24.12.2009
Renaud
Cet articulet concerne Hammadi Méziane, auteur de "Parlez-vous le Renaud" publié aux éditions du Bord de l'Eau. Voici :
Méziane Hammadi est un fervent de Renaud, qui s'est désormais vous le savez sorti de l'alcool, et à l'inspiration plus intimiste : il est devenu apparemment gentil, c'est l'âge. Ce serait un Abrial, mais de gauche, et qui aurait continué, qui se serait mis au clair.
Il nous manquerait sans doute une explication chantée sur son évolution. Le bonheur tue, souvent. La désintoxication aussi. Je vois, là, eustache, tiré de La plus bath des javas,
Georgius. Petit couteau. Pourquoi eustache, et pas simon, ou roger ? Un peu d'étymologie ne messiérait pas. Elle manque, ici. Mais les articles de Méziane Hammadi ne pèsent pas, n'encombrent pas le tube digestif. Pas de systématisation universitairement cuistre. Du bon boulot, à la portée de tous cerveaux, et très riche. Quant à Renaud, puisqu'il faut bien y venir, il m'emmerde. Avec sa banlieue de carton-pâte (l'expression n'est pas de moi), sans Arabes. C'est plus ça du tout la banlieue mon Renaud. C'est fini l'année 59. Il y a eu la guerre d'Algérie, plus un bon paquet d'immigrants, qui s'emmerdent souvent, et dont tu ne parles pas beaucoup...
Renaud semble en être resté à Lulu la Banane et à Didi le Rocker. Mais cela dit, c'est tout de même un des rares chanteurs dont je puis entendre un CD entier sans lassitude. J'aimerais flâner un peu avec vous, aux lettres E et suivantes : « Evêché. A la belle de mai. C'est ainsi que l'on nomme le commissariat de police à Marseille, l'hôtel de police occupant l'ancien palais épiscopal. » Je suis passé devant. Impression neutre. C'est comme Le Panier. Trois rues désertes, un peu court comme quartier, un vague bistrot privé. Très plat, très nu, personne, décevant, plus rien de Pagnol. Facho, F, Facho, Où c'est qu'jai mis mon flingue ? Etudiants poil aux dents.
Mon beauf. Jonathan. Elle est facho. Le facho, mon Renaud, dirait un réactionnaire (or j'en cache un beau), c'est quelqu'un qui pense pas comme toi, qui déteste qu'on lui crame sa bagnole, qui ne voit pas l'intérêt de s'apitoyer sur les petits cons qui distribuent et bouffent de la drogue. La chanson Elle est facho du dernier album de Renaud a déclenché une vive polémique. Je vais même te dire, mon Renaud : facho, ça ne veut plus rien dire. Le jour où on te verra te distribuer ta thune aux queues des soupes popu, là on pourra dire que t'es pas facho. D'ici là, tu l'es devenu, à ton corps défendant, enfin disons un peu bourge tout de même, non, te débattant un chouïa mais pas trop. Selon les partisans de Nicolas Sarkozy, elle insulte leur champion, assimilant le ministe de l'Intérieur à l'extrême droite la plus contestable. L'ennui, Renaud, même si tu te déjuges, c'est qu'un bon nombre de gens de gauche, de gens raisonnables, commencent à se rendre compte... de tas de choses, mon frère, de tas de choses.
Sans doute Bloy disait-il déjà cela dans les années 1907. Si vous changez la liberté contre la sécurité, vous perdrez l'une et l'autre disait Franklin. Ségolène, c'eût été un vaste courant d'air, mais on ne va pas se nostalgiser comme des malades. Faux, a répondu le chanteur, qui se défend de pratiquer l'amalgame au contraire de... - au contraire de qui, Méziane ? des noms, des noms ! La fin de la chanson : Espérons qu'ça lui f'ra la peau / A la facho / Qui vote Sarko... Putain c'est bien inoffensif. Deltheil disait : Ne tombez jamais dans la politique. C'est mauvais tout ça – à part que sa revue électronique Le Phare se casse la gueule par indigence, de même que Terre des jeunes en 67, parce que ça ne parlait jamais de politique... On peut se mettre la tête sous l'aile et se rendormir. Quand tout se cassera la gueule, on fera appel à moi comme dernière cartouche, car on n'aura plus rien à perdre, tout à gagner avec moi (j'ai appris depuis qu'il n'en était rien et que je pouvais crever). Fada. A la belle de mai. Le fada est un sot pas mal atteint par la folie plus ou moins douce. Assez d'esprit.
C'est celui qui a vu la fée, entendu ses cris. Fada, fata, celle qui parle, ou l'instrument du fatum, le destin, ce qui est dit. C'est mignon. Ça doit être expliqué dans ce lexique. Mais ça ne l'est pas. Fader – Lézard (Bruant) : S'amuser. Je ne connais pas. Des mots servent de points de départ. Le sommeil, si je m'écoutais, je le prolongerais sans cesse. Se fader (Doudou s'en fout). Supporter quelque chose. Je connaissais. « Va encore falloir se le fader celui-là ». Tordu à fond dans le fauteuil, yaldati tricote ou coud, Annie écrit je ne sais quoi, fata mea revient le mercredi, plus envie de rien, veut « s'en sortir », seulement, j'ai compris : d'un côté les fonctionnaires, de l'autre les paumés qui passeront droit du travail temporaire à la retraite. Fadoli. A la belle de mai. Un fou. Deux mots et ça s'arrête.
