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  • Problème de traduction

     

    HADDON "A SPOT OF BOTHER" 58 01 10

     

    La chapelle du Saint-Sacrement.JPG

    when he remindered what they were hiding, and felt that a horror-film lurch you got when the mirrored door or the wardrobe shut to reveal the zombie with the scythe standing behind the hero. Ce ne serait pas plutôt what a horror film ? La syntaxe telle quelle me semble bizarre. En tout cas, il y a de l'imagination. Pourquoi se changer devant toute l'assemblée ? Pour s'exhiber en slibard moule-bite ? La froideur m'étreint. L'unité de ton me fait chier. La mienne. He turned off the light, pulled down the blinds and showered in darkness singing "Jerusalem". Donc, il ne sera pas vu. A travers une vitre je suppose : il a baissé les stores. La douche fait référence à Psychose, de Hitchcock.

     

    Pourquoi a-t-il attendu le dessert pour se changer ? Ou bien, le dessert est-il déjà derrière soi? A-t-il donc déjeuné en tenue de maçon amateur ? Monsieur construit je ne sais quel pavillon au centre de sa pelouse, et les cadres de briques des fenêtres sont déjà dressés, l'intérieur garni de plastiques. J'ai en effet parfois rencontré cet accoutrement. Ou alors : George va se changer avant le repas, dont l'auteur nous a dit qu'il s'était bien passé jusqu'au dessert : il s'agissait donc d'une prolepse, ou "anticipation". Reste à savoir si des textes comme celui-ci n'ont jamais paru parce que je suis un génie de l'innovation, ou parce que ç'aurait été trop nul. Suivante : As a result he walked downstairs feeling not only clean but proud of having taken such rapid and effective action. Voici un homme plein d'énergie et de bon sens.

     

    Il fera honneur à ses invités forcés. Mais quelle bizarre salle d'eau, où l'on doit baisser les stores et se doucher dans le noir pour ne pas être vu. Tout cela basculera sans doute.

     

  • Mon Taigne, ton Taigne, son Taigne

        Comme promis, auditeurs de mon cœur, je vais ici vous étaler comme merde en tartine mon incomparable outrecuidance, ma détestable incompétence et ma nullité intrinsèque ou entre insectes en émettant des réserves sur les Essais de Montaigne : Monsieur Perrichon devant le Mont Blanc. D'abord, et d'une, il faut savoir lire Montaigne, et mon petit mandarin frétillant, que je cache sous ma calotte, s'en targue ; à seize ans, j'ai suivi les préceptes de M. Béchier, mon professeur de français de Tanger : lisez chaque jour dix lignes de Montaigne, et très progressivement, à mesure que vous comprenez, augmentez la dose ; ainsi pourrez-vous lire Montaigne couramment.
      

