Proullaud296

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Ô grand Rosenfeld !

        Ô grand Rosenfeld ! Le point d'exclamation fait partie du titre. L'illustration de couverture montre un homme allongé bras et jambes écartés, vêtu d'une peau de bête, une bûche en oreiller. Il repose sur le sable tête droite et regarde à sa gauche. Très naïf. Je veux dire le dessin. L'homme aussi, mais également très sage et philosophe. C'est lui Rosenfeld. Une consonance juive totalement anachronique : j'aurais plutôt cru à quelque chef saugrenu de la Wehrmacht, avec un képi gris très impressionnant. L'auteur, c'est Daniel Wallace. Heureusement, j'ai lu en quatrième de couverture qu'il adorait Tim Burton, et pas plus tard qu'hier soir j'ai regardé la dernière heure de Charlie et la chocolaterie : même remarque pour les deux auteurs.
        On aime ou on n'aime pas. C'est une dimension à prendre, comme pour devenir la clé qui ouvre la serrure et pas une autre. En cinéma miniature (j'ai la télé), ça fonctionne. A peu près, parce que le clinquant criard des couleurs et l'imagination féroce du cinéaste soutiennent efficacement la faiblesse narrative. Mais ici, dans ce petit roman plat, nul style n'agrandit le propos. Nous avons déjà lu par exemple Comment j'ai mangé mon père de Roy Lewis. C'était rigolo, rapide et profond. Ici aussi, de la rapidité, de la fausse naïveté, mais un second degré trop apparent. Que les noms des personnages soient Wilson ou Sally, à la rigueur. Mais qualifier de poésie l'indigence sous prétexte qu'aux premiers temps de l'humanité les humanoïdes utilisaient un langage rudimentaire ce qui est archifaux, c'est excessif.
        L'auteur adopte un ton qu'il croit naïf, mais, vrai, nous sentons trop qu'il le fait exprès. Dessine trop comme un enfant de neuf ans pour qu'on y prête attention. Un adulte joue à l'enfant. Il raconte l'histoire d'une tribu, trente-cinq personnes environ, qui vit au bord d'une falaise. Mais sur ses dessins, la falaise domine des collines raides. Comment peut-on dévaler la pente et se casser la figure au pied des falaises si elles sont au-dessus de vous ? L'auteur aurait-il des problèmes dans la représentation spatiale, ou bien devons-nous trouver un sens philosophique sur le haut qui serait la même chose que le bas ou quelque chose de ce genre ? Non. Je crois plutôt que c'est un roman bâclé, Silex and the City sans l'humour, du moins sans le grinçant ni le satirique.
        Un produit de consommation. Une morale courante : le grand Rosenfeld, sans armes et toujours optimiste, serait l'esprit humain, l'intelligence, qui triomphe de tout, dont les exploits sont inventés par le scribe, alias l'auteur, sans lequel rien ne subsisterait dans les mémoires. Sally, c'est la femme, la beauté, l'aurore, le soleil. Wilson, c'est le gros lard qui veut sauter Sally – elle veut bien, le jour où le gros Wilson saura faire la roue, malgré son amas de graisse conne. À la fin c'est le  grand Rosenfeld qui se la saute dans l'amour, parce qu'il est l'homme par excellence fragile et rusé, sans peur de la mort menaçante et aussi banal et grandiose que vous et moi. La mayonnaise ne prend pas. Ce n'est que par comparaison, avec Johnny Depp, Silex and the City, Pourquoi j'ai mangé mon père, que nous pouvons définir cette fable fade et douce-amère, dans un genre préhistorique de carton-pâte déjà maintes fois illustré. C'est peut-être bien une fable pour enfants. D'aucuns y verront de la fraîcheur, de la poésie même (c'est écrit sur la couverture), de l'imprévu, de la finesse subtile, de la grandeur épique, une célébration de l'Homo Sapiens, que sais-je – et pourtant je n'y vois que des teintes mineures, du comique rudimentaire, un à vau-l'eau généralisé – bref je n'ai rien vu. 

