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Textes publiés - Page 5

  • Lithium, fiançailles et parents; surlignez, ça fera du bleu.

    Nous aimerions savoir, cantalou, pourquoi s'impose à nous cette nécessité de mal considérer d'emblée tous ceux que nous croisons, que nous aimons, dont nous partageons la vie. Cela nous condamne au mutisme le plus total, à l'enfouissement de nos pages les plus cruelles et significatives. Quel étrange filtre, ou cache, se déploie ainsi aussitôt que nous transfusons notre vie dans les veines mortes de nos écrits. Nous en agissons de même avec nous-mêmes. Il faut que ce soit mauvais. Nous répandons sur tous les éclaboussures de notre purin. Pureté d'un côté, purin de l'autre. Jean-Benoît par conséquent m'attire et me rebute, le contraire et le double.

     

    PSYCHIATRIE

    Tous les mois, Zen subit ce qu'il appelle « son injection ». Le docteur Lamont la lui administre. J'ignore si Zen sait compter son argent. J'ignore s'il jouit de ses droits civiques. Mon autre ami Kolba reçoit la même. Il n'a jamais voté : conviction ? Déficience commune ? ils se supporteraient pas l'un l'autre. Zen vit sous curatelle et ne dispose que de 90 € par semaine. J'ignore s'il a le droit de vote. Pour payer, tendraient-ils tous les deux leur main couverte de monnaie : "Servez-vous". Manières de seigneur. Quels mystérieux mécanismes oblitèrent-ils la faculté de compter l'argent ? Cela entraîne-t-il un manque de discernement civique ? Juste après l'injection, tous deux se sentent mieux. Il y a cinquante ans, mes deux amis auraient hurlé dans leur camisole. Mon père aussi, à 75 ans passés, tendait sa bourse aux caissières, qui se servaient avec une exactitude scrupuleuse.

    Le lithium est le seul progrès neurologique authentique depuis les neuroleptiques de première génération.

     

    SES DEUX PARENTS

    Le père de Zen, confident et cuisinier, m'établit jadis (voici plus de cinq ans) un devis professionnel de haute qualité, soigneusement coté, sur un bâtiment à rénover. Il fut désappointé sans doute que je ne lui offre pas le traditionnel et somptueux repas qu'il escomptait en remerciement. A la place, et pour me dispenser d'un contact social trop prolongé, je lui offris un traité de cuisine polonaise moderne de 45€, qu'il n'a jamais consulté - comme si j'avais voulu, en somme, lui réapprendre son métier.

    La Maman de Jean-Benoît ("la mère" suivi d'un génitif m'ayant toujours semble de la plus abjecte scatologie) s'illustre par une distinction innée : c'est une Amsel de Beaumont). A ma grande confusion, l'odeur de pisse que j'ai cru venir d'elle un soir à table provenait en réalité d'infectes poiscailles au court-bouillon dans la cuisine de Pascale, qui nous réunissait souvent pour le repas. Un jour que la mère Amsel racontait la façon dont mourut son fils aîné, Albrecht Breuschenegg, le petit ashkénaze noiraud, l'a interrompu pour lui demander grossièrement de quel magasin provenait ce délicieux bracelet qu'elle portait. Une telle abjection manqua me faire sortir de mes gonds. Ce jeune homme est parti au Mexique avec sa fiancée, pour être présenté à toute sa famille, de l'autre côté des terres...

