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  • LES PATHETIQUES

    LES PATHÉTIQUES

     

     

    MOI AUSSI J'AI DU PARCOURIR TOUTES LES GAMMES DES CONVENANCES AFIN DE COMPOSER ENFIN MA VIE AVEC MON VRAI MOI

     

     

    Nécessité de transpositions ? en aucun cas. Ce livre ne sera jamais édité ni lu. Je le dédie au Gouffre. Solution cependant : transposer petit à petit.

     

    COMPOSITION en tache d'huile, car les éléments surviennent en désordre. Voici des éléments d'itinéraire.

    Impasse Marguerite-Marie : la sainte éponyme, Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690) fut l'inspiratrice de la Vénération du Sacré-Coeur. "Ô vénérable pompe aspirante, ô vénérable pompe refoulante" s'exclama l'impie. En vérité l'impasse présente une succession d'étroits pignons accolés, laissant supposer l'une de ces structures architecturales socialistes du XIXe siècle. Tous les pavillons comportent deux logements étroits contigus, un par versant de toit, sur toute la profondeur. Cela se présente à l'entrée comme un long corridor, aboutissant à une chambre en face d'une salle d'eau. Très vaginal. A l'extrémité, dehors, butant sur un mur d'enceinte, un carré de jardin broussailleux d'où l'on entend tout de l'un à l'autre.

    orgue,taudis,écoute

    Revenons sur le seuil. L'impasse, dépourvue de tout revêtement, râpe les semelles. Des chats défiants s'arrêtent net, vous fixent, surtout le gros roux, puis détalent sous les barrières à claire-voie des lopins de légumes. Ces jardins allongés dévotement semés de salades et de haricots révèlent un petit peuple obscur et délateur. À d'autres la fable de l'ouvrier rédempteur. Je n'ai jamais rencontré ici âme qui vive. Les occupants se dissimulent, et se plaignent à qui de droit par écrit des caprices nocturnes du Pianiste ; c'est lui que je visite à intervalles réguliers. Le fond de l'impasse, épais, herbu, permet le demi-tour d'un véhicule, ce que j'évite le plus possible. C'est un reste champêtre, planté d'un préau de bois sous lequel je pisse au pied des ruines rouillées d'une automobile (Rover P 6 ?)

    Rentrer le pénis, bien essuyer ses mains au pantalon. Presser la sonnette blanche à deux tons, très série américaine, parfaitement incongrue. Serrer la main de Benoît, homme enrobé, souffle court, voix neuroleptique. Le logis est étroit : piano droit de profil contre le mur, épinette à main droite. Table ronde en pagaïe - partitions, prospectus, bulletins paroissiaux. Soucoupe en équilibre garnie de noix de cajou. Stagnation de vieil encens dans un air confiné, rideaux crème et crasseux à contre- jour. L'unique visite d'Arielle en ce lieu («Tu me parles si souvent de lui ! ») s'est soldée par d'incessantes ouvertures et fermetures de fenêtre, par où Jean-Benoît craignait l'intrusion d'un "petit chat errant" : insensible aux gammes arpégées, ma conjointe n'avait eu égard qu'à sa propre claustrophobie. J'y suis retourné seul, en accomplissement d'un vœu, ou pire, d'une promesse ; les hommes sont aussi jaloux que Dieu.

    Marie-Pascaline en effet, humaniste huguenote, m'avait soutiré le serment de tirer Jean-Benoît de sa profonde dépression ou de ses séquelles. Il me fallait montrer le plus sincère attachement, et reconstituer cet homme. Ne feins pas l'amitié : mais que faut-il donc faire ? J'étais donc là, prisonnier consentant de ce boyau hanté, curieux malgré tout d'explorer l'occasion. Depuis ma droite et jusqu'au fond du tube, le long des deux murs, s'étalait l'encaustique crasseuse des meubles (à l'exception des instruments), où s'exposait une suffocation de christs et de madones de tout poil, y compris la Vierge sur offset envoyée par la poste que j'ai aussi fixée chez moi au mur de mon bureau.

    Parfois je la prie. L'Église en effet, soucieuse de salut, nous abreuve d'images et de souscriptions. Mais donner une fois, c'est donner toujours, et déclencher d'inextinguibles relances, qui finissent par excéder la valeur de votre don. Le jour où j'ai reçu de plus des articles opposés à l'avortement, je les ai retournés, assortis d'une réponse des plus vives. Je n'ai conservé que cette Vierge de Fatima, cireuse et lacrymale : papier couché grasse de poussière, chair imputrescible. Je connais mes prières aussi bien en latin qu'en français. Je prie sans croire. Dans son exil, Jean-Benoît prie pour de bon et trouve la paix. « Certains parlent d'autosuggestion. Je préfère croire ». D'autres avant lui ont cru en Dieu sans démériter, d'autres croiront encore, et en ce moment même, des hommes prient pour moi.

    Je retrouve ici, impasse Marie Alacoque, un de ces vieux logis de prêtres ou de chanoines évoqués par Huysmans au-dessus des cloches de Saint-Sulpice.

     

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    Jean-Benoît se fait entretenu par sa mère, qui n'est pas l'Eglise, mais se charge des emplettes et couve son second fils de 50 ans, octogénaire elle-même. Après sa mort, tout est devenu terne et sale. Les réclames ont recouvert et jonché le sol en attente d'un improbable tri. Chez certains déshérités, que les services appellent « cas sociaux » ou « cassos ») [(1)tu pue du cul tu sent le tabac ta quequette est en chocolat], nous avons connu des hébergeurs de chiens galeux, qu'on ne sort plus et qui pissent et chient à même les journaux sur le sol, ainsi les Polonceau, ou la cousine Jeanne.

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    Plus tard Jean-Benoît déménage en ville, en bas de la rue de Pessac : son père veuf vient d'être placé en maison de retraite, près de l'ancienne Manufacture de tabac. Mais rien n'est plus pareil, la grande époque est passée. Le vrai Jean-Benoît hante encore le fond de l'impasse Alacoque, avant-dernière porte à droite. À l'intérieur, sonorité infecte de ce long boyau plat. Les voisins se sont plaints, en cachette, auprès du promoteur : il joue du piano la nuit. Le pas traînant et chaloupé de Jean-Benoît, plus ou moins corpulent selon les saisons, indispose les gens de peu : tout dénonce l'anormal, le dépressif, le fou. Lorsqu'il s'assoit au clavier, la musique ne descend-elle pas, d'en haut, sur son profil, frémissant ?

    Cependant son orgue à tuyaux (une rareté) demeure muet en bout de corridor. Comme pour des élans plus intimes. Si je veux écouter ses accents en toute plénitude, je dois me rendre à St-Norbert, des moines blancs de Prémontré. J'assiste aux messes en récitant docilement tous les répons. Aucune anxiété ne tache ma mécréance : je suis cette femme qui jouit au milieu de la foule, sous le kiosque des choristes, à l'insu de tous. J'observe la faune du Christ, la calme ferveur de tous les convives autour de l'eucharistie, 80 % de l'assistance, tous en état de grâce ? je ne suis pas prêt, je ne suis pas digne (« mais dis seulement une parole... ») repoussant sans cesse à mon agonie, si j'en ai une, l'instant du travail de l'âme et de la conversion.

    Mais je mourrai.

     

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    L'épinette de Jean-Benoît, plus volontiers jouée sous mes yeux, se fait moins rare. Le plus souvent c'est le piano droit, contre le mur à gauche en entrant, qui s'anime et se propage aux cellules voisines. Le peu que j'aie tenté moi-même à l'épinette plaît à Jean-Benoît, malgré le trouble que jette sur mes doigts son regard attentif : je n'aime pas être regardé. Il est aguerri, quant à lui, à se laisser scruter par les yeux voraces des jurys de concours ou de ses spectateurs. Je me souviens d'Anne Faivre touchant l'alto de son mieux au milieu d'une salle de classe au mobilier sombre. Elle m'affirmait que les gardiens su temple possédaient une science exacte de la physionomie, et que jamais ils ne laisseraient entrer un spectateur de comportement suspect. « Il suffit » dis-je étourdiment « d'abandonner ses phalanges au clavier pour obtenir la grâce des accords et des résolutions». Il s'assombrit, comprenant sous mes propos la relativi de son talent. Tu vas bientôt mourir, il convient de ralentir le rythme. Rien de plus facile que de jouer médiocrement de l'épinette, et je me replie en bon ordre. Jean-Benoît compositeur semble en effet plus à même d'émouvoir à cordes pincées que frappées : plutôt le virginal que le piano. Il pense juste le contraire. Les plus grands se trompent sur leurs talents, et Voltaire prisait ses tragédies. Dzeû l'Ermite perché dans son sixième étage n'apprécie pas non plus l'épinette de Jean-Benoît lorsqu'il la capte sur les ondes : il n'aime ni le son, ni l'inspiration. Au fond du corridor médian de l'impasse Alacoque s'ouvre un jardin carré grand comme une table où nous avons mangé serrés un jour d'été, en compagnie de Pascaline et des parents du musicien.

    Courage, petit poète égyptien de – 2050 : sa mère Cécile avait tout cuisiné, tout disposé. Nous sommes tout à l'abri sous la tonnelle, entre les haies de vignes vierges.

     

    PHYSIQUE ET VÊTEMENTS de Jean-Benoît

    Sa panse, par temps chaud, retombe sur sa ceinture. Je le vois grignoter sa noix de pécan ou de cajou, parsemant sa barbe à la Debussy de miettes, avec ou parfois sans moustache. Il me tend à pleine main pacanes et anacardia et j'en puise d'autres à même l'écuelle. À présent son budget s'est restreint. Je suis son pique-assiette et tentateur. Mais il offre encore ses nectars frelatés, acides et métallique, de menthe en boîtes cylindriques ou de grenadine. Il porte en toute saison d'épaisses chemises de gentleman farmer à gros carreaux mauves, sans jamais dégager le moindre effluve de sueur. Il fume ou chique ses mégots rabougris tout tannés de goudron, en alternance avec des pastilles de Vichy pour purifier l'haleine.

