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ARKHANGELSK

C O L L I G N O N

 

Arkhangelsk

 

POINTS DE REPÈRES

 

Bergerac, 29 avril 2019

Siège d'Arkhangelsk. Tout le Sud est contre nous, dans le jardin du fond, jadis, Condé-sur-Aisne. De même encore l'année suivante à Pasly, sur l'escabeau d'une salle de classe encore déserte. Je gagne mon galon de lieutenant grâce aux tirs de ma pulvériseuse. Un char d'assaut qui d'un coup de rayon laser réduit en poudre nos plus intrépides adversaires.

Les cultures s'étendent en surface, sans obstacles. Parfois subsiste le paysage, comme autrefois : la route de Nouvion aux Étouvelles. Cependant lavie des humains se déroule sous terre. Tout s'achète et se vend par distributeurs, jusqu'aux salons complets, jusqu'aux automobiles. Nos entrepôts sont enterrés. Les seules toilettes sont dans la cour d'école. Notre logement n'en a pas. Je chie dans un seau. Je veux être confiseur. Quand je me suis lavé le cul je lance au mur une balle élastique et la rattrape au vol, je joue contre moi-même.

À cette occasion, fasciné par un souvenir de stock-car macérien, nous imaginons une automobile-soucoupe voir Vinci, que nous baptisons ventoréacs. Dans les chiottes duThillot j'imagine un voyage en haute montagne : l'altitude augmente, la température baisse. Les chiottes toujours dans mes rêves. Le plus souvent très sales. Aucun psy ne m'en a délivré. Dans celles de Condé j'invente un personnage plus grand que mon père, 2,10 m. qu'il a coloriés sur une grande feuille. Il n'a pas su résoudre la perspective : les chaussures prolongent la jambe, si bien que Rolstrand est juché sur des cothurnes étroitement lacés. Il s'appelle Rolstrand.

Roland, comme mon père, plus R, S, T, de façon à rester prononçables. La grande manie de Rolstrand, consiste à faire respecter une exactitude scrupuleuse. Quiconque se met en retard d'une minute se fait engueuler. Plus tard, je hurle de me faire torcher, le frère et la sœur Lanton écoutant, graves comme des papes, le viol qui se perpètre. Ma mère gueule comme une hystérique, son fils ne doit pas porter de slips sales. C'est une bonne ménagère. Tandis que l'enfant gît dans sa chambre (virage de cuti), il convoque en esprit ses parents, les convainc d'embarquer sur son vaisseau spatial : son pays s'appelle Charabie, où l'on parle charabia. Plus tard ce sera Vulcain. Plus sérieux. Dès qu'ils ont non sans mal accepté, la nourriture manque au rêve : plus rien à montrer, l'essentiel est de prouver que ma planète existe, qu'un Père Noël viendra me délivrer, sur une de ces hirondelles qui en ce temps-là pullulaient.

Un jour le ciel contient un aqueduc orange de nuages ou de traces d'avion: il descend vers moi, ma délivrance est proche, je danse et ils seront punis. Puis je m'aperçois que j'imagine. Se procurer Amadou et Coconut globe-trotters. Le jour de la séparation papa chimpanzée tire stoïquement sur sa pipe, maman pleure dans un torchon bonne-femme (bona fama, bonne réputation). Un roman que j'ébauche est une fugue avec mon père : nous partons de Nice, où je n'ai jamais mis les pieds, et vivons de chasse dans l'arrière-pays, droit au nord.

Je tire à l'arc sans grand succès. Cette fiction se heurte aux réalités - du réalisme. J'invente une ville Charleminvin. Son nom vient d'un roi qui se fait réveiller ; à telle heure moins vingt le serviteur crie dans l'escalier "Charles ! Moins Vingt !" - l'enfance est conne. Précisement des cartes. Bégaiement des noms : Bébébut, Zézébut, l'un remplacé par l'autre,et les vrais tas de sable au bord de la route se peuplent de lutins, connaissance avec Bibi-Fricotin.