Mot provençal, marseillais. Faire la peau, une fois pour la page, une fois pour le texte. Tout le monde sait pourtant ce que ça veut dire. C'est là parce que c'est de l'argot. Dès que ça dépasse d'un poil les métaphores ordinaires, allez hop, catalogage argot. Salut manouche. Marche à l'ombre. Oscar. Marchand de cailloux. « Tuer ». Ben vrai je les connais pas toutes, les chansons de Renaud. Chanson : art mineur. Faire tourner du côté du hamac, suggérer la baise. Ah oui très drôle. Hahaha. Bon, ça, c'était un petit coup de blues datant d'octobre. A présent que nous avons un nouveau gouvernement, hop hop ! Faut se remonter ! Allez, un peu de jogging de gauche à travers Parlez-vous le Renaud ! On se cultive mine de rien, on se cultive ! Homme est un loup pour l'homme (l') dans Jonathan : « Formule prononcée par Thomas Hobbes, philosophe anglais dont la pensée prône le despotisme. Oui, Méziane Hammadi.
Mais cette formule fut auparavant utilisée par Horace, Homo homini lupus, afin de fustiger la férocité innée de l'homme à l'égard de ses congénères. La gauche, d'accord ; mais les Latins, aussi. L'homme est la créature la plus cruelle sur la terre, car les loups ne tuent que pour survivre et ne se dévorent pas (entre eux en effet, dit le proverbe). Hourra l'Oural Les Illusions perdues (Brassens) – un emprunt au grand Georges, lequel avait aussi une dette envers le grand Honoré, de Balzac : Allusion au titre du livre « Hourra l'Oural »de Louis Aragon, en 1934. Ne pas confondre (j'en rajoute) avec « L'Europe, de l'Atlantique à l'Oural » du général De Gaulle, homme de gauche comme chacun sait. Ne pas oublier non plus que le visqueux Aragon a toujours trouvé excellent tout ce qui venait du stalinisme, jusqu'à en écrire un poème hymnique à la Guépéou, qui était la police secrète stalinienne.
Et puisque je divague, laissez-moi vous rappeler le comble de la volupté sous Staline : c'est d'être éveillé par de violents coups de bottes dans sa porte à cinq heures du matin, d'apercevoir trois mecs en gabardine et deux flics avec des mitraillettes. D'entendre la question C'est bien ici qu'habite Mikhaïl Andréïévitch Popov ? et de répondre, tandis qu'une immonde diarrhée de soulagement s'écoule sur vos mollets : Non, c'est l'étage au-dessus. Wa putaing cong, mes glandes...
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16.12.2009
Ronflements médiévaux
L' Histoire du Moyen Age (VIIe - Xe siècle) est un ouvrage savant, touffu, émietté, dont j'aurai vite tout dit. Non que j'aie détesté l'ouvrage de Michel Rouche sur Clovis, récemment réédité, mais en raison de son ambition historique vraiment trop forte. Nous avons nos idées sur le Moyen Age, en général fort confuses et inexactes. Les châeaux n'étaient pas défendus par des garnisons nombreuses, qui n'auraient pu y trouver de quoi subvenir à leurs besoin durant les sièges. Et la misère ne frappait pas à toutes les portes. Aussi, pour lutter contre ces représentations schématiques autant qu'erronées, les auteurs, suivant les préceptes de Braudel, ne voulurent plus croire qu'en leurs sources.
Il n'y eut plus d'imagination, et cela fit du bien. L'ennui fut qu'il n'y eut plus moyen ni de conclure, ni d'avoir une vue d'ensemble. J'ai relu avant de rédiger mon texte une poignée de pages. Elles concernaient l'agriculture. Qu'en ai-je retenu ? Essentiellement que les Flandres, l'Italie et la Grande-Bretagne n'avaient rien à voir entre elles, ce dont je me serais douté. Puis, que les documents en notre possession ne concernent que 2 à 10 % des terres maximum, celles de certains nobles qui tenaient leurs cahiers à jour. Nous apprenons donc que vers l'an 880, les cultures commençaient à grignoter les contreforts qui dominaient Brioude en Auvergne. Que les montagnes des Asturies étaient surpeuplées.
Que les hommes libres étaient les plus malheureux, car dépouillés de leurs terres qu'ils devaient vendre pour s'acquitter de leurs amendes, puisqu'ils ne voulaient pas servir à la guerre le seigneur le plus proche. Et c'est à peu près tout. Sans compter que l'on mangeait beaucoup de porc, que l'on laissait glander sous les chênes c'est-à-dire bouffer des glands. Qu'il y avait des gynécées ou maisons de femmes où l'on filait la laine. Notre auteur essaye de se dépatouiller avec les systèmes d'exploitations des propriétés, dont l'une située près du Câteau-Cambrésis dans le Nord. C'est tellement chiant que j'ai écrit « On s'en fout ! » dans la marge. Je suppose que d'autres chapitres précédents évaluaient les évolutions de la société sous Charlemagne et ses successeurs.
