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  • Cimetière de Limoges

     

    Sur une tombe plate le navrant portrait parmi toute sa famille de la Signora Dizzighelli, vulgaire, jeune et bouclée dans son cadre ovale, souriant de toutes ses dents, puis les s?urs Tripette et la Famille Taillefumier – j'aimais déambuler, je déambule encore dans les cimetières. "Stage de réinsertion en entreprise" : ça fait rire les enfants, parce qu'ils supposent que je mourrai avant eux. A Limoges le cimetière est loin du centre ville ; à Bordeaux il s'étale, en pleine agglomération) - ? C'est par-là ! répond une alerte sexagénaire, mais c'est loin, vous savez !" - repoussant de la main sa propre mort en de formidables lointains.

    J'ai mis trois quarts d'heure de marche à l'atteindre, en montée, sous le même vent, cherchant à telle heure précise un abri, à mi-chemin, quelque bistrot pour boire un chocolat

    Ce que j'appelle ma vie, mon tic : les heures. De pisser, de boire, de lire. Au bar deux ou trois clients. Le patron me torche une table, je m'installe, ? Méthode d'hébreu ?, comme prévu, devant moi, car où que j'aille je pratique assidûment l'apprentissage des langues, aussi peu loin que j'aille, de toutes langues : ? méthodes ?, ? initiation ?, juste les premiers mots sur le chemin (aujourd'hui) du cimetière. Au-dessus de moi la télé que suivent les hommes, arrivée de la Huitième à Maisons-Laffitte sur la chaîne ? Equidia ?, "il n'y a pas" en hébreu se dit "eïn". Personne ne s'aperçoit que je prends une leçon d'hébreu, mais je ne m'en suis pas dissimulé.

     

    S'insérer à St-Céré.JPG

     

    Parfois même je lis "Langages de l'humanité" : 600 mots de 400 langues. Cent quarante francs. C'est ma manière de voir. Les vedettes voyagent incognito, mais se mettent des lunettes noires ! ? Monsieur Cinéma ?, mon surnom à 18 ans, ce qui m'avait profondément mortifié. Je les ai plusieurs fois, les dix-huit ans, et je m'y suis maintenu, pas un pouce d'évolution je crois (? j'espère ? ? tout de même pas) – sur la montée du cimetière où je remarche, réchauffé, instruit, gravissant la pente sous les murailles : or dans un trou horizontal, profond et cylindrique, j'ai flashé à bout portant une canette de Pepsi (dans la montée de la Merveille à St-Michel j'ai cliqué, de même, sur trois boîtes à conserve à travers une meurtrière).

    Et j'ai fait mon entrée au Cimetière de Limoges. Non pas certes " le plus vaste d'Europe"? (que dire du Père Lachaise, comblé de sépultures jusqu'à l'horizon (la première fois que je l'ai visité, j'ai demandé au pas de course La sortie ! Au premier gardien) voire de la Chartreuse à Bordeaux où je reposerai un jour) – cependant : les étagements de la nécropole de Limoges rappellent à Lisbonne le Haut de Saint Jean (Cemiterio do Alto de Sao Joao), donnant vers le nord sur d'immenses et pouilleuses boîtes à peuple ou logements sociaux. Juste en face de la Secçâo Militare de la Grande Guerre, de l'autre côté des terrains vagues : la Picheleira, l'Alto do Pina.

    Même terrassements à Limoges, ou dans les rizières de Sumatra. Dans l'allée supérieure, où fut tournée une séquence avec Trintignant (il tient le rôle de jumeaux antagonistes, je n'ai pas bien compris) tout est bien net sous l'alignement des arbres : des sentiers spacieux, gravillonnés de frais, du solennel, du provincial. Puis je suis descendu par de larges degrés entaillés de perrons. Je n'ai rien vu de remarquable, me contentant de répéter à haute voix (prendre garde à ne pas se faire entendre) ("l'homme qui [parle] dans les cimetières"!) les noms de familles, d' individus, de fratries, hantant les lieux, faisant revivre cette antique croyance égyptienne, que toute personne reprononçant le nom du défunt le rappelle à l'existence.

    Je parle donc aux morts, épiciers, employés (curieusement absents des épitaphes), jeunes mères et anciens conscrits, me livrant avec conscience aux rites impassibles de la déploration. Mais je jette toujours un oeil par-dessus mon épaule, car il est moins facile encore de sortir d'un asile que d'un cimetière ; aussi les morts m'entendent avec reconnaisssance. Et la pire, la plus poignante chose que j'aie vue au cimetière de Limoges ne fut pas le tombeau d'une jeune fille (? Pourquoi à vingt ans ? ? lu sur une plaque blanche) - mais celle d'un dessinateur au trait, portant cette épitaphe éplorée : ? A mon mari - A son oeuvre". Sur la tombe on voyait un médiocre autoportrait, reproduit sur pierre blanche, avec talent mais sans génie ("Mention AB [douze sur vingt]) – par l'effrayante et digne voix de sa Veuve ; tandis que sur trois ou quatre caveaux voisins figuraient trois portraits d'amis, du même auteur, joints dans le même périmètre, n'ayant pu refuser ni de mourir peu après - ?un bon mouvement !" avait dit la veuve, les yeux rouges, muette peut-être sous sa cape noire – ni de faire placer sur soi les désespérés témoignages d'une camaraderie éternelle.

