Proullaud296

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  • C'est tellement bon que je vous en remets une couche

     

    Quel âge avez-vous ? - Je suis mort

     

    à quarante-cinq ans.

     

    « Mais ça fait dix ans que j'habite le caveau treize. On compte dix ans d'âge. Mon nom, c’est Michel

     

    Parmentier - je reviendrai plus tard. Pour l'instant, dormez. Les jeunes morts ont besoin de

     

    beaucoup de sommeil." ...Ou plutôt je m'enfonce dans une sorte de glaire onirique, une longue

     

    coulée de rêves emmêlés. Ma femme se penche sur moi. Le souvenir des derniers coups d'artères au

     

    fond de mes tympans "...j'entends des pas dans l'ombre" - puis des vagues, des roulis de songes -une musique poignante et lancinante de requiems mêlés, de Mozart, de Jean Gilles, de Cherubini (I

     

    et II) pour la mort de Louis XVI ; des éclairs glauques, une sourde douleur dans la nuque.

     

    Des gargouillis en bulles à la surface de mon cerveau. Et, au milieu de déchirants points d'orgue ,

     

    une voix qui me transperce : « Bernard ! Bernard ! Je te verrai la nuit prochaine !" et la face de Dieu

     

    m'éblouissait, et mon corps amoindri me semblait voltiger entre les murs de mon cercueil - je

     

    m'éveillai trempé de sueur : « Voisin ! Michel Parmentier ! » La voix me semble douce : « Vous

     

    m'avez fait peur, dit-il. Comment vous appelez-vous ? - Le Rêve ! Le Rêve ! - Quel rêve ?

     

    Comment vous appelez-vous ? - Collignon ! Bernard Collignon ! - J'aurais dû vous prévenir. Ne

     

    vous tracassez pas. Dieu n'est pas si terrible. Vous vous en tirerez avec un sermon et quelques rêves

     

    de purgatoire."

     

    A travers la vitrine.JPG

    Ce jour-là, j'eus tout le temps de penser - à ma vie, ni plus ratée ni plus perdue qu'une autre. C'était

     

    ma petite fille de sept ans que je tenais dans mes bras. C'était ma femme qui me baisait tendrement

     

    la joue avant de s'endormir - nous faisions cela religieusement. C'était le terrible accident du 18 juin

     

    40 où mon père avait laissé la vie. Le fleuve à nouveau se déroulait sans fin, avec de longues

     

    échappées ensoleillées sur ce qui aurait pu être, des paysages inconnus où mon corps s'ébattait, de

     

    voluptueuses reptations subaquatiques dans l'Aisne, mon corps ruisselant, et, à mon côté, la Fiancée

     

    me tenant par la main.

     

    La prairie inondée, les grenouilles, une de nos maisons au dos si large contre la crue épanchée de la

     

    Vesle... Quelques heures plus tard, une lueur s'infiltra par le couvercle soulevé. « Salut ! » La tête

     

    hideuse et sympathique de Parmentier : "C'est le terrain qui conserve par ici". Il inspecte le

     

    cercueil : « Ce n'est pas grand, chez vous. On ne vous a pas gâté. Nous ne pouvons pas tenir à deux,

     

    je reste sur le bord. Mais plus vous vous décomposerez, plus vous aurez de liberté de mouvements.

     

    Quand vous serez bien décharné, vous pourrez commencer à sortir.

     

    « En attendant je vous amènerai du monde. - Arrangez-moi les plis du linceul sous le pantalon, c'est

     

    insupportable. » Il le fit. "Je suis venu vous réconforter un peu avant la visite à Dieu. C'est le trac,

     

    non ? - Plutôt. » Je lui révèle que j’ai touché » ma petite fille, que j'ai sodomisé ma femme, que je

     

    me suis prostitué quelque temps, lorsque j'étais étudiant... « Diable ! fait-il en se grattant

     

    précautionneusement la tête. Avez-vous tué ? - Oui, sur une barricade. - Ecoutez - je ne veux pas

     

    être pessimiste, mais vous en aurez lourd.

     

    « Je connais un abbé, dans l'allée, en face, qui doit subir toutes les nuits des cauchemars de remords.

