Proullaud296

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  • Des chats et des hommes

     

    Alors j'ai attiré les plus vigoureux, les plus retors, les plus féroces, par la fenêtre à ras du sol : ils dévoraient jusque sur mes pieds, l'échine lourde, dégoulinante. Je les ai caressés malgré leurs grondements terribles, tournant sur leurs gueules pour éviter mes mains, rivés qu'ils étaient sur les gamelles à bouffe : un chat errant ne dépasse pas sept ou huit ans. Ma vie n'est ainsi que ces anecdotes que j'égrène. Ainsi dans les rues nocturnes désertes de Laroque-lès-Ganges (Hérault), dans la chaleur touffue qui stagnait sous les lampes, se faufilaient d'un soupirail à l'autre les chats faméliques, tandis que les humains s'hypnotisaient devant l'écran - partout les ventres creux des chats se glissent et disparaissent.

     

     

    Du quai des Chartrons.JPG

    Au sommet de ma pente blanche torréfiée trônait à flanc de garrigue une Vierge éblouissante, les bras bénissant - combien de pieux touristes en procession bravant l'insolation parviennent-ils à ses pieds - un infarctus, dix ans d'indulgences... Le soleil matinal me voit aussi gagnant Sumène, deux ou trois places entre les ruelles, encore obscures à sept heures en été. Je revois la boulangère abîmée de l'intérieur par la vue du mur aveugle et l'abstinence conjugale, puis l'Héraut à sec, une autre place après le pont, le monument aux morts. J'ai poussé à pied jusqu'à Maison Verte (vers l'Aigoual et St-Romans). Abordé au retour très tôt par deux amis retour de goguette auprès de la pompe Esso, m'implorant d'accepter cinq euros pour de l'essence dans leur deuche, ils me remercient mille fois, rejoignent leur bourg et se couchent à l'aube.

     

    Quand je reviens à St-Bault ma femme est immobile au centimètre près sur le lit ouvert, attendant qu'il fasse trop chaud ; elle a perdu depuis plus d'un demi-quintal. Autre jour, autre année, ma femme et moi (j'ai ramé pour l'avoir, je lâche plus rien - une femme, une vraie, fidèle et sans jalousie) poussâmes jusqu'à St-Romans, premier bourg cévenol à flanc de lacets. Vivre ici m'eût ennobli l'âme ; en ont-ils seulement ceux qui s'enlisent en croupissants pavillons de banlieue – sable et plat pays – oui sans conteste, tous ont une âme - hommes bons et grands surtout au-dessus des plaines ? Dans le Bâtiment Communal une exposition d'artistes, où gisent de longs tréteaux bordés de vieilles souriantes et transpirant de toutes les tendresses du monde : limites et générosités du peuple, sexagénaires et débiles légères envahissant tous les coins de partout).

     

    C'était d'elles ces boules de cristal, foulards et sous-verre qu'elles s'étaient accaparés, étiquetés, répertoriés, enregistrés, pour les vendre. Nous avons acheté je ne sais quoi d'essentiel. Le plaisir est d'exposer. Objets bien gauches, sincères - tant d'âme en chacune et tant d'honnêteté, que j'apparente aux funambules de cabaret dont toute la vie ne tient qu'au numéro qu'ils exhibent, contorsions sans cesse reprises et répétées chez soi, pour un ingrat public bâfrant, buvant, payant le champagne plus que l'artiste. J'ai photographié ma femme sous les branches, au bord d'un de ces abreuvoirs à sec souvent vieux sarcophages en pierre des Mérovingiens ; cette photo de dos présente sur son corps et ses vêtements une telle marqueterie de bistres et d'ocres, ombres et feuilles, que l'on ne sait de quel genre il retourne, si c'est humain, animal ou plante

     

    Aussi bien minéral. Derrière le muret en contrebas le cimetière de village et l'église fermée, car les voleurs sont désormais plus craints que désiré le visiteur. Pèlerin, prie donc à l'extérieur, et remercie requins, chineurs et antiquaires - je vivrais donc ici, même l'hiver, sous les pluies noires, au-dessus du torrent invisible. Avec une autre dans une autre vie nous logerions dans ces cabanes aux volets bleus, murs délités, qui cuisent sur les vues glacées des cartes postales. Nous ne penserions qu'à nous, et à écrire. Nous serions entraînés vers le haut, je l'aurais tirée, et elle moi.

