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RETOUR A ST-FLOUR

 

C O L L I G N O N

 

 

R E T O U R  A

 

 

ST-FLOUR

 

Tous mes chapitres portent des numéros de rois

All my chapters are numbered kings

 

 

CHAPTER THE FIRST

 

J’écris par erreur et par obstination

 

Description

Trottoir cannelé sur caniveau sale. Une pantoufle en surplomb : placide, Ripa, à trois pas de sa porte, un chat gris sur l’épaule. Une ville en forme de cœur serrée sur l’éperon Planèze. En bas le Lander sous-affluent du Lot, qui déborda l’an passé. Une sous-préfecture du Massif Central, sept mille habitants, quatre écrivains. La vie s’effondre comme un fleuve, tout contre nous, obstinés, têtes basses.

 

Identité

Ripa, la Rive. Il se débarrasse des prospectus : « La Course aux Ânes », « Flambourg dynamique, Bal Mousse au Naïte »- je ne veux pas que ça vive.

 

Température. Date

6 degrés. Dix avril 2002. 900 mètres d’altitude.

 

Description (le personnage)

Un nez, dont le bord inférieur (de profil) évoque la courbe d’un canif ou ganivet a écaler les noix. C’est emmerdant les descriptions. Toutes les filles me l’ont dit. Elles qui passent bien vingt minutes par jour à se branler ne vont tout de même pas en perdre dix à lire une description.

 

Âge – Domicile

53 ans. A toujours habité mettons rue St-Jean, n° 43, Flambourg, quartier Banclou, sur le plateau. À Banclou, pas de conflit. Juste une petite envie d’assassiner sa tante, quatre-vingt six ans, sur son lit. Tous félicitent Ripa de son dévouement, il ne lui reste qu’elle, grabataire, exigeant des soins constants ; il a obtenu de l’hôpital Montieux (Fermons-l’Écran) un lit médicalisé qui se monte, s’abaisse, s’incline, comme chez Nègre, le dentiste. Ripa aime bien sa tante : rien que du matériel de pro. Il compte bien qu’elle durera le plus de temps possible (indépendamment de sa pension, qui passe toute en soins) ; il ne chauffe que la pièce, à gauche, où elle végète, avec le feu dans l’âtre – et comme il a bien refermé dans son dos, le voici qui prend l’air, en pantoufles, sur le pas de sa porte.

 

Menus

Ses menus ne varient pas. Longtemps, un employé apporta de petits repas tout cuits. À soulever successivement les couvercles, l’odeur s’élevait, délectable :  « On en a bien assez pour deux. » Le plateau vide était repris le soir, sans corvée de vaisselle. Mais Ripa s’est vexé. Il a fini par refuser « la charité ». Il s’est mis à la cuisine. La tante en sera peut-être bien morte (adhérences intestinales ? ...ravioli à tous les repas.

 

CHAPTER THE SECOND

 

Organisation

Ripa se paye une infirmière à mi-temps, à mi-coût avec les Services Sociaux. Il ne pourrait se passer de Firmine, quand on soulève la tante paralysée, qu’on la repose sur sa couche bien propre. 

 

Culture

La Maison de la Presse est sise au coin de la rue du Gu, entre deux murs en angle et trois tourniquets de cartes. Le proprio, c’est Servandeau. Ripa fait son entrée, son chat sur l’épaule : pur bâtard qui crache, noir et blanc à longs poils, Louksor. « La Montagne ! - Un euro 10. Qu’est-ce que c’est ? - Un autre chat, pour remplacer celui d’avant. Perdu à Pampelune, coursé par un chien fé-roce. Foutu pour foutu, il a préféré sauter par-dessus le mur de terrasse dans les branches d’arbres, en contrebas. Je ne l’ai jamais revu. »

Ici tout le monde se connaît.

Le chien de Servandeau se redresse en gueulant : pas le même fumet. Servandeau tend le journal et rend la monnaie.

 

Description, II

 

Julien Servandeau : grand, mou, 56 ans, lunettes "Haphine-Monture" made in Clermont. De celles qui vous renvoient,, sur du tain blanc, votre propre image :

insupportable. Sa femme Greta, petite rousse et maniaque, se précipite pour vous rajuster sous le nez, dans l’étalage la revue que vous venez de feuilletere.

 

Vie privée

Les Servandeau habitent sur place, un petit réduit avec canapé, réchaud. La maison de campagne est loin. Ils ont fait venir une table, un buffet bas. La nuit, Servandeau pose son bijou de poitrine en argent (le bijou) sur le dessus du buffet couvert de linoléum. Le lit n'a pas de pieds. Il est à même le sol, dans une pièce sans fenêtre.

 

CHAPTER THE THIRD

 

 

Servandeau at work

Servandeau travaille dur. Les journaux sont reçus à sept heures. Il les place en rayons, les pose à l’endroit s’il y pense. La boutique ferme à 7heures. « Me voilà en retraite » dit-il. « Ça me laisse plus de temps pour visiter ma tombe. » La dalle porte son nom, né le tant, tiret d'attente - et l'épitaphe, plagiée sur un tombeau de Quinsac : HOMME DE LETTRES. A cent francs la lettre; 1400F ("plus de deux cents-z-euros" (il fait la liaison) "en monnaie d'Occupation" (sic). Des contes moraux de Servandeau paraissent dans Feuilles d'Auvergne. Mais il n'a garde d'abandonner son comptoir. Il reçoit le client, lui vend, le remercie : "On ne prend jamais sa retraite", dit-il, "dans le commerce".

