Proullaud296

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  • La chaîne humaine à travers les siècles

     

    Cependant l'Empire poursuit ses écroulements, et ses Barbares sont chrétiens, tous hérétiques (niant la divinité du Christ). A 18 ans, l'Apollinaire (le nôtre, le Gallo-Romain, dont il ne reste aucun portrait) (fondue, la statue d'or de son vivant dans la bibliothèque ulpienne en ruines) – fut acclamé par la noblesse lyonnaise. On s'ébahit de sa virtuosité : l'écriture n'est plus qu'un jeu de mots - de quels siècles sommes-nous l'Antiquité ? ...la préhistoire ? donnerons-nous naissance à quelque cycle épique ? Roland, Guillaume d'Orange ? ...il était une fois, de siècle en siècle, une chaîne ininterrompue, atavique et sacrée, des moines de Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer à ceux de Munich ou Bobbio, dans ces atmosphères miasmatiques, intégristes, où l'on grattait et regrattait le parchemin de sa plume d'oie rêche ; priant, mourant vite, vite, le temps de passer le relais. Chateaubriand, Huysmans, haussent Sidoine aux premiers rangs.

     

    Tous les siècles sont là, immobiles, chacun dans son costume et sa mémoire, où les populations reproduisent en boucle de ville en ville à l'identique les gestes de ces temps-là - comment raisonnait-on ? comment les hommes s'accommodaient-ils de leur si courte vie, mendiants, malades, torturés ? Comment s'imaginaient-ils en vérité que Dieu vivait parmi nous – penser le contraire eût été impensable ? considérez la chaîne humaine au fin fond de laquelle nous tend la main, de l'autre extrémité du temps, ce jeune écervelé sportif qui court après les balles, s'essuie, se rafraîchit d'un Côtes de Bourg ; puis vient son fils. Son petit-fils vendu aux Wisigoths. Puis les moines disais-je incessamment renouvelés, par vocations successives. Puis une longue théorie d'érudits, depuis Scaliger l'Agenais jusqu'au sein du XIXe germanique : Mommsen (1871-1903), Willamowitz-Möllendorf son disciple ; portant chaussettes, fixe-chaussettes, mourant encore à 32, 52 ans. Les professeurs postillonnants de Leipzig, et Colmar annexé, se saluaient rasés jusqu'aux bourrelets de couënne de nuque, engoncés de celluloïd ; parmi les conflits mêmes les plus barbares et les exterminations, se répondent et s'affrontent dans leurs souterrains les controverses philologiques allemandes et latines : dans l'Europe à feu et à sang, de vieux maniaques perclus et grandioses, aveugles au crimes perpétrés sous leurs yeux, se passent de l'un à l'autre, par-dessus ruines et charniers, le flambeau insensible de la mémoire.

     

     

    Dans un gable.JPG

    Erudits desséchés par l'âge et par le cœur, éternels assis, disséquant conjectures et préciosités syntaxiques d'écrivains morts, hors du monde, eux-mêmes en gilets d'intérieur inclinés loupes en main, dévorés de tics et de phlegmons contre les poêles fumants, marmonnant sous leur monocle leurs anapestes et dactyles et ravagés de vieilles voluptés : ainsi se sont amendés et fumés, dans l'agonie du monde, les Institutions de Cassiodore et autres Epîtres de Symmaque ou de Sidoine, en bout de chaîne, sous leurs pincettes d'entomologistes. Ils ont pour nom Luetjohann, Mohr et Sirmont, Thilo, Leo. Rimbaud les traite de cadavres, leur tresse sur le cul un entrelacs de vieux fétus.

     

    Ils repoussent de la gueule, baisent peu, mais leurs valets révèrent profondément Herr Professor, sans mettre en doute la nécessité de leurs immenses balivernes. Hommage éternel aux Teubner, aux Brakmann, aux pérennisateurs de la Prusse éternelle, Luetjohann, pieux savant germanique aux favoris poivre et sel, haleine chargée – me voici désormais rehaussé au rang de ces vieux puceaux ressusciteurs de nos pères. garants de toutes les survies, complices involontaires des massacres de leur temps, à l'abri de leurs cols durs et de leurs préventions. Honte et gloire à eux, car c'est au même titre que tous les moines, de Cork à Byzance, des deux extrémités du monde à l'abri des Barbares, qu'ils ont sauvé le Verbe, l'arsis et la coupe hephthémimère ; ici, restituant telle préposition, là, tel optatif oblique ; fascinés par la lectio difficilior , la lecture la plusdifficile : quel vieux scribe en effet, vers la fin de quelque Xe siècle, épuisé de jeûnes et de vigiles, au sein d'un écritoire assiégé par les vents, ne se fût laissé entraîner par la graphie la plus commune, ou le « bourdon » nommé le « saut du même au même », sources d'inextricables obscurités, où sombraient un à un les raffinements de l'aède...