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      Nous fûmes deux, en section littéraire, à suivre cet avis. Et bien m'en prit. Bientôt, je surpassai mes petits camarades, ce qui était le but mesquin du jeu. Quelle volupté n'éprouvai-je pas quand je remis à sa place tel étourdi qui m'avait prétendu que Montaigne était insincère : « mon portrait ressemblera aucunement à ce que j'en écris », ou quelque chose d'approchant ; je triomphai immodestement par la révélation du vrai sens d' «aucunement » : « en une certaine mesure », soit le contraire de ce que cela semblait vouloir dire. Je suis ainsi. Vaniteux de ma culture. Nul à chier. A présent que je me suis bien dénigré, rappelons ce mot de Pascal ou de Voltaire (à mon tour d'être ignorant) : « Le sot projet que Montaigne eut de se peindre »...
        Bien sûr. Objectons alors, comme il se doit, que la personne de Montaigne, comme celle de tout autre, dépeint l'humaine condition, en son entier. Se connaître, c'est connaître tous les hommes. A condition de ne pas se donner automatiquement raison ou tort. « Connais-toi toi-même », répétait Socrate. Ce qui ne veut pas dire « Transforme-toi en nombril ». Or ce précepte figurait gravé sur le fronton d'un temple, à Delphes ; et Delphes, en grec « l'utérus », « la matrice », était considéré comme la matrice ou le nombril du monde, selon le côté où l'on se place... J'admire ici la souplesse de mon intelligence, et je pète un gros coup pour me désenfler : « Car au plus haut trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul », Montaigne...
        Et c'est cela qui séduit chez Montaigne : quelqu'un qui ne se prend pas au sérieux, qui n'affirme pas, en un temps où tout le monde, catholiques, protestants, avait raison, et le faisait savoir à grands coups d'épées et d'arquebuses dans la gueule. Il ne fut pas entendu, pas plus que les modérés d'aujourd'hui, car le monde est toujours aussi con. Montaigne n'affirme rien : « Que sais-je ? » Il ne se range ni d'un parti ni de l'autre, passant pour un traître aux yeux de tous les partis. Dans sa vie, il soutint le catholicisme et le roi de France, non pas pour justifier les massacres (quoique...), mais pour conserver l'ordre ancien, au nom du principe que l'on ne sait pas ce que l'on gagne, mais que l'on sait ce que l'on perd. Il croyait en Dieu parce que c'était la coutume, et qu'il valait mieux suivre la coutume, moins sujette à l'erreur que l'attrait des nouveautés dont le seul atout est d'être nouvelles: facile encore une fois de le démonter en le traitant de mollasson, « quel mol oreiller qu'une tête bien faite » - mais voyons où nous en sommes parfois, en notre siècle, avec cet attrait vertigineux pour tout ce qui est nouveau, lui-même instantanément remplacé par du plus nouveau encore. Et qui préfèrerait dormir sur un oreiller mal retapé ? Ne voyez-vous pas que le confort matériel est nécessaire au développement de la pensée ? Il ne s'agit pas ici de s'endouilletter dans un confort mental, mais d'écarter tous les faux problèmes de conformisme ou d'anticonformisme, d'opinion du voisin, de complaisance avec soi-même.
        L'oreiller en question est celui du calme, du manque de passions, destructrices par essence. Et lorsqu'on a l'estomac plein, et la conscience bien au calme, on peut commencer à raisonner tranquillement, déjà classiquement.  Et l'on s'aperçoit, découvre Montaigne, que tout peut se défendre. Philosophiquement, intellectuellement, religieusement : toutes les opinions peuvent trouver des arguments à l'infini, « toi aussi tu as tes bonnes raisons », anche tu hai le tue buone ragioni, comme disait Corto Maltese avant de descendre un espion. C'est pourquoi il est hors de propos d'aller se chicorer, se pinailler, se houspiller, se casser la gueule ou se tuer au nom d'opinions divergentes : « Mourir pour des idées, d'accord, mais de mort lente », comme disait Brassens, disciple sans doute de Montaigne.
        Et cette opinion, de n'en avoir aucune, n'est pas un confort, mais au contraire une suspension de l'esprit et de la décision, nécessitant un grand sang-froid, une égalité de tête, un équilibre, nécessitant des efforts constants, puis plus d'efforts du tout, soit, mais une telle sérénité, une telle sagesse, aura été conquise de haute lutte, tant il est plus facile de se laisser aller au fanatisme, avec ses exagérations et ses violences. Le pessisme, les injures, les lamentations, c'est facile. Essayez donc de rester calme : et félicitez-vous si vous y parvenez parfois. Le plus difficile, c'est l'optimisme, la confiance. Et certes, à l'époque de Montaigne, comme à la nôtre, c'est un exercice de haute voltige.
        Exit l'accusation de pantouflardisme contre Montaigne. Les opinions que l'on a, nous ne saurions jamais totalement les justifier. Le père Bedu, curé de Piney, disait avoir toujours cru en Dieu parce qu'il avait été élevé dans une famille très croyante. Je vote d'une certaine manière, parce que ma tradition familiale m'y incite. Et certes, je peux défendre mes opinions, mais il faut comprendre que jamais je ne pourrai convaincre qui que ce soit de l'opinion contraire. Je hais le prosélytisme, sauf en matière de culture, qui est ce qui permet de juger. Encore pourra-t-on m'objecter que certains hommes cultivés ont été capables de se comporter avec barbarie. L'opinion que l'on a, c'est toujours pour finir un acte de foi, ou si l'on n'aime pas ce mot, entaché de religiosité, parlons de pari. Or qui dit « pari » dit « Pascal » (non, pas « Folies-Bergères », mec, tu t'es trompé de studio), et Pascal a pillé Montaigne, après l'avoir traité de sot. Et Voltaire a tenté de commenter Pascal, ne réussissant qu'à exhiber son incapacité totale, à lui Voltaire, de comprendre la métaphysique.

