29.04.2009

Piqûre de rappel sur Léopold Senghor

ROBERT JOUANNY « ETHIOPIQUES - Senghor » 28 11 2055 , collection "Profil"

« Dans l'exercice de ses fonctions, Senghor doit résoudre des problèmes juridiques ou sociaux hérités de cette tradition qui s'adapte mal aux exigences du temps présent : problèmes d'indivision (p. 112), « querelles intestines » (p. 136), « les querelles des clans, les querelles des castes » (p. 140), « embûches des puissants » (p. 108). Il doit également faire face aux problèmes nés de la mauvaise adaptation de l'agriculture, du commerce et de l'industrie à une situation économique difficile : l'émeute menace sur « les places des villages [dans] les boutiques des bidonvilles et les ateliers des manufactures » (p. 112) qui sont « ruinées » (p. 136) ; la moralité est quant à elle ébranlée : « luxe et licence » triomphent ; les femmes quittent leur foyer ou tombent dans l'adultère, les jeunes contestant l'autorité de la traditions réclament « leur part d'indivis » (p. 112), la malhonnêteté collective s'installe (pp. 112-113). Comment, devant une telle situation, le poète ne serait-il pas tenté de « faire retraite », pour réfléchir, fort de « la confiance de [son] Peuple » (p. 135), aux moyens d'adapter la tradition africaine aux urgences du Présent ? » 
Or le chapitre suivant s'intitule « 6 – Les Mirages de l'Occident » - ceci pour répondre aux critiques implicites (et parfois exprimées) d'Aimé Césaire et de bien d'autres, qui reprochèrent à Senghor son manque d'engagement politique. Il y a suffisamment de preuves qu'il en fut parfaitement conscient, endossant même la responsabilité de son pays durant des années. Seulement, voyez-vous, l'on ne fait pas exprès de penser ce qu'on pense, j'y tiens, et on ne peut pas se forger une indignation artificielle, contraire à son tempérament. Senghor n'est pas Césaire, et vice-versa. « L'expérience de la vie a permis à Senghor de porter un regard lucide sur « les-peuples-de-la-Mer » - même expression pour les mystérieux envahisseurs des rives sud de la Méditerranée dans la préhistoire grecque - «tout en se laissant prendre au charme de celle qui les représente dans sa vie privée. A la différence des recueils précédents, le regard critique passe ici au second plan : les combats anticolonialistes sont déjà en train de prendre fin, même si l'on en trouve de vigoureux échos dans les Ethiopiques. Le sentiment qui s'impose est celui d'un homme ébloui, tenté et pourtant défiant. »
Arrive alors le premier sous-titre, chacun des chapitres s'articulant en trois parties, à la façon d'une dissertation : CRITIQUE DE L'OCCIDENT - « La critique de Senghor porte sur trois points principaux : le mode de vie, le fonctionnement de la pensée et la colonisation 1 » «  1 – Cette question sera abordée dans le chapitre suivant. » - « Le mode de vie occidental
La découverte de New York permet à Senghor, une fois passé le premier éblouissement, de formuler des griefs précis. Ils s'expriment, dans la première partie du poème (pp. 115-116), tantôt sous forme d'images, tantôt sous forme d'arguments :
images de froideur, rendus par les expressions de « métal bleu », « sourire de givre », « éclipse du soleil », « fûts livides », « muscles d'acier ». Cette froideur transforme la timidité initiale en angoisse car elle est associée à une absence de lumière, qui correspond à une absence de vie : « yeux de chouette parmi l'éclipse du soleil », « lumière sulfureuse ».
démesure de l'homme qui rivalise avec le Créateur les gratte-ciel « foudroient le ciel », « défient les cyclones », la peau des pierres est « patinée » (et non naturelle). 
« A partir de ces deux constats, la critique prend forme : New York est la ville de l'artifice, aussi éloignée qu'il est possible de l'être du modèle de vie africain, qui, en contrepoint, apparaît comme le seul satisfaisant. Le poète n'a nul besoin de rappeler qu'en Afrique, il y a des puits et des pâturages, des oiseaux qui volent dans le ciel, des enfants rieurs et confiants au sein de leur mère, que la chair comme les cœurs y sont naturels, la sagesse accessible, les nuits paisibles, l'amour fécondant. De tout cela il est certain. »

Vous pouvez fermer vos classeurs.

