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Diderot parasité

Je me suis encore laissé emporter par la lecture de cet infernal bavard de Diderot. Il m'a conduit au cœur de ce qui « n'est pas un conte », qui en est un, fort bon, fondé sur une mésaventure apparemment réelle, puisque Denis D. en fut témoin. Nous le reporterons au dessein de Magrossebite de Navarre, qui voulait que ses compagnons et compagnes beaux seigneurs et gentes dames discutassent (à l'infini n'en doutons pas) sur la vertu respective des hommes et des femmes. L'originalité de Diderot consiste à interrompre sans cesse le narrateur sous les traits d'un auditeur un peu récalcitrant, qui prétend en avoir désormais tant et tant entendu que plus rien ne saurait le surprendre.

Il se trouve que cet interrupteur grincheux s'est trouvé lui-même dans une situation semblable à celle des héros de l'histoire, et le mélange de ces histoires provoque chez moi une certaine confusion, car je suis facile à troubler. Il s'agit donc d'une femme qui apprend l'hébreu et qui toute la nuit transcrit « des lambeaux d'auteurs hébreux ». Elle est victime d'un homme qui l'exploite et qu'elle aime. Cela fait pendant à l'histoire pr écédente, où c'était un homme qui mourait. Cette guerre se poursuit dans la nuit des temps, jusque dans les colonnes du Journal de Mickey. « Le temps de dépouiller les auteurs grecs arriva ; Melle de La Chaux se hâta de se perfectionner dans cette langue dont elle avait déjà quelque teinture : et tandis que Gardeil dormait, elle était occupée à traduire et à copier des passages de Xénophon et de Thucydide. » Voilà qui est fort bien. Le vaisseau.JPG

S'il dort, c'est qu'il est fatigué, sans doute, le Dalaï-Lama ne dirait pas mieux. En ce temps-là les gens étaient comme nous autres. Ils mouraient comme des mouches, voilà tout. « A la connaissance du grec et de l'hébreu, elle joignit celle de l'italien et de l'anglais ». Très bien, Madame, que ne ferait-on pas par amour, afin de soulager l'homme qu'on aime, et qui dort. « Elle posséda l'anglais au point de rendre en français les premiers essais de la métaphysique de Hume ; » - nous les ignorons tous de nos jours. Que n'ignorons-nous pas. Diderot et ses Encyclopédistes rassemblèrent tous les savoirs pour nous les transmettre à tous.

Il existe encore de nos jours, comme à toute époque, des amoureux de la connaissance. Partout autour de moi, et en moi, j'entends des murmures sur la perte irréparable de la science. Comment se concentrer sans admettre les bruits de fond ? « ...ouvrage où la difficulté de la matière ajoutait infiniment à celle de l'idiome ». Nous le croyons volontiers. Nous doutons toutefois que l'obscurité soit aussi forte que chez Leibniz, où nous n'avons rien compris, à moins qu'il ne se contredise tout le temps. « Lorsque l'étude avait épuisé ses forces, elle s'amusait à graver de la musique ». Eh quoi ? La musique se grave ? Consultons : mais la machine nous met en esclave, et nous serons contraints au manque d'explication. Toujours est-il que cette « distraction » pour Mlle de La Chaux consiste en un travail supplémentaire. Et toujours rôde autour de nous cette tendance à la commisération dès qu'il s'agit d'une femme malheureuse.

Cependant nous compatîmes à l'homme précédent, et la larme à l'oeil vient toujours au philosophe des Lumières. « Lorsqu'elle craignait que l'ennui ne s'emparât de son amant, elle chantait ». Vu de loin, c'est un martyrat. Ne pas oublier que toute situation se vit aussi de l'intérieur, et qu'alors, rien ne peut la juger. Elle aime, elle se dévoue. Nous autres, les autres, admirons, blâmons, attendons la suite. Non sans quelque digression du narrateur, qui atteste de sa bonne foi, et ceci depuis le titre : Ceci n'est pas un conte : « Je n'exagère rien, j'en atteste M. Le Camus, docteur en médecine, qui l'a consolée dans ses peines et secourue dans son indigence ; » - méfions-nous, car M. de Croixmare a bien cru à cette histoire de Religieuse.

Ce Le Camus, note 569, naquit en 1772, mais publia en 1757 – plaidons pour une coquille typographique, et rectifions : né en 1722 - « qui lui a rendu les services les plus continus ; qui l'a suivie dans un grenier où sa pauvreté l'avait reléguée, et qui lui a fermé les yeux quand elle est morte ». Larmons, larmons. Nous connaissons au moins le dénouement ou l'un d'entre eux. « Mais j'oublie un de ses premiers malheurs ; c'est la persécution qu'elle eut à souffrir d'une famille indignée d'un attachement public et scandaleux. » Il fallait un mariage authentique. Souffrir, oui, mais selon les règles du monde.

Ô critique, toujours prête à déployer tes ailes et tes ciseaux, à voir chez les autres la paraphrase la plus plate, en ne pouvant t'en empêcher toi-même ! Ô grand recopieur devant l'Eternel, sublime Bouvard, atroce Pécuchet à la fois ! Ne resterait-il pas un petit sommet à gravir dans les parages ?

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