    Il m'en propose aussi. J'ignore à quelle occasion Jean-Benoît fit connaissance avec Pascaline, venue s'installer rue Filiale - autre lotissement transmis ou légué en toute fraternité maçonnique. Je crois que le 31, où logeait désormais Pascaline, trouva officieux de se présenter au 26, de face en biais ; les trois Menanceaux, dont Jean-Benoît, l'accueillirent avec reconnaissance.

     

    Pascaline

    Nous l'appelons Sœur Pascaline, bien qu'elle ne soit pas dans les ordres. Son anorexie résiste vaillamment à toutes les empiffrades, corrigées dans le remord à grands rattrapages de jeûnes et de dégorgements. Elle s'est tout au long de sa vie construit une observance toute personnelle de repas et d'athéismes éclectiques ; elle prie l'Univers et s'exprime avec une volubilité pastorale, articulant chaque syllabe sans cesser de sourire. Reçoit chez elle des hommes et se ferait tuer plutôt que de reconnaître sa boulimie de bites comme nous disons tous à l'époque. Elle attendra longtemps l'homme de sa vie, ce qui nous touche bien, mais quel mâle conserverait ce panier d'osier dont on compte de loin les brins et les nœuđs, sous un faciès fiévreux de British colonel en retraite ? Parfois je la conduis au train. Elle prend le Bordeaux-Luxembourg de 9h21. Dans ma voiture nous parlons de tout. Je laisse aller ma main le long du changement de vitesse ; aussitôt son genou recule. Cela ne prouve rien. Nous devons ignorer ses hommes d'une nuit ; ou deux. Elle plaît assurément, sans me plaire. Autour de sa table où nous sommes souvent invités la conversation doit toujours s'échauffer deux bons quarts d'heure avant que les antennes se déploient. Alors nous échangeons, sur Dieu ou le bien-vivre, ou l'une de ses connaissances absente et très âgées dont elle dit du bien, à qui sont arrivées maintes aventures édifiantes ou navrantes : rencontre-t-on ses amis au petit bonheur de la vie ?

    Qui choisit ? La vie, Dieu ou bien nous ? Quelles relations Pascaline entretient-elle avec Maryline, malgache envoûtante et insaisissable ? pourquoi le petit ami de cette dernière, avorton sec et jaunâtre, traîne-t-il après lui partout son vieux matou galeux ? Il est certain que les autres propriétaires laissent leur chat à la maison, entre la gamelle et la litière. Ce gringalet se fait appeler d'Entragues, sans que tien n'indique une telle ascendance. Il vient essayer dans ma baignoire ses modèles réduits de navires, et n'y reviendra plus. Je ne puis m'empêcher de l'aimer, de reconnaître la légèreté dont je jouissais en ma jeunesse, où les tics dévoraient mon visage.

     

    Le passé de J. B.

    La belle-mère de Benoît et sa femme se sont jetées un jour main dans la main du 6e étage dans un accès de dépression, après avoir adressé des prières au ciel. D'autres se suicident au nom du Soleil ou de Raël, le Messager. Quel esprit survivrait à telle épreuve ? La famille évoque à présent une collision mortelle, mais la propre. fille de Benoît, nommée "Fraternité", a toujours su qu'on lui ment. Dans son cœur, elle sait. se trouvait son père ce jour-là ? comment a-t-il pu abandonner sa propre épouse aux pattes de la folle ? Était-il déjà aussi centré sur soi ? L'est-il devenu ensuite ? Sa fille Fraternité n'a pas même pas voulu consulter la presse. Tous les accidents y sont.

    À plus forte raison celui-là. Lorsque Fraternité est venue voir son père en son taudis, il n'a parlé que musique et satisfaction d'artiste, échafaudages de gammes. Elle écoutait, admirative et sans lassitude ; de ce jour elle fut enceinte d'un petit Philippin. Il fut question qu'elle revînt chez son père avec Nelson son amant de Quezón City. Ils devaient occuper les pièces d'en bas, rue Filiale, rétablissant éclat et propreté… Puis il n'en fut plus question. La présence d'un braillard nocturne aurait indisposé un grand-père insomniaque. Dernièrement portant mes pas vers l'impasse Alacoque, j'entrevis tout au fond un jeune père portant dans ses bras un petit enfant kaki, cul nu au-dessus de l'herbe.

    Je m'arrêtai net sans qu'il m'eût aperçu. Nous aurions échangé des paroles avenantes : « Je passe ici par hasard  et j'ai poussé jusqu'au bout de l'impasse » « On sent  la présence féminine » (c'est éclairé, rangé, aéré), « Il avait là son piano droit, je l'écoutais sur un fauteuil en osier, parfois il me tendait ses partitions où je pataugeais un peu, vous pratiquez peut-être un instrument ? Je ne reste pas, merci, je viens à l'improviste, heureux de voir un lieu si bien réaménagé». Nous sommes revenu sur nos pas. Nous aurons de la conversation une autre fois, chez Jean-Benoît. Il fut déjà lui-même cinq fois père, de femmes différentes. Nous ignorons la façon dont il prit cela, s'il se montrait affectueux. La question reste : comment était-il, avant ? Il ne revoit plus ses enfants du premier lit.

    Une autre famille a pris le relais, qui veille au grain du haut de sa Tour de Garde. Benoît, inquiet de nos textes dont nous avons eu l'impudence de l'aviser, nous fait tenir en main propre une autobiographie raclée jusqu'à l'os où ne déchiffre que la stricte musique et ses consolations ; le reste, dit-il, n'est que « vicissitudes et brouillages communs à toutes les familles », sans intérêt, à boucler sous les cadenas de la névrose – tout ce que l'indiscret lecteur demande, afin de comparer les seuls aspects qui lui soient accessibles, ou d'éclairer tant soit peu les filigranes et les obsessions de sa musique. « Cela », dit mon ami, «  ne saurait intéresser personne». Cette représentation familiale reste jusqu'ici pour nous très floue ; la seule femme qui pourrait apporter ses lumières n'est plus dans sa retraite qu'une vieille cousine aphasique.

     

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    Le musicien ayant ouï dire que l'on écrivait sur lui voudrait en savoir plus. Mais rarissimes en vérité sont les lecteurs favorisés par le sens littéraire. "Tu m'as caricaturé ! calomnié ! tu n'as pas le droit d'écrire cela sur moi, sur nous ! Tout est faux, d'un bout à l'autre ! » Et nous irions en justice, malgré son incapacité de faire l'appoint en menue monnaie. Il craint qu'on le reconnaisse, lui ou le moindre de ses proches - qui sommes-nous donc tous, gibiers de cercueils (ils claquent des dents) pour nous juger si importants ? ceux qui après nous liront cette histoire iront-ils se soucier des modèles ? est-ce la vie du Grand César que l'on raconte ? ce sont les mêmes qui refusent de voir leurs têtes sur les sites informatiques, et qui nous engueulent, parfaitement ! parce qu'on arrive sur une de leurs photos, au dix-huitième clic…

    Poussières ! Benoît ne sait aligner que d'ingénieuses successions d'exercices pianistiques, insipides. S'imagine offrir à l'auditeur des cascades de cristal, un jaillissement de joie. Que dire. Paille de strass. Dois-je le dire ? dans les replis de mon caftan, je dois convenir de mon besoin de mal considérer, a priori, tous ceux sans exception que je croise sur terre – sauf ceux que j'aime ? Jean-Benoît m'attire et surtout me rebute, « du moins je crois ». Il me plaît de voir en lui mon double et mon contraire, alors qu'il n'est ni l'un ni l'autre – car on trouve, sans doute ! d'autres mesures que ma personne...

    IL ME QUITTE

    Nous nous quittons peu à peu. Il semble avoir découvert d'autres épanouissements, dans une communauté bigote et frileuse. Quand je le vois au sortir de la messe, je sens que le curé préférerait que je me présente, sans pour autant révéler d'emblée mon incroyance, dont je ne suis pas même sûr, ni mon malaise spontané devant un pédé sans couilles. Où en suis-je à présent avec mon sexe qui se ratatouille et mes songes nocturnes de beaux garçons ? Il bavarde, se détourne, m'oublie, et je repars en évitant d'avoir à le raccompagner. Je ne me suis pas habitué à lui. Pour Daniel, j'y ai mis trente ans. Pour Jacob, quarante. Uù sont mes amis véritables ? Ne faut-il pas en premier lieu, et tout objectivement, examiner ce l'on véritablement fait ?

    On ne ferait donc jamais rien malgré soi ? Sans l'avoir expressément voulu ? Les sentiments éprouvés en faisant - ne comptent pas ? « Si vous ne l'aimez pas, ne le faites pas » - si simple, vraiment ? Nous ne serions donc jamais nos regrets ? Quel simplisme

     

     

    PSYCHIATRIE

    Tous les mois, Jean-Benoît subit ce qu'il appelle son « injection ». Le docteur Dumont la lui administre. <et comme Jean-Benoît n'a jamais voté , il est licite de se demander si c'est par conviction, ou par incapacité (temporaire ?) des droits civiques ? Les « injectés » se supportent rarement l'un l'autre. Benoît vit sous curatelle et ne dispose que de 90 € par semaine. Pour payer, tel autre ouvre la paume : "Servez-vous". Manières de seigneur. Quel mécanisme oblitère chez cet autre la faculté de compter ? Les employées de caisse se servaient scrupuleusement. Cela implique-t-il, de surcroît, un manque de discernement civique ? Juste après l'injection, chacun de ces deux-là se sent mieux, non sans une grosse journée de fatigue. Un demi-siècle plus tôt on les aurait laissé hurler dans leur camisole.