27.04.2009

Peinture, jazz et religion

Il prie devant sa Vierge bleue. Pas devant des cubes. Il est bon enfant, il paie bien. L'homme aussi trouve son compte aux relations qu'on appelle "machistes" : avez-vous réfléchi que la femme protège l'homme ? 
De l'autre côté de la table grouillent l'Arabe et son bourbon : "Je m'appelle Ben Zaf, autant dire "Fils du Vent". Je prends 20%, vous exposerez ici dans mon bar, quels espaces désirez-vous occuper ? lits de gravier, rigoles de galets ?"
Le bar est immense. Décrivons-le brièvement. Une structure en bois sur pilotis, face au port de La Teste envasé 14 heures sur 24, pinasses à quai plus ou moins sur le flanc. La salle du bar en contient une, merveilleusement conservée, suspendue au plafond, briquée, entourée à distance par une mezzanine en bois clair. Juste en dessous, le bar, en forme de spina : c'est une étroite muraille au centre des pistes romaines où se perchent les spectateurs téméraires - ici, des serveurs. 
Et de partout, Gironde, Rhône, Saône-et-Loire, viennent des peintres et des sculpteurs pour profiter de l'air et du parfum de calfatage. Ben Zaf halète, boit un peu, tend des contrats que chacun signe et signe. Les exposants occupent de grands pans de murs près du bar, ou de hautes surfaces boisées tenant les deux étages, quoi qu'il soit interdit d'admirer à bord même de la pinasse suspendue, qui tomberait et tuerait tout. 
Ben Zaf se vante d'une excellente idée : ajouter du jazz, autour d'un grand piano à queue tenant le fond de la grand-salle, avec son grand orchestre de cinquante ans d'âge moyen. Du swing, à fendre les oreilles. Un orchestre hilare, dont on voit la grande photo, "se produira pour le vernissage". Pour l'instant, les oreilles de Matz et de sa compagne se font déchirer par la sono d'une salsa sauvage et dégueulasse, mais 20 % de réduction poussent à l'indulgence. Crier pour s'entendre rend jovial, et les buts du Docteur Pascal sont encore obscurs. 
CHAPITRE CINQ


Le Père Duguay prêtre à Châteauneuf, voyeur auriculaire déjà connu, obéit aux injonctions de François Nau, demi-frère du Docteur en médecine ; il est en relations avec Annemarie Mertzmüller, strip-teaseuse au grand coeur qui se fait troncher à l'hôtel, mais offre en scène son corps à Dieu. Il connaît également le Kader ben Zaf à la Teste, près d'Arcachon. Tous deux sont des demi-rôles. Ils doivent corrompre, chacun à leur manière, les deux maîtresses des demi-frères, Pascal Matz et le marchand de chaussures. Comment s'y prendront-ils ?

25.04.2009

De la tiédeur

Curieusement les sentiments que nous nous portons l'un à l'autre Sylvie Nerval et moi en cette année 66 (de Gaulle regnante) ne se manifestent que par nos défiances, tant nous sommes inadéquats à la vie commune, le mariage, que nous venons de perpétrer ; Sylvie réclame de rester seule une heure avant que je la rejoigne au lit, pour jouir à l'aise ; la violence de ma réaction la dissuade ; mais comme elle n'a jamais connu d'autre homme avant moi, elle obtient que je la confie à deux défonceurs asiatiques, tandis que je me fais plumer (sans passage au plumard) par deux entraîneuses suédoises. Sylvie Nerval est ensuite revenue me rapporter, au petit matin, comment cela s'était passé : mal.

