22.12.2009

Moi j'aime bien les McAbbey...

C'est paru, ce truc, aux éditions Léo Scheer (voir sur Google), rubrique "manuscrits bêta".

En vlà un boutte :

Ah curé, curé, qu'est-ce qu'on aura rigolé ensemble, avec tes putains de bondieuseries Mais aujourd'hui je n'ai plus le cœur à rire, un Kyrie, un Pater, c'est le Paradis garanti sur facture, que je sois damné si j'y coupe ! Mais alors pourquoi suis-je toujours allongé là-dedans, 2m x 0,60 - même que malgré le rembourrage ça commence à devenir dur ... Au lieu de répondre il m'encense la charogne - pense-t-il "Fichu métier", ou pense-t-il vraiment "Au pouvoir de l'Enfer arrachez son âme, Seigneur"? Trajet jusqu'au cimetière. Ils enlèvent la femme de sur ma caisse. Elle m'étouffait. Puis on m'enterre. Je regrette les funérailles d'antan, les vraies grandes bouffes grecques, le chant XXIV de l' Iliade, on donnait des jeux, on savait rigoler à l'époque.

Puis plus rien. Les petits éboulis de terre qui se tasse. Des chuintements. Le calme plat. Je suis vraiment coupé du monde. Je suis mort, à présent, véritablement mort. Enfant, ma mère m'emmenait choisir le tissu d'un nouveau costume ; à peine sorties des lèvres, les voix s'étouffaient dans les rames d'étoffe - des voix voilées - à présent c'est la terre qui pèse sur mes lèvres, le tissu de la terre sur le couvercle, il le défoncerait, m'envahirait comme une trombe, emplirait ma bouche et mes yeux. Un jour le marbrier me chargera de ses quintaux de pierre...

Combien de quintaux pour un tombeau ? Un tombal, des tombeaux. Je voudrais crier. Fuir. Quelle folie ! Que peut-il m'arriver de plus, à moi mort ? Quelque chose me dit que des risques subsistent... Je frissonne. La terre, la terre... Oh ! comme je regrette d' être mort! Et je pensai : « Peut-être que je suis vivant. Qu'on m'a enterré vivant. Pourtant mes muscles ne répondent plus. Peut-être vais-je mourir vraiment. Je perds connaissance. Un bruit de voix qui me réveille. La voix vient d'en haut.

Ma tatie, au Paradis ? Dialogue animé : "Personne n'en saura rien ! - Il n'en est pas question Madame. - Il est bien là, j'en suis certaine ! voyons, quelques coups de bêche... - Le règlement... - Je ne vais tout de même pas perdre un chapeau de ce prix-là! - Je ne peux pas rouvrir une fosse... - Et qu'est-ce que je vais mettre pour la communion de sa fille ? »Je devine le geste impuissant du fossoyeur. ...Vais-je passer l'éternité sous le chapeau de ma tante ? Long silence. Puis un grattement sur le bois. J'essaie de me tourner - " il est sous la terre une taupe géante qui fore les cercueils..." - un chuchotement indicible : « Eh... a... an... ou...? » Je m'entends dire :

- Qui êtes-vous ? - Etes-vous bien ? Vous - sen - tez - vous - bien?" Une voix sépulcrale, encombrée de parasites - la mienne, un bourdonnement : "Le satin m'étouffe. » - Remuez légèrement. Vous êtes nouveau. Un mort de fraîche date - vous ne tarderez pas à vous habituer. C'est le mort d'à côté qui vous parle. Je vous ai entendu enterrer. Vous verrez, c'est sympa ici, on sait s'organiser - il y a des cimetières où on s'emmerde, mais pas ici. Il y a de l'animation. - Quel âge avez-vous ? - Je suis mort à quarante-cinq ans.

« Mais ça fait dix ans que j'habite le caveau treize. On compte dix ans d'âge. Mon nom, c’est Michel Parmentier - je reviendrai plus tard. Pour l'instant, dormez. Les jeunes morts ont besoin de beaucoup de sommeil."

12.12.2009

Unterrilke

 

Face à une représentation naïve qui opposerait le monde du bourgeois, durs magouilleurs adultes, et le monde littéraire primesautiers des éternels ados illuminés, il faut vous confirmer l'existence d'un monde littéraire non moins magouilleur, adulte, fermé, bourgeois, fondé sur cet axiome : nul n'est édité à force de talent. Il faut y faire montre d'un esprit commerçant, intrigant, baratineur, à l'instar exactement d'un représentant de Coca-Cola. C'est un monde sans pitié, où règnent la puanteur des ego (le vôtre est d'uen certaine ingénuité), et surtout l'immense marécage de la plus crasseuse indifférence.

Il faut connaître un homme politique, et en faire ; ou un journaliste, et faire du journaliste ; un juif ou un pédé influent, connu déjà des médias, et participer d'une certaine manière – pas de femmes ! surtout pas de femmes ! l'amour, oui, mais en contrôlant. Les femmes tirent tout à elles, n'imaginent pas qu'on puisse s'intéresser à quoi que ce soit d'autre qu'elles. Mon meilleur ami a divorcé après douze ans de vie infernale où il s'est vu interdit d'écrire. Maintenant, si elle est juive, journaliste ou femme politique... tout baigne – mais pas d'amour ! surtout pas d'amour ! ... d'un homme non plus d'ailleurs... Parce que c'est tout aussi compliqué côté homo qu'hétéro... Maintenant voici : les textes que vous m'avez proposés correspondent à un besoin de faire le point, de parcourir l'horizon de la connaissance ou de la non-connaisssance du monde et du moi, manifesté sous forme littéraire.

