Fronfron55

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Zohar Sidoniensis

  • Mythologie, increvable

    Nos Vénus, nos Vulcain, nos Thésée, ce sont nos imprononçables i-pods et autres écrans de particules. Cette idée sera volée par un divin Prométhée, qui en portera le flambeau jusqu'au dernier gradin de nos amphithéâtres ; mais elle sera sortie de cet inconnu magma de cerveaux formant le fumier de France, l'ensemble des crânes de toute l'humanité, qui enfante dans l'ombre monstres et merveilles afin que d'autres, plus salauds, plus fumiers, plus grandioses, en arrachent ou plus exactement subtilisent la splendeur. Grands hommes, vous n'êtes que des porte paroles, à vous la gloire, à nous la graine. "C'est avec moins de vigueur", poursuit l'increvable Sidoine, perdu dans son entassement de ses grands exemples, son remplissage de Monsieur Loyal, "que la déesse, vengeresse (ultrix) de l'outrage fait à la prêtresse de Phébus, brandit la foudre contre les Danéens" – devons-nous rappeler aux tas de graines l'essentiel des légendes, afin de les instruire, ou bien nous réserver pour "ceux qui savent", les enfants qui dès dix ans lisaient attentivement les Contes et légendes de l'Antiquité ? De ce va-et-vient procède la transmission des sciences : des lumières de la connaissance à l'obscurité de la terre, qui ne veut pas toujours être engrossée.

    Fortifications  ROMN 64 03 05.JPGMais le grand transmetteur de lumières, le petit professeur cette fois et non plus Prométhée-le-Génie, se trompe aussi parfois. "...lorsque la Grèce eut sa nuit de Troie et un embrasement semblable", il ne le comprend pas. Non plus que cette allusion au "fils d'Oïlée" (le petit Ajax, cela il le sait), empalé sur les récifs de Capharée, au milieu de l'eau, vomissait des flammes", splendide image, mais quid ? Note 32 : voir l'Enéide, I 39 et II 403. Cet Ajax a bousculé Cassandre. Il fut châtié par Pallas (Minerve) ; la flotte des Grecs fut foudroyée près de l'île d'Eubée, Evvía. Consultant ces volumes, c'est moi-même que je scrute, ce sont mes côtes que j'écarte. Car nous voici parvenus à ces temps pressentis par Valery, où notre civilisation se meurt. Ajax vomissant des flammes éclaire ainsi de sa torche sinistre la chute d'un "illustre empire", sans que l'on puisse encore bien savoir si c'est celui de Genséric, le Vandale, ou celui de Majorien, qu'on encense aujourd'hui.

  • Médée, Jason, etc.

     

    Près du cadavre c'est la chair que je vois, fragile, repoussante, décomposable, contagieuse mon propre corps se déshonorerait, paticiperait de cette putréfaction. Demeurerais-tu, homme de peu, avec une épouse de cœur si bas, si dur. T'abaisserais-tu à cette carence d'affectivité, à ces insensibilités de bourreau, aimeais-tu cette femme ? "Jason est un héros ; un mythe". Il sera traîné plus tard jusqu'au feu, qui le consumera. Adonaï rendez-moi mes voyages d'antan, mes petits trajets de représentant de commerce ordinaire. Éloignez de moi toute grandeur épouvantable, et ne me faites jamais considérer les ancêtres des Schützstaffeln. L'appartenance au sexe n'importe plus. La folie meurtrière, le berserk d'amour, n'entraîne plus chez nous autres nul prosternement.

     

    Nous n'avons plus à notre disposition que l'horreur, et nous n'adorons plus l'irrémédiable divinité. Voici ce qu'elle faisait : "telle encore le jour où elle étouffa le feu lancé par les taureaux, bien qu'elle fût elle-même plus brûlante." Tous le savent ; unitilité de le rappeler. Nécessité de le rappeler, pour affirmer l'appartenance à une caste instruite. Vains propos de remplissage. "Elle enveloppa de flammes gelées le héros tremblant – et celui-ci, dit-on, grâce au philtre protecteur, grelottait au milieu des bêtes embrasées." Il n'est rien de plus fade, il n'est rien de plus con. Se croit érudit, ingénieux, n'est que con. Ces "flammes gelées" me laissent froid. À mon tour. Que la rage me tienne en la fable. Que le silence s'écarte.

