16.05.2009
Funérailles
Le canon tonne et des cris sont scandés. Les chevaux manœuvrant cernent tout le cortège d'un double périmètre galopant de flammes - double Phlégéton - montant, descendant, si bien qu'on entrevoit les yeux et les fronts blêmes des cavaliers de l'ombre à la lumière et des lumières à l'ombre (derrière eux les paysans "guenilleux", "les yeux écarquillés" ; avec leurs enfants sur l'épaule) (et les bourgeois contrits) (et tout le Würtemberg pour voir passer le Roi) (La Mort leRoy).
Noter que sous les voûtes des arbres le spectacle est devenu effrayant, les cavaliers sautant parmi les ombres (serpentant sur le sol). Que parfois sur un commandement les torches tournoient à bout de bras frôlant le flanc des bêtes et chevaux de hennir (wiehern)(gerbes d'étincelles, odeur de crin roussi). Coupant le chemin du cercueil avec-le-Roi-dedans, les chevaux se croisent cabrés puis reprennent leurs rondes concentriques : ventre à terre parmi les brindilles enflammées (placer : "sentier sinueux", "écheveau d'Apocalypse")(les cavaliers ne crient plus) (placer aussi "martèlement des sabots", "branches foulées", "timbales" [encore] ).
Bref : les courants de feu s'apaisent, on prend un petit trot lent et régulier, obsédant, sous la pluie fine qui se met à tomber faisant grésiller les torches. "Un cercle immense se forme, le fossoyeur parut, l'assemblée se tint immobile sous les torches mouvantes, et c'était quelque chose d'horrible et de formidable que ce spectacle de cinq mille paires d'yeux étincelant dans les ténèbres, fixés sur ce seul acteur voulu le plus déguenillé possible et qui creusait avec recueillement, dans le silence le plus total (...)
("les soldats, tout le long du sentier déserté, formaient une garde d'ombres");
...Eh bien merde, c'était chiadé quand même...
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03.05.2009
les rencontres du mucien de mes douilles
La salle se vide. Le cortège s'éloigne. Elias sur sa housse froissée se raccroche aux nuages qui s'effilochent, se lève et passe au clavecin, les uts dièzes clapotent, les échos grêles s'étouffent dans les tentures, un rire acidulé soudain relève sa tête de serpent - qu'est-ce à dire ?
C'est SINKEL qui rit, c'est la petite sotte qui passe devant la fenêtre, pourvu qu'elle ne m'ait pas vu, Elias se précipite, la fillette est déjà loin, il reste devant lui la longue allée sablée et la cime des frênes "qui griffent les nuages" sans doute.
Le 25 mars 1740, le Roi mourut.
"Il sembloit ne le jamais devoir faire".
Après trente années de règne.
Eliphas, frère aîné, a frémi. Logeant au bout du parc dans un pavillon confortable, encombré – à l'écart, jalousé... Eliphas évoque de longs soupers déshabillés où le feu Roi paraissait au dessert parmi les sucreries et les ribaudes : l'aspect compassé du roi Gerhard contrastait avec ses mœurs nocturnes, pour les soirées desquelles c'était au musicien qu'il s'adressait. Eliphas craint par conséquent :
de réintégrer l'internat de l'orchestre
de se faire bastonner pour maintes insolences
- de se faire emprisonner pour avoir en son temps conseillé (fourni) des pucelles au roi (voilà que je m'en avise – "Donc, conclut-il, nous partons. Nous n'assisterons pas aux funérailles de Sa Majesté.
"Eliphas a déjà le chapeau sur les yeux" (alexandrin)
Dans la remise attenante il prend son manteau de voyage bleu à même sur sa livrée verte, ce qui jure (pour donner le change le Roi revêtait ses rabatteurs d'une livrée). Le jeune frère plonge dans l'inquiétude, comme à la vue d'un plumage nouveau annonciateur de migrations et de tempêtes. Eliphas en chapeau pivote sur lui-même et vide l'armoire sur le sol. Elias se redresse dans un fauteuil, une jambe pliée l'autre tendue. "Deux jours qu'il est mort" dit Eliphas, "deux jours que je vais tête baissée". Il retrousse les housses, jette à terre habits, souliers, manuscrits ; chausse des éperons par-dessus ses souliers de Grand Laquais. Il est très résolu, ses éperons cliquètent sur les tomettes, qui sont les briques rouges du sol. "WILHELMINA sort de sa taupinière – tu te rends compte ?" Elias ne dit rien.
