Proullaud296

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  • Déménagement doux

     

    2060 08 15    

     

    Lambert Wilson que ma "rage aiguillonne"me presse au cul d'une vive pupille. Ma tronche en biais le fait fuir sitôt que je me tourne. Il n'y a point de souci qui m'accable. Ici j'ai trouvé un accueil humain, sans plus de comédie sur une fausse entente ou complicité. Chacun a ses défauts et ses moutonnements de complexité, présente quelque chose au-dessus de sa surface de con. J'écris présentement dans la chambre de Franck, dont l'épaisse moustache entretient la sympathique vanité. Plus une ressemblance avec Nils son frère mort, voire avec sa mère que j'ai à peine connue.

     

    Sous l'escalier sa cousine me montre et me remontre d'abondantes photos de toute une vie ; il n'est point de circonstances qu'une jonchée de photos n'aient pas mémorisées. Mais alors se dévoile la vanité des vies, courant d'une joie à l'autre comme des enfants lâchés dans une confiserie. Et l'on s'aperçoit ou devrait s'apercevoir que ce ne sont point les barbecues d'un beau-frère anglophone ou les croissances de moustaches d'un oncle qui forment la vraie vie, mais les pensées qui se sont succédé, les lectures et les films, les sentiments et les innombrables rêveries qui nous ont révélé le fond de vie parallèle sur quoi se détache notre destinée véritable : qui est de rêver, de penser, de juger. Sécheresse.JPG

     

    Notre vie en sous-main n'est pas loin d'avoir été la seule vraie, à nous autres qui n'avons point vraiment agi ni infléchi la course de la planète. Bientôt je lèverai la barre de fer qui clôt pleins ouverts les volets d'ici, donnant un invincible sentiment de sécurité. En réalité cette barre est restée dressée sur le carrelage, inemployée. J'espère que ma femme saura surmonter la vie, car ici l'infinité plane, et le désir que tout s'aggrave pour les mal mariés. Pourtant je ne le veux plus, car les insurmontables inconvénients qui m'empêchaient de jouir ici de la simplicité et de la vérité se sont convertis en acceptation : pour nous autres les faibles, impuissants à nous transformer, il faut bien se résoudre à nous en être trop conté – trop grand, trop ample.

     

    Nous voulions être les héros du siècle, n'en étions sans le savoir  que les comparses, les piétinés obscur, à qui rien pourtant ne manquait des facultés de vivre... 

     

  • Prémisses de l'amour

     

    • Elle dit « Mon amour n'était pas éveillé ». Je crois que si. Je ne voulus pas répéter l'expérience de V., 38 ans, moi 25 : « je ne viens pas », disait-elle (sévère, chemisier marine)« chercher l'aventure : juste prendre des cours”. Dont acte. “Mes besoins sexuels »  (disait-elle) je les comble à la va-vite, ni plus ni moins, comme on pisse. » Château d'Aurillac.JPG

    •   Et dans mes yeux je mettais « Montrez-moi, montrez-moi... » votre branlette express) - entre elle et moi passaient des ondes de torpeur où chacun savait bien, dans la suffocation de l'été, ce qu'il voulait de son corps. Ce sont des temps d'effrayante ancienneté,n'est-ce pas 75 ans qu'elle aurait désormais, bien sonnés ? par suite d'un accident, où son mari avait perdu la raison, son nez saillait à peine, un charme de camarde, trois cartilages pris d'une autre partie du corps et mal rajustés, toujours en semi-dislocation sous l'épiderme et la monture des lunettes - sanglée, revêche autant que moi -   que je ne revive plus cela, ces faussetés. Sa sœur qui paraît-il dansait nue au Crazy Horse, ces filles renvoyées sitôt qu'elles touchent un client couchant à deux par chambre – de qui venait un tel raffinement de perversion ? «il est difficile en effet » ( les interviewers insistaient) « d'avoir des liens amoureux à l'occasion du travail ; nous sommes mariées avec notre métier.L'équipe du studio, les auditeurs, bouleversés, n'apprenaient plus qu'une chose : les chastes, les prudes exhibitionnistes en scène, se transformaient bel et bien en branleuses à deux - – les frustes bites des touristes se persuadant trop volontiers - que le Crazy Horse, régiment de gouines, brûlait de tendres vertus...

