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Je me compare à Jacques Brel, pas gêné

 

Le cœur du métier ? C'est que je m'ennuie, très vite. Comme dans la vie, comme en aimant, comme partout. Et quiconque s'ennuie ennuie autour e soi. Surtout devant des ado. De plus en plus tôt dans l'année je n'ai que ce moyen de capter l'attention de mes élèves, de me réveiller moi-même : les vannes, très plates, puis très scabreuses. Extrêmement vite. Style dose de coke : dose maximale immédiate. En fin de carrière, avant la Toussaint. Tous les manuels dits « pédagogiques » vous ressassent : « Soyez très strict dès le début, afin de pouvoir plus tard, progressivement, desserrer la vis ». Or, jusqu'en 2070, à supposer que notre civilisation et ceux qui la bitent aint survécu, ils se souviendront encore de ceci, et le transmettront à leurs petits-enfants : le jour même de la rentrée, je me suis pointé en cinquième, bondissant tout le long du couloir comme un kangourou. Quand je suis arrivé près de mes futurs élève, ils étaient tous là, tassés contre le mur, terrorisés. Ils sont entrés tout raides en classe, dans un silence mortel.

Alors sautant sur l'estrade, dardant un œil parfaitement dénué de toute expression, je leur ai dit, glacial : Asseyez vous - c'est un jeune Turc plutôt flemmard qui me l'a écrit dans une rédaction ; il y dit également que j'étais « mal vu en ville ». C'est lui qui m'a appris de belles insultes dans sa langue : du coup, je me suis mis à l'étudier pour de bon – sans en être véritablement venu à bout : c'est difficile, le turc...

Mais il y a pis encore que l'ennui : la vie conjugale. Quand mon épouse me torture de récriminations, de plaintes et d'inertie grabataire, j'emmerde, en classe, mes disciples. A fond. Vanne sur vanne, turlupinade sur calembredaine, sans pitié, sans répit, sans laisser subsister la moindre faille où glisser leur souk personnel : mes rugissements recouvrent tout. Il est bien dit pourtant que le professeur modèle ne doit pas se servir de la classe pour régler ses comptes personnels ; ne doit pas les utiliser en exutoires à ses diverses névroses. A d'autres. Désolé. Pas moyen. A moins de bénéficier, de naissance, de cette propension à la schizophrénie, sachant scinder d'un côté l'homme d'affaires avisé, de l'autre le clown qu'on appelle Woody Allen, ou le Jacques Brel privé et le Jacques Brel sur scène : “Je fais travailler Jacques Brel”, disait-il, horrible confession capitaliste (même « troisième degré ») qui me le diminue, quoique je l'adore. Trop puissant, Jacques. Trop avisé. Tu ne dois savoir que chanter. Te donner. Pas te scinder. Car pour moi réussir c'est en résistant, de toutes ses forces. Tu dois être Jacques Brel, rien que Jacques Brel, et que tous les personnages coïncident sans faille et sans répit, jusqu'à la mort incluse. Une mort prématurée, bien entendu ; pour moi, réussir, c'est tricher. Ou alors, on donne tout et on en crève : Edith Piaf. Bela Lugosi. Fréhel. Weissmüller. On n' « économise » pas pour s'acheter « un avion », fût-ce aux Marquîîîzzzes – mais chapeau Jacques Brel, boîte crânienne incluse.

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