    Santé !.JPG


        Il me manque une dimension. La musique est trop ténue, le ruisseau trop clair, le nuage trop évanescent. Alors voilà, c'est l'histoire aussi d'un homme venu d'ailleurs, qui raconte l'histoire des montagnes qui crachent le feu. Et voilà ce qu'on lui répond :
        “En fait, ça s'appelle un volcan, interrompit Agatha. Ils apparaissent lorsque la roche en fusion remonte jusqu'à l'écorce terrestreet éclate à travers les failles et les fissures. Le “sang”, comme tu dis, c'est de la lave. Tu as vu d'autres choses ?” - l'anachronisme des propos et des connaissances participent paraît-il au décalage poétique.
        “ - Eh bien oui, j'ai vu... j'ai vu le soleil s'éteindre en plein milieu de la journée ! Seule la main d'un dieu aurait pu...
        “ - C'était une éclipse solaire, non ?
        “ Le barbu aux cheveux aussi longs que ses bras parut déprimé.” - le dieu qu'il évoque s'appelle Zoroathée, ce qui est très drôle dans un congrès de philosophie.
        “ - C'est un public difficile, marmonna-t-il.
        “ - Continue, s'il te plaît, dis-je.
        “ - Eh bien...
        “ - S'il te plaît...”
        Chacun crée à cette époque les histoires qu'il raconte. C'est ce que l'on appelle le nominalisme : il suffit de nommer les choses, les animaux, les océans, pour qu'ils se mettent à exister. L'écrivain, le conteur, écrivent l'histoire en racontant leurs histoires. Ingénieux. *
        “ - D'accord. Il y a autre chose que j'ai trouvé assez amusant.
        “ - Nous sommes tout ouïe, lança Agathe, sarcastique.
        “ - Je meurs d'impatience, dis-je.
     COLLIGNON        LECTURES    “LUMIERES, LUMIERES”
    DANIEL WALLACE     “Ô GRAND ROSENFELD !”    61 12 31         86
       


            “ - OK, j'ai vu un très gros bonhomme qui faisait la roue.”
        Cette fois-ci, nos sédentaires apprennent du voyageur-conteur quelque chose qu'ils ne savent pas déjà et qui bouleverse leur tranquillité : le gros Wilson s'exerce à faire la roue, et pourra subtiliser la belle Sally.
        “Les éclats de rire et l'agitation cessèrent instantanément. Tout le monde s'immobilisa. Nous contemplâmes l'étranger, muets de stupeur et de crainte. Puis je me levai et m'approchai de lui.” Notre scribe tribal veut vérifier de près. “Les flammes éclairaient son visage barbu alors qu'il rongeait goulûment une patte d'oiseau.
        “ - Un gros bonhomme ? Qui faisait la roue ? Tu es sûr ?” Le fameux Wilson, de la tribu des Wilson, tous très forts, très gros, très bêtes.
        “ Il hocha la tête.
        “ - Gros comment, d'après toi ?
        “ - Plutôt très gros. Il était tellement gros qu'il aurait pu nous faire de l'ombre à tous.” Comique, je suppose. Naïf, je suppose. Primitif, je suppose

  • Pourvu que je ne le rate pas

    J'espère voir On n'est pas couché ce samedi : voir Caroline Fourest traiter Caron de con, putain j'en salive à l'avance. N'oubliez pas cette citation de je ne sais plus qui : "Si votre adversaire vous écrase sous le poids de son argumentation, rien n'est perdu ! vous pouvez toujours l'insulter".

    J'étais encore pas mal en 2013.JPG

  • Par la porte ouverte



        Ce que je vois par cette porte ouverte est une table jaune, ornée de motifs floraux (bouquets bleus, bouquets verts, bouquets ocres). C'est une nappe de plastique en plein air, avec les mésanges qui zinzinnabulent, et leur petite boule de graisse malgré l'été, enveloppée d'une petite résille verte. En bout de table, sur l'arrondi, la nappe se retrousse, précédée d'un cendrier de verre, avec son échancrure à cigarette. Au-dessus de ce rebord de toile, en perspective, l'arrondi d'un dossier de plastique blanc : car toute matière est éphémère, spécialement des meubles de jardin. En s'éloignant encore, la tache ronde d'un guéridon violet, dont trois hauts de pattes apparaissent, et tout au bout, encore plus au fond et contre le tuyau vertical de la gouttière, un bidon blanc d'eau de moteur, à bouchon bleu.
        Pour compléter cet inventaire de couleurs, en revenant vers la droite au fond, la poubelle verte, dite "à papiers", dresse son chanfrein vert, son couvercle lippu, ses deux étiquettes rondes et blanches. Comme nous sommes désordonnés, il existe encore un dossier, rayé comme une empeigne blanche, et sur le fessier de cett autre siège reposent donc, je le sais, une boîte à bigoudis pour ondulations et son couvercle brun, transparent, posé à l'envers pour protéger cette mécanique rouillée de la pluie. Au-dessus de la poubelle s'ouvre une fenêtre derrière laquelle somnole mon épouse, que je ne sais jamais comment appeler, littérairement parlant : "Anne" est bien brutal avec son initiale, "ma femme" et "mon épouse" sonnent bien bourgeois. Mais on ne la voir pas. 
        Ce que l'on voit, ce sont les deux volets ouverts, toujours en leur couleur d'origine, un brun soutenu bien banal, avec des planches en Z à l'envers, des loquets de métal pour éviter leur fermeture ou leur ballottement. Le battant gauche est fermé, sur un rideau de fausse dentelle aux motifs plus ou moins floraux ou décoratifs. L'autre, ouvert, laisse voir l'envers d'une crémone d'où pendouille, au bout d'une ficelle et d'un montant de bois, je ne sais plus quel kakémono peint par celle qui repose... Cet ensemble fenestral surmonte un rebord mince et crasseux, les murs blancs eux-mêmes se recommandant par de flous tartinages de plâtre  : blanc terne autour de la fenêtre, ocre délayé jusqu'au sol,  au-dessus de ce guéridon de métal mauve et de la poubelle boudeuse.

