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Théâtre

  • Un Américain à Paris

    Une illustration que je déteste pour sa banalité, son conventionnel, assaisonnée d'un texte dithyrambique de commande, sur une œuvre (Pitié ! Pitié !) que je déteste. Vous avez reconnu l'exclamation épouvantée de Bukowski – Un Américain à Paris. Trituré à toutes les sauces, rabâché, ravassé jusqu'à plus soif, leur Boléro de Ravel moins le génie, car "il ne sufffit pas d'être juif et mort jeune pour avoir du génie". Il paraît que ce spectacle has been accueilled by a standing ovation (massacrons l'anglais, ils le font bien avec la nôtre), "New York retrouvant enfin sa Heimatmusik" sous forme de ballet. L'Amerlocke est ici en falzar noir et chemise white,à genoux en angle droit, les belles épaules et le visage inclinés caressants vers le visage de son aimée.

    La fille (la girl) est à genoux aux genoux de son adorateur, une jambe tendue et l'autre repliée, on voit la semelle du chausson, en bas à droite. Sa jupe est d'un jaune particulièrement criard et flashy, bien accordée aux stridences de trompette à Gershwin. Le tout sur fond violet (bel éclairage) où se devinent une plinthe, un montant, un rideau vaporeux. La jambe nue tendue de la danseuse projette sur le plateau son ombre déliée. Ces deux-là s'adorent et s'accolent, avec des heurts chromatiques à la Mondrian (même époque) ; noir, blanc, jaune, violet foncé, géométrie de carte à jouer (un rectangle vertical mi-parti blanc-rose chair-noir-jaune). Ça crie, ça crache, c'est l'Amérique au goût d'acier et de whisky.

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    Coiffure 1925 pour la dame (on était jeune aussi en ce temps-là), en casque noir, une mèche pointue soulignant la mâchoire, l'homme rasé bien dégagé au-dessus des oreilles, masculin, con, quelconque, et pas trop d'enthousiasme surtout alors que la femme, n'est-ce pas, est si spontanée que ses jambes se sont écartées dans un grand élan d'amour et d'émerveillement mutuel complètement superficiel. Kitsch, volonté de choc et de rafraîchissement. Les deux clichés se fixent dans les yeux, le bras de l'homme enserrant la taille de sa partenaire à genoux (angle de 100° environ, point d'ébullition), mais pas un pli de son impeccable chemisette ne s'est dérangé, son autre main (la gauche) soutient "le menton de la petite" ainsi protégée par sa bite de service, et lui, l'homme quelconque mais élu, reçoit sur son menton la pointe protectrice de la main féminine, directement inspirée (mais y a-t-il pensé, Jean-Luc Choplin ?) par le geste de Sémélé aux pieds de Jupiter.

    De Gustave Moreau.

  • Le cul hospitalier des vieilles

    Le Représentant ne désarme pas, cherche entre les quatre vieilles un lien, une onde, quelque chose  - ...entre nous deux complète Jeanne.     Gretel : Vous voulez qu'on parle de cul ? - Cuve et tais-toi dit Soupov (hautaine, tournée vers l'homme) nous parlerons de cul si Monsieur le désire. - A propos dit l'homme pas de visites ? - Comment, "à propos" ?s'indigne-t-elle.  Le représentant s'embarrasse, le gaufrier tourne et grince sur ses tringles dans un bruit d'armure, Jeanne mâche bouche ouverte et depuis quand vous connaissez-vous ? - Bien assez longtemps fait Soupov très morne. - C'est pour moi ça ? c'est moi qui t'emmerde ?" mais l'homme repère un long regard de biais coulis vers la Marciau qui s'est bien gardée de souffler mot.
        Il se frotte les mains pour ôter quelques grains de sucre. "En tout cas dit Jeanne c'est nous qui nous sommes connues les premières. - C'est nous qu'on s'est connues rectifie Marciau. "Pardon" intervient Soupov, j'ai connu Gretel avant toi. Petites annonces complète la Mulhousienne - Soupov précise :  "Pour aide ménagère" – Na ja ! soupire l'autre, et dans ce long soupir passent des kyrielles de serpillières et de seaux hygiéniques ; de gants sous les aisselles et le long des seins gras. Il faut avouer récite Jeanne que vous eussiez été tout ébaubis d'apercevoir notre future amie vêtue de satin noir et chapeautée, tricot en bataille, épiant les ébats des danseurs et seuses, battant de sa pantoufle le tempo d'un baïon. Quelle aventure cherchait-elle en ces lieux ?
    - Qu'est-ce que tu y foutais toi-même ?
    - But artistique.