 

Dessin, lecture

Derrière son comptoir, aux heures creuses, il dessine des tombes. "Désir d'indépendance" disent les pédopsy. Mais à cinquante-six ans ? Ripa cependant, sortant de sa chambre-hôpital, achète sa Montagne. SERVANDEAU s'est plongé dans un "Poche".

RIPA

Fais voir ?

SERVANDEAU, présentant la couverture :

Ernst Jünger.

"C'est bien", pense Ripa ("...pour un marchand de journeaux").

Le lendemain, Servandeau lit un autre livre. Mais il se dérobe : "C'est sans importance" - il ferait beauvoir qu'un Ripa contrôlat ses lectures ! Servandeau collectionne aussi les grands titres de journaux : "Coup de grisou en Chine", "Tsunami en Indonésie", "Ecrasé sous son tracteur retourné". Il colle ces manchettes dans un classeur.

Sur un carnet à part il note les Prophéties de Nostradamus ; beaucoup servent plusieurs fois. Servandeau et Ripa se connaissent depuis quinze ans. Ils haussent les épaules l'un de l'autre.

 

CHAPTER THE FOURTH

 

 

La Toile

Flambourg a trois Cybercafés, en sursis : chacun s'équipe, ici comme ailleurs. Serrvandeau choisit le plus sombre. Au fond d'un boyau garni de "moniteurs" gris (en français : screenplays) officient deux prêtresses géantes, suceuses des indigents de la com' . La première a des lunettes d'écaille, la tête à droite, elle apprend le mandarin. La seconde, tifs queue-de-vache et menton galoché : de la présence, du piquant. Servandeau découvre tout. Courriel l'enthousiasme. Restons français. Des Françaises en interface, des Belges, des Comoriennes : "Relations discrètes - Race indifférente".

 

The girls

Servandeau truque sa date de naissance. Pas de photo non plus - no webcam. Sa femme Greta, née Gus, jalouse et maniaque (celle qui replace les journaux) - avare ! p as prête d'investir dans l 'achat d'un P.C. (Portable Computer). Servandeau va au cyber comme on va au bordel. Il dit : "Rupture de ramettes A4 ! je fais une virée à Fermont.

- Passe donc ta commande par téléphone, comme tout le monde !"

Elle croit les prêtresses du Cyber-Point [saïbeur-poïnnt] incorruptibles : impardonnable... Servandeau se les tape dans l'arrière-boutique. "Autre chose que les parlotes sur la Toile."

 

CHAPTER THE FIFTH

Coquart and C°

Ripa s'est organisé un roulement d'aides-soignantes. Ça permet de sortir avec Coquart, que je sais même plus qui c’est. Coquart, ex-notaire, pousse des bordées de jurons tout bas : « Quarante ans que je me suis retenu. Je vais me gêner ». Coquart est tout petit, tout jaune, comme Feu Mitt’rand. Il n’est ni prêtre défroqué, ni fils de prêtre (des bruits courent ; les mêmes que sur Baudelaire ; Coquart tient des fiches sur tous les bruits qui courent).

Il habite une magnifique maison place Ste-Ischrine avec de splendides caissons de plafond, qu’on regarde en contre-plongée de l’extérieur, par les fenêtres.

 

Distraction

Promenade avec Ripa place des Brilles, face à l’Institut Selvat. Ils s’assoient tous les deux sur le banc, tous journaux dépliés (La Montagne, Le Centre, La Pinachval) devant les yeux, matant les filles à travers les trous. Des journaux. Ils se relèvent en craquant des genoux, replient leurs envoilures en grognant contre les culs-bénits. Chez Coquart ils boivent de bons coups de Floch de Gasc, Me Coquart jure. La place des Brilles donne en terrasse, vers l’est, sur le ravin de Serres-Salles aux flancs couverts d’arbres et de prés. Tout au fond c’est la Maronne, affluent de la Cèze. À l’horizon, le Cantal qui s’étage, mauve, pourpre, poulpe.

Par temps de neige tout étudiant transgenre serait transporté, pas la peine de rester perclus sous La Montagne en bandant vaguement. J’sommes ben d’accord dit le notaire.

Autres distractions

Ce n’est pas ce qui manque. Ni ce qui abonde. Ex-Maître Coquart, de mèche avec « Jean-Claude Auxbois, Biens et Propriétés », se fait confier des trousseaux de clés. Bien des vieux crèvent, dont les enfants ne se dérangent même pas pour l’héritage : « Trop de frais, trop de réfections ! » Alors Coquart et son con plisse, nuitamment, s’introduisent comme des gueux dans les demeures branlantes : « Un pays qui crève ! - Eh ben tant mieux !  - Je quitterais bien ma vieille tante ! dit Ripa. « Achève-là ! » jure Coquart. Passant devant l’agence Auxbois, Ripa salive devant ce qu’on vend, et les prix hors de prix, émoluments compris : « Tout croule dedans bordel » avertit le notaire, déchargé de son devoir de réserve.

Ex-Me Coquart ne sous-prête pas ses clés. De nuit les fentes des volets tracent des raies sur les parquets, les murs vides résonnent, Ripa se sent chez soi. Il ne se confie pas au marchands de journaux (Le Centre, Bitachval), Marcel Servandeau : ce dernier préfère les tombes, à chacun ses manies ! Les retraités occupent à présent la place et l’emploi des princes et princesses de jadis, qui avaient tout loisir de vivre des tragédies d’amour. « Je ne veux rien savoir des jeunes de Frambourg » dit Ripa. Les visites clandestines se prolongent. Les lattes de parquet craquent. « Et le chat sur l’épaule ? » Il ne bronche pas.

Son nom est « Kraków », prononcez « -kouf » à la polonaise : « Cracovie ».