    Blocs informes.JPG

     

     

    Je lisais cela sur un lit, tou blanc, dans un recoin perdu de mes souvenirs. Dix ans et de bonne humeur, perplexe tout de même devant ces légendes si contournées, si incroyables. Et je devais parler pour ne pas dormir, pour ne pas perdre l'esprit ni la science qui le hante, pourchassé par les syllabes sans autre signication que leurs cliquetis. "Donc, quand la femme d'Aétius, depuis longtemps impuissante à se dominer, animi dudum impatiens, eut appris que l'empire, et pour longtemps, était destiné à Majorien, elle pénétra, les bras déchirés, dans la chambre de son époux et laissa éclater sa fureur en ces termes" - le traducteur prend quelques libertés, rajoute "la femme d'Aétius", que nous avions oubliée après cette parenthèse d'ornement. Le difficile, c'est ce qua strata : "ces couvertures", elle pénètre "la chambre" – bref : nous aurons droit à ces mugissements de furie qu'on attribue aux femmes afin de se faire octroyer les pires choses, les assassinats, et autres. La femme pousse en avant et reste en arrière. Elle sait mieux que vous ce qu'il faut faire, mais ne fait rien : "Sans souci, tu reposes, oublieux des tiens, ô paresseux", s'pèc'eud fainéant, "et Majorien sera le maître du monde (ainsi l'exigent les destins"). Mais si les destins sont tissés, pouvons-nous, même en femme hurlante, aller contre eux ? Ô folie ! (à mon tour). Béquilles : ces déclarations doivent correspondre à la poutre verticale de mon destin, à la construction farouche du moi autour de l'œuvre ou de la réflexion.

     

  • Majorien, Empereur de l'ombre

     

    Majorien, Majorien, Empereur de l'Ombre, les chiens poursuivent leurs proies, la chasse au fauve préfigure celle aux Vandales, "pourquoi remettre les combats ? Pourquoi redoutes-tu la mer, toi que si souvent le ciel même aide à triompher ?" La mer, le ciel : de ces marivaudages, de ces oppositions chéries par nos antiquisants jusqu'en l'ère moderne, années 60, où notre Peyrefitte étale sa science en compagnie d'une Anglaise, Miss Teacher... Prends donc la mer, Empereur, et sur tes hauts vaisseaux coule tous ces envahisseurs, atteins ce Genséric fortifié dans Carthage, écris les plus belles pages de victoires marines : si tu l'emportes trop, Ricimer te liquidera par le venin des cuisines. "Bien plus, ne possèdes-tu pas à présent un empereur éminent dont les siècles prophétiques procament qu'il viendra pour la destruction de la Libye" – c'est donc à Rome que l'Afrique s'adresse, réjouie de voir son sol ravagé – mais il fallait bien enchâsser du Virgile, n'est-ce pas, venturum excidio Libyae ? "Enéide, I, 23" – ou me trompé-je d'expression ? Vain Dieu j'ai perdu mes volumes, traduction Maurice Rat... Nos années s'accumulent et le toit fuit - ..."et qui, le troisième, recevra de moi son nom ?" Scipion l'Africain recevra son surnom après Zama, défaisant Hannibal. Mais ce dernier n'est plus qu'un nom d'anthropophage, ou d'un lion dans sa cage. Nos grandiloquences suffiraient largement. Ces rodomontades nous lassent. Les savants savent des choses que tout le monde ignore, mais ignorent ce que chacun sait : voilà du Peyrefitte pertinent, ce qui arrive.