  • Les vieilles et la gravure

    Marciau roule la gravure et la pose à côté de son assiette. Jeanne grignote une croûte froide du bout de ses dents de cheval. La Naine se remet à ses mots croisés en se tamponnant le front. La fumée retombe en pendeloques aux angles du plafond. Vous avez la télé ici ? - Derrière vous." Le représentant se tourne.  "On n'a jamais envie de l'allumer. - Parle pour toi ! - Je la supporte dit Soupov." L'homme se lève et tourne le bouton. Je me demande ce que vous pouvez voir dans cette fumée. Un ronronnement très fort. Pas de son. À l'écran des boyaux rougeâtres entrelardés de gras – Emission Médicale – Gretel s'envoie une gorgée de rhum ; la Naine lui arrache la bouteille. "Changez de chaîne pour voir ?" - même image, ronronnement plus aigre Curieux ces traces de rouge dans le noir et blanc – l'appareil s'éteint de lui-même. Le représentant coupe le contact, se rassoit, bouffe une gaufre.
    ...S'il y a des disques, ou la radio. "Nous avons un disque. - Un requiem ? - A nos âges, vous êtes fou ? - Oui." Jeanne minaude : "Ce sont des extraits d'opéras. Léon Escalaïs, ténor, très rare - tourne-disque en panne. Marciau se dresse pour placer, finalement, la gravure, sur le manteau de la cheminée. L'homme gonfle les joues en soupirant. Dit que ça sent bon ici. D'habitude chez les vieux ça pue. Chante la pendule d'argent – qui ronronne au salon... – Je ne supporte pas les pendules coupe Soupov. Le Niçois passe la main sur son cou, répète c'est étouffant - vraiment étouffant. 
    DSCN0919.JPG- Nous avons une fenêtre, tout de même ! - Seulement on ne l'ouvre pas. - Trop froid dehors dit la Naine, et Gretel : C'est bien toi qui es venu ici tout seul ? - Moi je lis" dit Jeanne et Soupov "Je tricote", et la Naine "Je pense". C'est pas marrant dit le représentant. - Les mots croisés c'est bien, répond Marciau ; comme un  échiquier, en mieux : le labyrinthe, la conquête - tenez : combien de définitions pour – elle fixe l'homme à travers ses lunettes - "désir" ?
    - Il peut être inconstant, ferme, fugitif. Ardent.
    - Aveugle, dit Soupov.
    Jeanne : "Exclusif, excessif" - Impétueux, crie Gretel. Soupov propose "physique, refoulé". L'homme se prend au jeu : "Satisfait" - On  l'avive, dit Jeanne. Soupov précise qu'on le fouette, Marciau la Naine parle de le borner, de l'éteindre.
    "Il naît", reprend l'homme. Je veux le confort et la gloire déclame Jeanne. "Moi"

    Gretel darde ses yeux ivres. "Deux verticalement : "on s'essouffle à sa poursuite", sept lettres – orgasme évidemment ! - ça ne colle pas. Gr
    - Si, dit l'homme.
    La Soupov rit à grands coups d'asthme.
    - "Poisson gadidé" en sept lettres ?
    - "Bonheur" ?
    - Monsieur retarde d'une définition.
    - Je ne peux tout de même pas savoir par cœur... voulez-vous lâcher ça ? - lâchez ça tout de suite ou j'appelle la police ! Mesdames je vous prie ! Mesdames !
    - ...Rends-lui son Tome II tu vois bien qu'il va pleurer." Jeanne rend le volume. La Naine saute au feu, pivote en présentant son tisonnier : "Vous avez dit combien, pour les mensualités ? - Soixante francs halète l'homme - ...et caroncules myrtiformes ça y figure dans votre machin ? hymen, cul ? - ...les grands mots soupire Jeanne.
    - Evidemment dit l'homme : champ lexical médical, historique, physique...
    - C'est trop ! - ...comment, "trop" ? - ...les 60 francs.
    - Soupov, ne commence pas à marchander.
    -  ...Gretel, bouscule ton vieux : sous le traversin à droite...

  • Epures


    R. 9 :  Aimer,  c'est, en permanence, doubler le cap Horn. Ma conférence au centre Yavné. L'illusion du « désir » féminin. Les hommes vont donc aux putes. Les dents de lait confiées dans un étui.

    R. 10 : faite mon alya en crevant dans un fossé. Lazare et Te-Anaa se parlent malgré eux au téléphone ! Lazare dit à Djanem que je suis une lavette, j'ai tout choisi, je ne peux rien "vouloir vraiment". Jeter le discrédit sur les témoins. On reconnaît qu'on a vraiment voulu... à ce qu'on l'a obtenu !

