24.10.2009
Etrillage
Retroussons nos manches, astiquons nos massues : nous avons un vieil étrillage à concocter, ce qui manque de charité, mais point d'excrément. Jacques Roubaud a commis un troisième volume des aventures d'Hortense, "L'exil d'Hortense", roman, chez Seghers. Vous me direz que de n'avoir pas lu les deux premiers ne m'a pas permis de me faire un jugement. Et moi je dis a contratio : heureusement que je m'en suis dispensé. Ce troisième sera mon dernier. Hortense est une femme, bien que son nom dérive de saint Hortensius, évêque. Sa vie se passe bien moins chastement. Son excuse est qu'elle aime... Nous supposons que lem odèle en fut Caroline Chérie. Soit. Mais Caroline fait rêver. Hortense fait chier.
Hortense est trop visiblement la créature de Roubaud, vieux et chauve amateur de chats que je hais (pas les chats). Roubaud par-ci, Roubaud par-là, prend un malin plaisir à intervenir en tous lieux en tous temps, déflaubertisant le roman, faisant exprès qu'on n'y croie pas. Il multiplie les parenthèses, se commente, glose son commentaire et se livre à la critique exégétique de sa glose (n'ayez pas peur, ça ne mord pas), ce qui pourrait être facétieux, et tenir lieu de contrainte oulipienne certes ("parler sans cesse de soi sans contrainte"), si tout n'était si lourd et si plate comme l'épée de Charlemagne.
Le préjugé consiste à eestimer qu'un défaut s'abolit si on le dénonce, puis si l'on déno nce sa dénonciation : vous me suivez toujours ? Eh bien pas du tout : si je vous dis que je suis con, ce n'est nullement une preuve que je ne le suis pas. Si je vous dis "C'est agaçant, hein ?", même si vous riez (deux fois, mais pas trente, monsieur Roubaud), ce ne sera pas moins agaçant. Si vous répétez 500 fois "Je connais la manière d'emmerder les gens", vous les emmerderez par le fait même de la répétition.
Nous savons bien où le sieur Roubaud a puisé son illustre modèle : dans la lettre Q de Queneau, lequel utilise sans cesse de telles astuces. Même si je n'apprécie pas toujours le grand Raymond, lui est toutefois reconnu sans ambages une extraodinaire finesse, un humour de sourire de derrière la moustache, bref, une culture. Mais Roubaud en fait une tonne au gramme. Or il se trouve que la page 94, comme tout passage, fournit matière à abondance de commentaires. Voilà de la littérature professorale (de maths, soyons précise) destinée donc à KOKO mentaires. Il en est des passages de Roubaud comme des femmes : infectes en général, toutes intéressantes à l'unité. Nous reconnaissons bien sûrun dialogue platonicien, une allusion à la pluralité desm ondes si bien illustrée par H.G. Wells, un ton postvoltairien, voire un soupçon de Rabelais opar les ânes volants.
For bien monsieur le Prof ! ce serait encore mieux (en coup de pied de l'âne justement) si les personnages avaient quelque épaisseur. Monsieur Roubaud ne veut pas qu'ils en aient, afin de parfaire un antiroman par contre-pied : au point que les amoureux d'Hortense, le bon et le méchant, sont une seule et même personne.
Ah mais ! on s'ennuie. Où Queneau en mettrait dix lignes, Roubaud en fourgue quatre pages. Alors je m'arrête là, mais je ne désarme pas. HORTENSE ME FAIT CHIER. POINT.
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15.10.2009
Stendhal, etc.
Or un homme, un vrai, c'est celui qui coïte, fût-ce avec tendresse. Un homme pénètre. Que la femme l'admette ou non. Rien ne me satisfait plus que ces vues dites pornographiques, où je vois le monde en train de se faire, l'acte cosmogonique même sous mes yeux écarquillés, preuve par neuf de la non-castration, apologie du plaisir le plus pur, sans plus aucun danger de reproduction humaine. Donc Stendhal ne fut pas un homme : il baisa peu. Ceux qui baisent trop m'exaspèrent aussi : rien de plus vulgaire que ces étalages et comptabilités de Don Juan ou du Signor Trois-Couilles-à Pattes alias Casanova – encore une œuvre que je ne suis pas près de perdre mon temps à lire. Au moins chez Don Juan y a-t-il cette fiévreuse interrogation sur la Vie et la Mort ; mais Casanova n'est qu'un vide-couilles ambulant, un clystère. Stendhal a longtemps plagié. Il aurait laborieusement brodé pour La Chartreuse de Parme (écrite en fait rapidement).
Rien jusqu'ici de grand, d'ample, d'interminable, comme chez Honoré, dit « de Balzac », dont on ne perçoit pas les limites comme de l'univers. Ou Proust ; un homme, un vrai, pénétration mise à part. Seul homme à être plus femme que les femmes, si ces dernières s'avisaient enfin de se chercher en femmes, au lieu de se borner à manier leurs ciseaux à eunuques. Stendhal sans trique m'étrique. C'est un petit ventru. Il devait puer des pieds. Les élucubrations de Crouzet sur sa puceauterie ne me semblent pas mériter tant de soubresauts épiques remontés à la manivelle, comme on essaie de se branler en bandant mou. Eh boudi con que de haine. Julie, l'âme-sœur, de qui dépend un bonheur angélique, doit exister. Il s'agit de la Julie de Saint-Preux. Alors commence une palinodie ; accrochons-nous : il n'est rien de si vertigineux, de si chavirant, que les bonheurs de l'âme où le sexe n'intervient pas.