 

En colonie de vacances (les jolies...) sévit une vague de chaleur. Tous les deux jours pendant la sieste un colon raconte des histoires de cul. Les autres se branlent sous le drap je me fais virer dans un réduit tout blanc je parle tout seul le gros André me dit de la fermer j'peux pas dormir merde !

Mohon Carlepont bataille de Sans-Franska-le-LacVictoire ! Victoire ! Le Sud reflue -

 

Les années passent et dans mon impatience durent quinze jours : 4007 commence aux vacances de Pâques et s'achève à Quasimodo. Le réajustement du temps par piqûre dans le bulbe rachidien.

Plus tard, les chiottes fraîches de l'école embaument le ciment frais. Je coïte et cohabite dans le sexe d'Uocquige : celui qui baise sa mère et qui reçoit les coups de queue dans sa poche utérine. Uocquige est un nom zinon : "uo", c'est un mot à l'envers, pour "ou". Le cou, "el uoc" ; le bijou, "el uojib". Jamais je n'ai pu redécouvrir, quelles que fussent les contorsions que j'infligeasse à ce nom, un étymon véritable. Ma mère s'appelait Simone. Il faut tout édulcorer : s donne z, m donne n. En Zinonie, passée une vaste étendue maritime, la langue maternelle se parle à l'envers. Le drapeau d'Arkhangelsk sera aussi édulcoré : bleu-blanc-rouge égale vert-jaune-mauve. Édulcoré mais cruel. Fier-Cloporte joue aux cartes en comptant sans cesse : As, deux, trois, jusqu'au roi. Chaque fois que la carte retournée coïncide avec la carte prononcée à haute voix, elle est éliminée. Chaque carte a fait l'objet d'une liste alphabétique, dans l'ordre hiérarchique descendant : cœur, carreau, trèfle, pique. Ensuite existe un système de grâces. L'une d'elle consiste en une nuit avec une femme.

 

 

Plus tard plus tard à Nouvion la salle à manger j'invente les Escargots Volants qui tombent du ciel et vous aspirent à travers leur ventre fendu, j'imagine la Grande Débauche où les filles présentes à chaque mètre s'ouvrent le sexe et se cambrent pour être baisées. Satiété - dégoût : inenvisageables.

 

Les Waseleï et les Grozyino

enfance,déréliction,pulvériseuse

La scène se passe chez les Doffémont. Les parents m'ont laissé là. Ou chez les Fourneau. Ça me reviendra. J'écoute tous les jeudis Les vacances du jeudi. Je vous parle d'un temps... De l'autre côté du verre dépoli...

Vive les vacances, les vacances du jeudi

En ce jour de chance

Chantons chantons vive jeudi

Nous aimons l'histoire, la géographie,

Les mathématiques,

Mais on chante aussi ...(CODA)

Je ne comprends presque rien à l'émission, sauf les questions à Monsieur Champagne. "Quelle est la date de la mort de Louis XV ?" Le brave animateur fait semblant de bien réfléchir. Il donne la réponse : 1715 ! Oui, répond le petit être émerveillé.

Bravo bravo, Monsieur Champagne,

Vous êtes digne d'enseigner (bis) (ou, s'il n'a rien su répondre : "Allons allons... Vous êtes indigne...", etc.

En plein milieu de cette émission intervient un feuilleton. Sous forme de western. On parle vite, on tire des coups de pistoler, les Indiens font wou wou wou, les femmes font "ah mon Dieu mon Dieu mon Dieu", et ça galope à tire larigo (deux moitiés de noix de coco vide frottées l'une contre l'autre" – mais je ne comprends rien. J'ai 8 ou 9 ans. Les histoires de covboi ou d'Indien ne m'intéressent pas encore, mais j'ai retenu l'indicatif en anglais -

American ballad

 

Il ni-aï no ouï shi waï

Il ni-aï no ouï tchi-kim wè

Il ni-aï no ouï ki waseleî – groïno

Il ni-aï wade spring frominngo...