Puis nous achevons notre séjour nuptial au-dessus de l'église russe de Nice ; nous hantons le Centre Hightower de Cannes, fréquentons Michel, danseur à l'Opéra, mort en 93 sans nous faire avertir. Michel accepte de se faire tirer le portrait, sur un balcon dominant la mer.
Il dit “Vous ne ressemblez pas aux amoureux ; jamais un baiser dans le cou, jamais un mot gentil, toujours des piques.” Je ne me rappelle plus comment nous vivions cela. Crevant de malsaine honte mais épris sans doute - quarante années passées en compagnie par pure névrose ? simplicité – naïveté! - de la psychanalyse ! Force nous est d'appeler cela “amour”, car nos parents sont morts, bien morts ; je revois cet angle sombre du Jardin Public, ce banc sous l'arbre d'où l'intense circulation du Cours de Verdun tout proche dissuade les flâneurs. 
Je ne pense pas que Sylvie s'en souvienne ; nous nous tenions assis tout raides sous le grand mélèze. J'ai dit alors que nous nous aimions peu ; que nous nous unirions pour échapper à nos familles, en un mariage de convention consenti par nous-mêmes. Sylvie Nerval ne m'a pas contredit. Peut-être a-t-elle acquiescé. J'ignorais à quel point je serais trahi : dans sa logique à elle, nous sommes restés dix ans chez sa mère, dont l'amour était plus assuré sans doute... Jamais ma propre mère ne comprit pourquoi je suis demeuré là, au deuxième étage du n° 21. Nous les détestions pourtant toutes les deux. 
Il ne s'est pas passé jour, plus de quatre mille fois vingt-quatre heures, je le jure, que je n'aie fait reproche à Sylvie Nerval d'une pareille promiscuité, sans que jamais notre budget plus que restreint nous autorisât d'envisager la moindre solution. J'ai relu sur un vieux carnet cette note incroyable :“Je sens que notre amour tiédit DONC mariage à envisager”. L'urgence consiste donc en tout premier lieu à démontrer à mes parents, à leur opposer, à leur imposer l'idée, le fait, que je ne dépends plus d'eux, mais de ma femme. Vous voyez bien dirai-je désormais à tout un chacun que j'ai pris femme, que j'en ai été capable. 
Puis-je ignorer d'autre part la nature atrocement néo-ombilicale de ce véritable ligotage conjugal ?... Considérer ces dix premières années, coincés entre une belle-mère envahissante et une rue littéralement hurlante de circulation reste encore une épreuve qui me couvre de honte et de transpiration. La mort ne se peut regarder en face : ma vie non plus. Mon ami Jean-Flin désormais perdu à l'autre bout de nos vies allait répétant : “Tu finiras pédé ! tu ne proposes jamais rien, tu suis.” J'ignorais que le suivisme constituât un indice, voire une preuve d'homosexualité ! Mais je me souviens de ce que m'avait dit bien en face un de ces petits bellâtres de village : “Tu n'serais pas pédé, toi ? on ne te voit jamais avec une fille.” ...Comment lui expliquer qu'elles me fuient toutes ?

23.04.2009

Montaigne et moi, carrément...

Au moins fuir cette vie douce épouvantable, mon emploi du temps si souvent serein, cette inépuisable capacité de se plaindre des choses les plus opposées. Si peu que je m'éloigne de mes bornes viennent l'angoisse, les cœurs serrés. La folie ne me convient pas. Je la repousse de toutes mes forces, souhaitant la variété, ne pouvant m'y résoudre. Aurai-je le temps de lire le Journal d'Amiel ? Il ne le semble pas. Voici encore : D'autant que la sagesse, c'est un maniement réglé de notre ame, et qu'elle conduit avec mesure et proportion, et s'en respond. Tel est le défaut de Montaigne : c'est de penser, de croire, qu'une fois le règlement de justesse trouvé, de sagesse, un instinct nous avertit qu'il s'y faut tenir. C'est faux, pour moi ! Montaigne... Combien de fois le fléau s'est-il arrêté sur le 0; et s'est-il remis de plus belle à ballotter au gré des minutes... Ce chapitre traitait de l'ivresse. Je n'ai ici, sur la table, qu'une petite canette désalcoolisée, que je viens de finir, déjà éventée.
Je ne souhaitais rien d'autre qu'une chambre, un silence, des putes à qui se confier, et le désert. La nuit, je ressortais errer, ne souhaitant rencontrer que le silence, les flics, les noctambules, mais sans coucher avec des hommes. Ils m'auraient seulement montré le chemin du cul des femmes, et je leur eusse succédé. La dernière ville qui me hante est Bourg-en-Bresse. Platon argumente ainsi, que la faculté de prophetizer est au-dessus de nous ; qu'il nous faut estre hors de nous quand nous la traittons. Défaut de mon âme, de n'avoir jamais pu aborder Platon, monument d'ennui pour moi, et de suffisance. La morgue platonicienne. Jamais une inquiétude, jamais une faille. Toujours pontifiant, sec. Il faut que notre prudence soit offusquée ou par le sommeil ou par quelque maladie, ou enlevée de sa place par quelque ravissement céleste. La note 3 précise que c'est dans le Timée. Ce sont les notes qui m'ont fait haïr Platon. 
Elles sont pourtant nécessaires, car je n'y comprends rien. Les ratiocinations de Socrate m'exaspèrent. Et le chapitre suivant s'intitule Coustume de l'isle de Céa.  
10 01 2055
Je lis Montaigne. Cursivement cette fois. Me voici à l'Apologie de Raymond Sebon. Des exdemples relatent de curieux faits divers dont les animaux sont les principaux personnages. Androclus et son lion, c'et Androclès, c) a passé pour d). Ce soir j'ai besoin de me restructurer. Ce lievre qu'un levrier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, allonger la queuë, secouer les jarrets... la citation est trop longue, il faut bien que j'écrive moi-même. Montaigne prend ici des accents prépascaliens. Je sais où il va. C'est le début d'une longue démonstration poursuivie jusqu'à nos jours, que l'homme est seulement un animal supérieur. Puis ce sera pour dire qu'il vaut mieux être mort, car tout n'est rien. ...et représenter les mouvements de sa course, c'est un lievre sans poil et sans os.

