17.10.2009

Sur les lieux de son crime...

 En sortant du train, je ne me souviens plus si la gare se trouve au nord ou au sud de la ville... « Sortie ». « Avenue Carnot ». A l'hôtel Welcome, un gros ivrogne me reçoit, me loge au n° 3 (tout est en réfection), puis, se ravisant : “Prenez la douze !” Sa femme est slave, il l'appelle « la Russe » ou « Magdalena », elle gazouille avec un accent merveilleux qui donne une irrésistible envie de vieille galanterie. Elle avale ses mots, chante, roucoule, je lui parle en russe, elle s'évente de la main : « Je ne peux vous rrrrépondrrre... Je suis choquée » - (« émue » ?) Je ne recommencerai plus. Le mari se met à me tutoyer. Certains hommes choisissent leur partenaire sur catalogue de femmes de l'Est, ensuite, peut-être, corvéées à merci - prêtes à tout pour fuir la misère ?

Est-elle battue ? je ne suis pas à l'intérieur de ces femmes-là. Je m'installe, télé, frigo, 30 euros par jour et repos. La première chose à faire est de repérer un cybercafé. « Au centre, sur le plateau », me dit un passant – c'est vrai, je m'en souviens, on dit « le Plateau » de Laon. Montée coupe-souffle de l'escalier municipal, station à chaque volée de 20 marches, de plus en plus longue, atteinte enfin de la vieille ville – vagues réminiscences d'il y a 50 ans – ou 30, mais 76 a sombré dans l'oubli. Je trouve ce cybercafé. Un jeune homme charmant, j'entends qui me charme, au point de me faire minauder (je me retiens de justesse, craignant de passer pour une vieille tante) m'ouvre une boîte de dialogue, et dès 18 h je peux envoyer Marine Le Pen à l'éditeur.

Je ne suis pas venu ici me délecter comme à l'accoutumée : je dois travailler deux heures par jour à ce fameux répertoriage des femmes politiques. Je me souviens à présent des circonstances où j'entendis un accent si chantant : c'était celui de la Koleva ; ma Russe est une Bulgare. Les Bulgares comprennent le russe, mais utilisent une langue à eux. Après le téléphonage d'Annie, après les informations, après Trois mariages et un enterrement, je suis allé me promener de nuit, sous la bruine, et suis redescendu par l'escalier : dans les 300 marches. Puis j'ai allumé la télé, pour voir la fin de Thelma et Louise...

16.08.2009

Errances rances

En 1969, mes parents et moi-même nous étions rabattus sur le sanctuaire des Saints Pères Missionnaires, sans doute parce que ma mère déjà prétendait (à 59 ans !) ne plus pouvoir marcher. Mais visiter les Grottes de Bétharram, de nos jours encore, s'apparente à l'expédition. Un guide en béret, l'air parfaitement couillon, scout, puceau, nous informe qu'il faut attendre le car. Un départ toutes les 15 mn. Je repars donc chercher dans ma voiture ce fameux volume sur le Moyen Age carolingien que j'ai chipé à Paris. De longues barrières parallèles suggèrent que le site fut jadis beaucoup plus fréquenté : elles servaient à canaliser les files d'attente. Le  car est plein, ce qui me surprend beaucoup.

Nous sommes déposés sur une autre aire d'attente, au sommet d'une pente.

COMBELASAYS 1





Soulevant leurs jambes j'appliquerais mes lèvres sur les leurs et sentirais sur mes papilles leurs palpitations et leurs salives, car notre corps est tout ce qu'il nous reste.

Lisant les documents de guerre j'ai senti piquer mes larmes à la paupière en évoquant la joie des rescapés, sentant les arbres et les leurs quand tant d'autres cadavres noircis n'avaient fait que passer comme des mains sur mes paupières.

Hier encore j'ai pu chez les Daveyron converser dans les charcutailles car il est bon que le porc (...)


06 08 2051

Ça va passer... Juste la maladie... Malade exprès... Je la félicitais pourtant (nous étions seuls) de ne pas produire d'aspérités, nous rendant ce séjour le moins désagréable possible. Sidoine Apollinaire m'indiffère. Péguy pour l'instant le supplante, plus proche de nous, Sidoine reste un étranger ; il appartient à une autre tribu, nous précédant de quinze (XV) siècles ; comment puis-je seulement imaginer cet évêque ? ...heureux ceux qui n'ont pas d'emploi du temps... heureux ceux qui ne courent pas... heureux ceux qui n'ont pas d'obligation, qui ne sont plus tout à fait vivants. "Il avait tenu à s'isoler", me dit-on de Sidoine.

...Je n'y crois pas ; comment peut-on s'isoler quand on est un évêque. Isolement à la Marquise de Sévigné, 6 servantes par-devant, 6 louvetiers par-derrière : Quel bonheur ma fille qu'une telle solitude ! Elle ne me vaut rien. La solitude. Lâché courant 42 en plein Paris (vivant seul dans un appartement prêté) j'avais vite pété les plombs, apostrophant les passants dans ma langue, sans qu'il y prêtassent attention. Allant même jusqu'à téléphoner à Domi sans savoir que lui dire, (...)


