Fronfron55

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • F.Hernandez - Panique ta langue



    F.HERNANDEZ "PANIQUE TA LANGUE"


            ""Panique ta langue", cela donne "Nique pas ta langue". C'est du contrepet, c'est du verlan, ce langage qui consiste comme nul désormais n'en ignore à inverser les syllabes dans nos banlieues dites défavorisées. A noter que cette tendance existait déjà chez Stendhal, et à l'époque (qui est la sienne) de la Restauration, où les Bourbons, peu aimés, étaient appelés les "Bonbours".
    De tout temps il a existé ddes langages secrets, des codes, depuis le langage des coquillards et des narquois du temps de Villon, jusqu'à l'argot d'entre-deux guerres, qui fait à présent partie du langage courant. Car c'est bien le drame : on ne veut pas être compris, et les bourgeois, les joibours, par désir de s'encanailler, ou les flics, les keufeus, par nécessité professionnelle, percent très vite les arcanes dudit langage mystérieux, et force est aux marginaux de s'en reforger un sur-le-champ.
    C'est ainsi que le verlan, comme les autres codes, se voit dans l'obligation d'évoluer très vite, car les Inconnus et autres comiques s'en sont emparés. En 1997, on ne dit plus "bouffon", mais "bouffe-merde" ou "leurbran" - je vous épargne la traduction.
    Toutes ces considérations et d'autres figurent dans le livre de la jeune Florence Hernandez "Panique ta langue", comme elles figuraient à leur époque dans Balzac puis dans Hugo (de façon plus systématique) à propos d'un ou plusieurs chapitres des "Misérables". Mais il serait dommage de s'en tenir à ces remarques sans grande originalité ; notre Florence, qui a étudié cette langue sur le terrain (elle a croqué, nous dit-elle, maints lapins, encore une expression savoureuse passée dans la langue de tous les jours), nous en livre un véritable lexique.
    Ce glossaire figure, dans l'ordre alphabétique, à la fin du volume, paru aux Editions du Rocher, c'est-à-dire par copinage à Monaco, où la zone me semble très peu développée, quelque part... Mais vous avez aussi des chapitres classés au gré des circonstances de la vie quotidienne, où les paragraphes se succèdent comme un manuel de conversation. "Au café" (au féca), "En boîte", "La drague" (le plus pittoresque et, vous vous y attendez, le plus grossier de tous, ruez-vous-y, "A la maison". Ce dernier chapitre présente une surprise : les phrases en "bon français" sont traduites en verlan... à la lettre près demeurées en français d'origine.
    C'est plein d'humour, mec. Parce que le vrai français est celui que les dits marginaux entendent tous les jours dans la bouche de leurs parents. Or lesdits parents n'étant pas nécessairement des PDG ou des chefs d'entreprise, il y afort à parier que le verlan ne constitue pas tant ni seulement une langue de déclassés (les parents le sont aussi bien) qu'un code malicieux de la jeunesse, opposée comme toujours à toute codification morale.
    Ce code fonctionne parfaitement, et c'est volontairement que Kassovitz n'a pas sous-titré les dialogues de sa "Haine", je parle du film, pour nous montrer que "ces gens-là" comme dirait l'autre sont en réalité des gens de chez nous, et qu'il ne suffit pas de les rejeter par des sous-titres. Ce sont des Français, si l'on veut parodier Pasqua.
    Tous ces garçons et ces filles écoutent "Hélène et les Garçons" pour se marrer, parce que les jeunes aseptisés de ces séries-là leur semblent s'exprimer dans un français qu'il comprennent parfaitement, qu'ils sont capables d'utiliser Dans leurs rapports avec vous autres les bien élevés, mais qu'ils   considèrent avec le même amusement que nous autres du bon côté les tournures surannées du Grand Siècle ; d'où leur hilarité devant les séries ci-dessus.