21.04.2009

Y fait chaud en été, pis froir en hiver... Vain guiou qué malheur...

Le nombre de conneries façon "langue de bois" que je me suis entendu en milieu éditorial dépasse au mètre carré tout ce que j'ai pu entendre ailleurs. Exemple : "Si vous êtes bons, vous serez publiés. Il est impossible que quelque chose de bon échappe à la perspicacité des éditeurs, qui ont tout intérêt, n'est-ce pas, pour leur publicité, à éditer d'excellents textes. " Bernard C. (car c'est de lui qu'il s'agit) prend alors entre les mains Mon Roman, se tourne vers mon éditeur d'alors et lui dit : "C'est un de vos amis ?" Et il flairait le volume d'un air dégoûté, "le retournant avec sa serre". Ben évidemment que j'ai eu recours à un ami pour me faire éditer ! Dis donc Nanard, comment as-tu fait toi-même quand tu as débarqué à Lyon de ton Jura natal ? Tu n'as pas eu recours à des amis par hasard ? Parce que tu veux nous faire croire que c'est l'excellence de ta prose qui t'a fait éditer ?

Tu déconnes ? Tu t'es relu ? Il me demande ensuite, le grand homme : "Pourquoi n'avez-vous pas publié autre chose ?" Je réponds du tac au tac : "Parce que c'était mauvais." Je n'y ai même pas mis d'ironie. "Et qu'est-ce que vous allez faire ?" "Eh bien je vais tout récrire". Ce qu'il y a de bien avec Bernard C., c'est qu'il ne se rend pas compte qu'on se fout de sa gueule. 2è connerie : "Ecris-moi un chef-d'oeuvre et je te le publie." Comment, Editeur, te voilà capable de détecter un chef-d'œuvre ?
Peux-tu me dire d'une part pourquoi tu as publié tel ou tel connard dont tu savais pertnnemment qu'il écrivait des conneries comme son nom l'indique, mais dans l'espoir qu'il te rapporterait des gros sous ? Comment discernes-tu le chef-d'œuvre ? Tu sais que même Victor Hugo a dû batailler (disons : magouiller) pour faire accepter ses "Misérables" ? Parfaitement, Les Misérables ! Sais-tu à quelles honorables magouilles a dû se livrer Nadeau pour faire publier, diffuser, accepter Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ? Qu'est-ce que c'est qu'un chef-d'oeuvre avant publication ? Rien, que dalle. Un chef-d'oeuvre, ça se construit. Il faut être toute une équipe autour d'un bouquin, le lancer, se tenir toujours sur la brèche, télévision, journaux etc., et ensuite, ensuite seulement, quand il se vend, quand les gens s'habituent à l'entendre encenser sur tous les tons, alors seulement ça devient un chef-d'oeuvre, mais pas comme ça, hop, dans le cabinet de lecture d'un éditeur qui se prend pour Sainte-Beuve ou Gide. 
En bref on ne s'aperçoit qu'un livre est devenu un chef-d'oeuvre qu'en consultant le tiroir-caisse, point, tiret. J'oubliais aussi les nombreuses et très pressantes pressions auxquelles j'ai été soumis pour demeurer surtout dans mon coin, ne pas me galvauder, ne pas figurer sur telle ou telle liste d'écrivains, en attendant qu'on vienne me chercher pour me faire un pont d'or, car une grande œuvre se fait dans l'isolement - mon cul ! Si tu es isolé, tu peux écrire des choses que tu juges extraordinaires, personne, tu m'entends bien, personne ne viendra jamais te chercher. Fais-toi connaître, agite ton cul, magouille, magouille, et à un certain moment on te dira : "Vous n'écrivez pas, par hasard ?" Ne dis pas si, surtout, malheureux ! (les magouilleurs n'ont pas besoin de ce conseil). Tu entendras alors ton interlotrouducuteur te dire : "De toute façon ça ne fait rien, vous écrivez n'importe quoi et notre rewriter saura bien vous présenter tout ça, et on le publie !" Il se peut que cette chose ait existé à toutes les époques, mais nous n'en savons plus rien. 
En revanche pour les auteurs contemporains la merde est encore toute fraîche, et c'est pourquoi je ne les lis jamais, car ils n'écrivent pas mieux que moi. Au moins avec les auteurs anciens, dont la merde est depuis longtemps séchée ou momifiée, on peut se bercer des illusions d'une pureté. La renommée ? ce n'est jamais qu'un groupe de nazes qui se sont mis à se vanter les uns les autres à toute force et à persuader le public qu'ils étaient les meilleurs. Ensuite, la patine du temps fait le reste. A partir d'un certain niveau d'écriture, il n'y a aucune différence entre écrivains, et le tri se fait en fonction des hasard, puis la tradition assoit son gros cul là-dessus et il est impossible à tout jamais de l'en décoller. Et si je magouille avec ma tête et mes idées, je vous emmerde, parce que vous ne vous êtes pas gênés pour le faire vous-mêmes.

