22.08.2009
Du tac au tac
MARCIAU, d'un coup
Les mots croisés c'est bien. Consonnes, voyelles, hiéroglyphes. Labyrinthe et conquête! Exemples de définitions, pour "désir" : (elle récite) Inconstant. Ferme. Fugitif. Momentané, ardent.
JEANNE
Avivé.
FITZELLE
Avide.
SOUPOV
Aveugle.
Une pause.
MARCIAU, FITZELLE, ensemble
- Déréglé.
-
Extrême.
SOUPOV
Exaspéré.
JEANNE
Exclusif.
Une pause.
SOUPOV, JEANNE, FITZELLE, ensemble
- Immodéré.
- Impétueux.
- Irraisonné !
Une pause.
SOUPOV
Physique.
FITZELLE
Pressant !
SOUPOV
Refoulé.
LE REPRESENTANT
Satisfait.
Toutes le regardent avec intensité.
JEANNE
On en est dévoré, miné, éperdu !
MARCIAU
Minet est perdu ?
FITZELLE
Ta gueule.
JEANNE
Affamé, rempli !
FITZELLE
Ivre !
SOUPOV
On en meurt, on en brûle, on en crie.
Accelerando
MARCIAU
On l'allume.
FITZELLE
On l'attise.
JEANNE
On l'avive.
SOUPOV
On le fouette.
MARCIAU, ralentissant progressivement son débir
On le borne, on le réfrène, on l'éteint.
LE REPRESENTANT, pensif
Il naît.
JEANNE
Se déclenche.
FITZELLE
Croît.
JEANNE
Meuh...
FITZELLE
Ta gueule. Monte, s'exaspère.
MARCIAU
S'attiédit.
SOUPOV
Il s'éteint.
Accelerando
MARCIAU
Désir du gain.
JEANNE
Des richesses.
FITZELLE
Du confort.
JEANNE
De la gloire, des honneurs.
SOUPOV
De l'im-mor-ta-li-té.
Les quatre vieilles sont attentives, SOUPOV tient sa louche, JEANNE pince les lèvres, FITZELLE darde ses yeux ivres.
MARCIAU serre à la main ses lunettes de fer. Elle tend une grille incomplète.
Deux verticalement, Monsieur le Représentant. "On s'essouffle à sa poursuite", en sept lettres.
SOUPOV
"Orgasme".
MARCIAU
Ça colle pas.
SOUPOV
Ben si, justement.
LE REPRESENTANT
Vous pourriez trouver tout cela dans notre Ency...
JEANNE
"Culotte" ?
LE REPRESENTANT
...clopédie, qui résume sous le format le plus...
FITZELLE
Mais vous, qu'est-ce que vous en pensez ?
LE REPRESENTANT
Moi ? de quoi ?
MARCIAU
Jeanne ! si je te dis "poisson gadidé", qu'est-ce que tu réponds ?
LE REPRESENTANT
En sept lettres, "bonheur" ?
FITZELLE, froidement
Monsieur retarde. (Elle chipe le volume, LE REPRESENTANT essaie de le récupérer)
MARCIAU
Vous avez dit combien, pour les mensualités ?
LE REPRESENTANT
Vingt euros..
JEANNE
Hymen, gland, cul, ça y est, dedans ?
LE REPRESENTANT
Certainement – vou-lez-vous-lâ-cher-mon-doigt ?
JEANNE
C'est trop !
LE REPRESENTANT
Comment, trop ?
SOUPOV
Les vingt euros...
MARCIAU
"Oseille" ! Eurêka !
LE REPRESENTANT siffle cul sec le fond d'une bouteille
Parfait Mesdames, parfait ! La langue française n'a plus de secrets pour vous.
JEANNE
Das mag sein. ("Ça se peut bien")(Les traductions apparaissent sur un prompteur, au-dessus de la scène)
FITZELLE
¡ Està cómico ! ("Il est amusant !")
MARCIAU
I'd rather say : ridiculous !
LE REPRESENTANT, lui saisissant la main
Vous, vous là, d'où sort cet anglais de cuisine ?
MARCIAU
Sie hurten mich ! ("Vous me faites mal !") A Soupov Sei tu che mi l'ha imparato, non è vero ? ("C'est toi qui me l'as appris, n'est-ce pas ?)
SOUPOV
Não è imposivel. ("Ce n'est pas impossible.")
MARCIAU
Kitaxè pos inè kokinos o kyrios ! ("Regarde comme il est rouge le Monsieur !")
LE REPRESENTANT , bafouillant
De votre temps – de votre temps – on passait le certif à douze ans, à quatorze on
gardait les vaches !