Ce besoin de faire le point n'implique pas nécessairement une mise en œuvre littéraire. Il s'y trouve assurément de nombreux bonheurs d'écriture (les énumérer, les commenter), mais ausssi des passages où la pensée, au moment de redécouvrir pour son propre compte des concepts modérément originaux, n'a peut-être pas suffisamment bénéficié de votre travail. Vous ne pouvez les approfondir (je ne le saurais pas non plus ; c'est une question d'expérience, et non de longévité.) Il semble que l'on ne puisse écrire que ce que l'on est, ce que l'on devient. Pour devenir, il faut vivre et se mesurer aux autres, qui semblent ici tous rejetés en bloc à l'extérieur de votre bulle ; malheureusement c'est ce que j'ai fait aussi, et c'est pourquoi mes livres n'ont été ni édités ni vendus (poil au cul) sau f deux : 126 ventes pour Omma, 112 pour Péguy.

Donc :

  1. devenir soi, laisser aller.

  2. retravailler les textes, resserrer, retrancher. Lire Martin Eden de London.

    iIntriguer comme un malade.

  3. Essayer une profession qui mette illico en rapport avec le milieu magouilleux littéraire. Le professorat est une impasse, on n'y rencontre que des profs qui racontent à des profs des histoires de profs dans une salle des profs. Un collègue me correspondait par poste, un seul, c'est tout. Celui d'Andernos ne demande qu'une chose à présent que je n'y vais plus : me laisser tomber. Exception : a) prof de fac, où règne le pire lèche-culisme qui soit, ce qui permet cependant d'accéder, quand on devient patron, au millieu littéraire.

    b) journalisme, mais le terrain est miné : on y reste désormais précaire toute sa vie, entre son réchaud, son ordi et son 10 m² pas chauffé.

    c) employé dans l'édition ; si Zola n'avait pas été livreur chez Hachette, jamais les Rougon- Macquart – les Bougon-Bâtard – n'auraient vu le jour. Vous m'entendez, Gaël ? –

Hors de ces trois voies professionnelles-là, pas de salut. A part cela, envoyez vos textes à des revues, des revues, des revues. Pas à des éditeurs: vous serez toujours impitoyablement renvoyé. Un jour peut-être serez-vous sollicité. Mais les éditeurs détestent recevoir des manuscrits.

 

 

24.11.2009

La mort du grand frère

Mon frère, mon frère !

ELIAS saute à bas, ELIPHAS gît contre un arbre, buste droit reins cassés, sourit péniblement, sa sueur luit sous la lune. Sa main tombant a rencontré son sang : la lûte brisée dans les chairs du bas-ventre ; la main retombe paume ouverte. "Je suis sûr demourir" dit-il. ELIAS ne pleura pas. Il était trop jeune. Cette prétention à mourir lui sembla une solennité incongrue.

    • Veux-tu un médecin ?

Le blessé secoue la tête.

La forêt, les étoiles : le monde autour de soi, mourir ? "Prédis-moi l'avenir, dit Elias, par bravade. Les mourants savent l'avenir. C'est dans Homère. - Tu as toujours rêvé de m'égaler, ELIAS; prends garde." Elias ne voit que son œil dans l'ombre, mais il comprend que c'est lui, le vivant, que le mort regrette. Il en éprouve un peu de honte.

- Pourrai-je entrer dans l'orchestre ?" "Je travaillerai, ajoute-t-il aussitôt (par exemple, il ne tombera jamais amoureux). Les deux frères demeurent un instant dans le silence. Elias sent que la paix s'agrandit, comme avant la première mesure. De lointains frémissements passèrent dans l'espace. L'air s'emplit de sabots, de cris et de rafales ; puis ce fut de nouveau le silence.

    • - Les portes du ciel tournent sur leurs gonds de bronze.

    • Non répond ELIPHAS. C'est un combat qui s'éloigne.

Ce sont les funérailles du Roi. La rumeur reprit avec le vent. Le mourant parla des cohortes célestes. Elias répondit Tu n'as jamais été fervent chrétien. - Place-le sur ma tombe répliqua son frère. - Bientôt tu ne parleras plus (Elias). (Eliphas) Toute ma vie je te parlerai. Peut-être ne savaient-ils plus quoi se dire, comme il arrive dans les circonstances cruelles. Eliphas haletait faiblement."Je voudrais mourir avant que la douleur ne devienne trop forte." Il y eut encore un silence.

"N'est-ce pas le canon que j'entends ? - C'est le sang dans ta nuque, mon frère. - Tu ne me trompes pas." Un temps. "Je t'aimais, Elias ; je t'en voudrai toujours de ne me l'avoir fait dire que maintenant.

    • Souffres-tu ?

    • Oui.

      Il y eut cette fois un très long silence. Cela n'en finissait donc pas ? Qu'attendait-on

pour remonter en selle ? Le canon s'est tu. Eliphas vit encore. Elias demeure accroupi près de lui; il se sent dans la jambe de forts élancements, et l'autre, tendue sous la botte, s'accrampit à son tour. Souos les voûtes irrégulières des arbres passe de loin en loin quelque souffle égaré, comme si l'âme d'Eliphas, comme le sang, peu à peu se fût épanchée sous les branches.

