Proullaud296

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Voir les comédiens

     

    52 04 01

     

    Destructurer le langage, « parler par langues », reviendrait à déstructurer la pensée. Dessiner des cartes, à celle de l'espace. Mieux vaut donc si je crains cela dire la vie de certains personnages imaginaires. A quatorze ans j'ai eu le réflexe salutaire d'aligner le temps de ma planète sur celui de la terre elle-même et ne puis donc présumer de ce qui se serait passé par la suite. Nul doute que mon personnage, moi-même, n'eût poursuivi sa vie en asile, avec de douloureux épisodes de confusion mentale. Au lieu de me documenter, inventer moi-même une suite. Reprendre Arkhangelt. Trop compliqué. Trop de souffrance. J'estime avoir payé. Déjà payé. Paradoxe du comédien.

     

    Ne rien ressentir et faire ressentir. Tel le compositeur de « Heilbronn ». Ou commenter l'actualité. Toujours à chercher des modèles, à 60 ans... Hier nous sommes allés voir Molly avec Terzieff, Catherine Silhol et Fabrice Lucchini. Voici le paradoxe du spectateur : se sentir élu, et en même temps, se demander cyniquement pourquoi donc on se sent ému, de quelles sottises on rit ou de quelles pauvretés l'on se sent bouleversé. J'ai vu Terzieff passer devant moi, voûté, traqué. Je ne l'aurais pas ennuyé. Il devait se reposer. Remontant dans le temps, selon un procédé familier, je le revois à 50 cm, par une fente entre deux battants. Il avait un sourire radieux. Anne était avec lui. Il lui a serré la main trois fois m'a-t-elle dit, a reçu le catalogue du Bord de l'Eau et... son CD-Rom de peintures.

     

    Voici un argumentaire : « Il n'y a plus besoin d'une de mes biographies. » Réponse : « Que vous le vouliez ou non, il y a désormais chaque fois que vous entrez en scène une double aspiration cruelle de la part du spectateur : comment va-t-il à la fois correspondre à mes fantasmes sur lui et s'en dégager ? » Avec double danger pour le dompteur de se faire bouffer : être trop Terzieff, insuffisamment Terzieff. Par là, chacun ne peut faire autrement que de se reconstituer son propre Terzieff : il existe donc autant de bioggraphies fantasmées de vous que de spectateurs.

     

    La seule condition préalable je ne dis pas à la vérité (que vous et vos intimes êtes seuls peut-être à savoir), mais à la véracité, à la plausibilité, à la déontologie biographique fictionnelle, est votre aval

    La tortue de la Victoire.JPG

  • Mon gendre, ce poète...

     

    Lyon n'est que ruine et murailles noircies. Le chien lèche la main qui le frappe. La lance d'Achille guérit celui qu'elle a frappé. Puisque nous fûmes pour vous l'occasion d'un triomphe, notre ruine même nous plaît, ipsa ruina placet. C'est pousser loin la veulerie. Nous ne parvenons plus à descendre aussi bas sans encourir le mépris.

     

    Nous compatissons, dans les Lettres, aux accablements du vaincu, mais nous n'admettons plus les chienneries. Romains bien étranges, si proches et lointains. A présent l'on pardonne, les transfuges s'ébattent sans états d'âme et nous préférons le cynisme, orné de nos sarcasmes. Change de camp, Sidoine, mais sans ramper. Tu ne connais pas l'impudence, qui rachèterait tout, est-ce une raison de te complimenter ? Quand vous monterez sur votre char de victoire et que, selon l'usage des ancêtres, les couronnes murales, vallaire, civique, muralis, uallaris, civica, noueront leurs lauriers sur votre chevelure sacrée – respirons. L'élan est donné, le ressort se détend, c'est le moment d'expliquer aux disciples l'énigme des trois couronnes : j'apprenais aux miens en cachette que le premier soldat à franchir le mur assiégé recevait une couronne "murale", à sauter le retranchement une couronne "vallaire".

     

    Tout soldat sauvant la vie d'un citoyen romain recevait la "couronne civique". Les trois seraient en possession de Majorien. De même le général d'aujourd'hui arbore-t-il sur sa poitrine les décorations méritées par ses subordonnés. L'empereur rassemblait sur sa personne tous les honneurs. À se faire si souvent remplacer, pouvait-il recevoir autant de respect que ses glorieux prédécesseurs, Trajan, Marc-Aurèle ? Concentrait-il sur lui autant de rayons ? Sidoine est-il le seul à s'aveugler sur ce point, pathétique dans sa foi sans restriction ? Est-ce pour cela qu'il finit par se tourner vers Dieu, qui bien sûr ne décevra pas ? Et là, je suis bon ? quand le Capitole doré regardera les rois enchaînés, quand vous vêtirez Rome de dépouilles guerrières, quand vous ferez modeler divite cera dans une cire précieuse les gourbis captifs du nouveau Bocchus africain – quand nos banlieues déclameront Racine ou Marivaux, quand ma tête pensive dominera le monde, quand le miracle éclatera – qui es-tu, moulineur de phrases, que penses-tu, quels vœux pieux alignes-tu, crois-tu vraiment que le vieux cou de la divine Rome portera tant de colliers, que ta renommée littéraire dépassera les frontières de ta province, alors que les Barbares portent l'Histoire et le nouveau sens du monde...

