Fronfron55 Proullaud;296

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Fleurs, couronnes, etc.

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Les Vieux. Les plus vieux que lui, Georges. Déclinent leur âge et lieu de naissance. Claire, debout, prend des notes. Johanna, en retrait, l’œil noir, les toise. Dans la pièce qu’on entrevoit derrière eux, les armoires en effet s’entassent, acquises, garnies et abandonnées au fil d’une vie. Le soleil passe entre les battants capricieusement ouverts ou pendants. Marie Thérèse Mazeyrolles demande :

« Il faut que je trouve un nouveau logement ?

Jean-Paul Mazeyrolles son mari dit à son tour :

« On nous promet un rez-de-chaussée : dans la même rue ? »

Au retour, hors de leur présence :

« Les déplanter, ce sera les tuer » commente Johanna.

 

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- Encore un peu de bouillon, Pépère ? Eh ! Pépère ! Georges ! On se promène tout seul dans les couloirs à huit heures et demie ? Tout le monde éteint les lumières ! Tout le monde fait dodo ! »

Vieux-Georges se fait rabrouer. Mais ce sont des plaisanteries. Le règlement n’est plus ce qu’il était. Dieu merci. Il n’a pas connu ce temps-là. Il quittera ces lieux, devenus idylliques : « Où c’que j’vais-t-y donc ben m’loger à c’t’heure ? » Le ton ce soir est à l’humour. Mais le cœur n’y est pas.

 

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Les deux sœurs Mazeyrolles, Claire, et Johanne-la-Boiteuse, habitent une vaste demeure en ville, aux chambres profondes et fraîches. L’une d’elles est inoccupée, en raison de l’absence d’un frère. Et voilà un problème résolu. Les deux sœurs le trouvent « amusant », « sympathique ». Le déménagement se fait sinon dans l’austérité, du moins dans la sobriété. Johanne visite Vieux-Georges, elle boîte bas, le vieux ne l’avait jamais remarqué à ce point. «  Cela me vexe, tout de même. J’aurais pu le voir plus tôt ». Mais il ne l’en aime que davantage. C’est une jeune femme droite dans sa tête mais avec suffisamment de mystère pour l’aimer. Elle s’assoit chez lui et ne dit pas grand-chose : bouche grande, bouche close. Ce pourrait être un proverbe. - Cela fait dix-sept ans que nous vivons ici, disait Marie-Thérèse Mazeyrolles. Johanne s’éloigne. Elle boîte. Vieux-Georges ne s’en était pas aperçu. « Même quand elle marche, on dirait qu’elle danse ». Il avait appris cette phrase. Il a oublié qu’elle est de Baudelaire. Les deux sœurs soignantes et le vieux couple portent le même nom de famille. Leur lien de parenté reste faible. Vieux-Georges éclaircira ce point plus tard. Ou ne l’éclaircira pas. Tout dépend de l’écrivain.

Georges admire ces jeunes femmes. Il les aime. Laquelle des deux susciterait en lui plus d’amour, ou plus d’admiration ? Il faut se résoudre à ne pas se résoudre. Il aimerait désirer l’une, ou l’autre. Il tient jusqu’ici la balance libre en son cœur – Libra, la Balance - né le 24 novembre, Sagittaire. Le lendemain Johanne revient, le voici dans la place. Elle est plus éloquente. Quand elle rit, son visage reste lisse. Son débit s’affermit, ou bien se précipite, sans que rien ne puisse le laisser prévoir. « Les Mazeyrolles, dit-elle, vivent à nouveau dans un taudis. Leur papier peint se détache en larges copeaux, comme à leur dernière adresse. Sur la télévision j’ai vu tout un poulet à dégeler. La planche à repasser au milieu du salon.

«  Leur déménagement n’a servi de rien. Ils sont redevenus tout comme avant. Ils ont transporté leur taudis sur leurs dos.

- Vous êtes jeune, répond-il, et pourtant, vous aimez l’ordre.