    Où ça va.JPG

     

     

    ...Au texte, au texte ! Quand tout se dilue, au texte ! "Voilà, Majorien, la récompense que le destin doit à tes travaux" – debent hoc fata labori. Aide-toi, le ciel t'aidera. C'est écrit, mais tu l'as fait quand même. Ces commentaires ne valent pas les doctes détails déconstructeurs d'une Florence Dupont, fille du grand Grimald. Mais nous les exposons. Quand même. "Pourquoi je désire le voir s'embarquer sur la flotte, conscendere classem, entrer dans mes ports (pauvres bêtes), pénétrer dans ma Ville, je vais, si tu permets, le dire brièvement, compodi-eusement, dans l'ordre des évènements." Croisons les jambes sur nos sièges, aiguisons nos oreilles et notre entendement, nous allons entendre ce que nous allons entendre.

     

    Il y aura des plaies et des bosses, des chasses glorieuses, maints volumes déroulés et appris par cœur, de hauts exploits sous de grands chefs, et quelque illustre commandement précurseur de celui-ci : chef des métèques au service de Rome complètement pourrie. Se cherchant, drapant dans sa ruine les lambeaux de sa pourpre autour de ses vieux pieds plats. Remontons donc nos bretelles de soutif jusqu'au "grand-père de Majorien" : "On rapporte que son grand-père gouverna l'Illyricum et les marches du Danube, aux lieux où la martiale Acincus de Pannonie affirme sa puissance" : avant de passer par la note finale, étonnons-nous toujours de cette faculté de franchir tant d'escarpements parallèles, en ces reliefs à présent yougoslaves. "Alt-Ofen" était célèbre pour ses manufactures d'armes. "Vieux Four". Devinette.

     

    A Charleville on faisait des fusils. Nul ne s'en soucie plus. Tu nais dans une ville fabriquant des armes, tu nais donc tout armé, tu seras donc guerrier. Florence, Florence Dupopnt, je me fous de toi mais tu serais à présent si utile en ta science si tu parvenais à m'élargir le boyau à commentaires, à m'écarter l'éventail perspectival, à me dégager de ma désolation stérile. Depuis quelques temps des avalanches de grands squelettes me dévalent sus, des honneurs enfouis, "en effet Théodose, à l'époque où il prit à Sirmium le titre d'Auguste, eut un Majorien comme maître des deux milices, au moment de partir pour les régions orientales de l'empire, ad partes regni venturus Eoas, "les parties de l'aurore".

     

    La pléthore d'antiquités nous engendre ce que Quignard appelle "fascination". La description découragée de ce qui est, uine immense envie de Clubbing TV, de sieste et d'oxygène. Nous croulons sous les cartons-pâtes et les praticables. Civilisations ligotées de rites, où le moindre manquement nous eût précipité dans la mort supplicielle. Des ordres retentirent, les chevaux hennirent, et les si brefs humains s'empressèrent de se battre par bataillons. Quelques clampins empanachés se dirigèrent en cortège vers Constantinople, côte après côte, sous le soleil et les averses. "On trouve consigné dans les fastes romains les actes de ce général, ses campagnes contre les habitants de la Scythie" – les Goths, j'en jurerais, après les confusions des gens de ce temps-là "quand ses armées foulèrent l'Hypanis" – qu'est-ce que c'est, "l'Hypanis" ? pas de note... - "et que le vivandier lui-même, lixa, saluant les frimas" – salut, frimas ! comment ça va ? - "se rit en son cœur... des glaces de Peukè".