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    - La chasse aux vieux tableaux ?
    - J'observais, dit Jeanne, solennelle.
    - Qu'est-ce que j'avais de si observable ? dit Gretel.
    - Il émanait de cette femme un je ne sais quoi...
    - On le saura que t'as été gouine. Moi aussi, mais  che le crie pas sur les toits."
    Jeanne prend les autres à témoin : "Je n'ai jamais parlé de ça. Si je t'ai observée, c'est que tu correspondais exactement au type de petite vieille...
     - "Petite vieille ! petite vieille ! t'avais qu'à te regarder, eh, cadavre ! 
    - A soixante-douze ans on n'est pas vieux, dit la Soupov, conciliante, retournant ses gaufres.
    - Je me serais sentie flattée de servir de modèle.
    Gretel, 83 ans : "Et avant de passer, la Soupov, tu vas me les payer, ces trois derniers mois de soins ?
    Soupov, exorbitée : "Et les gaufres ? Et ton couvert à l'œil ? Et ta copine que tu as ramenée ? (sans laisser à Jeanne le temps de protester) – et la Marciau, là, est-ce que je lui ai demandé de s'installer ici ? oh, tu en sors, de tes mots croisés quand je te parle?
    - On peut toutes se tirer, si tu veux ! tu crèveras sur ton fauteuil ! - Je suis de trop, peut-être ? susurre le Représentant, extatique. La Soupov s'étouffe dans une quinte de toux : des chocs profonds et sourds en ondes mamellaires gélatineuses, tandis que la louche dégouline sur les plaques de fonte. Gretel en titubant la redresse elle se laisserait bien crever ! Marciau la Naine rassoit l'ivrogne et Soupov se rétablit seule en soufflant, l'œil égaré, puis reprend sa tâche sans mot dire.    

  • Pas rigolo

     

    Au bas de la gravure, deux quatrains en gothiques, l'un en français, l'autre en Neuhochdeutsch, exposent la Moralité :

     

    Cil cuyde engeigner la Mort

     

    Par luy desrobber sa bource -

     

    L'inbecille doubte encor

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    Sil a terminé sa course.

     

    La naine lit à haute voix, sans la moindre hésitation, le quatrain symétrique en haut allemand.

     

    "Cette gravure, affirme l'homme, a failli brûler ; observez je vous prie sur cette feuille ces traces rousses : elles proviennent de l'incendie qui ravagea en 1633 l'abbaye de St-Léger à Lucerne.

     

    - Vous y étiez ?

     

    - Voyez encore – il met la feuille à contre-jour – ces petits trous de coups d'épingle – sur la Faux très précisément – et sur l'échiquier : en forme de croix.

     

    "Conjuration, dit Jeanne.

     

    - Exorcisme, rectifie l'homme : ADONAI , IEVE , TSEBAOUTH , O PERE SUPREME DU CIEL ET DE LA TERRE...

     

    - Ta gueule.