07 08 2051 (très douteux)

...soit sacrifié pour nous. Je lis ces lettres de Poilus dans la Honte et le Soulagement. Jeunes filles ou plus mûres veuves puis-je passer ma main autour de votre cou, vos épaules, et le long de vos bras saisir le manche anachronique des aspirateurs et jumeler vos pas dans le vrombissement mécanique (écriture / couple lecture : fusion originelle et matricielle aussi bien réalisée par la Toile et le journal de Toile) je vous aime communion avec le magma littéraire dans l'embrasure de la porte en tenue de robe de chambre à vous si désireuse de bien faire j'ai vu dans vos yeux le désir de l'hôtesse si tendue vers l'office et le Saint Service d'Hôtellerie.

C'est le plaisir de la masturbation derrière la porte mal fermée, d'où peut surgir le témoin complice et accusateur. Tes livres sur l'étagère témoignent d' une lutte qui fut tienne, de ces communautés où l'on se dévouait, infirmière des corps j'aimerais tendres mains tenir tant de mamelles de brebis viens à moi mais je cesse d'écrire et t'embrasse, en impunité,

Nissan.

22.07.2009

Sos del Rey Catolico

Je suis descendu à Sos del Rey Catolico, perché, resserré “comme un poing”, d'abord par son parador. Le “parador”, en Espagne, c'est un hôtel de grand luxe, perché, moderne, somptueux par ses salles de réception, ses chiottes de moines fortunés (j'y pisse), ses ascenseurs où l'on croise des Ibériques rupins, qui ne m'accordent pas un regard (j'aime cet incognito). Tout est démesurément  vaste, et je suppose, en voyant la cafeteria, immensément cher. Quant à l'escalier, il ne mène qu'à une plate-forme crayeuse, vue réservée sur la campagne environnante, pour ceux qui se payent le séjour. Je râle, je redescends, il m'est désormais impossible de m'ennuyer, j'entre dans une pizzeria, et prends mon élan pour commander “un crujillo tropic y un Coca-Cola”.

C'est un établissement plus à ma portée. Je n'attends que huit minutes. On me sert une sorte de lasagne que l'on coupe soi-même avec un fer recourbé, sur une arête. Le patron, Javier, me recommande de ne pas me brûler, ça sort du four. Peu après s'installe un couple fort laid avec une gamine fort grosse, pour qui l'on sent que la table sera sa volupté à tout jamais. Son contentement naïf et goinfre me serre un cœur absent. Les parents bouffent aussi. On doit rajouter une table carrée. J'ai lu un peu de Stendhal. Non loin une table de français, cette fois populo, où l'on se répète en boucle de menus propos sur les plats aux oignon ; les conversations cons sont mieux en espagnol.

 Mes Français se croient drôles. En revanche, dans les rues raidissimes, les gagateries “papapapapapa” m'exaspèpèpèpèrent, pauvre gosse, entre sa mère et sa grand-mère gâteuses à hurler ; jamais je n'ai parlé si sottement à ma fille, même à moins d'un an. Jamais. Toujours comme à une adulte, en égalité. “Et qui c'est ça ? Et qui c'est celui-là ? Et qui c'est çui-là ?” Deuxième gosse, deuxième accès de connerie. Cette fois, “les” Espagnols m'auront tapé sur le système. Je ne monte pas au quartier de la “Juderia”, le plus malcommode, aux pentes à péter l'oreillette, mais en position dominante : les juifs dominent le monde. C'est bien connu. Je photographie des chats noirs jumeaux dans les ruines. Ces ruines si mystérieuses au sein des villes les plus repliées sur elles-mêmes, seuls espaces ouverts dans la chair des murs...

Il est difficile de dire à quoi je pense ou ce que je ressens. La ville s'achève par le franchissement d'une muraillle, et les retrouvailles avec ma chère babagnognole noire. Pour sortir de là, un carrefour évasé : à droite, une balise matérialisée au sol ; à gauche, un accès pour les entrants ; tout droit, un stop. Sacré dié : je prends gauche toute. Une voiture au stop me réprimande, eh merde, la flicaille. Je m'arrête. Un magnifique Espagnol olivâtre comme on n'en fait plus me demande de descendre.

Il est flanqué d'une fliquette fausse blonde à queue de cheval, avec un rictus à faire avorter une guenon à dix mètres. Et où je vais. Et d'où je viens. Et pourquoi je n'ai pas l'immatriculation européenne (“quoi ! pas encore !”) - ben non mon con, pas très répandue en France. “Où avez-vous couché ? - A Murillo.” J'ajoute le numéro de la chambre, je mentionne la visite du château de “Loarre”, trébuchant sur le mot. L'homme me tend un piège : alors comme ça, j'ai couché dans le village même ? - Non, à Murillo.” Et de fouiller, mon linge, mon carnet d'adresses (“pas une en Espagne”). La fliquette se faire ouvrir la boîte à gants, ouvre un petit sac de plastique blanc : bingo, le papier-cul.

Ça c'est du flair. Je dis “Il y a du désordre”. Elle répond “No importa”. J'ai touché la fibre ménagère, j'ai touché la femme, j'ai touché la flique. Pas peu fier. Ils me disent que je peux circuler, me recommandant d'être prudent, parce que là, tout de même, j'empruntais le sens interdit, carrément. Ensuite, en roulant, je me marre comme un bossu. Mais je n'en menais pas large. Ils ne m'ont même pas demandé mes papiers, ni ceux du véhicule. Et moi, je jouais le touriste couillon, sans forcer, c'est mon air naturel, c'est ce que je suis : un touriste naïf, qui massacre l'espagnol, écarquillant les yeux et plein de bonne volonté. Etre contrôlé par les flics procure le même soulagement que d'être allé à confesse, autrefois.