     

  • S'insérer à Saint-Céré

     

    Flou sensuel.JPG

    St-Céré. Je marche dans les rues « crinière au vent », passé de « jeune écervelé soucieux de son effet » à « vieux peintre pathétique ». Nous partons dans le frais, vers Collonges-la-Rouge (« plus rien ne bouge ») - deux heures de bonheur, à se demander si l'on est heureux, à conclure que « oui », photos numériques à la pelle à la pluie. Ce que l'on serait si l'on était un autre, « Mystère du monde, accorde l'Harmonie ». Brugnon articulait « Villa Harmonie » comme on déguste un fruit, baissant la voix, il l'aurait dit de façon enfantine. Aucune réponse de ses veuves. Derrière moi ça dort. Après Coullonges (acquisition d'un lézard rembourré), nous gagnons Cameyrac, où Fénelon (de Ste-Mondane) posséda aussi un bâtiment-presbytère.

     

    Crêperie, des Espagnols non castillans malaisés à comprendre, avec deux petites sœurs à se damner déjà, l'une belle comme une femme elles se rendent pas compte car il ne s'agit pas de possession sexuelle mais d'envoûtement – le corps n'est plus ce que l'on prétend, présomptueux, posséder ; c'est une atroce impuissance imposibilité d'un autre règne, d'un autre ordre au point de vouloir frapper transpercer transgresser la Frontière Señor tién piedad de nosotros et le sous-chef crépier de ronchonner Des Espagnols on en a eu toute l'année y en a jusque là ta gueule charron ouvre un steak-frites.

     

    Juste à côté « Menu Espagnol » boutique vide, sans Espagnols ni pitié saloperie de commerce - nous rejoignons la bagnole à l'ombre. A St-Céré donc le troisième hôtel est le bon, car devant le second, fermé , démarrait une noce à char-à-bancs 1880, coiffes et hauts-de-forme. Dames blanc crème. Je monte à l'hôtel Touring. Charmant réceptionniste, pédé si j'avais le temps, et que les odeurs de glandes à cul n'écœurent pas. Mon patronyme lui évoque celui de son maire près Limoges. Des bras je lui prends les oreillers que ma femme réclame, je peux les insaller mieux qu'un larbin. Et puis je suis revenu ici, dans ma chambre, après avoir dégoté un cybercafé juste à côté d'un cybermagasin qui n'envoyait vers d'autres, « au-dessus de l'office de tourisme » -  « mais je ne sais pas si c'est ouvert le samedi. - Ben j'm'en fous tant pis. » Et je suis revenu.

     

    Je me sens tellement plus chez moi à l'hôtel. Anne dort. Sans elle pourtant je sais quelle pente j'aurais dévalée. Quant à l'endormissement, j'en eus l'explication de la bouche d'un éphémère collègue : c'est que je ne provoque ni tension ni attention, sans peur, et que la sensation s'invite et ne lâche plus, vous menant inexorablement vers « la vie ressentie, à la source même de l'être », Bergson dixerat. Situation, le lendemain, très particulière : dans un fauteuil de hall médiocrement éclairé, attendant le lever d'une encore ensuquée dans le sommeil. Nous avons présumé de ses forces. Elle se trouve plus affaiblie que je n'aurai cru, devant éprouver de grandes difficultés à dépasser désormais les frontières de l'Aquitaine. De plus, mes lectures de cuvette à chiottes m'ont semé one more time le doute quant au bien-fondé de ma conduite de vie : l'étude du Talmud en effet se fonde sur l'effort, l'engagement affectif. Or je n'étudie, quoi que ce soit, que pour avoir empilé, entassé, derrière moi, tels ou tels livres, en les oubliant. Comme on accumule des nombres en comptant. J'ai sursauté en lisant le passage où l'on reprochait à certains sages de ne pas mettre en pratique, matérielle, leurs connaissances : c'est tout à fait moi.

     

    C'est très simple, je refuse. J'ai peur. Incroyable le nombre de ceux qui veulent absolument que l'on s'engage, du Talmud à Sartre.