     

    Pour moi, que le sort et ma volonté astreignirent à l'isolement le plus absolu, infirme de toutes relations humaines constructives et utillitaires, j'aurai accumulé d'innombrables produits, souhaitant que dans mes studieuses ténèbres un jour quelque chercheur aventure le faisceau de sa torche, et que je lui apporte sinon de grandes joies, du moins de l'instruction, quelque intérêt. Poignante ampleur des civilisations drapées dans l'agonie, que nous devenons toutes. N'imaginez pas, modernes naïfs, qu'il ait été réservé à notre seul siècle d'incarner tout le sel de la terre. Il ne restera rien. Il y avait en ce temps-là un ciel, de l'air comme aujourd'hui, comme celui que tu respires.

     

     

     

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    Romains et Grecs de l'Ancien Temps furent exotiques, bien plus que nous ne saurions croire.Comment les hommes de ce temps concevaient-ils leurs courtes vies ? L'existence ne pesait guère ; le moindre manquement, la moindre négligence, nous eût expédiés, nous autres sans bonnes manières, sous le tranchant du glaive. Aimaient-ils, ces futurs jeunes morts, leurs enfants, avec la même maladresse que nous autres ? est-ce qu'on ligotait déjà les jambes des nourrissons pour les redresser, les fortifier ? Sans doute faisait-on comme les vieux d'aujourd'hui : promis à une fin prochaine, mais ne sachant vivre, par indulgence de la nature, que le moment présent, avec intensité .

     

    Ayons aussi à l'esprit que le grand Octave Auguste se trouvait à égale distance de Sidoine que François Premier de nous autres ; Constantin Ier, fondateur du christianisme d'Etat, correspondrait, quant à lui, au temps de Dreyfus : de cette époque daterait notre religion d'Etat. Quand Sidoine naquit, en 420, l'Empire de Rome pouvait encore se considérer comme éternels ; en 389 (1889), n'avait-on pas expulsé tous les étrangers de Rome ? Voici le nouveau rejeton d'une famille noble. Prédictions d'avenir glorieux. La décadence a commencé... quand cela...? nos Romains virils portaient des pantoufles brodées, refusaient le service militaire, interdit aux nobles ; déléguaient aux contingents barbares le soin de se battre pour eux : tout n'allait-il pas pour le mieux ?

     

  • Louis VI le Gros

     

    Train. Piétiné mes lunettes. Déchéance ? Ne puis romancer mes amours. Me rattrape sur les princières. Gobry rédige (ou fait rédiger) Louis VI le Gros, souverain des Visiteurs, mort en 1138. Mais il ne règne pas encore. Il est co-régnant, égal en droit au roi de France. Les ennemis sont nombreux et proches. « Hugues de Crécy […] possédait, entre autres châteaux, celui de Gournay-sur-Marne, entre Paris et son domaine de Pomponne. » Ces localités excèdent à peine aujourd'hui l'étendue de la banlieue. Les généalogies figurent en fin de volume, pas les cartes : celles-ci se retrouvent chez Suger. «Il aimait à séjourner dans celui-là [Gournay] pour y pratiquer ses talents de pirate » : c'était le bon temps pour les forts, et certains ne pourront s'empêcher de regretter ces temps de l'arbitraire physique des brutes.