     

    L'homme sans répliquer maintient la gravure devant le feu. Jeanne remarque certaines déchirures "sur la tranche, à gauche" – On dirait plutôt dit la naine que c'est vous qui l'avez arrachée." Jeanne la Cuistre distingue entre les lignes quelques lettres en minuscule caroline –palimpseste tranche le représentant. Rien de plus courant. Marciau la gnome veut savoir "comment cette gravure est-elle tombée entre [ses] mains" - l'homme invoque l'autorité du Grand Cosmopolite Michal Sendivogius, alchimiste polonais ; l a transmission au Supérieur en échange d'une levée d'excommunication – ce qui se négociait bien plus cher d'habitude- Vous-même, d'où tenez-vous cette pièce ? - ...passe entre les mains de nombreux possesseurs - Henri-Jules de Bourbon-Condé – Pierre Jean David d'Angers le sculpteur – je possède moi-même une importante fortune personnelle – écoutez mon histoire :

     

    "Le 5 thermidor An II – quatre jours avant la chute de Robespierre – le chevalier de Pierrefonds jouant aux Echecs s'aperçut que la main de son partenaire, posée sur un cavalier devant lui, n'était plus qu'un assemblage infect d'os et de tendons. Levant les yeux, il sursauta, horrifié : son adversaire avait pris l'aspect d'une momie à demi-desséchée, encore suintante. Dans le sursaut qu'il fit, l'échiquier se renversa. Par dessous se trouvait cette gravure ; il ne se souvenait pas de l'avoir jamais possédée – nul de ses gens ne put dire qui l'avait placée là. Le chevalier s'enfuit aussitôt pour ne plus jamais revenir et partit pour l'exil, sans avoir pu réunir ses biens, jusqu'en Angleterre. L'écorché s'était précipitamment retiré par une autre porte, en dégageant une odeur pestilentielle. Les domestiques affirmèrent que dans la rue où ils l'avaient vu s'éloigner, l'homme avait repris son aspect naturel, la perruque un peu de travers toutefois. Il s'appelait Fourquet, et c'était lui que l'Accusateur Public avait envoyé arrêter le chevalier..."

     

    Les Vieilles hochent la tête. Mais l'homme demande trop cher de sa gravure. Qui demeure là, sur la table, embarrassante. Il dit que les enchères sont montées très haut et qu'il n'a pas l'intention de la laisser pour rien. Il se carre sur sa chaise, étend les jambes. Jeanne lui demande si c'est bien "[sa] compagnie" qui le charge de vendre une telle œuvre. Certains de mes confrères précise-t-il gravement - les trois autres éclatent de rire ; Fitzelle dit Sorcier de pacotille et l'homme reste imperturbable mes pensées dit-il ont pris un autre cours.

     

    Marciau, renforçant ses lunettes d'une loupe, scrute la gravure, qu'elle s'est appropriée. De sa poche ventrale elle tire un crayon, du papier pour prendre des notes en marmonnant. Soupov sur sa chaise roulante se signe à l'orthodoxe et laisse retomber sa main sur l'accoudoir. Fitzelle bâille. Soudain, l'homme éternue, sursaute, quelle heure est-il ? - Déjà huit heures et demie grasseye l'infirme. Marciau renchérit Ça fait tardsans lever les yeux de sa feuille. Fitzelle : Ma montre s'est arrêtée – Un effet de la gravure sans doute ? L'homme ironise. J'ai faim dit Fitzelle. Vous pourriez m'inviter à dîner dit l'homme. Fitzelle grimace de toutes ses rides On n'a pas de chambre. Dans l'atmosphère hargneuse et consternée la Soupov sur sa chaise a levé le bras, considérant séparément chacune des trois autres : "Je suis ici chez moi. Qu'il partage notre dîner. Soirée de gaufres." L'homme acquiesce.

     

    Soupov roule son fauteuil vers l'âtre et la table, où les lueurs croisées du feu et du plafonnier révèlent d'un coup les chairs lasses et bouffies de sa face blêmie. Les trois autres se sont levées. Marciau, hissée sur la pointe des pieds, place debout la gravure aux largeurs enroulées. La Soupov demande poliment si le Représentant est attendu chez lui. Vous ne m'attendiez pas non plus dit-il. Jeanne au long nez dispose les assiettes en répliquant Pour Azraël – Je ne suis pas l'ange de la Mort – il écarte les bras, dans son complet prune barré d'une cravate à pois Voilà dit-il de quoi vous dégoûter des anges et Jeanne interrompt son geste. Du fond de ses paupières s'élance un bref regard de connivence. A son tout Fitzelle balance les couverts sur la table dans un cliquetis de poignards. On l'entend marmonner qu'elle déteste les représentants, particulièrement niçois ; qu'on devrait tous les foutre à la porte. Soupov tourne vers elle son cou gras en soupirant. Fitzelle : "Au fait, vous êtes vraiment représentant de commerce ?" Il ricane. Soupov, conciliante : "Allez, montrez-lui votre carte." L'homme se fouille : Oubliée... oubliée – vous auriez pu enlever mes dicos tout de même, que je les remette dans ma sacoche. J'ai une femme et des enfants, je suis parfaitement normal." On s'assoit.