19.04.2009

Les délires du petit prodige

Il faut se regarder soi-même afin de déjouer tous les pièges des yeux d'autrui. 
Position de jeu
Quelques grinçures de flûte ; pour trouver le souffle.
Quelques grimaces devant la glace. Un son de velours à présent (griffures ; tendresses). Quand ELIAS FELS rencontre au-dessus de l'argent son regard brun (qu'on pense aux portraits de Jean-Jacques) il lui vient une moue frémissante, et si les femmes aimaient les hommes, elles aimeraient celui-là. Elias suspend son haleine, fixe pour sa vieillesse l'instantané de ses quinze ans. 
Dans un secrétaire il conserve serrée une gravure de Moreau le Jeune "Marsyas rivalisant avec Apollon". 

Description
Le Faune, assis sur un roc de théâtre, gonfle ses joues moricaudes et semble, de toute la force de ses yeux, puiser le suc de la terre inspiratrice ; Apollon, la lyre négligemment posée sur la hanche, attend la première défaillance pour écorcher (αποδέρειν, apodéreïn) son rival aux basses branches d'un figuier.

Morale et Comédie
Elias a pris parti à tout jamais pour le Grand Satyre, qui a pu se mesurer au Dieu : vaincu, mais dans la gloire. Il conserve avec soin quelques œuvres dissimulées portant en bas de page le parafe ténu qu'il a imaginé pour "Marsyas"... "Aujourd'hui, je vais le serrer de près – Apollon !" Il se campe, abat son instrument, la flûte traversière, comme un fléau d'argent. Trilles de tierce, en grignotage ; escalade d'octaves (renversements) ; thèmes ébauchés, délaissés, puis des poncifs, reprise de souffle. Très joli. Réussi vraiment – la Muse ? La gloire ? Son nom sur les lèvres des princes ? ...une phrase prometteuse, une autre sans laideur – mais c'est – le concerto ! Je savais bien que j'en serais capable – Rogmann voudrait m'engager malgré mon frère ("Kapellmeister ou rien" et tout ce qui s'en suit).
Elias Fels, quinze ans, cesse de jouer, jette un long regard sur l'allée qui file "entre les bibelots floraux du jardin", repose sa flûte, regarde sa main : s'il y découvre une étoile, même petite, il sera marqué par le destin. Il secoue la tête. Frappe du pied. Bourdonne un air. Flûte et clavecin, harpe, timbales, et la grand-bande des violons – tutti ! (Il "tubette", "piperonne", "chante un dernier accord") – hourvari, ovations, bouquets, bravos ("les lions de Cour rugissent, les jeunes filles lancent des fleurs")-

17.04.2009

Histoire d'amour

Qu'est-ce que l'amour, et qu'est-ce qu'une histoire ?

Elle demande un jour pourquoi je n'ai jamais su écrire une belle histoire d'amour ; mes seules allusions : sarcasmes, burlesque ou péché – à vrai dire, l'amour hors sujet. Déjà tout enfant je ne puis entendre une chanson d'amour sans la trouver ridicule, déplacée. N'estimant rien de plus niais que les amoureux, “qui s'bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics” - cette chanson-là, je l'adore. Je la chante volontiers sans bien comprendre. Aux représentations de Sylvie Nerval j'objecte qu'il m'est impossible d'écrire une telle histoire d'amour. C'est ma nature.
Dans les tableaux qu'elle peint, le spectateur lambda regrette les sujets plaisants, les fleurs, les chats et les enfants ; il voit des nus chlorotiques, hagards et (circonstance aggravante) masculins, errant de nuit parmi les ruines.

Sylvie revient à la charge : lire sous ma plume une belle histoire, même rebattue, difficile pour cela même, et qui ne soit pas, précise-t-elle, entre hommes – je ne mentionne pourtant nulle part, que je sache, de passage à l'acte.  
J'ai soixante ans cette année-là ; ma mère jadis faisait observer que fêtant son 20è ou 40è anniversaire on entrait dans sa 21è ou 41è année - mort dans sa 60è année disaient les vieux tombeaux qui ne la dépassaient guère. Pratiquer moins désormais l'acte d'amour me donne-t-il le droit d'en parler ? ... sans vouloir toutefois rivaliser avec Roland Barthes (Fragments d'un discours amoureux) ou Stendhal (De l'Amour), ou bien Denis de Rougemont (L'Amour et l'Occident) - ce dernier surclassant définitivement tout exégète par son assimilation de la mort à l'orgasme suprême, qui est jouissance de la fusion ; le monde lui voue une admiration, une reconnaissance universelles.  

