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  • Même les Allemands publient des romans cons

    TIMM « LA DECOUVERTE DE LA SAUCISSE AU CURRY » 63 06 07

     

     

    Die Entdeckung der Currywurst parut en 1996 aux éditions du Seuil, où elle reçut la traduction très exacte de La découverte de la saucisse au curry. Ce n'est absolument pas porteur, Herr Uwe Timm, membre de l'Académie allemande, récipiendaire du prix Heinrich Böll en 2009, ce dernier point n'ayant rien d'étonnant : cette histoire commence, parmi les ruines de la guerre, plus ou moins comme Le silence de l'ange, dudit Böll, prix Nobel 1972. J'ai lu ces deux ouvrages en français, et je connais un de mes disciples, autrichien, à présent bien adulte qui m'a qualifié ce prix Nobel de puissamment rasoir. Il est vrai que presque rien ne nous était resté non plus de La découverte de la saucisse au curry. Alors voilà : c'est l'histoire d'un homme jeune qui voudrait retrouver un stand de bouffe à Hambourg, ce qu'on appelle à l'autre bout, à Wien, ein Imbiss, c'est-à-dire un casse-croûte.

    Juste après la guerre, Frau Brücker tenait en plein air un établissement où elle distribuait moyennant argent de délicieuses saucisses avec du curry. Et apparemment, avant elle, ce plat au quatre vents n'existait pas. Le narrateur la retrouve, après la guerre, aveugle et tricotant un pull-over qui représente un paysage, avec une dextérité incroyable chez une non-voyante ; du temps de sa jeunesse, bien avant celle du narrateur, elle avait recueilli chez elle un homme qui avait une décoration de la cavalerie sur un uniforme de marin. Belle planque : il avait passé la guerre à Oslo, à vérifier les cartes géographiques pour les opérations militaires. Et le 29 avril, veille de la bénie disparition de Hitler, il s'était planqué à l'étage. La châsse.JPG

    Hambourg tombait. Les hommes aussi, vieillards, enfants, déserteurs que l'on ramassait avec les autres pour faire le coup de feu. Le type d'Oslo ne descendait jamais de son étage, et faisait le ménage, en essayant de ne pas se faire dénoncer par la concierge juste au-dessous. Ensuite ? Eh bien ensuite, je ne m'en souviens plus. Le désastre est là. Je me demande si ce faux héros qui avait passé quelques mois dans la cavalerie de marine à la montagne n'aurait pas été le père du narrateur, auquel cas la vieille tricoteuse eût été sa mère. A coup sûr je ne me suis pas intéressé à cette histoire de saucisse, mets médiocre et typiquement germanique, même à supposer que le narrateur eût recherché quelque chose d'autre et de très important, comme son père, ou quoi que ce fût.

    Je m'en suis foutu comme de l'Al-Qoran ou l'an quarante, vu le titre. Le préjugé m'a submergé comme un tiramisu de Johnny, car depuis le 11 septembre 2001 je suis devenu con, encore plus con, et l'intelligence a fait place à la peur, tandis que l'analyse se carapatait à quatre pattes. Donc ma cervelle répétait en boucle « saucisse au curry, c'est nul, saucisse au curry, c'est nul, saucisse au curry, c'est nul » . Personne ne m'écoute, personne ne m'offre de récompense, et le caractère me manque pour tout reprendre, faire des efforts, relire, rédiger des fiches, me lancer dans une entreprise de véritable critique littéraire, afin sans doute d'obtenir une sorte de gloire, disons une renommée – non, non et non. Crasseux je suis, crasseux je reste, et vous ne saurez jamais le dénouement de cette histoire de saucisse. La traduction est de Bernard Kreiss. Allez, trichons : consultons la quatrième de couv', lisons que l'hôtesse cache à son bien-aimé déserteur la fin de la guerre afin de bien lui dévorer longtemps la Currywurst, qu'il s'agit d'un « récit jubilatoire » (je m'y suis fait chier), plein d' « humour et délicatesse », pourquoi pas, et que la saucisse au curry serait la « métaphore » d' « une saveur qui est un stimulant de l'écriture ».

    Me voilà frais dit le curry. Il ne reste plus qu'à lire. Une alerte vient de résonner. Au lieu de descendre aux abris, le nouveau couple du déserteur et de la saucissière préfère se mettre au lit pour un petit crac-crac sympa. Ce qui donne, juste avant :

    « Elle se leva – après une brève hésitation - , elle était déjà debout, avait fait le premier pas et se disait, et s'il ne veut pas, s'il prend peur ou s'il ne fait même qu'ébaucher une grimace, à peine, rien qu'un tressaillement, alors là, oui, quoi ? Elle se rendit auprès de lui, prit place à côté de lui sur le canapé. Ils trinquèrent avec le reste de madère. Pourvu que je ne me sente pas mal, songea-t-elle, pourvu que ça ne me fasse pas vomir. Il avait les joues rouges, brûlantes, ou bien étaient-ce seulement ses joues à elle qui brûlaient. » C'est tout à fait intime, cette petite scène entre amants affamés, très gentil, délicat, humoristique en effet, il faut vraiment un bombardement à Hambourg pour qu'une femme décide de coucher avec un inconnu, mais quoi, ce n'est pas tous les jours Noël. « Elle entendit au loin tonner la DCA. Mais aucune déflagration de bombe. Si tu veux, dit-elle, tu peux rester. Et plus tard, dans la chambre à coucher froide, dans le lit conjugal blanc, mastoc, dans lequel elle dormait seule depuis cinq ans, elle dit : tu peux aussi, si tu veux, rester tout à fait. Et ce « tout à fait », elle le dit en passant, comme si cela allait de soi. » Comme tout est simple, dans les situations difficiles et dans les livres.

    Ne pas comprendre. Ne pas avoir envie. Trouver chiant, trivial, obligatoire, de « faire l'homme » et de sauter sur ce corps comme un chien sur un gigot. Alors c'est ça être un homme. Ou une femme. Tout naturellement. « Comme si cela allait de soi ». C'était donc ainsi qu'il fallait procéder. Décidément cette vie n'a pas fini de me surprendre