Par un trou du bois dans le ciel c'est la lune à présent qui bosselle des nuages d'étain. Comme un jeu, comme une superstition d'enfant : tant que je veillerai mon frère vivra – n'eût-il pas été dommage, tant Elias vivait avec intensité, qu'il manquât pour quelques instants de sommeil ce moment suprême, la mort du frère ? Elias ne s'impatiente plus. Sous un élancement plus ort de la jambe il soupira, "qu'as-tu donc" dit le blessé en souriant, "je veux soufrir avec toi" dit le cadet, "je parie" répondit Eliphas "que tu as envie de pisser. - Mais toi ?"

    • Je fais sous moi, Elias.

Elias se leva d'un bond sous l'effet de la crampe, il éprouva uen grande honte ; Eliphas, brûlant de fièvre, continuait à sourire sous la lune avec une expression étrange que son frère crut anticipée, car on ne la voyait, pensait-il, que sur la bouche des morts. "Il ne faut pas que tu dormes, Elias ; tu dois voir la mort jusqu'au bout." Elias se force à le fixer. Il compta, dans la bouche entrouverte, au souffle court, les reflets allumés sur les dents maladives Elias songea aussi aux arbres, à la nuit, aux chevaux qui broutaient doucement le talus. Soudain une pensée lui vint : "Eliphas, je ne pensais pas revenir à la cour." - Tu le dois, répondit le mourant. La musique te consolera.

 

La mort

Elias fut déçu. Il attendait un dernier mot qui fût plus solennel. Mon frère emporte mon avenir avec lui ; il ne m'en institue pas l'héritier. "Prends ma main" dit le blessé. Elle était gluante. Elias baissa les yeux en frissonnant, vit pour la première fois la blessure de l'aine et se mit à pleurer. "Il faut pleurer, Elias. Mais il faut aussi que ce soient tes dernières larmes." Le canon retentit nettement. ELIPHAS se rejeta soudain en arrière. Le sang hésita sur ses lèvres. Son frère le saisit par la taille. "Je veux faire connaissance !" criait-il, "je veux faire connaissance !" Le corps d'ELIPHAS roula au sol.



FIN DE LA RELATION TRAGIQUE

16.11.2009

Fantoches, dommages...

CHAPTER THE FIRST

J'écris par erreur et par obstination.

Description

Un trottoir crénelé sur un caniveau sale – un bout de pantoufle en surplomb : Ripa, placide, à trois pas de sa porte, chat gris sur l'épaule. Une ville en forme de cœur serrée sur l'Eperon Planès. En bas la Bide affluent de l'Allier, qui déborda l'an passé. Une sous-préfecture du Massif Central : huit mille habitants, quatre écrivains. La vie s'effondre comme un fleuve, tout contre nous, obstinés, têtes basses.


Identité

Ripa, la rive. Il se débarrasse des prospectus : "La Course aux ânes", "Balfour dynamique" – "Bal au Naïte : séquence mousse" – "Je ne veux pas que ça vive" - tels sont ses premiers mots.


Température. Date.

6 degrés. Dix avril 2049. 800 mètres d'altitude.


Description (le personnage)

Un nez, dont le bord inférieur (de profil) évoque la courbe d'un canif ou ganivet à écaler les noix. C'est emmerdant les descriptions. Toutes les filles de mes classes me l'ont dit. Elles qui passent bien vingt minutes par jour à se branler ne vont tout de même pas en perdre dix à lire une description ; la civilisation s'effondre, oui ou merde ?


Age-Domicile

53 ans. A toujours habité mettons rue St-Jean, n° 43, Balfour, quartier Banclou, sur le plateau. Pas de conflit à Balfour. Juste une petite envie de meurtre sur la tante, quatre-vingt six ans, sur son lit. Tous félicitent Ripa de son dévouement, il ne lui reste qu'elle, grabataire, soins constants ; il a obtenu de l'Hôpital Montieux (Clermont) un lit médicalisé qui se monte, s'abaisse, s'incline, comme chez le dentiste. Il aime bien sa tante : rien que du matériel de pro. Il compte bien qu'elle durera le plus possible (indépendamment de sa pension, qui passe toute en frai) ; il ne chauffe que la pièce, à gauche, où elle végète, avec le feu dans l'âtre - et comme il a bien refermé dans son dos, le voici qui prend l'air, en pantoufles, sur le pas de sa porte.


Menu

Ses menus ne varient pas. Longtemps un employé apporta de petits repas tout cuits. A soulever successivement les couvercles l'odeur s'élevait, délectable : "On en a bien assez pour deux." Le plateau vide était repris le soir, sans vaisselle à faire. Mais Ripa s'est vexé. Il a fini par refuser "la charité". Il a fait la cuisine. La tante en sera peut-être bien morte (adhésions intestinales ? ...ravioli à tous les repas).


30.10.2009

Fragment d'extrait

 

Il ne faut pas frapper les enfants. Ça ferait du bien. Puis les hyènes. Ça recommencerait, plus haut, plus fort – je ne tremble plus – je respire à fond. Une fois tout de même l'un d'eux s'est pris toute la largeur d'un bouquin sur la gueule – c'est pas moi – qu'y gueulait – c'est pas moij'ai répondu. Pour se valoriser Térence a rédigé une Thèse sur Shelley (Percy Bysshe), correspond avec Oxford, Boston (Mass.), avec un tarif, un pèse-lettre (pas de queue au bureau de poste) ; la boîte aux lettres d'ici s'encastre dans un renfoncement. Terence prend les petits pas chinois dans l'herbe et dépose à l'abri son courrier dans une autre boîte lointaine ; le long du chemin les vitres renvoient son image droite et digne.

