMIERES, LUMIERES »
FRANÇOIS-REGIS BASTIDE “LA FANTAISIE DU VOYAGEUR” 43 07
 
 
 
- je n'y comprends rien. Il s'agit de l'achat du camping-car bleu qui errera de Sarrebruck à Prague, en compagnie de Louise... trop compliqué n'est-ce pas, ces histoires de femmes ne sont à mon avis que broderies sur thèmes à la frivoles et graves, à moins que nous ne considérions le tact des affaires d'amour de l'auteur comme un de ces procédés de hautes sylistique et politesse. P. 282, 2e phrase du 2e § :
“As-tu le regret, le ferme propos de ne plus recommencer ?
Oui, oui. Mais je n'y ai pas de mérite. Je sais que cela ne recommencera jamais plus.
Il ne fait pas dire cela. Il faut dire toi. “
François-Régis Bastide se fait confesser par un curé basque (il est de Biarritz) qui lui refusel'absolution “pour crime de légèreté”. Il m'est facile, et je le fais, d'achever en recommandant de pardonner au trop léger FRB, en le lisant, le savourant, le humant. De l'excellent champagne. Mériterait, si Mr Sylvester Stalone n'avait pas assis son cul de singe sur l'Amérique et sur le monde, mériterait, dis-je, la renommée mondiale. Mais : pas assez chiant, mon fils, pas assez chiant

 

Commentaires

  • Ernst Jünger est un facho... Salut les zanis ! Hi, hi...

    Je n'ai pas lu le Lance-pierres mais l'atmosphère brumeuse et les réflexions obscures sont typiques de la frappe de Jünger. Et c'est ce qui fait son charme... y compris en français. Mais j'ai entendu une lecture des Ciseaux en allemand et cela me semblait plus musical qu'en français. Le coeur aventureux, deuxième version est un chef-d'oeuvre, proche du romantisme allemand. Les ciseaux, le traité du sablier sont très bons aussi, bien que le premier mériterait une adaptation plus qu'une traduction - je me suis amusé à en retraduire une partie sur mon blogue.

    A part ça, vous devriez présenter un peu plus lisiblement vos chroniques.

  • Oui là en effet j'ai fait très fort dans la pagaïe. Mais maintenant qu'on vient de me relivrer du fioul, ça va mieux. Quant au monde, il tourne. Vous avez cotisé pour Ramadan, j'espère.

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