- Les deux ne sont pas incompatibles. » Johannz poursuit :

« Leur jardin sert de dépotoir. J’ai compté quatre grille-pain, d’autres armoires, en plein air, pourries sous la pluie.

- Ce sont des cousins de Myriam. » Il n’en dit pas plus. Myriam, ces gens-là et ses deux gardiennes sont apparentées. La Marquise de Lafayette en eût pondu vingt pages, qui rendent inaccessibles les abords de La Princesse de Clèves. Gloire au taciturne Georges, supérieur à Mme de Lafayette. « Nous sommes tous cousins » reprenait Johanne.

- L’âge les a bien amochés, disait Vieux-Georges : « jean-Paul et Marie-Thérèse ». La mode était aux prénoms doubles. La vieille ici redoublait de laideur. Johanne ajoutait que Vieux-Georges, à titre personnel, s’en était « bien tiré » : très peu de rides. À quoi Georges répondit : « J’ai une vraie tête de porc ». Le jeune femme se mit à rire, sans plus exposer sa pensée. Claire, dit-elle, ne souhaitait pas les expulser. « Mais ils sont vraiment trop laids ! - Ils ne payent pas non plus leur loyer.

- Qu’en savez-vous ? - Ne faites pas l’étonné, dit-elle. Jetez juste un œil derrière la haie : ils habitent juste en bordure de notre propriété. Nous aimerions les annexer, avec de l’agent. Racheter le terrain.

- Qui mettrez-vous à la place ? - Vous, Georges. »

Il ne dit ni oui ni non.

Johanne recommence à se taire, et sa sœur aînée ne vient pas. On agite une cloche en cuisine : l’oncle René appelle à table : qui dit cousins, dit oncle. Georges se lève pour le réfectoire, il parle volontiers à tout le monde, avec insignifiance. Claire n’est arrivée que pour les pâtes, le casque sur la tête : elle écoute Good bye stranger, aux paroles si poignantes. Elle réclame du gruyère, pour les pâtes.

 

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...Vieux-Georges respire. Il ne s’en tire pas si mal. Cette maison est belle et vaste. Il n’en connaît pas d’autre, il n’en sort pas. Myriam lui fait un doux souvenir : elle est morte au Vieillards’ Home, ailleurs. Claire et Johanne lui donnent toute liberté, laissant leurs chambres bien fermées à clef.

Georges erre pied-nu dans le couloir bien frais. Il s’assoit dans le salon désert, face aux cendres froides d’un âtre. Sa raison lui revient peu à peu. Ses oreilles se débouchent lentement. Il passerait des heures à écouter se défriper sa tête et ses tympans : « Je devenais fou au Quartier des Hommes ». Il parcourt les revues aux toilettes, risque quelques pas dans le jardin jusqu’au prunier. Au fond, derrière la haie, près de leur masure, passent les ombres des vieux Mazeyrolles : l’homme voûté, silencieux – madame édentée, volubile.

« Nous serons bientôt débarrassés d’eux » : l’une ou l’autre sœur se fait un café.

- Inutile, songe-t-il. Tout haut.

Claire, Johanne, le regardent intensément, amusées.

« Pourquoi passe-vous vos journées à voir, dit-il, des personnes de mon âge ? »

 

Claire écoute avant le repas Good bye stranger, Adieu fille étrangère ; il s’agit de jeunes femmes étrangères, good bye Mary, good by Jane, lancinantes mélopées dont la plupart de nous ne comprenons pas les paroles ? paroles qui si nous les savions nous rempliraient de larmes…

 

Pendant le repas familial règne la télévision. Georges dont la chambre désormais se trouve à l’intérieur même du logis des sœurs, Georges cache mal sa déception. Au moins peut-il se purifier des anciens miasmes pensionnaires, et le soir, contempler à loisir les profils de Johanne, de Claire nimbés de marbrures lactées.

Un soir après la bière aucun doute n’est plus permis :

« Les Mazeyrolles sont partis, dit Claire.

- Les vieux, précise Johanna.