Ce lundi la poste a muré le renfoncement, les jeunes sont partis. Il descend de voiture et pousse un caddie de supermarché. Je ne veux pas être vu.. Magdalena dit On se fout de te voir ou non. Il se sert dans les rayons. Il fait bien attention aux rencontres. Il croit entendre des rires, il remonte les épaules, il opère un savant détour. Pour son tabac il passe par l'arrière ; ces derniers mois les buis ont bien poussé. Prendre le pain avant sept heures. Magdalena est fille de Rachel. (Rachel = belle-mère de Térence). Elle habite à B. rue Jonas. Bourgeoise et bohème, en ce temps-là aime les fleurs, les grands foulards et une affiche de Mucha.

Elle a quantité de livres et de bibelots, pas d'homme (séparée de corps depuis 10 ans) et le couvre-lit de percale orange à motifs mauves : Mickey dix-huit fois répété. Magdalena lui rend visite ; sa mère donc lui offre une toque : “Tu la porteras cet hiver! - Je ne veux pas d'affaires volées. - C'est plus fort que moi, dit la mère. La fille psychiatre observe que sa mère trie ses vêtements sur le lit chaque fois qu'elle la visite : “Maman a des goûts de perroquet. - Tu ne comprends rien à l'Art. - Jette ça” disent-elles. Dans une heure Magdalena reprend le train. Rachel n'est pas le vrai nom de sa mère, qui sollicite tous les metteurs en scène pour remonter sur les planches.

Elle s'intéresse à la politique, chacun l'aime et lui confie des tracts ; quand il lui prend des bouffées catholiques, elle fréquente les associations paroissiales. Plus un grand nez en tremplin de ski, le sien. Souvent elle médite, longuement, dans une espèce d'éblouissement. Pour compléter le tableau familial, Magdalena possède une fillette de deux ans : Chloé. Dans l'ordre, Rachel, Magdalena, Chloé. “R.M.C., “Radio Monte-Carlo” dit Rachel. Au loin prospère le cabinet privé de la psychiatre. Tous les dimanches à 10 h Magdalena téléphone à sa mère (tarif économique) “Je suis restée seule” dit Rachel. “Ta sœur Vivette emménage dans les trois pièces restées libres” jeune fille de quinze ans chaudement recommandée par le Secours Catholique. Elle s'habille très chic. Je ferai de son appartement un joyau.” Pour les vacances Térence et sa femme reviennent chez Rachel à B.

 

Je leur suis très reconnaissante dit-elle à Vivette de leur assiduité. La petite Chloé pousse bien. A Pâques et pour la faire marcher (“Je suis grand-mère !”) Rachel place ses grands pieds sous les siens ; 41 c'est grand pour une femme. Je la vois toujours souriante. Rachel écrit dans son journal qu'elle atteint la Grande Maturité, par le “plaisir des choses terrestres” : “Il vaut mieux que je me suicide”. “Allô je n'ai plus de nouvelles” téléphone Magdalena. “C'est à toi de téléphoner, ma fille” répond Rachel. - Tu trouves toujours un prétexte pour passer ton tour, ma mère. - J'ai acheté un chien. - Comment? - Je l'ai détesté d'emblée. - Rends-le ! - Il aboie au moindre bruit. - Tu es complètement folle. - Tu n'as jamais pu supporter ta propre mère.” Elle ajoute qu'elle a réussi sa vie ; qu'il n'y a pas eu la moindre lubie dans son existence ; qu'elle a été l'artiste la mieux payée dans “Les Vignes du seigneur” en 79. Magdalena demande si “[elle va] inscrire [s]on chien au parti.” - Je ne peux plus faire de politique, avec le chien. - Tu exagères ! - Depuis que vous êtes partis, je n'ai plus envie de voir personne.

- Je connais ton discours par cœur. - Allô ? ... Allô !...

 

X

 

“... Je te passe maman. - C'est toi Vivette ?... reste à l'écoute. - Ici Rachel. Vous m'entendez ? Térence est avec toi ? J'ai acheté un revolver. (Si c'est pour tuer le chien.) “Pas du tout. Je ne manque de rien. Vous ne me manquez pas le moins du monde.” Terence s'agite sur son siège. Dans l'écouteur retentissent des aboiements frénétiques. Le gendre dépressif crie : “Ne jouez pas !

Je lève dit-elle mon revolver, à la santé, à la santé de... Mandrin ! silence quand je me tue ! - Ici Magdalena ! ici Magdalena ! Tu va cesser tes ravages im-mé-diate-ment !” Détonation, glapissements de chien dans l'écouteur - “Elle l'a raté” dit Terence.