     

    La Soupov se signe sous sa serviette. Jeanne : Vous êtes juste en face de la patronne : restez à votre place. - Je n'avais pas l'intention d'en changer. Fitzelle hausse les épaules. Soupov incline ses mentons avec un frais sourire. Marciau allume deux chandelles, désigne la gravure encadrée à la façon d'un tabernacle. Quand la naine se rassoit, le mépris court sur sa joue. L'homme regarde la gravure, la naine, la gravure, anxieux ; juste des profils : devant lui, le premier cierge, éblouissant. Le deuxième en enfilade : les deux flammèches vacillent devant le grand feu. Au fond en face la gueule brouillée de la Soupov dans sa chaise, hostile : "J'en veux pas de ce machin.

     

  • Euripide vache ("pis de vache", hi hi hi !)

     

    Amis, bonjour. Qui parlerait d'Euripide si je n'en parlais pas ? Euripide est un tragique grec. Dans le tome IV de son théâtre publié en collection Budé sont rassemblées trois tragédies : Les Troyennes, Iphigénie en Tauride, Electre. La traduction est de Léon Parmentier. Qui se soucie désormais de tragédies grecques, puisque nous les vivons tous les jours ? Comment ne pas reconnaître, dans ces nobles femmes qui apprennent par tirage au sort de qui elles vont partager la couche en tant que prisonnières de guerre, les violées et les déportées de Yougoslavie ? Est-il si réjouissant de se soumettre à l'homme qui a tué votre mari ou votre frère ? Les femmes poussent les mêmes lamentations, quelle que soit leur appartenance sociale, et ici, le tragique s'est montré inférieur à la réalité.

    C'est qu'il est noble, et que les guerriers ne le sont pas. L'assimilation sera peut-être moins aisée avec Iphigénie en Tauride, entendez en Crimée. Iphigénie, sacrifiée par son père comme Isaac par Abraham, s'est vu substituer sur l'autel une biche, comme ce fut un bélier que Dieu envoya pour y être immolé à la place d'Isaac (voyez la légende). Iphigénie fut enlevée dans une nuée sur les côtes de Tauride. Elle dut là-bas accomplir un rite barbare en l'honneur d'Artémis, déesse de la chasteté : immoler tous les étrangers qui se présenteraient sur ses rivages inhospitaliers. Or c'est son frère qui y aborde, Oreste, accompagné de son fidèle ami Pylade. Au lieu d'obéir aux ordres de la déesse, Iphigénie s'enfuit avec son frère pour aller tuer leur mère.

    Vous avez reconnu la famille des Atrides, qui est le réservoir de tous les conflits familiaux sanglants que nous portons tous en nos têtes. Freud, et avant lui bon nombre de psychologues, car Freud n'a pas surgi du néant, se sont inspirés de maints épisodes des tragédies grecques pour nous révéler nos propres monstres internes. Ma mère a tué mon père. Comment faire pour me débarasser d'elle ? Electre est la sœur d'Iphigénie. Elle donne son nom à la troisième tragédie du volume. Si Iphigénie était restée à la maison, elle eût supporté les mauvais traitements de sa mère et de l'amant de cette dernière. Nous retrouvons certains éléments de Cendrillon. Mais le sang, chez Euripide, coulera.