  • Martine à la ferme

     Je ne parviens pas à remettre la main sur Martine à la ferme, qui gît par trente-cinq ans de fond sous les couches de bouquins d’enfance, à côté de la chaudière à fioul. Mais vous vous souvenez, vous peut-être surtout Mesdames, de ces délicieux albums destinés aux petites filles : Martine, contemporaine des premières poupées Barbie, montrait aux jeunes lectrices à quoi il fallait ressembler pour être une bonne fifille à sa maman. : toujours propre, bien élevée, souriante, aimée de tous. Martine se voyait transportée, d’épisode en épisode, à la plage, en vacances, à l’école, dans le train, sur la lune je ne crois pas, au bordel non plus ma foi, en auto, à la montagne.

     

    Autour d’elle un monde adulte lisse et rassurant, des grands-parents en bonne santé, exempts de grincherie , des parents jeunes, disponibles et de bonne humeur. Ni morts, ni divorces, ni mésententes, un monde idyllique. Les dessins participaient de cette mythologie : une petite fille mignonne à croquer, avec des petites jambettes, des petites chaussettes ou un petit ciré, une petite culotte aussi, bien visible à chaque fois qu’elle tombe. Coquette mais sans trop, attirante, bien aimable avec tous et sans préoccupations au-dessus de son âge. Bon, c’est de l’ironie facile. A vrai dire il n’y aurait pas grand-chose de plus à dire, à moins de me livrer à un grand développement sur le milieu social aisé où se déroulent toutes ces minces aventures :  papa conduit une auto, maman sait se conduire en vraie femme, au second rang, toujours à sa place, montrant l’exemple à sa fifille, et personne n’a de difficultés de fin de mois.

     

    Pas de pauvres non plus, pas de problèmes, un monde où tout roule comme sur des roulettes, et je sais bien qu’il faut protéger notre jeunesse et ne pas la mettre trop tôt en face de certains problèmes. Mme Boutin a même critiqué vivement certaines collections qui parlent d’inceste ou de pédophilie, les accusant de trop faire réfléchir les petits enfants, voire de les pousser au désespoir…. Allons, madame Boutin… Je voudrais donc faire observer, à propos de la collection des « Martine », à quel point,, en partant des représentations les plus innocentes, on en est venu à favoriser l’accès des petites filles à l’ère du désir, je veux dire du désir des autres sur elles.

     

    On commence par s’attendrir sur tant d’innocence, puis par trouver ces petits bouts de chou bien mignons, adorables à reluquer. L’étape suivante consiste à céder aux caprices de coquetterie, ce qui est encore véniel. pour une petite fille. Vient ensuite cette propension à faire de la petite fille une Miss en miniature, une Mini-Miss, qui se trémousse comme une grande et se maquille outrancièrement. C’est au point que l’une d’entre elles a fini assassinée par un détraqué. Il me semble qu’il y a une contradiction tragique entre le souci de préserver nos enfants de la convoitise lubrique des malades sexuels et cette starisation, ou sans aller jusque-là cette érotisation du regard. Que le désir éprouvé à l’égard d’un enfant aille jusqu’à le prendre dans ses bras pour le couvrir de caresses licites et de gros bisous, voilà qui est bien, mais est-il nécessaire de frôler sans cesse et si inconsidérément cette frontière qui sépare le permis de l’interdit ?