Un homme se perdrait là dans la plus abjecte soumission. Nous ne sommes finalement qu'un appendice. Assez sur ce chapitre. Selon les valeurs de Grenoble, le fils Beyle pouvait prétendre à la fille Mourrier. Certes. Quelle retombée. Le mariage. Quelle belle chose si l'homme y commande et que la femme en soit heureuse. Mais cela n'a point existé. Mais ce serait prendre le roman par la fin - « par la queue » disait Madelon dans les Couilles ridicules, pardon les Précieuses. Ça y est, ma connerie m'endort. L'effet orgasme sans doute. Le « qu'est-ce que c'est qu'une œuvre ». Que me fait cette Mme Mourrier. Les caniches ordinaires éprouvent bien du bonheur. Henri ne s'intéresse qu'au roman – moi, c'est la substance de la littérature (oui moi parfaitement, après Stendhal) ; consistant à écrire de droite et de gauche, n'importe quoi, vite avant de mourir ou dormir ou sombrer dans les incohérences qui précèdent le sommeil.
Des passions certes, mais susceptibles des plus grandes contradictions, des plus intégraux reniements ; il faut se contredire. Sans cesse. Radicalement. A la façon des sophistes d'Athènes. Ce qui compte est l'expérience, la volupté du simple dire et du scandale. Ce sera un roman par lettres. Forme qui ne m'a jamais tenté. Je ne sais pas ce que pourrait me dire une femme. M 'écrire ? encore moins. Non qu'il n'ose écrire à Victorine, qui sans doute ne lui a pas donné l'ombre d'un prétexte. Pardi je m'en doute bien. Quoique les femmes s'y entendent à s'exalter sur le mode littéraire. Il écrira à Edouard, son frère sérieux, emphatique, âme d'administrateur, qui entame déjà la belle carrière que Stendhal ne fera qu'en mineur, et qui se prolongera sous tous les régimes – ici notre auteur passe d'urgence d'un genre à l'autre, de l'amour au militaire. Mais comme il est étrange d'écrire au frère qu'on aime sa sœur.
De solliciter la virilité auprès d'autrui... Poursuivons cette balade au sein de l'ouvrage d'occasion que je me suis payé à la brocante St-Michel. Monsieur Beyle (tel est en effet son disgracieux patronyme dixit Sollers) a travaillé non pas gratte-papier comme Hoffmann ou Maupassant mais sans cesse sollicité sollicitant les faveurs d'un Empire finissant, houspillé, courtisant la femme de son patron.
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23.09.2009
Michel Tremblay "Un ange cornu avec des ailes de tôle", extrait (éditions Babel)
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Page neuf, après quelques courts dialogues entre guillemets que je compris bien, la comtesse de Ségur écrivait ceci :
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"L'ENFANT. - Moi, ça ne fait rien ; je suis grand, je suis fort ; mais lui, il est petit ; il pleure quand il a froid, quand il a faim."
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L'HOMME. - Pourquoi êtes-vous ici tous les deux ?
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Qu'est-ce que le mot "homme " et le mot "enfant" faisaient là, suivis d'un point et d'un tiret ? Est-ce que ça voulait dire qu'ils parlaient ?" - ben oui mon drôle, la Comtesse faisait représenter ses livres par les enfants qui l'entouraient. A six ans, j'ai lu Les malheurs de Sophie. Nos parents nous privaient de portables et nous ne pouvions que lire. Nous étions des enfants martyrs. "Est-ce qu'il fallait dire les noms des personnages à voix haute dans sa tête avant de lire le reste ? Si oui, ça me dérangeait parce que je n'aimais pas m'entendre dire "L'enfant" avant de lire ce que 'enfant avait à dire ! C'était donc bien niaiseux ! Je n'avais pas besoin de ça pour comprendre, je n'étais pas un épais, alors pourquoi l'avoir mis là ? Y avait-il une raison que je ne saisissais pas ? Pourtant futur auteur de théâtre, cette façon de transcrire les dialogues me rebuta tellement qu'après avoir recommencé une dizaine de fois la page neuf sans avoir trouvé de réponse à ma question, je me mis à pleurer dans mon livre. Si je ne comprenais pas au bout de trois pages, qu'est-ce que ce serait sur cent quatre-vingt-dix ? Une grosse peine d'enfant qui sait pourquoi il pleure mais qui n'a personne pour lui donner la solution à son problème me chavirait le cœur. Je n'étais pas loin de penser que j'étais déjà puni de ma mauvaise action. Je refermai le livre en me disant que, le matin de Noël, quelqu'un de ma famille m'expliquerait tout ça et que je pourrais enfin lire L'Auberge de l'Ange-Gardien. Ça ne me soulageait qu'à moitié, cependant, parce que, déjà trop orgueilleux, j'aurais voulu comprendre tout seul. Je me mouchai tant bien que mal dans la manche de mon chandail de laine", suivant les consignes de Mme Bachelot, "et remis le livre à sa place.
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Mais, au risque de me faire surprendre, je revins presque chaque jour ouvrir le livre pour essayer de saisir pourquoi Comtesse - on aurait vraiment dit un prénom de chien ! - de Ségur avait écrit ses dialogues de cette façon-là. Je feuilletais les pages, je me rendais compte que ce genre de dialogues se retrouvait partout dans le livre, je le refermais brusquement en me disant que je n'arriverais jamais au bout de l'histoire parce que ça m'énervait trop de voir les noms des personnages en lettres majuscules à tout bout de champ... Je faisais une véritable fixation sur les dialogues de L'Auberge de l'Ange-Gardien et je me mis à haïr le livre avant même d'avoir dépassé la page neuf.
Les Fêtes approchaient et un bon matin je trouvai mon livre emballé dans un grand portrait de père Noël hilare" - mais comment fait-il donc, cet adulte, pour aller jusqu'à se souvenir du papier l'emballage de son cadeau ? Qu'est-ce que je suis nul !
Puis, une nuit, une question me frappa qui me cloua sur place, incapable de bouger et le cœur dans un étau : est-ce que tous les livres étaient écrits de cette façon-là ? Et est-ce que ça voulait dire que je n'aimerais jamais lire ?