Un gros chat gris à longs poils, avec de grands yeux dorés.

 

Dernière distraction, « la plus nulle mais pas la dernière », least but non last

Ripa, dans les appartements déserts, joue à l’aveugle, déambulant de long en large, Kraków sur l’épaule. Le maître du chat repère le notaire à sa résistance magnétique, à la crispation des griffes sur l’épaule : »Si je me crevais les yeux, cela m’avantagerait ». À dix ans il lisait Contes et légendes tirés de l’Antiquité classique : « Je serais » dit-il, « aveuglé comme Œdipe » - il prononce « é- », comme il convient (ésophage, fétus, Édipe ; écuménisme, énologue.

 

CHAPTER THE SIXTH

 

Dévotions

Servandeau fait ses dévotions ; lui l’athée, à Ste-Istrine-Bas-de-Pente,il s’agenouille et il croit croire. Une église « Napoléon III », aux vitraux laids, pour prier les yeux clos. À genoux bras en croix sans voir ni être vu dans l’absidiole, pas même du curé qui joue au foot à St-Bastien avec les minimes. Ou à plat ventre sur le pavé. L’inconvénient est de ne pas savoir où tourner la tête, car, sur le bout du nez, c’est intenable : à droite comme à gauche on attrape des crampes, sans pouvoir jouir de son sentiment de déréliction (« sentiment d’abandon, de privation de tout secours »). Il faudrait un bourrelet de tête, qui laissât sur le devant un espace pour l’appendice nasal, qu’il porte long et bourguignon. ; s’il était vu ne fût-ce qu’une fois par Servandeau, adieu vente de journaux. Mais où qu’il soit, fût-ce au comptoir, Servandeau récite trois Je vous salue aux trois angélus, matin, midi et soir, trois fois trois coups suivis d’une courte volée de cloches enregistrées ; l’angélus fut institué l’an quatorze cent soixante-et-un par le bon roi Louis XI, classé parmi les Pères de l’Église à la Bibliothèque monacale de Belloc (Pyrénées-Atlantiques).

 

Autres superstitions

À Nuestra Señora del Pilar de Zaragoza, le notaire en veston, l’avocat, touchent au matin l’énorme clou sanglant des pieds du Christ et se signent, la bouche, le front, pour dès l’aurore être inspiré de Dieu. À la Basilique de St-Antoine à Padoue, les fidèles font des vœux, priants et tête basse, la main plaquée de toute la paume sur la paroi tombale du saint. Servandeau se rend Pont du Drer où pendent au-dessus de l’eau les poivrières. C’est là qu’en treize-cent soixante s’enclosaient les pénitentes, juste nourries par un jour-de- souffrance, pissant er pourrissant sur place pour expier les péchés du monde. Servandeau fasciné s’accoude au parapet, regardant sous ses pieds filer l’affluent païen, tandis que « nos curés jouent au foot et répètent « Dieu veut que nous soyons heureux ».

Car si en vérité corps et crampons de foot sont rédimés par l’Incarnation, à quoi bon les religions. Le pont du Der conserve deux cellules en pierres noyées par les crues avec leurs occupantes. Certains ans de grâce le courant ne montait qu’à lèche-fesses, de quoi nettoyer la sainte merde. Et c’est ainsi que Dieu est grand.

 

Massacres

À dénoncer : l’abbaye romane d’Urbanville (Oise) est défigurée par une pyramide de gobelets de plastique sales, juste devant le porche.

À Cormilly, un sombre connard a bouché les abat-sons du clocher avec des planches de chantier : les  « vitraux » de Soulages, obstruant de leurs fades laideurs lesbaies médiévales. Et 4€ la crêpe.

Malgré cela, à St-Flour, s’incline en porte-à-faux une magnifique, fine et provisoire forme en fil d’acier, gracile, inaltérable, inclinée là de toute éternité ; éphémère au seuil de l’inaltérable.

 

CHAPTER THE SEVENTH

Réunion

Chez Coquart se réunissent Madame et Monsieur Coquart ; les Servandeau, quatre hommes et femmes scrutant toujours l’Homme au Chat sur l’Épaule, Ripa. Forte circulation de bons vins et de Verveine du Puy. Un chat se porte sur l’épaule ou en terre. « Plus jamais de chat », dit l’épouse Servandeau qui souffrit tant lorsqu’elle inhuma, en fond de jardin, son regretté Birman mort faute de soins : Greta Servandeau née Güs, d’Abyssinie. Amélie Coquart née Guibaud révèle ou confie : « Ripa cherche femme ».

 

Mariage

À plus de 50 ans, la chose est plus facile qu’à 25 ou 30 : « Il n’y a plus de jeunesses. À 25 ans, elles sont toutes en ville. On ne trouve plus ici que des hommes. Culs-terreux costauds et célibataires,voir ces bites à l’air devant les K7 porno ». « L’homme au chat trouvera », c’est la sentence admise. La revue des princesses à prendre est vite faite : ce sont des rougeaudes, grasses et laides. D’autant plus difficiles et revêches, comme il est de rigueur, qu’elles tiennent à être aimées pour elles-mêmes, comme au bon vieux temps. « Ce qu’il faudrait à Ripa, c’est une infirmière » dit Greta, « qui le prenne par la main jusqu’à la Section J » (cimetière Ville Haute).

- Je n’aimerais pas justement » coupe Coquart, « une infirmière qui m’aide à mourir. Elle ne voudrait pas se toucher devant moi. Elle m’angoisserait jusqu’au dernier moment, comme elles font toutes ». Il se souvient avec émerveillement de la séquence de What ? (1972 Polanski) où le vieillard expire en contemplant de près l’origine du monde : « Que c’est beau » murmure-t-il, avant de retomber mort. Amélie née Guibaud le fait taire.