  • Le gosse qui pue et le cadavre qui pue

     

    16

     

     

     

    VOCATION DE PRETRE (49)

     

    C'est une bien belle église que celle de GVIGNICOVRT. Enfant, bigot, bien gominé, j'escaladais par le talus d'abside la pente glissante et couverte de ronces d'où tombait, pressé, impérieux, du clocher, le premier coup de la messe (50) . J'ai dérapé dans mes souliers dominicaux, serrant dans le poing une image pieuse où l'on avait cousu en scapulaire un coupon véritable de la robe de Marie. J'ai prié, pesté contre la boue, l'âme pure et les pieds sales. Franchissant enfin le porche, qu'il m'aurait suffi de découvrir en contournant le bâtiment d'église, par la grande entrée, comme tout le monde, je constatai que pas un paroissien ne s'était encore présenté.

     

    Fort du Hâ.JPGDéçu de leur tiédeur, fier de mon épreuve, premier de l'assemblée, j'ai attendu, à la fin de l'office, le prêtre dans la sacristie. Les enfants de chœur troussaient par-dessus tête leurs soutanelles rouges à dentelles douteuses sans mesurer un seul instant l'honneur insigne qu'ils avaient eu de côtoyer le Seigneur-même. A l'homme de Dieu j'ai déclaré « Je veux devenir prêtre » Or loin de s'extasier, ("Voyez ce jeune garçon ! il n'est pas comme vous ! il sera prêtre !") il ronchonna je ne sais quoi sur les petits merdeux. (51)

     

     

     

     

     

    Notes

     

    (49) Digression sur le catholicisme. L'auteur, en mal de références, donne ici uen version abrégée d'un souvenir d'enfance authentique (le souvenir, pas l'enfance. )

     

    (50) L'enfant ne s'est pas aperçu que le véritable porche de l'église se situait de l'autre côté, à l'endroit...

     

    (51) Il fallait bien caser ce souvenir-là quelque part.

     

     

     

    17

     

     

     

    MAMEREENDELEGATION(52)

     

    Ilmerevintderacheterlespleursdemamère:toutejeuneàGVIGNICOVRT,privéeensontempsdesfunéraillesdesapropremère(« Tun'iraspasàl'enterrementdecettetraînée »)(53)

     

    (premieroracledeGaston-Dragon)mamèreAlcmènefutdéléguéeenrattrapageauxinhumationparoissiales,représentantlafamille.Unjour(54)cefutsonpropretour(ou« MAMEREENREPRESENTATION »)(55)etjemesuisplacélelendemainàcetendroitprécisvacillaitlaveille(56),perchésursestréteaux,lecercueilpleind'elleafind'yflairercetteamorcedemacération-

     

    querigoureusementmamère

     

    m'interditdenommerici(57)

     

    • desournoisedécongélation(visaged'unrosemalsain[ilmanqueunboutd'oreille-chuchotaitmafilleépouvantée(58)-papa,regarde])mamèretoutentièredrapéedanslarobedechambreplaquéesurseschairssuspectesvolumeabstrait(59)suspendudésormaisà120cm

     

    dusolj'aisentiscelendemain,physiquement,lavibrationd'unemassedechênevernifantômedontmonpèrel'instituteurm'avaitjadistransmisladénominationmagique:parallépipèderectangle.Mamèredésira-desobsèquesreligieuses:"Sinousn'attendionspas »disaitleprêtre« larésurrection,àcoupsûrnousneserionspasiciréunis"-c'étaitbienuneréponseàcettefacondedemonpèrequicabotinasansdoute(60):"JenecroispasàtoutesceshistoiresdeRésurrection,deBonDieu,dejJugement"-dutonfarauddeceluiquisuçalelaitsûridel'EcoleNormaleetrépublicaine.Aquionnelafaitpas.Surlecorpsdemamèreleprêtreagitalegoupillon,etcefuttout.(61)

     

     

     

    Notes

     

    (52)Leplandel'ouvrageconsisteenuncheminementsinueux;ici,l'auteurveutmontrercombienilétaitdifficiled'appréhenderlecaractèredépressifdesamère.

     

    (53)Biensesouvenirquecetteépouseindigneavaittrompésonmaritandisqu'ilcombattaitsurlefront.

     

    (54) Beaucoup plus tard, le 2 août 1984.

     

    (55) Elle représentait, dans le rôle principal, et bien malgré elle, son propre enterrement

     

    (56) Et non pas « la vieille », humour.

     

    (57) Brassens, évidemment...

     

    (58) Ma propre fille, que je croyais ainsi éduquer à la mort, me reprocha plus tard de lui avoir imposé cette épreuve bien trop tôt (elle n'avait que onze ans).