J'adore prouver ma bonne foi, mon innocence, mon infantilisme. Et je répète le dialogue, je corrige mes fautes de grammaire, j'invente d'autres questions-réponses, je suis très fier d'avoir été l'objet de tant de soupçons, de tant d'acquittement. J'aime les flics. Un vrai gosse. L'uniforme, l'air grave, les sourcils d'opérette. Absous, je fais mes courses à Sangüesa, et je ne vais tout de même pas vous raconter la façon dont j'ai repéré mes articles, parmi lesquels une indispensable brozadàn.

10.07.2009

Saint-Bertrand-de-Comminges

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Ici à Saint-Bertrand au sein d'un autre moi sans télévision j'ai visité la cathédrale Communion des Saints c'est cela, écrire est entrer dans la Communion des Saints... Je me suis assis côté nord et cloître au pied d'un portillon revêche et rouge affligé d'un digicode. Sont venus deux hommes devant qui je me suis levé, j'entendais très bien l'orgue à travers le bois, « C'est une répétition » leur dis-je, ignorant si l'on nous laisserait entrer. Sont venues des femmes qui sont entrées là sans difficultés j'ai pensé : Ce sont des choristes. Elles ont cinquante ans passés, tant il est vrai que la voix mette des années à se trouver, à s'approfondir.

Puis elle se fêle. Et contournant l'édifice vers l'avant, je vis que le porche lui-même en vérité s'était ouvert et je rejoignis le groupe. Nous étions onze comme les apôtres après la défection de Judas et je tenais un paquet de courses en plastique. Un vieil homme chauve et tremlant mais résolu apporta dans le chœur, le seul but de l'écriture étant de vous mettre en prière, dans le sein de Dieu perpétuellement, et entre les stalles de bois vernies, un pupitre tenu à bout de bras à petits pas. Il nous adressa la parole, un état de conscience supérieure le plus permanent possible, à tous, tandis que nous siégions dans les stalles des moines (une aide les avait abaissées ; chacun sait à présent, que la petite pyramide inversée au revers du rabattant s'appelle une "miséricorde").

Le prêtre parla de la prière. Tantôt il s'exprimait, tantôt l'orgue. Il nous a dit que Saint-Bertrand de Comminges prédispose à la prière. Mais tout suscite la prière. La Grâce vient où Dieu veut. Vézelay, tout pur qu'il soit, m'a laissé froid comme une verrière de hall de gare. Le prêtre nous présente le bas-relief d'Abraham, et fait lire à son assistante, respirant la bonté, la Genèse au moment du sacifice d'Isaac. Il se demanda pourquoi le Père, le pied sur un crâne, tenait les jambes croisées ; je répondis sans y être convié qu'apparemment c'était la croisée des chemins. Il en fut satisfait.

Le crâne anticipait sur Golgotha, "la colline du crâne". Abraham sacrifie son fils unique, Dieu le fera du sien. Triomphe sur la mort. Il y avait dans l'assistance de ces demi-vieilles, de mon âge, émouvantes par leurs beautés éteintes si pathétiques, en couchers de soleil. Je les aurais prises par les épaules. Convaincues de se laisser aimer, vides écorces de bigotes où palpitent de flatulentes extinctions d'orgasmes (mettons "papillons frémissants sur leurs épingles"). Notre guide nous mena ensuite devant un Saint Jean-Baptiste de marqueterie, jouxtant un Saint-Bertrand. Il nous cita les Evangiles.

Et je vis à la dérobée une vieille fillette priant à genoux sur un siège trop haut, de ses deux petites guibolles trop blanches et jointes, la Sainte Vierge Mère. Puis écoutant de nouveau l'orgue à travers la porte latérale refermée, entendant que le prêtre se dirigeait vers moi, je me repliai en hâte au pied des murs en direction du porche, où je pris l'atitude angélique de Vinci, montrant de mon index le ciel même. Le vieux curé se retourna, trébucha dans l'inquiétude : tant d'amour de l'orgue et de la pause ! Quand il eut disparu chez lui, je demeurai jusqu'à onze heures, pour que des voix de chanteuses de jazz ne m'atteignissent pas, qui sortaient à présent d'un café ouvert par les haut-parleurs d'une enceinte.

Elles aussi cherchaient et louaient Dieu, par des routes si différentes. Il y a tant d'autres choses à dire, que je remets à plus tard, à jamais peut-être. M e voici à trois heures vingt. Pas un instant de sommeil. Ce que je dis maintenant précède ce que j'e viens de raconter. J'avais hésité entre deux restaurants, le premier, de garçons, très préoccupés de parler à leurs connaissances, donnat l'impression que le client n'était pas indispensable ; le second, d'une seule fille, plus attirant malgré la laideur de son nom ("Chez Marinette"). Je me suis décidé pour la fille, prenant à moi seul une table de quatre. "La belle vue, c'est de l'autre côté, mais c'est comme vous voulez." Très juste ; le petit jardin donnait sur une vaste vallée, sur tout une perspective de crêtes, hélas gâchée par une grappe de tablées plus quelconques ou laides l'une que l'autre.

