30.10.2009

Fragment d'extrait

 

Il ne faut pas frapper les enfants. Ça ferait du bien. Puis les hyènes. Ça recommencerait, plus haut, plus fort – je ne tremble plus – je respire à fond. Une fois tout de même l'un d'eux s'est pris toute la largeur d'un bouquin sur la gueule – c'est pas moi – qu'y gueulait – c'est pas moij'ai répondu. Pour se valoriser Térence a rédigé une Thèse sur Shelley (Percy Bysshe), correspond avec Oxford, Boston (Mass.), avec un tarif, un pèse-lettre (pas de queue au bureau de poste) ; la boîte aux lettres d'ici s'encastre dans un renfoncement. Terence prend les petits pas chinois dans l'herbe et dépose à l'abri son courrier dans une autre boîte lointaine ; le long du chemin les vitres renvoient son image droite et digne.

Ce lundi la poste a muré le renfoncement, les jeunes sont partis. Il descend de voiture et pousse un caddie de supermarché. Je ne veux pas être vu.. Magdalena dit On se fout de te voir ou non. Il se sert dans les rayons. Il fait bien attention aux rencontres. Il croit entendre des rires, il remonte les épaules, il opère un savant détour. Pour son tabac il passe par l'arrière ; ces derniers mois les buis ont bien poussé. Prendre le pain avant sept heures. Magdalena est fille de Rachel. (Rachel = belle-mère de Térence). Elle habite à B. rue Jonas. Bourgeoise et bohème, en ce temps-là aime les fleurs, les grands foulards et une affiche de Mucha.

Elle a quantité de livres et de bibelots, pas d'homme (séparée de corps depuis 10 ans) et le couvre-lit de percale orange à motifs mauves : Mickey dix-huit fois répété. Magdalena lui rend visite ; sa mère donc lui offre une toque : “Tu la porteras cet hiver! - Je ne veux pas d'affaires volées. - C'est plus fort que moi, dit la mère. La fille psychiatre observe que sa mère trie ses vêtements sur le lit chaque fois qu'elle la visite : “Maman a des goûts de perroquet. - Tu ne comprends rien à l'Art. - Jette ça” disent-elles. Dans une heure Magdalena reprend le train. Rachel n'est pas le vrai nom de sa mère, qui sollicite tous les metteurs en scène pour remonter sur les planches.

Elle s'intéresse à la politique, chacun l'aime et lui confie des tracts ; quand il lui prend des bouffées catholiques, elle fréquente les associations paroissiales. Plus un grand nez en tremplin de ski, le sien. Souvent elle médite, longuement, dans une espèce d'éblouissement. Pour compléter le tableau familial, Magdalena possède une fillette de deux ans : Chloé. Dans l'ordre, Rachel, Magdalena, Chloé. “R.M.C., “Radio Monte-Carlo” dit Rachel. Au loin prospère le cabinet privé de la psychiatre. Tous les dimanches à 10 h Magdalena téléphone à sa mère (tarif économique) “Je suis restée seule” dit Rachel. “Ta sœur Vivette emménage dans les trois pièces restées libres” jeune fille de quinze ans chaudement recommandée par le Secours Catholique. Elle s'habille très chic. Je ferai de son appartement un joyau.” Pour les vacances Térence et sa femme reviennent chez Rachel à B.

 

Je leur suis très reconnaissante dit-elle à Vivette de leur assiduité. La petite Chloé pousse bien. A Pâques et pour la faire marcher (“Je suis grand-mère !”) Rachel place ses grands pieds sous les siens ; 41 c'est grand pour une femme. Je la vois toujours souriante. Rachel écrit dans son journal qu'elle atteint la Grande Maturité, par le “plaisir des choses terrestres” : “Il vaut mieux que je me suicide”. “Allô je n'ai plus de nouvelles” téléphone Magdalena. “C'est à toi de téléphoner, ma fille” répond Rachel. - Tu trouves toujours un prétexte pour passer ton tour, ma mère. - J'ai acheté un chien. - Comment? - Je l'ai détesté d'emblée. - Rends-le ! - Il aboie au moindre bruit. - Tu es complètement folle. - Tu n'as jamais pu supporter ta propre mère.” Elle ajoute qu'elle a réussi sa vie ; qu'il n'y a pas eu la moindre lubie dans son existence ; qu'elle a été l'artiste la mieux payée dans “Les Vignes du seigneur” en 79. Magdalena demande si “[elle va] inscrire [s]on chien au parti.” - Je ne peux plus faire de politique, avec le chien. - Tu exagères ! - Depuis que vous êtes partis, je n'ai plus envie de voir personne.