     

    (59) Je reviens désormais au lendemain de l'enterrement, où je suis revenu, à la même heure, devant l'autel, à l'endroit précis où avait été déposé le cercueil de maman.

     

    (60) Lors de l'entretien supposé qu'il eut avec le prêtre pour définir les modalités de la cérémonie.

     

    (61) Paragraphe particulièrement difficile à suivre, en raison du glissement perpétuel entre le jour de l'enterrement, la veille de celui-ci (où peut-être mon père s'est entretenu avec un prêtre ) (mais je ne le pense pas), et le lendemain, où moi-même suis revenu sur les lieux ; j'y ai ressenti d'étranges phénomènes, peu perceptibles, ici amplifiés.

     

  • Péguy, Péguy... comme la cochonne ?

     

    Pendant la Guerre Quatorze, on ne verra pas l'assassin. Ou on lui plongeait aussi bien (c'est vrai) sa baïonnette dans le corps). Sans volupté particulière, mais qui peut le dire ? Ici se condensent, s'affrontent de façon vertigineuse deux idéologies, deux relents plus exactement, deux hésitations idéologiques, aussi étrangères l'une à l'autre que deux ordres pascaliens, aussi imperméables que deux castes indiennes ; ici se révèle quelque chose d'enfoui depuis les gladiateurs étrusques ; quelque chose que les bêlants, que les Amis des Animaux et autres antivivisectionnistes ne peuvent pas comprendre, ne peuvent plus concevoir, à notre époque où même les curés osent déclamer en chaire (à Limoges...) que la souffrance humaine est devenue désormais intolérable, vidant ainsi la religion de toute essence et justification - Seigneur à deux genoux je vous en supplie, délivrez-nous des curés cons, des lycéennes sensibles, aussi bien, au même titre que des culottes de peau et autres bouchers héroïques...

     

    NOUS SAVONS A PRESENT QUE LA GUERRE EST MAUVAISE, QUE LA SOUFFRANCE EST MAUVAISE – nous voilà bien avancés (Cocteau)(qu'est-ce qu'il vient faire là) (il est vrai qu'il s'est engagé dans les fusiliers marins, pour tâter un peu de la gloire) (Thomas l''Imposteur). ...Ça t'apprendra, lieutenant Péguy, à avoir glorifié le fait d'armes, l'épopée napoléonienne, après Hugo, après Balzac, après Musset... Ils ne savaient pas, ces braves gens (“Les braves gens !” exclamation admirative de Guillaume Ier devant l'admirable charge des cuirassés de Reichshoffen-Frœschwiller [6 août 1870] ).

     

    Il ne savait pas, Péguy, que tel serait le destin des soldats en pantalon rouge de 14. Ce grand assaut, ce grand sursaut de 1914, des compagnies entières envoyées au casse-pipe contre des balles, vous avez bien lu, à même des projectiles dont on ne voyait même pas les expéditeurs parce que leur portée excédait celle des nôtres - charge héroïque, stupide, criminelle (et le crime provient des généraux) contre des bouts de métal lancés à (200?) km/h. Voilà où mènent, mon (brave !) Péguy, les exaltations de la bravoure, des héros de l'An II, bravoure napoléonienne, révolutionnaire, voilà où mène la croyance que de temps en temps il faut que la Terre saigne (“La Terre est une femme, les guerres sont ses règles” : de qui est ce hideux alexandrin ?) - que le peuple, “la race” comme vous dites, par démangeaisons croissantes ou subites ou toute autre cause cosmique se soulève et saigne pour une prétendue grande cause par irrépressible prurit de gloire militaire. La bataille de Waterloo, où les chevaux s'emmêlaient les pattes dans leurs entrailles en tressautant d'agonie, préfigure ces blessés qui s'exclamaient pendant des heures au fond des trous d'obus jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Que s'est-il passé, Monsieur Péguy ? Quelles furent les causes, profondes, j'entends psychologiques, névrotiques, inconscientes, de la guerre 14 ?