     

    Aaah... du grain à moudre... Vas-y le hamster, tourne ! Plus vite les pattes ! l"Hypanis, mais c'est un fleuve ! Si les armées le foulent, c'est qu'il est gelé ! Ô exploit ! Si le vivandier l'entame, c'est pour le faire fondre, qu'on puisse boire nom de Dieu ! Et ces points de suspension, braves points de repère, ne sont-ils pas là pour amener un bon jeu de mots, une de ces saillies tordantes et e bon ton ? Peukè, n'est-ce pas là cette île au large du delta danubien, où il faisait bien froid dans la glace, "'mais pas tant toutefois qu'ici" ! Et notre vivandier de se marrer, de se tordre, de se boyauter ! Moins cinquante, vous pouvez toujours vous rappliquer avec vos moins quarante ! ...eh bien non, cette ponctuation annonce une coupure d'un vers, au rigentem devant répondre un calenti, à la chaleur extrême un froid non moins extrême, afin que fût parfaite l'opposition... de rigueur !

     

    ...Il n'y avait donc pas de plaisanterie. Juste le rappel du froid et du chaud, que tout général se doit de supporter sans broncher. Le cercle des clichés antiques est ma foi tout aussi étroit que les élucubrations catholico-démocratiques de Télérama ou les petitesses de nos journaux télévisés...

     

  • En eaux profondes

     

    Entonner la Complainte des Preux du temps jadis, ou ricaner, ou rouvrir les livres poussiéreux, notre choix n'est guère vaste. "Et Coriolan qui massacra le Volsque en fuite, et le dictateur sorti d'exil qui mit en déroute les Sénons ?" Et quand c'est non, c'est non. Les exploits de ces grands hommes, tous militaires, tous vertueux, spartiates en quelque sorte, étaient enseignés aux enfants romains comme autant d'articles de foi. En bas de page, on me souffle : Camille (oui, le second Romulus, grâce à qui Rome fut fondée une seconde fois). Toutes ces gloires s'éloignent, et que sera le monde s'il ne reste plus que moi, post bombas atomicas, pour ânonner à des savants éblouis le peu qu'il me reste d'Histoire romaine dans ma calebasse de prof ?

     

    J'ânonne déjà. "Je voudrais revivre", dit Rome, "la vie de Fabricius, la mort des Decius" (Decius Mus, la Souris, Mickey Mouse des Romains) – "Fabricius refusa de faire empoisonner son ennemi Pyrrhus"... VII, 69 – 6 04 19... "Je voudrais ces victoires ou ces nobles défaites", bel alexandrin ma foi, comme il devrait s'en échapper plus souvent sous la plume de notre si souvent prosaïque traducteur, André Loyen. Nous sommes en effet passés du catalogue botanique à l'énumération chronologique, l'un et l'autre tant aimés des périodes qui n'ont plus rien à dire : ainsi fleurissent les dictionnaires de notre nouveau millénaire. Nous commémorons à tout va : "rends-moi mes enfances", redde mihi principia, fort bien dit, vas-y Sidoine.

     

    "Il s'échappe de toi des bonheurs d'écriture", en dépit des jaloux qui dénigrent ton style ; à moins que tu ne les aies chipés à Claudien ou à quelque autre : avec toi, qui peut savoir. "Hélas ! où sont maintenant les pompes et les riches triomphes du consul pauvre ?" est-ce de Cincinnatus (le Bouclé") qu'il s'agit ? ce riche propriétaire qui jamais de sa vie ne toucha les mancherons d'une charrue ? Que les ressorts humains sont pauvres, qui lui font admirer la simplicité, lorsque de puissants riches la manœuvrent en sous-main ? Waluliso, faux pauvre prédicant, Jeanne d'Arc dans la manche du roi et répétant la scène de sa réception de Chinon ? Cela console d'avoir échoué, cela ne consolera jamais. Rome pleure ses légendes : "La pointe de ma lance a porté l'effroi sous le ciel lybien" – moins désertique qu'il paraît, puisqu'en arrière s'étendent des terres fertiles, un des "greniers à blé" de Rome ; et la géographie d'Apollinaire souffre bien les imprécisions, puisque pour illustrer cette Lybie, c'est Carthage que l'on invoque : "au perfide Carthaginois j'ai imposé trois fois le joug, posui juga tertia". C'est bien à Rome de parler de perfidie, elle qui n'accepta la paix que sous la condition que la ville vaincue se reconstruisît 40km à l'intérieur des terres, belle position en vérité pour un port maritime !