 

CHAPTER THE EIGHTH

De la femme. Des hôtels.

Ripa se détache de sa grabataire. Tout l’héritage en effet file dans les soins et frais de garde. Il part coucher au Terminus, en face (l’établissement n’ouvre plus que quinze jours par an, pour causes touristiques) – une chambre avec le chauffage et l’eau, juste la place pour un lit et le lavabo. S’il déplie ses jambes ses pieds sont dans le lavabo. La tenancière et sa fille survivent méfiantes et seules, grosses et rouges. Retranchées à l’entre-sol derrière leur comptoir à rabattant, sur l’escalier juste après le tournant des chiottes en montant. Ripa ne les connaît que par ouï-dire. Il entreprend mère et fille – il fait l’aimable. Mademoiselle de 23 ans coince un sourire dans sa gueule de graisse : « Tous les étés je vais au Club Med c’est facile pour les rencontres. Le reste de l’année je me branle ». Ça se défend.

Les femmes gèrent leur sexe. Ripa ne s’y fait pas. Ça le désappointe. C’est un homme comme les autres. Tant de sang-froid. Tant de calcul. L’homme se sent sale. Obscur. Abandonné. Anormal. l’homme qui se branle, ça, oui, c’est de la solitude. Plus tard l’hôtelière introduit des amies, des cousines, en contrebas, par une rue où personne ne passe. « Les chats sont interdits Monsieur Ripa. Depuis six ans que vous passez devant chez moi ! ...c’est bien parce que c’est vous. N’oubliez pas votre litière ». Les deux hôtelières ont beaucoup d’amies. Ripa s’imagine bien des choses. Mais pas toutes.

 

Photographies coquines

Chez Coquart il montre ses photos : « Chambre 6 ». L’hôtelière a des caméras cachées. Le secret sera bien gardé. Il faut bien que la ville s’amuse. St-Flour est petite et ses habitants ternes.

Aucune pécheresse en porte-à-faux ne prie plus dans sa cellule au-dessus du Der. On se montre en ville certains couples, divorcés, sans avoir, ni l’un ni l’autre, déménagé. Se côtoyant comme si de rien n’était. Inertes. « Et l’on s’étonne, dit Servandeau, que les ventes de fictions soient en chute libre ? » Lorsque Ripa n’est pas là, chacun regarde les autres photos, les clandestines, celles qui sont prises du plafonnier : « Ripa drage », « Ripa se couche », « Ripa s’endort ». Greta, née Gus, épouse Servandeau ; Amélie Coquart, née Guibaud, entre elles, après le dessert, jugent ce client d’hôtel immariable. « Imbaisable », dit Servandeau.

 

CHAPTER THE NINTH

De la retraite

Rien, du comportement de Ripa, n’implique dépression ni souci : pour lui un chat d’épaule, quand d’autres se contentent d’une casquette de marine à galon dédoré, achetée en brocante : c’est Coquart. Ils vivent retirés du monde, c’est toujours vivre au même endroit. On n’imagine pas l’horreur que c’est de toujours vivre au même endroit. Le bienfait, aussi. La douceur curative de l’argile natale. Ces prolongations que l’on joue, ces arrêts de jeu, jusqu’à la fusion du moi, jusqu’à l’aplanissement de la tombe : l’extrémité du monde est une Sous-Préfecture. Avec jardin public pour le chien.

Ripa ne bouge pas. Le chat grogne et détourne la tête. Acculé à Saint-Flour, coincé au fond de soi, même pas malheureux : Je n’ai pas cet honneur, dit-il. Ses interlocuteurs ne comprennent pas bien. On le prend pour un modeste. Ou un orgueilleux. « Vaniteux », dit Servandeau. Fuir loin devant soi ? « C’est bon pour les gros budgets » . Ripa ne s’abîme que dans ses contemplations – je ne contemple rien dit-il aux femmes trop curieuses, j’habite Hôtel Terminus. Les épouses échangent un coup d’œil.

 

Hôtel Terminus

Il en existe un peu partout en France : « Enfin on se sent chez soi ». Au bout du monde. Il n’y a pas d’ « Hôtel Bout du Monde » - on appelle ainsi des culs-de sac ou reculées, terminées dans le Jura par un demi-cercle de falaises. Le Terminus de Saint-Flour a pour grave défaut la dureté des lits. De vrais battants de portes, sous des matelas raides et maigres. Ripa y transporte une couche de rab, en mousse, et cale dans son dos les deux oreillers de l’armoire. La télé là aussi a tué toute solitude. Le grand nivellement commence avec l’écran dans l’angle en haut à gauche, au-dessus de la salle de bains « avec un s, parce qu’on prend plusieurs bains » - nous ne sommes plus au temps du crottin de chevaux.

Il allume, éteint, somnole, se promène en ville à l’heure du ménage, revient parfois chez lui où l’entretien du lit médicalisé lui coûte un bras – Ripa fuit par tous les trous. « Irresponsable » dit Servandeau. St-Flour comme ville étrangère, aux Éditions des Trois Colonnes. Il ne rit pas, au fait.

 

Ce qu’il voit

Je vois des fantômes, confie-t-il aux commerçants. À Servandeau, amateur de tombeaux. Qui n’est entré chez lui qu’une fois, jetant sur la gisante un œil effaré (« je ne fais que passer ») (quatre bosses sur un lit, juste les yeux ardents et noirs, balayant ou fixant dans la terreur spectrale de ceux qui bientôt ne verront plus rien). Plus, pour l’homme-au-chat (la bête calme, en équilibre) des fantômes de soi, de tous ses âges, surtout quarante et cinquante ans, depuis qu’il s’est collé là, pour l’interminable, dispendieuse agonie.