- Vous les tuez, dit Georges.

Il les a vus, tout près, ce matin même, monter dans une minuscule ambulance, courbés et désespérés. Il ajoute qu’ils ont vécu là 17 ans, derrière les Acquatinta, sans que les deux sœurs en subissent le moindre dérangement.

L’oncle René apporte et remporte les plats sans rien dire : c’est de famille. La grand-mère (il y a une grand-mère) non plus, exceptionnellement présente, dont on laisse la chambre ouverte en temps ordinaire. «Ne vous apitoyez pas, Georges, dit Claire à voix basse. L’oncle René approuve de la tête et repart en cuisine.

Le feu de la St-Alphonse consume toutes les armoires, au centre du jardin. Les pensionnaires de tous les pavillons se sont regroupés. Certains veulent avertir les pompiers. « Qu’ils avertissent ! » dit Johanne. Elle aussi apprécie les chœurs de faussets. Mais les crépitations de meubles enflammés retentissent sur fond de réjouissances : plus loin dans le quartier, une foule de noceurs ivres reprend en hurlant Mais c’est la mort qui t’as assassinée Macia – « bien à propos », dit Johanne. Les vieux, rêveurs ou baveux, contemplent la mise à feu de leurs boîtes vides. Georges revient dans son logis indépendant. On n’a brûlé que les meubles hors d’usage.

 

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Les rapports d’oncle René et de sa mère constitueraient un immuable sujet d’étonnement, si quoi que ce soit pouvait encore étonner : nièce Claire et nièce Johanne, Georges lui-même gendre Mazeyrolles, ne s’étonnent plus de rien. La mère et grand-mère est le type même de la Vieille Dame Charmante. Ses lèvres sont striées comme souvent à son âge. La vieille dame est parfois taciturne. Très stricte sur sa chaise, un peu déjetée sur sa canne et courbée, elle reste inséparable de l’oncle René, cet escogriffe quadragénaire et jaune. Au timbre sourd et nasal quand il daigne. Assistant sa mère, noblement la soutenant avec des gestes d’antiquaire. Couvert d’amour et parcheminé.

Il écarte les obstacles et jusqu’aux pierres. Les personnes, s’il l’osait. Et spécialiste de la gorge.

 

Le soir où l’on pendit la crémaillère, Georges les invita tous. Ils occupèrent le long côté de la table. L’oncle et sa mère se comportèrent sans faiblir, poussant à égalité la nourriture dans leurs gosiers éteints. La vieille dame s’endormit entre les bouchées. Son fils lui avait passé le pain, ôte les os de la viande, essuyé le coin des lèvres.

Georges aussi se découvre un côté desséché. C’est bien inquiétant. Il se sent incapable de grandeur.

Sans doute aurait-il mieux fait d’usurper la maison des MAZEYROLLES, au lieu de rejoindre si vite la maison, le Bunker des deux Sœurs. Claire à sa gauche. À sa droite Johanne. Elles ne disent rien. Les autres convives ? Il ne les connaît pas. Il n’est pas chez lui ici. De temps en temps, elles s’inclinent vers lui, en même temps, lui tendent un verre, un four, un sourire, puis répondent de toute part aux invités qui se pressent. En face de lui, de l ‘autre côté du buffet à double accès, deux vieilles droit sorties du Vieillards’, qui déglutissent. Une vieille mère et son vieux fils, raides, vides et le nez pendant. Le reste ad libItum. Georges faute de mieux reluque la faune. C’est un défaut de débutant : ne voir autour de soi que des individus sans qualités.

Il lorgne sur son plat, plastique aussitôt revidé que garni, sur les deux chevelures de femmes qui s’obstinent à lui rendre hommage, alors que rien ne le convie à festoyer. Il les quitte, glisse au long de la table à chips, tourne sur les hors-d’œuvres ou mezzé, revient par les gâteaux lorrains fourrés de fromage. Il imagine ce qu’il trouve, pour s’occuper. La vie lui suffit. À quoi bon écrire. Vous êtes des milliers qui m’écrivez la même chose. Ne sont venus que des inconnus. À la section « psy » du Vieillards’, c’était la même chose. Trognons de choux dans la gueule en sus. On ne nous dit pas tout.