L'aîné repousse du pied les partitions. Finalement, il enroule autour d'une flûte à bec un seul manuscrit qu'il enfouit dans sa poche : un Requiem – "Haha ! Je donne six mois à la Cour pour grouiller de Jésuites !" Quand il se retourne il ne peut retenir un sourire : ELIAS, dans son dos, s'est doucement mis sur ses jambes, et devant son petit secrétaire empile avec soin son linge, ses cahiers de portées, sans oublier la gravure de Marsyas. "Non ELIAS, dit l'aîné doucement, il faut laisser tout cela ; crois-tu donc qu'un carosse nous attend à la porte ? nous partirons sur des chevaux... un peu volés...
- Et les brigands ?
- Les brigands sont à la cour. Nous partons. C'est deux de moins.
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19.04.2009
Les délires du petit prodige
Il faut se regarder soi-même afin de déjouer tous les pièges des yeux d'autrui.
Position de jeu
Quelques grinçures de flûte ; pour trouver le souffle.
Quelques grimaces devant la glace. Un son de velours à présent (griffures ; tendresses). Quand ELIAS FELS rencontre au-dessus de l'argent son regard brun (qu'on pense aux portraits de Jean-Jacques) il lui vient une moue frémissante, et si les femmes aimaient les hommes, elles aimeraient celui-là. Elias suspend son haleine, fixe pour sa vieillesse l'instantané de ses quinze ans.
Dans un secrétaire il conserve serrée une gravure de Moreau le Jeune "Marsyas rivalisant avec Apollon".
Description
Le Faune, assis sur un roc de théâtre, gonfle ses joues moricaudes et semble, de toute la force de ses yeux, puiser le suc de la terre inspiratrice ; Apollon, la lyre négligemment posée sur la hanche, attend la première défaillance pour écorcher (αποδέρειν, apodéreïn) son rival aux basses branches d'un figuier.
Morale et Comédie
Elias a pris parti à tout jamais pour le Grand Satyre, qui a pu se mesurer au Dieu : vaincu, mais dans la gloire. Il conserve avec soin quelques œuvres dissimulées portant en bas de page le parafe ténu qu'il a imaginé pour "Marsyas"... "Aujourd'hui, je vais le serrer de près – Apollon !" Il se campe, abat son instrument, la flûte traversière, comme un fléau d'argent. Trilles de tierce, en grignotage ; escalade d'octaves (renversements) ; thèmes ébauchés, délaissés, puis des poncifs, reprise de souffle. Très joli. Réussi vraiment – la Muse ? La gloire ? Son nom sur les lèvres des princes ? ...une phrase prometteuse, une autre sans laideur – mais c'est – le concerto ! Je savais bien que j'en serais capable – Rogmann voudrait m'engager malgré mon frère ("Kapellmeister ou rien" et tout ce qui s'en suit).
Elias Fels, quinze ans, cesse de jouer, jette un long regard sur l'allée qui file "entre les bibelots floraux du jardin", repose sa flûte, regarde sa main : s'il y découvre une étoile, même petite, il sera marqué par le destin. Il secoue la tête. Frappe du pied. Bourdonne un air. Flûte et clavecin, harpe, timbales, et la grand-bande des violons – tutti ! (Il "tubette", "piperonne", "chante un dernier accord") – hourvari, ovations, bouquets, bravos ("les lions de Cour rugissent, les jeunes filles lancent des fleurs")-
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15.03.2009
Elias, trois fois Elias...