    Le lithium est le seul véritable progrès neurologique depuis le Largactil en 1952, dit « de première génération ». C'est vrai, je l'ai lu.

     

    SES DEUX PARENTS

    Benoît Père, cuisinier, m'établit jadis une recette de haute technicité, soigneusement dosée, dans le vieux bâtiment du fond de mon jardin ; il faisait ce jour-là un froid à scier le beurre. Il fut désappointé sans doute que je ne lui offre pas en reconnaissance le somptueux repas qu'il escomptait. À la place, et pour me dispenser d'un contact social, je lui offris un traité de cuisine polonaise moderne de 45€, qu'il n'a jamais ouvert - comme si j'avais voulu, en somme, lui réapprendre son métier. La Maman de Jean-Benoît ("la mère" suivi d'un génitif m'a toujours semblé lamentablement scatologique) s'illustra par une distinction innée : c'était une Amsel de Beaumont) (À ma plus grande confusion, la puanteur de pisse cuite que j'ai cru venir d'elle un soir à table provenait en réalité de poiscaille au court-bouillon, dans la cuisine de Pascaline). Le soir donc où la maman Amsel née Tuchowski évoquait les circonstances de la mort de son fils aîné, un petit ashkénaze invité lui aussi, Mauritius, l'interrompit tout à trac pour demander si ce délicieux bracelet de corail qu'elle portait venait bien « de chez Budma, ulice Karlova ». Une telle abjection manqua me faire vomir ou frapper (ce mufle a récemment rejoint sa fiancée à Monterrey (Nuevo León). Le père de Benoît, le cuisinier, s'était fait rouler le ventre sur son fauteuil, où il gisait lucide depuis son accident vasculocérébral.

    Nous l'avons vu décliner, depuis l'instant tragi-comique où Monsieur renversa son verre de vin sur sa poitrine (il en fut navré, non à proportion du dommage causé, mais eu égard à sa propre déchéance ressentie) puis lorsque je l'eus accompagné, pas à pas, claudiquant dans la rue, jusqu'à la Trattoria Bretonne [sic], enfin et troisièmement lors de mes visites à l'asile, rebaptisé « Foyer des Anciens ». Monsieur comprend ce que je dis, dans nos deux langues, mais l'allemand l'éloigne de moi. Je ne cache pas qu'il s'agit d'une petite vanité, qui attire l'attention du petit personnel d'hôpital. Monsieur émettait naguère encore une amorce de rire étouffé quand je lui imposais, unilatéralement, une de mes histoires lubriques.

    Il répondait volontiers aux questions simples par "oui" ou "non", faiblement articulés après rassemblement de ses forces. Il portait l'index à son front, comme sous un calot, ce qui signifiait "Je te reconnais camarade, je te donne le bonjour". Nous nous trouvions tous deux au sein de ces vieux fous tous affalés, délavés, déjetés de çà de là, inconscients plus qu'à demi sur leurs fauteuils ergonomiques. Tordus comme autant de Communards anonymes photographiés dans leurs cercueils ouverts. Un jour Maurice, le petit Sépharade, jaillit dans ce salon de plain-pied. Il engueula tout le personnel, vociférant des insanités, comme mouroir, morgue et scandale, au comble de la panique.

    A l'idée d'être un jour lui aussi vrillé, tordu, sanglé par la taille et nourri à la sonde. Jean-Benoît le musicien lui fit parvenir une missive aux termes les plus dignes et les plus acérés. Je vous méprise écrivait-il. A ma visite suivante, j'ai fait savoir dès le bureau d'accueil que non, je n'avais rien en commun avec ce méprisable avorton. Parfois Pascaline, ancienne hôtesse du vieil homme, Marcellin, père de Jean-Benoît, obtient de partager le déjeuner des pensionnaires. Ils mangent face à face sur deux plateaux. Marcellin la reconnaît. Pour ma part, je ne me sens identifié par le vieil homme qu'à mon départ, où ses yeux me fixent soudain avec détresse. La dernière fois, son œil est resté fixé sur le programme animalier de la télé. Il ne marqua ni joie ni mécontentement de ma visite. L'emploi du Valserdeutsch sans doute ?

    Le personnel m'assura cependant qu'il se trouvait fort bien de ma venue, et qu'il s'améliorerait sensiblement, peut-être grâce à moi, pour la semaine.

     

    LES ENFANTS DE BENOÎT

     

    Je ne connais de ses enfants que Marie-Fraternité. Sa voix menue, blanche, immature, trahit une virginité survivant à la corporelle. De petits seins au taille-crayon, les yeux égarés. Elle se fait tringler par un nègre et je l'envie. La seule fois où je l'ai vraiment vue, elle se montra intimidée, admiratrice, debout à côté de son Jean-Benoît son père qui ne s'entretenait que de lui, et de sa musique ; le soir même, elle engendrait Élie le Haïtien. Elle loge à présent dans ce boyau où je voyais son père, autrefois, impasse Alacoque. Il aurait aimé que je la visite. Aurait-il compté sur moi pour devenir parrain de son petit-fils ?

    Je ne saurais transmettre à cet enfant la foi chrétienne qui me manque. L'imposture serait flagrante ; malgré certains théologiens, le Néant n'est pas une preuve de l'existence de Dieu, moins encore de celle de Jésus. Et pas du tout celle de la survie : "Ils ne se rendent même pas compte qu'ils sont morts" : parole ignoble et combien profonde après l'attentat. À moins, chose horrible, qu'il n'existe ces 20 secondes suivant l'arrêt du cœur, supposent certains, où l'on prendrait conscience de sa propre mort, comme enterré vif dans son corps.

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    Il fut un temps où Marie-Fraternité et son amant noir eussent rejoint Jean-Benoît dans son antre rue Fillaut, où il succédait à son père. Mais Jean-Benoît ne composait que dans le silence absolu, au sein de sa Plâtrerie personnelle : un nourrisson dans la force de l'âge eût tout pulvérisé (j'ai besoin de sérénité). Le jeune couple aménagea plutôt l'ancien bouge, en haute ville, où croupissait jadis Benoît. Nemrod, nouveau père, ensemença des plates-bandes afin qu'ils se nourrissent tous les trois et Marie-Fraternité assainit l'espace à l'atomiseur et le pavé à l'eau de Javel. Nous la visiterons ensemble dit Benoît, qui pensait déceler chez sa fille une grande admiration pour ma personne, et ne prononçait mon nom disait-il qu'avec une révérence proche de l'extase.

    Je me préparais donc à soutenir le rôle tutélaire de l'ami lointain, mais il n'en parla plus : la jeune mère ne manquait plus d'objets de dévotions… Ainsi avorta ma mission de Mentor, prononcé « min » et non pas « man », qui ressemble à menteur. Benoît désormais chez lui en ville basse ne daigne rien ranger, ni nettoyer. Ses toilettes sont devenues immondicielles. J'y ai flairé des horreurs, pissant parmi les moucherons, qui montaient ponctuer l'entrée de mes narine. Il est à craindre qu'un beau jour ne débarque ici, ou chez moi, une escouade de l'Assistance Publique, qui nous embarquerait tous deux pour « mise en danger sanitaire de soi-même et d'autrui ». À Pascaline lui faisant observer, avec une délicatesse de précision suisse, l'éventuelle nécessité d'une remise aux normes hygiénique par le recours aux services d'une technicienne de surface appointée, il répondit non sans fermeté que la question « n'[était] pas à l'ordre du jour ». Elle se le tint pour dit et n'y revint plus.

    X

     

    Jean-Benoît au clavier bite ses arpèges brisés, gammes et renversements. Il ne faisait pas cela dans ses toutes premières compositions, dont on en vient à regretter les tâtonnements, maladroits mais vivaces. Dix ans plus tard, l'auditeur en est encore à espérer la mesure, la note sortant du rang, la fissure où passerait l'air : en vain. De subtils écarts suffiraient dans un premier temps : l'auteur les reprend, les corrige, persuadé qu'il est de son devoir de composer dans la conformité « aux lois de l'harmonie naturelle et du contrepoint ». Nous continuerons donc à sommeiller en l'écoutant. Dernièrement, il a réaccordé son épinette, accentuant les graves : il en est résulté un déroulé plus profond, plus touchant.

    Son prochain disque est toujours le meilleur, « tout à fait nouveau ». Je tends alors l'oreille, à l'affût de la moindre variante. Mon obstination a porté ses fruits : nous décelons à présent d'infimes variations, comme dans les motets renaissance. Toute œuvre n'est-elle pas éternelle, du fait même d'avoir été portée puis mise au monde, car la matière en est inépuisable. « C'est matière de Dieu » dit Jean-Benoît, qui verse dans l'Ecclésiaste et se console de peu. Quant à Nemrod, compagnon de vie de Marie-Fraternité, il admire la musique de son « beau-père de main gauche ». Mystères que ces familles dominicales, têtes encloses à distances inégales du sol des trottoirs. Nemrod, de Calcutta, refuse de sacrifier ses dreadlocks à l'obtention d'un emploi. Nous comprenons l'employeur, nous comprenons aussi le chômeur.

    L'arrivée d'un l'enfant a changé tout cela. Nemrod, occidental désormais, jardine. Adam aux portes du Paradis. Nemrod profondément chrétien, éduqué chez les Frères Pèlerins. Si je les visitais à présent seul, tous les trois, le père, la mère et l'enfant, nous dirions à peu près : « Puis-je présenter mes respects à [votre compagne] ? (nous penchant vers la mère et Jacobi son fils) ». Partout l'ancien appartement tout en longueur étirerait son ordre et sa propreté. « Putain j’ai faim » s’exclamerait Jakobi.