 

*

 

Tout le passé reflue en masse. «Mort de Myriam » semble un nom de code d’exercice. Et celui-ci en est un autre. Georges observe. Il n’en peut plus d’observer. Il fait connaissance, il défait connaissance. Tout est si instantané. Spontané. Un docteur au teint jaune aux yeux pleins de fausseté et bordés de bacon. - « Poutzi » (ou Pontzieff) – l’essentiel est qu’il marche. L’injection ne prend pas, la mémoire a rejeté le greffon. Vieux-Georges a repris son circuit. Il revient sur ces deux-là, ses proches parents, la mère et le fils, disparus des radars. Ils mâchent sèchement, sans un mot, paupières basses, lefils guettant le pain par-dessous. Il guette la cuillère, il guette la sauce. « Qu’y a-t-il pour votre service, Mère ? » Premiers mots du vieux fils.

Claire et Johanne disent Mon Dieu ce qui ne leur ressemble pas. Lorsque la vieille Marie-Thérèse plonge morte dans son plat, le nez en avant, le vieil enfant saute sur son siège, retourne la vioque, essuie la sauce, la tablée jaillit en tous sens, on ne trouve qu’un seul téléphone, René accourt de la cuisine, serre le vieil enfant, son frère ! dans ses bras, l’appelle par son nom Olivier Olivier

 

...chacun sait les deux façons dont s’agitent les convives d’un mort, d’une morte : ceux qui mangent, ceux qui se dressent, ceux qui vomissent. Georges, lui, s’est levé de table sans précipitation. Il est sorti se promener de long en large dans sa portion de verdure, derrière la haie. Il se demande, franchement, pourquoi ces deux jeunes femmes l’ont recueilli. Qu’est-ce quil eur a pris. Qu’est-ce qui a bien pu leur passer par la tête ?...un vieil homme comme lui ! Autre réflexion : pourquoi la mort le frôle-t-elle de cyprès, sans qu’il s’en émeuve outre mesure ? Quel système de poids Dieu le Créateur, qui n’existe pas, ou tout autrement, a-t-il entreposé dans son âme, derrière sa haie interne ? Quand Vieux-Georges revient s’assoir, le médecin à teint jaune énonce le diagnostic : « Rupture d’anévrisme ». Comment s’appelle-t-il déjà ? Poutzy, Poutzieff ? Sa voix est nasillarde : est-ce qu’il le fait exprès ?

Enregistre-t-il sa voix, pour l’étudier chez  soi, sous un casque de retour ? Deux infirmiers emportent le corps, qui n’a pas encore perdu sa souplesse. Mais certains gosiers d’invités hurlent encore. Georges en a les oreilles cassées. Olivier, le fils longiligne, accompagne sa mère à sa dernière demeure, le petit cimetière de l’hôpital. Il ne vivait plus que pour sa mère infirme. Saura-t-il en retrouver une, qui boite aussi bien qu’elle ? « À l’asile, j’étais bien ». Il en sortait à son gré. Tout s’est passé si vite.

 

*

 

Quand l’assemblée s’est dispersée le ventre plein, le cercueil plein, Vieux-Georges pousse un soupir de soulagement. Il sort, de nuit, dans les rues désertes de Troyes. Par ici, ce sont des pavillons tout blancs, qui remplacent la lune absente : de gros reflets de bonne carrure. Des quartiers de lune gris clair éparpillés. Il fait le tour d’un quartier de maison, d’un deuxième. Il reviendra bien assez tôt se recoucher : il possède à présent un domicile fixe, et honorable «C’est bon d’avoir soixante-dix ans ». Il marmonne. Il pense pouvoir se passer de Claire, se passer de Johanne. « Elles ont pourtant tout nettoyé, tout rangé dans ma nouvelle demeure, chez elles. Nom de Dieu, je ne leur en suis même pas reconnaissant ».