     

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    Oreste, longtemps éloigné, survient incognito dans la maison, surprend sa sœur Electre, tue sa mère avec la bénédiction féroce de sa sœur Electre donc. Iphigénie ne fait plus partie de l'histoire. En effet, chaque poète, chaque tragédien, a le droit d'interpréter différemment les légendes qui lui sont confiées. A leur tour, plus tard, ils font autorité. Or Euripide précisément est un de ceux qui ont le plus trituré les traditions pour y ajouter des épisodes et des significations symboliques nouvelles. Il se fonde pour cela sur une plus grande utilisation de la psychologie féminine. Il passait pour misogyne : mais il ne semble pas que les hommes soient épargnés dans sa vision tragique. C'est lui, disent les critique, qui correspond le mieux à notre intérêt moderne par la violence de ses actions et la richesse de sa psychologie. Nous écouterons en premier lieu Cassandre, qui refusa les étreintes du dieu Apollon et se vit infliger l'atroce punition de pouvoir prophétiser sans jamais être crue. Ecoutons-la révéler le sort d'Agamemnon, père d'Iphigénie et d'Electre, qui sera assassiné par l'amant de sa femme qui se trouve être aussi son cousin : Oui, misérable sera ta sépulture, la nuit, non le jour, ô toi qu'en apparence le sort place si haut, chef suprême des Danéens ! Et moi, mon corps sans vie, jeté nu dans les ravins où coule l'eau des torrents, près du tombeau de mon fiancé, sera livré aux bêtes sauvages, qui dévoreront la servante d'Apollon.

    Ô bandelettes du dieu qui m'est le plus cher, parure des heures d'extase, adieu ; je renonce aux fêtes où je brillais jadis.

    Richesses de ce court extrait, où Cassandre prophétise également pour elle-même – et certains de nous savent que la mort est pour bientôt, pas moi dit le présentateur. Elle était la prisonnière réservée au roi Agamemnon, son fiancé, dit-elle. Quant à Apollon, elle ne le détestait pas pour s'être refusée à lui. C'est sa prêtresse. Elle le reçoit dans des transes prophétiques.

  • Les vers de Voltaire, ou jamais trois sans quatre (ça marche aussi)

     

    Tous ces vers ont des relents de salon et pourraient s'accompagner, à intervalles réguliers, ponctuant les heurts de cuillère sur les bords de tasses, de quelques “prout ma chère” judicieusement répartis. Je sortais du berceau ; ces images sanglantes / Dans vos tristes récits me sont encor présentes - Dieu merci, Messer Commentateur nous fait grâce ici de son incessant renvoi au mot “triste”, dont il tient à nous faire savoir à chaque fois sans en omettre aucune – sauf ici - à quel point le sens classique de ce mot diffère de l'actuel. Rien non plus sur encor : ouf ! Mais berceau ! Ô tendre guerrier ! images sanglantes ! ne manquent plus que les “mamelles” de même couleur ! Cachez, couvrez cette hémoglobine “que je ne saurais voir” ! mes sels, ô Céphise ! Nérestan s'exprime comme un gonzesse, ressent et s'alanguit comme une gonzesse et nous fait chier comme telle ! napperons, gâteaux de Reims et tasse de thé !

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    Au milieu des chrétiens dans un temple immolés,

    Quelques enfants, seigneur, avec moi rassemblés - nous voici derechef conviés à partager des larmes, par cette évocation du massacre des Innocents : les sauvages musulmans, adeptes de sacrifices humains pour le moins (immolés) se déchaînent sur des petits chrétiens nécessairement attendrissants. Tâbleau, dirait Flaubert : chairs rubescentes, frimousses chialardes pressées l'une contre l'autre excitantes en diable – sauvées par quelque intervention nécessairement surnaturelle je suppose. Quant au seigneur, il est là visiblement pour faire nombre dans l'alexandrin, avec le prétexte toujours disponible d'entrecouper la voix par une exclamation de prise à témoin.

