Proullaud296

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  • L'Ingénu

        Il me faudra donc encore déposer mes excréments au pied  des grands textes, comme si bien l'exprime le Huron du conte. Mais ce n'est pas pour démolir Jean Racine, ou Fénelon : c'est pour développer Voltaire. On le revend ces temps-ci, pour cause d'attentats. L'Ingénu, étymologiquement, c'est «l'homme libre ». Dans le conte précité, c'est le Candide, celui qui s'instruit par la simple nature de son esprit délié. Le voici sorti de prison, par le sacrifice de Mlle de St-Yves, qu'il ne conçoit pas : il faut, dit-il en substance, que le pouvoir de la beauté soit bien grand à la cour. Mais elle s'est donnée avec horreur afin d'obtenir ce double élargissement, si l'on peut me permettre. Il est triple même, car le père Gordon, janséniste, et professeur du jeune prisonnier, s'est vu lui aussi grâcié.
        Cela n'est pas sans annoncer le Comte de Monte-Cristo et l'abbé Faria ; mais ce dernier fournit un trésor, et c'est, ici, le Huron qui offre à son compagnon de geôle un cadeau plus précieux : la liberté de penser. Et c'est ainsi que, par miracle, un Huron convertit un janséniste. Et chacun raconte ses aventures à table, au milieu d'une famille attendrie, tandis que la belle St.Yves ne sait plus où se mettre. « Hélas ! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de St. Yves a brisés ». Faudra-t-elle coucher cinq cents fois ? Nœud sartrien (Les mains sales), nœud cornélien – nœud de Lorenzaccio ! « Comparez les trois situations, vous avez quatre heures ».
        Nous n'avons pas trouvé d'exemple pour Corneille et n'employons le dérivé qu'à titre général. Nous avons fort apprécié l'appréciation de l'Ingénu, au passage, concernant Rodogune,qui laisse en effet les yeux secs. Ces enfermements sont bien propices aux confessions littéraires, et Voltaire s'y livre. À l'écoute de ces maux bastillaires, la belle St. Yves doit croupir dans sa honte, et nous autres, sottement, nous attendons : confessera-t-elle ce moyen de délivrance qu'elle a utilisé ? « ...leurs malheurs sont inconnus », poursuit le brave ecclésiastique. « On trouve assez de mains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. » Belles paroles. Nous étions au temps de Louis XIV, et la Bastille fonctionnait à fond. « Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa reconnaissance : tout redoublait le triomphe de la  belle St. Yves ; on admirait la grandeur et la fermeté de son âme. » A sa plus grande confusion bien entendu.
      

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      Il semblera bien étonnant au misérable cacographe que je suis de voir l'auteur considérer que les mots augmentent la sensibilité de celui qui les prononce, par un effet de renforcement mutuel. Mais la chose n'est point fausse, et Voltaire le savait. Bien ingénue en vérité toute cette assemblée bretonne. « L'admiration était mêlée de ce respect qu'on sent malgré soi pour une personne qu'on croit avoir du crédit à la cour ». Bien plus que pour la bonne action. Voyez la belle perfidie. Honneur, pouvoir et vertu : ces trois choses ne devraient-elles pas marcher de conserve ? « Mais l'abbé de St. Yves disait quelquefois : « Comment ma sœur a-t-elle pu faire pour obtenir si tôt ce crédit ? »
        « On allait se mettre à table de très bonne heure. » L'expression « se mettre à table » avait-elle déjà ce sens à l'époque de Voltaire ? Les soupçons ne viennent que peu à peu. Mais bien des femmes aussi délivrèrent des prisonnniers pendant la Seconde Guerre modiale. Ou alors, très peu. La question tout de même se sera posée. « Il n'y a qu'à », disent les hommes, qui ne sont pas des femmes. « Voilà que la bonne amie de Versailles arrive, sans rien savoir de ce qui s'était passé ; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui appartenait l'équipage ». C'est elle apparemment qui a conseillé la jeune St. Yves. Nul doute qu'elle ne fasse commerce de ses charmes, non pas par putinerie, mais par ces seuls moyens laissés aux femmes trop souvent pour se soutenir en société.
        Il n'est pas sûr qu'elles se soient bien délivrées de ces servitudes. La nature ici et l'atavisme s'entremêlent de trop près. La femme est plus petite et plus faible que l'homme, il en est ainsi dans notre espèce. Leur égalité tient encore dans leur parure, et le respect que leur fierté peut inspirer. Je dis ma foi de bien exactes sottises. « Elle entre avec l'air imposant d'une personne de cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et tirant la belle St. Yves à l'écart : « Pourquoi vous faire tant attendre ? » - à la cour sans doute ? Où l'on obtient tant avec son cul ? Brave mère maquerelle ! Ô cruels tourments de la pureté ! « Suivez-moi : voilà vos diamants que vous aviez oubliés. » Elle ne put dire ces paroles si bas que l'Ingénu ne les entendît : il vit les diamants ; le frère fut interdit ; l'oncle et la tante n'éprouvèrent qu'une surprise de bonnes gens qui n'avaient jamais vu une telle magnificence ».
        Voltaire bavarde. Il y prend plaisir. Il n'omet rien de ce qui rend le conte bien vivant. Il n'y  a qu'en « Basse-Bretagne » qu'on croie ainsi en la vertu. L'Ingénu fera scandale, sur le dos de l'entremetteuse, la scène sera terrible, avec évanouissements et maints éclats de voix indignés. Puis tout se terminera bien – à moins que le Huron, écœuré, ne s'en retourne en Huronie, avec ou sans sa promise. « Le jeune homme, qui s'était formé par un an de réflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment ». Ma foi, voici de la prose bien tournée, mon Excrétion n'y trouve rien à redire non plus qu'à dire, le Huron se forme par la tête, la fille par le cul, « son amante s'en aperçut ; une pâleur mortelle » - toujours mortelle, la pâleur - « se répandit sur son beau visage » mais il faut bien que le cliché soutienne l'expression, toujours parodique, « un frisson la saisit, elle se soutenait à peine. « Ah ! madame, dit-elle à la fatale amie, vous m'avez perdue ! vous me donnez la mort ! » - ô perte inestimable d'une telle langue, théâtralité du propos, du sujet, des jeux de scène : la sensibilité n'est pas loin : « Ces paroles percèrent le cœur de l'Ingénu ; mais il avait déjà appris à se posséder ; il ne les releva point, de peur d'inquiéter sa maîtresse devant son frère ; mais il pâlit comme elle. »