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14.09.2009
Tabucchi + Foutage de gueule
“...Allô, qui est à l'appareil ? ...Il a sauté en l'air... Qu'est-ce que vous dites ?... Je te dis que ton rejeton a sauté en l'air, si tu comprends l'italien... Mais qui êtes-vous ?... Laisse tomber, je suis quelqu'un qui le connaissait même mieux que toi, mais ne pose pas tant de questions, écoute-moi et tais-toi, écoute bien, l'engin il l'avait dans son sac, et il l'a fait exploser entre ses jambes, ce crétin,” - ça c'est de la stérilité - “ce n'était pas un fortiche ton rejeton, beaucoup de parlotte, de la philosophie au kilo et le déclin de l'Occident” - très fort tout de même, on se moque de soi dans ses personnages métaphoriques, tout le monde veut jouer son petit Calvino - “et la décadence de notre civilisation, mais pour faire certains petits travaux il faut de la cervelle, il faut beaucoup de cervelle” - là c'était de la cervelle de couilles - “la première fois ça lui a bien réussi, mais il fallait simplement déposer l'objet et partir, sans rien manipuler, et puis il s'agissait d'un endroit facile, où on dépose un sac et loin... écoute, gros connard, autrefois tu as tiré sur les nôtres, mais nous te le pardonnons, nous t'aimons bien quand même, à notre façon nous t'estimons, toi au moins tu n'es pas allé en Inde” - bravo le clin d'œil à l'œuvre à l'intérieur de l'œuvre - “faire du trekking transcendantal... tu m'entends ?... tu es solide, nous le savons” - de Marseille, pas pu m'empêcher - “et puis tu l'aimais bien ton rejeton, nous aussi nous l'aimions bien, nous lui avions assigné” - tous ces “nous”, usuels en Italie, ça n'aurait pas été mieux traduit par “on” en français ? - “le rôle de saint Georges qui tue le dragon, la sale bête démocratique et communistoïde... écoute, tu vas faire quelque chose, il doit avoir laissé pas mal de traces, il était un peu désordonné ton rejeton, tout en parlotte, et nous lui avons trop fait confiance... tu m'entends ?... écoute, rends-moi ce service, va dans sa chambre et regarde bien partout, il doit y avoir des agendas et des carnets, prends tout ce que tu trouveras et brûle-le, regarde bien s'il y a quelque chose qui se réfère à un type qu'on appelait entre nous le mufle, abrégé mu, m comme Milan et u comme Udine, compris ?, prends ce que tu trouves et brûle tout, tu ne voudrais quand même pas salir ton brave petit fiston maintenant qu'un sac lui a explosé entre les jambes ?... crois-moi, fais comme je te dis... clic. Tuuu tuuu tuuu... fin de l'appel téléphonique,” - ta mère, pardon - “tu as compris, l'écrivain ?” - c'est Tristano qui parlait de lui-même, fin dans le temps et fin ce jour-là, O.K.
- “Fin de l'appel téléphonique, pour Tristano... Laisse l'abat-jour de commode allumé, celui avec les gouttes de verre tout autour, et mets un mouchoir dessus, je ne veux pas être dans le noir cette nuit, pour autant que ce soit la nuit, car c'est peut-être le matin, mais ça c'est ton problème, pour moi c'est la nuit. Bonne nuit.” Et encore deux lignes de sautées. “...et je vis toute ma vie se contracter” - mais sans majuscule en début de paragraphe, quel talent ! quel tabucchilent ! - “en un insecte, un minuscule instrument compliquer pour voler et hiberner, le bourdonnement de sa colère, et le fragile battement des élytres, ses pattes immondes, je jetai tout à l'égout,” - un zeste deKafka - “des morceaux de gomme et l'odeur de bouchon brûlé sont tout ce qui me relie au monde... Tu as compris à quoi je me réfère, c'était le supplice de la Frau, ça ne m'est pas venu en tête par hasard mais parce que des lettres commencèrent d'arriver à Tristano, l'une après l'autre, sans interruption. ” - c'est qui finalement, ce Tristano ? il n'y en aurait pas eu deux, par hasard ? on joue son petit Faulkner ? - “Je n'ai toutefois pas envie de t'en parler maintenant, pour le moment je n'ai rien envie de te dire, mais reste quand même ici s'il te plaît, reste quand même ici car je voudrais te raconter autre chose... il te faut être patient. Patiente un peu.” Eh bien nous n'allons pas patienter du tout, le temps que je m'étais imparti est terminé, ouf ouf ouf.
Peut-être que Tristano meurt serait très bien au cinéma, mais en livre, ça fèche, mille excuse pour ceux de goût différent. A plus !
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06.09.2009
Une exécution du pauvre vieux Bernard Clazvel, qui d'ailleurs n'en a rien à foutre...
Le héros de Miserere, me direz-vous, m'en apprend de façon distrayante sur la crise économique dans le Nord américain : je préférerais alors le talent d'un grand historien qui me révélerait tout cela, sans m'assommer pour autant de statistiques, mais qui m'instruirait, qui me remplirait le crâne sans tout ce brouillage parasite de la narration. Les arguments inverses se bousculent aussi au portillon : qu'il est plus agréable de passer par un récit, que l'on retient mieux pour finir les tribulations d'un personnage à qui l'on s'est attaché...
Eh bien non. Pas du tout. Je ne m'y suis pas attaché, parce qu'il s'apparente à une silhouette, autour de laquelle gravitent d'autres silhouettes, même si on les a déjà vues dans d'autres romans comme Harricana par exemple ; n'est pas Balzac qui veut, nous avons reconnu Steph Robillard, le trappeur Raoul, mais ils n'ont pas d'autre arrière-plan que d'avoir figuré dans d'autres fictions antérieures, aussi gratuites que celle qui nous occupe présentement. Vais-je pousser un vieil homme au désespoir ? Non. Les arguments en faveur du « fait vrai » sont innombrables.
La place que l'on a occupée dans l'histoire doit être revendiquée haut et fort. Disons que ce n'est pas cela, contre quoi je m'acharne, dont j'ai besoin. Et nous avons besoin, aussi, de feuilletons. Tenez : à la fin du livre Miserere, une femme, vaillante et forte en gueule, tourne autour du héros et de son vigoureux cheval : chiche qu'elle tombe amoureuse de lui dans l'épisode suivant, et que la femme aux pieds coupés, la vraie, la légitime, séquestre les enfants qu'elle a eus ? Certes cela ne reste qu'indiqué, et Clavel aura sans doute la finesse de ne pas le développer, car les volumes successifs de Royaume du Nord peuvent se lire séparément sans qu'il y ait de fil à perdre.