Tout est dû aux vieillards. Y compris les anges gardiens. Il se parle au milieu de la rue, débarrasse d’humains à cette heure. Personne pour le traiter de fou. Pour l’emprisonner près d’Alphonsine. Les asiles n’ont jamais été que des prisons. Il est si facile de passer pour fou. De répéter sans cesse deux ou trois prénoms de femmes sans penser. D’éprouver sa plénitude dans le vide. « Enfin logé. Dignement. Seul. Et ça sent le foin quand il tourne la clef : laine de verre à l’intérieur des murs - et si c’était un rat crevé, coincé ? Toujours dehors. La lune qui sort des nuages sur les murs endormis. L’un de ces murs demeure nocturne, « Maison Usher ». Elle est froide. Elle est murée, terrible. Vieux-Georges ne dormira pas. Il titube avec bonheur, doucement renvoyé d’un trottoir à l’autre sans même avoir bu

plus qu’il ne faut. « C’est à moi. Elles me l’ont donné. Vous, les sans-abri, crevez ».

 

*

 

Vieux-Georges déambule dans les rues nocturnes. Il a retrouvé son chez-soi. Le plafond est bas. Il s’incurve jusqu’au ras du crâne – non : c’est la queue de lustre. Un jour ce niveau s’effondrera. Au-dessus de sa tête se pressent en longueur des lattes de pont de navire, trtès étroites, très vernies. La navigation sans roulis. « Je suis content. Je me contente de... »

À propos de plénitude : 75cl plein de cognac juste derrière la porte en bois du buffet. Ce meuble, très lourd, pourrait aussi bien provenir de la maison de son père mort. Vieux meubles, vieux ossements. Tout pourrait lui appartenir. Tout lui appartient. Désormais. Jusqu’à la mort, la sienne. Soixante dix années de terreur. C’est enfin arrivé. La vie derrière soi. Sa vie enfin vaincue.

Pleins et vides. Pleins et déliés. Mélanges et successions, j’y pensais depuis toujours. Il aime, brusquement, sa vie :

« C’est bête... »

 

*

 

...Myriam a-t-elle besoin d’être regrettée… Gagne-t-elle à être regrettée…

Cheveux gris, retorse… ça lui revient, maintenant… aurait dû s’y mettre plus tôt… elle part la première. À compter d’un certain âge, les époux se guettent en coin : qui partira le premier ? ...se jettent des sorts… Myriam n’aura pas traîné – huit jours ? huit ans ? il a tant vécu dans ces huit jours – à croire qu’il n’a rien vécu jusqu’ici. Misère humaine et indifférence. La tête de Georges oscille. Ces décrochages du cerveau. Ces remontées de blocs de sommeil en surface. Aurait mieux fait de vivre de son vivant. Tu es paresseux dit Claire Eh bien tu m’espionnes ? dit Georges. Pardon Papy Jo, pardon. - Pas la peine. Georges.

Pourquoi ses oreilles, ses yeux qui s’effondrent soudain dans la phrase, la ligne… quelle que soit l’heure, ces torpeurs…

Il s’aperçoit soudain qu’il écrit à Myriam ça alors il déchire la lettre il a des absences dit Claire comme les vieux dit Johanne il pense à sa femme

- Penses-tu !

- Il ne pense plus.

- Tu exagères, Johanna.

*

 

Les deux sœurs et Georges regardent un téléfilm. Le Prussien.

C’est l’histoire d’un vieil homme apparemment crétin, qui survit, apparemment indifférent, à la mort de sa vieille femme. Les héritiers s’agitent autour de lui comme un tas de bûches qui s’effondre, le traitent comme un morceau de bois. Lui se tait, méprisant, sous ses rides. Le jour de l’enterrement, comme il marche lentement, tous les autres le dépassent. Il arrive bon dernier sur la tombe.

« Qui sait ce qu’il pense ? dit Claire.