     

    Résister aux flots, ou se faire emporter, rappeler ses victoires d'avant ("Bocchus était le beau-père de Jugurtha" comme chacun sait, de qui Genséric le Vandale a-t-il épousé la fille, est-ce de Galla Placidia ?), de quoi nous sert l'Histoire ici à la rescousse de la préciosité, nous croulons sous tous ces casques, casse lui donc la gueule au Vandale Majorien Maximus, gonfle tes pectoraux, moi-même, à travers les foules massées sur votre passage et leurs acclamations enrouées, je vous précéderai et mes faibles chants, comme aujourd'hui, diront que vous avez dompté les deux Alpes et les Syrtes et la Grande Mer – tu te ferais fusiller, Sidoine, pour foutage de gueule, dans notre siècle. Nul n'accepterait tant de bassesse jointe à tant de grandiloquence. Nul n'accepte que le critique ne suive pas la voie juste, qui est de donner congé à ses préjugés, d'expliquer à l'ignorant l'âme de ces siècles d'autrefois, alors que je me contente et me gargarise de ma petite stupéfaction – le texte ou l'annotation venant à point soutenir ma faiblesse : les deux Alpes, ce sont les deux hautes montagnes, dont les Pyrénées... redescendre sur terre... se bloquer... les détroits et les hordes lybiennes, mais qu'auparavant vous avez vaincu pour moi. Le bouffon se déchaîne, le pitre étonne... V, 596, 59 11 23.

     

    Nous ne voyons hélas les derniers vers du Panégyrique "Maioriano", s'éloignant cahotant tels ces derniers wagons de marchandises dandinés sur la voie, que pour pressentir d'autres flagorneries à venir. Je laisse éclater ma joie - boum ! - à vous voir maintenant tourner les yeux vers les malheureux et leur montrer un visage serein – cui cui !" Faisons bon visage aux tristes occupés de l'Afrique du Nord : Gros-Bras viendra cum exercitu suo, avec son armée, il vous délivera du gros, du concupiscent Genséric, et tout rentrera dans l'ombre. Il me souvient que vous aviez le même visage, quand vous consentiez à me faire grâce : il y a le reste du monde, et il y a Moi, Sidoine, ou moi-même, en parallèles constants.

     

     

    La roue et les chevaux.JPG

    Tout est personnalisé, moins dans une perspective poétique ou même politique qu'en perspective sociale. Vous m'avez fait grâce, alors que je luttais contre vous. La vie d'un homme, d'un empereur, d'un évêque, ne pesait pas lourd. Les glaives avaient du poids et tombaient sous les coups. "Cette douceur pleine de charme est d'un bon signe – mitis dat signa venustas. On flatte le tyran jusqu'en son aspect physique. Devais-je adopter ces attitudes ? Sidoine, es-tu préoccupé de toi ? Risques-tu beaucoup ? Tu as reçu des assurances, grouououpâmâ, je suis marié avec toi, les strates commentarielles se parasitent, écoutez ma prière et vos trophées rendront la vie à Byrsa, voilà, tapez sur Carthage pour la ressusciter, bien loin qu'il faille à présent la détruire, note 100 ! le Parthe s'enfuira tout de bon, bien loin de décocher "la flèche du Parthe" en se retournant sur la selle, et le Maure s'en ira blanc de crainte, tu vas blanchir les nègres là dis donc, ce bon goût ! ce bon goût !

     

    Ah ! mariage de merde ! Union forcée ! Poétaillon ! Grande gueule et petit péteux ! Suse tremblera et Bactres, déposant à vos pieds ses carquois, car, quoi ? elle se tiendra désarmée auitour de votre tribunal. Et dans la foulée, Majorien conquerra la Chine et le Japon, et plus si affinités. Les jaunes et les bariolés se prosterneront devant cette petite butte sur laquelle le dux harangue ses troupes et reçoit les enseignes foulées aux pieds ! Ô sinistre impuissance des Hollande, Le Foll et autres petits saints, alors que Ricimer-le-Marché encule le monde à tout va, et que nul n'enraye la spirale ! Et l'on me dit que Sidoine, tout simplement imitait Claudien, le facteur de pianos, zongoran, ignorant de plus la géographie de "tous ces pays lointains" ! Il fut récompensé, le poète, il devint préfet de Rome, responsable de l'annone, id est l'approvisionnement en pain et en vin ! Une émeute le refroidit, le dégoûta de ces honneurs désormais efficaces ! Plus tard, il donnera du pain aux pauvres, sur les chemins d'Auvergne.