    Telle était désormais l'étendue de sa gloire, 25 métres carrés autour d'un tombeau. Et c'est cela que j'avais trouvé poignant, qui m'avait point, au vu de ce théâtre anticipé que je jouerai aussi, de ce déplorable mélo, dans le vrai jusqu'aux larmes. Que fera graver ma fille en effet, ou ma veuve, sinon cette mention "HOMME DE LETTRES", que j'avais si fort raillée à Queyrac (Cantal) – et dont à présent, plus vieux, plus mort, je ne ricanais plus. Car on ne pourrait plus même montrer un portrait de ma plume, ou deux pages que j'eusse écrites. Et remontant vers l'entrée supérieure, épuisé, résolu cette fois à prendre le bus, j'aperçus juste avant la sortie, entre deux tombes, un rouleau de biscuits fourrés pour enfant abandonné là, car de nos jours nous ne nourrissons plus nos morts ; en vérité, c'étaient les morts eux-mêmes qui me tendaient ce paquet cylindrique à demi-clos, à peine souillé, que les chiens n'auraient pu compisser, coincé comme il était, qu'au prix de bien grotesques et improbables contorsions.

    Je m'empiffrai de ce quatre heures échappé aux mains d'un gosse soûlé de pépés macchabes ; le bus m'emmena au centre ville, où après m'être sans nécessité abondamment réapprovisionné au Super U, je remarquai au pied d'un banc de pierre dans un square un sac à dos délaissé isolant du sol un second paquet de biscuits ! Quelle aventure ! Quelle ville nourricière que Limoges !


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    Puis j'ai lu, dans ma chambre, jambes ouvertes, sur le lit. Je suis reparti. Je suis revenu, j'ai repris mon livre. Ces choses si banales. Si empreintes, dans les moindres secondes de leur déroulement, de cette dimension de liberté que seuls les prisonniers de fraîche date, peut-être, doivent éprouver. Je n'étais plus obligé de rien. Imaginez cela : ne plus jamais devoir prouver à quiconque, ni à père ni à mère ni à maître, que je suis une vedette, que mon imaginaire surpasse le leur à supposer qu'ils en aient, que mon génie me place au-dessus de l'humanité - je suis ici chez moi, plus que chez moi, plus qu'avec mon épouse - rester au lit, ne plus faire le ménage, bouffer tout nu avec une serviette de toilette sur les genoux pour éviter les miettes, m'endormir nu à même la chaise dont le paillage s'imprime sur mes fesses - voilà ce que je fais, moi l'homme libre.

    Vous ne pouvez pas comprendre.

    Si j'étouffe – ici ce mot n'a qu'un sens physique : j'étouffe, simplement parce que le chauffage à travers la moquette monte à la tête ; il ne s'agit plus de cette sensation de mort à petit feu – dès que j'étouffe donc, je ressors dans les rues noires soufflant le gel – puis je reviens, je me renferme. J'obéis enfin à mes rythmes corporels, sans être obligé de justifier quoi que ce soit. Ma vie consiste à lire. Trois livres apportés au hasard, dont "Allah n'est pas obligé"- lui non plus- d'Ahmadou Kourouma ; une histoire amusante au début, grâce au  petit-nègre  employé par le narrateur, un enfant noir faussement couillon – puis très vite angoissante. Des soldats de douze ans, féroces, racketteurs, violeurs.

    Dans ce leivre il est dit que toutes les factions politiques ne sont en fait que des bandes de mercenaires qui s'affrontent pour la possession de mines d'or et de diamants : ce qu'on ne dit jamais à la télévision. Il y a aussi une fillette, qui se fait respecter, avec sa mitraillette. Les petits chefs sont à ses genoux, se trahissent, se massacrent. Elle s'envoie tout ce qui passe, se tripote frénétiquement le gnassou-gnassou (c'est dans le livre). J'aime bien qu'on insiste sur les branlettes de petites filles.?a m'a excité jusqu'à 50 ans. Puis c'est parti. Je ne me touche plus dès que je suis seul, dans une chambre d'hôtel.

    Avant, oui. Plus maintenant. Je ne sais plus ce qui se passe. ?a me semblerait déplacé. La masturbation fait aussi partie à présent de toutes ces choses que je ne suis plus obligé de me faire prouver que j'existe. Mes parents sont morts : ça aide ; plus tard à mon tour je soulagerai ma fille. Peut-être. Je ne compte plus retourner au cimetière. Celui de Limoges se rangera dans ma tête, avec les autres. Je visite tout de même la cathédrale. Toujours de même : l'âme des villes. Sur ce parvis, en 44, la foule s'est entassée après le massacre d'Oradour, malgré les rumeurs de minages. L'évêque a tonné en chaire. Les Alsaciens – pardon les Boches - étaient allés trop loin. Vers Bellac, vers Montmorillon...

    Sous le buffet d'orgue, dans la pénombre, je découvre des bas-reliefs païens : les Travaux d'Hercule. Je les photographie au flash rasant ; voilà qui n'est pas mentionné dans l'excellent guide du Père Bourghus ! Revenant de nuit rôder autour de la cathédrale illuminée‚ je surprends les confidences d'une Noire à une amie : "C'est encore lui ? disait-elle ? qui m'aura le plus aimée ; et, ajoutait-elle, même pas pour le plaisir" - la suite de la confidence se perdit dans le crissement des pas sur le gravier.