Fronfron55

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  • Musique, Majesté !


    ELIAS ne sourit pas. Cet homme, ce Michaël – est jeune : vingt-deux ans àpeine. Pourtant son visage est gris, comme ses lèvres, dédaigneusement fléchies vers le bas, prolongées en deux rides amères.

    Les premiers noblaillons font leur entrée. Menu fretin. Mais il faut jouer. Instinctivement Elias prend la mesure. Mais ses yeux restent fixés sur l'autre – l'Autre, dit le peuple, c'est le Diable. Michaël Hüls se tient à laporte, comme un laquais ; il salue chaque couple ; bientôt il tendra la main. A présent le voilà qui s'éloigne, plein de morgue – un coup de tête de- ci de-là – écrasant du regard les simples barons. De gigue en sarabande, le vicomte le cède au comte, le comte aux marquises – l'on s'invite, "jouez-vous ?" - l'on s'évite, "après vous". L'orchestre s'évertue. Soudain passe un brouhaha : c'est le Roi, sa Maîtresse, et le Duc Ambassadeur ! Vite, l'hymne ! Les cheveux se dressent sous les perruques – on n'a distribué les partitions que la veille... Elias rajoute tous les grincements qu'il peut.

    La Maîtresse pépie avec assurance du haut de son aigrette, virant sa petite tête d'oiseau. Le jeune roi invite à se rasseoir mais l'Excellence étrangère salue la foule, en levant les mains vers le plafons ; certains comprennent qu'il aut se redresser. Il y a confusion, comme à la messe. Il se fait des présentatons. Les fronts s'inclinent. Les bras s'arrondissent. L'ambassadeur reçoit les complimentsavec condescendance, comme si Frédéric eût régné à Stougard. Les musiciens, à court d'hymnes, recasent leur Tafelmusik. Autour d'ICKA, Maîtresse officielle, et de ses dames d'honneur, c'est l'envol des galants, révérences et baise-mains, et comme elle aime à rire, on prépare sa fadaise.


    Exemples de mes fadaises

    "Voyez-vous, dit-elle, ce grand gaillard de violon, plus sec que son archet ?" On rit. "Le diable à coup sûr est caché dans sa boîte ; comme il lui donne la saccade!" On rit. Un vieux beau chuchote. On en rit. ICKA fait sonner bien haut le rouge de ses ards, volubile – "Jamais je ne l'ai vue si enjouée", s'attendrit un quinquagénaire – et Mgr l'Evêque qui se fait sermonner ! et Son Excellence si fermement clouée du bec ! Mais quel ambassadeur se fâche, lorsque le Roi sourit ? "Vrai, quelle reine de tête et de cœur – nous aurions !"


    Suite, même jeu

    Cependant la foule afflue. Par les portes-fenêtres, c'est à présent un va-et-vient perpétuel. Autour de sa table de dés pipés, le baron Wilhelm incline un cercle des plus grands braillards ; souvent les perruques, redressées en gerbes, poussent jusqu'au plafond d'épaisses hilarités. A l'autre bout, le Souverain sourit enfin à l'ambassadeur de Prusse, qu'il entraîne par le bras : le sommerce des peaux, ou le taux des douanes... Parmi les femmes trône la Reine-Mère, digne pendant du citrouillesque Rogomus ; c'est elle qui donne le branle au blâme, rien n'est jamais de son goût.

    Et tous les yeux, comme une seule emme, suivent et enserrent d'un réseau sévère les itinéraires sinueux de la Wintzheim, ICKA, maîtresse de Sa Majesté, confiscatrice des hommages ; les meilleurs partis s'agglutinent là pour le seul plaisir de se voir décocher à bout portant les plus fielleux quolibets.

    C'est inconvenant.

    Elias – derrière ses balustres – est harassé. Les cordes lui scient la pulpe des doigts.

    Voici qu'éclosent sur le seuil deux petits vieux étayés l'un à l'autre, le nez plein de tabac ("les babines entabaquées"), les chausses défraîchies. Ce sont de ses Diogènes de cour, dont le dédain des convenances force le respect. On dit en souriant "C'est le vieil Elfenbein" (1) ou "le vieux Ebenholz" (2) – puis on parle d'autre chose. "Voici nos antiques", leur crie gracieusement Icka von Wintzheim.