    •   Cependant ma Hanem rassemble pour son cours des documents sur table. J'étale mes connaissances et mon parti pris d'enseignant collaborateur : « ...ce que nous voulons faire ensemble. » C'est toujours ainsi qu'il faut faire : feindre le pied d'égalité. L'anti-Leçon d'Ionesco. Et je la faisais lire à haute voix. Elle articulait, sd'une voix douce d'ocarina, sans grande expression, avec une application touchante. J'appris plus tard qu'elle faisait lecture ainsi à son mari Nikos pour l'appâter. Jouait à la maîtresse. Nikos était sa créature, jamais Pygmalion n'abandonne sa statue. Et je couvais de tous mes yeux d'attention, de ferveur – de tendresse me dit-elle un jour - ma dernière élève.

    •   Et ses yeux se levant un jour de son livre sa voix un instant se suspendit, à me voir ainsi par-dessous. Il faut aimer profondément ses disciples. Puis de nouveau la nuque s'inclina sur les pages. Vêtue sobrement : cela m'avait bien plu. Pas le genre de femmes à poitrine expansive -    «pas pour toi gros porc” - mais j'étais observé moi aussi. Les cours passèrent.

    • X

    • Nous habitions, Lazare et moi, une cabane en rondins toute en recoins : mon bureau donnait sur le jardin, pelouse détrempée, par capillarité, aux moindres crues du fleuve. Le battant de bois, rebondissant doucement sur la vigne vierge extérieure, se rabattait sans cesse vers moi ; je préférais alors allumer ma petite lampe au lieu de me pencher sans cesse pour le repousser : c'était là que je préparais mes cours, sur des feuilles A4 non lignées.

    •   C'était un plaisir pour moi d'imaginer mon rôle.

    •   En un certain début d'après-midi, rédigeant un schéma de questions sur Baudelaire ou Swift, il me vint ce fameux pincement de cœur, dans cette antichambre.

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    •   Et jamais je n'avais ressenti cela depuis ma haute adolescence, me surprenant à murmurer “Liétouva chéli” en hébreu et français, car celui qui ne met pas son âme et son cœur entier dans sa leçon ignore ce que c'est que d'enseigner. J'amorçais déjà de ces conversations ambiguës, où chacun sait à quoi s'en tenir mais aimerait, sans trop paraître se défier, s'assurer. J'ai sonné, elle m'a ouvert, nous sommes entré dans la cuisine où se tenait désormais la séance pédagogique ; puis nous avons commencé à interpréter Baudelaire, ou Corneille (« Cela ne m'intéresse pas beaucoup ») mais je ne ressentis plus rien. Je faisais mon boulot, question-réponse (le contraire de ce qui se fait à présent), et peu à peu je distillais ma Passion de Maître. Le fils Enten m'avait dit un jour : “Arrêtez de vous demander comment nous dire que - vous nous aimez...” Cela se voyait donc tant ?... Qu'il me soit beaucoup pardonné pour ces mouvements de mon cœur.

    •     Je me souvins alors de cette autre lecture, guerrière (La légende des siècles) d'une si petite brune aux cheveux lissés, si émouvante : elle essayait de faire tonner sa voix sans parvenir à dépasser le premier rang. Emu aux larmes, je lui fis tout poursuivre jusqu'au bout (c'est ainsi que Roland épousa la belle Aude).Cela remonte à ma préhistoire, et le C.E.S. de C. ressemble désormais à quelque monstrueuse chrysalide en plaques de verre, sans la moindre ouverture vers le ciel.

     

    X

     

     

     

    •   D'elle à moi, 17 ans d'écart : 46, 63 - nombre du jeu de l'oie, limite alors d'une existence humaine. A présent Hanem frôle la cinquantaine, sans soupçonner qu'elle aborde la plus féconde décennie de sa vie. Ayant cherché plus tard ce que nous nous offririons de plus intime, nous découvrîmes, elle, un doudou de fille ; moi, dans une petite boîte à pilules, trois ou quatre dents de lait, recueillies par ma mère. Hanem les glissa dans son corsage - me les eût-elle rendues, ces dents, je les aurais jetées dans le première regard d'égout venue ; non que je fusse amoureux à ce point, mais il me semble morbide que ma mère ait tenu à conserver ces ossements intimes.