Bien la peine de soigner la psychologie, de faire dans le beau rythme ("Le Kapellmeister transpire, baisse les yeux avec componction, se berce sur son violon ; s'assoit ; Eliphas l'imite ; les deux musiciens s'essuient le visage et soupirent".) On ne devrait pas vous démolir vos romans comme ça ; c'est que j'y ai cru, moi. J'écrivais faux naïf et tout, je montrais le gros Herbert (allez, il n'est pas gros, ça fait cliché, on enlève ça) qui se tournait sur son fauteuil crapaud (attendez que je vérifie : "première apparition à la fin du XIXe siècle, dénomination attribuée à Gounod – c'est un musicien, mais pas le bon). C'est fou ce qu'on s'instruit dans le Robert. Le Maître de Chapelle (c'est "Kapellmeister", en moins schleuh) jetait un regard sur "l'éboulis de meubles houssés" qui les coinçait là - juste la place pour remuer les bras entre la porte et la fenêtre, plus un petit clavecin, de Cristofori quand même... Eliphas suit son regard vers les housses et (humour) les soulève vite l'une après l'autre, "Voyez Maître, dit-il, aussi facilement que les jupes de femmes ! - Oh ! les femmes ! suffoquait le gros homme ("partagé", indiquais-je, entre "l'indignation" et une terreur "d'apoplectique".
Ici une bergère, là un fauteuil, une table de jeu - un bourdaloue [gueule-t-il]["vase de nuit en forme oblongue, utilisé au XVIIIe siècle par les dames, dans le fond duquel était parfois peint un œil accompagné d'inscriptions licencieuses"] – l'auteur de cet article du Grand Robert est fortement soupçonné de l'avoir surchargé d'éléments étrangers à sa stricte définition ; il ne nous manquerait plus que ces inscriptions licencieuses pour que notre plaisir d'érudit fût parfait – bref notre musicien [qui va mourir je le rappelle] déploie toutes les ressources de son talent humoristique, et feint de découvrir sous un pan de tissu "des pêches", que le gros Rogomus ("il dégrafe son col") "accepte folontiers".
Tableau de genre : les deux hommes assis face à face, jambes ouvertes, avec des gestes précieux, pour éviter les taches de jus de pêche, puis : recrachant les noyaux dans le bourdaloue. "Mais comment" intervient Rogomus en découpant sa phrase à la mesure de ses déglutitions, "comment supportez-vous de vivre dans un tel Capharnaüm ?" Il soupire, accablé de chaleur, admet qu'il faudrait une femme, en effet, à son "indiscipliné disciple" (je cite) , "ne fût-ce que pour vous mettre du plomb dans la cervelle" – rappel : ELIPHAS FELS n'est pas mort d'une balle, mais d'une flûte.
Discours de Rogomus : "Pour ce qui est des femmes, je connais mon affaire". (voix de fausset) : "Mais je ne les ramène pas à la Cour."
Ce que pense Eliphas, qui va mourir : "Les maritornes stipendiées de Maître Rogmann y produiraient en effet le plus fâcheux... effet." (Souriez – Lächelt – Smile).
Rogomus se rengorge en pouffant et tourne tout soudain - subitement – brusquement - la tête : sur le gravier de l'allée grince le fiochouillis (ce mot me semblait de la plus agreste précision "onomatopéique") d'une galopade : ELIAS, le petit frère, qui va survivre, héros de notre histoire, ait son entrée TUMULTUEUSE, "les boucles argentées retombant autour de son visage poupin"
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01.03.2009
Toujours pas crevé ?
D'un signe Eliphas indique à Rogomus qu'il reprenne avec lui la Sonate à deux Violons zum letzten Mal, "et premiers accords de couiner". Voyez-vous, je suis arrivé à l'âge respectable de 60 ans (Sechzig Besen) ; et j'en suis encore à me demander / après tant et tant d'années / à quoi ça sert de vivre et tout / à quoi ça sert en bref d'êt' né... : "Elias ne voyait de son frère que les épaules, et le bout de l'oreille pointant sous la perruque".