    R.  11 : Sa vie fut consacrée au "faire", et moi à "contempler mon nombril", ah le con ! Je n'ai pas assez cru en "l'Homme" ! Il faut "choisir" ses amitiés !

    R. 12 : Je découvre chez Djanem bien trop de raisonnements "à la sauce Lazazre". on se choisit son caractère ! "C'est bien pour toi, ça, La Fontaine". "Bouddhisme" souriant d'Arielle. Racine et Corneille, la Sévigné. Enfin je vis ce que les gens "normaux" ont vécu.

    A redresser.JPGR. 13 :  Djanem ne me résiste jamais. La vie de Lazare bien meilleure que la mienne ! Les fréquentations profitables ! Trop de ressemblances entre les façons de penser de Djanem et celles de Lazare... "Tu as gâché qqch entre nous !" (???)

    R. 14 : les promesses implicites, à ne pas tenir. Djanem ne rit qu'avec moi. Ma femme devine où je vais. Je déteste la Sévigné. Je conserve toutes les femmes par plaisir d'être enfin normal.

    R. 15 : Je rêve que je rencontre un autre juif. Episode du prêtre et des musulmans dans le compartiment de chemin de fer. Annonce encore son départ définitif. Mais une femme qui montre son désir ! Exceptionnel !Ma sieste aux Terres Fermes. Ne veut pas finir comme Te-Anaa, victime de ma lâcheté... Cette dernière a épousé qq qu'elle n'aime pas. Je pense que Djanem est tunisienne.

    R. 16 : La photo des parents. Pourquoi est-elle allée à la Réunion ? Désir des femmes, bien plus faible que celui des hommes. Moi aussi un jour je filerai droit devant. Djanem seule répond à notre invitation. Vous n'avez jamais eu à "maîtriser vos pulsions", pour l'excellente raison que vous n'en avez pas...

    R. 17 (ne jamais plus déplacer les numéros de pages) Les rêves d'Arielle et mon théâtre fantôme. Je baise du blanc de poulet. Te-Hanaa et son unique carotide. Se branle accroupie sur moi. Je me rends au magasin, Gvêréét Hanim m'a vouvoyé,

    R. 18 
    Panique de la solitude chez Djanem. "Devant ce tableau de bord, nous discutons". Evocation du Prince Mychkine. Nils ne croit pas à ma pédérastie. Nous échouons à imaginer un troll d'internet. "Souvent description varie". Invitation refusée : "Nous ne sommes pas du même milieu". "Culture et vieillesse : tu fais ton choix.  Nous  discutons de notre cassure. Djanem visite notre Château du Bois Dormant. Estime ma femme et ne peut pas "lui faire ça". Poussière sur les montants du lit.

    R. 19
    Ne peut plus "lui faire ça". La petite peluche fauchée. Les vieux ont une peau de poulet froid. Lui parler c'est baiser. J'ai l'impression de te connaître depuis toujours. Me dit enfin, elle aussi, qu'elle ne peut rompre son couple. Vivre ces instants où nous n'étions pas ensemble. Te-Ana sur moi comme on pisse, ressemble à un pépé chanteur. Ecrans gris laiteux.

  • Ma vie à grande vitesse, avé le style, cong

     

    Ma vie court à grande vitesse, crises et pleurs se sont fondus dans le lointain. On ne dirait pas ma vie. Tout sent le fabriqué, vite et de loin. Pourtant j'avais tout ressenti ; jouer ou sentir, faut-il

    Les casemates de la mort.JPG

    choisir ? les sanglots bruyants sont-ils obligatoirement moins sincères ? Faut-il mieux jouer, ou descendre de scène ? - ce que devient le comédien descendu de l'estrade... certains ne descendent jamais – puis-je être de ceux-là... du moins, ne jamais quitter les coulisses – toujours prêt. Dans ce récit fait à mesure, où les évènements ou leur absence même se délitent et s'éloignent comme le sable à marée descendante, rien n'est assuré, tout file et s'éloigne dans un évanouissement de légendes.