Franchement. Dîner avec, entre moi et le vaste monde, ces grosses gueules gélatineuses en train d'introduire dans leurs ignobles bouilles de gros morceaux de boustifaille, non. Si ma serveuse eut insisté, j'aurais dit quelque chose comme "je n'aime pas être vu", elle m'aurait demandé – fantasmons – qui j'étais... Derrière moi une famille mélangeant le français, l'anglais et une troisième langue qui à mon grand désappointement me fut impossible à identifier, quelque chose de rude et de doux ensemble. Un petit garçon à longs cheveux bouclés et gros godillots jouait à manger.

Je me figure qu'on lui apprenait pour son malheur à devenir plus tard un de ces hommes-poupées que les femmes affectionnaient milieu seventies, de ces semi-impuissants qui se demandent en plein amour s'ils font du mal au corps de l'autre, comme on me l'a rapporté – pour cet instant l'enfant trottine, chipe une serviette et fait sonner bien haut sa langue, sans en omettre une merveilleuse syllabe, comme on le fait si l'on est sûr de ne pas être compris. Sa mère lui répondait plus doucement, en femme d'expérience qui parle sa propre langue sans avoir le besoin de l'exhiber, et rectifiait son fils.

J'ai bien pensé que c'était de l'hébreu, au mot "cacherout" que j'ai fini par distinguer. Je n'ai pas osé demandé ce que c'était. Ou je n'en ai pas eu envie. Lorsque j'eus achevé mon plat, et le café, liégeois, énorme, dont ma soif ne fit que cinq bouchées et six aspirations de paille, je dis, juste en me levant, comme un exercice en effet préparé de sang-froid, ce que je pensais exactement, car malgré mon dos tourné au panorama j'avais bénéficié d'un petit enclos fleuri entre deux haies : "Mademoiselle, votre sourire vaut tous les paysages", en bafouillant un peu entre les dents comme un qui n'a pas coutume de balancer de telles énormités.

Elle s'est étranglée de rire et d'étrangeté, trois-quarts de seconde, puis s'est ressaisie et rendue sensible à mon compliment de vieux fou. J'aurais pu le glisser sous la soucoupe à chèque, mais je tournais ma phrase dans ma bouche, plus assuré désormais de ce qu'il faut avoir comme visage pour complaire aux femmes : un aspect de vieux beau indifférent, qui songerait voyons à cela aux heures du tocsin de l'homme, qui n'atteindra plus jamais le foyer de sa lance... Permanent spectacle que je m'offre à moi-même...

08.07.2009

Lozère, Aveyron

Soulevant leurs jambes j'appliquerais mes lèvres sur les leurs et sentirais sur mes papilles leurs palpitations et leurs salives, car notre corps est tout ce qu'il nous reste.

Lisant les documents de guerre j'ai senti piquer mes larmes à la paupière en évoquant devant l'étagère à livres la joie des rescapés, sentant les arbres et les leurs quand tant d'autres cadavres noircis n'avaient fait que passer comme des mains sur mes paupières.

Hier encore j'ai pu chez les Daveyron converser dans les charcutailles car il est bon que le porc (...)


06 08 2051

Ça va passer... Juste la maladie... Malade exprès... Je la félicitais pourtant (nous étions seuls) de ne pas produire d'aspérités, nous rendant ce séjour le moins désagréable possible. Sidoine Apollinaire m'indiffère. Péguy pour l'instant le supplante, plus proche de nous, Sidoine reste un étranger ; il appartient à une autre tribu, nous précédant de quinze (XV) siècles ; comment puis-je seulement imaginer cet évêque ? ...heureux ceux qui n'ont pas d'emploi du temps... heureux ceux qui ne courent pas... heureux ceux qui n'ont pas d'obligation, qui ne sont plus tout à fait vivants. "Il avait tenu à s'isoler", me dit-on de Sidoine.

...Je n'y crois pas ; comment peut-on s'isoler quand on est un évêque. Isolement à la Marquise de Sévigné, 6 servantes par-devant, 6 louvetiers par-derrière : Quel bonheur ma fille qu'une telle solitude ! Elle ne me vaut rien. La solitude. Lâché courant 95 en plein Paris (vivant dans un appartement prêté) j'avais vite pété les plombs, apostrophant les passants dans ma langue, sans qu'il y prêtassent attention. Allant même jusqu'à téléphoner à  X.a ns savoir que lui dire, (...)


07 08 2051 (très douteux)

...soit sacrifié pour nous. Je lis ces lettres de Poilus dans la Honte et le Soulagement. Jeunes filles ou plus mûres veuves puis-je passer ma main autour de votre cou, vos épaules, et le long de vos bras saisir le manche anachronique des aspirateurs et jumeler vos pas dans le vrombissement mécanique (écriture / couple lecture : fusion originelle et matricielle aussi bien réalisée par la Toile et le journal de Toile) je vous aime communion avec le magma littéraire dans l'embrasure de la porte en tenue de robe de chambre à vous si désireuse de bien faire j'ai vu dans vos yeux le désir de l'hôtesse si tendue vers l'office et le Saint Service d'Hôtellerie.

C'est le plaisir de la masturbation derrière la porte mal fermée, d'où peut surgir le témoin complice et accusateur, Lecteur. Tes livres sur l'étagère témoignent d' une lutte qui fut tienne, de ces communautés où l'on se dévouait, infirmière des corps j'aimerais tendres mains tenir tant de mamelles de brebis viens à moi mais je cesse d'écrire et t'embrasse, en impunité,

Nissan.

