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  • Les petites rages à la moulinette

    J'éprouve toujours la plus véhémente rancœur à l'égard de ces juges qui du haut de leur bitte en barre condamnent les timorés et les trouillards - et qu'auraient donc fait eux-mêmes, ces lâches ? ces diarrheux ? “Il faut prendre sur soi”. Connards. Commencez donc par cesser de fumer.

    Moi je l'ai fait. De boire aussi. Never explain, never complain. Ne pas se plaindre, ne pas se justifier - belle devise ! Mais si moi, moi j'ai toujours fait l'un et l'autre, avec passion. avec conviction ? Je suis un con, c'est cela ? Sans rémission ? Les autres, les maudits autres, qui me disaient : “Tu mets l'accessoire avant l'essentiel.”Il ne faut pas tenir compte des autres” pontifient les sages autoproclamés, individualistes comme tout le monde et gros pleins de couilles, ceux qui vont répétant tout ce qui traîne dans les livres de morale – soit ! Soit ! mais s'il se trouve qu'ils vous cherchent, les autres ? ...qu'ils viennent d'eux-mêmes vous glapir dans le nez – sans que vous leur ayez demandé quoi que ce soit - que non, vraiment, vous ne faites pas ce qu'il faut pour leur plaire, et ceci, et cela, et que vous êtes un véritable scandale public ?

    Vous savez, tous ces petits Zorros de quartier, ces Salomons de chef-lieu de canton ! ...faudra-t-il vraiment les envoyer chier sans relâche, vivre en permanence dans la polémique et l'engueulade ? Les fameux Autres. Les encensé Autres. Les sacro-saints Autres. “Comment se faire des amis” : rendez-vous compte, il y a même des ouvrages pour cela ! Dire que le rapport au conjoint représente une application particulière du rapport avec l'autre ! Hélas ! Céder pour être aimé !

    ...Qu'est-il d'ailleurs besoin d'être aimé. Incommensurable faiblesse, ignoble défaite, révoltante prédestination - en être réduit à réclamer des amis, des amours, comme un chien qui lèche sa gamelle vide, qui pourlèche la main qui le bat ? J'ai cédé sur tout. J'ai fréquenté des blaireaux, et j'y ai pris goût (quarante ans de batailles tout de même) ; crêché d'avril 68 à juillet 78 au-dessus de chez ma belle-mère précisément parce que je n'offrais pas, pour Sylvie, ou de quelque nom qu'il vous plaira de la nommer, les garanties suffisantes de l'amour. Je prenais donc les autres à témoin. J'ai toujours pris les autres à témoin. C'est pour cela qu'ils venaient toujours me baver leur avis en pleine gueule

    Seulement voilà : tes malheurs conjugaux... tout lemonde s'en fout. Tout juste si tu rencontres, une fois tous les dix ans, une femelle compatissante qui t'arracherait, ô combien volontiers ! à cet enfer de servitude conjugale - à condition que tu passes, bien entendu ! sous sa domination à elle. La chose est évidente, elle va de soi ! tout est de la faute d'Eve. Je soupçonne même les premiers rédacteurs de la Genèse de n'avoir inventé la femme que pour enfin rejeter sur elle toutes ces funestes responsabilités qui nous tuent depuis le fond des âges. Et les Autres de répéter : “Tu confonds l'accessoire avec l'essentiel” - c'était déjà beaucoup, qu'ils me fournissent cette indication ; puisqu'ils s'en foutaient - fallait-il mon Dieu que je les bassinasse...

  • Le Onze Novembre à Venise

     

    Commenter ainsi tout de go le guide Storti de Venise, en italien, se présente sous la forme d'une gageure, les imbéciles prononcent gajœure. Je gage cependant que vous y trouverez votre beurre et votre huile d'olives. Venise eut l'honneur de ma visite quatre ou cinq fois : une plaque bilingue marque mon passage quelque part, où j'allais plusieurs fois par jour. Et la première fois que je vins, pensant que ce serait un petit quartier plus ou moins préservé, je m'aperçus, passé tel tournant du Canal Grande, qu'il s'agissait de toute une vaste ville, infiniment plus étendue et superbe que je ne me l'étais figuré, et qui me sautait littéralement à la face.

    Alors aussi je m'aperçus de la véracité de l'expression « une beauté à couper le souffle », car cela faisait bien sur ce bateau trente à quarante secondes, à la lettre, que j'en oubliais de respirer. Aussi je me suis indigné quand un éphémère collègue eut le crétinisme d'affirmer que Venise lui avait paru « surfaite », bref surestimée,sans le moindre intérêt. Un professeur de chimie bien entendu, ça ne pouvait pas être un prof de lettres. C'est tout ce que j'aurais à vous dire, tout compte fait, Monsieur Collignon et Venise, Monsieur Perrichon et le Mont-Blanc. Donc ce guide, intitulé « Venezia » bien entendu ?

    Eh bien il présente bien sûr toutes les qualités et les défauts d'un guide, c'est-à-dire qu'il montre une quantité d'illustrations, datant de 1980, désuètes, mais pas assez pour qu'on s'en émeuve ; palais après palais, lieux de culte après lieux de culte, tableaux surabondants du Titien, de Canaletto, d'autres inconnus qui mériteraient tellement la gloire, mais tel sentier pittoresque dans le Pas-de-Calais n'est qu'un passage à vaches au cœur du Pays Basque, et l'abondance ici nuit à la renommée individuelle. Les photos datent je l'ai dit de l'année 1980, après laquelle je ne vis plus et ne verrai plus Venise à moins de gains au loto. Nostalgie d'un lieu certes, et nostalgie aussi d'un portefeuille mieux garni.