Mais une telle intrigue n'aurait rien d'invraisemblable dans tel ou tel autre roman aux auteurs interchangeables, dans un pays interchangeable (Congo, Russie, Inde). Je suis vache. J'ai aimé ce livre. Je l'ai dévoré. Je m'en souviendrai. Je le recommanderai. C'est le sandwich-bière. Si je veux des ortolans, c'est que je suis un intello prétentieux. Revendiquons : je suis un intello prétentieux. Il en faut pour tous les goûts. Eh bien d'accord. Parcourons l'ouvrage, qui me fut envoyé d'ailleurs gratuit, merci au service de presse : en avant pour les femmes énergiques, les vraies pionnières, c'est la page 47 :
« Elle avait des gestes plus lents que les autres femmes, moins adroits aussi. Jeanne Koliare, petite brune bien faite, à l'œil vif et au visage rond, avait achevé sa propre installation. Elle vint aider également. » La première femme aura les pieds coupés. La seconde est décrite en quelques traits, pour que le lecteur puisse la mémoriser. C'est dans le manuel du parfait écrivain : « Caractériser dès l'abord vos personnages, afin que le lecteur les reconnaisse ». Dostoïevski devait être nul, car pour moi Raskolnikov ou Stavroguine ont sombré dans un anonymat physique d'autant plus furieux qu'ils sont demeurés dans ma tête...
Ces Russes se ressemlent tellement avec leurs grosses moustaches et leurs toques en peau de zobi... Quant à l' « œil vif » et au « visage rond » de Jeanne Koliare, je m'en fous totalement, car elle pouvait aussi bien avoir le visage bilieux et les poils maigres, ça revenait au même. On continue ? on continue. Après l'entraide des femmes, l'entraide des hommes : « Mais, très vite, ils avaient été conquis par sa bonhomie et son savoir-faire. En hommes habitués au travail, ils admiraient celui qui travaillait bien. Les deux équipes s'étaient formées tout naturellement, bien avant l'altercation avec le prêtre. » Le prêtre est un personnage essentiel au Québec : il est le garant de l'identité culturelle et linguistique.
J'aurais mieux fait de vous fournir des indications comme cela, utiles, constructives, au lieu de tenter de démolir un roman vachement bien foutu qui ne m'avait rien fait. Que voulez-vous... Voyons notre héros, celui qui fuit les curés autoritaires : « Renonçant à perdre son temps, il limita son appétit à ses salaisons, son riz, ses conserves et son biscuit de mer. En quatre longues journées, il lui sembla qu'il avait abattu assez de bois.
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Demain, je commencerai à tailler les encoches. » J'aurais pu, par exemple, exalter avec l'auteur la noblesse du travail de la main et du coude, l'individualisme de ces hommes jeunes qui ont construit le pays malgré les dangers. C'eût été politiquement correct. Une autre fois, peut-être ? Le héros est rejoint par un prêtre, un bon cette fois, qui l'aide à la hache. Puis il va faire à pied ses achats de Noël :
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« - T'as plus le sou ?
Rogneux, Cyril répliqua :
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J'en ai pas besoin.
son temps, il limita son appétit à ses salaisons, son riz, ses conserves et son biscuit de mer. En quatre longues journées, il lui sembla qu'il avait abattu assez de bois.
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Demain, je commencerai à tailler les encoches. »
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J'aurais pu, par exemple, exalter avec l'auteur la noblesse du travail de la main et du coude, l'individualisme de ces hommes jeunes qui ont construit le pays malgré les dangers. C'eût été politiquement correct. Une autre fois, peut-être ? Le héros est rejoint par un prêtre, un bon cette fois, qui l'aide à la hache. Puis il va faire à pied ses achats de Noël :
« - T'as plus le sou ?
Rogneux, Cyril répliqua :
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J'en ai pas besoin.
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Là, il doit y avoir une coupure dans MON manuscrit.
« La main du scieur serra plus fort et l'ancien charbonnier domina l'envie qu'il avait de se libérer d'une secousse. »
Ah, les vertus d'entraide, l'amitié virile ! c'est bien loin de mon quotidien tout ça, ma pauvre dame... Ça fait toujours du bien de le lire dans un roman. Et l'amour des chevaux, donc : moi qui ne peut pas les blairer... C'est vicieux, et c'est lourd sur les pieds. Voyons ? « Certain, que j'en prends soin. Tu peux dire que t'as de sacrées bêtes.
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« L'homme allongea son bras droit et manœuvra un levier. »
Eh oui, tout a une fin ! les pauvres chevaux seront bientôt remplacés par d'affreux chevaux-vapeur et des tracteurs, qui détruiront le silence éternel des forêts du grand nord, et pousseront le pays à l'exténuation par surexploitation ! sans oublier le crève-cœur de l'amoureux des chevaux qui devra se faire à cette déchirante mutation ! Voilà une dimension positive de ce livre, Miserere ! Très instructif ! très humain ! vous ne direz pas que je ne suis pas objectif ! Et tout cela se termine, comme Maria Chapdelaine – tiens donc... - par un hymne à la nature et à son renouveau : « Les glaces craquaient sur les lacs, les rivières et les creux d'eau. Ce qui recouvrait les toitures avait glissé dès les premiers jours, entraînant les longues aiguilles de cristal accrochées aux rebords et qui s'étaient brisées. Sous les mousses et les broussailles écrasées par les neiges durant des mois, la vie reprenait. »
Voilà.
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Vous êtes prévenus. Vous savez maintenant ce que vous trouverez dans Miserere de Bernard Clavel, vous savez aussi ce que vous n'y trouverez pas : Bernard Clavel est un romancier, pas un écrivain.
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18:44 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
01.09.2009
Stendhaleux !
