Proullaud296

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  • Attention, espoir

     

     

     

    Attention, espoir

     

     

     

    Tout s'est passé simplement. Je conduis Rappoport, juif volhynien, et la seconde ombre, dans le labyrinthe (il fait le brave) : il décline son nom, sa classe (marquis), sa religion : "Je viens de Tanger" - je n'en crois rien : Tanger c'est blanc, clair et venteux. Nous descendons encore, suivant les rampes. Le plafond baisse. L'air pulse d'en bas. Les camionnettes en surface fuient toujours. Tanger ressemble aux Vosges, aux Pyrénées : versant doux, versant raide. Les camionnettes repiquent sur Alcazaba-Vieja, la Kasbah. Le tsunami ne vient pas, le vent reluit, le soleil de ma rue frémit comme un chat qui dort, les deux amants se contemplent. Grand chef indien flou dans sa vieille robe de chambre.JPG

     

    A l'étage Rappaport, petit juif de Volhynie, médite pour leur bien. On ne vit pas d'eau claire. Maertens et Josz (l'amour par ses Noms de famille) dînent à la fenêtre ouverte. Rappaport leur apprend la terrible nouvelle de la Catastrophe de Colombie : Tremblementde terre oublié – trente mille morts d'un coup sous la coulée de boue dévalée d'un volcan – de l'autre versant téléphonait une postière à sa collègue : « Fuyez ! ¡ por Dios, huíste ! » - la calotte gorgée d'eau pour s'abate d'un coup comme une claque, trente mille habitants saisis de boue de la gorge aux poumons – ¿ Aló si ? - puis le silence - Ya màs encontraré el descanso « jamais plus » dit la survivante « je ne connaîtrai le repos » - Rappoport affiche le calme qui sied aux rescapés - quel intérêt, je vous le demande, à se faire passer pour juif ?

     

    « Snobisme insupportable » dit Maertens - « Odieux » renchérit Josse « N'exagère pas » dit Maertens. La boue liquide s'effondra sous la poussée de lave mille millions de mètres cubes de diarrhée glacée « Tais-toi dit Josse Tais-toi » – les relations avec le juif de Volhynie restent froides - la mort en masse. Camps et volcans. Assassins, assassins, répète Rappoport. C'est la première fois que je rencontre un juif rancunier. D'habitude ils se terrent. Atterrés. « Je suis montée chez lui » dit Josz, «Tout blotti haletant dans son angle – est-ce qu'on en a enterrés vivants ? » Naïveté de Josz. Maertens planqué à l'étage au-dessous remâchant ses frustrations, sur la chance d'être juif - c'est proprement intolérable.

     

    A peine sorti de prison. Pomarès et son flingue, les Drüften septuagénaires et leurs haillons n'étaient pas dangereux – bien qu'une balle soit vite partie ; le vieux partisan belge porte toujours un gros Mauser sous ses guenilles. Rappoport occupe au-dessus un deux pièces qui serait éblouissant s'il n'avait pas bourré jusqu'aux fenêtres un tas de meubles, coffres ou bahuts laissés là par ses sœurs avec tout leur beau linge - son regard plonge sur la cour depuis la baie vitrée, chapeau bas sur les yeux, pensées fourmillantes entre ses épaules, recueilli, dissimulé, nourri jadis par un vieil oncle catholique - «On n'allait pas tuer un juif aussi jeune » - alibi, alibi. «  Attention, dit Maertens, il n'est pas juif.

     

    - Il avait cinq ans à la fin de la guerre. - Josz, je n'ai pas de preuve. » Une lettre interceptée : le marquis Rappoport exprime en vers des sentiments « sincères et dévoués ». Mentionne expressément les yeux, la  bouche , les volutes d'une longue boucle cendrée - j'ai moi aussi observé la bouche. Rappoport offre chez lui le thé, s'assoit près de Josz sans gestes excessifs, parlant de choses légères et graves. « Charmeur » dit-elle. Puis il insiste (« sottement », dit-elle) pour la raccompagner sur le palier. Je les aperçois tous deux, se dirigeant vers notre porte dans le le long corridor à moquette sous les spots, l'un tenant l'autre. A mon tour d'inviter Rappoport : il passe alors ma porte sous mon bras levé puis s'assoit en, soufflant doucement, sur le voltaire vert, et nous voici tous : j'ai retrouvé ma dignité.

     

    Ma clairvoyance. Le marquis s'est fait discret, contrairement aux codétenus précédents, sitôt dans ma cellule vite encombrants. Josz : « Jamais mon mari » - de qui s'agit-il ? - « n'accepte d'autres hommes à moins qu'ils ne ressemblent trait pour trait » - de moi ? - « à celuiqui l'a précédé » - un donneur de leçons, voilà ce qu'il doit être». Rappaport se retire – je le rattrape en plein couloir : je m'en contentais bien, moi, d'une relation ordinaire ! ...Depuis je me vautre, dans mon confort, comme un porc. L'hiver mord la ville lumineuse. C'est effrayant quand on y pense. Coincés comme nous sommes tous entre ces tranches pâtissières de granite - balcon dessus, balcon dessous – mâchoire mortelle.