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    •   Je ne me suis pas laissé aimer par ma mère. Cette première sensation d'amour j'eusse voulu l'entretenir (nostalgie ?) au Maine-Giraud, dans cette pièce exiguë où Vigny rédigea d'une traite le premier jet de La mort du loup. Mais rien ne me vint ce jour-là. Tant d'années après, j'entretenais, je ravivais la flamme : sitôt que j'entrevis Hanem en position d'enseignée, je ne songeai qu'à dispenser mon savoir, ce jour-là très moyen.

      • Nous étions proches à nous toucher, sans réagir. Le mari, mystérieux, se glissa dans la pièce - «ne vous dérangez pas » - pour un couteau à chercher ; j'imaginai pour le mettre en confiance de l'inviter à l'un de nos cours. C'étaient Les mémoires d'Hadrien. GK se tournait vers lui pour répondre : “Ce n'est pas votre mari qu'il faut regarder, mais moi”. Le texte décrivait une tempête, topos antique, d'Homère à Foligno. Nikos semblait ravi.

    •   J'appris ensuite l'ivrognerie de ce mari, ainsi que sa totale gentillesse : le mot venait d'elle. Plus tard elle admit que cet homme était aussi cultivé qu'on peut le désirer « Il faut bien qu'il le soit » disait-elle, puisque je le vois toujours vautré devant l'écran, même devant Arte. » . Plutôt cependant demeurer seule que subir de tels épiages : il la serre au cul sitôt qu'elle s'approche de l'ordinateur, où Dieu merci nous avons ménagé une cache informatique ?

    • Mais la voici qui joue la carte de la réconciliation conjugale : Kyrios Nikos baise bien. Mieux que moi. Bien plus efficacement. Il se retient à volonté. Il accompagne désormais partout sa femme, au cinéma, aux chiottes, en promenade.

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    •   Moi non plus je ne cède rien : mon épouse est malade, toujours je la servirai, nul ne me déviera, moi non plus, de mon serment (« N'espère rien de lui ; il ne lâche rien. ») Je suis allé trouver ce fameux baiseur hors-pair : je n'ai trouvé que finesse. Ni voix pâteuse ni tremblement dans le service du jus de fruit. Ces deux-là, entre lesquels je veux m'introduire, comme un coin, s'entendent bien, car ils parlent d'amour entre eux, ils font le point sur eux-mêmes ( conseils aux couples en difficulté  : « Faites parfois le point sur l'état de vos relations » - je ne le fais plus, et pour cause, avec ma légitime) - je dois donc escompter de fortes résistances. « Je n'ai plus l'intention de lui faire subir à nouveau tel enfer » disait-elle de lui ; il en avait perdu dix kilos dans le mois) moins pour d'éventuelles relations du corps que par le simple fait qu'elle serait amoureuse d'un autre – il l'a vu dans ses yeux.

     

  • Mythologies impériales

     

    C'était un geste traditionnel des consuls : couronner le dieu Janus "d'un double laurier". Ils promettaient tous la même chose. Être consul n'était plus rien. Juste une titulature décernée par l'Empereur, lui-même consulaire. "L'année écoulée tirait son éclat de l'Empereur, le lustre de celle-ci lui vient du consul, et la trabée rehausse le prestige d'un diadème bien gagné, emerita (...) diademata." "Le lustre" est ici le verbe "coruscare", il n'a rien à voir avec la période de cinq années des censeurs de la République. Précisons : Avitus est déjà Empereur, et ce premier janvier 456, il "prend les faisceaux", comme faisaient les consuls en effet de la grande époque. C'est en sorte une consécration. De juillet à janvier, l'année s'est écoulée, s'est finie. Dorénavant, la dignité impériale sera augmentée de la dignité consulaire, comme si le général en chef (imperator) montait encore en grade en parvenant au sommet de l'Etat.

     

    Mais c'est véritablement se tromper d'époque. Au Ve siècle, la situation s'est inversée. Le consulat gardait cependant tout son prestige. "C'est avec des hochets qu'on gouverne les hommes", dit à peu près Bonaparte. Réalité, prestige mythique : manque seulement la mythologie. La voici : "Tu t'alarmes en vain, Muse, parce que l'Auster a frappé les voiles de notre esquif" – non, elle s'en fout, la Muse. Le vent du sud serait ici Genséric, roi des Vandales, qui s'incruste en Afrique du Nord, et contre lequel, vous allez voir ce que vous allez voir, nous allons lever une flotte ravageuse. Et gonflé d'honneur familial, notre jeune Sidoine proclame : "si nous sommes au début de notre course sur la mer de la Renommée, pelago famae, voici l'astre qui sur l'azur des flots veillera sur nous." L'astre, c'est le beau-père, Avitus, le Gaulois, le wisigophile. VII, 16. 31 01 2013. "Un jour, le père des dieux jeta du haut du ciel ses regards sur la terre" : début digne de La Fontaine, qui eût préféré Jupin.