    Nous dirions je suis souvent venu ici pour écouter Benoît, votre père qui êtes aux cieux. Nous parlerions du vieux piano parti en ville basse parfumé d'encens. Puis nous serions repartis sans excéder dix minutes. Marie-Fraternité ressemblerait à ma propre fille qui ne joue aucun rôle ici. Cependant Benoît classe toutes ses œuvres par opus, comme s’il était Alcan ou Gérard, preuve qu’il ne suffit pas de vivre en grand compositeur pour en être un. Cette révélation est accablante. Pas de progression. Avec de lourdes chutes sur le dos. Une Méthode rose surdimensionnée inlassablement recomposée. Le clavecin bien tempéré moins Bach. Benoît mourrait de douleur s'il savait. Qu’est-il devenu. Douleur et colère. Embaumé dans son vivant. Demeurer ce petit garçon sage entre les bras de sa maman, qui lui tourne les pages au-dessus des épaules. Ne feins pas l'amitié. Ne révèle rien. Il en mourrait. Tu ne saurais jamais si ta greffe a bien pris, greffe d.’amitié Il te dirait tu pues au sortir de sa messe à l’orgue, au pied du buffet, sans que tu puisses un jour démêler ce mystère.

    Ne pas éclairer l'incurable. Bien préciser, en s'émerveillant ! que la tumeur est bénigne. Votre cancer est guéri. Vous repartirez chez-vous. Un mort de moins pour les statistiques. Et soignez bien votre diabète. Toute l'équipe médicale autour du lit blanc. On ne meurt plus du cancer, mais des suites du cancer. L'avocat du Luron menace en éructant quiconque parlera de sida : il le poursuivre en justice. On ne meurt plus de cela, mais des suites d'une longue... Les médecins ont raison : de simples infections, de sages métastases. Altzheimer, folie douce, autant de stations à quoi bon le tourmenter ?

    Honnêteté, libre-arbitre, puissance ? Dépistages et tuyaux ? quelques belles années devant vous, qu'entendez-vous par là Docteur ? ...Une ponction ? Jamais ! tant que je vivrai. vous plaisantez ? - ce n'est pas la ponction qui révèle le cancer, il était déjà là, mais je me méfie des cellules dormantes. Si peu qu'on y touche, ne fût-ce qu'un millimètre cube, vous aurez désassoupi la chair tumeur qui s'étire en bâillant. Suivront des galops à n'en plus finir, dialyses, chimio qui ne laissent que la force de se couvrir de chiasse. Regarde-moi : vivant, bien portant, bien que mal, sans menace, tâtant jusqu’au petit jour comme la chèvre. Les blouses blanches parlent de nous pcipiter dans la fosse aux angoisses, attaché au piquet de la mort.

    Crever plutôt sous les regards que sous les microscopes de la toubibaille. L'infirmière : «...ce sont les mucosités qui encombrent la respiration » - vous donnez là, mademoiselle, la définition clinique du râle »  je me penche vers elle et la prends par la taille oui dans un souffle et mon bras déjà retombé - tenir le rôle, du spectateur, juste avant l'enculage et la crucifixion. Pousser à fond le jeu cependant, excéder la démonstration, s'abandonner au maniérisme – tenez, Pascaline : un phrasé surjoué, sincère jusqu’à la douleur. Le trop de jeu est à la vérité ce que la boulimie est à l'anorexie. Cancer, sida, névrose, génie figuré : nous mourrons tous en chantier.

     

    Dzeu

    Je connais peu. Qualifié de hautement facultatif. Se défie, se rétracte aux moindres allusions de ressemblance, de différence : de comparaison. Dzeu est lumineux, Jean-Benoît, obscur : chute d'outil depuis l'échafaudage, matière grise sur l'oreille (Cyrano, Scapin : reçoivent chacun sur la tempe une boucharde, le premier en meurt). Dzeu prend chaque mois du Xéplion (50 à 100mg) à libération prolongée. Si Nian ne choisit jamais ses amants que chez eux : plus gourds, plus prolongés en érection (les femmes ont de la chance : quand on a ça, le sexe féminin entre les jambes, on retombe toujours sur ses pieds, toujours quelqu'un s'intéresse à vous, même en mauvaise part ; l'homme, lui, dans ses chiottes, peut toujours s'astiquer).

    Artistiquement, Benoît ne vaut rien ; ses progrès sont infimes, et risquent fort de se voir à ce rythme bousculés, bouffés par la mort. Dzeu, plus âgé, vaut plus, et touche mon cœur. Jean-Benoît, raffiné sous son pachyderme, pressent parfaitement les réserves qu'on lui doit. Mais aux suggestions d'orchestration il réplique, à juste titre, qu'il n'a pas besoin jusqu'ici de varier ses effets ni sa composition. Ce qu'il compose (« il n'y a que toi pour comprendre ma musique ») s'apparente non seulement à une thérapie, mais aux cercles obstinément charbonnés par les médiums, aboutissant à des formes plus ou moins faciales. Thérapie, mais aussi recherche (inlassablement rappelée dans ses avertissements) d'une lumière, d'un cristal ininterrompu d’interminables cascades (luminoso, in cascate).

    Ses pages non pas baignées mais obstruées de soleil. L'auditeur étouffe. Peu à peu il se dépêtre de toute cette joaillerie; d'une visite à l'autre il cisèle ses laconiques commentaires, mais à la longue, il parvient à pressentir, lui aussi, des nuances. Et cela ne viendrait que de la répétition ? à quoi pourrions-nous croire ? Il lui avait semblé déceler, parmi ce farfouillis de clichés sonores, une sorte de déblaiement progressif, une faune à peu près dégagée des épines. Assurément nous avons cessé de reconnaître l'art. Nous en avons perdu trace . Mais la démarche compositrice de Jean-Benoît, à travers ses volumes théoriciens, se fraye parfois la voie vers des failles, une valorisation encore indécise.

    Seule la Science ou Dieu connaissent le déclic, ce point ante quo, ce point post quem (avant, après lequel) commence la musique, il est aussi absurde d'accélérer que d'interrompre.

     

     

    Bélinda CHANTEUSE IVRE

    Il la mène à la baguette. La gourmande, la rabroue : Tu ne vois pas que tu déranges? (nous étions lui et moi en plein office d’écoute, lui en interprète, moi somnolant dignement sur mon coinçard petit fauteuil d'osier, polissant sous mes paupières ma brève d'appréciation). La couperose de Belinda confirmait son léger tanin de fûtaille. Elle nous chante La vie en rose et autres complaintes pour vieux - Esgourdez rien qu'un instant
    La goualante du pauvre Jean
    Que les femmes n'aimaient pas - “
    quand reverrons-nous Bélinda – Benoît m'interrompt : "Kohnliliom, ne marche pas sur mes brisées" - sa douceur dans mes bras me plaisait à imaginer - quel plaisir peut-on prendre avec les femmes ? encore moins leur donner ? Leur seule nudité me fausse les réflexes et je ne sais trouver ni le tempo ni l'ouverture ; si l'on n'a pas baissé la tête aux premières reprises, il reste à les laisser s'agiter, palpiter de leurs lèvres autour du cylindre et crier sans y rien comprendre moi-même. Quelle revanche d'avoir tout loisir

    « De compter à son tour les poutres du plafond ».

    Sans toute cette propagande, jamais nous n'irions nous remettre au sexe opposé. Jamais je n'ai vue Bélinda ivre. Parfois titubante, éraillée dans les hautes. Benoît se mettrait à boire, la catastrophe vivrait à leurs trousses. Il en mourrait, le pauvre, ou reprendrait le chemin des maisons de Chaource. Nous aurions vu dans nos miroirs les hauts oiseaux sauvages dérivant dans l'éthanol. Bélinda aurait la voix grave et tremblante. Il n'y a pas de sexe, juste la ronde-bosse sans fissure. Il ne me tarde pas de la revoir. « Peut-on vivre sans vie sexuelle » demande-t-il, à mon épouse dans le petit jardin bordé de tôles. Peut-être répondait-elle, et les fumées de leurs deux clopes s'enlaçaient. « Mercredi je reçois Belinda. - Je préfère vous laisser travailler. »

    Il ne l’invite plus. Il ne m’invite plus. Il compose moins, beaucoup moins.Il trouve la paix des groupes paroissiaux.

     

    SES INTERPRÉTATIONS D'AUTRUI (à rédiger)

    J’ignore ce qu’elles donneraient entre les mâchoires sans respect des critiques. Ils critiquent les notes qui vont par deux, comme des petits moutons, alors que cet artifice m’enchante. Elles sont souvent plus lentes, plus irrégulières, mais c’est une belle lutte. Je ne dois pas cesser de voir le praticien en blouse blanche, avec sa seringue. Il n’y a pas loin jusqu’à la folie. Je tenais ma fille par la main sur les rochers, côté abîme. Il sème les rochers, sur le sentier ardu du Petit Poucet.

     

     

     

     

    RETOUR AUX SOURCES BÉNÉDICTES

    Remarquables. Interminables dégoulinades et débagoulages, clausules pétrifiées, abus de la pédale brouilleuse d'harmoniques. Abus du rubato, masquant mal de réelles hésitations. Prestidigitateurs et voleurs à la tire sentent leurs doigts peu à peu s'engourdir et grossir en perdant toute efficacité. Comment se fait-il que tant de pianistes s'affûtent avec l'âge et se renforcent, au point de ne plus savoir s'arrêter ? Benoît recommence autant de fois que nécessaire les mesures fautives, voire du début. Depuis que nous nous connaissons, il ne le fait plus.