     

    Tant de mensonges ne portent en eux leur consolation que par le néant de la chose humaine. Plus difficiles à effacer sont les tortures infligées aux humains, et que rien ne pourra recoller. Laissons la vieille Rome ululer : "Le Gange de l'Inde, l'Araxe d'Arménie, le Ger d'Ethiopie et le Tanaïs des Gètes ont tremblé devant mon Tibre". Franchir un fleuve était domination sacrilège si forte qu'on offrait des sacrifices aux dieux fluviaux ainsi surmontés et violés. Encore maintenant, quand je franchis le Rhône en train, ou la Garonne sur mes quatre roues, je prie ou je contemple, pour ne pas franchir vainement ce fleuve que tant de cons passent sans même y penser, à moins qu'ils ne fassent comme moi, ou moi comme eux.

    Effets d'eau.JPG

     

     

    En toute ignorance en effet, jamais les eaux n'auraient dû former des vallées, courant ainsi sur les rocs sans les entamer, ou croupissant dans les Okavango du monde. Ainsi le Houang-Ho ne vient-il plus dans son delta, et s'enfonce-t-il sous les sables bien avant la mer. Peut-on le cultiver ? Remonte-t-il du fond pour les inondations ? Nous franchissions ainsi le Rhin, nous autres Welsches, qui dépasse le kilomètre de large. Et Rome énumère ses triomphes, dans une mélancolie bien plus forte que les amateurs de déclin d'aujourd'hui, car de nos jours la bêtise pense, impose sa démocratie dans l'opinion, oppose toujours aux déplorations évidentes ses arguties inverses ornementant les débats : je suis pour, je suis contre, et cependant la vérité, l'univoque vérité, poursuit son règne austère. À vous, Rome ! "Ecrasé jadis avec ton allié Teuton, tu subis ma loi, Cimbre, et ton bras, qui étais jusqu'alors chargé du poids des épées (gladiisque gravatas), sur mon ordre, ne porta plus que des chaînes" – forza Roma ! Qui dira qu'il n'y a pas d'énergie dans Sidoine ? qui parlera de pauvreté de la pensée (certes, et alors), d'enflure, de pompe et de sottise ?

     

    Le moment n'est plus là, le sera-t-il plus au temps de Corneille ? Ces formules sont creuses, inadaptées : n'ont-elles aucune grandeur ? De quels soubresauts notre agonie ne sera-t-elle pas soulevés, au rappel de nos triomphes et de nos adversités ? Les Teutons ou Teutsch, les Cimbres ou Kimmériens, n'apprirent-ils pas à Aix ou à Verceil que la terre qu'ils exigeaient en conquérants se trouvait justement sous leurs pieds, où il faudrait les enterrer ? Sidoine et ses contemporains, et tout Rome, étaient lucidement convaincus de leur plus profond déclin, nul démocrate contradicteur ne venait leur démontrer qu'ils étaient en pleins progrès et que le noir était blanc : ça se voyait, et tout le monde y acquiesçait. L'illusion venait d'un chef magnétique, immense, qui reviendrait remettre de l'ordre. Là gisait le rêve, le déni pathétique : "Hélas ! poursuit-elle, quelle était ma puissance lorsque Sylla, Asiagenes ou Scipion l'Asiatique, Curius, Paulus, Pompeius "imposaient à Tigrane, Antiochus, Pyrrhus, Persée, Mithridate, la paix, l'abdication, l'exil, la rançon, les chaînes, le poison." Soyez assurés que chaque souverain, dans l'ordre, a subi le châtiment correspondant : à Tigrane la paix, l'abdication à Antiochus, IIIe du nom, souverain de Syrie, et ainsi de suite, en de belles énumérations, comme on lit les victoires sur l'Arc de Triomphe.