     

    Pas les gringalets. « Il arrêtait les bateaux chargés de marchandises qui descendaient la rivière vers Paris, les vidait et entreposait ses rapines dans sa demeure. » Ce règne des forts par les armes existe encore, largement représenté par la mafia : il suffit d'une arme, et l'on n'y vit pas vieux. Mais cette nostalgie du fauve constitue le seul horizon valable. Cependant, les fauves entre eux obéissent à plus de règles que les mafieux. Un roi s'est donc toujours très tôt imposé, du moins proposé, pour que règne l'équité, du moins son semblant, son symbole. Et les vaincus se soumettaient, rongeant leur frein dans les grondements. La religion enveloppait le tout, permettant de dégager en touche, vers le haut : ainsi Bertrade de Montfort se fit-elle moniale, renonçant à son rôle de Jézabel. « Mais il ne s'en tenait pas au pillage fluvial », terme plus juste en effet que piratage. « Il aimait aussi rançonner les voyageurs qui empruntaient la route », chose commune depuis Procuste, et jusqu'en Chine. Esquisse.JPG

     

    Alors le Chevalier est arrivé. Mais « en cette année 1107 », que nous retrouverons dans 94 ans de l'ancien style, « il apprit que des marchands de chevaux transitaient sur son territoire : aubaine inespérée ». Ce sont les voitures d'aujourd'hui, où l'on se remet aux attaques de diligence. Le témoin descendu de son train manifestait son dédain pour les agresseurs, mais sous son tartinage de mépris, le téléspectateur pouvait très bien lire la peur panique. « Avec ses hommes d'arme, il investit le convoi et s'empara du troupeau », car les chevaux aussi forment un troupeau. Ceux qui vont proférant devraient plus lire de l'Histoire ; ils verraient à quel point tout se répète, et combien peu la somme de nos histoires à nous diffère de la vie des animaux, s'iils savaient écrire : il leur suffirait de noter jour après jour les fluctuations du temps, Wetter, pour chroniquer le temps, Zeit. « Mais Louis, qui surveillait maintenant le personnage, fut aussitôt averti : il réunit son ost, COLLIGNON « LECTURES »

     

    GOBRY « LOUIS VI LE GROS » 60 02 04 51

     

     

     

     

     

     

     

    inemployé depuis trois ans, et il alla assiéger le château de Gournay » : bien vu l'artiste. Ce qui semble montrer que ce personnage n'était pas, auparavant, surveillé. Il appartenait pourtant à la famille qui lui avait fourni sa fiancée, laquelle s'étaient vu écarter pour mésalliance : le roi ne faisait pas ce qu'il voulait ! S'il favorisait une catégorie de nobles, l'autre le trouvait indécent, voire contraire aux intérêts du royaume ! « Expédition quelque peu précipitée, car,n'ayant pas traîné jusque là les engins et les machines de guerre, il tenta d'emporter la place d'assaut en passant par la Marne. » Carrément.

     

    Il avait le tempérament bouillant. Louis VI avait réinstallé en son château tel seigneur injuste que ses vassaux avaient chassé, s'imaginant faire bonne justice ! On l'appelait « le Batailleur ». Il gardait le teint pâle après sa tentative d'empoisonnement. « Tandis qu'un certain nombre de ses hommes d'armes, laissant leurs armures sur la berge » et non pas sur la verge « se jetaient dans le courant à la nage, lui-même le franchissait à cheval sous les traits de l'ennemi », qui visait très mal. Détail frais et piquant : l'ambiance d'un pique-nique. On partait à la guerre comme au sport. Mourir, ne pas mourir, à la grâce de Dieu. On affrontait les flèches comme des moustiques. « Il parvint au fossé et, laissant sa monture, réussit, avec quelques chevaliers intrépides, à franchir le premier rempart. » Brumes sémantiques où reluisent par éclats telle ou telle expression militaire ou iliadique.

     

    Notre roi ne dédaignait donc pas de se lancer à l'attaque personnelle. « Mais les défenseurs, plus nombreux et mieux armés, les fixèrent un moment dans l'intervalle entre les deux remparts ; puis, dans une charge vigoureuse, ils rejetèrent les assaillants dans le courant. » Il nous avait bien semblé en effet repérer quelque chose de ce genre, dans ce va-et-vient bourbeux du latin médiéval au français. Les dirigeants savaient ce que c'était qu'un épieu, un cheval, une armure. On fonçait. On assistait (ou non) à la messe. Le roi n'était pas sacralisé : les brigands le combattaient les armes à la main. Le roi aimait l'Eglise. Les ruses semblent bon enfant, les massacres, « au premier degré ».