    Le guide propose plusieurs itinéraires, annonce les palais dans l'ordre de leur succession, dit ce qu'il faut en observer, en façades, avec leurs loggiette, leurs arcatures, leurs hôtes célèbres (ici le Vendramin où mourut Wagner), et leurs ameublements. Les musées se voient gratifiés de rubriques salle après salle mentionnant les capolavori ou chef-d'œuvres, de Giogione, Favretto mais oui, rien ne manque, même les trajets et horaires des vaporetti ou bateaux à vapeur. Se pose alors le dilemme éculé du touriste qui veut tout voir dans l'ordre où c'est indiqué, camescope en main, ou du flâneur qui préfère tout rater en se perdant de quartier en quartier.

    Sur quoi tous les raisonnables vous parleront d'une harmonieuse combinazione des deux attitudes : je ne me suis pas consolé d'avoir raté le cimetière juif de Prague, et plus encore je crois le

    temple rond d'Apollon à Delphes – j'étais resté fatigué dans le car, crétin ! Et je ne vous dis pas combien d'obligations touristiques je n'ai pas respectées à Venise, mais voici quelques repères : se perdre et aboutir à un cul-de-sac sur le canal ; errer sous les crénaux rougeoyants, sinistrement éclairés, de l'Arsenal ; passer de nuit entre lagune et palais semi-effondré, à l'intérieur duquel j'entends clapoter l'horrible flot destructeur et tranquille – à ce moment la dalle où je marche cède sous le pied ; visiter le cimetière San Michele et sentir Stravinsky m'attirer par le cou de sous sa tombe, juste à côté de Diaghilev.

    Rien de cela n'a vocation à figurer dans un guide touristique, plein de bonne volonté prétendument exhaustive et d'essoufflements fascicule en main, à la japonaise. J'oubliais l'inoubliable Venise sous la neige, sans le moindre touriste, avec de vrais Vénitiens se parlant en pantoufles sur le pas de leur porte en vrai dialecte vénitien, celui dont je vous défie de comprendre un traître mot. Et tant que je fermais ma gueule, je pouvais me croire moi-même un Vénitien. Pourtant j'ai visité Saint-Marc et maintes autres merveilles. Mais chacun se fait son petit musée de remembrances à soi. Rien de ce que j'ai dit là ne méritait sans doute d'être dit, j'espère avoir éveillé en vous l'envie d'aller ou de retourner, car vous y avez tous plus ou moins traîné les pieds.

    Pour compléter, ne pouvant tout de même citer l'ouvrage en sa langue originale plus de quelques secondes, je ne vous dirai qu'une phrase, caractéristique de ce style des guides touristique : « Giorgione di Castelfranco è, senza dubbio, il pittore che nel primo decennio del secolo XVI porta al più alto grado di perfezione le possibilità stilistiche insite nelle scuola veneziana » : « Giorgione de Castelfranco est sans doute le peintre qui, dans la première décennie du seizième siècle, porte au plus haut point de perfection les possibilités stylistiques innées de l'école vénitienne » - que veut dire « possibilités innées », là est la question.

    Venise ne m'inspire aujourd'hui que cela. Mille excuses. Voyez-la, il ne reste plus que 25 000 habitants permanents, même pas la population de Bergerac. Evitez est-il besoin de le dire le flot touristique, évitez tout, marchez vous-mêmes, tâchez de vous abandonner à la sensation, à la méditation, à toute espèce de prière que vous pouvez concevoir, dormez, profitez de vos fulgurances intimes, ne croyez rien de ce que l'on vous a dit, de ce qu'il faudrait obligatoirement ressentir, même si vous êtes prof de physique. Vous vous apercevrez peut-être que l'on oublie merveilleusement toutes les obligations qui vous assaillent ailleurs, que l'on se passe d'une quantité de choses, sauf d'une quantité impressionnante de pognon, et vous vous demanderez pourquoi c'est Venise qui est considérée comme exceptionnelle, alors qu'elle est si naturelle, si exactement conforme à ce que devrait être la ville idéale, que toutes les villes devraient être comme celle-là, et que ce sont les nôtres, la plate Bordeaux, la hideuse, bruyante, frimeuse et agressive Paris, qui devraient constituer l'exception, à éviter par excellence.

    Vous vous apercevrez que vous aurez toujours habité Venise, dans un coin secret et si familier de vous-mêmes, pour ne plus rien voir du réalisme de tous ces gens si lassants, si logiques, si revendicateurs, si pleins de statistiques et de déplorations sur les conditions éternellement économiques, économiques, économiques, de la vie à Venise – pour y faire des vers, ou votre livre nul, votre livre enfin, pour ne rien faire en fait, surtout pour ne rien faire, pour vivre.

    "Vivre ? dit Axël dans Villiers de l'Isle-Adam. Les esclaves feront cela pour nous." Car nous sommes tous des seigneurs, et nos serviteurs, pourvu qu'ils soient discrets, ne se plaindront pas de nous. Vite, du pognon, vite, à Venise. Respirez. Vous êtes à Venise. Fondez-vous. Mourez sans le sentir. Même mourir c'est vraiment vivre, à Venise (oui, bon, « aux Marquiiises »...)