    De face et l'air con.JPG

        En déplaçant les yeux, nous verrons aussi contre le sol cimenté une épaisse roue noire qui permet de transporter le réceptacle à papiers et cartons évoqué plus haut, des feuilles piétinées par le temps qui sont indécrottables à moins de les sarcler, un morceau de cageot de plastique violet plus foncé que la table, et voilà ce qui  est dehors : poubelle verte, dossier blanc, cageot pourpre foncé, une ligne dans le ciment bien comblée de verdure parasite et rase, et à partir de là, une diagonale de ciment gris revient vers moi qui écris ce sous-sous-Colette. Cette plage peu engageante se limite à gauche par le liseré bleu de la nappe en plastique, à droite par la brusque et consolidante verticale en bois de mon chambranle, orné de quatre étiquettes à fruits que j'y ai collé comme un con, la deuxième à partir du haut à demi retroussée vers moi. L'autre montant de porte, coupant la nappe jaune et juste une fraction du guéridon mauve qui lui fait suite, s'aperçoit moins : ce n'est qu'une ombre dans le contre-jour, avec deux gonds pour ma petite fenêtre à moi, celle de mon bureau. L'ovale vertical de ma vision s'achève près de moi sur l'éternel bureau, l'imprimante en fausse bakélite noire (on ne sait plus de quoi les choses sont faites) : par-dessus, la rendant momentanément inutilisable, deux livres dont celui du haut représente un vieillard en Babygros mauve, au titre et au contenu intrigants : "Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonasson, ainsi qu'une pincée oblongue et blanche de mes éternels Singes Verts.  