Ah ! j'ai appris aussi que la ration de vin pour les moines était passée d'un demi-litre à un litre et demi de vin par jour. Ils devaient souvent voir la sainte Vierge. Avec un i. Et pourtant j'ai eu beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage, comme on dit, « bien documenté ». Vous savez, ce plaisir dont je vous ai déjà parlé, le plaisir du cuistre qui se sent supérieur à lire des choses qu'il comprend à peine. Mais je suis tombé sur un spécialiste, un vrai. Qui ne nous trimballe pas dans les généalogies de princes et les combats entre barons. Rien pour rêver, juste des statistiques, ici bien maigres, et la vraie vie de tous les jours à évaluer au ras des pâquerettes, quelque chose de bien axé sur l'économie, bien dans le style « recherches contemporaines ». Ces livres qui dépassent l'entendement confèrent à leurs lecteurs un état de torpeur nostalgique.
17:28 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : moyen Âge;rouch;propriétés
06.12.2009
Bède le Vénérable
Voilà où est l'émouvant. Voilà où réside la piété : c'est d'embrasser tout ce qui se rapporte au passé de l'humain, fût-ce légendaire, avec une extrême considération, une vénération. La piété, d'après Weininger – qui a dû le faucher à Nietzsche – c'est ce devoir de transmission – et c'est pourquoi dans L'Enéide on parle du « pieux Enée », c'es-à-dire celui qui transmet pieusement, avec respect, l'héritage du père, du grand-père, de l'arrière-grand-père. Mais je poursuis, car les reines ne sont pas exemptées du devoir de témoignage. A la note 255 (ah, la poésie de ces notes en fin de volume, double fond de la boîte au trésor !) j'apprends de l'une d'elles qu'elle « devait périr assassinée en 697. Son époux, dont le nom est effacé » (« Ethelred », c'est trop beau) « prit alors la tonsure. Il fut ultérieurement le père abbé du monastère de Bardney » - il y avait des rois qui renonçaient aux pouvoirs de ce monde !
Et « la reine des Merciens était également la fille du frère d'Oswald, c'est-à-dire d'Oswy, qui régna après Oswald sur le royaume, comme nous l'évoquerons plus loin. »
Qui à présent abandonnerait le pouvoir pour la vie monacale ? et qui se souvient de ces merveilleux souverains de Mercie (le centre de l'Angleterre, heureusement, il y a deux cartes dans le volume) dans la généalogie desquels Bède le Vénérable se meut avec aisance, ne doutant pas qu'ils parviendront tout auréolés de gloire dans les siècles suivants et que tout le monde saura parfaitement de quoi et de qui l'on parle ?
Repartons en ambassade, vers Rome, foyer de toutes les civilisations en ces siècles dits obscurs :
« Ils envoyaient en même temps des cadeaux au pape apostolique, et de nombreux vases d'or et d'argent.
« Arrivé à Rome, dont Vitalien occupait alors le siège apostolique, il fit connaître le motif de son voyage auprès du pape apostolique susnommé, mais, peu de temps après, la peste qui survint emporta Wighard et tous ses compagnons de voyage.
Mais, après avoir pris conseil, le pape apostolique chercha soigneusement qui il pourrait envoyer comme archevêque des Eglises anglaises. Il y avait alors dans le monastère de Niridie, guère éloigné de la bille de Naples, en Campanie, un abbé du nom d'Hadrien, né en Afrique, très versé dans l'étude des Saintes Ecritures, ayant une grande expérience de la discipline ecclésiastique, et supérieurement habile dans sa connaissance des lettres grecque et latine. »
Il s'agit en effet de ne pas laisser vacant un seul poste dans cette toute nouvelle province excentrée annexée aux territoires de la foi du Christ. Et quel incipit pourrait concurrencer cette merveilleuse introduction : « Il y avait alors dans le monastère de Niridie..; » ?
Voici à présent des sœurs qui prient pour celle qui vient de mourir :
« C'est ce qu'elles firent pendant le reste de la nuit, et, au petit jour, des frères vinrent du monastère, où Hilda était morte, pour annoncer son départ. Ce à quoi les sœurs répondirent qu'elles étaient déjà au courant. Expliquant alors comment et quand elles l'avaient appris, il s'avéra que son départ leur avait été manifesté à l'heure même où elle avait quitté ce monde.
« Ainsi, grâce à cette étonnante coïncidence, la volonté de Dieu avait-elle permis à l'un de voir son départ au moment même où l'autre prenait connaissance de son entrée dans la vie éternelle des âmes. »
Voyez comme l'on meurt vite, et voyez comme ce n'est là qu'une étape, « un départ », dit-on.
« Pourquoi es-tu venu ? Tu ne peux plus rien faire pour moi. Le roi répliqua : « Ne parle pas
comme cela. Cesse d'agir comme un fou. »
C'est encore une histoire édifiante d'agonie ; la mort était alors au centre de la représentation du monde. Mourez moins, et vous aurez la foi. Si j'ose dire.
C'est ainsi que j'ai pris mon pénible plaisir à la lecture de l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais par Bède le Vénérable, qui vivait au VIIIe siècle, avant Charlemagne, mais après Dagobert. Un plaisir à mi-chemin entre l'érudition, le rite de l'enfant très sage et les fumées du poète. Et je serais au comble de la reconnaissance si vous pouviez seulement feuilleter, dans la collection « L'aube des peuples », chez Gallimard, l' Histoire ecclésiastique du peuple anglais par le moine Bède le Vénérable – commentée par Philippe Delaveau. Ave, venerabilis Beda.