     

    Lisant Ammien Marcellin, nous nos apercevons à quel point cet homme révélait aux générations futures des faits qui demeureraient à jamais ignorés, inintéressants. Nous apercevons une foule grouillante et prétentieuse comme les nôtres, et que je réveille du faisceau de mon regard. Apprenant par les éditeurs à quel point Marcellinus est irrégulier, profus en digressions, recourant à des informateurs de plusieurs siècles (aurions-nous l'idée de nous référer à Voltaire pour connaître les mœurs des Allemands d'aujourd'hui ?), et constatant sa survie, nous concluons d'une part que le progrès du temps n'était pas contradictoire avec la stagnation des représentations, sauf en matière de religion ; d'autre part, que le manque de rigueur, de plan et de composition n'affecte pas l'entrée en petite gloire, que nous poursuivons par la seule persévérance de l'esprit.

     

     

    Moutons et verdure.JPG

    Ainsi mon Prince viendra, peut-être une princesse noire, et ses baisers m'éveilleront. Cette personne sera pour moi un reflet de moi-même, qui éveille les cendres encore si chaudes d'Ammien Marcellin. Salut à vous, quilles renversées des obscurs naufrages. Ma fraternité, ma démocratie, passe par le sauvetage de l'oubli, et non par l'égalité des contemporains, car ce dernier idéal fauche toute joie de vivre, et tout intérêt à la vie : que peut-on espérer, quand on est homme, sinon dominer justement les autres par sa réussite de caractère ? L'ambition est la plus noble des passions, pourvu qu'elle ne soit pas la morgue. Hélas, elle est souillée par ses moyens, qui sont la corruption de l'opinion publique. Ce qui nous a manqué fut l'entregent, l'audace des rapports humains et la confiance, assurément, mais surtout, l'excellence : qui est dans le creusement de soi, incessant, car le fond se dérobe toujours. Jupiter se penche sur moi : mais nous ne voyons jamais son visage, partagés que nous sommes entre l'expectative du dieu, et la reconnaissance méfiante de nos propres mérites : à nous de moduler ces deux justifications sans être dupe d'aucune, et remettons-nous au mystère, et surtout, au travail : "aussitôt tout ce qu'il voit prend vigueur : pour ranimer le monde, il a suffi de son regard ; un seul signe de sa tête réchauffe l'univers".

     

    Si Dieu ferme les yeux, la terre s'effondre ; le regard de Dieu n'étant que la force qui maintient la terre, nous nageons dans le truisme jusqu'aux mamelles. Sidoine croyait en ses clichés : un homme imbibé des préjugés de son époque les accepte comme siens. Mais nous ne savons pas si ce ne sont pas ici simples successions d'ornements sans poids. "Bientôt, pour rassembler les dieux, l'Arcadien de Tégée s'envole, Tegeaticus Arcas nunc plantis, nunc fronte volat, vole à la fois des talons et du front", nous reconnaissons Hermès et c'est là qu'il faut rire : avec Sidoine, nous sommes souvent dans l'almanach Vermot. Nous aurons mis 25 siècles à nous désencombrer de cette panoplie, "l'Olympe ! l'Olympe !" gémissait l'éditeur.

     

    Encore n'est-ce là qu'une éclipse, car Giraudoux, Camus, remirent la mythologie dans leurs pages, après les derniers feux des peintres pompiers, rions à notre tour. Chacun salua ce retour des dieux, comme les commentatrices de mode les retours de l'ourlet ou de la ruche, qui n'ont jamais disparu non plus que l'espace de trois années. Suivons ce messager zélé quadruplement ailé, sans omettre de rire encore un peu : "A peine a-t-il atteint la plaine, uix contigit arua, et descendu toute la montagne de son aïeul que la mer, la terre et l'air ont envoyés leurs divinités propres." Hermès descend lui-même de Maïa, fille d'Atlas, qui symbolise tous les monts connus. La note érudite précise que Sidoine imite Virgile : rien décidément chez notre homme qui ne soit de pièces et de morceaux, surtout en ces jeunes années où Monsieur Gendre devient de famille impériale.