De la tiédeur

Curieusement les sentiments que nous nous portons l'un à l'autre Sylvie Nerval et moi en cette année 66 (de Gaulle regnante) ne se manifestent que par nos défiances, tant nous sommes inadéquats à la vie commune, le mariage, que nous venons de perpétrer ; Sylvie réclame de rester seule une heure avant que je la rejoigne au lit, pour jouir à l'aise ; la violence de ma réaction la dissuade ; mais comme elle n'a jamais connu d'autre homme avant moi, elle obtient que je la confie à deux défonceurs asiatiques, tandis que je me fais plumer (sans passage au plumard) par deux entraîneuses suédoises. Sylvie Nerval est ensuite revenue me rapporter, au petit matin, comment cela s'était passé : mal. Puis nous achevons notre séjour nuptial au-dessus de l'église russe de Nice ; hantons le Centre Hightower de Cannes, fréquentons Michel, danseur à l'Opéra, mort en 93 sans nous faire avertir. Michel accepte de se faire tirer le portrait, sur un balcon dominant la mer.
Il dit “Vous ne ressemblez pas aux amoureux ; jamais un baiser dans le cou, jamais un mot gentil, toujours des piques.” Je ne me rappelle plus comment nous vivions cela. Crevant de malsaine honte mais épris sans doute - quarante années passées en compagnie par pure névrose ? simplicité – naïveté! - de la psychanalyse !

15.04.2009

Ferdinand Buisson au Bord de l'Eau

« Edgar Quinet, dans ses écrits, s'est à plusieurs reprises exprimé sur son désir de voir émerger en France l'équivalent de la religion unitarienne (cf. Quinet, «Lettre sur la situation religieuse de l'Europe », Œ[uvres] C[omplètes] Hachette, t. XXIV, 1856). Il pensait que seule l'association de la pensée de la Révolution française et de l'équivalent de l'unitarisme américain permettrait à la France de redevenir de manière durable ce phare de l'universalisme républicain qu'elle avait été, trop brièvement, au cours de la Révolution. Parker, en buttte aux attaques et campagnes de calomnies des « orthodoxes » de l'Eglise unitarienne, était mort en Europe au terme d'un voyage au cours duquel il avait séjourné chez E.Desor, un de ses disciples.

Celui-ci était le principal soutien institutionnnel de l'UCL. » ( je ne sais pas ce que c'est). « Albert Réville, auteur d'une biographie de Théodore Parker recommandée par l'UCL » (je ne sais toujours pas ce que c'est depuis tout à l'heure), « et Félix Pécaut, auteur de De l'avenir du théisme chrétien considéré comme religion (Paris-Genève 1864), dans lequel il se réclamait de la pensée de W.Channing, faisaient partie des conférenciers invités par Buisson à Neuchâtel Pécaut acceptera de présider quelque temps aux destinées de l'Eglise évangélique et libérale de Buisson, dont j'ai montré (Gueissaz, 1998) qu'elle s'inspirait beaucoup de la « Twenty-Eight congregational Society » de Parker. Il proposera que son ami Jules Steeg lui succède, ce qui n'avait pu se faire mais avait été le début de la collaboration entre les trois hommes, souvent qualifiés par leurs adversaires de « trio venu deNeuchâtel » - fin de la note 30, « et comme une tentative pour créer un néoprotestantisme », tiens, une fin de phrase. 
Livre contenant des essais bien intentionnés par un certain Fernand Buisson, ayant vécu jusqu'à un âge avancé. Il combattit les perfides catholiques, lesquels se répandirent en insinuations venimeuses. Ils étaient obscurantistes, et entendaient qu'on le restât. Au besoin, ils calomnièrent anonymement dans les bulletins paroissiaux. L'effondrement du catholicisme date des années 1960, jusqu'auxquelles on pouvait encore se permettre, prêtre, de morigéner ses ouailles du haut de la chaire. J'ai dessiné au tableau, quant à moi, une « rame à dents ». C'était débile.