     

    La série des « Martine »  n’est pas visée, rien de plus innocent , de plus asexué, que ces albums-là. Rien de plus mièvre en fait, rien de plus niais. C’est le style « A vrai dire », ce petit concentré de vie française à la sauce bobo, qui m’exaspère avant les informations, je préfère Samantha, nettement moins moral – mon curé regarde-t-il « Samantha » ? Qu’en pensent mon imam, mon rabbin ? Puisqu’on parle des infos, laissez-moi fustiger Môssieur Pujadas, qui est descendu au plus bas niveau jamais atteint de démagogie crapoto-putassière : je veux parler de ce faux fait-divers concernant les petits garçons qui ont un peu trop joué au docteur avec leur petite copine.

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    Vraiment nous sommes tous devenus fous, obsédés sexuels. Qu’il y ait eu des exagérations ans le comportement de certains marmots, certes. Mais était-il besoin d’ameuter le ban et l’arrière-ban, psychiatres, flics, armada judiciaire et tout le toutim ? Est-ce que ça ne pouvait pas se régler avec quelques gronderies et paires de claques, comme au bon vieux temps ? Nous sommes obsédés par ce qui peut bien se passer dans les culottes de nos enfants et dans les toilettes d’écoles primaires. Nous sommes tous là scotchés devant les procès pour pédophilie, attendant des détails qui heureusement de viennent jamais, à moins qu’ils ne se laissent sous-entendre, comme cette histoire de shampoing dans les cheveux des petits garçons, je vous laisse penser quel shampooing de la part d’un ignoble directeur d’école.

     

    La publicité doit se faire au niveau de la prévention, et non pas des procès relatés à grands flonflons médiatiques. J’ai horreur des indignations un peu trop voyantes et légèrement exorbitées des deux sexes, des cris d’horreur, des jugements à l’emporte-pièce genre « On devrait leur couper les couilles », quand ce n’est pas « la tête ». Nos enfants seraient bien mieux protégés par la discrétion, et une ferme mise en garde ne dépassant pas le milieu familial. Mais de grâce qu’on nous épargne ces comptes-rendus détaillés, ces visages floutés, que dis-je, ces séquences porno floutées, où l’on sent qu’il y a quelque chose de sale juste là, derrière le floutage, et que c’est bien dommage, n’est-ce pas, juste pour voir, juste pour s’indigner vertueusement, on aimerait bien savoir mais on ne verra rien, nananère, c’est ça qui est , obscène, qui est odieux.

     

    Et les sous-journalistes qui courent après l’audience pourraient se dispenser de nous relater avec une indignation gourmande les petites exactions de morpions de cinq ans tout juste justiciables de coups de pied au cul. Légers : ils n’ont que cinq ans. Cela me rappelle ces vertueux voisins américains qui avaient alerté la police pour des jeux de découverte entre un frère de onze ans et sa petite sœur : allez hop, psychiatres, menottes, artillerie lourde… Me voilà bien loin des Martines assurément, mais j’aime bien voir des enfants normaux, c’est-à-dire avec des parents qui s’engueulent, des profs qui fatiguent, des frères qui tirent les cheveux et des petits-déjeuners amers : parce que la chicorée, c’est pas ton père. Voilà, c’est bien bref tout ça, je vais reprendre mes recherches de Martine à la ferme

     

  • Au hasard des sélections

     

     

    La mort de Péguy en 1914 libéra soudain le couvercle de plomb qui pesait sur sa notoriété. Maurice Barrès, à moins que ce ne soit Maurras, révéla aux français qu'ils venaient de perdre un héros, mais aussi un saint. « La seule tentation qui vaille », disait Péguy, « c'est celle d'être un saint ». Or il ne le fut pas, tant s'en faut, comme le rapppelle Halévy dans son ouvrage intitulé Péguy et les cahiers de la quinzaine ». Halévy et Péguy s'étaient brouillés au point qu'un duel avait failli éclater. Quelle que fût l'occasion de cette fâcherie, le vrai motif en était comme toujours de nature : d'incompatibilité entre deux natures ; la rafinée, bourgeoisie et gants blancs, de Halévy, la bourrue, la paysanne, aux mains rouges, de l'intraitable Charles Péguy.