     

    S'introduire entre père et mère, afin de capter l'attention de cette dernière. Se mêler de la vie même des gens, manipuler et voir venir ; vice invincible - ne pas oublier dans la plupart des cas de laisser s'approcher la femme – qui autrement, par principe, refuse. Mon passé d'histrion ne restera pas non plus lettre morte, et j'en tirerai profit, sous une forme ou l'autre - certains sont parvenus dès 18 ans au stade où je me suis hissé. Ce récit parfois cesse d'être essentiel. Mais il ne s'efface jamais. Comme des taches de bonheur que j'aurais sur les mains. Assurément Djanem est forte ; je peux sans doute un jour m'appuyer sur elle, malgré mon poids trop lourd d'inconstance. Mais aujourd'hui je n'espère plus rien. Et c'est peut-être plus grand. Quelque chose naît dans mon cœur, dans mon esprit, plus grand et plus fort que tout ce que j'aie pu jamais imaginer. La statue de l'amour grandit. Peut-

     

    R. 57 :

     

     

     

     

    Les casemates de la mort.JPG

    être ne suis-je fait que pour aimer une statue. Mais la femme est un être humain, avec ses faiblesses et ses exigences, ses larmes et ses sécrétions. Djanem Hashem pardonne le mal que je t'ai fait. Mais si je te vois je ne suis plus moi, j'aime une idée au-delà de toi, je te serrerais comme on peut broyer une noix, comme on étrangle, de sorte que le vide craque et que la prison mette fin à mes jours. Lire Belle du Seigneur.

     

     

     

    X

     

     

     

    Jusqu'à toi Djanem, je prenais les femmes, dans les livres et dans les films, pour des êtres froids, insensibles, calculatrices, intrigantes ; conventions de littérature, incapables de vivre dans leur vie les rôles traditionnels qui leur étaient attribués par les poètes et les scénaristes ; incapables de vraiment souffrir, mais se sentant personnellement jusqu'au bout des ongles, intrinsièquement, viscéralement, ontologiquement, victimes, victimes, victimes. Le seul souci d'une femme était de se sentir en sécurité, pour l'argent, le confort, l'enfant à élever, qu'on lâche entre les pattes du mec pour qu'il se tue au travail. La femme était incapable de souffrir dans son cœur. Mais quand on possède entre les jambes un sexe de femme, on n'a pas à se plaindre. On porte sur soi la garantie absolue d'un rebondissement éternel, d'une sécurité assurée, la certitude que quoi qu'il arrive on retombera toujours d'aplomb sur ses pieds.

     

    Et lorsqu'une femme sanglotait pour moi, jamais je ne la croyais, jamais je ne le ressentais, j'attendais que ça passe, comme une averse, comme une grêle, je ne me figurais rien de plus qu'un rôle, ou une crise passagère, incapable d'attenter tant soit peu à sa force naturelle, à la capacité régénératrice de sa simple appartenance à l'espèce femelle. D'où mes totales insensibilités. La femme règne par son sexe, du moins jusqu'à un certain âge ; à elle de se mettre définitivement à l'abri avant d'avoir franchi la barrière fatale ; encore est-il toujours possible d'apitoyer par son victimariat institutionnel et le recours à la pitié, par la maladie, par l'infirmité, laquelel vient toujours à point pour paralyse l'adversaire, l'Homme, ce gros porc qui jouit et s'imagine faire jouir, mais laissez-nous rigoler... Ce qui fait qu'à présent, depuis Djanem, qui m'a abandonné, depuis elle, je dois impérativement revoir tous les films, relire tous les livres, à la lumière de ce qui est éclatant : la femme sent, ressent, souffre, désire, possède des faiblesses, parfaitement, des faiblesses, comme nous, sans qu'elle éprouve le besoin de se plaindre et d'exciter la pitié dans un dessein esclavagiste.

     

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    Il est effrayant de découvrir au fond de soi, un tel abîme. Plus effrayant encore d'avoir attendu si longtemps avant que la vérité n'éclate, vieux, et impuissant. Evacue ce poison de mon âme.