Et un « dé sans dents ». Ultradébile. Mais 10 mn de cours en moins. Et ces confidences sur moi-même, que l'on prône à de certains moments de réunion, je les étalais dans tous mes cours. 
C'était moi, et non « le prof », qui dispensais l'enseignement. Avec tous les risques impliqués. Cela ne convenait pas à tout le monde, certains en furent traumatisés. Mais tout éducateur, professeur ou parent, doit ainsi risquer sa peau. S'il ne le fait pas, il rase. Je ne me sentais aucune autorité, cela dépendait des jours : ceux où j'étais présent, pas de problème. Ceux où j'étais absent, ou simplement distant, tout grinçait. Nous étions aux antipodes d'une relation d'autorité. Mais je ne prétends pas que cela fonctionne pour tout le monde.

Je n'ai pas de méthode pour bien enseigner : chacun joue sa comédie avec ses propres ressources. Bien prétentieux celui qui, tel un professeur d'IUFM, prétendrait délivrer un procédé unique de captation des intentions, d'insufflement des énergies. C'est pourquoi il est absurde de parler d'un bon professeur ou d'un mauvais : toujours certains conviendront à d'autres, et répugneront à d'autres autres. Devenir incompétent est à la portée de tous : c'est de se laisser faire par deux ou trois individus, élèves, généralement soutenus par leurs familles : ils troublent le cours, ne cessent de répandre le bruit de vos injustices, et de vos insuffisances. CQFD.

13.04.2009

Ca coule à mort

Devant le miroir, le jeune C. observe ses lèvres étirées, ce sourire qui n'est pas lui, ces yeux noyés, son front sans fêlure et le nez droit, plongeant. "Je suis cela." Promenant un doigt sur le miroir : "Bientôt les ans m'inciseront les tempes, graveront leurs veinules. Je n'ai jamais rien lu au front des vieillards. Peut-être se sont-ils seulement beaucoup ennuyés. Miroir, miroir !... ma tête tourne comme une toupie sous la hache, les joues se décharnent, mes fanons se tendent, mes orbites se vident, je rattrape mon visage entre mes doigts !"
Alors Charles P. tord la bouche, épate ses narines, prend l'air stupide.
Car ce que nous pardonnons, ce que nous passons le moins, c'est la jeunesse.  

X

Mes sources (Quellenforschung : recherche des sources) sont les textes mêmes de Péguy, aux éditions de la Pléiade. Textes en prose essentiellement. Et le “Lagarde et Michard” du XXe siècle, celui où Claudel et Péguy, à eux seuls (édition Ier Trimestre 1962) font, occupent à eux seuls 79 (soixante dix-neuf) pages, respectivement 37 et 41) (Céline : une page (“un auteur bien noir”), Artaud, pas même un nom - Lagarde et Michard n'ont pourtant pas tant manqué de flair, eux qui mentionnent en dernière page Beckett, Ionesco (théâtre) ; Bataille et Blanchot (“théoriciens”), et Robbe-Grillet, Sarraute, Butor pour le roman. 
Le dernier texte [(in)volontairement ?] pathétique est tiré d' Un Balcon en forêt de Gracq – qu'ils intitulent : “Peut-être qu'il n'y a plus rien ?”) - et c'est Péguy là encore qui nous apporte les paroles qu'obscurément nous attendions, que nous avons mis un siècle à attendre : que nul ne connaît les secrets de l'histoire, que tous ceux qui ont cru se pénétrer de ses arcanes se sont le plus lourdement trompés sur l'avenir, que quels que soient nos espoirs ou nos malédictions, l'histoire enfantera des milliers de choses inconnues, imprévisibles, sans que nous puissions jamais Dieu merci rien pénétrer. Il n'y a pas de sens de l'Histoire.

11.04.2009

Mi ani ?

Tous les indices concernant le caractère, les mœurs, la méthode de travail des grands hommes coïncident très exactement avec mon contraire : en effet, je me soucie sans cesse de l'opinion d'autrui, aucune puissance de travail ni persévérance (m'étant vite rendu compte de l'indépendance totale du bûchage par rapport aux résultats). C'est Apulée qui me correspond, superficiel, bourré d'anecdotes. Mon modèle, je ne l'ai vu ni lu nulle part. Sauf peut-être Lebedev de Dostoïevski, ne sachant jamais s'il était génie ou médiocre ; ou je ne sais qui, à propos duquel on précisait que les faibles se distinguaient toujours par leur extrême lucidité. Apulée nous dit que Pythagore a inspiré Platon.
Je l'ignore. Platon n'est jamais parvenu à me convaincre. S'il recommandait de se taire, il est désespérément conforme à tous les manuels de sagesse. Mon but à moi, c'est la parole. Nous nous tairons assez lorsque nous serons morts. Et ma devise, mon comportement furent toujours de dire vite n'importe quoi plutôt que de me taire : bande de pisse-froid ! Et moi-même, pour être adopté par mes maîtres dans la famillle platonicienne, j'ai appris - à me taire ? Ô doubles jeux ! inutilités, interminables ornementations dans les dialogues de Socrate ! Que d'affectations de solitude chez Rousseau, lui qui ne dînait jamais à moins de 13 sur l'île Saint-Pierre ! ...de misogynie chez Brecht, couvert de femmes !