"Soustrait à ses regards, Elias refleurissait : n'est-ce pas là le fin du fin de la notation psychologique? mais l'admiration" - j'ai supprimé ici une touche réaliste, car il "décoinçait une jambe de dessous ses fesses", l'ayant déjà lue dans un polar médioce – "l'admiration se fit jour dans son âme subalterne" – autre expression volée – "deux points : l'aîné jouait admirablement." ("Il existait en ce bas monde", ajoutais-je, "des choses objectives, indubitables : le jeu d'Eliphas était une de ces choses ; un point d'acquis, un point d'appui dans la volatilité de l'existence" ; ce que j'aurais dû supprimer se voit ainsi glosé.
Tourné en dérision, mais cité, commenté : je suis un habile homme ; d'ailleurs les duettistes, à l'issue de l'allegro, se saluaient "en témoignage de mutuelle congratulation" ; Herbert von Rogomus sincèrement, guindé, pour ne point paraître exagérément respectueux ; Eliphas, de façon parodique. Ici s'introduisent quelques réflexions sur les jeux sociaux de Cour et d'ailleurs, sur le malaise ressenti par Elias mon héros sous le regard insistant de tous ("les yeux du grand frère, attentifs aux moindre altérations, et le jugement tombait, battement de cils, pincement de lèvres") – l'enfant se trouvait toujours dans un état de contorsion, auquel il devait conférer "l'air le plus naturel possible (Voyez comme ce petit singe prend toujours des attitudes bizarres).
Notation : Eliphas a - de petits yeux enfoncés
un grand nez pointu
Rogmann – l'homme aux multiples identités – accentuait son expression perpétuellementscandalisée ; dès qu'il abandonnait son violon, il prenait l'air scandalisé : c'était sa façon d'appréhender le monde. "Rendons-nous à la chapelle, Herr Kapellmeister ; je tiens au bout des doigts une espèce de madrigal pour clavier, sur quoi je serais très honoré de connaître votre sentiment." Le pas des deux hommes décroît sur le gravier. Elias se lève d'un bond, rafle une flûte traversière (première apparition du mot, donc de l'instrument : 1694), toute roide sur le buffet du piano comme "un cataleptique lézard de mercure" (il règne dans ce vieux texte, dit "de jeunesse", de réels bonheurs d'écriture), et se plante devant un miroir mural (posé à même le sol ?) : Qu'est-ce qu'ils me trouvent tous ?
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27.02.2009
C'est chiant, spââââ ?
Je précisais en passant qu'Eliphas l'Aîné était gaucher, bien qu'il n'existe pas de succession de cordes spécifiques pour cette catégorie de joueurs. "Eliphas", mentionnais-je également, "conserve parfois, après jouer, une inclinaison de la tête et du cou ; en ce point, l'éphémère Eliphas ressemblait au jeune Alexandre. Les deux hommes interprètent un duo composé par Rogomus contre son gré. Observez bien la situation je vous prie : Eliphas ayant dit "à qui voulait l'entendre" que Rogmann faisait bien "Vieille-Souabe" (alt-schwäbisch) – qu'il en tenait encore pour Bach ou Schütz et dirigeait bien digestivement (en français dans le texte) sa formation (je crois qu'à l'époque le premier violon dirigeait lui-même ses collègues). S'il commandait,lui EliphasFels, l'orchestre de Sa Majesté, "l'on entendrait assurément bien d'autres choses". Et voilà comment Rogomus, "encore Kapellmeister, verdammt ! et pour longtemps", avait concocté ce chef-d'œuvre d'originalité, une "Sonate pour deux violons" d'une originalité de bon ton ("les auditeurs aiment à être surpris par ce qu'ils connaissent déjà").
Eliphas tient le second violon. "Les dix premières mesures à l'unisson, Herr Fels, puis je prends les dessus" – mais Eliphas pique son thème de suraiguës, pizzicati, etc., "Zezi n'est bas dans le texte" Je pimente le passage "Bas de bimentazion Bitte schön", bref Eliphas propose sa variation, et bien entendu c'est deux fois mieux, Maître Rogomus hoche la tête, conclusion La place se rend bien. Il y avait plus de texte dans la première version : Eliphas objectait que "la partition n'[était] qu'une pâte molle", à quoi "plusieurs générations d'exécutants n'[avaient] pas encore appliqué le sceau de l'immuabilité (der Unveränderlichkeit, j'avais cherché le mot dans le dictionnaire)" – mais iil aut faire sobre, à présent. Le lecteur n'a plus le temps de s'attarder à de fines notations narratives, à des dialogues ("...Simple suggestion, Maître : si nous rejouons, nous avons par exemple...") - plus de tout ça.