- Voulez-vous devenir ma femme ? dit Georges.

- C’est une de trop, répond Claire.

- Pour moi c’est autre chose aussi, reprend-il ; des élans du cœur, très subtils et très forts comme à quinze ans. Comme un whisky.

Il ajoute :

« Si on ne devient pas fou dès le début, dès le premier choc – on se guérit. Dans l’instant.

- Voyons Georges, reprend Claire – vous étiez amoureux de votre femme ?

- Non.

- Pourquoi voulez-vous l’aimer davantage ?

Il dit :

- Je me moque d’être apprécié.

- ...je rêve ! » Johanne bat dans sens mains.

- Parlez-nous de Myriam, dit Claire.

Georges s’en contrefout. Johanne dit «  C’est dommage ». Il aurait pu en pondre deux chapitres. « Nous allons vous détacher de vous.

- Premièrement : si c’était vrai, vous ne l’annonceriez pas de cette façon. Deuxièmement, tous ces

 

PAGE 27 DU MANUSCRIT MANQUE, CHERCHER DANS D’AUTRES DOCUMENTS (POUPI?)

….la disparition de la page 27 prive le lecteur d’un nombre incalculable d’informations. Les rapports des personnages s’en trouveront affectés.

EN PARTICULIER,

...Vieux-Georges Svarov découvre ce que chacun de lui savait : la liaison, déjà ancienne, de Claire et de Stabbs, ce dernier d’emblée très antipathique ; en effet, la tête du vieux Georges retombe quand il marche, et d’autres têtes vont tomber. Les deux amants sont jeunes et s’affrontent, mais rien n’est si grave. Johanne, belle-sœur de la main gauche, regarde Stabbs plus souvent qu’il ne faut. Brune, fine, lèvres délicates et paupières fendues. Corps souple et propos fantasques. Stabbs courtise les deux sœurs. Nul ne sait cependant jusqu’où vont « ses audaces », s’il les honore toutes deux, s’ils les déshonore, ou de quelles façons. « Qu’attendons-nous ? » (Stabbs). « Qu’est-ce qu’on attend ? » (Johanne). « Nous excluons Vieux-Georges, dit-elle, par manque d’intérêt ».

Johanne et Stabbs ne se cachent plus, et flirtent ouvertement.

Arrive un certain Noëldieu, qui se prétend fils de Vieux-Georges et de Myriam. Il se trouve, quant à lui, très affecté par la mort de Myriam. Sa taille déplié atteindrait les deux mètres. Le nez plus long et la tête baissée, dépassant du complet-veston. Sa voix semble sortir d’une tombe. Il ne lui manque plus qu’un chien. Il les attire dans les rues. Son odeur indispose. Il demande asile et protection, ce qui est impossible. « Suis-je le gardien de ma mère ? » Il n’a jamais beaucoup vécu. Il apprend le décès au hasard des raccrocs. Il craint la paralysie, peut-être finira-t-il cloîtré comme les autres. On peut craindre de lui aussi bien la sévérité que l’extrême indulgence. Voici le dialogue :

« Nous ne le jugeons pas sur ses actes...

- Il ne veut rien faire.

- ...ni sur ses intentions.

- Il regrette insuffisamment sa femme.

- Noël est inconsolable.

- Qu’en sais-tu ? dit Noël.

- Claire, pourquoi l’as-tu traîné, de vieux en vieux, d’expulsé en expulsé ?

- Il aimait les distractions que je donnais. Son fonctionnement m’intéresse.

(Une femme ôte son deux-pièces. Rouge. Noël vit sur deux sphères).

- C’est sa maladie.

- Quelle maladie ?

Les arguments se disent face à face et Noël se lève : « Ne chassez pas Georges ». Il agite son nez de haut en bas. « Ne chassez pas Stabbs ».

- Qui parle de me chasser ? dit Stabbs.

Noël poursuit sans répondre : « Ils n’ont fait que leur devoir ; d’avoir vécu. Tout homme devrait être récompensé, juste pour avoir vécu.

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