    Ils se fraient un passage, louvoyant de conserve.

    "Ebenholz, mon ami, quelle presse !

      • Cette maudite goutte m'entrave furieusement.

      • Notre table est assiégée!

      • Assiégée est le mot ! de quel droit se prévaut ce rutilant postérieur ?

      • ...de prévôt...

    C'est l'Homme Rouge, qui cherche à s'immiscer ; mais nul le lui adresse un mot. Un mouvement de foule amène devant Elias l'obstacle de son dos. L'étofe de l'habit est moulée sur le muscle, Elias en distingue la trame et le grain – et derrière le joug des épaules, les plis grisâtres du cou, les cheveux noirs et gras mal resserrés sous la perruque.

    Si l'archet était une flèche, je le piquerais au cul.

    "J'ai apporté mes pièces d'échecs dit Ebenholz.

      • Dans ce vacarme ?

    Pour toute réponse, Ebenholz extirpe une à une les pièces de ses poches gonflées, et, pour finir, tire les deux reines de son jabot. L'autre les dispose au fur et à mesure sur la table, où la marqueterie figure un échiquier d'excellente tenue.

    "Aurons-nous le temps ?

      • D'ici vingt minutes, je vous ferai tâter de mon bois.

    A Elfenbein les noirs, à Ebenholz les blancs. Ils commencent à jouer, dans la cohue. Juste derrière Elfenbein, un hautbois enragé cacarde à contre-temps, vaporisant par intervalles une salive pléthorique ; Elfenbein perd un pion et jure par les saints.

            1. "Ivoire"

            2. "Bois d'ébène"

    "Vous êtes distrait!

      • Damné hautbois !

      • Rogmann a bien perdu la main ! - mais dites-moi, qui diable est cet escogrife qui agite ses épaules de vautour au-dessus de son violon ? Eliphas Fels, peut-être ?

      • Vous perdez la tête ! il est mort en mars dernier.

      • Si ce n'est lui, cher Elfenbein, c'est donc son frère ?

      • Perdu ! Le frère, c'est ce petit doucet du premier rang...

      • ...L'aîné me semblait plus inoffensif...

    - Hum ! soupire Elfenbein ( D f4) ; celui-ci cache son jeu – avez-vous remarqué au fond de l'allée où Pitz range ses râteaux, un petit pavillon tout branlant ?

      • Eh bien ? Votre fou, mon cher.

      • C'est là qu'ils s'encageaient, l'aîné et le cadet, refusant toute société. Et je te violine et je te clavecine, jour et nuit, nuit et jour...

      • Quooi ? pas une maîtresse ?

      • Il habitait, vous dis-je, avec son frère.

      • C'est absurde. Vous vous en laissez conter..

        Ebenholz observe un silence perfide.

    P - Pouah ! dit Elfenbein ; dès qu'un homme manque à s'afficher avec une quelconque maritorne, on conclut en toute hâte que...

      • Ttt, ttt...

    - Sottises, mon cher ; il avait quelque femme dont vous étiez jaloux. Parez-moi plutôt celui-là.

    Les deux vieillards se livrent alors à une furieuse empoignade pour la maîtrise des cases centrales. Ebenholz, du revers de sa manche, frotte son nez rougi par l'attention ; quand la tornade adverse eut jeté bas ses deux cavaliers, il se renversaa sur sa chaise :

    "Cependant, Elfenbein, le lieu me semble fort propice à de certains ébats !

    Elfenbein relève la tête avec stupéfaction.

    "...Un pavillon isolé – un parc atttenant – une nuit – par derrière..."

    Elenbein éclate d'un rire gras.

    "Vous ne m'entendez pas, dit Ebenholz. C'est par derrière en efet que, par de bonnes nuits sans lune, votre violoniste s'échappait à cheval, cadet en croupe, vers Dieu sait quels sabbats ; ils en revenaient au petit matin, éreintés, couverts d'épines, perruques de travers...

      • ...et l'autre ? Ce grand flandrin rouge ?

      • C'est un benêt.