     

    MUSIQUE RÉPÉTITIVE

    Partitions très courtes, titres infantiles (Les couplets de tonton) – inépuisables relents de Méthode rose. Jamais de silences, ne fût-ce qu’un demi-soupir. Recopie, numérote avec minutie chacun de ses albums, chacune de ses partitions. Je suis ou fais semblant sur partition. Plus facilement sur la main gauche, qui prend rarement le thème. Les arpèges vont enjambant les portées. Benoît me corrige en me touchant l'épaule ou le coude. Il s'écoute composer. Je m'écoute parler, je me lis écrivant. Tous emportés dans le même flot, empoté dans la même compote et pâte. Je fais croire que nus nous désirons. Katy protège-moi. Arielle sauve-moi. Tirez-moi de ce puits en forme de cul.

    Car on ne jouit bien que par le cul (Sylviane).

     

    REPRISE DES BÉNÉDICTINES

    Depuis peu Benoît s'est fait bombarder aux orgues. Bombarde de 32, Nancy 1814. Il alterne avec un petit Noir tout gras. Je suis allé à Ste-Marthe la dernière fois. Pourquoi m'a-t-il affirmé, descendu de ses orgues, que je pue ? Pourquoi « n'ose »-t-il pas me confier quelque chose » ? Pas amoureux, au moins ? ...de moi ? j'aime allumer, hommes et femmes, pourvu que je me dérobe. Je réponds : Écris-le moi. Il ne répond pas. Il m'aime, ou il me déteste. Ou bien s'est-il froissé de mon insensibilité ? j'ai trop tâté des trames dramatiques pour en retâter. « Il me prend pour un pédé. C'est insupportable ». Mais il est pédé. Je suis pédé.

    Comme toutes les femmes. Et Jésus, le fruit de vos entrailles…

    Je pue parce qu'il a deviné, toujours senti ou pressenti ma duplicité. Marie-Pascaline me murmure de sa voix suisse autrement dit me hurle à l'oreille Occupe-toi de Jean-Benoît qui est bien malheureux. Je le vois chez lui, l'embaume, le courtise des deux mains, m'endors sur ses mélodies de boîte à musique et lorsqu'il est enfin lâché, après quinze ou vingt ans de soins, retrouve à l‘extérieur un milieu pieux, ecclésiastique et d'onctueux, mais sans intégrisme. Il ne me voit plus, ou plus rarement. Je sais qu'il déchiffre et décortique tous mes enthousiasmes les plus forcés. Il me méprise ? J'aurai accompli ma mission : le sauver. À présent qu'il évolue loin de moi, planète détachée de mon système, je me replie à reculons dans mon antre de psy : mission accomplie, voire à vêpres

    Je m'écoute écrire, m'écoute penser. Enfin je tiens mon apogée, sinon elle-même du moins le chemin d'y monter. Mes retards sont considérables. Que mille ans nos soient accordés, tant j'ai de stupeur à contempler mon humanité. Béni soit la toile qui gomme nos variantes. J'avais mis bite au lieu d'humanité. Signez, signez vos écrits ; vous n'ajouterez qu'un mot de plus à vos insanités. Signon, signons… Notez soigneusement tout ce que je dirai. Car ce n'est pas moi qui parle par ma bouche. Je ne suis qu'un orifice.

    SES COMMENTAIRES

    Je les conserve tout séchés dans un carton à chaussures. Il se chevauchent en désordre et ne seront jamais relus. Ils ne seront jetés qu'après sa mort. S'il revenait ici, et qu'il emande où sont ses commentaires, je dois pouvoir lui indiquer leur emplacement très précieux. Il est venu voici des années. Notre repas fut interrompu par l'hospitalisation subite d'Arielle ; ce n'était rien d'autre qu'un évanouissement de chaleur. Au singulier. Jean-Benoît se prend assurément pour un grand : "Vous pourriez croire que c'est de Beethoven ; eh bien non, c'est de moi !" Mot d'enfant. Un tout petit sexe à la Origène. Mais père de cinq enfants, de trois femmes. Benoît m'initie à la tierce picarde, à la basse d'Alberti, mais d'autres notions me résistent.

    Mes disques sont gratuits. Cinq euros pour les autres. Passés à 10. Le sommeil rôde, cherchant qui dévorer...

     

    MES DIFFUSIONS

    Les compositions de Benoît, à l'antenne, rebutent l'auditeur, surtout les commentaires de Jean-Benoît, empâtés, lents et emphatiques. Ces quatre ou cinq minutes préparatoires fonctionnent selon moi comme un pédiluve d'avant bassins de nage, un de ces préludes très calmes "pour purifier l'oreille en début de concert monde" (Duchâble ?). Benoît fait précéder chacune de ses compositions, trop brève, d'une multitude d'observations solfégeantes que plus un profane n'est en mesure de comprendre. S'y ajoute la date de ses compositions, jusqu'au jour de semaine, avec ses circonstances, le temps liturgique qu'il fait, avec des soins précieux d'exégète . Nous sommes tous le Benoît de quelqu'un. C'en est à frissonner.

    Il joue ; en vérité, nous jouons. La vie… (...n'est qu'un songe). Certains n'auront accaparé que le réel. Il auront joué. D'aucuns n'auront que joué, sans accrocher du réel qu'une petite bourre vol au vent. Ceux-là n'auront que joué à jouer. Jean-Benoit aura vu sa folie en face, il absorbe du Xéraphon mois par mois. J'aurai peut-être vu le fou face à face dans mon enfance, et n'ai plus jamais voulu le revoir. Ce que c'est tut de même de se vivre comme une célébrité. O'Letermsen jadis me présentait comme un génie, afin d'en avoir hanté ne fût-ce qu'un seul, et d'en devenir un par contamination : "Je te donne dit-il cinq ans pour avoir le Goncourt" (ils peuvent toujours venir me chercher, avec leur Goncourt ! s'exclamait un quinquagénaire trapu, représenté de nuit au bas de sa tour de banlieue ; derrière lui montaient les étagères, minutieusement soignées, la tanière domestiquée de l'intello perdu dans la jungle.

    J'écoute religieusement Benoît, sur un étroit fauteuil d'osier vert, coincé sur le petit côté du piano droit. Le son s'écrase et s'amatit dans la longue pièce en corridor, comme chez la Comtesse de Borgnes, organisatrice de récitals privés. Parfois ma tête vacille, car souvent j'arrive en fin de journée de travail (ils m'ont préposé à la correction des textes). Ou bien je scrute ses partitions, à l'affût des moindres variations, scrupuleusement précisées dans son commentaire : "Préviens-moi", lui dis-je, "car je serais bien incapable de la repérer". Après audition, j'étale la vaseline. La moindre restriction provoquerait des ravages. Se rappeler ce concours de poésie, au Bar du Congolais Barrière de B., où le jury, dûment chapitré, accordait son Prix Spécial à telle pensionnaire demi-dingue auteur de sottises rimées, par crainte de la précipiter dans le désespoir.

    Elle accueillait sa récompense avec la gravité modeste d'une grande artiste. « Toi, me dit Benoît, tu sais écouter ». Je m'extasie donc avec diplomatie. Je m'extasie modérément. Et c'est pour cela que je pue. Les minces suggestions que je lui distille ne bénéficient d'aucune attention de sa part. Cependant, son quasi feu père lui en avait touché quelques vérités, mises sur le compte de la colère : « Crois-tu que mon père pensait vraiment e qu'il disait ? » Ô combien, Benoît, ô combien. Mais je m'empressais de le tromper. Combien j'apprécierais pourtant ne fût-ce que le moindre ralentissement, la moindre pause, ne fût-ce qu'un soupir ? Des deux mains à la fois s'entend, au lieu de ces chevauchements de portées en inexorables gammes, montantes ou descendantes.

    Il a noté cependant mon amour de la tierce picarde (forcément majeure) et du décalage propre au clavecin, que je ne manque jamais de lui faire observer. Mieux vaut en effet manifester mes rares occasions de contentements, pour qu'il les multiplie, plutôt que mes réserves : il est permis de penser que Benoît ainsi, progressivement, infinitésimalement, modifiera, supprimera peut-être ses indécrottables tics. À cet égard, ses premières compositions montrent plus de liberté.

    La dernière visite fut brève : en tout et pour tout 43mn, parce que j'avais manqué deux messes de suite : deux du samedi, et le dimanche de Noël. J'avais prévenu pourtant : « Le dimanche matin, qui pourrait garantir mon état d'alcoolisme ? » Il me joua ses magnifiques sonneries en jeu de trompette, relevant que jamais il n'avait joué en si nombreuse assemblée, et que les voûtes de St-Nicolas résonnaient bien plus grandiosement que les plafonds de la rococo Ste-Geneviève, à plus forte raison chez lui, où la perpendicularité des parois rendait impossible toute réverbération harmonique. « Voilà », répétait-il, « voilà », en me poussant peu à peu vers la porte. Il est d'ailleurs agréable, socialement parlant, d'avoir affaire à un lourdaud comme soi, qui marque franchement la fin de la visite.

    Souvent, dans son ancien antre en longueur et crasseux, je pisse avant de partir, afin de marquer mon territoire. Afin de lui toucher la main après avoir rentré mon sexe. Mon émission radiophonique après tout, où je diffuse, en ouverture, ses gloussements pianistiques, témoigne aussi d'une grande vanité, et d'un amateurisme inguérissable dans ses commentaires, malgré mon grand art de tourner les plus gros cafouillages techniques en rigolades. En ce sens, Benoît m'instruit : nous aurons offert, tous deux, ce que nous pouvions de plus précieux, nos plus beaux présents, à notre petite société. Or, nul ne peut prévoir la bonne réception de ses cadeaux. Ainsi le temps moyen d'arrêt sur mon texte de blog avoisine-t-il la seconde et demie ; et 135 consultations journalières sur 140 proviennent de robots. Je m'astreins donc à diffuser du Benoît, tout Benoît, pour apporter ma pierre, « car tu es responsable à jamais de celui que tu as apprivoisé ». Les renvois d'ascenseur attendront. "Tu ne feindras pas l'amitié". Je l'ai feinte, mais j'ai tout le temps feint. Ou faim. Il semble d'ailleurs que tout le monde sache, au fond de lui, son irrémédiable et commune solitude, même si tous s'en défendent et l'ensevelissent.