11.06.2009

Frontière basque

J'adore prouver ma bonne foi, mon innocence, mon infantilisme. Et je répète le dialogue, je corrige mes fautes de grammaire, j'invente d'autres questions-réponses, je suis très fier d'avoir été l'objet de tant de soupçons, de tant d'acquittement. J'aime les flics. Un vrai gosse. L'uniforme, l'air grave, les sourcils d'opérette. Absous, je fais mes courses à Sangüesa, et je ne vais tout de même pas vous raconter la façon dont j'ai repéré mes articles, parmi lesquels une indispensable brozadàn. “El Senor de Brozadàn” : je hurle de rire au volant, et maintenant, une heure avant l'hôtel, contourner Pampelune, quitter les boulevards à contretemps, me paumer dansles cités à 30 km/h (je savais bien que j'aurais dû tourner vers Huarte), et, enfin, de ronds-points en ronds-points, j'aperçois les mentions salvatrices “Roncesvalles”.

Dix-sept heures cinq, prochain hôtel sur la droite, c'est mon procédé : Zubiri. “Hosteria”. Muy caro. L'hôtesse me montre le prix sur un panneau : mais si, j'ai de l'argent, mais non, je ne suis pas si marginal que mes godasses et mon air con le laissent prévoir, je vais rassembler mes bagages, et je gagne la 213 : putain, pas de tété ; belles poutres, mais étroitesses, le plus fort prix de ma virée : c'est le Pays Basque, région touristique mon pote...

 

J'alternerai donc lecture (Stendhal, Chroniques italiennes, particulièrement confuses), récit de voyage, écoute du transistor. Vers dix-neuf heures quinze, je sors dans l'obscurité, car le téléphone de ce fameux hôtel si cher ne fonctionne qu'avec des “monedas”. Je parviens enfin, dans une cabine publique, à joindre Annie, à qui je ne sais plus ce que j'ai dit. Puis je vais voir le “pont moyenâgeux”, qui bombe très fort au-dessus de l'eau. Au retour, trois enfants, le premier me dit “ola”, le second “hello”, le troisième, je ne sais, mais c'est visiblemen tpour se moquer de moi avec mon cou de tortue sortant de mes épaules voûtées, comme si j'y pouvais quelque chose. Je réponds avec de moins ne moins d'assurance.

La prochaine fois, je dirai “va chier” ou “je t'emmerde”. Ils rediront cela à d'autres, et se feront engueuler. J'entre acheter des gâteaux étouffe-Basques, me flanque dans un étalage intérieur : “Tranquillo !” me dit-on. En vérité, je sue, partout, le malaise, puisque je ne veux pas m'abandonner. Je tente de joindre Lauronse, chez qui séjournent Sonia et David. Pour un euro de monnaie, je parviens juste à dire “J'espère que”, et suis coupé : pas eu le temps de parler de mon heure d'arrivée, ni de l'endroit d'om j'appelle. Il fait froid, les enfants traînent dans la rue, élevés avec grand laxisme.

Personne ne s'exprime en basque, comme d'ailleurs dans tout le pays basque. La rue est glaciale, obscure, véritable couloir à camions, totalement impersonnelle. Je remonte me livrer aux occupations austères que j'ai dites, me gavant de biscuits bourratifs. Le lendemain, passé le petit déjeuner, je reprends la route de Roncevaux, quand un de ces agents basques juvéniles avec leur béret rouge m'informe, après tous ceux qui me précédaient, que la voie de Roncesvalles est coupée. Je dis alors que je pénètrerai en France par la route de Baigorri, ce qui lui semble au diable Vauvert. Seulement, adieu pour les cigarettes de Max et Java, car il n'y a par-là aucune agglomération digne de Cenon.

 

C'est alors que je décide de me payer une de ces balades où il n'y a rien à décrire, mais qui font mes délices : des arbres dorés par l'automne, une route qui serpente en montant, le désert, l'Arga qui serpente en bouillonnant, tantôt à ma droite tantôt à ma gauche, des ruines inexpressives de je ne sais quel moulin à eau, ou poste de douane, et le rebrousse-chemin à la première chose qui ressemble à un toit, à la présence d'un humain ; d'après la carte, ce devait être Olaberri. Bien sûr, à peine suis-je remonté dans ma voiture après quarante minutes de pur bonheur merveilleux, j'emprunte un trajet bordé de vert, autrement dit “pittoresque”.

Je n'aperçois rien là de plus pittoresque, sauf que tout est plus large, qu'il y a des endroits pour se garer plus confortablement, et qu'on rencontre des excursionnistes.