Pendant que la noblesse cherchait à se pousser à la cour, les négociants se félicitaient de n'être plus en but[te] aux avanies incroyables des vice-rois espagnols ou aux duretés des généraux autrichiens ; le peuple était tout étonné que le gouvernement ne lui fît pas toujours du mal et il s'accoutumait fort bien à payer des impôts dont une partie était distribuée en forme de prime à la noblesse et au clergé » - c'était le bon temps.
« D. Carlos régnait ainsi depuis cinq ans ; la tranquillité et l'aisance renaissaient de toutes parts. Plusieurs circonstances favorables s'étant réunies, l'hiver de 1740 à 1741 fut remarquable entre tous par des fêtes charmantes. Huit ou dix femmes d'une rare beauté se partageaient tous les hommages, mais le jeune Roi, fin connaisseur, soutenait que la plus belle personne de sa cour était la ravissante Rosalinde, fille du prince d'Atella. Ce prince, ancien général autrichien, personnage fort triste, fort prudent, » - décidément, Stendhal se néglige, c'est fort agaçant - « avait cédé malgré lui aux instances de Dona Ferdinanda, sa seconde femme, en lui permettant de se faire suivre au palais » (“a : Dicté le 16 mars 1842”) « par sa fille, cette belle Rosalinde que le roi regardait comme la plus belle personne de son royaume et qui avait à peine seize ans. Le prince d'Atella se voyait trois fils d'un premier lit dont l'établissement dans le monde lui donnait beaucoup de souci. Les titres que portaient ces fils, tous ducs ou princes, lui semblaient trop imposants pour la médiocre fortune qu'il pouvait leur laisser. » - eh oui; les riches ont bien des soucis.
« Le prince d'Atella » (“b.Dicté la page 34 le 18 mars”) (note de Stendhal) « était amoureux de sa femme, fort imprudente, et qui avait trente ans de moins que lui, ce qui ne l'empêchait point d'être déjà d'un certain âge. Pendant les fêtes magnifiques de l'hiver de 1740, elle n'avait dû qu'à la présence de sa fille Rosalinde le plaisir flatteur d'être vue toujours environnée à la cour par tout ce qu'il y avait de plus brillant dans toute la jeunesse de Naples. Elle distinguait surtout Gennarino des marquis de Las Flores :» (note “1: Comme l'a suggéré V.del Litto, il se peut que ce nom ne soit qu'une version espagnole du nom de l'ami de Stendhal Domenico Fiore”). « ...ce jeune homme joignait des manières fort nobles et même un peu altières à l'espagnole, à la figure la plus gracieuse et la plus gaie ; il avait les cheveux et la moustache d'un beau blond et des yeux bleus, ce qui est une rareté d'une famille gothe, et qui rendait sa beauté plus touchante aux yeux des dames de la cour. Déjà deux fois il avait été blessé par des époux ou des frères appartenant à des familles dans le sein desquelles il avait porté le désordre. « Le [jeune] » (entre crochets, note 2 : Stendhal a laissé un blanc, ce mot est conjectural) « avait été assez adroit pour persuader à la princesse d'Atella que c'était à elle que s'adressaient ses hommages; mais dans le fait, il était amoureux de la jeune Rosalinde, et, qui plus est, jaloux.
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28.08.2009
Gaxotte, toute !
Il faut encore fréquenter ce Gaxotte quarante minutes, alors que le soleil monte et va brûler toute la journée. Telle est pour moi la marque de fabrique : l'insignifiance de l'instant (ou le jaillissement vital cher à Bergson, selon qu'on veuille ou non se dénigrer) jointe au commentaire, à la digression. J'écris sur le plan littéraire : cela ne s'explique pas. J'ai derrière moi toute ma vie de tradition. Gaxotte donc nous chante les louanges de Napoléon III, sali par Hugo et toute une tradition zolienne et postzolienne : Germinal, n'est-ce pas. "Parfois la troupe tira ; il y eut quelques morts". En gros. Chez Gaxotte. Et les ouvriers n'étaient pas si malheureux que cela. Bien sûr, à six ans, l'enfant pouvait déjà bobiner le fil.
...Que voulez-vous. C'était comme ça. Mais le capitalisme finit toujours par étaler ses richesses sur l'ensemble du corps social. Quant aux révolutionnaires, dont nous souffrons encore, c'était avant tout un ramassis d'ivrognes en bas ou de sectaires en haut. (Condorcet, Desmoulins, sectaires ?) Bref, je comprends à présent la qualification de "vieux droitier". D'autre part, les leçons de morale m'indisposent. Le Bord de l'eau, où je travaille (si peu, pour si peu) – me fait l'effet d'une sacristie, où le bon ton commande de dauber à l'envi sur Sarko et Carla, tout en encensant systématiquement Ségolène.
Et si tu n'as que Derrida pour te faire comprendre, ce n'est pas gagné. Derrida a dit : "Je vais aller chercher le pain". A part ça, pas grand chose de compréhensible. Bref ! Et Gaxotte ? Et Napoléon, qui attaque le tsar ? Que de rêveries lamentables, héritées du boucher Napoléon Ier ! Napoléon égale Hitler ! (c'est ce que l'on entend à présent). L'instinct de la France révolutionnaire ne s'égara pas : c'était bien le commencement d'une ère nouvelle. Elle combattait l'autocratisme de toutes les Russies. Nous allions reconquérir l'Europe. Celle-ci reparlerait français. Je suis pour la colonisation : une bonne conquête, puis une administration sage, et non pas le pillage de l'Afrique noire par des alcooliques.
Et puis, un exécutif fort, qui ne se perde pas en grands discours stériles, en lamentations incantatoires et socialisantes, car en tout itinéraire, il y a des gens au bord du chemin, qu'il faut secourir par la charité. Mais surtout, pas de morale, pas de morale ! De la corruption, beaucoup de corruption ! Comme sous le Second Empire, en somme – je n'ai pas de convictions. Mes ironies s'émoussent. Il y a du bon chez la droite et chez l'anarchie. La vraie, le laisser-aller, le laisser-faire. Mais par pitié, un gouvernement éclairé, autoritaire sans trop, qui impose les choses, sans qu'elles soient discutaillées, amendées à l'infini par des baveux. Eh bien j'en dis, des conneries au kilomètre. Nul ne me connaîtra. Quel cataclysme viendra me déterrer ?