     

     

     

  • Epures pour "L'intrusif"


     Les repères indiquent d'abord les hauts de page ; ensuite, ils peuvent se décaler en fonction des modifications de texte, mais jamais se déplacer.
    à faire 37, chercher "égout".  Uniquement ce balayage-là.  - 62 06 2
    6

    R. 1 : justification du titre ; ébauche du système de clés ; l'étagement des trois femelles ; moi, Brendon, je folâtre entre toutes. La fin sera la diaspora. "Cet homme nous met dans ses livres". Léna est enceinte d'Olegario.

    R. 2 : ma femme serait Arielle, valétudinaire. Djanem, turque réunionnaise honteuse. Lazare mène campagne pour la députation, aux Tranchées. Je suis sûr que Lazare s'est enfilé Djanem. Je donne des cours à Djanem, que Lazare me présente en prétendant ne  pas la connaître. Premiers cours, chignon, vouvoiements. Elle lit comme un ocarina, puis surprend mon regard de tendresse.  Rappel des leçons à Mme V.

    R. 3 :  "comme un tigre", dans le film Z. Nils est le même dans la vie et sur le blog. En répétant le  nom de Djanem, je me rends réellement amoureux. Lazare a tout révélé à Djanem de mes secrets névrotiques.

    R. 4 : "Il ne sera pas là pour le reste" Les filles du Crazy Horse, à deux par chambre... Le don des explications de textes. Ne pas recommencer les émois védoviens, "mes besoins sexuels je m'en débarrasse comme de besoins naturels". Je couve des yeux ma dernière élève. Sa lecture appliquée sans expression.

    Plot d'Uzerche.JPG



    R. 5 : Le battant de bois du volet. Je me persuade d'aimer. Mon grand regard de tendresse. Hühner: "...que vous nous aimez". Lecture bouleversante de la petite B.

    R. 6 : les dents et le doudou. La leçon devant Nils, le mari. Il perd 10 kilos dans le mois. Je vais voir ce Nils, qui n'est pas du tout ivrogne. Première théorie de l'intrusion, supplanter le père.

    R. 7 :  confidences au pied de L'Arbalète. Flirt au cinéma ; les fraises et la miguaille. Le caractère sacré de ce que nous avons dit. Mon flirt à coup de promesses immenses. A la Chorale.

    R.8 :  nous nous relançons nos mots d'amour à la gueule comme des disques de fonte. "Après de tels discours nous ne pourrions nous séparer". Comme le chien le ventre en l'air dans la poussière. Le transport à l'hôpital dont on a oublié le nom. La biche dans la piscine (R. 44). Je lui ai parlé de Te-Anaa. Lazare confirme qu'il ne m'a jamais vu aussi attaché à une femme

  • Début de Ti Sento, publié dans In ilbro Veritas

            TI            SENTO


             
    283. Presque toutes les fictions ne consistent à faire croire d'une vieille rêverie qu'elle est de nouveau arrivée.
    André MALRAUX Préface aux Liaisons dangereuses
           
                                  
                                         Collé au mur Boris Sobrov tend l'oreille, ce sont des frôlements, des pas, un robinet qu'on tourne, une porte fermée doucement - parfois, sur la cloison, le long passage d'une main. Le crissement de l'anneau sur le plâtre. Un froissement d'étoffes,                  presque un souffle - une chaleur ; puis une allure nonchalante qui s'éloigne, vers la cuisine, au fond, très loin, des casseroles. Un bruit de chasse d'eau : une personne vit là seule, poussant les portes, les  tiroirs – il glisse plus encore à plat, à la limite du possible, sa joue sur le papier peint gris, mal tendu au-dessus de l'oeil droit : il voit d'en bas mal punaisées  une vue gaufrée de Venise, « La Repasseuse » à  contre-jour.
        Boris habite un deux pièces  mal dégotté, au fond d'une cour du 9 Rue Briquetterie sans rien de particulier sinon peu de choses, des  souvenirs de vacances posés dans l'entrée sous le compteur et soudain comme toujours la  cloison qui vibre plein pot sous la musique le tube de l'été OHE OHE CAPITAINES ABANDONNES toute la batterie dans la tronche il est question de capitaines, d'officiers trop tôt devenus vieux abandonnés par leurs équipages et voguant seuls à tout jamais, suivra inévitablement LA ISLA ES BONITA en anglais scandée par Madona - les plages de silence sur le vinyl ne laissent deviner ni pas de danse ni son d'aucune  voix parole ou chant.
      