11:06 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : angleterre, moyen age, bède
26.11.2009
Cioran, facho ? bof...
Adoptons délibérément le ton du récit. Je me suis réfugié deux jours à To Loose en 1968. C'était un retour aux sources, afin de revoir une boîte de nuit. J'y ai dansé, tout seul sous les lumières tamisées. Le soleil n'était pas couché et les tenanciers prenaient les derniers rayons sur le trottoir, tandis que je me démenais autour de ma solitude. Le soir à mon hôtel (j'adorais les hôtels) j'ai lu le “Précis de décomposition” de Cioran. C'était un petit bouquin venimeux de collection à couverture rouge.
Et comme je m'excitais volontiers en ce jeune âge, il finit sa course dans une corbeille à papier à claire-voie : “Je vais me suicider si je lis cela jusqu'au bout”. Tel était mon théâtre à l'époque. Je me persuadais que je piquais une crise de nerf et je la mettais en scène, y compris dans la rue lorsqu'un pétard éclatait lors d'une manifestation. A présent je reprends ma lecture interrompue depuis plus de 34 ans. C'est une liqueur forte et âpre, avec une bonne dose de lyrisme pascalien. Il est encore une œuvre à laquelle je ne me confronte pas : c'est l' “Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ”.
Je suis encore incapable de la concevoir autrement que comme un exaltation du masochisme le plus guimauvéen et le plus cucul. Mais terriblement dissolvante et dangereuse. Cioran se laisse aller à la fioriture littéraire. Cela rassure. Il concède à la vie d'exister, mais je ne vois pas pourquoi il s'acharne ainsi à en démontrer l'imposture : ce faisant dit la pintade il lui rend un vibrant hommage. Il confond la vie avec la vulgarité : pourquoi pas. Le dogme de la croyance en soi le dérange: il ne me dérange pas, moi, bien que je n'en sois pas dupe. Savoir qui a instillé dans nos veines ce poison de la vie ?
Ce poison m'est cher (“Guenille si l'on veut...”). Reprenons : “L'ombre future”. Bon titre. A-t-il vraiment composé cet ouvrage en français, directement, comme il est dit en préface ? N'a-t-il pas été aidé? Ne s'est -il pas embrouillé dans le jeu des doubles négations comme Bianciottti, confondant “cela ne peut se faire” et “cela ne peut pas ne pas se faire” ? Cioran dit : “Nous sommes en droit d'imaginer un temps où nous aurons tout dépassé, même la poésie” - surtout, surtout la poésie. Elle est tombée dans le domaine public. Tout le monde peut en faire, et de la bonne.
Ses procédés sont démontés, désormais accessibles à tous, au dernier des employés de banque ou à la dernière des vendeuses de godasses. Elle ne suscite plus l'admiration, elle est descendue de son piédestal. Cela commença par Eluard et Aragon. Après eux, place au vulgaire, au vulgum. Oui, Cioran, nous avons dépassé la poésie, nous n'avons plus que des chanteurs. Eux la mettent encore en œuvre, la remettent peut-être en son point de départ : seule la musique l'exonère de sa gratuité, de son enflure. Donc admettons que nous ayons “dépassé” la poésie. A quelle hauteur ne la plaçait-il pas pour employer l'adverbe d'intensité “même”... Il disait “même la musique”. Elle n'est pas dépassée. Elle revit par l'argument des natalistes : rien ne sert de fabriquer des enfants, mais faisons-en quand même. Si nous ne savons pas pourquoi, Dieu le sait. Si Dieu n'existe pas, eux le savent, eux les enfants. La musique sérielle a été balayée par le rock, et désormais nous revenons sur nos pas, tant il y a eu de portes auxquelles nous avons frappé, et dont nous n'avons pas épuisé toutes les salles...
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22.11.2009
Tristan et Yseut
VERS 1774 à 2132
Les amants découverts et épargnés
Un jour, au début de l'été" – un paragraphe traite de l'importance de la Saint-Jean dans le calendrier de Tristan et Yseut, voir le héros Gauvain, dont la force croît jusqu'à midi, puis décroît (héros solaire !) "les deux amants épuisés par leur dure vie dans la forêt, se couchent et s'endorment en plein midi. Un garde forestier qui a repéré leur cachette va révéler celle-ci au roi Marc. Il est sur le point de les transpercer de son épée mais se ravise lorsqu'il remarque que Tristan et Yseut sont entièrement habillés et que l'épée de Tristan est placée entre leurs deux corps endormis." Poil à la sodomie. "Marc leur laisse la vie sauve mais veut laisser une trace de son passage. Pour montrer qu'il a eu pitié d'eux, il échange son épée contre celle de Tristan et sa bague contre celle d'Yseut" – que n'a-t-on pas glosé sur cette extraordinaire circonstance : le roi prenant sur lui la symbolique de l'un et l'autre sexe, autorisant la dissociation sexuée à condition qu'elle se résolve et s'accomplisse en lui-même...
Une véritable gnôse kabbalistique ! "Durant son sommeil, la reine fait un cauchemar ; deux lions s'approchent d'elle et veulent la dévorer. Elle pousse un cri. Les amants se réveillent, et, remarquant les signes laissés par le roi Marc, craignent pour leur vie." Eh oui. Dernier avertissement sans frais, cela peut s'entendre aussi de cette façon-là.
