Proullaud296

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  • Paziols dans la tourmente, le retour

     

    «...Tu ne me reconnais pas ? » C'est un garde du corps d'Abinaya. Un camarade de Zoubeï. - De quel camp es-tu ?

     

    Quadrillage.JPG- Pas de camp pour la poudre. Abinaya est morte. On circule. - Tu as bien de l'humour. - Si tu me quitte, me dit-il, tu risques ta vie. Ton père est abandonné au Khéryab – c'est l'hôpital – tu sors à l'instant d'un hôtel de passe pour hommes – veux-tu de ma poudre ? Ce n'est pas de l'héroïne. Jamais je n'ai vendu de ça. Poudre de palme. Inoffensive. - Même avec une carte de presse, les journalistes se font descendre. Je dois consulter un nombre important de personnalités...importantes. - Comme il dit cela sérieusement, le Roumi !... prends de ma poudre – gratuit pour commencer. -Couvre-moi.

     

      • Comment ? - Tu m'accompagnes chez Sri Hamri. Bou Akbar. - Les abords du Q.G., Sidi Jourji, les abords seulement. Un peu de poudre ? » Le boulevard Gaagda reste désert. À cette heure-ci de l'après-midi. C'est blanc, c'est droit, c'est poussiéreux. Je me plaque, avec le dealer – Hadjan – sous les encorbellements d'immeubles : deux rongeurs cherchant un trou dans une plinthe. Sous un projecteur, qui est le soleil. Ça cuit. « Là-bas » me dit Hadjan en tendant le bras. - Ce Tadj-Mahal ? - Ce quoi ? ...qu'est-ce que tu as fait de ton chien ? - Quel chien ? - Par là-bas, on mange les chiens. Ici, chez Bou Akbar, tout le monde est riche ; les Arabes et les Européens s'entendent bien. Main dans la main ! Moi je suis pour la poudre. Je suis plus aventurier qu'Essalah, je suis plus riche aussi. » Au lieu de me présenter à Sri Hamri dit Bou Akbar, j'entre avec mon Hadjan dans un café frais, aux murs couverts d'azulejos.

     

    Même dans les avenues les plus balayées de mitraille, le café reste le seul endroit respecté. Nous buvons lentement. Nous nous cachons derrière le pilier central, plaqué de ces carreaux de faïence émaillés. «Zoubeï m'a parlé de toi : Damas, l'asile, ton évasion... - Ce n'était pas une évasion, mais un exercice : nous devions apprendre la liberté. - Les fous font ce qu'ils veulent, alors ? - Pas « fous » : « déprimés ». Les portes restaient ouvertes. Personne n'osait sortir. Mais Zoubeï et moi – nous n'étions plus fous. - Déprimés, Sidi Jourji. - Sri Hamri nous a dit « Si vous neutralisez les deux gardiens... » - Vous n'étiez donc pas libres.

     

    - Ecoute, c'étaient des infirmiers. Des faux infirmiers. Peut-être faux Hamri s'est enfermé dans son bureau pour ne rien entendre. - Et ils sont morts, les infirmiers ? - Oui. Moi j'ai regagné mon Palais, à travers la frontière. J'ai volé une jeep et un uniforme. - Le conducteur, tu l'as tué ? - Non. « Pff », laissse échapper Hadjan -dérision, ou admiration. Il nous reste encore un fond de thé. De l'autre côté du rideau de perles, sur le Boulevard, passent trois automitrailleuses. Je dis : « Nous sommes bien, ici. »  Trois gros soldats couverts de sueur font irruption au bar et commandent trois Coca d'une voix de dingues. « Les Chrétiens ont pris la raclée du siècle » dit le premier.

