Fronfron55

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homosexualité

  • Liaison dangereuse

    "Messieurs, sol-la-ré-fa..."

    Elias a pris du retard. Le cœur n'y est plus. Le Comte Hüls le regarde à la dérobée. Les petits vieux marmonnent en le fixant – n'est-ce pas là bas le Roi, et sa maîtresse en personne, qui le désignent au Duc ambassadeur ?

    "Venez voir mes musiciens" propose le Roi.

    Ils s'avancent vers les balustres dorés. L'ambassadeur, compassé, offre le bras. " J'ai civilisé ma fanfare" dit le Roi. "Croiriez-vous que mon père avait là quatre cors, en place de violons ?"

    Le Duc ambassadeur se récrie poliment.

    "J'ai envoyé toute cette sonnaille à la queue de mes chiens."

    Les musiciens cessent de jouer. Ils baissent protocolairement les yeux. Elias ne le peut pas. La maîtresse du roi sourit dans le vide, les yeux fixés sans y penser sur le front d'Elias Fels. Le Comte Hüls s'est impudemment mêlé au groupe ; Ebenholz et Elfenbein le regardent d'un œil soupçonneux. Fredericka, maîtresse du roi, serre très fort la main de sa suivante.

    Dans un mouvement qu'ils font tous pour se retirer, la Maîtresse et Hüls se retrouvent face à face, et leurs regards se plantent l'un dans l'autre ; Fredericka bat des paupières,mais HÜLS n'a pas cillé ; prenant le regard de la femme, il le mène, comme par la main, directement dans les yeux d' Elias Fels.

    Qui peut bien être ce Comte Hüls, se dit Elias, que j'ai traité si légèrement ?

    Puis le groupe s'éloigne, sans un mot. Fredericka ne tourne plus la tête, ne rit plus aux éclats. La chose est véritablement impossible, mais il est non moins impossible à Elias de ne pas le remarquer. Le violoniste, le grand sec aux épaules de vautour, fixe lui aussi Elias Fels. Vivre, c'est être regardé. C'est ne pas échapper aux regards.

    Ses gestes se relètent en une centaine d'yeux.

    Les yeux même d'Eliphas sont sur lui.

    Ils le suivent dans l'allée jusqu'à son pavillon désert ; sur sa poignée de porte ; sur les murs de sa chambre désormais trop vaste. A l'intérieur de ses paupières. Elias resté seul se met à crier. Il ne guérira jamais.


    III


    Vers le bas du parc, le sable est piqueté de touffes d'herbe ; souvent le Comte Hüls von Hützeldorf y vient se promener à pas lents, poussant du pied un éternel caillou. Puis il s'assied, entre les deux statues de neptune et de Cupidon. Il pense que, voici trois ans, il ne savait ni lire ni écrire ; il pense qu'il a servi comme palefrenier, sanglant la bourrique de la Reine Mère. Toute¨la cour se ligue pour le lui rappeler. Il hausse les épaules, se relève sous le ciel nu, débout sur le sable crissant – le poids de ses nouveaux titres, de sa seigneurie, de ses tarres et des avanies dont il paie tout cela, sufoquent le palefrenier Hüls.

    Il se revoit naguère, à l'abri de son exiguïté : la fourmi, sous la botte, trouveà se cacher derrière un gravier.

    "Et le gilet brodé pleura sur la livrée."

    Le Comte von Hützeldorf aime chasser. C'est au milieu des chiens, au sein de la meute, qu'il retrouve un peu d'estime : dans l'odeur des chevaux, le froissement des halliers ; c'est lui qui replace la chasse sur la bonne voie, court la bête au-devant des barons, et les morgues s'assouplisssent, on veut avoir son mot, c'est un honneur de le suivre – au palais, tout retombe. Ce jour-là FELS pianote quelques études ; la fenêtre et la porte laissent entrer la tiédeur de juin. Soudain, contre le mur, un cheval s'ébroua. Pourtant, se dit Elias, la chasse est passée depuis longtemps.

    Heureux de la diversion, il délaisse son clavecin pour faire quelques pas au dehors. Il voit l'allée rectiligne, le sable roux, la statue de Neptune avec son trident... Longeant le mur blanc, Elias écarte les fourrés ; le cheval est là. Sur ce cheval, des bottes. Un homme dans ces bottes. Et, perdu sous les feuilles, la casaque à plumet inclinée sur les yeux : Elias le reconnaît bien cette fois, c'est le petit Michel qui un jour, à la campagne, avait bouchonné – contre pourboire – la vieille rosse de Rogomus. Michel désormais comte Hüls von Hützeldorf und Barstatt-Mandegen. Celui sur qui daube à l'envie la petite cour de Stougard.

    Hüls ne peut pas ne pas l'avoir vu. Par bonheur le cheval, qui a le sens des situations pénibles, fait trois pas en avant. Le cavalier maintient le menton baissé : serait-il mal ?

      • Monseigneur a perdu la chasse ? ...ou bien Nemrod vient-il débusquer Euterpe en sa retraite ?

    Elias mêle sans vergogne la Bible et le Parnasse.

    "C'est plutôt la chasse répond Hüls, qui n'a pas pu me suivre."

    Le cheval débouche au pas sur l'allée incendiée de soleil. Le Comte Hüls saute à bas. On laisse le cheval se pétrifier à l'ombre d'un bosquet d'ormes. Hüls et Fels pénètrent dans le pavillon, où l'on s'étouffe.

    "Désirez-vous de quoi vous rafraîchir ?

    ELIAS découvre des cerises, des fraises, des pommes de saint-jean, au hasard des housses soulevées, à l'instar d'un prestidigitateur. Hüls :

    "Rien qu'une sonate."

    Fels s'assoit au clavecin.

    Hüls est perché sur un accoudoir, les pieds parallèles. Dans l'intervalle des pauses et des soupirs, on entend Wallenstein frotter sa gourmette. "J'ai un cheval à moi, à présent", pense Hüls.

    Elias joue, multipliant les trilles, accouplant les claviers – le coin de l'œil vers le public, comme toujours. Hüls ne semble jamais à son aise, où qu'ils se trouve; les plus moëlleux fauteuils lui sont des carcans : il se tient là comme supplicié, les épaules montées, le regard sans consistance. "Le voilà comme un bécasseau", pense Elias. "Cette espèce-là n'attire pas le jupon." "J'intitule cela L'exilé de Füchsen dit-il à haute voix. "Füchsen ?" répète Hüls, rembruni. C'est là que la Reine-Mère consumait son exil, sous le règne précédent ; c'est là qu'il avait pansé lui-même certains mauvais chevaux d'un certain ...mauvais orchestre; quelle joyeuse bande avait secoué ce jour-là les dévotions de la vieille Wilhelmina !