 

Ce qu’il ne dit pas

Spectres, chaînes, linceuls, portes ouvertes d’un coup ? « activités sismiques » plutôt où Ripa sauverait des victimes, imposition des mains, refoulant la presse, aidant à naître des morses en bassins, renflouant des baleines échouées) – sommeils endoloris sur la plancje atrocement mal matelassée.

 

Lectures

Assis quand il fait beau sur le banc de la place, le seul qui soit de bois non de ciment, avec de vraies échardes, la planche du milieu juste affaissée, tournant le dos à la Sainte Institution de l’Assomption, sans les filles, Ripa ne lit pas La Montagne sur le banc de bois mais des romans de Blouses Blanches, internes et toubibs de la Salpêtrière ou de Cochin : Corps et Âmes, Van der Meersch, 1943. Toute un tradition de romans médecins, Slaughter, Konsalik, jusqu’aux Nous Deux pour branlotines. Et pas de grabataires : rien qu’un beau nœud de conflits d’influences, de successions de mandarins. Entre audace et routine (substituer aux suralimentations de tubards le seul vrai traitement qui sauve ; lutter contre l’hydre Sécurité Sociale, qui permettrait aux pauvres, même immoraux, de contracter syphilis et blennos en toute impunité.

Tout le monde crèverait. On s’habituerait. On enjamberait les cadavres. Comme à Calcutta. Ce serait le progrès. « Je confonds les personnages » dit Ripa au boulanger, qui ne sait pas de quoi il parle. Ripa dédaigne de préciser. « Un original ! Un orgueilleux ! - C’est à cause de la Vieille Infirme ! - Moi je l’enverrais en établissement. - À Aurillac. - À Montpellier. - Elle serait déjà morte. - Pour ce qu’elle vit... » Ripa lit sur son banc.

Les fantômes de la Résistance 

pleur,pleut,pleutre

 

Dans le coin sud-ouest du foirail, le monument aux morts, des plaques de marbre de bric et de broc. On a résisté ici : Mont Mouchet, 120 morts, sans compter les civils fusillés. Quarante noms ici dans la pierre noire : EUGÈNE PAPON. Sans lien de parenté. Il n’est pas de St-Flour ce Papon. Tous les noms regroupés sur le foirail, à côté du banc. Dans Corps et Âmes un toubib fait l’opération de trop, celle qu’on n’a pas su refuser à sa « grande expérience », qui tue la femme d’un confrère. « Docteur, tu trembles, ton bistouri n’est pas un hachoir » ;

Effractions

Pensez, avec des lectures pareilles. Avec une vie pareille. Tous ces fantômes. Ripa visite les maisons vides, par effraction, le chat sur l’épaule comme empaillé de salon désert en chambre morte au papier cloqué de moisi, sous les biseaux parallèles des persiennes closes. « Tu les verras Coquart mes fantômes, si la lumière baisse. Quand passent les nuages. » Coquart pouffe : « Je suis là, un mère soixante et tout vaillant ! ...Si tu venais la nuit, je ne dis pas ! » Coquart visite de nuit, pour lui seul et sans lampe, ce que Ripa appelle « hors piste ». C’est pour ne pas alerter les gendarmes.

Qui achèterait des maisons où des dingues se baladent pour l’émotion ? « Des Hollandais, des Anglais » Coquart, au commissaire. « On vous relâche Maître Coquart, tout le monde se connaît, mais faites attention ». Les Van der Meersch par exemple, emménagés depuis juin au-dessus de St-Ferrol, ils n’en ont jamais ressenti, de « présences », eux, mystérieuses ou non. « Les présences, c’est nous ». Avec leur accent Gouda-Mimolette. « On va, on vient, on claque les volets le matin, on va chercher notre lait, notre beurre. On est très heureux ici. Vous habitez un superbeau pays ». Bien assimilés, bonne langue française, aucun lien de parenté.

 

Un monde dans la tête

 

Corps et âmes est nul. Je n‘en lirai pas d’autres – ainsi La maison dans la dune. Un grand succès de 1932. Van der Meersch mourut en 51, à 44 ans et demi – tubard ? « Et Servandeau est pire que moi » confie Ripa aux infirmières. « Servandeau » (baissant la voix) « va dans les cimetières, il note tous les morts sur un carnet, il fait des statistiques : les dates, les âges, les sexes… un malade ! » Nul ne fait plus attention à ce que dit Ripa, ni à ce que dit Servandeau. Des originaux. Il y en a plein des comme eux. Les gens qui sont choqués passent leur temps à dire qu’ils ne le sont pas.

Ils pourraient le faire interner. Le jour où Servandeau a fait le tour de la gare, qu’il est régulièrement question de fermer, avec son carnet, son stylo, son appareil photo. Il a tout épluché, tout photographié, les guichets, les quais, en prenant des notes et même des mesures. Peut-être qu’il va partir ? ...que la gare va fermer, définitivement, et qu’il s’en porte acquéreur à titre privé ? « ...et les rails ? » - rumeurs, rumeurs…

 

CHAPTER THE TENTH

 

 

 

Personne à St-Flour ne visite le Dieu Vert, à Notre-Dame-des-Laves ; on ne va pas voir ça, c’est pour les touristes – mais on sait qu’il est là, Protecteur : le Christ d’Émeraude exhibé dans sa crypte, 50 centimes la minute la Très Sainte illumination. Les Sanflorains n’entrent jamais là. Ripa, Servandeau, Coquaart, n’ont aucun don particulier de la prière. Ils n’obtiendraient rien : anticléricaux, ils matent à la sortie les externes et demi-pensionnaires du Polyvalent ou de la Conception rebaptisée l’Anticonception. Vautrés sur les bancs. Le 23 décembre, quinze Espagnols paumés descendent de leur car en frissonnant, flanqués d’un guide, et nos trois compères les suivent, graves, emmitouflés, tout ouïe.