     

    Ce petit livre dépenaillé que je tiens entre les mains correspond à l'édition de 1919, présentant des ajouts et modifications considérables par rapport à la première édition (1914), mais différant encorede ce qu'il serait en 1926, édition ultime que j'ignore. Halévy respecta toujours l'ami à côté duquel il accomplissait de longues promenades à pied vers le plateau d'Orsay, sans doute en proie aux barres d'H.L.M. aujourd'hui. Cela commence bien entendu par une biographie bon teint. Il est rappelé l'attachement de Péguy à la race française, expression qu'il est nécessaire de resituer dans le contexte de l'époque.

     

    Il s'agit d'enracinement, en remontant jusqu'au Moyen Age. Nullement d'abaisser les autres autour de soi, ou de prôner une domination sur les Anglais, ou les Bretons, ou les Malgaches. Simplement, il devrait être légitime, de nos jours encore, de revendiquer sa culture, que l'on soit Libanais, Français ou Bambara, sans que des gens bornés vous accusent aussitôt de fascisme. C'eest l'un des points les plus controversés quand on aborde Charles Péguy. L'autre consiste à reprocher à notre auteur son abandon de l'artisanat pour les études parisiennes. Mais, que je sache, il n'a jamais été peccamineux de vouloir s'élever au-dessus de sa classe sociale, à condition de ne pas la renier en se haussant du col.

     

    Péguy est toujours demeuré fidèle à ses origines. Il dit « sa race ». Halévy s'exprime aussi de cette façon. C'est agaçant mais c'est comme ça. On ne va tout de même pas les caviarder, pour mettre schtroumpf à la place à chaque fois. Donc les origines, la vieille France, l'école et le catéchisme, et très vite l'Ecole Normale Supérieure à Paris (Halévy s'efface derrière son sujet (j'ouvre une parenthèse) et je me vois dans l'incapacité de dire en quoi son écrit présente une originalité par rapport à ceux qui traitent du même homme). Toujours est-il que la conversion de Péguy au socialisme fait l'objet d'un traitement objectif, alors que bien des gens parmi lesquels notre ineffable Torreton, ex-Monsieur Chazal pour être méchant, seraient bien marris de le compter au rang des gens de gauche. En effet, le socialisme de Péguy emprunte bien plus au saint-simonisme qu'au marxisme, ce qui est le cas, également, de Jaurès à ses débuts. « Plutôt qu'un socialisme », précise Halévy, « un sentiment de charité sociale, incliné vers le christianisme, incliné vers le peuple. » Ambiguïté comme on voit, que Halévy ne cherche pas à dissimuler. Au-delà (ou en deçà) de cet engagement, il recrée l'ambiance de camaraderie studieuse qui existait en ce temps-là.

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    Péguy exerçait un magistère tout empreint de douceur et de fermeté sur ses amis qui déjà l'admiraient. Il écrasa de son indifférence les petits malins qui pariaient sur les chevaux. "On ne joue pas aux courses" dit simplement Péguy : et je me trouvai soudain désemparé, honteux de moi, confus de cette basse et ridicule proposition" – de récolter ainsi des fonds pour des grévistes, probablement. En effet, récoltant de telles propositions, Péguy eût jugé vil d'accepter des fonds provenant des paris, qui dévalorisent le travail et démoralisent le prolétaire. Parfaitement. On n'en fait plus, des comme ça.