 

Un jour, je retrouverai l'air, les paroles, grâce au moteur de recherche. Je me chantais ça. Ensuite, chaque groupe de syllabe a représenté une famille dominante : les Ilniaï, les Nohouï, lesShiwaï... Derniers en date : les Fapeuli et les Lèvepied. J'avais passé l'après-midi avec Jean Nohain, dans une salle des fêtes parisienne où tout le monde chantait, bien habillé.

C'est ainsi que la civilisation s'accélérait, de 1450 à 1550, chez l'oncle Jean, à Mohon, qui fait à présent partie de Charleville-Mézières. Si j'avais poussé mille mètres de plus sous la pluie, sur mes pieds en compote, j'aurais pu revoir ce perron d'immeuble où je rejoignais Évelyne Ferry, 10 ans. Moi aussi j'avais 10 ans. Que vouliez-vous me dire ?

Même les notes jetées çà et là ne me suffisent plus. Les jalons sont là, bien plantés, mais à quoi renvoient-ils ?

 

"Land- l'Ami-du-Fou ": chambre de location, sous Bussang, au Thillot. Il pleut sans cesse. Impossible de mettre le nez dehors. Dans une cour s'amusent les enfants inconnus. L'un deux, gand bâtard famélique, désigne deux splendide Pékinois géants, ou biern Chow-Chow. Un grand débile répète "Pas chienchiens, ça pas chienchiens".Personne ne l'écoute. Qui écoute un fou. Moi je l'écoute, je ferais volontiers commerce avec lui. Mes parents me tirent en arrière : "Ne va pas avec lui...Ne parle pas avec lui... - Pourquoi ? - Parce que, c'est comme ça." Mes parents ont tout fait pour moi : "Ton steak tous les jours !" L'auberge du cheval blanc au Châtelet.

Tout ce qu'il leur était possible de me donner, ile me l'ont donné.

Il a cartographié tout son pays, sa planète entière. Il s'inspirait des cartes magiques, au temps où les livres d'histoire, de géographie, présentaient une science à l'ancienne, où rien ne venait pourrir le texte (plus tard, Fier-Cloporte lisait que les Américains brillaient par leur conformisme, alors que le beau pays de Staline permettait l 'épanouissement de toutes les personnalités. Nous fûmes aveugles jusqu'à vingt ans. Certains le restèrent. Où passe la frontière entre moi et l'autre ?

Création d'Abaca, "pays juif" : mon Dieu, j'ignorais encore l'existence de l'État d'Israël. Elle ne vint à ma connaissance qu'en 2010 nouvelle ère, en examinant un petit fascicule illustré, retraçant l'histoire de ce territoire héroïque. Pourquoi rattacher cela aux salles de bain sans s, "pour le bain" et non "pour les bains", ô ignares ? Parce que le père de Fier-Cloporte avait menacé de lui "couper la bite" ? Parce que sa mère prenait la première eau du bain, lui-même la deuxième au milieu des parfums douteux qu'il identifia bien plus tard, et son père la troisième eau, la plus sombre et la plus sale ? Une salle de bain... C'était un luxe tout de même...

Les avalanches d'Océ : comment pouvaient-elles se produire sur un sol absolument plat. Il était une fois ce pays, dont le nom m'échappe, semblable au Groënland : toutes les cartes ne sont que la réutilisation du même matériel géographique, la réinterprétation de pays existants, le calque d'un héros de roman sur le héros d'un autre roman... Il fallait donc imaginer une neige aussi friable qu'un trou sur la plage, recouvert aussitôt qu'un pan s'éboule : un mort par asphyxie, un. Ou bien, des secousses sismiques horizontales, bloquant dans leur neige ceux qui s'étaient dérangés, les sots ! pour déblayer devant leur porte. En ces temps d'écriture, Fier-Cloporte jouissait encore d'une merveilleuse mémoire.