Greta née Gus, épouse Servandeau, vend des souvenirs dans le courant d’air, près de la sacristie de St Nicolas. « Vous ne venez jamais me voir, lâcheurs, instruisez-vous un peu ! Visite pour tout le monde, je reprends le stand tout à l’heure. Allez, Palais du consul, Musée populaire : tous de corvée ! » Le Palais des Consul(s) a des pièces très sombres. Greta commente pour les trois Français, à peine auvergnats, tandis que l’interprète trompette le cervantès comme un canard. Les lits d’époques sont solennels et rechignés, tendus de vert lourd et de dorures passées. Les lissiers savaient ce qu’ils faisaient. Ils vivaient ceints de murs ou de falaises : du solide. Nos lascars pris au piège laissent un maigre pourboire ; Greta joue le jeu : « Au musée ! » Tous s’y rendent, Espagnols compris.

 

Musée

Sur des clichés sépia trônent de sombres rangs de carcasses cantalaises, viellant, guinchant, s’amourachant et s’accouplant, non sans passions épiques et enlèvements cavaliers, vengeances et palpitations de cœur, comme au pays de Gaspard des Montagnes : Ripa se souvient, pour la vie, de la belle Anne-Marie, en ces temps où déjà les peaux des femmes, chose incroyable ! étaient aussi souples qu’aujourd’hui (momies de Thérèse ou de Soubirous sous leurs bières transparentes), aussi sucrées, cédant aussi volontiers sous le pouce de l’amant. Comme à présent.

Telles sont les pensées qui vous fixent devant ces photographies raides aux sels corrompus, racornies sous leurs triangles de maintien.

 

Cire et cercueils

La salle des armoires bruit d’échos retenus, tous meubles alignés comme au magasin, rapetassés, vétustes et capturant sous l’encaustique le tenace effluve du vermoulu. Les charognes des aïeux tenaient à l’aise dans des cercueils étiquetés « Coffre à linge Pierrefort 1842 », « Chiffonnier Condat 1775 ». Le planchers rebondit sous les talons castillans qui les parcourent comme autant de pontons fléchissants. Les trois retraités de France n’en font plus qu’un, tels ces trois messagers de Dieu chez Loth le patriarche. Ainsi s’instruisent les sexagénaires de St-Flour.

 

Le retour du guide

Gréta née Gus après son service descend l’escalier monumental prenant derrière St-Ganzon, par où l’on dévale du Haut-Saint-Flour : larges pans de ciment, marches plates ménageant les vieux et claquant les jarrets : vaste construction venteuse ou broyée de soleil avec lacets, paliers aux bancs publics de ciment, portes opaques en planches ATTENTION AU CHIEN cachant des jardins – l’exact envers de cette ascension du Puch par le Puceau du même nom (Éditions du Tiroir

Montée du Ganzon

Soleil ou pluie

Le jour et le nuitamment

Fait crever l’vieux con

dit le dicton. D’où la navette Haut-Bas (Autocars Ben Murat, 1980)

Greta descend les 125 degrés. Elle est maigre et garde les cheveux en brosse. On ne la drague pas.

 

Guillemets

« Tant de grouillements ne sauraient rendre la vraie vie de St-Flour, sous-préfecture dynamique et regorgeant de toutes sortes. Qui suis-je, qu’un putain de défigurateur ?

 

Panorama

Ripa, gardien de Tante, se fait épier. Je crois, volontairement. Ne prends toujours pas femme. Rappelons que la courbure inférieure de son nez figure exactement le ganivet poitevin. L’habitation de cet « homme au chat » comprend trois pièces, dont une à l’étage. Personne n’y est admis. Près de l’âtre en bas, enflammé l’hiver et l’été, gît la vieille paralytique sur son lit orientable, financé par la SS, en français « Sécurité Sociale ». La pièce à main droite croule de livres où surnage un piano immobile et muet. Un soir qu’il fait bien sombre, Servandeau et son compère, Coquart, s’introduisent dans le vestibule : à gauche l’âtre donc et ses ombres mouvantes, la Tante endormie respire bruyamment.

Montant sans bruit l’escalier dans l’ombre, ils sont surpris à mi-volée par le soudain tintamarre d’un accordéon : musique joyeuse et déplacée, avec trilles et tremblotements fébriles du Folklore Serbe. Ils se figent. De l’autre côté de la porte en bois, Ripa chante soudain, nasillard et métallique, poussant sa voix de toutes ses forces. « C’est du serbe », décide Coquart qui n’en sait rien. Le chanteur invisible se fait pathétique, l’accompagnement se résume à de gros soupirs de basses rythmées sur main gauche ; les trois auditeurs profitent d’une puissante reprise à trois temps pour dégringoler puis disparaître : la vieille ronfle, porte ouvert, à tout venant.