Ils se regardent tous les deux extrêmement pâles, joignent le Commissariat “toutes les lignes sont pour le moment occupées - six minutes plus tard de B. un gradé leur annonce le suicide effectif de Rachel Bratsch “Le chien n'a rien, Madame Elliott” L'enterrement dit-elle se fera sans moi Je ne te demande rien Terence. Assurément : ils seront libres, passeront leurs vacances en lieu sûr, achèteront une maison vaste et neuve – la morte sape cependant tous les projets, par des cheminements inconnus. Magdalena commande deux billets de chemin de fer pour B. (une voisine gardera l'enfant) Je ne viens pas dit Terence au guichetier, est-il possible de ne prendre qu'une réservation

 

je me déciderai au dernier moment le dernier moment c'est maintenant dit le guichetier Finalement Térence reste à quai. Derrière la vitre du TGV Magdalena fait des signes obscurs, j'aurais pu pense Elliott manifester moins d'égoïsme. Rachel s'installe près de lui toute morte dans le métro du retour, elle enlace aux siennes ses jambes d'artiste nous l'aurons si peu connue – je ne l'entendrai plus jacasser - combien pourra-t-il tirer de ses trois étages Quartier Jardin Public ? - récupérer Chloé chez la voisine - avec le magot légué par sa mère à lui en 84, plus les intérêts – mit den Zinsen, und den Zinsen der Zinsen.. - au téléphone Chloé sur les bras Térence demande comment s'est déroulée la cérémonie. “Avant de fermer le couvercle dit Magdalena j'ai coupé une mèche sur le front – Qui est venu ? Allô? Allô ? - Pas toi.” Le soir, l'enfant couchée, Térence apporte son plateau devant la télé, avec du vin et des biscottes, les pieds devant lui sur une chaise : j'ai des escarres au c ul.

Le lendemain Magdalena demande au bout du fil s'il s'ennuie. Non, je lis, je me promène. - Tu n'as besoin de personne ? - De toi – je plaisante - j'ai perdu ma belle-mère - je t'appelle du bistrot (ajoute-t-il) Rachelest restée là (sur l'estomac) et là (sur la tête). - Bois un coup dit un ouvrier. Fais du vélo ! - Je hais les coups de pédales. - Tu parles pas comme tout le monde, dit l'ouvrier ; va chez tes potes. - Tu m'inviterais, toi ? J'ai mes bouquins, j'ai la télé... - On ferme l'intello, tu rentres chez toi... - Pour voir ma morte ? - Tu fais comme tu veux mon n'veu...” Térence au téléphone : “Allô ? je te rappelle retour du café - Tu ne bois pas trop ?

- Et ta mère ? - Toujours morte, Térence...” Quand je boit, la morte se noie. Mais elle a plus d'un tour dans son cercueil . Le professeur Elliott (on l'avait oublié) ne songe plus à éviter ses élèves il dit j'ai pris un congé parce que je me suis fait traiter d'enculé. “C'est vrai m'sieur ? - Que je suis un enculé ? - Oh non M'sieur ! - Vot' femme M'sieur elle est gentille ; pourquoi qu'on la voit jamais? - Foutez-lui la paix, à ce naze.” Térence dit que non, qu'on ne le dérange pas, qu'il aime bien parler, qu'il voudrait une pression et trois Coca, il dit j'espère que je ne suis pas ridicule ? et les jeunes s'écartent précipitamment.

19.10.2009

Funérailles royales

 

La roue tourne. A intervalles réguliers le canon tonne. Les funérailles. Les spectateurs voient de leurs étages les factionnaires, devant le perron du palais. Une double haie de gardes sinue de part et d'autre de l'allée jusqu'au sommet du tertre où s'élève le tombeau. A droite et à gauche de l'escalier à double révolution se massent, dans la pénombre moite, les cavaliers de l'escorte.

On devine plus sombre le char funèbre tout attelé ; déjà sur les chevaux quelques torches s'enflamment dans le noir poisseux. Toujours le canon. Les lueurs blêmissent les traits des premiers gardes ; les baïonnettes luisent suspendues au-dessus des têtes jusqu'à l'orée des taillis. On n'entend que les renâclements des chevaux, le grésillement de la résine. Et sur un coup de canon la façade entière s'illumine. Montrant à l'intérieur une multitude de serviteurs portant chacun sa torche, qui dévalent l'escalier à double révolution pour se poster autour du char funèbre. Au commandement les cavaliers enflamment à leur tour leurs flambeaux – très raides sur leurs selles – de proche en proche, jusqu'au sommet du tertre.

Le cercueil paraît en haut des marches. Porteurs et Boîte à Mort descendent le plan incliné ménagé entre les ailes courbes du perron. Des musiciens de part et d'autre. Les tambours voilés de crêpe, trompes, cordes. Tous en grande livrée – schwarzviolette – puis le clergé. A droite du corps vient à l'amble le hongre porte-timbales ; quand elles commencent à rouler, la symphonie fait silence, le vent se lève, le canon passe sur la foule hagarde et silencieuse. Puis monte le premier murmure des hommes de Dieu. Tous les gens de cour alors descendent en rangs le double escalier ; il en vient encore du haut des marches quand la tête du cortège atteint déjà les grilles de Solitüdenschloss. Autour du cortège englobé, comme par un étui vivant, la cavalerie mouvante des dadoukoï (porte-torches) se meut savamment, pointe d'épée flamboyante. Lorsque le dernier homme enfin quitte le palais illuminé le timbalier de tête frappe quatre coups et tous entonnent le Requiem d'Eliphas Fels, absent.

Le canon tonne et des cris sont scandés. Les chevaux manœuvrant cernent tout le cortège d'un double périmètre galopant de flammes - double Phlégéton - montant, descendant, si bien qu'on entrevoit les yeux et les fronts blêmes des cavaliers de l'ombre à la lumière et des lumières à l'ombre (derrière eux les paysans "guenilleux", "les yeux écarquillés" ; avec leurs enfants sur l'épaule) (et les bourgeois contrits) (et tout le Würtemberg pour voir passer le Roi) (La Mort leRoy).