Qu'est-ce qu'il en a à foutre, le lecteur, des "reprises à l'octave", "à la douzième" (!) avant de retomber "sur le thème", Rogomus disait "Je réfléchirai", sans accent, avant de pécho la sonate, c'est lui qui va la signer (Herbert Rogmann, Graf von Hützeldorff u.s.w.). C'est dommage, moi j'avais composé une belle petite scène légère et réaliste, avec le gros qui s'essouflait (comique) à presser la cadence, qui se plantait dans les impros (on disait "la cadence"), et qui s'exclamait Tenez, FOUS ETES DROP FORT POUR MOI ! (tout le monde parlait français en ce temps-là). Bien la peine de soigner la psychologie, de faire dans le beau rythme ("Le Kapellmeister transpire, baisse les yeux avec componction, se berce sur son violon ; s'assoit ; Eliphas l'imite ; les deuxmusiciens s'essuient le visage et soupirent".) On ne devrait pas vous démolir vos romans comme ça ; c'est que j'y ai cru, moi. J'écrivais faux naïf et tout, je montrais le gros Herbert (allez, il n'est pas gros, ça fait cliché, on enlève ça) qui se tournait sur son fauteuil crapaud (attendez que je vérifie : "première apparition à la fin du XIXe siècle, dénomination attribuée à Gounod – c'est un musicien, mais pas le bon).
C'est fou ce qu'on s'instruit dans le Robert.
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25.02.2009
Elias Fels à toutes les sauces
Et ce n'est pas fini mes braves. C'est le dossier qui se trouve juste au-dessus de "Fêtes Religieuses, 2e édition". Et comme j'extrais toujours mes extraits de ce qu'il y a "juste au-dessus", eh bien, ce sera Elias Fels. Pubis repetata placenta comme on dit au club. Ce maître de chapelle donc, Herbert Rogmann, appartenait à Sa Majesté Karl-Eugen, roi de Souabe (royaume d'invention pure). Eliphas (nous en revenons désormais à la typographie traditionnelle) se trouvait déjà, en sa vingt-cinquième année, en position de disputer la place au Kapellmeister ; c'était un excellent musicien, avant de mourir si misérablement. A la mort de Rogmann, Eliphas lui succéderait. "Il n'est jamais agréable de connaître le nom de son successeur", sententiais-je, "fût-on encore loin de la mort" – certes! Aussi m'étais-je autorisé, dans mon ignorance des usages de Cour fût-ce entre subalternes, à supposer que Herbert Rogomus pouvait très bien se faire une conscience de venir lui donner ("ou recevoir, disait-on") une leçon particulière hebdomadaire en son pavillon, "ne fût-ce que pour lui apprendre à respecter la hiérarchie".
J'écris ceci : "Les flancs de sa lourde silhouette s'adaptent si bien à la porte que celle-ci ne laisse plus passer la lumière : seule se découpe une tête mafflue, nimbée de contre-jour."
L'ombre du maître se découpe sur la partition d'Eliphas Fels.
Voici sa titulature :
Noble et puissant Seigneur
Herbert Rogmann
Graf von Hützeldorff
und Barstatt-Mandegen
La chose est bien évidemment sans aucune vraisemblance. Comment un personnage aussi hautement titré eût-il pu se contenter d'une simple charge de Kapellmeister, et s'abaisser à visiter un Eliphas Fels "en son pavillon particulier" ? La vérité est que j'avais épinglé sur ma porte, en 1963, cette identité hautement usurpée, sachant que devait me visiter un père noble, afin que j'accordasse à sa fille une série de cours particuliers d'allemand ; il avait plaisamment manifesté son étonnement de voir ici loger, à la Cité Universitaire, "un Comte" ! J'avais mis cette innocente supercherie sur le compte de la plaisanterie, et nous avions ri tous les deux. C'est ainsi que pour deux francs de l'heure j'eus l'avantage de consolider les connaissances germaniques de Mademoiselle sa Fille, avec le secours d'un increvable Bodevin-Isler. J'ai appris par la suite, de la bouche de son père, qu'elle me trouvait "amusant"... c'est tout dire... Bref je trouvais réjouissant que ce Maître de Chapelle s'affublât d'une identité aussi éminente.