     

    Car celle-là à coup sûr fut engagée pLe coup de vent.JPGour rien ; autant l'on a eu raison de combattre Hitler (bien que les pacifistes extrêmes, un Marcel Martinet, un Giono, en doutassent) - autant l'on n'en avait aucune, objectivement aucune, de combattre en 14-18, sinon ce sentiment de la menace, sur la culture, nous dit Péguy (les Allemands n'étaient-ils donc pas le peuple le plus cultivé de la terre ?) - et de peur, et de l'obligation surtout (à mon avis) de détendre une tension nerveuse montée à ce niveau d'insupportabilité qui ne put mener qu'à l'éventration de l'Europe ; déjà Flaubert ne disait pas autre chose de la guerre de 1870 : On se bat sans savoir pourquoi, parce que ça doit éclater.

     

    Une démangeaison. Giraudoux le dit aussi dans La Guerre de Troie n'aura pas lieu. Une démangeaison fraternelle. Nous sommes devenus tellement raisonnables. Nous croyons que les frères sont faits pour s'aimer. Nous ne voulons plus nous battre, nous ne voulons plus mourir pour rien. Et comme on meurt toujours pour rien, tant qu'à faire (“quant à faire”), nous ne voulons plus mourir du tout. Nous ne voulons plus être des mortels. Nous ne voulons plus être des hommes. Au double sens du terme (je vais vous en faire, moi, de la philosophie de comptoir en zinc.) A présent nous savons la couleur et le prix des tripes.

     

    Leur odeur. Au moindre bruit de bottes, les pacifistes se lèvent : “Négociation !”. Nous ne savons plus nous défendre ou frapper, nous prêchons l'amour, nous préférons “un chien vivant à un philosophe mort” - la vie (la survie) serait donc le bien suprême ? - rester vivant est-il lle devoir du Croyant ? Voir plus haut ? “Il ne nous reste plus”, disait Philippe Noiret, “que le courage d'être lâche”. Infiniment plus débilitant. Mais il nous est, à nous, rigoureusement et à tout jamais interdit de jeter l'opprobre ou le dédain sur ceux qui ont mené la guerre, de revisiter le passé, de révisionner le passé. (Je voudrais bien savoir ce qu'il aurait pensé, Péguy, d'Israël, des Arabes, des Tchétchènes et de tout – c'est idiot, n'est-ce pas ? ) Je n'exalte pas la guerre.

     

  • Une vie de fou, mais la vraie vie quand même

     

    Il m'a été rapporté que j'avais l'air du type complètement à côté de ses pompes et de la réalité. Quelle réalité ? Celle de la Vraie Vie, voir plus haut ? celle où tout le monde « se bat pour son bifteck », comme aux plus beaux jours de La guerre du feu ? Vide supra. J'ai même ouï parler d'une association de type caritatif qui refusait les profs, « parce qu'ils croient tout savoir et ne savent rien faire. » Il est vrai que je n'estime pas nécessairement cette corporation, et que je m'en suis toujours senti plus ou moins en marge – encore m'a-t-on bien dit que j'en présentais malgré moi bien des caractéristiques ; mais de tels a priori reflètent une fois de plus l'étendue des préjugés largement répandus, et que les journalistes ont souvent caress

    Rayures.JPG

    és dans le sens du poil... Savez-vous que lire, c'est aussi vivre ?

     

     

     

    X

     

     

     

    Un fou, vraiment, un fou

     

    Je descends dans la cour en tenant bien serré contre moi le porte-manteaux chromé à multiples patères de la salle des profs. Je fais semblant de poursuivre les élèves avec cet engin : « Gourou gourou ! ». Tout le monde se tasse peureusement dans les coins de la cour, faisant mine de ne pas me voir. Lacroix, collègue de maths, me dit au retour : "Tu as des troubles comportementaux". Elle est très bonne. Je suis déçu de n'avoir pas eu plus de succès à l'extérieur, mortifié d'avoir manqué ce calembour absolument sublime ; je ferais mieux de me féliciter qu'on n'ait pas appelé l'asile, ou la police...

     

    Lacroix est un grand homme ; c'est lui qui m'initia au maniement d'une machine à écrire électronique. J'admirais ses enfants, métis d'une noire et d'un vietnamien : ils présentaient exactement la patine des vieux bronzes... Il me disait : « Tu baisses ».