Quel fouineur d'une autre langue viendra m'interroger ? Barbès acclama le chef de la démocratie impériale. Tiens tiens. Barbès. Voyez-vous cela. Je le confonds avec Blanqui, avec Raspail. Ce que c'est que d'être mal informé. De se tenir, exprès, mal informé. De penser qu'une fausseté originale vaut mieux qu'une vérité chiante. J'ai droit à une consultation par séance d'écriture : "Barbès – Républicain d'extrême gauche – il mourut en exil." Tiens donc. Michelet, dans la préface des "Femmes de la Révolution", célébra en termes mystiques la "reprise de la guerre européenne" interrompue pendant quarante ans... Eh oui, chers moralistes, chers amputateurs d'âmes, l'homme vibre aux appels de la gloire, de l'absurde, de l'inconnu.
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Du nouveau. Il y a tant d'ennui en nous. La "grande guerre religieuse de l'Orient et de l'Occident" – rien de nouveau sous George Bush Junior. L'impérialisme. C'est beau, c'est grand. L'envie de détruire un adversaire, de tout soumettre à sa loi, à sa vision du monde. Il est si confortable et crétin de se laisser aller. De se vautrer dans la facilité. "...guerre qu'on ne limitera pas, guerre de deux dogmes" – pauvre Michelet, si filandreux, si blond filasse apparaissant à Goncourt dans la semi-pénombre de son appartement, affaibli, diaphane, si guerrier autrefois, si flambant d'enthousiasme – et de deux fois, la nôtre et celle du passé"... Notre foi... Pourvu seulement qu'elle ne se conjugue pas à l'antique morale répressive.
Gaxotte rappelle avec à propos que trois demoiselles faillirent se faire lyncher à Paris parce qu'elles s'étaient permis de fumer en public. ...guerre "dont le nom sème la mort de tant de cent mille hommes", mais d'où surgira le monde nouveau... La guerre, ce sera moi, errant, avec un baluchon de livres et de slips, derrière soi laissant sa bibliothèque effondrée, ses murs en ruines, et ne sachant pas pourquoi il fuit ni vers où. Lorsque menace le danger physique, jamais je ne me souviens du pourquoi de la rixe, j'abaisse les bras et je m'en fous. Plus tard en 1914 le soldat chargera à l'aveuglette, au milieu des balles.
Je ne dois point me contraindre. La cohérence viendra un jour. Je pense à Israël, à toutes sortes d'autres sujets. Voilà ce que l'on croyait : le guerre régénératrice. Maupassant fustigera les imbéciles à la Moltke et ses sbires (équivalents du côté français) qui tiraient sur des chiens à l'attache ou sur des vaches pour essayer de nouveaux pistolets. Inter urinam et faeces nascimur. Nous naissons entre la pisse et la merde : Bernard de Clairvaux. Qui se jeta dans l'eau glacée, en armure, pour ne pas baiser sa sœur. Pauvres moines. Pauvre Cluny. Alors nous nous jetâmes dans la guerre, dans les Croisades, prenant le parti du Turc et combattant le Tsar chrétien. Je lirais bien La psychologie des masses de Canetti, si ce n'était pas (à l'avance) aussi casse-couilles.
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Car Canetti, j'en ai soupé, dégueulé, ravalé. Alors ! Que dit-on dans mon bouquin ? La campagne de Crimée, les prouesses des zouaves au passage de l'Alma, la victoire de Malakoff, la prise de Sébastopol, l'abaissement de la Russie, rien de tout cela n'avait de sens, en effet, si ce n'était la préface des autres "fêtes" appelées par le sergent de Béranger et prophétisées par Michelet. Il ne faut pas oublier que dans les années cinquante, ces évènements étaient aussi proches que ne le seraient pour nous les années 1910...
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26.08.2009
Ave, venerabilis Beda...
L'Angleterre se composait depuis l'abandon des troupes romaines de plusieurs royaumes en guerre perpétuelle les uns avec les autres, de peuple à peuple – Bretons contre Saxons, Scots (c'est le nom que Bède le Vénérable donne aux Irlandais), Pictes (Ecossais), s'entrelardant d'attaques diverses. Et Grégoire le Grand envoya un autre saint Augustin pour convertir ces peuplades encore adonnées aux cultes païens et druidiques. Il fallait aussi que les peuplades les plus reculées reçussent les instructions de Leurs Saintetés les Papes, notamment en ce qui concernait la célébration exacte de la fête de Pâques, ce que l'on pourrait faire à n'importe quel moment de l'année – chacun sait que le Christ n'est absolument pas né à Noël, la naissance du Sauveur étant célébrée le 1er mai en bien des contrées au Moyen Age – mais voyez-vous, en ce temps-là, chacun considérait ces évènements comme purement historiques, et il était de la plus haute importance que le dogme fût fixé afin de se propager, afin de ne pas déboucher sur un syncrétisme vague hors de propos, et totalement anachronique. t
Si un point du dogme était remis en discussion, tout le dogme risquait de s'effondrer. Il existe bien des tables d'évêques en fin de volume, mais le lecteur non spécialisé s'embrouille un peu, entre ces noms imprononçables et insolites, les Ceowulf, Bertwald, Egbert, dont on se demande s'il faut les prononcer avec l'accent anglais ou germanique. Bien entendu les dates des intronisations s'entrecroisent d'un évêché à l'autre en fonction des décès en odeur de sainteté ou des assassinats (rares : ce sont plutôt les rois qui y passent, même et y compris après avoir été convertis, car alors ils vont au Paradis tout droit), voire des dépositions et des retours sur le siège épiscopal.