VERS 2133 A 2764
Fin des effets du philtre. Tentative de réconciliation avec Marc
Le lendemain de la Saint-Jean, le philtre perd tous ses effets et les amants retrouvent leur conscience. Tristan et Yseut décident de retourner chez l'ermite Ogrin" – dont le nom ressemble à celui de l'ogre, personnage forestier par excellence – "pour lui demander de l'aide. Comme les amants se repenent sincèrement, Ogrin accepte de les aider à se réconcilier avec le roi Marc. Il écrit une belle lettre" – les clercs savaient à peu près seuls lire et écrire – "présentant les faits de manière avantageuse pour les amants, et atténue leur culpabilité tout en proposant des compromis acceptables pour les deux parties. Assisté de ses barons, Marc écoute la lecture de la lettre et répond à Tristan : il accepte que la reine reprenne sa place à la cour, mais il exige l'exil de Tristan."
Et ce résumé, ce récit, pourraient se prolonger à l'infini, l'essentiel, mais les auteurs et les auditeurs n'en étaient pas conscients, consistant à entasser les obstacles afin que l'amour se poursuive, philtre ou pas. Vous aurez appris ou remémoré bon nombre d'épisodes, vous aurez écouté le texte du professeur Philippe Walter, devant le travail duquel je m'incline sincèrement, ne trouvant hélas dans ma flemme et mon recours à l'autorité aucun commentaire supplémentaire. Vous lirez cela dans l'excellent volume Tristan et Yseut, collection "Profil Bac".
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09.11.2009
L'amour précieux, tiens.
Cela ravissait sans doute les femmes dites sensibles et les petits-maîtres qui les servaient avec de tendres zézaiements sans rien dans le calbar, le paysage amoureux s'en est trouvé renouvelé, bouleversé, tout ce que vous voudrez, c'étaient les femmes qui réglaient tout, échappant ainsi aux brutalités des érections inassouvies, mais comme il faut bien que ça dégouline, eh bien ça dégouline dans la pâte à tarte et le sirop d'orgeat. Encore l'édition “Folio classique” de L'Astrée se borne-t-elle à nous infliger des extraits représentant à peu près 40% du texte original, et, à lire les résumés qui interviennent çà et là, le lecteur lambda n'a guère envie d'en lire les développements originaux. C'est cela le drame des œuvres classiques : les commentaires, ouvrant sur de vastes perspectives littéraires et sociologiques, passionnent plus que l'original lui-même, et les étudiants désormais planchent au moins autant sur leurs polycops que sur les textes.
Le feraient-ils que le succès aux examens se verraient bien compromis, puisque les seuls commentaires vraiment personnels et sincères qu'ils pourraient faire ne seraient qu'une longue variation sur l'adjectif “chiant”, en six lettres. L'extrait que le hasard vous attribue parle d'une princesse anglaise passée sous habit masculin sur le continent afin de délivrer son bêlant soupirant, prisonnier d'un prince sans parole. Les noms appartiennent à la catégorie faux grec, section rhubarbe au sirop. On prend une grande inspiration, la petite pince sur les narines, et on plonge : le roi s'appelle Lypandas, poil à la chaudasse... La gonzesse vient de vaincre son adversaire, à la suite d'un combat dit “comique”. Lypandas lui-même a été vaincu par une gonzesse, et va donc remettre “Lydias” (c'est l'amant) “en liberté.” “Alors” poursuit ladite gonzesse à présent narratrice, “les juges” (du combat) “étant venus, et, Lypandas ayant ratifié sa promesse, ils m'accompagnèrent hors du champ comme victorieux” (n'oubliez pas qu'elle passe pour un homme, sous son armure).
“Mais craignant” (dit-elle ou dit-il) “que l'on ne me fît quelque outrage en ce lieu-là pour y avoir Lypandas toute puissance, après m'être armée, je m'approchai, la visière baissée, de Lydias” (qui assistait au combat) “et lui dis : “Seigneur Lydias,” (elle déguise sa voix) “remerciez Dieu de ma victoire, et si vous désirez que nous puissions plus longuement conférer ensemble, je m'en vais en la ville de Rigiaque” (note 45 : “Rigiacum est le nom latin d'Arras” - d'où “les Arrageois”) - “où j'attendrai de vos nouvelles quinze jours, car après ce terme je suis contraint de parachever quelque affaire, qui m'emmènera loin d'ici, et pourrez demander le Chevalier Triste, parce que c'est le nom que je porte pour les occasions que vous saurez de moi. - Ne connaîtrai-je point, dit-il, autrement celui à qui je suis tant obligé ? - Ni pour votre bien, lui dis-je, ni pour le mien il ne se peut. Et à ce mot je le laissai, et après m'être pourvue d'un autre cheval, je vins à Rigiaque où je demeurai depuis.”
Or ce traître de Lypandas, aussitôt que je fus partie..;" - "et ça continue, encore et encore..."
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24.10.2009
Etrillage
Retroussons nos manches, astiquons nos massues : nous avons un vieil étrillage à concocter, ce qui manque de charité, mais point d'excrément. Jacques Roubaud a commis un troisième volume des aventures d'Hortense, "L'exil d'Hortense", roman, chez Seghers. Vous me direz que de n'avoir pas lu les deux premiers ne m'a pas permis de me faire un jugement. Et moi je dis a contratio : heureusement que je m'en suis dispensé. Ce troisième sera mon dernier. Hortense est une femme, bien que son nom dérive de saint Hortensius, évêque. Sa vie se passe bien moins chastement. Son excuse est qu'elle aime... Nous supposons que lem odèle en fut Caroline Chérie. Soit. Mais Caroline fait rêver. Hortense fait chier.