Coquart et Servandeau alertent leurs honorables épouses, qui jurent le secret, quoique le son de l’instrument, vraisemblablement déterré du débarras, couvre tout un quartier de Ville-Haute. « Décidément dit Servandeau nous le connaissons mal. » Bientôt, les rares épousailles du pays accueillent les talents du nouvel instrumentiste, et couples cantalous de se démener sur les cadences de Nić ou de Novi Sad, avant de se rabattre sur les rythmes dits civilisés. Servandeau, Coquart, appesantissent leur espionnage : à peine dégrafées l’une après l’autre les bretelles du Hohner Fûnf , ils demandent à Ripa depuis l’estrade s’il ne pourrait pas réserver une soirée musicale à 4 ou 5 dans l’arrière-boutique du gazetier (ils sont bourrés à honte, comme jamais avant dans la vie).

 

Le réfugiée

Ripa les a rabroués, puis leur a répondu : « Les paroles, la langue sont de mon invention - mais ne me le reprochez pas : ils me prennent pour un Réfugié. Je fais semblant de mal parler français, question de bénéfices ». Ils tiennent le secret, mais pas question de récital privé. Ils se promettent même de ne plus monter l’escalier en douce : Ripa, méfiant ferme désormais la porte du bas. Certains soirs il écoute, assis dans le noir, poste à l’oreille comme en 65 : la musique arrive et s’en va, Ripa gémit pour soi un prénom jadis aimé ; si on savait.

Si on savait on se foutrait de sa gueule.

Déjà la femme Coquart l’appelle « Le Grand Apitoyé »...

CHAPTER THE TWELF

 

 

 

 

Quelques petites choses de Servandeau

Servandeau, papetier, parfois petit dans la rête et les chaussons, se souvient des jours anciens et ne pleure pas : vérifier chaque jour, sur ses carnets antérieurs, ce qu’il a véritablement fait à cette même date telle année passée. Il empile ces agendas, ces memoranda (neutre pluriel) – autant de placentas placardés en bocaux – poussez – ne faites pas l’imbécile – ça va s’infecter – poussez donc – ne faites pas l’enfant !!! - Greta pleure, Greta est épuisée – plutôt la mort qu’un effort de plus – les Servandeau n’ont pas gardé l’enfant – observez bien ces vieux marchant à pas tordus sur la Planèze désertée d’enfants -

Tant d’éducation si négligées, infectées, Servandeau paie très cher pour décharger son ancien temps gâté, de ce qu’il a rêvé, des listes de ce qu’il a lu au bout desquelles il crève. Il ne va plus vers d’autres, contemple au bout des bras les mains mêmes de son père et la même peau – les mêmes tavelures. Je me déferai note-t-il un jour de ces doigts gourds et des journées d’avant, je viendrai nu et pur devant les esprits des morts. Ce n’est pas une femme qui me prend la main mais la mort même, un rien, l’absence.

« La mort et Dieu sont deux jumeaux vides »

Servandeau n’est pas si bête.

 

Le passé, justement

...Il ne lirait pas Rilke (les Conseils à un jeune poète). Il se promènerait de nuit dans les petits chefs-lieux fortifiés. Un chat le suivrait dans les pieds, Fridtjof Nansen ; il lui chuchoterait son nom sans cesse. Le Comité du Ciné-Club alias C.C.C. inviterait Bertrand Tavernier pour le plaisir intellectuel de la bibal municipale . L’Entraygues canalisée en crue aurait noyé un enfant de treize ans qui s’y serait jeté pour sauver son chien. Mort héroïque. Servandeau ne ferait rien ni ne penserait, ce qu’il appellerait les exercices funèbres. Telle Emma Bovary qui jurerait plonger dans les délices romantiques alors qu’elle se serait fait chier.

 

Ripa-la-Rive sous les yeux de tous

Ni rejeté ni véritablement aimé, son numéro mublic ne l’intéresse plus. À supposer que son semblant d’ami le rencontrât, que pourraient-ils se dire ? chacun sait de l’autre son goût des églises de campagne, même celles que Napoléon Neveu saint-sulpicien néo-gothique a dépouillées de tout mystère. Telle autre cependant de 1623 conserve l’inscription de son pilier commémorant trois nobles secourables aux prêtres réfractaires et pour cela guillotinés le même jour en leur très sainte compagnie. Nos héros échangent trois mois à ce sujet puis retombent dans leur silence. Sur le point de passer le porche Ripa, privé pour une fois de son chat sur l’épaule, se tourne vers l’autre pour l’inviter au cinéma.

 

La pieuvre et le boulet

Verront-ils cette horrible et tendre histoire où Jane soupirait d’extase au sein des tentacules empourprés ? ils n’en ont éprouvé aucun dégoût, satisfaits au contraire, purifiés de toute envie de baise. La semaine suivante ils ont vu Le boulet, où joue Romain Poelvoorde. « Le simple fait, dit Servandeau, de se trouver en salle face au grand écran, nous tient lieu d’intérêt pour de telles insignifiances ». Maia pour San Antonio, Depardieu ou pas, ils se sont endormis.

 

Instruction publique

Il est fortement question de replier la Sainte-Institution de l’Assomption sur Aurillac ou Thiers. Dommage : les sections de troisième circulant en ville, en rangs filles et garçons, dispensent encore « une saine animation ». Les vieux secouent la tête dans la meilleure tradition : quand les collégiens ne marcheront plus, l’herbe repoussera.

 

Circulation

Les routes se croisent au pied du Plateau. Tout le Conseil s’oppose à la bretelle d’autoroute. Mais bernique. Personne ne s’arrête encore, à part les indigènes. À Vermanjouls près d’ici, on n’entend plus parler qu’anglais, grec ou néerlandais. Servandeau, Ripa, Coquart, se retrouvent sue un banc, dominant le parking en plein air, à côté du débouché d’ascenseur souterrain. « beaucoup de bancs à Banfour ». - Bon titre dit Servandeau, pour un polar. Vérification faite, cette ville n’existe pas. À partir d’un certain âge, parler ou se tire, ça revient exactement à la même chose. « Je crois que c’est dans Cinema paradiso précise le notaire qui a des lettres.