     

  • Les vieilles fascisteries

     

    Je sais, Dieu sait si on me le répète, que la main est intelligente. Mais nul ne m'en pourra jamais convaincre. Un sillon, une chaussure, n'égaleront jamais en intention (je ne parle pas de la réalisation) l'Œuvre d'Art, consacrée par l'éternité des Divins Préjugés. Il existe, si arbitraire qu'elle soit peut-être, une hiérarchie des valeurs que nous respecterons toujours Sylvie Nerval et moi, quelles que soient les violences des propagandes égalitaristes.

     

    Nous tordons le cou aux démagogues alléguant l'égalité du boulanger et de Mozart ; pour des milliers de boulangers, quelque compétents, quelque vertueux (voilà bien la répugnante faille de raisonnement) qu'ils puissent être, il n'existe et n'existera qu'un seul Mozart. Ajoutez à cet intolérable fascisme (n'est-ce pas !) qui est le nôtre une farouche défense des valeurs passées, mais aussi, de façon douillette sans doute et parfaitement incohérente, l'attachement aux grandioses adoucissements de la condition humaine : le progrès matériel justement, permis par les techniciens, les bricolos, les “hommes matériels” si vilipendés au paragraphe précédent. Plus encore de notre part un viscéral cramponnement à l'Athéisme, à la Liberté Sexuelle, qui nous semblent découler non pas de la démocratie, mais directement de la sainte et laïque raison bourgeoise et cultivée. Ce n'est pas en effet pour avoir souscrit aux suffrages de quelques bouseux incultes que nous avons conquis toutes ces belles choses, comme les découvertes médicales, mais en luttant de toutes nos forces, justement, contre leurs préjugés et leurs hargneuses sottises.

     

    Le peuple est méchant, écrivait Voltaire ; mais il est encore plus sot. Ce sont les études qui forment l'élite, et par là-même l'arrachent au peuple et à son étouffante connerie. Soyez bien assuré que si l'on redonnait la parole au peuple, son premier soin serait de rétablir peine de mort, torture en public et persécution des pédés. Il brûlerait, ou laisserait périr les musées, le peuple, il se livrerait au fanatisme. En admettant tant que vous voudrez que cela soit faux - il n'en est pas moins vrai, regrettable ou non, que la sainte horreur du populo est l'un des plus fermes ciments de notre union ; nous ne fréquentons point cette engeance renégate de l'âme et de la raison. Aristocrates des buissons, nous ne méritons point de vivre assurément, selon la doxa du jour ; c'est ainsi que Monsieur des Esseintes exigeait de son personnel d'avoir achevé les travaux de jardin avant onze heures, afin qu'il pût jouir des allées de buis parfaitement râtissées sans risquer d'entr'apercevoir le moindre fragment de bleu de travail... S'il est en effet quelque individu avec qui pour ma part je sois rigoureusement incapable d'échanger une parole, ce sont bien les gens du peuple, juste capables, sitôt qu'on leur laisse ouvrir la gueule, de proférer des horreurs sur les arabes, les juifs et les fonctionnaires (aux dernières nouvelles c'est nous, Sylvie Nerval et moi, qui sommes les fascistes).

     

    ...Nous aimons pourtant bien jouer à la belote (alexandrin). “Second degré” ? Nous possédons huit ou neuf jeux de cartes, très originaux (A présent je tombe de sommeil et j'ai bu de la bière, et tant d'ostentation de seigneurie me fatigue, moi qui ne suis qu'un con. Quand je me suis réveillé, une profonde tristesse m'a étreint de marchandises. J'ai trop haï et méprisé dans les lignes précédentes.) Je voudrais cependant ajouter qu'il existe un autre jeu appelé Trivial Pursuit, qui signifie “Divertissement banal”, “populaire, formé de questions et réponses sur cartes réversibles.

    Sonia sous l'auvent, et Laetitia.JPG

  • Le dos d'un chat

     

    Va-t-il devoir toujours désormais lutter pour la préservation de sa femme-gnome, elle est de même taille, aurait-elle oublié ? Faudra-t-il écarter les ronces de son chemin, pourfendre les insectes, trembler après chaque averse ?