Hortense est trop visiblement la créature de Roubaud, vieux et chauve amateur de chats que je hais (pas les chats). Roubaud par-ci, Roubaud par-là, prend un malin plaisir à intervenir en tous lieux en tous temps, déflaubertisant le roman, faisant exprès qu'on n'y croie pas. Il multiplie les parenthèses, se commente, glose son commentaire et se livre à la critique exégétique de sa glose (n'ayez pas peur, ça ne mord pas), ce qui pourrait être facétieux, et tenir lieu de contrainte oulipienne certes ("parler sans cesse de soi sans contrainte"), si tout n'était si lourd et si plate comme l'épée de Charlemagne.
Le préjugé consiste à eestimer qu'un défaut s'abolit si on le dénonce, puis si l'on déno nce sa dénonciation : vous me suivez toujours ? Eh bien pas du tout : si je vous dis que je suis con, ce n'est nullement une preuve que je ne le suis pas. Si je vous dis "C'est agaçant, hein ?", même si vous riez (deux fois, mais pas trente, monsieur Roubaud), ce ne sera pas moins agaçant. Si vous répétez 500 fois "Je connais la manière d'emmerder les gens", vous les emmerderez par le fait même de la répétition.
Nous savons bien où le sieur Roubaud a puisé son illustre modèle : dans la lettre Q de Queneau, lequel utilise sans cesse de telles astuces. Même si je n'apprécie pas toujours le grand Raymond, lui est toutefois reconnu sans ambages une extraodinaire finesse, un humour de sourire de derrière la moustache, bref, une culture. Mais Roubaud en fait une tonne au gramme. Or il se trouve que la page 94, comme tout passage, fournit matière à abondance de commentaires. Voilà de la littérature professorale (de maths, soyons précise) destinée donc à KOKO mentaires. Il en est des passages de Roubaud comme des femmes : infectes en général, toutes intéressantes à l'unité. Nous reconnaissons bien sûrun dialogue platonicien, une allusion à la pluralité desm ondes si bien illustrée par H.G. Wells, un ton postvoltairien, voire un soupçon de Rabelais opar les ânes volants.
For bien monsieur le Prof ! ce serait encore mieux (en coup de pied de l'âne justement) si les personnages avaient quelque épaisseur. Monsieur Roubaud ne veut pas qu'ils en aient, afin de parfaire un antiroman par contre-pied : au point que les amoureux d'Hortense, le bon et le méchant, sont une seule et même personne.
Ah mais ! on s'ennuie. Où Queneau en mettrait dix lignes, Roubaud en fourgue quatre pages. Alors je m'arrête là, mais je ne désarme pas. HORTENSE ME FAIT CHIER. POINT.
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15.10.2009
Stendhal, etc.
Or un homme, un vrai, c'est celui qui coïte, fût-ce avec tendresse. Un homme pénètre. Que la femme l'admette ou non. Rien ne me satisfait plus que ces vues dites pornographiques, où je vois le monde en train de se faire, l'acte cosmogonique même sous mes yeux écarquillés, preuve par neuf de la non-castration, apologie du plaisir le plus pur, sans plus aucun danger de reproduction humaine. Donc Stendhal ne fut pas un homme : il baisa peu. Ceux qui baisent trop m'exaspèrent aussi : rien de plus vulgaire que ces étalages et comptabilités de Don Juan ou du Signor Trois-Couilles-à Pattes alias Casanova – encore une œuvre que je ne suis pas près de perdre mon temps à lire. Au moins chez Don Juan y a-t-il cette fiévreuse interrogation sur la Vie et la Mort ; mais Casanova n'est qu'un vide-couilles ambulant, un clystère. Stendhal a longtemps plagié. Il aurait laborieusement brodé pour La Chartreuse de Parme (écrite en fait rapidement).
Rien jusqu'ici de grand, d'ample, d'interminable, comme chez Honoré, dit « de Balzac », dont on ne perçoit pas les limites comme de l'univers. Ou Proust ; un homme, un vrai, pénétration mise à part. Seul homme à être plus femme que les femmes, si ces dernières s'avisaient enfin de se chercher en femmes, au lieu de se borner à manier leurs ciseaux à eunuques. Stendhal sans trique m'étrique. C'est un petit ventru. Il devait puer des pieds. Les élucubrations de Crouzet sur sa puceauterie ne me semblent pas mériter tant de soubresauts épiques remontés à la manivelle, comme on essaie de se branler en bandant mou. Eh boudi con que de haine. Julie, l'âme-sœur, de qui dépend un bonheur angélique, doit exister. Il s'agit de la Julie de Saint-Preux. Alors commence une palinodie ; accrochons-nous : il n'est rien de si vertigineux, de si chavirant, que les bonheurs de l'âme où le sexe n'intervient pas.