     

  • Sous le ciel je me débats

     

    Comme ça, ce sont les dieux qui ont vaincu ? Grâce à toi céda cette machine de guerre, machina, c'est Loyen qui rajoute "de guerre", pour que nous autres crétins comprenions. Je suis pétri d'impuissance – construite par des mains redoutables, presque dressée déjà jusqu'à la voûte étincelante du ciel. Voici de quoi je suis bourré jusqu'à la gueule : sky et skull sont de même famille, et le skull se décline en skeleton. Les Anciens vécurent avec le sentiment qu'il y avait là-haut une voûte, l'intérieur d'un crâne, dont nous étions les songes, une voûte fixe et ferme, un firmament, ce n'était pas si absurde.

     

    Et les Géants prirent d'assaut la muraille incurvée : Le Pinde, l'Othrys, le Pholoé (Pholoe, où est-ce ?) échappèrent aux bras des Géants – te souviens-tu de ta danse folle dans un cimetière au crépuscule ? Tu tenais contre ton oreille le transistor qui chantait en grec la Chanson tôn yiganndônn, et si la moindre personne t'avait vu ainsi danser comme un ours en plein cimetière, tu n'y coupais pas de l'asile, vision de Bergman ; on t'aurait enfermé. Pas d'autres spectateurs que le soleil couchant. Je lègue, je lègue. Je me bats avec Dieu, avec la voûte, ma hanche à jamais boitera – et l'Ossa, brusquement alourdi, tomba des mains de Rhoetus. "Entasser le Pélion sur l'Ossa", montagnes au-dessus de Volos, que jamais je ne verrai.

     

    Colonne grecque en plâtre.JPGLocutions connues de mes proches ancêtres, à présent s'estompant dans la langue enfuie. Les conversations d'aujourd'hui ne parlent que d'aujourd'hui, rarement plus haut qu'avant-hier. Nul ne demande le moindre renseignement au Spezialist. Egéon, Briarée, Ephialta et Mimas, Mimasque, qui s'étaient accoutumés à lécher du talon le char de l'Ourse, sont abattus. Voilà bien l'agaçant : "fiers de", "étonnés de", "accoutumés à" : de simples dispositions dans le ciel, dans le paysage, assimilées à des dispisitions de l'esprit, comme si un toit, par exemple, avait pu se "sentir fier" de couronner tel édifice, telle roche "éprouver de la honte" à se sentir foulée aux pieds, tel fleuve "se réjouir" de couler dans la plaine ou "s'irriter" d'être franchi.

     

    C'st l'histoire de la finesse qu'on entend pour la trentième fois. Ces vers furent-ils proclamés ou juste écrits, après coup, à l'occasion de leur insertion dans ce fascicule ? J'apprends que "les Géants ont essayé de rattraper à la course le char de l'Ourse, qui s'enfuyait, pour se servir de ses étoiles comme de projectiles", ô stupidité ! Le char de l'Ourse étant lui-même formé d'étoiles ! Poésie d'un autre goût, permanence de la métaphore, dédain de la cohérence ! A l'origine tout est lien : l'homme – relie. La nature de l'homme est d'ex-pliquer, de déplier le pli, d'agrafer les objets, d'appliquer l'âme à tous les corps, de là naît la science et le poème, de là naissent de proche en proche les échelons de l'escalade ou de l'échelle – si tu penses tu t'appropries. Les Géants sont les hommes. Et les monstres, ensevelis. Nous métaphorisons et nous approprions. Mais nec plus ultra. Sur le point d'être percée voire atteinte, la voûte s'effondre pour notre plus grand bien, afin que nos limites nous définissent. Encélade est terrassé par ton père – Enceladus patri jacuit - et Typhée par ton frère : celui-ci supporte aujourd'hui le poids de falaises eubéennes, l'autre de la montagne sicilienne. D'où sont venus ces noms ? Est-ce uniquement géographique, territorial ? Avaietn-ils des caractères distinctifs ? Claudien composa une Gigantomachie : je me l'épargne, sachant d'avance ses outrances, où pour cette fois la littérature s'efface devant la philosophie – cette dernière au moins nous renseignerait. "Encélade gît sous l'Etna" : mais encore ? Jamais les Nambikwaras hellènes n'ont reçu la visite et l'analyse de Lévi-Strauss. Puis Orphée, changeant d'inspiration, consacra tous ses chants à sa mère, enseignant à sa lyre à célébrer Calliope. VI, 30, 60 01 02. Les Muses se levèrent à l'éloge de leur sœur et la Déesse goûta plus encore que son poème cette marque d'affection. Scène divine et familiale bien froide.