     

    Les collègues me demandent pourquoi j'ai traversé la cour cet autre matin-là dans un ample manteau, rogue et solennel. Je dis : « Je m'exerce à marcher avec distinction. - En effet ! C'était très réussi ! » Et nous nous sommes foutus de ma gueule.

     

    Tilleul, sous-directeur, se vautrait sur la table devant moi ; puis il s'est levé en beuglant : « Tiens ! Je vais aller me vider la bite ». Je me rendis compte le lendemain qu'il avait très très exactement repris le propos que j'avais tenu quelques jours auparavant, sans avoir voulu m'en réprimander autrement que par cette sanglante imitation. Je m'aperçus alors seulement de mon immense vulgarité.

     

    X

     

     

     

    Je lance mon pied au cul d'un sac à dos en imitant les imitateurs de Johnny : “Ah que cou-cououou...” Deux élèves regagnent leurs salles en hoquetant, appuyés l'un sur l'autre et titubant de rire. Vie d'un commis voyageur. Crainte des remises en cause. Lassitude ?

     

    Je me déplace dans un couloir en reproduisant, rien que pour moi, la démarche monstrueuse du gnome à la hache dans Le Bal des Vampires de Polanski : haut du corps à 90°, décalage latéral du bassin et des jambes, trottinement terrible et grotesque de Jean Marais vu de dos dans La Belle et la Bête.. Deux filles me croisent, perdent le souffle au point de devoir s'étayer l'une à l'autre pour ne pas tomber de rire. Gratuité de cet acte, destiné par hasard à deux élèves seulement. Tics de Stendhal se regardant grimacer dans sa glace.

     

    Réunion parents-profs. Deux mères, ne sachant où aller, me repèrent : “On va suivre celui-là , il nous mènera dans la bonne salle.” Or je me précipite précisément aux chiottes avant d'être en retard, mais la vessie libre. Sans ralentir le pas, je leur jette par-dessus l'épaule : “Mesdames, là où je vais, ne me suivez pas !” Drôle d'effet de voir deux femmes adultes s'appuyer l'une sur l'autre en proie au fou-rire.

     

    Au cours d'une autre réunion, je dis qu'étudier le latin sans faire de grec me semble aussi absurde que d'avoir une seule pédale sur un vélo. Et d'enchaîner : “Pour la deuxième pédale, j'ai pensé aux Grecs...” Une mère seulement trouve cela irrésistible. Elle se retourne : personne ne rit. Les autres parents : imbranlables (inébranlables).

     

    J'ai parlé aussi de Rabelais, auteur difficile, qui devrait être abordé en trois parties : les rats, les bœufs, le lait. Tronches inénarrable des parents d'élèves qui se regardent, en pleine panique – « passer un idiot aux yeux des imbéciles....” Je ne pense pas que la société qui se lève et prolifère de nos jours comme une hydre venimeuse tolèrerait le dixième de ce qu'on m'a passé

     

  • Polar chinois

     

     

    Le paravent de laque, de Robert Van Gulit, Holla

    Perspective floue.JPG

    ndais très versé en civilisation chinoise, illustre les aventures de l'inspecteur Ti, Sherlock Holmes de l'époque impériale, en l'occurrence le VIIe siècle de notre ère. On y retrouve notre héros parmi tout un monde interlope, de banquiers véreux, de prostituées et maquereaux, de mendiants, avec une profusion de détails exacts chargés de nous informer avec précision, mais sans lourdeur, combien la Chine diffère de tout ce que nous connaissons en Occident. Le juge Ti passe pour un ancien lettré qui s'est converti aux façons de vivre de la pègre, car il ne saurait dissimuler son accent distingué, ses bonnes manières et l'élégance de ses caractères tracés au pinceau.

     

    Il s'agit, grâce aux manœuvres d'infiltration, de gagner la confiance des divers malfrats, parmi lesquels un caporal déserteur et un mendiant hideux, de découvrir l'assassin d'un notable, et de la femme de ce dernier, qui possédait bien des bijoux. Nous ne dirons pas que nous avons suivi cette histoire avec passion, car elle est entortillée comme il se doit et notre intelligence ne brille pas en ce domaine. De plus, comme signalé, le lecteur s'attarde malgré lui avec plaisir sur les conditions de vie de la Chine médiévale, où nul meuble, où nul geste, ne sauraient correspondre à quoi que ce soit de connu en Europe. Dans cet exotisme à la fois spatial et temporel, nous serons cependant étonnés que les ressorts de la psychologie humaine demeurent les mêmes.