"Sa Calvitie se fend d'un sourire" – je pastichais San A –
"Et la mer sur son front en dunes se figeait" (Ezéchiel, 8, 14, sans garantie). "Une lave écarlate cuirassait ses joues couënneuses" (je cite) ; il s'avançait, "grave et souriant", tendant à Eliphas "dont le violon pendait à bout de bras" une main "potelée, rondouillarde, moite, rosâtre, parfumée, aux ongles bien taillés en rond." "Répétons, cher ami, voulez-vous ?" disait-il. "Le gros homme beurré" (décidément) portait "comme une chaloupe au flanc d'un navire", un étui de bois verni où l'on voyait couché "comme un enfant dans un cercueil" (c'est inévitable) "capitonné" un "trois-quarts Stradivarius" – ce qu'il ne fit jamais, à ma connaissance (le mot n'est attesté qu'en 1872).
Eliphas répondait Bien Maître.
Rogomus élevait son violon en aspirant la poussière de l'endroit (le petit pavillon au fond du jardin de Sa Majesté, pour mémoire), jetant un regard poliment réprobateur sur la maîtresse pagaïe qui l'enveloppait. Assujettissant l'instrument sous sa bajoue gauche, il pinçait les cordes. Cela me semblait assez bien venu, au moins aussi bon que du Régine Déforges.
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23.02.2009
La mort de l'organiste
Le chapitre se présente comme suit, dans sa flamboyante maladresse :
"Octobre 1785. La Marienkirche de Lübeck "pleut de toutes ses briques" [sic]. La bruine suinte du porche, sur un homme gris, voûté, à perruque plate. Sa main cherche la serrure d'une porte rouge, dans un coin du narthex. Le loquet cède. Dans ce réduit imprégné de ranci s'amorce l'escalier des tribunes, qu'Elias entreprend de gravir. Les degrés conservent dans le creux des pas une poussière crissante.
"Elias souffle souvent, reprenant sa respiration d'asthmatique sur la rampe de fer. Parvenu à la marche palière, il pousse un battant : l'orgue gît là, luisant, touché par la lumière d'un quinquet. Penché au-dessus de la nef, Elias, accoudé sur les balustres, sent monter vers lui le cri muet, la froide haleine encensée de ce gouffre d'où sourd, lointain, le reflet rouge du tabernacle"
(quand il s'appuie "aux balustres", soudain "la nef s'éclaire", le jour court "sous les nervures des voûtes" ; au-dessus d'un "buisson de cierges" se met à "palpiter" la statue d'un apôtre, etc.)
"Elias remonta les trois marches qui le séparaient des claviers. Une suffocation le couvrit de sueur, le contraignant à une longue station."
Plus loin :
"Le garçon l'attend au soufflet. Elias prend place que le long tabouret de velours rouge. Le souffle de l'instrument s'élève, comme une douleur comprimée. Alors, "d'un geste de prêtre" [sic] la main droite d'Elias se pose sur le "bas clavier" [sic]. Quelques notes étouffées de la main gauche ém[ettent] un douloureux discord "submergeant par les basses" ; de cette masse se détach[e} une "guirlande fuguée" sur trois notes sans cesse reprises et combinées."
La substitution entre crochets du présent de narration à ce pompeux passé simple ; les guillemets encadrant les expressions mal venues, les "sic" par lesquels nous avons voulu ménager la susceptibilité du bon goût ainsi que la disposition des interlignes en "espace 1" auront suffi nous n'en doutons pas à signaler à nos lecteurs les réserves que n'auront pas manqué de susciter en nous des lignes aussi juvéniles. Cependant, une constance excessive de ces marques extérieures pouvant exciter en réaction une indulgence apitoyée à quoi bien évidemment nous ne saurions souscrire, nous estimons désormais superflu voire suspect d'en prolonger l'usage.