     

    Plus d'impression a fait sur moi telle lettre que je viens de lire, à l'évêque Loup de Troyes, véritable abjection en prose, amoncellement de flagorneries dégoulinantes à se faire souffleter. Sidoine, malgré toute mon obstination, reste infrangible, infracassable, inaccessible en français, Robert de Montesquiou, pédérastie mise à part, m'eût été tout autant insupportable. Et réciproquement. Voir ainsi notre futur évêque tortiller du cul devant ses bricolages vaseux m'ôte tout plaisir. S'il faut, pour gagner la faveur, chanter une mère, je ne suis pas en état de rivaliser avec la lyre antique. Tu l'as dit, bouffi. Nos commentaires ne parviennent pas à s'élever au-dessus du sarcasme.

     

    Il faudra me résoudre à n'avoir pu écrire que cela, ce que j'ai fait. De même que certains n'auront peint que de certains tableaux, sans avoir pu franchir leurs limites. Alors, bien sûr, "daigne te souvenir de nous, seigneur", Domine papa. "Moi, c'est au père de ce peuple, Avitus, que j'ai dédié ce poème : le sujet est plus grand si ma muse est plus faible, materia est maior, si mihi Musa minor. Ultime rétablissement de justesse. Il me vient Dieu merci d'autres connaissances : Avitus n'était qu'une créature de Théodoric le Wisigoth ; ces derniers allaient et venaient depuis bien longtemps dans le tissu géographique et social de l'Empire. Les fils de Théodoric étendront la domination gothique de façon extrême : Euric n'était pas qu'un tyranneau, mais le père d'Alaric II, et tous deux furent de grands rois.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Et ceci se passait en des temps très anciens

     

    Cependant l'Empire poursuit ses écroulements, et ses Barbares sont chrétiens, tous hérétiques (niant la divinité du Christ). A 18 ans, l'Apollinaire (le nôtre, dont il ne reste aucun portrait) (fondue, la statue d'or de son vivant dans la bibliothèque ulpienne en ruines) – fut acclamé par la noblesse lyonnaise. On s'ébahit de sa virtuosité : l'écriture n'est plus qu'un jeu de mots - de quels siècles sommes-nous l'Antiquité ? ...la préhistoire ? donnerons-nous naissance à quelque cycle épique ? Roland, Guillaume d'Orange ? ...il était une fois, de siècle en siècle, une chaîne ininterrompue, atavique et sacrée, des moines de Saint-Michel-au-Péril-de-la-Mer à ceux de Munich ou Bobbio, dans ces atmosphères miasmatiques, intégristes, où l'on grattait et regrattait le parchemin de sa plume d'oie rêche ; priant, mourant vite, vite, le temps de passer le relais. Chateaubriand, Huysmans, haussent Sidoine aux premiers rangs.

