23.10.2008

Brékékékékex koax koax

J'estimais aussi bien Rabelais que Genet, tous deux iconoclastes à mes yeux, mais non pour leur apparente grossièreté : pour leur intelligence révolutionnaire. Et je pensais reprendre, réplique après réplique, les Grenouilles d'Aristophane (dont le refrain constitue le titre de notre rubrique), mettant mes pas dans ceux, coulant ma démarche dans celle du génie, à la façon de Salieri arrachant les notes de Mozart mourant, retranchant ce qui serait perçu comme des longueurs par un public contemporain que j'imaginais nombreux - car le comique antique n'est pas fulgurant, il est traînard : lorsqu'Aristophane ou plus tard Plaute ont trouvé un effet, en général éprouvé pour ne pas dire éculé, ils le râpent jusqu'à la corde. D'autre part, je rajoutais, citais, pastichais. Et le mauvais ? Le plus crétin, le plus nul, le plus anti-littéraire à coup sûr, ce ne pouvait être que Johnny Halliday.

Je me suis crevé l'esprit pendant deux ans, ou moins que je ne me l'imagine peut-être, disons qu'à 22 ans tout paraît plus long, plus plein, plus décisif, plus marquant - à décalquer Aristophane ;  tous mes coups de crayon antiques figurent encore sur ce précieux volume bilingue de la collection Budé - puis j'abandonnai. Quel public, sauf des étudiants, et encore, eût été susceptible d'assister à cette production de clerc, de cuistre, d'universitaire en boutons (sur la gueule ?) Où et en quel pays disait l'autre peut-on rencontrer des gens capables aussi bien de rigoler aux vannes de cul et de manifester finesse, jugement et sentiment littéraire subtil ? Où trouver une assemblée présentant à la fois de tant de spontanéité, de raffinement, d'instruction ? Uniquement ma foi au temps d'Aristophane, et à Athènes, et c'est ce qui constitue la faiblesse de ces auteurs antiques : les temps ont changé, 2500 ans nous séparent à présent de ces auteurs qui faisaient rire à coups d'allusions politiques de ce temps (car il y a aussi cette dimension-là, et très souvent, dans le théâtre d'Aristophane).

30.08.2008

Les Etudiantes, II

A la demande générale de moi-même, je vous offre la suite de la passionnante introduction théâtrale (sans vaseline) dont vous jouîtes naguère.


LES ETUDIANTES


Silence. Le tas de couvertures sur le fauteuil respire doucement.

LE REPRESENTANT
Dites-moi ?

JEANNE
Oui ?

LE REPRESENTANT
Où va cet escalier ?

FITZELLE
Il va nulle part cet escalier.

JEANNE
Il reste ici.

LE REPRESENTANT
Ah bon.

FITZELLE
Porto ?

Elle le ressert d'office.

LE REPRESENTANT, posant la main sur le volume
Une somme incomparable...

JEANNE
Il est pas bon le porto ?


FITZELLE
Nous sommes l'Encyclopédie.

LE REPRESENTANT
Tout est là-dedans

JEANNE ET FITZELLE, lui tendant la bouteille
Là-dedans !

Il empoigne la bouteille et la vide en roulant des yeux.
De l'âtre surgit la TROISIEME VIEILLE, accroupie, tisonnant le foyer.

LA TROISIEME VIEILLE, MARCIAU
Je ne suis pas d'accord !

Un coup de feu dans l'âtre, éclairant les visages dans les mauves rougeoyants. Une lueur aussi, inquiétante, au-dessous de l'escalier.

MARCIAU, brandissant son tisonnier
Je ne veux pas acheter l'Encyclopédie Watson. (elle prononce [vat--son])

LE REPRESENTANT, tourné vers les deux autres
Vous étiez d'accord, vous deux. Ça fait vingt minutes qu'on discute...

FITZELLE
Trois quarts d'heure.

LE REPRESENTANT, pincé
Ah bon.

Il se dirige en titubant vers la sortie, heurte du genou sur la chaise le tas de couvertures, qui pousse un cri.

LE REPRESENTANT, affolé
Y a quelqu'un ?

LA QUATRIEME VIEILLE, SOUPOV, sous la couverture
Imbécile !

LE REPRESENTANT se retourne lentement. Il hausse le front, passe son index recourbé sur ses lèvres. Voix doctorale
"Imbécile " ? Soit. Mais connaissez-vous bien le sens du mot "imbécile" ?
Il referme le tome sur son doigt. Il en appuie fortement le dos sur la table.
Vous pensez que j'en suis la parfaite illustration.
Les vieilles restent impassibles.
Il n'y a pas de miroir, ici ?

Elles se regardent. La plus petite, MARCIAU, tournée vers la flamme, essuie ses lunettes de fer.

SOUPOV
Τι δ·άν αυτω χρώμεθα ; [ti dann autô krôméta ?]

LE REPRESENTANT
Ce que vous en feriez ? Ô courte sagesse, ô sexe imbécile , sexe faible ! C'est une folie de courir aux miroirs ; mais bien plus grande encore de les briser...!

JEANNE
Proxima mors mox auferet nos (Sur le prompteur : « une mort prochaine bientôt nous emportera »)