    Depuis peu Jean-Benoît manque d'argent. Il reste allongé pour ne pas manger. Il ressort juste après moi, pour acheter du pain et du tabac. Sa tutrice est une « vieille gouinasse » (c'est de lui) qui lui retient tant et plus de sa pension. Bientôt cela se règlera par voie de justice… Je lui achète un gros volume d'architecture égyptienne : hélas, ce ne sont que des mesures bien sèches, en noir et blanc, juste bonnes aux intérêts d'un technicien. Je le lui rendrai, qu'il garde l'argent.

     

    LA RECONSTRUCTION PAR LA MUSIQUE

    Benoît conserve une grande priorité, une grande énergie au solfège, reçu premier à 16 ans au concours du Conservatoire, tandis qu'il m'assomme de septièmes de dominante et autres cadences plagales. Benoît maîtrise donc à pleins poumons sa théorie. Il éprouve l'impérieuse nécessité de récrire et recomposer à son propre usage, mesure après mesure, et pour soi-même, un corpus intégral de musique romantique, sans en omettre le moindre millimètre de cordon ombilical : de la 32e sonate de Beethoven à La cathédrale engloutie. Toutes les règles sont appliquées à la lettre, quand le romantisme dit-on les bouscule. Benoît traite la liberté comme un dogme, corsète les élans du caribous).

    Je nous sens atteints du même syndrome que les nuls en maths : sans cesse il leur faut remonter à l'origine de la chaîne ininterrompue de tous les théorèmes, afin de s'assurer que nulle part la chaîne des déductions ne s'interrompt. Si toutes les règles seront respectées, c'est afin que ce soient les règles. Que nulle fissure ne les conteste : les étais sont taillés d'un seul bloc. La Méthode Rose page à page, première et seconde années, de l'enfant sage près de sa mère. C'étaient les meilleurs moments de ma vie. Benoît n'aime pas être comparé à Schumann, que sa mère Johanna contraignit à s'inscrire en Droit, et qui finit ses jours à l'asile d'Endenich. Un merle parfois venait parfois frapper à sa vitre. Il lui parlait, comme un enfant.

     

    HOMOSEXUALITE LATENTE OU LA TANTE

    « C'est intolérable, il me prend pour un pédé » "Prendre pour" ? mais il l'était. Malgré ses cinq enfants. Je me flatte de m'y connaître, infailliblement. N'est-ce pas lui qui montra le plus profond trouble quand je lui parlai (par désœuvrement) de mes tardives amours ? de quelles précautionneuses vocalises flûtistiques n'a-t-il pas ornementé sa voix pour me demander, mine de rien ! si c'était un homme. Il était amoureux de moi. J'ai toujours trouvé réconfortant d'être aimé par des hommes : à condition de pouvoir refuser. Une femme ne refuse pas... qu'on l'aime. Son refus s'inscrit toujours plus bas dans l'échelle : niveau cul. Pour se faire aimer d'elle, il faut lui parler d'elle. Dans son ivresse d'être enfin appréciée, elle se donne à vous, dans l'idée qu'elle s'imagine d'elle. Ma dernière visite comportait une part d'enthousiasme : nous comparions du Chopin, Samson François et Maria-João Pirès, sans omettre Benoît lui-même.

    « Si je m'écoutais, disais-je, nous resterions là toute la nuit. - Je ne voudrais pas, dit-il en souriant, que ta femme en prenne ombrage » - pour écouter de la musique, grand sot, de la musique et non ton cul. Les mains de Maria-João voletaient avec une légèreté si flamme que François, ou Sviatoslav, en prenaient du plomb et de la mesure...

     

     

    MA RÉPUGNANCE

    Benoît m'écrit un certain jour qu'il aimerait me dire quelque chose, sans oser le faire. La violence peut se manifester dans le désespoir d'une déclaration d'amour et de haine. Aux tout débuts de notre amitié forgée, il me proposait de nous faire un bisou sur la joue. L'homme est pourtant très rêche de peau. Ensuite il vous propose un blouson à 10€, pour 120 ou 50, après rabais consenti ; mais la tractation s'était faite chez moi ; Arielle, allongée derrière la porte entrouverte, écoute tout. Le représentant maladroit se fait virer. Benoît me proposait aussi de visionner, côte à côte, ensemble, des films pornographiques. L'idée que nous pourrions nous tripoter côte à côte, ou à mains croisées, en se roulant des pelles, me révulse : trop gros l'ami - trop niais, trop con ?

    De même le fils P., à dix ans : trop gras, trop gâté (il faut découvrir, en soi, ce que l'on a de plus répugnant ; car trouver le salut implique de pardonner les graves imperfections d'autrui : chacun vaut le pesant de crachats de l'autre). Dans la vie, j'écris essentiellement des conneries. Je crains profondément désormais tout acte sexuel : comment peut-on se montrer à la hauteur du désir d'une femme, de ce qu'elle se sent en droit d'exiger ? "ça n'te vient pas à l'idée que j'peux aussi avoir des b'soins ?" glapissait une actrice (repoussante, mais infiniment préférable aux répugnantes restriction de Mme G. sur papier parfumé : « Rendez-vous compte » écrivit-elle « qu'à soixante-dix ans, il a encore besoin de ça" – comme on a envie de chier, de faire ses b'zoins).

    Le sexe pour les femmes passe volontiers du répugnant à l'obligatoire. Notre épouse Arielle et Benoît partent souvent fumer dans le jardin clos de Pascaline. « Peut-on vivre sans vie sexuelle ? » demandait Benoît ; inondé de Dunhill for Men, haleine rectifiées aux pastilles de menthe. Ma femme dévidait les lieux communs ; on se passe très bien de bite chez les dames. Comment puis-je désirer ce vaste abdomen masculin mastoc, sous la ceinture par d'ignobles chemises à carreaux de gentleman-farmer, dont le ventre dégouline comme un goitre ? La main de Benoît effleure mon épaule tandis que je déchiffre, assis, ses partitions. Je le dis à Djanem qui s'indigne à bon marché, et à tort (c'est un réservoir d'indignations) de mes « innombrables » conquêtes des deux sexes (photographie du Noir de trois-quart à braguette ouverte, sexe en tissu très doux ; nombre incalculable de femelles branlées devant cette image  - pas tout à fait un homme – abjection des racismes.

     

    ÉPILOGUE ET PÉRIPÉTIES

    Benoït me convie à Dieu sait quel entretien entremêlé de prières confuses, égise St-Joseph, où des chrétiens de catacombes s'entretiennent la nuit tombée de vieilles choses : aide aux déshérités de Port-au-Prince, bonnes œuvres, amour et poussière. Vidéos, conférences et débats. Benoît du haut de la tribune farcirait de traits d''orgue ce sandwich de piété (BWV 630, Haendel 437 usw.) et dispersion joviale sur fond d'improvisation – je suis arrivé juste en retard, précisément au dernier point d'orgue dont les derniers échos frôlaient les voûtes, tandis que les premiers cafards descendaient le perron extérieur, tête basse afin de ne pas trébucher. J'ai remarqué deux couples d'Asiatiques.

    Benoît redescendu sur terre s'avance vers ses amis. "Ne t'avais-je pas dit" (juste sous leur nez) "vingt heures précises ?" Or je n'étais sorti qu'à neuf heures, m'étant perdu parmi les raccourcis nocturnes : angles rentrants, rues fourchues. Descendu de voiture en plein froid, plan illisible sous les réverbères. Mon premier passant est un Espagnol résolument monolingue, incapable de dire "à droite" ou "gauche" autrement que par gestes. Mon second est anglo-saxon, haleine aux mauvais vins c'est très loin, paw-là, one kilometer. Beau raccourci. Je longe les murs, reviens sur mes pas, sans plus me presser. Lorsque je suis entré à St-Niklaus, je fus saisi par le berceau de voûte orné de motifs picturaux, tandis que les arceaux se succédaient, tous coupés à la corde par de minces barres de fer rouillé. Mes regards s'abaissèrent sur ce groupe feutré de bigots et gotes.

    Je me suis présenté sous mon vrai nom, j'ai serré sa main molle à Benoît qui répétait « C'est fini ». J'étais gelé. Ses interlocuteurs se sont éloignés, et je suis resté seul avec lui, m'informant sur ses jeux : « 8-4-2, 2-2, rien que de très classique". Je n'y connais rien. Il se refond à la dizaine de fidèles qui l'accompagnaient. Il n'était plus coupé de tout contact humain. Il faisait le charme d'une compagnie, confiant peut-être que je diffusais ses œuvres à l'antenne. Il ne m'avait pas écouté ce soir-là, sollicité par ou noyé dans ses répétitions. Il priait son Dieu. Plus tard, il me rejoignit sur une place sous le réverbère où je m'étais perdu plan en main tu ne peux pas m'aider lui dis-je, il me quitta pour son chez-soi, de son pas corpulent.

    Je ne suis pas responsable de lui. La pitié ne doit pas me guider. Ma mission n'est que d'observer, d'imaginer sa gloire de compositeur pour ne pas perdre mon temps, alors que, n'est-ce pas, "c'est le temps qui nous perd". Heureux d'avoir appris cela, sans plus me croire obligé de combler à moi seul notre vide ou nos vies intérieures à tous deux. Je ne suis plus tenu de remorquer l'épave, qui se fait repousser un moteur et des voiles. Passer à côté de Dieu, de ce Dieu-là, est le plus sûr moyen de manquer Benoît.