     

    Tous les siècles sont là, immobiles, chacun dans son costume et sa mémoire, où les populations reproduisent en boucle de ville en ville à l'identique les gestes de ces temps-là - comment raisonnait-on ? comment les hommes s'accommodaient-ils de leur si courte vie, mendiants, malades, torturés ? Comment s'imaginaient-ils en vérité que Dieu vivait parmi nous – penser le contraire eût été impensable ? considérez la chaîne humaine au fin fond de laquelle nous tend la main, de l'autre extrémité du temps, ce jeune écervelé sportif qui court après les balles, s'essuie, se rafraîchit d'un Côtes de Bourg ; puis vient son fils. Son petit-fils vendu aux Wisigoths. Puis les moines disais-je incessamment renouvelés, par vocations successives. Puis une longue théorie d'érudits, depuis Scaliger l'Agenais jusqu'au sein du XIXe germanique : Mommsen (1871-1903), Willamowitz-Möllendorf son disciple ; portant chaussettes, fixe-chaussettes, mourant encore à 32, 52 ans. Les professeurs postillonnants de Leipzig, et Colmar annexé, se saluaient rasés jusqu'aux bourrelets de couënne de nuque, engoncés de celluloïd ; parmi les conflits mêmes les plus barbares et les exterminations, se répondent et s'affrontent dans leurs souterrains les controverses philologiques allemandes et latines : dans l'Europe à feu et à sang, de vieux maniaques perclus et grandioses, aveugles au crimes perpétrés sous leurs yeux, se passent de l'un à l'autre, par-dessus ruines et charniers, le flambeau insensible de la mémoire.

     

    Erudits desséchés par l'âge et par le cœur, éternels assis, disséquant conjectures et préciosités syntaxiques d'écrivains morts, hors du monde, eux-mêmes en gilets d'intérieur inclinés loupes en main, dévorés de tics et de phlegmons contre les poêles fumants, marmonnant sous leur monocle leurs anapestes et dactyles et ravagés de vieilles voluptés : ainsi se sont amendés et fumés, dans l'agonie du monde, les Institutions de Cassiodore et autres Epîtres de Symmaque ou de Sidoine, en bout de chaîne, sous leurs pincettes d'entomologistes. Ils ont pour nom Luetjohann, Mohr et Sirmont, Thilo, Leo. Rimbaud les traite de cadavres, leur tresse sur le cul un entrelacs de vieux fétus.

     

    Ils repoussent de la gueule, baisent peu, mais leurs valets révèrent profondément Herr Professor, sans mettre en doute la nécessité de leurs immenses balivernes. Hommage éternel aux Teubner, aux Brakmann, aux pérennisateurs de la Prusse éternelle, Luetjohann, pieux savant germanique aux favoris poivre et sel, haleine chargée – me voici désormais rehaussé au rang de ces vieux puceaux ressusciteurs de nos pères. garants de toutes les survies, complices involontaires des massacres de leur temps, à l'abri de leurs cols durs et de leurs préventions. Honte et gloire à eux, car c'est au même titre que tous les moines, de Cork à Byzance, des deux extrémités du monde à l'abri des Barbares, qu'ils ont sauvé le Verbe, l'arsis et la coupe hephthémimère ; ici, restituant telle préposition, là, tel optatif oblique ; fascinés par la lectio difficilior , la lecture la plusdifficile : quel vieux scribe en effet, vers la fin de quelque Xe siècle, épuisé de jeûnes et de vigiles, au sein d'un écritoire assiégé par les vents, ne se fût laissé entraîner par la graphie la plus commune, ou le « bourdon » nommé le « saut du même au même », sources d'inextricables obscurités, où sombraient un à un les raffinements de l'aède...

     

    Pour moi, que le sort et ma volonté astreignirent à l'isolement le plus absolu, infirme de toutes relations humaines constructives et utillitaires, j'aurai accumulé d'innombrables produits, souhaitant que dans mes studieuses ténèbres un jour quelque chercheur aventure le faisceau de sa torche, et que je lui apporte sinon de grandes joies, du moins de l'instruction, quelque intérêt. Poignante ampleur des civilisations drapées dans l'agonie, que nous devenons toutes. N'imaginez pas, modernes naïfs, qu'il ait été réservé à notre seul siècle d'incarner tout le sel de la terre. Il ne restera rien. Il y avait en ce temps-là un ciel, de l'air comme aujourd'hui, comme celui que tu respires.

    Photo 006.jpg