  • Vingt-quatre heures de la vie d'une femme

           Débarrassons-nous des indications graphiques : Vingt-quatre heures / de la vie / d'une femme, en rose tendre, Stefan Zweig, le nom de famille en rose soutenu ; en bas à gauche, en noir sévère, "Edition enrichie / Traduction / d'Alzir Hella", "faisant référence" car expressément choisie par l'auteur parfait francophone ; en bas à droite, le dispensable écusson ovale du Livre de Poche en belles polices blanches sur fond de gueules. Le tout sur fond gris de photo noir et blanc, et trois étages ou terrasses de murailles à 40% de la hauteur à gauche, butant sur une longue robe au premier plan. C'est une robe blanche antique en effet, aux longs drapés pendants recouvrant tout à fait la jambe éloignée, mais renforçant la saillie d'un genou immaculé.
        Comme il est peu vraisemblable que la jambe éloignée se présente avec une telle longueur sur une telle raideur, à moins de soupçonneur un écartement sensuel déplacé autant que déformé, il nous faut mieux observer, pour nous apercevoir que le pan de cette robe antique épouse l'arête supérieure d'un mur de pierre méditerranéenne, tandis que les deux jambes, en effet, sont croisées l'une sur l'autre. L'arête verticale, perpendiculaire et creusée à la gouge en partie supérieure de l'angle, parvient au milieu de la cuisse porteuse, dont la partie tournée vers nous dessine un triangle arrondi dans l'ombre. La photo semble soigneusement posée, comme on aimait à les faire à l'époque de la nouvelle qu'elle illustre : grande oblique à 45° par le mur couvert d'étoffe, les saillies alignées  de la hanche, de l'épaule, du front ; fluidité féminine et ferme du profil harmonieusement déhanché, marquage de la taille soulignée par un ceinturage en bande, seins de face en légère oblique, bras gauche présentant la pointe du coude et rajustant la chevelure à notre droite en mouvement croisé.
      Enseigne rochelaise.JPG  Toute une géométrie où nous pourrions relever l'harmonie des lignes, des creux et des saillies, ainsi de cet autre triangle arrondi formé par le bras d'appui sur le mur, le mur lui-même et la hanche effacée. Les doigts fermement crochés sur la pierre soutiennent le poids souple du corps, l'autre main rajustant les cheveux détache un petit doigt, le bijou d'un majeur, au-dessus d'unu bracelet cannelé. C'est un geste très noble, très soucieux d'harmonie, un visage lisse en contre-plongée aux yeux étirés dans l'ombre, nez, bouche et menton exactement dessinés, féminins et sans mièvrerie ; une jeune femme rêveuse et soucieuse en longue tunique blanche, exactement statue grecque n'était ce toupet de brushing trahissant les années 30.
        Ce geste représente ce que l'on se figurait à juste titre de la féminité aux temps où l'on pouvait encore se sentir séduisante dans la dignité, dans la majesté naturelle, dans l'abandon aristocratique. Il nous étonnerait beaucoup que l'artiste ait surpris ce geste au milieu d'une impitoyable mitraillade de clichés  parmi lesquels on choisit le plus impressionnant. Mais une telle attitude peut se retrouver dans le naturel de ces femmes riches et jeunes. La conscience de son propre charme s'efface dans une rêverie voluptueuse adressée aux rayons d'un soleil à peu près zénithal. C'est très savant, très chaste, très pur, très romantique, très féminin, très tendre sans mollesse, énergique par les doigts qui crochètent la pierre ; très exactement le modèle de femme que l'on pouvait proposer aux hommes qui rêvent d'un amour respectueux. Elle descendra de son faux piédestal, vous sourira, vous ouvrira les bras si vous avez suscité sa confiance, elle aimera sincèrement, vulnérable, éphémère, cliché vivant sur un cliché.
        C'est agaçant, irréaliste, idéalisé, ça change des mannequins de magazine, cela n'inspire dans un premier temps que la pureté, l'émotion, des choses que l'on n'éprouve plus – Où sont les femmes  - dont le pouvoir illusoire s'est écroulé sous les avalanches de démonstrations lucides, car il ne faut plus que les femmes soient dupes, il ne faut plus que les hommes soient dupes, il faut se regarder durement, peser le pour et le contre, non plus adorateurs, mais partenaires. Nulle nostalgie d'ailleurs. Voyez cependant ce qu'était une femme, photogénique et palpitante, témoignage de sensualités à jamais révolues.    