ELIAS FELS est une fiction de jeunesse, et c'est à ce titre qu'elle mérite d'en éloigner plus d'un assurément, mais d'en attirer quelques autres, dont nous ne voudrions pas gâter le plaisir. Goûtons par conséquent comme il nous plaira cette évocation du Maître courbé sur son ultime improvisation. Fin des béquilles :
"L'air se mit à vibrer. Les mains passaient et repassaient avec une obstination de tisserand. Et parfois ELIAS FELS se courbait sous le poids. Dans un répit quelques notes surnagèrent, déchirantes ; faisant grincer les tirasses, il poussa un cri sourd. Un tonnerre s'éleva, éternel comme la matière, immobile et mouvant. A cet instant tout une âme se heurta au ciel comme une abeille aux vitres et se figea – puis l'édifice croula, le corps s'affaissa, une cacophonie se déchaîna. Je me précipitai, le quinquet à la main: effondré sur ses claviers, l'œil perdu, ELIAS FELS, le plus grand génie musical de l'Allemagne si les hommes un jour lui rendent justice, venait de rendre son âme à Dieu.
"Et moi, Franz Josaphat, j'ai encore dans la tête, vingt années plus tard, ce Kyrie désespéré, cet accord atroce et imposant, comme un château de cartes bousculé par la Mort."
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19.01.2009
Musicologie, ou Musique au logis
"C'est ainsi qu'EliasTheobald Fels, embrassant quatre siècles de musique, de 1590 à nos jours, plus qu'un trait d'union, figure le pont suspendu entre la Renaissance Italienne et la Nouvelle Renaissance que les esprits éclairés de notre temps s'efforcent de susciter. [applaudissements nourris]. "Ainsi, Mesdames, Messieurs, Monsieur l'Abbé, Elias Fels, ce grand homme, avait encore un pied dans le Moyen Age, tandis que de l'autre il saluait déjà l'aube d'une ère nouvelle." [vifs applaudissements – rappels – intense émotion – des larmes coulent]
Un second avant-propos, sans doute postérieur au premier, présupposait chez le lecteur une indifférence, voire une hostilité, qu'il s'agissait d'épointer. "Le lecteur sans pitié", commençais-je, "lit pour s'instruire. Quinteux, l'œil torve, il considère sans aménité le jeune Elias : cheveux blonds en copeaux, frais, le regard vif ; plus tard, le ventre lourd ; le verbe haut, et prisant dru : vieilli, rhumatisant, gravissant d'un pas lent ses derniers échelons, séduira-t-il davantage ? (...) Tu liras, comme tu le crains, des épisodes vertueux, mais aussi du pathos (...) - et moi de poursuivre :
"Tandis que les paysans meurent de faim autour du château, notre compositeur aligne ses ritournelles à faire pâmer les marquises. Que si les marquises t'indisposent, il te faudra brûler Haydn, qui composa pour les Esterhàzy ; Haendel, qui composa pour les puissants de Londres ; brûler Mozart, pour l'évêque de Salzbourg. Baptisé le 5 mars 1714 ... mais avant tout nous le verrons mourir : cela satisfera ton goût du document."
J'ajoutais qu'il suffirait alors, éventuellement, de refermer le livre...
L'histoire commençait donc par la mort du héros, dans le même style qe précédemment : le compositeur Elias Fels, âgé de 71 ans et couvert d'honneurs, gravissait péniblement l'escalier en colimaçon, comme il se doit, menant au buffet d'orgues de la Jakobikirche de Lübeck. Son aide, un jeune garçon, le précédait dans cette redoutable ascension, où le vieil homme s'essoufflait. Le ton de mon ouvrage était fort sérieux, et l'ironie, car il y en avait, ne transpirait qu'à peine. Toujours est-il que l'acolyte gagnait la soufflerie, d'où il pédalerait comme un damné, dans une cage d'écureuil peut-être, d'où je m'imaginais que partait l'air destiné aux tuyaux : je ne m'étais pas documenté, estimant que la documentation prendrait alors le pas sur la narration (je pensais qu'il était de la première importance, pour un écrivain, de narrer).
