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Une vie de fou, mais la vraie vie quand même

 

Il m'a été rapporté que j'avais l'air du type complètement à côté de ses pompes et de la réalité. Quelle réalité ? Celle de la Vraie Vie, voir plus haut ? celle où tout le monde « se bat pour son bifteck », comme aux plus beaux jours de La guerre du feu ? Vide supra. J'ai même ouï parler d'une association de type caritatif qui refusait les profs, « parce qu'ils croient tout savoir et ne savent rien faire. » Il est vrai que je n'estime pas nécessairement cette corporation, et que je m'en suis toujours senti plus ou moins en marge – encore m'a-t-on bien dit que j'en présentais malgré moi bien des caractéristiques ; mais de tels a priori reflètent une fois de plus l'étendue des préjugés largement répandus, et que les journalistes ont souvent caress

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és dans le sens du poil... Savez-vous que lire, c'est aussi vivre ?

 

 

 

X

 

 

 

Un fou, vraiment, un fou

 

Je descends dans la cour en tenant bien serré contre moi le porte-manteaux chromé à multiples patères de la salle des profs. Je fais semblant de poursuivre les élèves avec cet engin : « Gourou gourou ! ». Tout le monde se tasse peureusement dans les coins de la cour, faisant mine de ne pas me voir. Lacroix, collègue de maths, me dit au retour : "Tu as des troubles comportementaux". Elle est très bonne. Je suis déçu de n'avoir pas eu plus de succès à l'extérieur, mortifié d'avoir manqué ce calembour absolument sublime ; je ferais mieux de me féliciter qu'on n'ait pas appelé l'asile, ou la police...

 

Lacroix est un grand homme ; c'est lui qui m'initia au maniement d'une machine à écrire électronique. J'admirais ses enfants, métis d'une noire et d'un vietnamien : ils présentaient exactement la patine des vieux bronzes... Il me disait : « Tu baisses ».

 

Les collègues me demandent pourquoi j'ai traversé la cour cet autre matin-là dans un ample manteau, rogue et solennel. Je dis : « Je m'exerce à marcher avec distinction. - En effet ! C'était très réussi ! » Et nous nous sommes foutus de ma gueule.

 

Tilleul, sous-directeur, se vautrait sur la table devant moi ; puis il s'est levé en beuglant : « Tiens ! Je vais aller me vider la bite ». Je me rendis compte le lendemain qu'il avait très très exactement repris le propos que j'avais tenu quelques jours auparavant, sans avoir voulu m'en réprimander autrement que par cette sanglante imitation. Je m'aperçus alors seulement de mon immense vulgarité.

 

X

 

 

 

Je lance mon pied au cul d'un sac à dos en imitant les imitateurs de Johnny : “Ah que cou-cououou...” Deux élèves regagnent leurs salles en hoquetant, appuyés l'un sur l'autre et titubant de rire. Vie d'un commis voyageur. Crainte des remises en cause. Lassitude ?

 

Je me déplace dans un couloir en reproduisant, rien que pour moi, la démarche monstrueuse du gnome à la hache dans Le Bal des Vampires de Polanski : haut du corps à 90°, décalage latéral du bassin et des jambes, trottinement terrible et grotesque de Jean Marais vu de dos dans La Belle et la Bête.. Deux filles me croisent, perdent le souffle au point de devoir s'étayer l'une à l'autre pour ne pas tomber de rire. Gratuité de cet acte, destiné par hasard à deux élèves seulement. Tics de Stendhal se regardant grimacer dans sa glace.

 

Réunion parents-profs. Deux mères, ne sachant où aller, me repèrent : “On va suivre celui-là , il nous mènera dans la bonne salle.” Or je me précipite précisément aux chiottes avant d'être en retard, mais la vessie libre. Sans ralentir le pas, je leur jette par-dessus l'épaule : “Mesdames, là où je vais, ne me suivez pas !” Drôle d'effet de voir deux femmes adultes s'appuyer l'une sur l'autre en proie au fou-rire.

 

Au cours d'une autre réunion, je dis qu'étudier le latin sans faire de grec me semble aussi absurde que d'avoir une seule pédale sur un vélo. Et d'enchaîner : “Pour la deuxième pédale, j'ai pensé aux Grecs...” Une mère seulement trouve cela irrésistible. Elle se retourne : personne ne rit. Les autres parents : imbranlables (inébranlables).

 

J'ai parlé aussi de Rabelais, auteur difficile, qui devrait être abordé en trois parties : les rats, les bœufs, le lait. Tronches inénarrable des parents d'élèves qui se regardent, en pleine panique – « passer un idiot aux yeux des imbéciles....” Je ne pense pas que la société qui se lève et prolifère de nos jours comme une hydre venimeuse tolèrerait le dixième de ce qu'on m'a passé

 

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