     

    Jusqu'ici nous évitons d'installer chez nous, Josz et moi, ce faux juif et faux marquis, bien qu'il ne semble manifester aucune excitation sexuelle incongrue, silhouette découpée sur le balcon d'en haut. Tant de soleil me dissuade : je ne serai jamais Tangérois. « Tingitan », rectifie le Marquis ; il me reprend à part : « Assez de faux-fuyants», je réponds «j'ai trouvé le bonheur une-femme-que-j'aime-et-qui-m'aime  - Non sans mal » dit-il.

     

  • Les Espagnols ? je m'en fous, comme des autres

     

    Ne jamais voir personne, sinon à quoi bon voyager. Sauf ceux qui me vendent à boire et à manger. Ou des pellicules argentiques. Ou le lit pour la nuit. Morella. Clichés de murailles aussi flous qu'ailleurs. Chaleur sans vent, bonne bifurcation, les arcades de San Mateu, boissons fraîches, les jeunes movida insolents que je fuis, vieux que je cherche et qui s'expriment en catalan (finales en -áts pour -ádos). Dansla fraîche église touché l'harmonium ; les vieux à casquettes ne décollent pas du banc de bois pour m'entendre - l'autochtone s'identifie sans erreur à son falzar crème sale qu'il n'abandonne jamais si étouffant qu'il fasse, non plus que sa morne incuriosité.

     

     

    Fleurs.JPG

    Plein pot plein sud. Ça brûle. Dix-huit heures ouverture des boutiques. Je m'emmène avec moi. Au rebours de tous. Madame Swatch ma collègue est née ici à Castellón (Castelló) (de la Plana). Catalans, Valenciens, tous m'emmerdent : tout au long de la route (et jusqu'à Elx ! [Elche...]) - les panneaux arborent de gros barbouillages où les Gens-du-Pays tiennent à rectifier le moindre signe diacritique. Jusqu'à transformer le "c" en "k" : Kreatividad ! Ah mais ! ¡ Filólogo, Senyor ! À Castello : rien à voir. Je réussis tout de même un numéro : l'humain extérieur enfin ravalé au rang de Simple Fournisseur ; quand, de surcroît, il s'agit d'une jeune femme, d'autant plus forte est la jouissance.

     

    Voyager ne transforme rien. Voici un magasin de photocopie, climatisé. Se composer une gueule aussi rogue que l'exiguïté du short – enfin mes cuisses au frais. Une affiche intérieure signale un Centre Culturel français : tout s'explique pour Mme S. - pays conquis, femme conquise. Je tends mes feuilles non pas à la charmante et bandante Señorita Equis ("X") mais à la simple employée. Parfaitement. Minijupe ras-la-moule ou pas. Elle me fait la gueule à égalité : elle me sert, je la paie. Ah mais. C'est qu'on est pas des objets sexuels nous autres – excusez-moi si je rajuste mon string j'ai le vagin qui bâille. Séduit – séductrice ? pouah... - simple rapport fonctionnel. Hiérarchique. Où chacun voit bien en face la faute à ne pas commettre.

     

    Je ressors tout fier. Je lui aurai fait sentir, à celle-là, qui j'étais. Un homme. Voyagez, voyagez ! enrichissez vos contacts humains ! ... Et la chaleur qui retombe dessus de partout. Même aux cuisses. Villareal. Nules. Camions. Camions. Sagonte – Sagunt ! Luxemb(o)urg sur les panneaux belges, le "o" entre parenthèses ! C'est de Sagonte que partit Hannibal, pour conquérir l'Italie.Juste au pied de la butte une haute structure en hémicycle exhibe sous verre un petit millier de débris débris certifiés romains ; quand j'ai gravi la pente bien raide, je me suis retourné pour embrasser du regard toutes ces rognures, fossilisées dans leurs petites niches vitrées à même la muraillle : poignant. Ces autres ruines devant moi ne sont riches en revanche que d'une autre histoire, ni romaine, ni punique. Cinquante mètres encore de montée, entre les cigales crissantes, reste une demi-heure avant la fermeture. Deux adolescents arabes visitent trois siècles étalés sur la crête en ruines, et je m'obstine aussi, plan à la main, cherchant partout à ras du sol une Ciudad Histórica qui ne devrait être que romaine. Or la Cité Historique, la vraie, c'est bien entendu Sagonte elle-même, au bas de la pente, que je contourne avec ses rues "étroites et tortueuses", barrées de chaises de mémés : car ce sont leurs rues, à elles.