     

    Cela pourrait sans doute se confirmer à partir du grand roman médiéval Au bord de l'eau, où l'on voit évoluer des riches, des paysans, des militaires, des nobles. Cependant, les samouraï japonais pleurent et sanglotent lorsqu'ils veulent prouver leur résolution virile ; et les juristes romains d'Albicius, à en croire Quignard, ont de bien étranges façons de raisonner. Mais acceptons ici, chez Van Gulit, ces bases psychologiques auxquelles nous sommes accoutumés. Votre serviteur écrivit quelques élucubrations l'an dernier sur ce Paravent de laque, où se trouvent délicatement peints, panneau après panneau, les détails d'un crime commis ou à commettre. Mais voyons ce que cet autre ego, datant de quelques mois, pouvait bien élucubrer à propos de ce policier :

     

    « Un juge chinois déambule dans les rues en pentes de Weiping, au VIIIe siècle. Son assistant et lui rencontrent d'étranges personnages, en particulier un mendiant borgne qui les suit, puis se propose de les aider pour échapper à la police. Curieux, non ? Et bien propre à dépayser. L'auteur est un Hollandais érudit et polyglotte, qui connaît parfaitement son affaire, ce qui permet une riche vraisemblance dans les décors et le comportement : tout à fait conforme à ce que nous autres Occidentaux pouvons comprendre d'une civilisation raffinée, brutale dans les basses couches.

     

    Le juge Ti est un personnage récurrent, que j'ai eu déjà l'occasion de connaître voici quelques années : il était question d'un cadavre flottant sur une inondation, et pénétrant dans une maison ainsi au fil de l'eau – si je me souviens bien. Cette fois-ci, dans Le paravent de laque, nouvelle donnant le titre au recueil, un homme s'est précipité dans le fleuve rapide bordant sa propriété, mettant ainsi dans l'embarras ses héritier qui ne peuvent produire un cadavre en guise de preuve du suicide. Et tout, je le suppose, se résoudra par l'intervention du juge Ti, incognito ou pas. Je ne comprendrai pas grand-chose, mais l'exactitude m'aura enchanté.

     

    Actuellement, les voici dans une auberge, probablement le repère de la pègre locale. Quel juge Ti débrouillera ce que je suis incapable d'analyser ? Je n'y vois plus clair en moi-même, je n'ai d'ailleurs jamais pu : dès que j'éprouvais quelque chose, deux cas se présentaient : ou bien cela causait du tort à quelqu'un, et j'abandonnais l'action dont j'avais envie ; ou bien l'entourage me persuadait qu'en réalité je ne pensais pas cela, non, mais plutôt ceci. Toute ma vie se sera passée à débusquer les déguisements de mes sentiments, ou à les créer de toutes pièces, pour ne contrarier personne. Les obstacles proviendraient donc non des gens extérieurs, qui se contentent de chercher leur intérêt, mais les propres arcanes de mon cerveau, qui me poussent ainsi à obtempérer, alors qu'il est toujours possible de négocier.

     

  • Leçon de littérature

     

     

    A présent, passons aux choses frivoles : id est, chez Bordas, La littérature en France depuis 1968, sachant que le livre (à l'usage d'on ne sait quels bacheliers ou postbacheliers) fut imprimé en 1982. Fallait-il que le besoin s'en fût fait sentir pour que déjà parût un tel ouvrage, fallait-il qu'un tel recul existât déjà ? Toujours est-il que ces quelques centaines de page brochées présentent avec intelligence et toutes sortes de défauts ce qu'il faut bien présenter comme un éparpillement, comme un éclatement, d'aucuns diront une effloraison, un épanouissement subit. Première observation : il ne semble pas que l'explosion idéologique de 68 ait directement concerné la littérature ou l'ait directement influencée ; il me paraît même que la figure de l'artiste et celle de l'intellectuel se soient trouvées en opposition.