     

    Il se tourne vers moi d'un air soupçonneux. « On a foutu le feu au cimetière, avec de l'essence » dit le deuxième. Ils boivent, je remarque leur extrême jeunesse, ils plaisantent sur les morts qui cuisent. Le troisième m'adresse la parole avec hargne : « On a tiré près du Palais de Bou Akbar ; vous êtes journalistes ? » Je me retiens de dire oui, Hadjan baisse le nez dans son verre. Le premier soldat éclate de rire : « Je suis journaliste », dit-il. « Mon nom est Hildesheimer. Je travaille pour la Suisse. Je parle arabe sans accent. » Il vient s'asseoir à ma table et jette des photos devant moi. Les deux autres, de vrais soldats, jeunes et ventrus, restent debout au bar. Hadjan les rejoint, rajustant son éventaire à poudre. Sur les photos, les tombes flambent comme des bananes. «C'est toi qui as fait ça ?  ...exprès? »  Je lui trouve une grosse bouille pâle. De grosses narines, un début de double menton. Il me propose de rendre visite à toutes les factions. « Je risque ma vie, dit-il. Et vous? - Je suis venu rétablir la paix, et mon père. - Le président, c'était votre oncle. - Mon père vaut mieux; il est dans le coma, au Khéryab. Vous ne me croyez pas ? - Je m'en fous. Suivez-moi. » Comme j'hésite, il m'affirme que Motché est bien moins dangereux que Beyrouth. Au bar, la discussion se poursuit à mi-voix. Les vrais soldats et Hadjan finissent par s'entendre. Le pourvoyeur de poudre me fourre un papier dans la poche et disparaît avec ses clients.

     

    Je reste seul avec le Suisse et j'oriente la conversation vers la politique. Il me trace un plan sur la marge dentelée d'un vieux journal : ici les Combattants de l'An Mil, mouvement messianique ; là, des « Soldats-Sud » ou « Boutefeu », parce qu'ils ont cerné la Békayah – pourquoi donc ? «Tous les bars sont à double issue. Tu en as moins appris dans ton Palais que nous autres en Suisse. » Il veut m'entraîner Hôtel des Ambassades. J'exprime des réserves, car ce dernier a récemment servi de cible à de bons 305 de mortier. Il me dit simplement « Suis-moi », se lève, paye, et me voici passager d'un side-car stationné à l'arrière du bar, les pneus à ras de sol sont énormes, le pied d'embrayage se lève et s'abaisse.

     

     

  • Au bureau

     

    Se trouver. Respirer. Arrière-plan. Ça continue, par-derrière, constant. Comme une prière constante. Ne jamais lâcher le fil. Cordée de l'éternel. Non pas ombilical, mais si tu lâches, l'engin s'éloigne et tu dérives seul dans l'espace éternel. Il est temps de s'en aller. Sur ses chemins à soi. Intérieurs. Le temps du moins on me le laisse. Privilège de l'âge. Le courant bute et s'étale devant la dernière vanne. Comme une blessure sans fin, qui saigne, allons-y, jusqu'à la fin des temps. Comme le Christ chez Pascal. Et allez. Respire. Ne fous rien. Produis. Fuir. S'enfouir. On me donne le temps ? putain je le prends. Je m'imprègne de moi. Je m'imprègne du reste. Je prends à fond.

     

    J'inspire. Je capte une respiration interne très puissante. Pas même celle de l'univers. Un vrai moi, bien soutenant. Ce moment de coïncidence. Tout est fait, rien n'est fait. Je m'empare du temps. Puisque c'est tout ce qu'on me laisse. Un cadeau immense. Toujours l'arrière-plan, bien sûr, le retour, le boomerang, la revanche – fair plutôt comme pour la mort. Comme si ça ne devait jamais se produire...

    La Chute.JPG

  • Saint-Sernin

     2052 10 30

    Toulouse n'est pas tout à fait illuminée : juste la Cathédrale St-Sernin, « avec effet de lune derrière le Clocher » me précise-t-on, avec majuscule à « clocher ». Sacrée Toulouse... C'est niais. La cathédrale manque de grandeur, je vais me faire assassiner. Il s'agit d'une carte-postale dans le goût années 80, avec effets de lumière partout, et traînées de feux de voiture par exposition prolongée. Le genre de truc qui correspond à mon goût de chiotte, de « chromo ». La cathédrale marque huit heures moins vingt. Elle est bistre et ocre, avec sa façade ultra-irrégulière. Le porche au tympan lisse, la rosace décalée par la perspective, sous uen autre ogive, et surtout ce toit incliné farfelu comme un béret sur l'oreille, qui tangente presque la retombée droite de l'ogive.