Des rois fuient les uns chez les autres, se disputant des bouts de forêts ou de prairies... Mais parlons de charme : ce qui me charme dans de tels ouvrages (rappelons ici l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours, qui relata lui aussi les évènements funestes de son temps, utilisant un latin de haute fantaisie ignorante) : j'aime ces époques obscures car je m'y sens obscur également, perdu dans les généalogies, les lieux appelés autrement, les nuages qui se déchirent devant un accès subit de compréhension, les répétitions incessantes de témoignages de sainteté ou de cruautés ou de faits de guerre... J'ai l'impression aussi de pénétrer dans un monde interdit, où peu de gens accèdent – j'ai cette vanité ; où grouillent des ondes à peine pourvues d'un nom compréhensible, qui furent des êtres vivants, confits en prières, sans cesse méditant sur la mort et la vie éternelle, car s'il est vrai que la France fut faite par ses rois et ses évêques, la Grande-Bretagne le fut par ses moines.
Et je me dis qu'un jour nous pourrions aussi faire partie de ces époques où l'homme n'est qu'une brindille mal consumée s'élevant par-dessus une masse compacte de tourbe, faite de tout le matériel humain accumulé. L'ambition de l'homme est de conserver dans un innombrable musée tout ce qui s'est dit ou fait par les hommes, jusqu'au plus petit d'entre eux, et Bède le Vénérable à sa manière nous a aussi transmis de cette mémoire sacrée, de ces hommes qu'on se plaît à oublier de nos jours au milieu des ricanements. La lecture de tels ouvrages réserve également à ses lecteurs la joie de tendre la main, de siècle en siècle, à une chaîne ininterrompue de spécialistes qui se lavèrent peu et transpirèrent dans les vieilles bibliothèques en bois du milieu du vingtième encore : ainsi Pierre Riché, dans son ouvrage sur les Anglo-Saxons qui date de 1962, à présent la préhistoire ; il nous apprend que les arts libéraux, c'est-à-dire grosso modo les « matières » de nos études, n'avaient pas été christianisés dans ces pays : « Les Insulaires (les Anglais donc) ne reprennent pas la tradition patristique (c'est-à-dire des Pères de l'Eglise) d'une christianisation des arts libéraux. C'était pourtant ce qu'avaient fait Augustin, Cassiodore et Grégoire le Grand. » Ces noms me sont devenus familiers, et j'aimerais tant qu'ils couvrissent les affiches et les premières pages, car ils nous ont transmis le suc de la culture antique, enfermé dans les flacons chrétiens : toute notre véritable épaisseur...
Ces lignes sont extraites de l'avant-propos de Philippe Delaveau, car l'un des charmes de ces ouvrages antiques est de ne pouvoir s'aborder qu'après une lente initiation appelée « avant-propos » : ce n'est pas un roman de Pennac où l'on entre comme dans un moulin, mais un sanctuaire où l'on ne peut accéder qu'après une longue prise en main et en intelligence.
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24.08.2009
Koltès m'emmerde
Koltès, j'aime pas, suffit pas d'être pédé, mort du sida, fiotte à Chéreau pour écrire génial. Verbeux Koltès. Trop beau Koltès. Je le vois dans le Mag Lit (« Le Magazine Littéraire ») qui a le culot de lui consacrer un numéro complet. N'importe quoi. Chacun son imposteur. Pour certains c'est bien Duras, alors... Duras, non ! Koltès, si. « La disparition des pissotières dans un moment de distraction a finalement condensé la tristesse au-dessus du boulevard » : ce ne serait pas si mal. Si ce n'était pas si creux. Si pédé. Si rectum quoi. Pédé, Palestinien, pouilleux, même combat. Koltès proprolo. Dangereux ! dangereux... Je n'aime pas les gens qui souffrent. Qu'est-ce que ça veut dire : souffrir autant que moi ? autrement que moi ? Quelle fraternité ? « Tous ordinaires » ? Merde alors...
« Je n'aime que les fous » : mensonge ; il y faut un courage extraordinaire. « ... diffuse alors sur tout le quartier, flottant comme un brouillard au-dessus des maisons » - je ne le sens pas, Koltès, je ne le sens pas. Tout gratuit. Tout bidon. Toïng toïng toïng... J'irai au bout de ma tei-ei-gne... tout au bout de ma tei-ei-gne : quand on est « de goche » et qu'on voit tous les hommes égaux, on ne fréquente pas les lettres parisiennes, on n'écrit pas des pièces intellos pour intellos, parce que les prolos, ils ne viendront pas voir ta pièce, Koltès, ils ne vont jamais nulle part, ils voient le fond de leur verre et puis c'est marre, parce que gonflent en succès, car les prolos ne viendront pas les voir : pour l'excellente raison qu'ils ne comprendraient rien, parce que « le théâtre c'est bon pour les pédés », parce qu'ils crachent sur la culture, surtout du genre Chéreau.
J'aime pas les pédés, j'aime pas le peuple, j'aime pas la gauche... Je vais bientôt me retrouver tout seul avec 4% de votants moi... Il aurait dû démissionner, Koltès. Rester à sa place. Retourner à sa place... Je ne l'aurais pas fait. Me faire enculer par Chérau non plus. Mais faire du théâtre, chers amis, écrire quoi que ce soit, artister en quoi que ce soit, croire, c'est « de droite ». Exemple, Jaurès. Mauvais exemple. Comment parler au peuple ? avec des pièces chiadées, limite incompréhensibles ? Et puis ce misérabilisme, ce dolorosisme de Koltès m'emmerde - «...et qui maintenant tombe chaque nuit en pluie fine sur le trottoir central » - au cas où on n'aurait pas compris.
Il insiste, il ressasse. Parce que quand il a une idée, le Koltès, on en a pour toute la page.