     

    Il répond : "Je ne puis. Abandonner L'Hextrine, c'est abandonner le Sol où je m'appuie, garde-manger où je puise, inépuisable sécurité qui permet la culture." La femme revient à la charge : "Il faut que nous vivions ensemble." Le gnome triple l'expression : "Ensemble. Ensemble. Ensemble. Repas ensemble. Distractions ensemble. Prières, promenades ensemble, sur ce domaine si restreint, mouvant d'un dos de chat - que dis-je ? les déjections ensemble, dans les poils arrière - « surtout, dit-il, je suis pris d'effroi - songe à ces nuits, interminables, successives, devant couronner, ternir, couvrir de cendres les plus beaux jours, les plus échevelés, tous engloutis dans cet entonnoir de milliers de nuits où nos corps étendus parallèles inconscients l'un près de l'autre navigueront dans ces infinis répétés du sommeil – reprendre auprès de toi ce voyage de nos morts où je l'aurai laissé, ainsi dériver pour toujours.

     

    "Prenons le cas que nous ferions l'amour : notre sommeil suivrait son orbite irrésolue sans conviction ni fin. Dormants ou éveillés, nous deviendrions mi-l'un l'autre, sans autre forme d'être, mutilations plutôt que doubles » et la femme restait silencieuse, mais plus tard tous deux partagèrent le territoire, sans qu'il fût plus question de spectacles, car ils sont rares, ni d'amis, pour la même raison.  « Je propose, conclut-elle, que nous divisions L'Hextrine en quart , en vue de permuter nos établissements. » Briand proposa d'abord de partager le temps : solitaire ou joint.

     

    Les discussions portèrent sur les proportions temporelles, Briand réclamant ses 2/3 de solitude, Vicki un seul tiers - ils se résolurent pour la moitié, ce qui les fâcha tous deux; puis établirent des tours de garde élaborés, agrémentés de présences mutuelles. La solitude prit place autour des oreilles (bon poste d'observation) ; il est à noter cependant que sitôt affublé d'une femme, le gnome fut tourmenté par d'anciennes pensées depuis longtemps éliminées, en un assaut sournois : d'une part, il était affligé d'une difformité physique du visage ; ses traits étaient grotesques. Java et Anne.JPG

     

    Pourquoi les femmes de sa race échappaient-elles à cette malédiction ? Ou alors : pourquoi Catia restait-elle minuscule ? Quel était son châtiment ? Quel homme avait-elle, dans une vie antérieure, torturé ? ils prirent le soir même leur premier quart. Déjà l'homme voulait s'isoler, alors que la femme désirait réitérer un enfonçage peu concluant - mais Briand repartit que "de toute façon les femmes n'étaient jamais satisfaites ; c'est pourquoi il ne se fatiguait plus" - il allait développer ses éternelles théories sur le pouvoir libérateur de l'onanisme clitoridien, mais la femme le coupa : il était vraiment le seul de cet avis ; il n'y avait que les hommes pour se livrer à des spéculations aussi sottes, expressément destinées à les dégager de toute fatigue ou responsabilité. Sur cette peau de chat mouvante, il existait des soirs et des matins. Cette simple et naturelle alternance fut, elle aussi, l'occasion de dissensions. Déjà, comme on l'a vu, les nuits faisaient l'objet d'âpres négociations : devait-on se rejoindre, ou se séparer ? En effet Vicki adhérait pleinement aux préjugés de son sexe : le désir de l'homme devait être le plus possible brimé, car, disent-elles, « nous ne sommes pas des objets ». En revanche, le désir de la femme, sitôt sous-entendu, devait être assouvi, provenant de leurs profondeurs sacrées, et c'était faire preuve du plus extrême manque d'égards que de décliner les offres d'une femme. C'est ainsi que l'acte sexuel passait sans crier gare, comme la religion en Pologne, du domaine de l'Interdit à celui de l'Obligatoire.