 

21.05.2009

Arcachonnades

Ce livre me fut offert à l'occasion de mon départ à la retraite du Lycée d'Andernos. Je déduisis plus tard que l'une de mes collègues, prenant aussi sa retraite ce jour, ne s'était pas déplacée pour ne pas m'y rencontrer : je n'avais pas pu dissimuler mon mépris pour mes fonctions antérieures, de « petit prof ». Ce qu'il y a de plus stupide en moi : ces moues de supériorité que j'arbore inconsidérément. Mes profondeurs mesquines ressortent à la surface. Et ce Bassin d'Arcachon, si apprécié des touristes, me semble à moi d'une fadeur tempérée proprement écœurante. Je ne suis pas de ces régions. J'aurais préféré le sévérités jurassiennes, ou meusiennes. Tout ce sable, ces huîtres, et ce détestable accent de pêcheurs... 
C'est Huysmans, je crois, qui écrivait « le Midi déshonore la France ». Il y a en dessous de l'Auvergne et des Charentes une mollesse, une vulgarité sans sel qui englue dans le toujours-là et le sans-avenir. Des effluves de plage. Des arbres tous pareils. Un sol tout plat. Pourtant, je le lis, ce dictionnaire, et je m'instruis. Les mondanités arcachonnaises m'indiffèrent. Je n'aurais pas même eu l'occasion d'approcher ces têtes couronnées de leur propre connerie. J'apprécie cependant de ne pas voir de prolos sur les plages. On y a rencontré, chez les écrivains, D'Annunzio, Régnier, Gide, Louÿs, Reclus ou Mérimée, et, chez les peintres, Toulouse-Lautrec, Manet et Boudin. Ah, « de grâce, laissez-nous un peu respirer ».
Que je reprenne mon souffle, afin de déverser mon venin. D'Annunzio, c'est celui qui écrit « l'airain résonnait dans le marbre » pour signaler que "les cloches, de toutes parts, sonnent dans leurs clochers », baroques et italiens. Ma foi c'est très beau. Mais la classification en « beaux » sujets et « vilains » sujets pousse un peu loin la plaisanterie : si l'on regarde un humble pissenlit coincé entre deux moellons, il faut se le retranposer en lis turban, afin d'avoir un noble objet de contemplation. Qu'est-ce que ces manières, antidémocratiques jusque dans les fleurs ? Les gens, plus haut, ne devaient pas être prolos. Mais c'est qu'ils parlent, revendiquent, exigent. L''humble pissenlit (lionstooth en anglais, tout de même) ne s'exprime pas à haute voix sur les terrasses de front de mer...  
Si l'on interdit les cafés à tous ceux qui ne portent pas le costume-cravate... D'Annunzio a jeté sur les tranchées italiennes (y eut-il des tranchées italiennes ?) des tracts fascisants. Le fascisme ne fut-il en Italie qu'un nationalisme enfiévré ? Une poursuite, sous d'autres formes, du Risorgimento ? Assez bavé. Régnier, si c'est bien l'auteur du Centaure, ne m'inspire que répulsion, pour tant de sensualité en faux marbre ; comment croire en un jeune homme qui ne bande qu'à l'antique ? Amoureux de sa sœur Eugénie – ah non ! Au temps pour moi ! C'est de Guérin qu'il s'agit ! Donc Gide (rien à dire), Louÿs, Reclus, Mérimée ! Eh bien, Louÿs, La femme et le pantin, m'avait exaspéré, par cette histoire anhygiénique de petite culotte serrée sur le sexe, impénétrable.

Les chansons de Bilytis l'avaient mieux accrochée, confirmant le clitoridisme irréfragable des femmes. Je crois qu'elles se branlent bien mieux qu'elles ne baisent. J'en connais une qui dit le contraire. Mais bienheureuses sont-elles d'avoir deux façons de jouir. Enfin, j'atteindrai bien le niveau des brèves de comptoir ! Quant à Reclus, pour moi, c'est un élève, à Sainte-Foy...

20.02.2009

De Brioude au Puy, avec le cul

Brioude est une ville mal foutue, où l'on sent encore l'absence de plan d'urbanisation, ce qui prévalait encore bien sûr aux siècles dernier. Un gros bourg mal grossi. Rien de pittoresque, une basilique Saint-Julien fermée, et mon bourdonnement intérieur : "Je vais réussir à me perdre à Brioude, et il faut le faire". Une espèce de demi-fou m'entend, croit que je lui adresse la parole, je le détrompe avec des mines effrayées. Mes airs naïfs, pour ne pas dire couillon, m'attirent toujours des abordements pique-assiette ou pédés. Je ne veux pas avoir affaire aux pédés, aux drogués, aux originaux. Cela devient tout de suite revendicatif ou agressif. J'aperçois encore une silhouette de ce type. Les faux soixante-dizards et faux clodos doivent pulluler ici, l'été. Rester chez soi en juillet-août. Comme il n'y a pas de télévision en chambre et que je dois me lever aux aurores, je me suis contenté de radio.

Je savais que la patronne serait debout dès cinq heures et demie. Les clients m'avaient bientôt expliqué tous les horaires de car, avec leurs arrêts, "là derrière, pas loin". Je ne suis pas d'ici. Sottement, je me fixe un petit 6 h à la gare. Donc à 5 h ½, j'aide moi-même la patronne à descendre les chaises des tables ("Vous permettez ?"- ça fait peuple, et serviable.) Et je me mets en route à travers la petite ville aux premiers passants parmi les poubelles. Je demande au boulanger s'il faut prendre à gauche ou à droite d'un chantier, avec ses échafaudages. Il faut passer devant lui, en short, progresser sous son regard en gardant l'air naturel, lui dire par exemple alors qu'il ne m'a rien demandé, que je prends le car vers Le Puy. A l'horaire qu'il m'indique, le car est déjà parti. Mais je ne me presse pas. Le départ est devant la gare, et nul détour dans l'agglomération, que je sache, n'est prévu.

