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  • Cioran, tanplan : excellent, non ?

    Marcel Coste, auteur provençal.JPGLA PHOTO REPRENTE MARCEL COSTE, AUTEUR DE "VICTORET GUINGOIS"

     

    Adoptons délibérément le ton du récit. Je me suis réfugié deux jours à Toulouse en 2015. C'était un retour aux sources, afin de revoir une boîte de nuit. J'y ai dansé, tout seul sous les lumières tamisées. Le soleil n'était pas couché et les tenanciers prenaient les derniers rayons sur le trottoir, tandis que je me démenais autour de ma solitude. Le soir à mon hôtel (j'adorais les hôtels) j'ai lu le “Précis de décomposition” de Cioran. C'était un petit bouquin venimeux de collection à couverture rouge.

    Et comme je m'excitais volontiers en ce jeune âge, il finit sa course dans une corbeille à papier à claire-voie : “Je vais me suicider si je lis cela jusqu'au bout”. Tel était mon théâtre à l'époque. Je me persuadais que je piquais une crise de nerf et je la mettais en scène, y compris dans la rue lorsqu'un pétard éclatait lors d'une manifestation. A présent je reprends ma lecture interrompue depuis plus de 34 ans. C'est une liqueur forte et âpre, avec une bonne dose de lyrisme pascalien. Il est encore une œuvre à laquelle je ne me confronte pas : c'est l' “Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ”.

    Je suis encore incapable de la concevoir autrement que comme un exaltation du masochisme le plus guimauvéen et le plus cucul. Mais terriblement dissolvante et dangereuse. Cioran se laisse aller à la fioriture littéraire. Cela rassure. Il concède à la vie d'exister, mais je ne vois pas pourquoi il s'acharne ainsi à en démontrer l'imposture : ce Faisant il lui rend un vibrant hommage. Il confond la vie avec la vulgarité : pourquoi pas. Le dogme de la croyance en soi le dérange: il ne me dérange pas, moi, bien que je n'en sois pas dupe. Savoir qui a instillé dans nos veines ce poison de la vie ?

    Ce poison m'est cher (“Guenille si l'on veut...”). Reprenons : “L'ombre future”. Bon titre. A-t-il vraiment composé cet ouvrage en français, directement, comme il est dit en préface ? N'a-t-il pas été aidé? Ne s'est -il pas embrouillé dans le jeu des doubles négations comme Bianciottti, confondant “cela ne peut se faire” et “cela ne peut pas ne pas se faire” ? Cioran dit : “Nous sommes en droit d'imaginer un temps où nous aurons tout dépassé, même la poésie” - surtout, surtout la poésie. Elle est tombée dans le domaine public. Tout le monde peut en faire, et de la bonne.

    Ses procédés sont démontés, désormais accessibles à tous, au dernier des employés de banque ou à la dernière des vendeuses de godasses. Sa pensé e ne suscite plus l'admiration, elle est descendue de son piédestal. Cela commença par Eluard et Aragon. Après eux, place au vulgaire, au vulgum. Oui, Cioran, nous avons dépassé la poésie, nous n'avons plus que des chanteurs. Eux la mettent encore en œuvre, la remettent peut-être en son point de départ : seule la musique l'exonère de sa gratuité, de son enflure. Donc admettons que nous ayons “dépassé” la poésie. A quelle hauteur ne la plaçait-il pas pour employer l'adverbe d'intensité “même”... Il disait “même la musique”. Elle n'est pas dépassée. Elle revit par l'argument des natalistes : rien ne sert de fabriquer des enfants, mais faisons-en quand même. Si nous ne savons pas pourquoi, Dieu le sait. Si Dieu n'existe pas, eux le savent, eux les enfants. La musique sérielle a été balayée par le rock, et désormais nous revenons sur nos pas, tant il y a eu de portes auxquelles nous avons frappé, et dont nous n'avons pas épuisé toutes les salles...