D'ici à ce qu'il y ait un pauv'clodo bien victime, il n'y a pas loin. Arabe, en plus, ce serait top - pas une femme tout de même : pour ces victimes-là, les spécialistes sont pléthore. Légion. Légionne. « ...mais au moins, ailleurs, le ciel s'est dégagé ». On s'en fout Koltès, à un point inimaginable. Tu as beau me larguer ton beau regard bien lourd d'épagneul berbère langoureux, la veste en bite par dessus l'épaule – , je ne suis pas de la bande à Chéreau moi, juste bon pour un coup dans les pissotières. Tiens, pour te dire, un soir je me suis glissé dans les coulisses du RPDCE après la pièce, en profitant d'un mouvement de groupe. On m'a demandé : « Mais enfin qui êtes-vous ? - "Un inconnu" j'ai dit - oh ce qu'on s'est détourné ! tout de suite ! plus que des dos ! les "gens intéressants", tout dans leur passion ! tu ne les intéresses pas, tu es la merde qui passe sur le trottoir - et ça te fait le coup de la gauche fraternelle ! Koltès, l'amour des mots, de l'enchevênement... - trement, de l'embrouillamini, luxuriance, luxure ! tout bien coller de ce qui n'a strictement rien à faire avec le reste, génial, oui, mais non ! gare à bus œuf coque bite à Toto, tout est dans tout et réciproquement, « ...et les aboiements assourdis des chiens » bingo ! gagné !
Koltès fout du chien errant partout et ran ! 3 clébards 2 plantes tropicales et une pissotière, touillez brouillez, Koltès fait le beau, botanique imbitable plantes vertes à chier pissotière mon cul allez ciao.
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18.08.2009
Paroles de bon sens
Lundi 29 janvier 2007
Suffisants et communiants - Tiré de
MICHELE DELAUNAY « L'EPHEMERITE DURABLE DU BLOG » EDITIONS DU BORD DE L'EAU
Messe du souvenir de l'abbé Pierre. D'où j'arrive, gelée jusqu'aux moëlles, ce qui n'est rien au regard de l'hiver 54” - sans parler de celui de 56, encore plus froid, note de l'animateur. “Et il n'est pas mauvais que les faits bousculent jusqu'aux expressions toutes faites : le froid de la cathédrale de Bordeaux, après une longue journée et à l'issue du Conseil municipal, n'avait rien à voir avec celui qui a fait dire à l'Abbé : “Mes amis, au secours, une femme est morte gelée cette nuit...”
“Cette phrase a été citée de multiples fois ces derniers jours. Elle a été redite ce soir et je la trouve exemplaire. Seule une sincérité totale peut trouver des mots aussi justes : “Mes amis...” C'est à la communauté des humains qu'il est fait appel, personne n'est culpabilisé d'avoir chaud, d'être chez soi. “Mes amis...”
“Plusieurs textes de l'abbé Pierre ont été lus par des compagnons d'Emmaüs. L'un de ces textes m'a frappée, que je cite de mémoire et donc très imparfaitement : “Le monde n'est pas séparé entre croyants et incroyants, mais entre “suffisants” et “communiants” “. “Suffisants”, ceux qui se suffisent d'eux-mêmes, qui ne s'intéressent et ne croient qu'à eux mêmes, ceux qui détournent le regard du malheur des autres. Il y a des suffisants parmi ceux qui croient, et des communiants parmi ceux qui ne croient pas.”
“Ma citation est imparfaite et ne rend certainement pas la force du propos. Elle est exacte dans son sens, mais je serais heureuse que l'on m'apporte la version authentique, certainement beaucoup plus percutante. Le double sens du mot “suffisants”(“qui se suffit”, mais aussi “qui est imbu de soi”) est décisif ici. Cet abbé savait que “la langue ne ment pas”.
Mardi 30 janvier 2007
Une écologie Haute Qualité de Vie (H.Q.V.)
Après des décennies de luttes sociales, de progrès médicaux, que constatons-nous ? Les hommes vivent plus longtemps et cela est un progrès considérable, social et médical, dont il nous reste à “transformer l'essai” et à faire que cette “espérance de vie” prolongée ne soit pas, pour une part non négligeable, une attente amoindrie de la mort.
Ce n'est pas notre sujet de l'instant.
En dehors de cela, deux versants : des maladies éradiquées, et quelles maladies (poliomyélite, diphtérie, croup, à un degré plus incomplet tuberculose, coqueluche...). Des traitements décisifs, en particulier dans le champ des maladies mentales, renvoyant aux oubliettes toutes les images de ce qu'étaient autrefois “les asiles de fous” ou, plus tard, “les asiles psychiatriques” - chère autrice, j'aimerais vous croire ; mais vous êtes mieux informée que moi.
“Versant opposé : des maladies nouvelles ou des maladies en expansion “épidémique” alors que ce ne sont pas des maladies dues à des germes ou à des virus : dépression, drogue (addictions de tous ordres), troubles du comportement, obésité, hyperactivité...
“Le champ des maladies mentales, codifié précisément, s'élargit au lieu de se restreindre sous l'effet des traitements et des études génétiques. Il concerne de plus en plus les enfants, autrefois très majoritairement protégés de ces troubles.
“Les troubles du comportement”, graves ou plus anodins, sont plus nombreux et plus fréquents qu'autrefois. La souffrance, ce mot si beau et terrible, gagne du terrain au lieu de le déserter.
“Pourquoi ?
“C'est notre responsabilité de nous interroger. De même que nous devons nous interroger sur le réchauffement de la planète, sur la disparition des espèces, nous devons nous poser une question simple : “Dans quel état rendrons-nous l'homme ?” Et pas seulement : “Dans quel état rendrons-nous la planète ?”
“Comme Nicolas Hulot pour l'environnement, je veux porter cette question au jour. Pas pour être la mère fouettarde de comportements aberrants ou délétères, mais parce que, comme pour l'environnement, les citoyens sont responsables, doivent être informés, pour pouvoir comprendre et choisir.
“Car il y a des réponses. Identifier en particulier l'exploitation commerciale de la vulnérabilité des personnes “mal dans leur peau”, en difficulté, en crise, est un pas important. S'y opposer est un devoir politique.
“L'évolution de l'attitude que nous avons à l'égard du tabagisme est exemplaire. La prise de conscience a lieu, des moyens législatifs sont mis en œuvre. Le tabac n'est pas un danger environnemental (rien de plus inoffensif qu'un champ de tabac !) mais un danger comportemental (le tabagisme). Nous avons compris, tardivement, qu'il faut agir.
21:13 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : delaunay, juppé