Ou j'ai mal compris. Le chauffeur, 40 ans, brun, mince, portant beau. Les passagères sont des dix-sept ou dix-huitenaires qui le tutoient avec une familiarité titillante. Il m'est demandé si j'ai une réduction, je dis que je ne sais pas, le chauffeur me répond que ce n'est pas lui qui va me le dire. Elles sont si jeunes que je n'ose exciper de mon âge pour demander une réduction-de-vieux. Tout le long du trajet, les conversations vont se succéder, où l'on ne parle que de cul sans jamais y faire allusion. Le chauffeur s'appelle Tonio. Les filles le houspillent, lui parlent de ses nuits blanches, de sa petite amie, de leurs petits amis, de la pluie et du beau temps, sottises d'adultes aussi bien, échanges d'insipidités acidulées. Telles qu'elles en diront plus tard, devenues dures et âpres au gain, comme le laisse deviner un profil de mâchoire près de moi. Mais je sais de quoi l'on parle avec des jeunes filles : "Ce ne sont que des copineries", mais je sais bien, moi, pour l'avoir pratiqué des années durant pendant ma carrière de prof, que l'on parle de cul, de cul, et exclusivement de cul.

De vitesse de doigt le long de la hampe, de précision dans les effleurements. Mais uniquement par la pluie, le beau temps. C'est la voix, c'est le charme qui font tout. J'ai aimé un nombre incalculable de jeunes filles. Je leur ai imaginé à toutes le sexe et la technique. Celles-ci se rendent aux oraux du bac, section vente, peut-être. Un bac de filles. Un bac de montagne.

02.02.2009

Petite balade espagnole

Après quoi je descends sur Huesca, m'arrête en plein virage pour photographier de mon siège Los Malles, qui sont d'énormes mils de grès rouge, lorsque les ultimes rosâtreries du couchant les effleurent encore. Et je me suis ainsi retrouvé à Murillo, où je fus déjà, été 92, pour une nuit. Le patron louchon, torse, cagneux, me tend un grand rond de bois marqué « 6 », après 50 kilomètres d'impatiente descente, si magnifique, si déserte. A présent dans ma chambre j'admire les poutres, sentant peu à peu la bonne chaleur du radiateur en fonte. La seule véritable fraternité, je la ressens devant la télévision, ou bien le transistor collé à l'oreille. Ces voix déformées venues d'outre-agonie de piles ne parlent alors que de moi, ne chantent que pour moi. Elles ont fait un effort pour venir jusqu'à moi. C'est un monde où les femmes sont amoureuses des hommes, le leur chantent, le leur crient, et chaque parole devient un conseil, une déclaration personnelle, une chaîne universelle, dont cette extraordinaire présentatrice chinoise polissant depuis le bout du monde son accent italien avec une telle volupté qu'elle en devenait l'incarnation, la féminité-telle-qu'on-l'imagine, mièvre, sucrée, souple ; plus caricaturale partant plus vraie, carrément pédé, noyant, étirant la guimauve, la plus fascinante des italianités jaunes – delle gialle italianità.

Puis la radio s'éteint, les ombres colorées de l'écran s'effacent, et je me retrouve dans le monde dur où les hommes se dérobent et font toujours des choses inattendues, ou pour me nuire, ou profiter de moi – some of them want to use you / some of them want to abuse you. A Murillo, je renonce à explorer le village aux rues étroites et rouges – en 92 déjà, la nette impression (toutes les vieilles sur leurs chaises) de violer une cour privée indéfiniment ramifiée ; le touriste, l'Intrus du Cul. En bas dans l'auberge, ça crie, ça cancane, à l'espagnole. Je redescends bouffer. La jeune et la vieille me servent. La jeune rubiconde et pataude, je lui demande une gigantesque et rectangulaire ensalada aragonese, dont je mange à même les tomates fermes et crues. Il n'y a qu'en voyage que j'aime les tomates crues, ce qui est de la plus haute importance pour vous, lecteurs. Puis un lomo de cerdo bien sec con batatas fritas. Deux euros l'eau minérale bande de porcs, et une noix de coco directo du congélo avec sa mouche toute gelée, pattes en l'air – les patrons croient si bien faire ! je ne dis rien !

Il y a un couple d'amoureux qui jacasse contre un mur dans mon dos. Je m'en vais sans rafler l'eau minérale - deux euros, ¡ maricones de mierda ! Programmes télé infects dans ma chambre. Où je me rends compte, scandale ! que le personnage important, de ce côté des Pyrénées, ce n'est pas Sarkozy, mais Zapatero. Ce sont les pilotes espagnols retenus au Tchad qui tiennent la vedette, et non pas les Français, bassement acusés de pédophilie. Le lendemain au petit-déjeuner plus que succinct les clients disent bonjour, on ne fait pas ça en France, sinon ils vous regardent comme des bovins puis tournent le dos en faisant : « Pffff... » - ça oui, ça, c'est bien la France ; et quand on vous croise, on vous toise du haut de son petit volant. Dans le Heraldo, pareil : personne n'a entendu parler de Christine Boutin. Ah comme les infos françaises deviennent petites ! province !