Noter que sous les voûtes des arbres le spectacle est devenu effrayant, les cavaliers sautant parmi les ombres (serpentant sur le sol). Que parfois sur un commandement les torches tournoient à bout de bras frôlant le flanc des bêtes et chevaux de hennir (wiehern)(gerbes d'étincelles, odeur de crin roussi). Coupant le chemin du cercueil avec-le-Roi-dedans, les chevaux se croisent cabrés puis reprennent leurs rondes concentriques : ventre à terre parmi les brindilles enflammées (placer : "sentier sinueux", "écheveau d'Apocalypse")(les cavaliers ne crient plus) (placer aussi "martèlement des sabots", "branches foulées", "timbales" [encore] ).

Bref : les courants de feu s'apaisent, on prend un petit trot lent et régulier, obsédant, sous la pluie fine qui se met à tomber faisant grésiller les torches. "Un cercle immense se forme, le fossoyeur parut, l'assemblée se tint immobile sous les torches mouvantes, et c'était quelque chose d'horrible et de formidable que ce spectacle de cinq mille paires d'yeux étincelant dans les ténèbres, fixés sur ce seul acteur voulu le plus déguenillé possible et qui creusait avec recueillement, dans le silence le plus total (...)

("les soldats, tout le long du sentier déserté, formaient une garde d'ombres");

...Eh bien merde, c'était chiadé quand même...




  •  


13.10.2009

Jus de cercueil

"Douloureuses circonstances..." "Coup imprévu" - sur les faire-part, dans le journal , c'est toujours "survenu", même à quatre-vingt dix ans : "...survenu dans sa quatre-vingt dixième année" - j'ai dit : "Faites donc entrer le curé, si ça ne me fait pas de bien , ça ne me fera toujours pas de mal !"

Ah curé, curé, tu pourras te vanter de m'avoir bien fait rigoler, avec tes bondieuseries ! Mais aujourd'hui je n'ai plus le coeur à rire, un Kyrié, un Pater, c'est le Paradis garanti sur facture, que je sois damné si j'y coupe ! Mais alors pourquoi suis-je toujours allongé là-dedans, 2m x 0,70 - même que malgré le rembourrage ça commence à devenir dur ... Au lieu de répondre, il m'encense la charogne - pense-t-il "Fichu métier", ou pense-t-il vraiment "Au pouvoir de l'Enfer arrachez son âme, Seigneur"?

Trajet jusqu'au cimetière. Ils enlèvent la femme de sur ma caisse. Elle m'étouffait.Puis on m'enterre. Je regrette les funérailles d'antan, les vraies grandes bouffes grecques, le chant XXIV de l'Iliade, on donnait des jeux, on savait rigoler à l'époque. Puis plus rien. Les petits éboulis de terre qui se tasse. Des chuintements. Le calme plat. Je suis vraiment coupé du monde. Je suis mort, à présent, véritablement mort. Enfant, ma mère m'emmenait choisir le tissu d'un nouveau costume ; à peine sorties des lévres, les voix s'étouffaient entre les rames d'étoffe - des voix voilées - à présent c'est la terre qui pèse su rmes lèvres, le tissu de la terre sur le couvercle, il le défoncerait, m'envahirait comme une trombe, emplirait ma bouche et mes yeux.

05.10.2009

Promenade et décombres

 EH LES MECS JE PARS EN VOYAAAAAGE A GAP ET JE NE SAIS PAS SI VOUS RECEVREZ DES NOTES DE LA-BAS.A COMBIEN DE CHEFS-D'OEUVRE ALLEZ-VOUS ECHAPPER !!!

Je tâte dans ma poche : trois dirhams.

Ça fait trois merguez au kiosque pour le chien et moi. Une race précieuse, des oreilles en houpettes, les yeux dorés – mon arme et mon chien. Qui promène son chien dans Motché ? ...Paisible journée de tension. Les trois Présidents précédents ont tenu trois semaines. A l'hôpital, ou dans ses ruines ? mon père va mieux : je le retrouve au sous-sol, conscient, confiant : « J'ai un peu honte de ne pas souffrir ; juste hypoglycémie. » Il me demande où j'en suis de ma mission. Franchement !... « Mon fils n'est pas mon fils », je lui dis ça comme ça, le chien aboie au dehors en fourrant son museau dans le soupirail.

Mon père me dit que les cimetières sont devenus des enjeux stratégiques : d'une part, les sections croient avoir converti les morts ; d'autre part, ces grands espaces vides permettent de relier deux quartiers d'un coup. Il s'intéresse aux luttes, je dirais tombe après tombe, aux positions des hommes entre les stèles, je mime leurs reptations. « Interdire à l'autre l'accès au cimetière, poursuit-il, c'est déjà quelque chose, à supposer qu'on ne puisse y pénétrer soi-même. Prends ton chien , longe les murs, demande les chefs. » Quand je ressors, des cons sur les trottoirs tirent sur tout ce qui ressemble à une croix rouge, à un croissant rouge ; moi je pense que le devoir d'un négociateur, d'un Pacificateur digne de ce nom - est de préserver sa propre existence. Je suis sans compagnon de lutte. Le seul nom de « compagnon » me hérisse, comme un chien. Je ne me vois pas franchir les grilles d'une ambassade.

Puis tout se calme. Comme une femme, comme la mer – jamais rien de certain. Il me vient à l'esprit « embruns de plomb » : de qui est-ce ? Où vais-je dormir ? ...celui qui change d'adresse sans cesse, un jour il tombe ; celui qui reste sur place – un jour il tombe.