     

    Et un beffroi de brique se demandant ce qu'il fout là, des mâchicoulis sous l'horloge ronde (« 8 h moins 20 »), l'ombre portée d'un contrefort sur la façade, et à gauche, en retrait et en étagements, les contreforts de la nef s'enfonçant dans l'obscurité comme un défilé de fuyards. Au-dessus, un ciel artificiel de gaz moutarde, du vert, du bleu, du malsain, de la profondeur sous-marine, stade du glauque. A droite, un obélisque lumineux, des jets d'eau qui montent l'arroser, cela va du translucide au bistre, avec des barres plus sombres pour découper le tout. Plus haut vers la droite, dans une obscurité pour une fois naturelle, ce qui émouvrait le plus le cas échéant, ces deux fenêtres jumelles comme des yeux, derrière lesquelles un archevêque écoute la télévision.PARADE www.anne-jalevski.com

     

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    Tout de guingois, un porche illuminé surmonté d'un drapeau français pendouillant. La mairie. Au sol, parcouru de la double traînée des voitures dans l'un et l'autre sens, du brun où pas un ne circule, j'entends à pied, un panneau « parking » blanc sur fond bleu à peine distinct, une atmosphère de printemps chaud. En été, à cette heure-ci, il ferait encore jour. C'est accueillant, cela manque d'unité, c'est la province, étrange, villageoise, secrète, énigmatique : que fait ce bâtiment médiéval au sein de cet espace contemporain, ces petits véhicules dans l'ombre... Et l'opérateur qui a éprouvé le besoin de trafiquer absolument tout, à moins que ce ne soit l'éclairagiste de Toulouse lui-même, pour complaire au mauvais goût du touriste.

     

    Après l'impression d'ensemble, je reviens sur les détails, espérant être interrompu par mon horaire, qui Dieu merci m'empêche de m'attarder sur quoi que ce soit. Le porche, donc. Une double porte de part et d'autre d'une pilier dont j'ai oublié le nom technique. On distingue les cinq ais verticaux, ce sont des planches, bande de cons. Le jeu d'ombres fait croire que les portes en questions, jumelles, sont entrebaîllées, mas pas d'office nocturne ce soir-là. Au-dessus, le tympan est parfaitement vide, pur comme un front de pucelle, aplani ma parole au badigeon, serti de trois voûssures superposées, la troisième se surmontant d'un gâble bien pointu, aux excroissances statuaires et végétales.

     

    Tout cela jaune doré. Le porche et ses trois voûssures s'encadre dans un rectangle plus haut que large, à l'appareillage régulier, cerné de deux pylônes terminés en pointe, sommé d'une espèce d'architrave percée de trous-trous. La rosace est ronde comme uen rosace, iln'y a rien à en dire, l'éclairage lui est défavorable, ces choses-là sont faites pour être contemplées de l'intérieur, le verre vu de dehors donnant 'limpression d'un envers d'aile de papillon ou de tain de glace. Un porchounet à gauche, un porchounet à droite. Sous celui de gauche, un grand qui descend, plat comme un emplacement de placards municipaux, un autre au niveau du sol avec un oculus, et le panneau de parking plutôt bien dissimulé : on n'y pense plus.

     

    L'ensemble de la rosace et des porches qui le flanquent, trois superposés à gauche, un à droite, s'encadre à son tour de deux verticales. A droite, c'est uen cheminée droite avec alternance de pierres claires, une longue, une courte, comme un angle de maison ordinaire. A gauche, même disposition éminemment banale et laïque. Et de l'un à l'autre de ces piliers incongrus, l'envolée d'une arche mi-romane mi-gothique, dont la voûte se prolonge directement, à droite, dans le pilier, tandis qu'à gauche l'on a eu visiblement besoin d'un raccord, d'un vaste emplâtrement permettant tant bien que mal le passage d'un arrondi à une verticale.

     

    Tout cela sent fortement le rafistolage d'éléments disparates au cours des siècles, et je vais me faire empaler par les Toulousains, qui aiment leur St-Seernin, si original, si pied-de-nez au classique, si typique du Languedoc d'ici...