Et à la radio, des torrents de paroles, sur tous sujets, un débat permanent, la démocratie verbeuse, trente-neuf ans de franquisme pas encore guéris peut-être, mais « le dialogue », « le djalogue » comme disait Djamel - ça va vite, je comprends apenas. ...Nous sommes le deux novembre 2054 au matin, Jour des Morts, anniversaire de Barbey d'Aurevilly – mort le jour de Pâques en plus le con. A Murillo ce matin, hôtel de los Malles, le patron ne se souvient pas de moi – c'est un comble ! « En 1992 ! ¡ noventa y dos ! - « ¡ Pero hay tantos anos ! » 17 années en effet. Il était déjà là. Je ne me souviens pas qu'il était aussi moche, vous voyez... Revenu sur mes pneus une journée entière pour fouiller ma chambre où je croyais , avoir paumé un appareil photo – à peine remonté que je retrouvais mon appareil coincé sous le siège... Voilà comment on rate Lisbonne... Avant de partir, je reviens de justesse rendre la clef à l'hôtelier : « ¡ No ès un recuerdo ! » Il a ri, reprenant figure humaine. Au lieu de sa bonne bouille rose d'enfant battu.

21.01.2009

Voyage voyage

Je me sors mon petit jeu d'échecs à pièces magnétiques, qui intrigue une jeune fille. Tiens, je devrais bien draguer avec mon jeu d'échecs ; sûr, ça marcherait d'enfer. Elle racontera cela le soir en arrivant ; et comme j'attire son attention, la voilà qui se pose du vernis à ongle, une âcre odeur se répand. Un partout. Il paraît que tout le monde veut faire l'intéressant en train. C'est Daninos qui a remarqué ça dans les Touristocrates je crois. 
Putain même plus dans le dictionnaire le Daninos... Moi je l'aurais bien fait en 58, l'intéressant, lorsque je partais avec papa-maman pour Tanger. Hélas, une bande d'excités juste à côté se tiraient encore plus loin, à Fez, tout le wagon était au courant. Je n'avais plus qu'à fermer ma gueule. Aujourd'hui je monte dans la navette St-Germain-Clermont. Encore une femme, en face, la quarantaine bien engloutie. Avec les femmes, c'est facile : tu leur demande la permission de les prendre par les épaules et tu les serres très fort ; ensuite elles t'emmènent chez elles et leurs étreintes sont torrides. Surtout à 50 ans. C'est plein de volcans près de Clermont. Mais moi, je pousse à Brioude. Je ne vais tout de même pas foutre mon évasion en l'air pour me prendre une gamelle... D'ailleurs la petite ligne de Brioude est super-équipée, bien mieux que moi ça c'est sûr, un vrai petit bijou de navette (c'est de la rame que je parle, imbéciles). Le contrôleur me dit quelque chose que je ne comprends pas. 
Je fais le signe du sourd autour de mon oreille mais ça devait être du genre "Vous occupez deux places et vous n'en payez qu'une" – bien vu - je me rectifie. Deux très jeunes filles de dos devant moi. La ligne de leur nuque, sans cédille (“la nuc”); cet espace infiniment velouté, infiniment émouvant, juste sous la mâchoire, où l'on voudrait poser sans fin les lèvres. Une troisième, en face. Fille, pas lèvre. Les deux invisibles s'écoutent un baladeur à écouteurs jumeaux – douze, treize ans ? la plus jeune montre à sa copine (sa sœur ?) une carte d'anniversaire avec dessins d'enfants et petits cœurs. Elle croit encore que tout le monde est gentil, surtout les garçons : “Tu penses que ça lui fera plaisir ?” Descendues en cours de route, elle s'assoient sur un bord de ciment au pied d'un transformateur.
D'heureuses parents viendront les chercher, les enfermer dans leurs petites familles – Nabokov, Nabokov ! - je déteste Nabokov : surfait, mal traduit, plat. A Brioude, chargé de mes deux valoches, je bêche l'hôtel miteux très cher juste en face de la gare. Je vais au centre, les poings serrés sur les poignées comme leur nom l'indique. Chambre au deuxième, tourner la clef deux fois à l'envers. Une salle à manger au premier, toute raide, le couvert mis depuis des semaines style Bal du Comte d'Orgel – coucou Pujadas ! Alors pour faire peuple (épapipeul), je demande au bar si le repas a lieu "là-haut" ou "ici". - Ici". J'ai bien fait. Malgré l'étonnement poli du garçon (38 ans, petit brun), je demande à être servi à l'intérieur. 
Pour la vue sur flanc de bagnole je suis aussi bien dedans c'est claiaiair. Bouffe honnête, “routiers”, j'en ai derrière moi justement, qui parlent métier avec des intonations d'enfants ou de braves gens : conditions de travail et de revenus, sans aigreur. Merci patron. Je suis allé me promener après le repas, d'abord sous la pluie. Ce que j'ai remarqué : Brioude est une ville mal foutue, sans plan d'urbanisation, gros bourg grossi par les siècles. Rien de pittoresque, une basilique Saint-Julien fermée, et mon bourdonnement intérieur : "Je vais réussir à me perdre à Brioude, et il faut le faire". Une espèce de demi-fou m'entend par derrière, croit que je lui adressais la parole, je le détrompe avec des mines effrayées : avec mes airs naïfs pour ne pas dire couillon, gare aux abordages pédés pique-assiette. Je ne veux plus entendre parler d'homos, d'originaux, de drogués, j'ai assez avec moi-même, dès que tu leur parles ça devient tout de suite revendicatif. Une deuxième silhouette du même acabitte - faux soixante-dizards et faux clodos doivent pulluler ici, en été. Il faudrait ne pas bouger de chez soi tout juillet-août.

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