Apulée, se taire ? Cet impénitent baveux ! Tout est imposture, et pose. D'où justification de ma flemme. Je puis écrire n'importe quoi : je suis devenu excellent, seul à m'en apercevoir – aux cours de mes exercices académiques, et à parler intrépidement quand il faut parler, et à me taire de bon gré quand il faut se taire – mais, qui fixera ces moments ? Quel maître insupportable ? Mes cours à leur fin n'étaient plus que gros bavardages d'où l'on sortait abasourdi. Le moindre silence me semblait fissure où s'insinueraient les graines du chahut. Les seules fois où je fis silence, ce furent mes voyages. Cela faisait du bien d'être taciturne. Au début. Puis à Paris je me suis mis à apostropher la rue, en langue inventée.

A Limoges, je savais que cela mènerait, en fin de compte, à la mort, au cimetière Nord. Le silence, c'est la mort. Imagine : tu parviens, aux répétitions, à un niveau de perfection qui t'agrée particulièrement. Alors intervient le metteur en scène, qui te dit tout à trac et fort courroucé : “Tu le fais exprès ma parole ; voilà cinq fois que je te demande telle et telle chose.” Tu t'exécutes encore, à la perfection, et ce n'est toujours pas cela. Tu finis par comprendre que tu ne comprends pas, que tu n' “accèdes” pas, qu'il y a un truc : il fait très exactement comme toi, tu fais très très exactement comme lui, mais non, cette vrille de vigne n'est pas assujettie comme il faut, ce nettoyage pèche encore par quelque endroit, cette couche de peinture est mal étalée, je te montre une dernière fois, tu es vraiment lourd. 
Tu reprends donc très exactement le jeu de scène, le coup de pinceau et l'entortillement, et si l'autre se met à trépigner, tu l'envoies chier, tu le traites d'enculé au gros sel et tu dégages. Et c'est très exactement pourquoi mes propos écrits à présent, mes livres, me sortent tels quels “à la chiée du cul” sauf si je m'y recolle moi-même en seul juge. Quant à ce qui se fait avec les mains, c'est peine perdue, parce que ces gens-là, de toute façon, les “manuels”, dépourvus de toute culture (je parle des blaireaux bricolos, pas des luthiers, pas des ébénistes) se sont toujours montrés avec moi de la dernière et plus humiliante grossièreté pédagogique : ils en tiennent un, d'intello, alors ils vont lui montrer, à ce con, ce que c'est qu'un bon foutage de gueule...

Et le jour où j'ai lâché à l'un d'eux que je me rendais parfaitement compte de son petit manège à la noix, putain ce qu'il est devenu mielleux d'un coup, percé à jour, tout ce que j'avais fait était merveilleux, briqué au petit poil, impeccable et tout ! Ô connerie humaine ! connerie humaine ! Je ne parle pas de la mienne, mais si vous permettez j'en suis à celle des autres... Me taire moi jamais. Ceux qui y arrivent, les sages à la Bouddha, tant mieux pour eux, mais qu'ils ne viennent pas me faire chier non plus, ceux-là de l'autre bout de l'échelle. Etre imités, copiés serré-collé : moi j'espère bien n'avoir formé aucun disciple, formaté aucun robot-clone. Ah c'est sûr, quand on se tait, on se fait apprécier, on se fait admirer.

Mais pour moi, un bon élève, un bon disciple, c'est celui qui “participe”. C'est même le b-a ba du pédagogue. Et je me tais, à présent, je me tais, puisqu'on me fait des mines, des grimaces, des réflexions blessantes. C'est en général devant ses égaux qu'il faut la fermer, lâcher juste le monosyllabe au bon moment, détourner tes yeux pleins de cafard. Ou bien relancer le propos quand propos il y a, en surveillant bien tout, mais se taire, pour se taire, quelle idée. Quant à parler au bon moment, pour “obtenir” sans doute “quelque chose”, quelle idée non moins étrange... Quelle banalité, quelle bassesse... Florides XVI ? d'où vient ce titre ? Récit de la mort de Philémon, à propos d'un accident dont Apulée faillit être victime ; Philémon est un personnage de  bande dessinée, de Fred, je crois.

Remerciements à Emilianus Strabon.

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