     

    PÈRE ET MÈRE

    Son père me plaisait. Il est mort gâteux, du moins, ce que l'on appelle ainsi : synapses fonctionnant, mais en circuit fermé. Plus aucune activité cérébrale. Disent-ils. L'église était grande et chauffée, Du XVe siècle. Le cercueil en soute de berline funéraire, comme un honteux fardeau. Le dernier coffre du migrant sera sa propre peau. Un tout petit cercueil. Bien plat du ventre, comme un jeunâtre, lui qui fourchettait à mort. Renversant ses derniers verres sur son plastron tout en se jacassant des excuses. Son dernier trajet avec moi qui le soulevais, sur le trottoir, jusqu'au coin de rue de la pizzeria « Pippi». Pendant les funérailles Jean-Benoît resplendissait, tout à son rôle de « fils-du-défunt ».

    C'était à lui de recevoir, il accueillait tout le monde. Sa fille, sur l'autre rang, faisait de même. Ce que c'est tout de même que d'être aimé. Les vivants ne s'en rendent pas compte : on ne cesse d'être un pantin, une ombre, que du jour où l'on meurt. On acquiert alors une totalité, une présence, une épaisseur, que les singes vivants n'approchent pas (« du fond de nos cerveaux, Pygmalions funéraires, nous polissons sans cesse les statues des morts »). Je ne sais pas pourquoi j'écris. Je n'ai jamais compris à quoi servait d'écrire. Un jour je prendrai ma sieste, et, comme dans le roman, je n' « éprouverai pas la nécessité de (me) réveiller ». Peut-être devrais-je rédiger mes « recommandations d'obsèques ».

    J'ai reconnu pendant l'enterrement la fille à ses petits yeux ronds. « Vous êtes… ? - Oui je vous ai reconnu. Quel bel enfant vous avez là », etc. On ne l'a pas entendu de tout l'office. Il avait l'air stupide et décidé. Comme un bébé de 9 mois, aussi éloigné de sa naissance que de sa conception.

     

    LA RÉSURRECTION DU XIXe SIÈCLE

    Il a donc existé toute une foule d'écrivains, chanteurs, compositeurs-interprètes, que leur ascension de l'Olympe conduits dans la peine. Tous les ans des dizaines de milliers d'écrivains se présentent au Prix Nobel. Plusieurs dizaines de milliers. D'autres jouent du violon sur leur siège avant faute d'argent pour le loyer. Je pense à ce premier du concours international de violon, arrivé en retard sur son aéroport. Le deuxième, lui, était à l'heure. On le prit pour le premier. Tapis rouge, délégation soviétique. Il s'est bien gardé de détromper quiconque. Le premier, fragile, mourut jeune. Maudite soit l'espèce humaine. Chez Benoît, c'est la résurrection même du siècle dernier, quand on répandait partout de la poudre pour parfumer l'atmosphère. L'eucalyptus chez Proust : bon titre. Proust et le koala. Moins bon. Noter que Benoît respecta toujours une stricte hygiène et que jamais je n'ai senti chez lui le moindre relent corporel, si ce n'est le léger cigare. Je l'ai vu rayonnant aux obsèques de son père, où tout le monde rayonnait, à l'exception d'un Vietnamien, qui s'essuyait les yeux devant moi, de dos. Je ne voyais que son coude, qui se levait au niveau du larmier. Ensuite, il est allé saluer Benoît au sortir de la messe, l'assommant avec un projet car les hommes sont créatures de projet…

    Et je me souviens bien des mémoires d'un Indochinois, où Maurice était mentionné, comme « le plus fidèle ami ». Ou bien c'était Maurice lui-même, en ses minces mémoires, qui mentionnait un « citoyen de Phnom-Penh, demandez à Modiano, à Duras… Rentré chez moi, je me suis reposé une heure. Eine Stunde – il est possible que la survenue, dans un écrit, d'une langue étrangère, lui confère mystère, profondeur et solennité.

     

    X

     

    Avant le temps des enregistrements et des streamings, l'impressionnant était de voir Benoît se débattre avec compétence dans le domaine "électronique" : il avait gravé toutes ses œuvres sur disques compacts (on disait encore à l'époque, en français, des compact discs), répertoriées par lui-même avec la gravité d'un recenseur d'opus : Deutsch pour Schubert, Köchel pour Mozart, FP pour Francis Poulenc. Sur chacun de ses boîtiers plats figurait en fine écriture le numéro du Disk (majuscule germanique et k de rigueur). Jean-Benoît se fendait, sur feuille séparée, d'un commentaire hérissé de considérations solfégistiques. J'amputais à l'antenne cet ampoulage technicoïde.

    Cependant lesdits compact discs en état de virginité disparurent à leur tour du commerce, à l'exception de quelques officines spécialisées au fond des impasses. Le commun des mortels s'approvisionna désormais par téléchargement, tétant à même le stream auditif. Benoît faisait écouter ses productions sur disquettes : "Vous croiriez que c'est du Beethoven ? pas du tout : c'est de moi ; des morceaux "bien enlevés, passionnants, doués d'une joie communicative", et "merveilleusement travaillés" - puisqu'il le disait... Parfois il se montrait satisfait du résultat, mais plus rarement, et le disait aussi : « mieux [vaut] dire du mal de soi que de n'en point parler », Sévigné. « Dire du bien de soi, c'est vanité ; mais en dire du mal, c'est bassesse" : variante, anonyme.

    Je ne sais pas lequel des deux est le plus juste. Mais je rabrouais Benoît dans ses commentaires autodépréciateurs : c'était de la vanité. Il fallait pour cela prendre une voix flûtée.

     

    SA PIÉTÉ HUYSMANSIENNE

    "Êtes-vous chrétien ?" Le vieil homme se mit à genoux sur la moquette pour un Notre Père, et je m'agenouillai avec lui Hôtel Buffon premier étage en m'efforçant d'y croire. Il faut respirer bien à fond, en cas de détresse ou perplexité. C'est le seul remède : revenir à son corps. Pour rien au monde je n'aurais oublié cette prière. Puis nous nous sommes séparés sur le paillasson ; le narrateur suit la fiction de l'histoire, lui trouve un lointain rapport avec le funeste "examen de conscience", qui poussa des générations de chrétiens sur les sentes de l'insomnie. J'assistai à plusieurs messes, déplorant chez les prêtres cette manie de proposer toujours au chant ces répons musicalement abjects.

    Un jour il est surpris en train de brailler, à l'harmonium, un Ave Maria de son cru, bouche large ouverte et l'air con, feignant d'ignorer la présence humaine debout sur les dalles à côté de lui ; il existe dans la vie de grands moments de solitude. Rien ni personne n'est obligé de suivre les chemins où je m'engage. Si nul ne m'a précédé, ne m'a frayé un chemin, je serai le premier. Sans Olympia ni Manet. J'ai rencontré deux fois, dans un étroit sentier à pic vers le fleuve, une novice à cornette des Sœurs de Saint Paul – appuyée sur un petit huis de bois ; fraîchement descendue de son vélo noir elle souriait d'un air avenant. Ma sœur nous avons tous deux 35 ans de plus. Combien ma vie aura fourmillé de bonnes chances.

    Je n'ai pas voulu y céder, car cette femme dans les mains, qu'en aurais-je fait? tirer un coup, au plus pressé, pour éviter l'amour, mais aussi tout ce qui s'ensuit. Hommes ou femmes sentent ces mêmes pincements de cœur et se tirent à ras de pont, l'un à l'autre, des bordées de boulets. Enfant déjà je détestais l'amour. Cette chose gluante et chaude dont il ne fallait pas parler. Qu'il ne fallait pas transmettre à l'autre. De religion ou pas. Dont il ne fallait pas tenter la contamination. J'avais honte si l'homme criait sous moi. Criait mon nom à travers tout l'étage. Je le souillais. De même on ne touche pas aux religieuses. Ça donne mort, remords et damnation (sacrilège et vérole de l'âme).

    Imaginer par contre que je sois enfermé dans un enclos de nonnes. Ce qui se passerait. Ce qu'on me refuserait. Ce qui me serait sollicité, jupe retroussée, dans la suavité. On me tiendrait caché dans la lingerie. Chacune viendrait me retrouver, me nourrirait, me couvrirait, se croyant seule. Dix petits nègres au couvent, pour chacune un motif différé de m'aimer. Soigneusement dissimuler la gamelle de la précédente. Pisser où ? Suites et conséquences en matière de droit civil, canon, canin ? Se renseigner sur les temps anciens.

    LA SUCCESSION DU PÈRE

    Très bordélique. Portail de St-Geoirs (Isère). Aux derniers temps de son impasse, il avait laissé le plancher jonché de courriers publicitaires, qu'il se proposait de classer ("à quoi bon ?" disais-je) - ne manquaient que les chiens pour pisser dessus, comme chez Polonceau et chez ma cousine de banlieue. A présent Benoît peut enfin respirer. Il prend enfin sa revanche. Sa mère est morte et son père idiot. À son tour à lui de vivre. Des pots de confiture à moitié vides ou pleins traînent çà et là, certains garnis jusqu'au fond d'une cuillère en aigrette.

    Il en prend, recompose, revient. Pas de place pour les ménagères. De petits insectes se mettent à explorer la cuvette hygiénique. Il me dit : « Fais attention ! » J'arrose les parasites, qui courent se blottir sous le rebord, à portée de Canard WC.