     

    Quant au forum, c'était donc ce simple parking, trois voitures de large, trente pieds de long, submergée de rock halamód, c'était donc ça, le Forum de Sagonte ; c'était pour ce parking de trois places en bataille que Romains et Puniques s'étaient étripés vingt ans durant. Et moi, Nisard, voyageur, je cherche un camping. Parc et camp sont devenus parking et camping. Après une communication téléphonique vespérale et haletante avec Ma Femme, j'éblouis la serveuse espagnole avec ma baratinación : le camping, me dit-elle, se trouve au Grao, terrain du Canet (ne pas prononcer le "t") ; je longe à pied une vaste esplanade, grouillante à n'en plus pouvoir de tout ce que la jeunesse espagnole peut avoir de plus insolent, de plus puant – toujours la Movida – "c'était mieux sous Franco" me confiait naguère un supérieur hiérarchique.

     

    Affublé de mon âge à moi, je soliloque en français, d'un air de défi, lançant des doigts en douce. Puis retrouvant mon véhicule je me perds, au point d'effectuer un demi-tour suicidaire sur la quatre voies, et renseignements pris à quatre branleuses – bien me souvenir que j'ai 48 ans – j'obtiens réponse de la plus jeune, qui me tutoie en mastiquant... son chewing-gum. Le camping atteint à la nuit tombée, après une banlieue savamment saccagée (fausses industries, tôles, fondations laissées en plan) : tout est bondé. "On ne voit pas la mer". Je joue l'aimable. Je délibère, je déblatère. Capacidad maximum traspasada – aussitôt effacé sur l'écran : me voici coincé entre une grosse tente et la porte grillagée d'un hangar – enfin pouvoir se laver... demain.

     

    Ce soir je conserve la crasse. Exploration du camp : que des Valenciens, qui s'entassent en congés à cent bornes de chez eux. Tous insolents. Se sentant revivre. C'était mieux sous Franco. Caravanes et télé couleur. On n'avait pas ça sous le Generalife. Deux voitures françaises – à tout prix s'abstenir... Et direction la mer. Non sans mal : ce n'est pas ici que l'on débétonnera la côte – HLM HLM HLM – de quel côté la mer ? plutôt crever que de poser la question (la haine de l'humour un jour naquit de la timidité).

     

  • Une pincée de poivre russe

     

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    Tout est animé là-dedans. Les fils du téléphone courent. Les objets sont de chair. Les personnages sont des pantins. Interpénétration de l'humain et du mécanique, du ferraillant et du gluant vivant. C'est proprement irrrespirable. Ce père qu'il s'agit de supprimer avec ses prénoms ridicules prend une épaisseur due à une invraisemblable accumulation de tics. C'est une mécanique redoutable à faire sauter, avec une bombe qui fait « tic-tac... tic-tac... » Quand on demande à Nicolas qui est son père, il répond : - Saturne. » Saturne, c'est le dieu de la semence, « Saat ». C'est lui qui a appris aux hommes l'agriculture.

     

    C'est lui que son fils Jupiter a châtré. Hein que ça en dit long, Messieurs les Psys ? Le tout entremêlé de ces titres pharamineusement longs ou explicatifs ou énigmatiques, comme on les aimait au temps où les écrivains se moquaient de leur propre œuvre en montrant sans cesse le bout de l'oreille. Exemple : «Pourquoi cela avait eu lieu. » Partout Biély est présent. Jamais vous ne pouvez oublier qu'il est là, tirant toutes les ficelles de son théâtre dem onstres qu'il montre (c'est le même mot). Partout vous imaginez ses yeux égarés, son sourire cruel et bestial, voir son portrait : un vrai spectre de fou souriant.

     

    P. 282 : « Nicolas Apollonovitch prenait de l'assurance. Il voulait être martyr. Il était déchiré lui-même dans toutes ses sensations, ses sentiments étaient déchirés, son « moi » écartelé. »

     

    Il n'y a pas que lui. Tout le monde est un personnage d'asile. Tout le monde est fils de Dostoïevski. C'est la génération juste suivante. Tous des dingues, ça sent d'abord le fou, puis la tripe et la mort. Respirez un bon coup de soufre et replongez, amis. N'allez pas abandonner en si bon chemin. Ecoutez une confidence de l'auteur :

     

    « Après chaque dislocation de ma conscience, je subis l'attaque de Klingsor, c'est-à-dire du Sir (...) Autrefois j'ai tenté de le représenter clairement dans Pétrersbourg : c'est lui, Apollon Apollonovitch Abléoukhov, le célèbre bureaucrate... » d'après Carnets d'un original, tome I, p. 81. Moscou-Berlin, 1922.

     

    Nous terminons là-dessus, vous voyez que le personnage principal n'est pas forcément le fils, qu'il s'agit d'une véritable possession cérébrale, qu'il ne s'agit que de folie, que la folie, ses objets animés, ses matières à la fois en dedans et en dehors de nous dans une vaste gluanteur marécageuse sans aucune issue, que c'est cela, le seul véritable sujet du roman : son cerveau, cette masse malsaine et molle. A bientôt, pour un feuilleton qui ne vaut guère mieux.