Fronfron55

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

juifs

  • Péguy et les juifs

    Juifs (encore...!)

    Combien au contraire Péguy réserve-t-il son admiration pour son ami Bernard-Lazare, celui qui a déclenché l' “Affaire Dreyfus” (“Je ferai le portrait de Bernard-Lazare. Il avait, indéniablement, des parties de saint, de sainteté. Et quand je parle de saint, je ne suis pas suspect de parler par métaphore”) ; ...un cœur qui battait à tous les échos du monde, un homme qui sautait sur un journal, et qui sur les quatre pages, sur les six, huit, sur les douze pages d'un seul regard comme la foudre saisissait une ligne et dans cette ligne il y avait le mot Juif, un être qui rougissait, qui pâlissait, un vieux journaliste, un routier du journal(isme), qui blêmissait sur un écho, qu'il trouvait dans ce journal, sur un morceau d'article, sur un filet, sur une dépêche, et dans cet écho, dans ce journal, dans ce morceau d'article, dans ce filet, dans cette dépêche il y avait le mot Juif ; un cœur qui saignait dans tous les ghettos du monde...”) - la France pourrie, Péguy ? Lui, l'ami de Bernard-Lazare? Souviens-toi Péguy de ce que tu as écrit sur Jaurès. Les paroles s'envolent, scripta manent – les écrits restent...


    Les Juifs (encore )

    Pour la première fois en terminale, j'ai su, j'ai appréhendé ce que pouvait bien étre "un Juif". Je fréquentais une certaine Véra B. "Méfie-toi", me dit ma mère, "ces gens-là peuvent te coincer avec leur fille, le revolver à la main - tout passait par le ton, les accents de ma mère, - et te forcer à l'épouser" - combien n'eussè-je pas béni celui qui, revolver au poing, m'eût contraint d'épouser Véra B., juive marocaine !

    Péguy écrivit sur les juifs des pages qui aujourd'hui encore seraient d'utilité publique. Son meilleur ami Lazare Bernard (de son vrai nom) mourut de toutes sortes d'épuisements cérébraux et cardiaques. Il représentait l'incarnation si l'on peut dire de la mystique d'Israël, non pas la “politique juive”, ni l'Etat Juif (Péguy ne fait même pas une allusion à Theodor Herzl dans son œuvre) mais l'Israël de la Bible, qui n'est pas non plus celui de saint Paul (étendant la notion à tous ceux que le Christ a élus). Péguy trouve aux juifs des particularités, des spécificités, il dit “cette race”, mais suffit-il d'employer ce mot, de vouloir définir le juif pour aussitôt se faire taxer d' “antisémitisme” ? c'est tout au contraire afin de mieux souligner ce qu'ils ont de commun avec tous les peuples (nous préférons à présent “ethnies” - existe-t-il une ”ethnie française” ? ...cessons de tout voir avec nos gros yeux de 2005, nos bons grands yeux tout embués de certitudes et de vertus.) Il existe donc chez les juifs, dit Péguy, comme chez tout homme du peuple, un désir éperdu de ne surtout pas, à aucun prix, passer d'une “période”, où Dieu merci rien n'arrive, à une “époque”, où se réactivent les forces de l'Histoire.