     

    VISITE À SON PÈRE EN ASILE DES SŒURS

    Ne l'ai pas reconnu. Lui, si. Ses traits, scandaleusement jeunes. Le scandale d'Alain Lehrer, devenu indésirable : quelle secousse pour cet enfant gâté de 38 ans de découvrir, chacun recroquevillé dans son fauteuil, déjeté, somnolent dans sa forme déglinguée ? Tétanisé de peur Alain Lehrer hurlait au guichet d'accueil, dénonçant le scandale et sa propre panique. Il remit violemment en cause le dévouement des sœurs et leur compétence : les demi-morts relevaient la tête ou se pliaient dans l'autre sens. Aujourd'hui je revois le père de Benoît, qui me resitue dans ses méninges. Les plaisanteries les plus éculées le laissent sans réaction. Ma première visite l'a truové bouche ouverte, dormant comme un cadavre privé de mentonnière.

    À la troisième je l'ai déridé : c'était en racontant l'histoire de la vieille mendiante : pour que les enfants puissent voir les animaux du cirque. « J'ai répondu Je n'aime pas les enfants, je n'aime pas les animaux, je n'aime pas le cirque - Eh bien tant pis, me répliqua-t-elle, dépitée. Mais j''avais dit mon bon mot.

    X

     

    Marie-France, fille de Benoît, jamais que je sache ne l'a visité. Avec ses yeux en boutons de bottine. Ses petits seins au taille-crayon. C'est tout ce qu'on trouve à dire à une femme, à remarquer chez elle. Nous sommes si terriblement proches encore du primitif. Les femmes souffrent. Les hommes aussi de n'être jamais suffisamment désirés. Il est temps que cela change. Revêtons-nous des mêmes oripeaux, enroulons autour de nos tailles ces queues amorphes dont nos ne voulons plus, et ne nous importunons plus de ces désirs inopérants. Benoît voulait m'imposer chez sa fille, qui selon lui m'admire. Lorsqu'elle m'a nommé elle aurait tout dit. Je crois plutôt que la mort de son père lui sera délivrance.

    Ma fille en ces dimanches prend son envol. Marie-France m'aurait revu, qui sait si je ne l'aurait pas enfin délivrée de ce maquereau si noir, si haïtien, qui l'engrossera le soir-même ? Un petit bonhomme d'un an plein de suffisance. Je suis son père par fantasme interposé. Va savoir ce qui passe par la tête ou l'utérus d'une femme. Un jour les préjugés des noirs et du sexe se vérifieront, craignons ce jour. Ou désirons-le car l'état naturel de l'homme n'est-il pas la sauvagerie. Pourquoi celle-ci comporte-t-elle les guerres et les tortures. Seigneur, sauve les riches, seuls capables de payer les implants qui nous transformerons tous un jour. Nous rougirons un jour de n'avoir été que ce que nous sommes.

    Partout sur ma peau surviennent les verrues. Son mari est bien noir. J'ai revu Marie-France en noir du haut en bas et les yeux brillants. C'était le jour de l'enterrement, celui du père de son père, en attendant plus cruel et plus fort, plus fort mateur. Il n'est si bon mort qui ne finisse par mourir : un jour ses poumon cessèrent de grésiller, on le flanqua dans un cercueil étroit, lui dont l'abdomen bloquait la respiration. Nous étions pour lui trente personnes en comptant large. Plus une demi-douzaine de flétris des deux sexes et du cul intitulée « Chœur mixte de Ste-Louise » (« de Marillac »), qui psalmodiaient les répons au plus juste.

    Car c'est au célébrant qu'appartient de plus en plus le soin de préciser à l'assistance les ponctuations liturgiques, en la faisant se lever ou s'assoir, sans aller jusqu'à l'agenouillement si peu démocratique. Je me souviens des épaules secouées d'Igor, qui porte de mon sang par son grand-oncle. Seul ému parmi ces Parisiens de 91. Nous étions seuls. Benoît trônait et paradait, comblé de la distinction aisée du maître de maison. Quels mystères, n'est-ce pas ! se nouent dans l'édipe. Il était seul officiant à l'autel de sa mère su récemment encore décédée. L'amour et la ventripotence avaient en deux ans ramené son époux au rang d'adorateur mort. De combien pouvons-nous survivre à nos femmes ? je veux dire en lucidité. In aller Klarheit.

    J'aimerais mourir en allemand. Ce me serait une consolation. J'aimerais ne pas mourir du tout. La maigre assistance pouvait lui être imputée : il suffisait de ne pas avoir informé le journal local,

    et des bruits couraient. Ils courraient de plus en plus à mesure que ses vieux confrères en architecture, la maçonnerie départementale ! se téléphonaient la nouvelle Maître (pourtant, Taf Waï ne prend-il pas ses sources au journal, rubrique funèbre, chaque jour … ? On aurait dit l''accomplissement de sa vie. Je suppose cet ancien feûeûtus d'avoir pris enfin sa revanche eûeûeûdipienne. Sa fille rayonnait aussi. Elle avait amené son fils à elle, petit-fils de Jean-Benoît, arrière petit-fils du mort.

    L'enfant se tenait sur ses jambes de neuf mois, regardait tout autour, fier, gris basané comme une peau de boudin, adulte déjà par ses traits. Il souriait, accroché des deux mains au dossier de banquette, silencieux, rayonnant. Marie-Chrisgouine est venue près de moi, un bouquet à la main : « Qu'est-ce que j'en fait ? - Donne-le à Benoît, en le touchant de dos. » Ce qu'elle fit, et c'est bouquet en mains qu'il suivit le premier le cercueil. Accompli. Satisfait. En plein rôle, et possession de ses pouvoirs, de son argent. Jean-Benoît demeura soumis à tutelle, pour ne pas payer lui-même payer ses factures. Sa fille Marie s'est retirée très vite, rejoignant ses contraintes et ses joies. Et moi j'errais sur le parvis parmi les groupes, tandis que les employés renfournaient la boîte funéraire sous ses rideaux, à ras de plancher. Le bébé bronze fut remis à une jeune femme qui n'était pas sa mère. Son père, dreadlocks et musulman, n'avait pas fait le voyage. Il en fera un autre. Et dès le vendredi, je diffusais l's airs d'épinette à Benoît.

    C'est ce jour-là, celui de l'enterrement, que j'ai posté nous avons enterré le père St-Malo, il est resté calme et digne pendant toute la cérémonie ». Évidemment.

    Depuis ce jour, j'ai perdu mon téléphone portable. Je le cherche partout, comme un chien.

     

    A LA RECHERCHE DU RÉCITAL

    Au fond de St-Nicolas contre la porte sacristaine se tiendra ce soir une conférence (avec diapositives) sur le Cantal et son Massif. Hervé (c'est moi), sans avoir noté l'heure, est parti de chez lui en retard. Prenant un raccourci de nuit, il s'égare, et trouve enfin, à pied, le porche ; l'abbé de Sion ressortit trois garçons du saloir. mais ne me guida pas dans ma recherche. De nuit les grandes rues sont grises. Le premier Messie fut un Espagnol qui ne savait dire ni "gauche" ni "droite" et faisait des signes de la main. Le second fut un Anglais bien imbibé. Hervé marche longtemps sous la bruine froide, serrant dans sa poche un plan inutile. Sur les longues marches enfin du perron, des Vietnamiens debout, abasourdis et gavés d'orgues, et sous la voûte intérieure, d'admirables Créations du Monde à se tordre la nuque.

    Mais tout est fini. Bientôt Jean-Benoît, étayé de neuroleptiques et d'Esprit-Saint, s'avance de dos vers la croisée de transept. Il se murmure que l'ordre de St-Malo lui ferait des avances, flirt spirituel qui semble bien avancé ; son divorce pourtant fait tache. … De messe en messe que n'adviendrait-il pas ? Ces célébrations que je suis de loin en loin ne doivent pas excéder une certaine fréquence. Je pense aux « baises judicieusement espacées » prodiguées à Louise Collet par Flaubert. « Un dimanche où j'étais resté chez moi, une lame violente m'a emporté, de répulsion, face aux vies gâchées par l'obéissance et l'inertie. Un jour il frappera l'air de ses poings, « et s'il se trouve un homme à cet endroit, il l'assommera ».

    Quand je réponds au téléphone, enfin, et qu'il ma senti contraint de le faire, Benoît bute sur ses mots, exprime le ravissement d'avoir bien joué comme on pousse une crotte Il s'adresse à lui-même ses compliments dans l'écouteur en bredouillant. Je ne comprends qu'un tiers de ses paroles, suffisamment pour m'en faire une idée. Répondre « oui » à intervalles réguliers. Jean-Benoît parle de la sonorité des voûtes ou du plafond baroque, m'invite dès le lendemain chez lui, et comme je lui ai fait faux bond pour les trois messes de Noël, je ne puis décliner trop de fois ses invitations. Le mardi ? C'est qu'il va chez sa fille, qui ne manifeste aucun projet de me recevoir (qu'en ferais-je ?). Ce même jour, Jean-Benoît et reçoit son injection ; ces piqûres miraculeuses lobotomisent la bite et le cerveau. « Peut-on vivre sans sexualité ? » Arielle répondait doucement, je ne me souviens plus de ce qu'elle m'a dit. À présent elle et moi poursuivons notre « chasteté définitive », selon le mot terrible de Proust. Nous vivons, oui, en nous demandant comment nous faisions avant, autrefois, au temps de la belle queue bien droite, pour vivre. Je vois Benoît cet après-midi. Il me jouera des choses, il me donnera mon disque dit compact.

    Il faudra que je trouve la vie agréable. C'est notre condition de vie à tous. DE QUI à mon tour NE SUIS-JE PAS LE JEAN-BENOÎT. Les hommes devront voir en face qu'il n'existe ni chasteté, ni talent. Que « rencontrer quelqu'un » veut dire avoir intrigué, bataillé, de toutes ses forces et de toute son hypocrisie, pour enfin avoir accès à la bonne personne au bon moment. Il faut un énorme travail. Un énorme don. Et la main de Dieu. Salut Jean-Benoît, tiens-moi bien la main en tombant dans l'abîme.