  • Dedieu sur MOntesquieu

    Montesquieu se serait hasardé à nommer les principes fondateurs et moteurs des trois ou quatre régimes politiques essentiels : monarchie, despotisme, république, oligarchie. 
        Mais il échoue, de son propre aveu, à définir exactement ces principes, à les analyser à leur tour en principes de principes. Il ne parvient pas davantage à préciser la notion de « climat », qui empêche la constitution anglaise, par exemple, de s'implanter en France, ou les usages papous à franchir la frontière norvégienne : l'accusation de racisme, toujours prompte à se déchaîner en nos temps obscurantistes, ne saurait suffire à le condamner. Ses observations, corrigées comme il se devraient, restent cependant bien plus saines que les bêlements de nos journalistes, qui dégainent et bégaient à qui mieux mieux Voyons ce qu'on fait chez nos voisins. Et c'est toujours mieux ailleurs, n'est-ce pas, comme l'école en Finlande, 8 morts et douze blessés en novembre 2007 au centre scolaire de Jokela...
        Voltaire, jaloux de toute gloire qui ne retombait pas sur sa propre personne, entreprit de refaire, en mieux, L'esprit des lois, comme il s'était attaqué aux Pensées de Pascal. Il eût volontiers procédé comme ces empereurs de Chine qui s'empressaient de massacrer tous les intellectuels du règne précédent, afin que les lettres et les arts prissent naissance plutôt sous leur propre règne... Mais Voltaire échoua chez Blaise comme ches Montesquieu. Et le prince héritier de Sardaigne apprit dans L'esprit des lois l'art de régner. Son auteur voyait dans l'enchevêtrement des lois séculaires féodales un idéal de gouvernement : tout le monde peut se tromper ; d'autres commettent bien l'erreur inverse de voir en Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, le précurseur de la Révolution française – assurément non ! juste un réformateur de la monarchie française, à laquelle, une fois restaurée, rien ne lui eût semblé supérieur.
     Le douze mai 2059.JPG   Seule, la république de Gênes se déclara froissée de ce que Montesquieu avait dit de la banque de cet Etat – ils étaient en effet fort radins – et, par l'intermédiaire de Mme Geoffrin, fit tenir un Mémoire rectificatif à l'auteur, qui, cherchant confirmation de sa remarque, la découvrit dans le « Voyage d'Italie » d'Addison, ce qu'il s'empressa de faire connaître à la république susceptible. Heureuse époque, où l'on pouvait espérer apporter des preuves qui claquent la gueule aux critiques ; de nos jours, c'et à celui qui brouille le plus les cartes et gueule le plus fort : c'est à babord... Cependant les éditions se multipliaient. Dès janvier 1749, Barrillot lance deux éditions (1 vol. in-4° et 3 vol. in-8°), avec les corrections de l'auteur. L'ouvrage de Joseph Dedieu s'étend en effet jusqu'aux observations philologiques.
        Il consacre également un chapitre à l'art d'écrire de Montesquieu, que nos pédagogues mêlent plutôt à tous leurs chapitres, comme en passant. Ignorons prudemment qui a raison. En mars 1749, Mme de Tencin, décidément infatigable, se charge elle-même de dresser la liste des errata, en vue d'une réédition, qui se fera à Paris, et dont elle surveillera l'impression. En effet l'ouvrage, quoique lu partout, s'était vu interdire et mettre à l'index dès 1751 (dès que paraît un ouvrage intelligent, l'Eglise s'empresse de le mettre à l'index). Elle écrit (Mme de Tencin, fidèle supportrice) à Montesquieu : « Vous devez juger, par la promptitude avec laquelle la première édition a été enlevée, du succès de l'ouvrage ; il est au-dessus de ce que vous en pouvez penser. »
        Qui écrit un chef-d'œuvre ne peut avoir la paix. Quiconque y renâcle finira face au mur à bouffer son foin. Et dans le même temps, ses amis anglais se chargeaient de traduire l'ouvrage, avec les corrections qu'il leur avait envoyées, afin de mettre à la portée des bourses moyennes l'édition de Genève, sans nom d'auteur, qui se vendait à « un prix exorbitant ». Qu'il nous soit permis de donner encore dans le radotage : il ne se lit pas plus de livres, il ne s'éclaire pas plus d'opinion, de nos jours qu'en ces temps-là. Tout pour l'élite. Cette traduction anglaise parut pendant l'hiver de 1749, précédée d'une lettre élogieuse de milord Bath, qui approuvait sans réserve tout ce que Montesquieu avait dit de la constitution de l'Angleterre. Où les droits des sujets étaient reconnus.
        Où le retour au passé raisonnablement conçu pouvait ramener les heureux temps : car les révolutionnaires se réclament plus volontiers qu'on le pense d'une nostalgie de pureté primitive. Ceux en revanche qui prétendent amener à marches forcées les mœurs au monosexualisme, à l'abolition des Etats et de toutes frontières, font tomber l'Etat dans la plus grande confusion. Une édition française en 2 vol. in-4° parut aussi en mai 1749 à Londres. Et c'est l'affaire qui roule. Nous avions lu ce livre vers nos vingt ans, avec une règle pour souligner, en annotant les marges. Tout en fut oublié. Mais quelle passion de savoir, quel plaisir d'apprendre sur nos premiers auteurs, aussi bien Montesquieu que Rimbaud.
        C'était encore le temps où nous descendions la rue Paul-Louis Lande pour déboucher sur la faculté des Lettres, qui fut transférée trois ans plus tard, progressivement, au centre des terrains vagues talençais. Les bus en direction du campus grouillèrent. Puis nos étudiants se motorisèrent : tâchez-voir de trouver une place libre dans les parkings, à l'Universite Michel-Montaigne : les roues trébuchent sur les racines au pied des grands arbres plantés là pour faire joli, et qui  ne tarderont pas à encombrer, pour peu que les édiles s'en mêlent, ou s'emmerdent. Ajoutons, ajoute l'infatigable Joseph Dedieu, de feue la Faculté libre des Lettres de Paris, l'édition de Leyde, parue en avril 1749, et l'édition de Paris, parue en mai 1749 (1 vol. in-4° et 2 vol. in-12)...