    Comme disaient certains juifs pleins d'humour : “Ne vous préocupez donc pas de l'Affaire, laissez-nous plutôt faire des affaires” (Péguy : “On lui en voulait surtout” (à Bernard-Lazare), “les juifs lui en voulaient surtout, le méprisaient surtout parce qu'il n'était pas riche.”) Péguy relève donc, chez Bernard-Lazare, qu'il ne fallait ni territoire, ni autorité d'Etat – juif, ou autre. Il se livre disions-nous, il se laisse aller à un éloge, à une considération forcément “datée” du peuple juif d'avant Auschwitz (par la force des choses) : ”Ils savent ce que ça coûte que de porter Dieu et ses agents les prophètes. Ses prophètes les prophètes. Alors, obscurément, ils aimeraient mieux qu'on ne recommence pas. Ils ont peur des coups. Ils en ont tant reçu. Ils aimeraient mieux qu'on n'en parle pas. Ils ont tant de fois payé pour eux-mêmes et pour les autres.” Plus loin (Notre Jeunesse) :”Je connais bien ce peuple. Il n'a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n'y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la mémoire d'une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d'Orient ou d'Occident.” Et enfin :”Ils reconnaissent l'épreuve avec un instinct admirable, avec un instinct de cinquante siècles. Ils reconnaissent, ils saluent le coup. C'est encore un coup de Dieu. La ville sera encore prise, le Temple détruit, les femmes emmenées. Une captivité vient, après tant de captivités. De longs convois traîneront dans le désert. Leurs cadavres jalonneront les routes d'Asie. Très bien, ils savent ce que c'est. Ils ceignent leurs reins pour ce nouveau départ. Puisqu'il faut y passer ils y passeront encore. Dieu est dur, mais il est Dieu.”

    ...Le désir donc que rien ne se passe. Que les “prophètes” justement, n'aient pas à intervenir, à retentir. Et Péguy nous dit cette chose terrible, que l'on eût bien acheté la paix pour tous les Autres Juifs par un bon sacrifice de bon bouc émissaire, à savoir Dreyfus, parfaitement, lui-même. Et cet auto-stoppeur juif, à qui je demandai sottement, impudemment, un jour, pour meubler, “l'effet que cela fai[sai]t d'être juif”, me répondit “cela fait l'effet d'être un homme” ; à savoir toujours inquiet, sur le qui-vive, menacé par la mort et le sarcasme, qui est peut-être pire que la mort ; les juifs seraient-ils plus hommes que les autres ?

    Et uniquement lorsqu'ils sont persécutés? Bernard-Lazare, instigateur donc de l'Affaire .Dreyfus, mort de l'indifférence des autres juifs, qui se fussent bien aussi, après coup – et la famille Dreyfus en premier lieu, et les jauressistes avec elle, après tout, accommodés de l'amnistie – mourut à 37 ans, tué par la conspiration du silence. A rapprocher de Péguy, futur mort par excès d'idéalisme. Que puis-je dire. Laisser la parole à Péguy, voilà ce qu'il faudrait. Le lire en public avec le ton, le poids, la masse et la subtilité d'un Cuny, d'un Trintignant. Pouvoir se dire que l'on a ce poids, qu'on l'a acquis, mérité de l'acquérir: juste lire Péguy en public, dans un théâtre, comme on a lu Céline.

    Je fais un rapprochement, juste comme ça. Et ce n'est peut-être pas le moment. S'il y a un moment. “Israël une fois de plus” (dit Péguy) ( à propos de ce silence imposé par les juifs eux-mêmes à la Justice) “Israël poursuivait ses destinées temporellement éternelles” (il ne s'agit pas de l'Etat, évidemment, mais de l'ensemble des juifs). Péguy exalte l'affaire Dreyfus à la façon d'une guerre, la seule qu'il ait pu véritablement mener – avant sa mort - une guerre sans victime corporelle. Affaire Dreyfus mal menée, malmenée, “des lions menés par des ânes” - c'est ce que l'on a pu dire au début de la Guerre 14 - mais déjà donc, forcément, pour l'Affaire Dreyfus.

    Même après que Dreyfus eut été réhabilité, on ne pouvait nier qu'il se fût hélas développé, incarné - une telle vague d'antisémitisme !... de l'affaire Dreyfus à Auschwitz, il n'y a qu'un pas, qu'une avenue, un boulevard ! VICTOIRE A LA PYRRHUS. Je dirais bien (par proverbe) “on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs” – mais je me méfie... On l'a tellement utilisé, ce proverbe... Encore maintenant... Méfie-toi de tes amis, Péguy.