     

    L'art, c'est le bourgeois. L'intellectuel, c'est l'engagé : en dehors de cela, point de salut. Je me souviens de cette phrase rageuse sur un livre d'or d'exposition : « Le monde sera sauvé » (ou « libre », ou quelque chose d'approchant) « lorsqu'on aura p

    Balcons.JPG

    endu le dernier artiste avec les tripes du dernier bourgeois » (ou le contraire) (charmant pour l'exposante, c'était ma femme). C'est bien plutôt à présent, avec l'explosion des blogs internet, l'effondrement du disque et celui des éditeurs, qui menace, que les idéaux, que les pulsions démocratiques, égalitaires, de 68 – semblent se réaliser, de même que la république, proclamée en 1792, n'a vu sa survie définitive qu'à partir de 1873.

     

    Seconde observation : toutes les époques, regardées à la loupe comme ici, peuvent s'interpréter comme des époques de bouleversement, que ce soit à la suite de 1968, de la guerre d'Algérie, de la Guerre 14, and so on en remontant. Ces deux réserves établies (le relativisme une fois de plus, et la poursuite du classicisme en dépit des remous), passons à une troisième observation, concernant le livre lui-même, La littérature en France depuis 1968 : la conception scolaire, d'abord. Nous avons à notre disposition une grande quantité de textes représentatifs. Pourquoi faut-il qu'ils soient corsetés par un apparat comptable de 5 en 5 lignes dans la marge, comme dans le Lagarde et Michard que l'on veut imiter, dont on veut, sciemment, perpétuer la tradition, et par un autre apparat, interrogateur : en effet, nous voici invités à considérer l'aspect de tel ou tel texte à la lumière de constatations, d'axes de lecture, de pistes d'interprétation. Ce ne sont plus les questions naïves d'antan : « Montrez que les personnages sont » (ceci, cela) ou bien « Ce paysage ne présente-t-il pas des aspects symboliques ? » - je veux, mon neveu. Plus subtilement, plus conformément aux instructions pédagogiques d'alors, l'auteur des notes veut orienter mine de rien nos réflexions : ici, la dérision (ll. 24, 37, 48), là, du pathétique (ll. 12, 16 et 74, etc. cela corsète, cela gêne. Entre deux textes, les commentaires vont bon train, comme il est de règle. Et c'est en même temps fort utile, au milieu d'un tel foisonnement.

     

    Disons pendant que j'y pense qu'une telle foultitude de textes laisse sur sa faim. On vous passe le plat, puis on le retire. Sans doute a-t-on craint de décevoir tel ou tel qui se fût cherché dans la liste. Et puis, comment ne pas penser au défaut inhérent à de tels catalogues : l'impossibilité de l'exhaustivité (certains sont restés sur le bord de la route), le risque aussi du trop-plein (certains écrivains ont été surévalués, notamment par leurs excellentes ventes... ) Pourtant, dans la mesure du possible, les textes uniques (pour les estimés secondaires) ou les groupes de textes (3 ou 4 maximum) se voient regroupés dans des articles substantiels qui mettent en relief leurs points communs : le néoclassicisme, l'histoire, le journal intime, les inventeurs (Queneau, Leiris, Malraux, Beckett, Genet), cela pour les auteurs ; puis, concernant les formes : le récit, subdivisé en « histoire », « roman d'éducation », « récits de voyages », « autobiographies ».

     

    Chapitre « Le récit II : l'expérimentation – Nouveau roman bien sûr, Sarraute, Robbe-Grillet, Claude Simon, Butor). La poésie, Saint-John Perse, René Char hélas, Roubaud trois fois hélas. Puis l'essai (Michel Foucault), la critique (Julia Kristeva). L'Actualité, avec « les écritures féminines » (Ernaux, Cardinal, Cixous). La « paralittérature » ou littérature de gare : les Policiers (il y en a d'excellents et de mauvais, très exactement dans les mêmes proportions que chez les écrivains dûment reconnus), La science-fiction. L'écriture fragmentaire (Blanchot, hélas, qui va répétant sur 400 pages qu'il n'y a rien et qu'il n'y a rien à dire), et Cioran. Pour finir, un chapitre à lui seul pour Barthes et Yourcenar, un autre sur Modiano, Le Clézio, Perec ; ensuite, plus rien, c'est-à-dire nous.