Mais c’est bien lui le plus bavard.

 

CHAPTER THE FIFTEENTH

 

« Sur le banc »

Ce qui surnage une fois pour toutes, c’est le nez en couteau de Ripa, la brioche de Servandeau, le teint bilieux de Maître Coquart, appuyés sur leurs cannes, avec une certaine avance sur leurs âges – quoique le chat soit mort : un beau matin, crise cardiaque. « Curieux pour un chat » dit le notaire. Qui est le plus bavard. La vieille tante aussi est décédée. On a renvoyé à Clermont le lit « médical » : « Dix légumes en attente » affirme Ripa. « Héritage nul ». Ripa loge presque exclusiement à l’hôtel. On peut supposer qu’il y poursuit sa petite vie sentimentale. Toujours pas marié. « T’as vu la tronche de l’hôtelière ? - T’as vu la tienne ? » (et peu importe qui le dità.

 

Discrètes avanies

Ripa change de chambre. La femme de ménage transporte ses draps, en marmonnant c’est un malade. Il répond vertement que s’il était une femme il se branlerait trois fois autant, et que ça ne laisserait pas de taches. Sur les bancs les mêmes propos, espacés. La fin de trois vies en patois. Les deux épouses ont gardé toute leur tête. Elles n’ont jamais beaucoup aimé leurs maris. Au boucher qui disait, à propos d’on ne sait quoi : « Tâchez d’être sage ce soir ! » la femme Coquart a lancé, bien fort , pour que toute la boucherie en profite : « Oh mais y a longtemps que c’est fini, tout ça ! qu’est-ce que vous croyez ? Entendu sur le parking d’Intermarché de Mérignac le mercredi 8 février 2006, et transporté tel quel ici même, pour l’édification des générations futures).

 

Nuages

Le Conseil Départemental payant une publicité à la télé : « Notre département, terre de développement ». « Département dynamique ». Ridicule – pire, absurde ; ils ne vont donc pas finir par crever, tous ces jeunes ? C’est le sentiment général.

 

 

Enchaînement

Courant 23 un canot a coulé sur l’Entraygues. Six morts dans les remous de la prise d’eau. La conversation revient sur le fils Chingeon qui s’est jeté à l’eau pour sauver son clébard, le long de l’Entraygue en crue. « Un beau labrador, 25 kilos ». Il trottait en laisse sur le parapet, le torrent pleins bords, la bête qui tombe en s’échappant. Le garçon désespéré qui se jette à l’eau sans savoir nager. Les deux cris qui s’éloignent, le chien et l’enfant, au fond de la nuit bouillonnante.

 

Ciel de traîne

« ...au cœur de la France, une région en pleine expansion, au carrefour des routes ! Venez vous installer ! » Je veux un département qui crève. Serrer les lèvres, fermer les yeux tranquille. Un bon vieux pays tranquille où l’on n’entende plus que les derniers souffles des vieux. Puisque de toute façon faut crever.

Vérité

Les autres vous assènent leurs vérités. Tous bloqués à leur petit niveau. À leur petit palier de vérité. Comme des ascenseurs de puits, et trônant de là-haut : « Voici » disent-ils « la vraie vérité ». Petites perspectives de philosophicailleurs, vérités de confort. Mais ils se gardent bien tous autant qu’ils sont de pousser plus bas dans la terre, ce grain de poussière. À ce niveau terrible plus personne ne veut descendre, car le Crime, la Mort, le Désespoir, y trouvent pleine justification.

Ce sont les petits vieux terribles appuyés sur leurs cannes qui expriment la fine essence de la pensée humaine.

Délation

On voit dans les rues de St-Flour un petit merdeux à casquette rouler des épaules en traînant derrière lui quelques admirateurs désœuvrés. C’est lui, le casquetteux, qui a poussé le petit Chingeon à la rivière. Même si c’est faux. Il faudrait une société composée de vieux ; de morts. Un bon vieux cimetière bien rangé. La Crypte des Capucins de Palerme, avec un incendie souterrain de temps à autre, histoire de se renouveler un peu. Les pompiers s’enfuyaient en hurlant, poursuivis par les momies en flammes. Les vieux rattrapés par la brûlante actualité.

Sur le banc la Haine du chômeur, du Beur de banlieue.

Les parents habitent à Mauriac, 4776 habitants, Cantal. Coquart sur le banc déclenche par mégarde la sonnerie du Commissariat. Il se voit menotté, il tremble. Pandore au bout du fil sans fil répond sèchement. Coquart se confond en excuses, proteste de sa bonne foi, l’autre, excédé, raccroche. Rien de plus jouissif que de se justifier auprès d’un flic. L’anus qui mouille.

CHAPTER THE SEVENTEENTH

Vide-grenier

Une immense brocante derrière les remblais de chemin de fer. C’est un vaste espace cimenté, aux emplacements délimités : A, B, C, jusqu’à la lettre O. L’alpha et l’oméga. Ça grouille ferme.

Les vieux d’esprit farfouillent, le cul en l’air. Tendent gauchement leurs reliques aux vendeurs qui les roulent. Et quand nos trois compères ont découvert un énorme volume, dépenaillé, traduit – L’Idiot, de Dostoïevski, tous trois partent en excursion le lendemain vers le château d’Alleuze, perché sur une arête entre Drer et Entraygues. Ils y arrivent à pied en fin de matinée. Et c’est là, dans les ruines, que Maître Coquart en fait la lecture. Ils n’en sont jamais revenus.

 

 

 

 

 

 

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