    ...Arrachés par des mains de carnage fumantes

    Aux bras ensanglantés de nos mères tremblantes – que d'adjectifs - Nous fûmes (c'est du belge)

    transportés dans ce palais des rois - reprenons : seuls les hommes auraient été massacrés ? les mères évidemment tremblantes auraient été épargnées ? ainsi que les enfants ? est-ce vraiment le moment, au sein de nos sanglots, de nous asséner en note 409 (page 83) qu'il s'agit d'une construction libre du participe héritée du participe absolu latin ? - alors que nous en sommes encore, stylistes sensibles, à nous désoler que le carnage cette fois encore soit perpétré par des “mains” “fumantes”, car bien entendu le sang fume, et que les mères, une fois de plus, déploient leur immémorial entassement tressautant de mamelles gélatineuses...

  • Voltaire, jamais 203

     

    Phèdre parle de son “trouble” à la pensée d'Hipppolyte. Elle souhaite aller “vers lui”, reprenant “de lui” (voilà qui se décline : “vers lui”, “de lui”) ; elle évoque “ses malheurs” (ceux d'Hippolyte sans doute) et souhaite les partager, trouvant une communauté de destin entre elle et lui ; la voici à présent évoquant son “trouble”, celui d'une poitrine qui se soulève dans le désir naissant (il paraît que cela se produit ainsi chez la femme) – femmelette que ce Nérestan. Votre prison, la sienne, et Césarée en cendres, voilà de l'Andromaque à ce coup, décrivant à sa suivante le sac de la ville de Troie. Les plus beaux vers de Racine sont proférés par des femmes. Etrange chose que de retrouver chez ces guerriers enarmurés les accents langoureux des héroïnes enamourées, Phèdre, Andromaque, par bouffées, par réminiscences vaguement identifiables. Les hommes devenaient sensibles, il était de bon ton qu'ils s'abandonnassent aux larmes ; de tels semi-épanchements, à l'égard qui plus est d'autres guerriers, en deviennent deux fois plus exotiques et anachroniques : une première fois comme inadéquation au contexte médiéval, une seconde fois comme indécollables du goût de ce temps-là, du XVIIIe siècle cette fois. ...Sont les premiers objets, sont les premiers revers - nous voici pataugeant jusqu'au haut des cothurnes (jusqu'aux chevilles...) : les objets sont ici du dernier superflu (je fais aussi de beaux alexandrins !) (décasyllabe...) - la reprise sont les introduisant les balancements rebattus de ces élégances-là ; je pense irrésistiblement aux diaphanes hésitations de La Fontaine évoquant les bosquets “honorés par les pas, éclairés par les yeux” (“de la jeune et aimable bergère...”) - et cette affèterie d'élégance surannée, bouleversante – chez La Fontaine... - me semble ici le pas suspendu d'un menuet hors de saison - mais tout ici décidément fleurit hors saison... Qui frappèrent mes yeux à peine encore ouverts – et la note précise “encore”: “à ce moment-là”, voir Corneille, Le Menteur, vers 1072. La note même qui me met hors de moi. J'avais compris, ô cher indispensable commentateur : “encore” est synonyme de “à ce moment-là”. Je ne m'en fusse jamais douté. 

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    Il se trouve qu' “à peine encore” a toujours eu, et aura toujours, jusqu'à la consomption de la langue française, le même sens parfaitement décelable à tout enfant de sept ans normalement constitué, de “à ce moment-là”, et point n'est besoin d'extirper Dieu sait quel précédent tant jurisprudentiel que cornélien, avec référence du vers s'il vous plaît, au cas où prendrait fantaisie à quelque cuistre d'aller vérifier chez Amyot ou chez Chrétien de Troyes que, oui, ma fois, “la main” par exemple ou “le pied” signifie bien le pied ou la main (chiasme). Il s'agit assurément d'un rappel historique à l'intrigue, Nérestan lui aussi témoin donc cet emprisonnement, l'ayant partagé peut-être, mais encore une fois, s'exprimant dans les vapeurs d'une femme prisonnière et maltraitée, bousculée, froissée, décoiffée, par le destin si contraire à son petit con pas très fort.