Le maître Elias Fels descendait s'installer aux claviers, maniait les tirasses, et se lâchait dans un grand jeu ébouriffant. Et j'enchaînais les métaphores, transposant tant bien que mal mes impressions musicales en termes littéraires. Soudain, une délirante cacophonie se déclenchait sous les voûtes de la Jakobikirche. L'assistant se précipitait : toutes les notes se chevauchaient, sonnant à la fois.
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24.12.2008
Renaud Séchan
Hourra l'Oural : Allusion au titre du livre « Hourra l'Oural »de Louis Aragon, en 1934. Ne pas confondre (j'en rajoute) avec «L'Europe, de l'Atlantique à l'Oural » du général De Gaulle, homme de gauche comme chacun sait. Ne pas oublier non plus que le visqueux Aragon a toujours trouvé excellent tout ce qui venait du stalinisme, jusqu'à en écrire un poème hymnique à la Guépéou, qui était la police secrète stalinienne. Et puisque je divague, laissez-moi vous rappeler le comble de la volupté sous Staline : c'est d'être éveillé par de violents coups de bottes dans sa porte à cinq heures du matin, d'apercevoir trois mecs en gabardine et deux flics avec des mitraillettes. D'entendre la question C'est bien ici qu'habite Mikhaïl Andréïévitch Popov ? et de répondre, tandis qu'une immonde diarrhée de soulagement s'écoule sur vos mollets : Non, c'est l'étage au-dessus.
Wa putaing cong, mes glandes... Elle est vieille, mais irrésistible. On reprend ! Hugues offrait, du verbe offrir ! Ce jeu de mots à la con de Renaud figure dans Chanson dégueulasse – avec le refrain Ma chanson n'lui a pas plu / N'en parlons plus – je crois - « pour épingler Hugues Aufray, chanteur pas dans le même genre, mais qui fut provo à la hollandaise, dans les 65, avant de virer « bien vu par les mémés » - on te verra venir, Renaud. Huma (dans Son bleu, on ne les connaît pas toutes, ses chansons !) - Abréviation de « L'Humanité » - faut tout leur apprendre, à ces petits jeunes, c'est vrai, mêmes les gamins d'aujourd'hui aiment Renaud, même ses chansoins anciennes, il faut leur rappeler d'où ils viennent, il y a eu des tas de jeunes avant eux, des révolutionnaires, même, voir ce journal fondé par jean Jaurès, qui n'aurait certainement pas été copain avec Sarkozy !
Il faut remettre les pendules à leur place, comme disait Johnny. Ce quotidien fut l'organe du parti Socialiste jusqu'au congrès de Tours en 1920, puis du parti Communiste. Quant à l'article suivant, Hydrocéphale, dans Welcome Gorby, il rappelle qu'il n'y a pas que l'argot à nécessiter des explications, mais aussi le langage soutenu, et qu'un véritable révolutionnaire doit savoir aussi bien manier la langue verte que les expressions savantes, ce qui permet d'ailleurs de jolis voisinages percutants : Augmentation du volume du liquide céphalorachidien (non, pas « c'est salaud, Rachid, viens ! » ) provoquant une dilatation des ventricules cérébraux et parfois une augmentation du volume du crâne. En clair, Renaud compare les chanteurs français aux Martiens de « Mars attacks », de Tim Burton, l'intelligence en moins. Et c'est ainsi que nous abordons la lettre I comme Intelligence.
I'm a poor lonesome – d'autres expressions avec « I » en anglais figurent, elles, à la fin de la même lettre. Je me demande quel est le couillon qui a révisé le bouquin. C'est moi. Au temps pour moi (« au temps », comme les temps d'un mouvement militaire, un «reposez - armes !» par exemple ; les crosses doivent retomber sur le même temps : « au temps pour les crosses ! ») - bref, ma gueule.
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