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Chchah mat

 

Le cœur serré, luttant par linge d'étouffement. Traité complet d'échecs. «Pour que les Noirs soient toujours vaincus, et que les Blancs gagnent. » Je cite ce stupéfiant avant-propos raciste, parfaitement ingénu ; l'auteur est un petit carré brutal, des yeux froids derrière de gros verres, de cette chair qui fut si vivante en ces années révolues vingt, comme à présent. Je reconstitue ses « fins de partie », avec un petit échiquier magnétique, de ceux que l'on emporte en train. C'est mon père qui m'a appris à jouer aus échecs. Lui, c'est un certain Thomas, sur un échiquier portatif aux pions verts et rouges, qu'ils portaient entre eux en marchant. Mes reconstitutions sont maladroites, je confonds souvent b et d, il suffit de sauter une indication pour que le jeu devienne incompréhensible (« Tiens qu'est-ce qu'il fait là, ce fou ? ») (ou encore : « Elle saute par-dessus le pion, la tour ? ») Et les erreurs du typographe ne sont pas rares.

Les commentaires sont brefs, parfois : « etc. ». Les parenthèses, très longues, indiquent ce qui serait arrivé si telle pièce eût joué de telle autre manière, ce qui eût entraîné telles ou telles conséquences tout à fait différentes, comme une erreur d'1/100e de degré dévie la fusée de façon irrémédiable. Ensuite je remonte la parenthèse, coup à coup, incapable de reconstituer la position antérieure, ou refusant l'effort de le faire, de lâcher le cordon. Il fau tbien avouer que je ne comprends pas grand-chose aux théorisations (« Les Noirs ne peuvent annuler que si le roi est séparé du pion par un intervalle d'une colonne », par exemple). C'est de la haute géométrie, et je n'ai pas de temps à perdre.

Car il faut bien avouer que le jeu des échecs est synonyme d'échecs pour moi ; mon père me disait d'avancer plutôt telle ou telle pièce, mais je ne voulais rien savoir, je refusais les explications. Jouer au coup par coup me semblait bien plus méritoire, plus spontané – ce qui n'a pas de rôle aux échecs. Je me faisais régulièrement piler pour qu'il ne soit pas dit que ma volonté pouvait imprimer quoi que ce fût au hasard. Je refusasi d'entrer dans ce cercle réflexion-action-efficacité. J'aurais battu mon père. Et je fais de même aux cartes. Ou je battrais toujours ma femme. Je refuse de vaincre, parce que la victoire n'a pas de fin : elle vous inscrit dans le relatif, dans l'alternative de la défaite.

Je préfère la vanité de la toute-puissance. Cette illusion. Tout de suite Dieu, le Néant, la Mort la Vie en soi, d'égal à égal. Un moine qui fuit pour plonger au cœur de l'Essence. Narcisse, infiniment, plutôt que Goldmund. Faire le court-circuit sur la vie, plutôt que de se salir à vivre. Toutes ces choses qu'on fait ne mène qu'à d'autres choses à faire. Et alors...

Il est pour le moins coïncidant que le jour anniversaire de ma mère (99ans, morte) j'en sois à lire en l'étudiant le Traité complet d'échecs par André Chéron, champion de France de 1928 ou 38 : une sale gueule aux petites lunettes, qui prétend en son avant-propos qu'il faut toujours « que les Noirs perdent ». Mon père y apposa son nom bien calligraphié, sur la même page que le nom de l'auteur, calligraphié de même. Hélas, jamais champion de France : juste de l'Aisne, ou du journal « L'Union », en problémologie. « Ton père n'est pas un vrai joueur d'échecs, il fait juste des problèmes ». (Variante : « Ton père n'est pas un bon instituteur », 'Ton père ne t'aime pas vraiment ». Et mon père : « Surtout plus tard Bernard, ne fais pas comme moi ! » - « Ne fais pas comme ton père ! » - la connerie des parents en tant que tels est véritablement insondable).

Ma mère donc n'aimait pas ce que faisait mon père, en règle générale et par principe. Les abeilles : « On voit bien que ce n'est pas lui qui tourne la centrifugeuse ! » (« Ouille mon dos, ouille mes vertèbres. ») Je sais bien qu' « ils ne l'ont pas fait exprès ». Mais tout de même. Ne jamais avoir tenté ne fût-ce qu'une fois de prendre un millimètre de recul par rapport à eux-mêmes, un tel degré de bêtise ou d'incuriosité (ce qui revient au même) serait assurément le fameux « péché contre l'esprit » qui n'est jamais pardonné. Quoiqu'on ne puisse pardonner qu'à celui qui est responsable. Les échecs vous placent en responsabilité absolue. Tous les éléments sont là, devant vos yeux, à livre ouvert. Les combinaisons sont infinies (de l'ordre de plusieurs milliards paraît-il).

Le livre s'orne de plusieurs vignettes, où figurent les pièces en position. Chéron, en géomètre maniaque, épluche jusqu'à plus soif les innombrables démarches et contremarches des rois et des tours : il ne reste à l'un, à la fin du massacre, qu'une tour, et le roi ; l'autre, en plus, possède un pion, en passe de damer. Et à partir de là, tout se gâte. Car afin d'imiter papa, je lis intégralement le match, déplaçant mes « petits dieux » sur l'échiquier, tâchant de comprendre, m'égarant au fond de toutes les impasses. En effet, il n'est presque pas de coups qui ne propposent pas de variantes. Si telle pièce se fût déplacée ainsi au lieu d'ainsi, le jeu n'eût pas évolué pareillement.

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