JEANNE
Bibit, nec scit mentem suam tenere. ("Il boit, et ne sait pas se tenir")
14:28 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
23.10.2008
Brékékékékex koax koax
J'estimais aussi bien Rabelais que Genet, tous deux iconoclastes à mes yeux, mais non pour leur apparente grossièreté : pour leur intelligence révolutionnaire. Et je pensais reprendre, réplique après réplique, les Grenouilles d'Aristophane (dont le refrain constitue le titre de notre rubrique), mettant mes pas dans ceux, coulant ma démarche dans celle du génie, à la façon de Salieri arrachant les notes de Mozart mourant, retranchant ce qui serait perçu comme des longueurs par un public contemporain que j'imaginais nombreux - car le comique antique n'est pas fulgurant, il est traînard : lorsqu'Aristophane ou plus tard Plaute ont trouvé un effet, en général éprouvé pour ne pas dire éculé, ils le râpent jusqu'à la corde. D'autre part, je rajoutais, citais, pastichais. Et le mauvais ? Le plus crétin, le plus nul, le plus anti-littéraire à coup sûr, ce ne pouvait être que Johnny Halliday.
Je me suis crevé l'esprit pendant deux ans, ou moins que je ne me l'imagine peut-être, disons qu'à 22 ans tout paraît plus long, plus plein, plus décisif, plus marquant - à décalquer Aristophane ; tous mes coups de crayon antiques figurent encore sur ce précieux volume bilingue de la collection Budé - puis j'abandonnai. Quel public, sauf des étudiants, et encore, eût été susceptible d'assister à cette production de clerc, de cuistre, d'universitaire en boutons (sur la gueule ?) Où et en quel pays disait l'autre peut-on rencontrer des gens capables aussi bien de rigoler aux vannes de cul et de manifester finesse, jugement et sentiment littéraire subtil ? Où trouver une assemblée présentant à la fois de tant de spontanéité, de raffinement, d'instruction ? Uniquement ma foi au temps d'Aristophane, et à Athènes, et c'est ce qui constitue la faiblesse de ces auteurs antiques : les temps ont changé, 2500 ans nous séparent à présent de ces auteurs qui faisaient rire à coups d'allusions politiques de ce temps (car il y a aussi cette dimension-là, et très souvent, dans le théâtre d'Aristophane).
21:26 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
30.08.2008
Les Etudiantes, II
A la demande générale de moi-même, je vous offre la suite de la passionnante introduction théâtrale (sans vaseline) dont vous jouîtes naguère.
LES ETUDIANTES
Silence. Le tas de couvertures sur le fauteuil respire doucement.
LE REPRESENTANT
Dites-moi ?
JEANNE
Oui ?
LE REPRESENTANT
Où va cet escalier ?
FITZELLE
Il va nulle part cet escalier.
JEANNE
Il reste ici.
LE REPRESENTANT
Ah bon.
FITZELLE
Porto ?
Elle le ressert d'office.
LE REPRESENTANT, posant la main sur le volume
Une somme incomparable...
JEANNE
Il est pas bon le porto ?
FITZELLE
Nous sommes l'Encyclopédie.
LE REPRESENTANT
Tout est là-dedans
JEANNE ET FITZELLE, lui tendant la bouteille
Là-dedans !
Il empoigne la bouteille et la vide en roulant des yeux.
De l'âtre surgit la TROISIEME VIEILLE, accroupie, tisonnant le foyer.
LA TROISIEME VIEILLE, MARCIAU
Je ne suis pas d'accord !
Un coup de feu dans l'âtre, éclairant les visages dans les mauves rougeoyants. Une lueur aussi, inquiétante, au-dessous de l'escalier.
MARCIAU, brandissant son tisonnier
Je ne veux pas acheter l'Encyclopédie Watson. (elle prononce [vat--son])
LE REPRESENTANT, tourné vers les deux autres
Vous étiez d'accord, vous deux. Ça fait vingt minutes qu'on discute...
FITZELLE
Trois quarts d'heure.
LE REPRESENTANT, pincé
Ah bon.
Il se dirige en titubant vers la sortie, heurte du genou sur la chaise le tas de couvertures, qui pousse un cri.
LE REPRESENTANT, affolé
Y a quelqu'un ?
LA QUATRIEME VIEILLE, SOUPOV, sous la couverture
Imbécile !
LE REPRESENTANT se retourne lentement. Il hausse le front, passe son index recourbé sur ses lèvres. Voix doctorale
"Imbécile " ? Soit. Mais connaissez-vous bien le sens du mot "imbécile" ?
Il referme le tome sur son doigt. Il en appuie fortement le dos sur la table.
Vous pensez que j'en suis la parfaite illustration.
Les vieilles restent impassibles.
Il n'y a pas de miroir, ici ?
Elles se regardent. La plus petite, MARCIAU, tournée vers la flamme, essuie ses lunettes de fer.
SOUPOV
Τι δ·άν αυτω χρώμεθα ; [ti dann autô krôméta ?]
LE REPRESENTANT
Ce que vous en feriez ? Ô courte sagesse, ô sexe imbécile , sexe faible ! C'est une folie de courir aux miroirs ; mais bien plus grande encore de les briser...!
JEANNE
Proxima mors mox auferet nos (Sur le prompteur : « une mort prochaine bientôt nous emportera »)
18:08 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