     

  • Xénophobie ? Racisme ? Puritanisme ?

     

    Mais pour en revenir aux Porthos, celui que je n'ai pas apprécié, pas du tout du tout, c'est celui à qui j'avais collé un zéro de première, pour être passé d'un seul coup de six de moyenne à 16 (devoir fait à la maison) avec une telle proportion d'aide extérieure que je n'ai pu m'empêcher de le saquer comme un malade.

     

    Il tenta de venir s'expliquer à la fin du cours, mais je l'ai repoussé indignement. Mon appréciation portait la phrase suivante : “Votre niveau de culture ne vous permet pas d'atteindre à tant d'excellence” ou quelque chose de ce genre. Mal m'en a pris. Le devoir avait été composé, d'un bout à l'autre et à la virgule près, par un de mes collègues de leçon particulière. Sans avoir une seule fois l'idée de venir me rencontrer, il poste illico une lettre de dénonciation au Rectorat (les gens qui font cela, par-derrière, la « dénonciation au Chef) » ont toujours suscité en moi un dégoût profondément vomitif), m'en faisant remettre photocopie par l'élève en question. Il y était question de xénophobie, de négation de la culture portugaise (absurde ; il y a certainement plus de Portugais fins lettrés des deux littératures que de Français connaisseurs en littérature portugaise... encore et toujours, dans cette ignoble dénonciation, cette confusion crétine entre “culture” et “coutumes” : quand j'achète une baguette en effet, je me conforme aux coutumes françaises ; mais en aucun cas, au grand jamais, je n'incarne ma “culture”...). Il dit aussi, ce faux-frère, cet enculé du cul, qu'on aurait dû sans délai me radier des cadres de l'Education nationale, que je “ne laissais aucun choix à cet élève autre que la médiocrité ou la fraude” : pauvre con ! Est-ce que je saurais passer la moindre épreuve du bac en langue portugaise ? est-ce que je ne suis pas le roi des ignorants, le champion des bonnets d'âne toutes catégories confondues, en culture lusitanienne ?

     

    En quoi cela pourrait-il me vexer qu'on m'en fasse la remarque ? Le fond du drame, c'est qu'un élève ait pu se retrouver en classe de première avec un tel niveau, pas si différent d'ailleurs de celui d'un élève français dit « de souche ».

     

    Racisme ?

     

    Pour des raisons évidentes, celui que l'on repère toujours en premier dans une classe, c'est le Noir. La « minorité visible » comme on dit (je serais noir, je préfèrerais « nègre », carrément) - il en est de même, symétriquement, pour le béké aux Antilles. Mon Africain s'appelle Mombo. Médiocre, effacé. Je n'ai pas pu résister : peu avant Noël, je chante avec l' « accent noir » : “Mombo sapin, roi des forêts, que j'aime ta – verrrdûûreuh...". C'est parfaitement crétin. Voire impardonnable. D'accord. Il me dit “Vous êtes rrraciste. Si si Monsieur, vous êtes rrraciste.” Verjus, le prof d'allemand, a trouvé ça « excellent ». Evidemment... Sous la rocade.JPG

     

    Un Tahitien d'Arveyres (« M'Bélélé») était venu me demander si je l'étais, raciste : les autres, pour se payer sa tête, le lui avaient fait croire. Je l'ai formellement détrompé ; il est reparti tout triomphant. C'est naïf, les enfants, vous savez... On ne joue pas, avec ça. Un autre collègue, Vosgien, prof de musique traitant Satie d'imposteur indigent... - ne pouvait jamais s'empêcher d'éprouver les pires difficultés avec tout ce qui était noir ou tant soit peu bronzé. « Simple question de discipline ! » protestait-il invariablement. Voire... Ce collègue était un personnage. Toutes les collègues ont passé sur sa queue. Il trompait ouvertement M. U., capitaine au long cours, et se laissait surprendre avec sa femme au petit-déjeuner, dans le même lit. Lorsque Mme U. mit au monde une fille, chacun rechercha sur le visage du bébé la ressemblance avec Vosgien : en vain ; le couple ne copulait pas. Mais tout ce qui pouvait se faire, il le faisait.