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  • Montaigne, le cheval et Lacouture

    Jean Lacouture est ce que l'on appelle habituellement un « polygraphe », c'est-à-dire (ce n'est donc pas si habituel) écrivant sur tout sujet, quoique dans la même mouvance ; ici, les textes historiques. En particulier, une biographie de Montaigne, intitulée Montaigne à cheval. « Perspective cavalière et rafraîchissante » en effet comme le dit la quatrième de couve, bien éloignée des visions de manuels scolaires. Ces derniers, donc l'opinion commune (non, pas toi, va faire du skate), nous présentent une fois de plus un écrivain comme un ermite, reclus en sa « librairie » (entendez sa bibliothèque) du château de Montaigne, attendant de croupir et de vieillir en feuilletant ses classiques.

    Montaigne fut rarement cet homme-là, mais se trouve intimement mêlé à l'histoire de son temps, et au plus haut niveau. L'ouvrage de Lacouture épouse exactement l'ordre chronologique. Nous apprenons d'étranges choses. Que Montaigne en sa jeunesse ne dédaignait pas de trousser les cotillons des jeunes paysannes sur les bords des ruisseaux ; que sa petite taille et peut-être une certaine inconduite à Paris l'empêchèrent de courir la carrière militaire ; qu'il fut parlementaire à Bordeaux, ce qui le mêla aux confusions du temps : conf:lit entre le roi et ses magistrats de Guyenne, qui regrettaient peut-être la domination anglaise de jadis, plus souple et plus lointaine. Et l'on verra que notre philosophe a tenu en son jeune âge des propos aussi véhéments que confus, en faveur de l'autorité monarchique française et catholique ; l''essentiel en cette occurrence était apparemment de faire le plus de bruit possible.

    Le tout sous le patronage de M. de Foix-Candaule, châtelain voisin, aujourd'hui complètement oublié, mais sans la protection duquel Montaigne fût resté fils de hobereau douteux, dont la noblesse remontait à peine à l'arrière-grand-père. Et c'est de proche en proche, grâce à d'excellentes dispositions sociales, comme d'habitude, que Montaigne en vint à fréquenter les plus grands, y compris dans la capitale. Deux aspects sont à prendre en compte : les accointances avec les dirigeants, Catherine de Médicis, Michel de l'Hospital, bons catholiques, mais partisans de la modération qui permettrait de sauver l'essentiel, c'est-à-dire l'Etat français et l'autorité de son roi. Cela ne veut pas dire que l'on accordera aux protestants tout ce qu'ils demandent, soit, en gros, l'infiltration et la domination de la France.

    Il faudra rouler l'adversaire sans qu'il s'en aperçoive. Et comme nous avons lu Machiavel, nous ne dédaignerons pas quelques mesures coercitives. Ainsi, a-t-on mesuré l'importance du silence de Montaigne (les journalistes ne manqueraient pas de le qualifier d' « assourdissant ») au sujet du massacre de la Saint-Barthélémy. Or Les Essais, à mots couverts mais quand même, s'ils le déplorent, le justifient dans une certaine mesure : il n'alla pas comme Ronsard jusqu'à l'approuver, ce massacre, se moquant du cadavre de Coligny « qui pendille à Montfaucon » (je cite), mais estime qu'il fallait bien choisir entre deux extrêmes tous deux regrettables. Montaigne, approbateur de Machiavel, trouve la journée de la Saint-Barthélémy « regrettable », mais ajoute : « S'il le fit sans regret » (« il » c'est « le prince », curieusement dénomination pour un souverain français), « s'il ne lui greva de le faire, c'est signe que sa conscience est en mauvais terme ».

    Montaigne estime que ce n'est pas à lui, faible conscience, de juger de si graves cas. C'est botter en touche. L'on voit qu'il était en excellents termes avec les jésuites, récemment fondés (en 1540) par Ignace de Loyola, déjà fort bons en casuistique en effet. Pourtant son rôle politique semble ne pas avoir été négligeable. Il connut Henri III, et Henri IV alors Henri de Bourbon. Il semble avoir accompagné, peut-être persuadé ce dernier lors de sa conversion opportune voire opportuniste au catholicisme. Il aurait voyagé en Allemagne, Suisse et Italie pour accomplir une mission diplomatique secrète – mais ce dernier point reste très douteux. Les visites qu'il a faites à de certains personnages étaient de son rang et de son devoir fût-ce de politesse.

    L'expédition cavalière qu'il entreprit le fut officiellement pour des raisons médicales, à savoir, pour prendre les eaux de différentes sources. Allez comprendre comment il ne s'est pas cassé définitivement les reins à chevaucher ainsi ; il a bien dit que cette déambulation cavalline lui soulageait les douleurs rénales. Croyons-le, et méfions-nous des commentateurs imprudents qui voudraient le transformer en chargé de mission secrète, en espion. Il fut rappelé pour exercer les fonctions de maire de Bordeaux, sur ordre (c'était un ordre) de son souverain Henri III, qui ne fut pas seulement la grande folle décrite par les pamphlétaires (il eut de nombreuses maîtresses, ce qui est étrange pour un homosexuel...).