Robott le chien : garde du corps ? Toujours dans les ruines, toujours se faufilant. Paziols a tué ses ennemis privés. Rien de plus. Son père, sa famille, son village. Il se faisait aimer des animaux. Son chien léchait le sang des hommes. Je suppose. Jamais il n'aurait tiré sur son chien. Le seul témoin des meurtres est le seul que les juges n'auraient pu entendre. Derrière des sacs de sable, des soldats jouent aux cartes. De temps en temps l'un d'eux monte au créneau et tire un coup. Je me guide sur les barricades pour faire le tour du quartier. Pas moyen de sortir de l'enclave. Quelle faction osera l'assaut ?

J'offre des cigarettes, ce sont mes soldats ; s'ils me reconnaissent, ils ne le montrent pas. J'achète des fruits près du cimetière. Peut-être mon fils se tient-il hors de la ville, cherchant des renforts, des munitions – si j'accomplissais à mon tour un Grand Massacre privé, je ne serais jamais poursuivi. A Damas, chez Sri Hamri, « le Rouge », il ne reste qu'un seul parti : les annexionnistes. Tous pour annexer Motché. Une patrouille de miliciens me croise au pas – sans me regarder – suis-je parmi les miens ? Pourquoi ne tirez-vous pas ? Je n'ai plus le moindre projet d'unification du pays. A l'Hôtel de Touled où je me réfugie, un inconnu très jeune m'apprend les connaissances indispensables à ma survie (dans ces rues, où le hasard me fait vivre) : «Il n'y a plus qu'un seul chemin d'ici à ton Palais ».

Le jeune homme s'appelle Saïz Essalah. Il remplacera le chien qui s'est fait dégotter. Je ne savais qu'en faire. Mon ami humain s'assoit sur le lit de fer, un genou plié. Ce qu'il me dit me plaît : j'y suis contraint. « Au nom de quoi, dit-il, certains possèdent-ils toute la terre ? » Je reconnais les idées même de mon père, propriétaire de toute la Bergayah d'un seul tenant. Je demande à Saïz : « Qu'en ferais-tu ? » Partout où je me terrerai, sera l'œil du cyclone. Cet homme a de beaux yeux. Il me demande : « Qui gagne et qui perd ? Je veux l'Humanité entière, en équilibre, au sommet de la Roue de Fortune ». De même les rabbins vont disant (certains d'entre eux) : « Le Messie – c'est l'homme tout entier. » Je dis : « Tu parles comme un Juif. » Je pense que le monde retient son souffle en attendant que je meure.

28.09.2009

Fragments dingues

(16 octobre 2020 ?)

Certains personnages de Dostoïevski griffonnent, ou écrivent posément, quelques phrases insignifiantes, qu'ils font lire à leur femme, et confient ensuite à la postérité dans de grands cartons verts d'administration.

Pendant que d'autres volent dans les plumes de la littérature, eux passent leur vie à se créer une méthode, sélectionnent leurs thèmes, un par page, comme des grains par sachets, rédigent des fiches ; s'enquièrent de tel point, lisent tel ouvrage primordial - lisent surtout, ce qui dispense d'écrire - poussent même le scrupule jusqu'à indiquer la musique particulière, l'atmosphère qu'ils désirent autour d'eux pour telle ou telle écriture.

Tantôt une méthode, tantôt l'autre. Ils s'obstinent longtemps, surtout s'ils la sentent inadaptée.

La pipe se fume, et l'inspiration ne se hausse guère au-dessus du talent. Et de peaufiner leurs thèmes.


Pendant ce temps, des gigolos nouent d'innombrables connaissances. Les miens habitent loin de Paris. Ils ne paraissent pas. Ils écrivent à longueur d'heures, qu'ils ont glanées au travers de leurs besognes. Ils écrivent qu'ils ont envie d'écrire, qu'ils ne savent pas écrire. Proust, Du Bellay - furent des seigneurs.

Une deuxième pipe succède à la première. L'esprit demeure vide. L'auteur retourne à ses briques. Il vit une époque noire, chargée d'oubli futur. Il sait qu'en période de décadence, les auteurs perdent le souffle : l'épopée, le roman-fleuve, se perdent...

Et voici le moment crucial : sortir de soi. C'est un courant d'air, que je supporte mal.

Es war einmal un schizophrène. Il ne voulait jamais quitter son oeuf. Il voulait écrire sans effort - au fil de la plume. Il s'indignait qu'on vînt le lui reprocher :

- Comment écrire sans souffrir ?

...comment dresser son flûtiau parmi ces puissants arrachements de trombones ?

Surgit soudain quelque révolutionnaire, ignorant tout de Proust et de Gide, et qui le fusilla pour tiédeur.

Parfums d'église. Chaque heure mûrit et crève ; l'absence de souffrance se fait cruellement sentir. Une araignée étire ses pattes. La pensée file en musique, les comparaisons s'enfilent comme des perles, comme des doryphores qui cheminent, comme, comme...

Laisse couler le fleuve des automobiles où tourne une sirène, le soleil baisse et va t'atteindre derrière la vitre. Une vieille ouvre son sac, objet vague, les humains fuient, reste, seule, la moleskine respectée.


Ici s'ouvre le journal du fou, 22-12-2020

Aqui se abre el diario del loco.

Rien ne sera plus concentré que le journal du fou. Nichts wird usw. Le texte en sera pédant, souvent diffus.

"Le comble du cabotinage est de ne rien laisser paraître de soi."