Un homme se perdrait là dans la plus abjecte soumission. Nous ne sommes finalement qu'un appendice. Assez sur ce chapitre. Selon les valeurs de Grenoble, le fils Beyle pouvait prétendre à la fille Mourrier. Certes. Quelle retombée. Le mariage. Quelle belle chose si l'homme y commande et que la femme en soit heureuse. Mais cela n'a point existé. Mais ce serait prendre le roman par la fin - « par la queue » disait Madelon dans les Couilles ridicules, pardon les Précieuses. Ça y est, ma connerie m'endort. L'effet orgasme sans doute. Le « qu'est-ce que c'est qu'une œuvre ». Que me fait cette Mme Mourrier. Les caniches ordinaires éprouvent bien du bonheur. Henri ne s'intéresse qu'au roman – moi, c'est la substance de la littérature (oui moi parfaitement, après Stendhal) ; consistant à écrire de droite et de gauche, n'importe quoi, vite avant de mourir ou dormir ou sombrer dans les incohérences qui précèdent le sommeil.
Des passions certes, mais susceptibles des plus grandes contradictions, des plus intégraux reniements ; il faut se contredire. Sans cesse. Radicalement. A la façon des sophistes d'Athènes. Ce qui compte est l'expérience, la volupté du simple dire et du scandale. Ce sera un roman par lettres. Forme qui ne m'a jamais tenté. Je ne sais pas ce que pourrait me dire une femme. M 'écrire ? encore moins. Non qu'il n'ose écrire à Victorine, qui sans doute ne lui a pas donné l'ombre d'un prétexte. Pardi je m'en doute bien. Quoique les femmes s'y entendent à s'exalter sur le mode littéraire. Il écrira à Edouard, son frère sérieux, emphatique, âme d'administrateur, qui entame déjà la belle carrière que Stendhal ne fera qu'en mineur, et qui se prolongera sous tous les régimes – ici notre auteur passe d'urgence d'un genre à l'autre, de l'amour au militaire. Mais comme il est étrange d'écrire au frère qu'on aime sa sœur.
De solliciter la virilité auprès d'autrui... Poursuivons cette balade au sein de l'ouvrage d'occasion que je me suis payé à la brocante St-Michel. Monsieur Beyle (tel est en effet son disgracieux patronyme dixit Sollers) a travaillé non pas gratte-papier comme Hoffmann ou Maupassant mais sans cesse sollicité sollicitant les faveurs d'un Empire finissant, houspillé, courtisant la femme de son patron.
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23.09.2009
Michel Tremblay "Un ange cornu avec des ailes de tôle", extrait (éditions Babel)
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Page neuf, après quelques courts dialogues entre guillemets que je compris bien, la comtesse de Ségur écrivait ceci :
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"L'ENFANT. - Moi, ça ne fait rien ; je suis grand, je suis fort ; mais lui, il est petit ; il pleure quand il a froid, quand il a faim."
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L'HOMME. - Pourquoi êtes-vous ici tous les deux ?
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Qu'est-ce que le mot "homme " et le mot "enfant" faisaient là, suivis d'un point et d'un tiret ? Est-ce que ça voulait dire qu'ils parlaient ?" - ben oui mon drôle, la Comtesse faisait représenter ses livres par les enfants qui l'entouraient. A six ans, j'ai lu Les malheurs de Sophie. Nos parents nous privaient de portables et nous ne pouvions que lire. Nous étions des enfants martyrs. "Est-ce qu'il fallait dire les noms des personnages à voix haute dans sa tête avant de lire le reste ? Si oui, ça me dérangeait parce que je n'aimais pas m'entendre dire "L'enfant" avant de lire ce que 'enfant avait à dire ! C'était donc bien niaiseux ! Je n'avais pas besoin de ça pour comprendre, je n'étais pas un épais, alors pourquoi l'avoir mis là ? Y avait-il une raison que je ne saisissais pas ? Pourtant futur auteur de théâtre, cette façon de transcrire les dialogues me rebuta tellement qu'après avoir recommencé une dizaine de fois la page neuf sans avoir trouvé de réponse à ma question, je me mis à pleurer dans mon livre. Si je ne comprenais pas au bout de trois pages, qu'est-ce que ce serait sur cent quatre-vingt-dix ? Une grosse peine d'enfant qui sait pourquoi il pleure mais qui n'a personne pour lui donner la solution à son problème me chavirait le cœur. Je n'étais pas loin de penser que j'étais déjà puni de ma mauvaise action. Je refermai le livre en me disant que, le matin de Noël, quelqu'un de ma famille m'expliquerait tout ça et que je pourrais enfin lire L'Auberge de l'Ange-Gardien. Ça ne me soulageait qu'à moitié, cependant, parce que, déjà trop orgueilleux, j'aurais voulu comprendre tout seul. Je me mouchai tant bien que mal dans la manche de mon chandail de laine", suivant les consignes de Mme Bachelot, "et remis le livre à sa place.
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Mais, au risque de me faire surprendre, je revins presque chaque jour ouvrir le livre pour essayer de saisir pourquoi Comtesse - on aurait vraiment dit un prénom de chien ! - de Ségur avait écrit ses dialogues de cette façon-là. Je feuilletais les pages, je me rendais compte que ce genre de dialogues se retrouvait partout dans le livre, je le refermais brusquement en me disant que je n'arriverais jamais au bout de l'histoire parce que ça m'énervait trop de voir les noms des personnages en lettres majuscules à tout bout de champ... Je faisais une véritable fixation sur les dialogues de L'Auberge de l'Ange-Gardien et je me mis à haïr le livre avant même d'avoir dépassé la page neuf.