     

  • Philippe Grimbert, suite et fin

     

    « Un matin » poursuit le narrateur sur la page d'en face, « peu avant mon dix-huitième anniversaire, le téléphone a sonné. Après avoir répondu mon père a raccroché, le regard absent, la main encore appuyée sur le récepteur » - guère original, le style. C'est du Noullet, c'est du Vitoux. « Il nous a annoncé la nouvelle d'une voix calme, puis s'est penché pour caresser Echo venu se coucher à ses pieds » - tiens, le nouveau chien porte le nom de la vie du jeune homme : un écho de son frère mort... mais c'est que je deviens bon ! Bon, et sec, comme l'auteur). « Il est resté incliné un bon moment, sa main ébouriffant la fourrure de son chien, puis s'étant enfin redressé il est parti enfiler son manteau », cet obsédé. « Il a accepté que je l 'accompagne.

     

    « La voisine qui aidait Joseph pour ses courses et son ménage nous a fait entrer. Sur la table recouverte d'une toile cirée » oui je sais il faut «faire banal  « j'ai vu une assiette vide, un verre à demi rempli, une serviette chiffonnée. Mon grand-père reposait dans son lit, la tête rejetée en arrière, le teint cireux, la bouche ouverte », avec des asticots dans les oreilles (pour surprendre un peu l'auditeur, tout de même). « Mon père l'a contemplé puis s'est tourné vers moi pour me dire qu'il était heureux que son père soit mort dans son sommeil » - ce qui ne va pas tarder à me donner peur de m'endormir. « La plus belle façon de quitter ce monde, a-t-il ajouté » - évidemment, par rapport à une chambre à gaz. «Je me suis approché du visage de Joseph, j'ai touché sa joue du dos de ma main, sa peau était glacée » - banal, banal. Moins banal ce qui suit : « Quel rêve l'avait emporté ? Avait-il su qu'il disparaissait ?

     

     

     

    « Nous avons enterré Joseph au Père-Lachaise » - on a les moyens ou ne ne les a pas. « On se donne les moyens », comme disent les sarkozystes. « Nous nous sommes dirigés vers le carré juif » - mais oui, il y a des juifs pauvres, nous connaissons l'objection ; et celui qui me traite d'antisémite, je lui fais bouffer la Torah page à page et sans sel « où mon grand-père allait reposer à côté de sa femme. J'ai découvert la tombe de Caroline,» - qui c'est ? - « à deux pas de l'appartement de Joseph, à quelques minutes de l'avenue Gambetta. Encore une question que je n'avais jamais posée. Lors de nos balades parisiennes mon père m'avait souvent emmené rendre visite aux morts les plus célèbres du Père-Lachaise, mais jamais nous n'avions fait le détour par le carré juif. Pourquoi serait-il allé se recueillir devant la dalle où était gravé le nom de sa mère ? Il portait ses morts en lui : ceux qui lui avaient été les plus chers n'avaient pas de sépulture, leur nom n'était inscrit sur aucun marbre. A plusieurs reprises, lorsque nous étions passés devant le bâtiment du columbarium, il m'avait fait part de sa volonté d'être incinéré. Maintenant seulement je pouvais comprendre la véritable raison de son choix. » Il est vrai comme je l'ai lu que d'autres pourraient aussi éprouver le besoin de se faire enterrer, pour changer.

     

    « A peine arrivé à la maison mon père a saisi Echo dans ses bras et s'est approché de la fenêtre » - jettera, jettera pas ? « Il l'a ouverte et s'est avancé sur le balcon pour rester un long moment à contempler la rue puis il s'est enfermé comme à son habitude dans le gymnase. »

     

    Pudeur ? Assurément, monsieur l'auteur, mais banalité à la Sylvie Vartan, aussi.

     

     

    la petite princesse.JPGLa petite princesse par Anne Jalevski - www.anne-jalevski.com

    « A l'oral du bac, j'avais tiré un papier sur lequel était inscrit le sujet à traiter, qui se résumait à un nom : Laval. Paralysé, j'avais bredouillé une phrase sur la collaboration, une seule, qui avait mécontenté mon examinateur. Persuadé d'avoir affaire à un nostalgique de Vichy » - ça existe ces bêtes-là ? - « je m'étais muré dans un mutisme qui m'avait valu de redoubler ma terminale. »

     

    Je ne sais que dire. Ce n'est pas mal, mais cela ne suffit pas. Il faut plus de moyen, plus de souffle, plus de distance avec le bon style de bon élève. Un secret de Philippe Grimbert est assurément une histoire bouleversante de sincérité, de pudeur, de justesse, mais.