FLAUBERT


Ce travail nécessitera une documentation aussi poussée, aussi sévère, que celle de Bouvard et Pécuchet. Il y prolifèrera autant de redondances, autant de répétitions que dans l'oeuvre de Bienaimé Péguy. Partitions musicales, portées tibétaines, cartes géographiques, "et l'on parlera plus des couleurs et dees formes de l'oeuvre, que de l'oeuvre elle-même."

Nul ne doit pouvoir dire :

- Houynhnhnh ! ceci est bon ; j'en ferai fructifier."

Il n'y aura pas de plan ("Es wird" usw.)


Le futur est le temps des dieux, le temps-Dieu.

"Il est le temps qui exprime qu'une action se fera ou ne se fera pas dans l'avenir ; il exprime ce qui sera (ou ne sera pas) (verbes d'état), sans restriction."

Ceci encore :

"Obsédé du besoin de faire coïncider la durée de sa création avec celle de l'élan créateur (coïncidence exaltante

qu' "on peu nommer l'inspiration") - le fou ne se sent ni atteint ni tourmenté par la suite de la citation ("il [Tchaïkovski] est d'autre part tourmenté par les exigences de la création formelle" J. J. Northmann).

"Petite musiquette au jour le jour - serinette - non, tu ne seras pas" (Antoine Bourdivier).

Problème : "raidissement" mène à "trop connu" ; "besoin de nouveau" mène, par d'autres voies, à "trop connu" - les histrions sont fatigués - et puis, l'interdit :

"Deux amoureux se regardent à travers la vitre du train. Qui ne démarre toujours pas. Or, ils se sont tout dit. Ils se font des grimaces embarrassées de chaque côté de la vitre" - ça, on peut le dire. "Les roues du train comme le bruit de la mer" - ça oui, ça surtout on peut. Ca sent bon. Cendrars, Jules Verne, Michel Strogoff. Références. "Ce qu'il y a de bien" ("de merveilleux") c'est de se sentir en train de penser sans savoir à quoi ; sans besoin de cerveau. "Ce gros viscère chaud"

MAIS :


: interdit !

et :  interdit !Conclusion, sans rapport avec ce qui précède.

Il faut écrire par but précis.

IL FAUT FUIR LE STYLE DES QU'IL SE MANIFESTE

Fuir, dès qu'il se manifeste, le style.


26.09.2009

Les grosses nouilles

 “Je vis seul

Je dors seul

Je meurs seul”


“Rhacophore petite grenouille arboricole aux palmures postérieures très développées pouvant servir de parachute au cours de sauts effectués dans les arbres des forêts tropicales du Sud-Est asiatique (...) Nom usuel “grenouille volante” (Larousse Universel, t. XIII).” Le garde m'ouvre chaque soir les portes de la serre ; je trouve là, sur trente mètres de hauteur, de quoi satisfaire mes yeux. Les tiges de palétuviers trempent dans un marécage en réduction où plongent les reflets obscurs sur une profondeur égale. Adaptant la portée des jumelles j'aperçois les rhacophores sautant de branche en branche, atteignant les eaux mortes à mes pieds ; j'apprivoise et nourris mes petits ranidés d'insectes tirés d'un petit coffret de santal cylindrique.

Le garde est né en Malaisie, naturalisé, j'entends devenu français. Distant et sec, dans l'exercice de ses fonctions. Ma mère à moi vient de Battambang, au nord du pays khmer. On a dans ces contrées abondamment usé de cruauté. Bien que j'y sois également né, je n'y retournerai plus. Perspective unique à cette heure nocturne, la haute verrière du Jardin des Plantes, accessible par privilège dans la pénombre, après fermeture. Il en coûte bien des soins, et bien de l'argent, d'entretenir ces massifs arborés, dont les faîtes se pressent aux membrures sommitales de la grand-serre.

Je prends quelques clichés (800 ASA, ouverture grand angle) de ces merveilles naturelles planantes indiscernables à l'oeil profane ; les lianes s'encordent sur les troncs moites. Il me vient l'image d'un corps aux membres soudés sous les cauchemars. Cette nuit où je m'engage m'ouvrira le plus définitif des tunnels, jamais je ne replacerai mes pas dans mes empreintes ; juste avant de perdre connaissance si Dieu veut je verrai sous mes paupières planer les phosphènes étincelants de mes créatures; il ne reste plus qu'à fermer les yeux, à reposer en paix. Dans mon dos le Malais referme les panneaux de verre.

Je n'ai pu obtenir que la clef des grilles extérieure où je vais au jugé dans ma nuit. Au 25 rue Buffon j'occupe au premier étage un appartement aryanisé dont le propriétaire disparut à Königsberg en 45. Je dois le soir effectuer quatorze fermetures de ma main, alternant au bout de mon bras les clés du pesant trousseau. Certaines actionnent deux ou trois serrures, il en faut quatre pour l'entrée, que l'ex-propriétaire juif a fait blinder avant sa mort. L'épreuve de la nuit constitue à proprement parler la véritable vie. Lucarnes haut placées, étirées à la façon de ces yeux menaçants de stoupa tibétains : j'escalade en chaussettes le bureau verni prenant garde de ne pas glisser, passant e bras entier dans la nuit extérieure, tremblant qu'une paire de mains ne les saisisse tout à coup ; déplier les articulations de plastique du volet, assujettir très vite l'espagnolette de fermeture. La longévité moyenne des ranidés n'excède pas quatre ans.

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