  • Nietzsche et autres inconnus

        1944.- Ce sont des révolutionnaires en chambre ou dans la rue, c'est la même chose ! La planète est un théâtre bien petit pour une révolution. Ils n'attendent que de passer d'une cage dans une autre et n'ont pas compris qie le lieu le plus vaste pour la révolution, c'est le cerveau !
        Là, pas de barricades, de petite guerre et d'agitation, mais le péril des profondeurs, le néant et les ténèbres de l'âme. Les vrais révolutionnaires sont dans les asiles psychiatriques. IL n'y a pas d'autre voie !

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                Jocelyne SALOME
                « L'Editorial » du n° 38 de juin 1974 d' « Eurêka »

        1945. - Il ne faut jamais oublier que ce sont les adultes qui ont toujours su décrire, recréer le paradis perdu de l'enfance ; aucun enfant, si doué soit-il, ne pourrait concrétiser l'impalpable. Il faut les dures leçons de la vie pour sentir totalement et comprendre ce que fut ce miracle à jamais enfui, « l'enfance ».
                Jacques FEUILLY
        Danse et télévision  Article du n° 64 du 10 mai – 10 juin de « Les Saisons de la danse »

    Juin 1974

        1946.-  Mes œuvres sont si étroitement liées à ma propre formation spirituelle, et j'ai besoin de subir d'abord une si profonde rééducation intérieure qu'il ne faut pas espérer prochaine la publication de nouveaux ouvrages de moi.
                Nicolas GOGOL
                « Lettre à Pletniov » du 24-9  /  6-10 1843

        1947. -  Du désir de se perfectionner soi-même à celui d'en faire profiter les autres, du ton de la confession à celui du sermon, il n'y a qu'un pas.
                Gustave     AUCOUTURIER
                « Notice » sur Les Ames mortes de Gogol, éd. Folio



        1948. -  Der Uebermensch ist der Sinn der Erde. Euer Wille sage : derUebermensch sei der Sinn der Erde !
                    NIETZSCHE
        Also sprach Zarathustra  Ier Teil Zarathustra's Vorrede – 3 (« Prologue »)

        1949.  - Der schaffende Leib (= corps) schuf sich den Geist als eine Hand seines Willens.
                    id. ibid.
        Die Reden Zarathustras  - Von den Verächtern des Leibes

        .  - Von allem Geschriebenem (= de tout ce qu'on écrit) liebe ich nur das, was einer mit seinem Blute schreibt. Schreibe mit Blut : und du wirst erfahren (=découvriras),  dasz Blut Geist ist.
        Es ist licht leicht (= guère) möglich (= possible), fremdes Blut zu verstehen : ich hasse die lesenden Müsziggänger.
        Wer den Leser kennt, der tut nichts mehr für den Leser. Noch ein Jahrhundert Leser – und der Geist selber wird stinken.
        Dasz jederman lesen lernen darf, verdirbt auf die Dauer (= à  la longue) nicht allein das Schreiben, sondern auch das Denken.
        Einst war der Geist Gott, dann wurde er zum Menschen (= il s'est fait homme), und jetzt wird er gar noch Pöbel.
        Wer in Blut und Sprüchen (= proverbes) schreibt, der will nicht gelesen, sonderne auswendig gelernt werden. (= appris par cœur).
                id. ibid. Vom Lesen und Schreiben

        . -  Viel zu viele werden geboren : für die Ueberflüssigen ward der Staat erfunden !
                id. ibid. Vom neuen Götzen
        . - Staat nenne ich's, wo alle Gifttrinker (= intoxiqués) sind, Gute und Schlimme : Staat, wo alle sich selber verlieren (= se perdent), Gute und Schlimme : Staat, wo der langsame Selbstmord aller - « das Leben » heiszt.   id. ibid.