- Je connais ton discours par cœur. - Allô ? ... Allô !...

 

X

 

“... Je te passe maman. - C'est toi Vivette ?... reste à l'écoute. - Ici Rachel. Vous m'entendez ? Térence est avec toi ? J'ai acheté un revolver. (Si c'est pour tuer le chien.) “Pas du tout. Je ne manque de rien. Vous ne me manquez pas le moins du monde.” Terence s'agite sur son siège. Dans l'écouteur retentissent des aboiements frénétiques. Le gendre dépressif crie : “Ne jouez pas !

Je lève dit-elle mon revolver, à la santé, à la santé de... Mandrin ! silence quand je me tue ! - Ici Magdalena ! ici Magdalena ! Tu va cesser tes ravages im-mé-diate-ment !” Détonation, glapissements de chien dans l'écouteur - “Elle l'a raté” dit Terence.

Ils se regardent tous les deux extrêmement pâles, joignent le Commissariat “toutes les lignes sont pour le moment occupées - six minutes plus tard de B. un gradé leur annonce le suicide effectif de Rachel Bratsch “Le chien n'a rien, Madame Elliott” L'enterrement dit-elle se fera sans moi Je ne te demande rien Terence. Assurément : ils seront libres, passeront leurs vacances en lieu sûr, achèteront une maison vaste et neuve – la morte sape cependant tous les projets, par des cheminements inconnus. Magdalena commande deux billets de chemin de fer pour B. (une voisine gardera l'enfant) Je ne viens pas dit Terence au guichetier, est-il possible de ne prendre qu'une réservation

 

je me déciderai au dernier moment le dernier moment c'est maintenant dit le guichetier Finalement Térence reste à quai. Derrière la vitre du TGV Magdalena fait des signes obscurs, j'aurais pu pense Elliott manifester moins d'égoïsme. Rachel s'installe près de lui toute morte dans le métro du retour, elle enlace aux siennes ses jambes d'artiste nous l'aurons si peu connue – je ne l'entendrai plus jacasser - combien pourra-t-il tirer de ses trois étages Quartier Jardin Public ? - récupérer Chloé chez la voisine - avec le magot légué par sa mère à lui en 84, plus les intérêts – mit den Zinsen, und den Zinsen der Zinsen.. - au téléphone Chloé sur les bras Térence demande comment s'est déroulée la cérémonie. “Avant de fermer le couvercle dit Magdalena j'ai coupé une mèche sur le front – Qui est venu ? Allô? Allô ? - Pas toi.” Le soir, l'enfant couchée, Térence apporte son plateau devant la télé, avec du vin et des biscottes, les pieds devant lui sur une chaise : j'ai des escarres au c ul.

Le lendemain Magdalena demande au bout du fil s'il s'ennuie. Non, je lis, je me promène. - Tu n'as besoin de personne ? - De toi – je plaisante - j'ai perdu ma belle-mère - je t'appelle du bistrot (ajoute-t-il) Rachelest restée là (sur l'estomac) et là (sur la tête). - Bois un coup dit un ouvrier. Fais du vélo ! - Je hais les coups de pédales. - Tu parles pas comme tout le monde, dit l'ouvrier ; va chez tes potes. - Tu m'inviterais, toi ? J'ai mes bouquins, j'ai la télé... - On ferme l'intello, tu rentres chez toi... - Pour voir ma morte ? - Tu fais comme tu veux mon n'veu...” Térence au téléphone : “Allô ? je te rappelle retour du café - Tu ne bois pas trop ?

- Et ta mère ? - Toujours morte, Térence...” Quand je boit, la morte se noie. Mais elle a plus d'un tour dans son cercueil . Le professeur Elliott (on l'avait oublié) ne songe plus à éviter ses élèves il dit j'ai pris un congé parce que je me suis fait traiter d'enculé. “C'est vrai m'sieur ? - Que je suis un enculé ? - Oh non M'sieur ! - Vot' femme M'sieur elle est gentille ; pourquoi qu'on la voit jamais? - Foutez-lui la paix, à ce naze.” Térence dit que non, qu'on ne le dérange pas, qu'il aime bien parler, qu'il voudrait une pression et trois Coca, il dit j'espère que je ne suis pas ridicule ? et les jeunes s'écartent précipitamment.

Commentaires

Inspirez en expirant, expîrez en inspirant... Tiens, je me découvre Paul Celan, moi. C'est excellent dans les deux langues. Lisez Paul Celan !

Ecrit par : cruton | 02.11.2009

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