     

    Parce qu'il faut que je vous explique : l'enfer, le purgatoire, ce n'est pas du tout comme vous vous le

     

    figurez là-haut. Il n'y a pas d'enfer, juste le purgatoire, et même pas à jet continu, parce que le

     

    Patron sait bien que nous ne pourrions pas tenir." Il hoche la tête en soupirant : « Croyez-moi, le

     

    purgatoire, c'est infernal. Et tout le monde y passe. Le ratichon, en face, ça fait vingt ans qu'il tire. Il

     

    appréhende les nuits, il réveille ses voisins.

     

    « Enfin un conseil, soyez bien calme, bien humble, et il vous sera beaucoup pardonné. Je vous

     

    quitte, ma femme m'appelle" (je n'entendis rien) "elle ne m'a rejoint que depuis deux ans, elle est

     

    encore très... tourmentée." Je m'étonne de l'entendre parler avec cette crudité. "Oh vous savez, ici,

     

    on ne fait plus attention. Au revoir !" Je le retiens, anxieux. « Allez du courage. Tout le monde doit

     

    y passer. » Après quelques instants d'angoisse, je me sentis plongé dans un profond sommeil. Une

     

    voix me déchirait les oreilles en criant mon nom, avec les inflexions écrasées d'un haut-parleur mal

     

    réglé : « Bernard ! Bernard ! » - et il me semblait que le couvercle appuyait sur moi de toutes ses

     

    forces, comme pour expulser mon âme de mon corps.

     

    En outre, pour autant que j'en pusse juger, je sentis que j'étais sorti de ma tombe, et qu'une part de

     

    moi flottait bien au-dessus, dans un espace d'une autre nature. Je ne pouvais voir ni mon corps ni

     

    mes membres, mais je sentais, loin sous moi, ma poitrine et mes os broyés à suffoquer, tandis que,

     

    distinctement et simultanément, une espèce d'autre corps, projeté et immobilisé "en l'air" à une

     

    distance incommensurable, se trouvait maintenu là en position repliée, la tête sur les genoux, les

     

    mains derrière le dos. Osant à peine relever les yeux, je vis une immense estrade de bois nu, où

     

    trônaient des anges noirs, drapés dans leurs ailes. Je compris que ce qui me ligotait ainsi, ce qui me

     

    forçait à rester immobile, c'était la présence, l'essence même de Dieu. Je me trouvais englobé en

     

    Lui, et Sa force me pressait de toutes parts. Un Souffle Ardent me parcourut, qui intimait

     

    compréhension, sans qu'il fût besoin de mots.

     

    Il m'accusait d'inceste, et du meurtre d'un flic. Alors le Souffle m'enserrait plus âprement. Et je

     

    baissais la tête en murmurant. Et je sentais mon corps, celui d'en bas, pressés entre deux grils

     

    rougis. Je voulus regarder au moins les Anges en face! Ils se tenaient fort droit, comme il est juste :

     

    Juges, et Témoins. Ils me semblèrent ridicules, et Dieu lut en mon coeur. Je m'inventai de nouveaux

     

    crimes, et chaque aveu me courbait un peu plus : n'avoir plus assisté à la messe depuis... « Je m'en

     

    fous ! » tonna DIEU, et les Anges éclatèrent de rire, en découvrant leurs dents aiguës comme des

     

    poignards.

     

    Tranchant enfin mon sexe avec mes propres dents je le tendis à l'Ange le plus proche, qui l'enfouit

     

    sous ses plumes. Enfin je murmurai, écrasé de repentir et d'amour : « Seigneur, je ne suis que

     

    poussière. - TEL EST TON REVE, ECOUTE, dit le Seigneur.

     

    TU SENTIRAS TON AME COMBLEE DE REMORDS. ET CE REMORDS TE SERA

     

    VOLUPTE, ET CETTE VOLUPTE TE SERA PLUS GRAND HONTE ENCORE. ET DE LA

     

    HONTE MEME TU TIRERAS TA VOLUPTE. Retourne dans ta tombe, et crois en Ma

     

    Miséricorde."

     

    Tel fut Son ordre. Et les anges s'envolèrent, agitant leurs ailes noires en poussant des cris rauques.