Les Fêtes approchaient et un bon matin je trouvai mon livre emballé dans un grand portrait de père Noël hilare" - mais comment fait-il donc, cet adulte, pour aller jusqu'à se souvenir du papier l'emballage de son cadeau ? Qu'est-ce que je suis nul !
Puis, une nuit, une question me frappa qui me cloua sur place, incapable de bouger et le cœur dans un étau : est-ce que tous les livres étaient écrits de cette façon-là ? Et est-ce que ça voulait dire que je n'aimerais jamais lire ?
16:30 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.09.2009
Tabucchi + Foutage de gueule
“...Allô, qui est à l'appareil ? ...Il a sauté en l'air... Qu'est-ce que vous dites ?... Je te dis que ton rejeton a sauté en l'air, si tu comprends l'italien... Mais qui êtes-vous ?... Laisse tomber, je suis quelqu'un qui le connaissait même mieux que toi, mais ne pose pas tant de questions, écoute-moi et tais-toi, écoute bien, l'engin il l'avait dans son sac, et il l'a fait exploser entre ses jambes, ce crétin,” - ça c'est de la stérilité - “ce n'était pas un fortiche ton rejeton, beaucoup de parlotte, de la philosophie au kilo et le déclin de l'Occident” - très fort tout de même, on se moque de soi dans ses personnages métaphoriques, tout le monde veut jouer son petit Calvino - “et la décadence de notre civilisation, mais pour faire certains petits travaux il faut de la cervelle, il faut beaucoup de cervelle” - là c'était de la cervelle de couilles - “la première fois ça lui a bien réussi, mais il fallait simplement déposer l'objet et partir, sans rien manipuler, et puis il s'agissait d'un endroit facile, où on dépose un sac et loin... écoute, gros connard, autrefois tu as tiré sur les nôtres, mais nous te le pardonnons, nous t'aimons bien quand même, à notre façon nous t'estimons, toi au moins tu n'es pas allé en Inde” - bravo le clin d'œil à l'œuvre à l'intérieur de l'œuvre - “faire du trekking transcendantal... tu m'entends ?... tu es solide, nous le savons” - de Marseille, pas pu m'empêcher - “et puis tu l'aimais bien ton rejeton, nous aussi nous l'aimions bien, nous lui avions assigné” - tous ces “nous”, usuels en Italie, ça n'aurait pas été mieux traduit par “on” en français ? - “le rôle de saint Georges qui tue le dragon, la sale bête démocratique et communistoïde... écoute, tu vas faire quelque chose, il doit avoir laissé pas mal de traces, il était un peu désordonné ton rejeton, tout en parlotte, et nous lui avons trop fait confiance... tu m'entends ?... écoute, rends-moi ce service, va dans sa chambre et regarde bien partout, il doit y avoir des agendas et des carnets, prends tout ce que tu trouveras et brûle-le, regarde bien s'il y a quelque chose qui se réfère à un type qu'on appelait entre nous le mufle, abrégé mu, m comme Milan et u comme Udine, compris ?, prends ce que tu trouves et brûle tout, tu ne voudrais quand même pas salir ton brave petit fiston maintenant qu'un sac lui a explosé entre les jambes ?... crois-moi, fais comme je te dis... clic. Tuuu tuuu tuuu... fin de l'appel téléphonique,” - ta mère, pardon - “tu as compris, l'écrivain ?” - c'est Tristano qui parlait de lui-même, fin dans le temps et fin ce jour-là, O.K.
- “Fin de l'appel téléphonique, pour Tristano... Laisse l'abat-jour de commode allumé, celui avec les gouttes de verre tout autour, et mets un mouchoir dessus, je ne veux pas être dans le noir cette nuit, pour autant que ce soit la nuit, car c'est peut-être le matin, mais ça c'est ton problème, pour moi c'est la nuit. Bonne nuit.” Et encore deux lignes de sautées. “...et je vis toute ma vie se contracter” - mais sans majuscule en début de paragraphe, quel talent ! quel tabucchilent ! - “en un insecte, un minuscule instrument compliquer pour voler et hiberner, le bourdonnement de sa colère, et le fragile battement des élytres, ses pattes immondes, je jetai tout à l'égout,” - un zeste deKafka - “des morceaux de gomme et l'odeur de bouchon brûlé sont tout ce qui me relie au monde... Tu as compris à quoi je me réfère, c'était le supplice de la Frau, ça ne m'est pas venu en tête par hasard mais parce que des lettres commencèrent d'arriver à Tristano, l'une après l'autre, sans interruption. ” - c'est qui finalement, ce Tristano ? il n'y en aurait pas eu deux, par hasard ? on joue son petit Faulkner ? - “Je n'ai toutefois pas envie de t'en parler maintenant, pour le moment je n'ai rien envie de te dire, mais reste quand même ici s'il te plaît, reste quand même ici car je voudrais te raconter autre chose... il te faut être patient. Patiente un peu.” Eh bien nous n'allons pas patienter du tout, le temps que je m'étais imparti est terminé, ouf ouf ouf.
Peut-être que Tristano meurt serait très bien au cinéma, mais en livre, ça fèche, mille excuse pour ceux de goût différent. A plus !
23:52 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