    Arc marseillais.JPG

      D'autres Succès 86 achève la  Face Un, Boris a le temps de se faire un café, d'allumer une Flight ; la tasse à la main, il fait le tour de son  deux pièces, jette un œil dans la cour,  le jour baisse, ce n'est pas l'ennui, mais la dépossession, comme de ne pas savoir très bien qui on est.                                        Sur la machine à écrire une liste à compléter. Boris s'est installé à Paris depuis quinze                   ans, il s'y est marié, y a divorcé, n'a jamais donné  suite aux propositions des Services. La                     naturalisation lui a donné une identité : né le 20-10-47, 1,75m  - petit pour un Russe -                  , teint rose, râblé, moustache intermittente.
                        - Les exilés attendent beaucoup de moi.
                        - Tu es Français à présent.
    Un jour Macha je t'emmènerai en Russie.
    Mon frère m'écrit d'Ivanovo.
                         - Je ne l'ai jamais vu.
                         - Moi-même je ne le reconnaîtrais pas.
                            Boris tire sur sa cigarette. Le mur de la chambre demeure silencieux. D'ici la fin de la semaine il aura trouvé un logement pour un dissident. Ici ? Impensable. Trois ans écoulés depuis ce divorce. Où est Macha? ...trois ans qui pèsent plus que ces vingt-cinq lourdes années de jeunesse, grise, lente, jusqu'à ce jour de 73 où il a passé la frontière, à Svietogorsk  Le voici reclus rue de M., à  deux pas de Notre-Dame de Lorette., tendant l'oreille aux manifestations sonores d'une cloison - qui habite l'autre chambre? il n'y a pas de palier ; ce sont deux immeubles mitoyens ou plutôt, car le mur est mince, deux ailes indépendantes qui se joignent, précisément, sur cette paroi.
        Pas de fenêtre où se pencher.
        Ce n'est pas un chanteur, ce n'est pas un danseur, ce n'est pas un écrivain, il ne fait pas de politique et ne sait pas taper à la machine.
                            C'est une femme.Un homme roterait, pèterait. C'est une jeune fille, qui fait  toujours tourner le même disque. Elles font toutes ça : quand un disque leur plaît, elles le passent             toute la journée. Les mêmes rengaines, deux fois, dix fois. Boris n'ose pas frapper du poing sur la cloison : A, un coup, B, deux coups, le fameux alphabet des prisonniers - il ne faut pas imaginer. «Je ne connais pas le sexe de cette personne » répète Boris. « Capitaines abandonnés ». « La Isla es bonita ». Et pour finir, toujours, en italien,  « Ti sento ».  "Ti sento tisento ti sento" sans reprendre souffle - la Voix, voix de femme, la ferveur, le son monté d'un coup, « ti sento - je t'entends - je te comprends"- ti sento - la clameur des Ménades à travers la montagne, le désespoir - la volupté - l'indépassable indécence - puis tout s'arrête – la paroi.grise - le sang reflue.
        Déperdition de la substance. 
        Mais cela revient. Cela revient toujours. TI SENTO c'est toi que j'entends toi qu'à travers ta voix je comprends tu es en moi qui es-tu. Il est impossible. Boris frappe au mur, se colle au plâtre lèvre à lèvre, mais on ne répond pas, mais on ne rompt pas le silence, Boris halète doucement, griffe le mur : « C'est la dernière fois. » Il se rajuste plein de honte, se recoiffe,                     jette un  œil en bas dans la cour : c'est l'heure où sur les pavés plats passe en boitant une petite                     fille exacte aux cheveux noirs, son cabas au creux du bras ; Boris renifle, se lave les mains, se taille un bout de fromage, la fillette frappe et entre.
                            - Bonsoir Morgane dit Boris la bouche pleine.
                            - Tu le fais exprès d'avoir toujours la bouche pleine?