Il pouvait retrouver, entre deux recoins, tel endroit précis de la cour d'école, côté nord, où ce pays étrange et glacé avait surgi. Puis un autre, exactement semblable, même forme, même latitude, mais avec des montagnes : pour qu'il puisse y avoir des avalanches, pour que le réalisme fût respecté. Il n'y a plus de projets. Il n'y a que des surplombs du passé, qui s'effondrent sur nous par travail de sape. "N'entre pas dans notre ligne éditoriale". Plus tardif encore : la Crudélitastie, pays des Crudélitastes. On sent le latiniste. "Ces gens-là" se déplaçaient en motos, gueulant leur slogan "À feu et à sang ! À feu et à sang !" surl'air de taïaut taïaut taïaut ! et nul n'en réchappait, tant Fier-Cloporte avait accumulé de haine par purérilité.

Ils crucifiaient. Ils faisaient bouffer leurs victimes toutes vives aux fourmis. Hans-Peter Vaïzeu m'écoutait, la bouche écarquillée, la tête ronde d'un Pierrot blond qui vient de se faire enculer. Il disait : "Quelle imagination ! Quelle imagination Fier-Cloporte !" La mort en eut pour lui : employé de chemin de fer, il périt dans le tunnel de Verzy en 2024 nouvelle ère : vous savez, cet endroit toujours en tunnel, à l'entrée duquel figure une plaque illisible et commémorative, juste au moment où le train se met à accélérer... Sa sœur s'en tira sur un fauteuil roulant, et ne put jamais se marier. En même compagnie que ce jeune homme futur mort, dont il tâtait les couilles à l'entrée du cimetière, Fier-Cloporte prolongeait sa guerre interminable, s'intitulant "Régent", pour un roi à venir qui ne viendrait jamais.

Fier-Cloporte avait 14 ans. Il ne croyait plus à ce qu'il pensait. L'année suivante, "à l'ombre du Bou Kornine", il jouerait pour la dernière fois, en vrai, comme un enfant. Ce camarade-là, lui aussi, était mort, lentement, à l'asile des fous, Hautes-Alpes. Nos vies sont pleines de morts, mais tout le monde a déjà dit cela.

 

X

 

Le propre des légendes est de répéter les épisodes, de transformer les variantes en séquences temporelles ; tout se suit dans le temps, afin que toutes les variantes du récit aient leur droit de cité. Y compris dans le domaine géographique : "l'écriture de la terre", la cartographie. Car les vents et les mines ne sont pas de la géographie, mais de l'ennuyeuse physique, de l'ennuyeuse géologie. Donc, Océ/Kito. Arkhangelsk/ Arkingo. Grondard/Grondy. Trois villes qui s'appellent Lé : Lé-sur-Stif, Lé-les-Mines. Trois fleuves en Sibérie : l'Obi, l'Iénisseï, la Léna. Trois fleuves rectilignes sur ma carte, trois deltas. Le troisième "Lé" reviendra plus tard. Dieu, préserve-nous du carnage.

Guignicourt. Le plus petit des trois. Le "sur-Aisne". Celui de la chambre et de la salle à manger. Celui où nous aurons l'honneur de revenir. Ne correspond pas à notre ligne éditoriale. Un carnage. C'était au bled de Slip. En bordure d'Isserwiller, qui l'a bouffé depuis. Au sommet des prairies trônaient de petites falaises trapues, les creuttes, où César avait combattu. Et d'enbas, de tout en bas, du haut de son mètre 58, Fier-Cloporte manœuvrait sa petite pulvériseuse, qui réduisait le monde entier, la chair humaine entière, en poudre – en épargnant les matériaux : tout l'humain, rien que l'humain. Cette tactique pressentie fut réalisée, plus tard.

Puis les humanistes s'en mêlèrent, et l'invention fut suspendue. Heureusement qu'on les a, les humanistes.

 

 

 

 

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