03.10.2009
Un juif nommé "L'Egyptien"
En voilà un livre que j'aurai bien du mal à finir. Le premier déjà, aux Editions du Bordel Bas comme il se doit, m'avait exaspéré, par sa propension à glisser sans cesse d'un plan à l'autre, parlant de mort lorsqu'il faut parler d'amitié, dissertant finances quand on se préoccupe de politique, réussissant ainsi à toujours retomber sur ses pattes en déplaçant sans cesse le champ du sujet. Le voici qui récidive avec son Travail de la liberté, où resurgit ce serpent de mer selon lequel nous serions tous libres, par un phénomène de notre liberté : ce qui revient toujours au même, à savoir que les victimes ont choisi leur sort. Vous détestez votre mère ? Mais n'avez-vous pas fait tout ce qui était en votre pouvoir pour que cela vous fût obligatoire ? Vous n'avez pas d'argent : mais c'est bien vous tout de même qui avez tant gaspillé ; quant à vos projets de gloire engloutis sans retour, il faut bien que vous reconnaissiez que votre comportement volontairement asocial éloigna de vous tous ceux qui auraient pu vous promouvoir.
Bref, comme disent les antisémites déguisés ou non en antisionistes, «les juifs l'avaient bien cherché ». Un comble, monsieur Misrahi... Pour l'amour seul, il n'a pas dit trop de conneries. Encore prend-il bien soin d'éliminer tout ce qui à ses yeux ne relève pas de l'amour pur (c'est quoi, ça ?), afin de toujours avoir raison : l'amour pur est « amour de tout ce qui existe », autrement dit « bonheur de tout approuver dans la création ». Si c'était pour retomber sur le Dieu platonicien, il fallait le dire tout de suite, ça nous épargnerait de devoir finir cet épuisant pensum, où l'on vous botte toujours soigneusement le train en vous disant : « Allez allez espèce de mauviette ! Du nerf, hop hop ! » Nos pouvons décider d'être heureux : c'est à nous de choisir l'humeur où nous voulons être.
Les patrons d'usine seront ravis de pouvoir ressortir ça à leurs syndicalistes. Oui, j'ai exagéré. Non, mes exemples ne sont pas les bons, nous les chercherions en vain dans l'ouvrage en question. Mais brûler les paillotes m'a toujours semblé d'excellente tactique, et « faire comme si » démontre toujours bien mieux que les faits réels, si mous et si suceptibles d'interprétations fluctuantes. Libérés nous dit Robert l'Entourloupe des prétentions ascétiques du pessimisme et des passivités de l'esprit tragique, toujours fataliste, les sujets peuvent se tourner joyeusement vers le monde et se réjouir de ses potentialités. C'est exaspérant. Surtout tiré de son contexte, dont je ne veux plus me souvenir. Le pessimisme, Môssieu Misrahi, est la donnée même de l'espèce humaine et de l'esprit de chacun de ses représentants.
Il est très facile, en effet, parce que l'homme n'a qu'à s'abandonner à sa pente naturelle. Donc, remontons-nous Folleville. Mais sait-on qu'il convient de se remonter ainsi plusieurs fois par jour ? Et que c'est un boulot épuisant ? Il y a les pessimistes, et quelques optimistes : croyez-vous que les uns et les autres le fassent exprès, librement ? Et en quoi l'ascétisme serait-il une « prétention » ? Quel petit orgueil, Monsieur Misrahi ! De plus, il existe des pessimistes qui ne cessent de bouffer et de boire. Et même, ils en crèvent : où est l'ascétisme là-dedans ? Et depuis quand le héros tragique est-il « passif » ? vous confondez avec le Inch Allah ! Observez les tragédies, vous verrez que le propre de leurs héros est l'agitation perpétuelle, d'Agamemnon à Britannicus. A la fin, le coup de massue fatal atteint l'agité, Oreste, Hermione, un but partout, Edipe lui-même, si fier de son hyperactivité.
Vous m'objecterez Iphigénie, Titus et Bérénice. Soit. Mais la passivité est loin d'être la règle. Alors, ses deux petits coups de griffes donnés, Misrahi peut réentonner son interminable antienne : « les sujets ». Nous serions tous des « sujets », responsables. Voilà bien de l'inconscience : je me sens sujet pour certaines choses, comme d'écrire ces quelques lignes. Mais d'envoyer chier un ami qui veut que je lui livre un appareil de télévision ce soir avec mes petits bras musclés, suis-je libre ? Non, car je suis victime de ma belle âme, et surtout d'un projet concocté dans mon dos par ma femme, qui ne m'a téléphoné que lorsqu'il aura été impossible de goupiller cela autrement. Un retraité, n'est-ce pas, n'a que ça à faire : devenir taxi, et si possible déménageur. Oui, humour. Mais quant à me « tourner vers le monde », j'y fus obligé, passant ma vie au milieu d'une foule d'élèves, moi qui aime temps la solitude, ou sans cesse au même endroit, Bordeaux pour ne pas le nommer, parce que ma femme est recordwoman de sédentarisme et de casaniérisme.
Et on ne change pas de femme « comme ça », sur un coup de tête. Le monde ne m'apporte qu'un métier de con, prof, et maintes avanies : pas de gloire, pas d'argent, pas de femmes. Et ce n'est pas à 64 ans que ça va s'arranger. D'autres ont réussi, comme ce personnage de Quelle est la différence entre un pigeon ? qui proclame - comme je l'ai si souvent ouï proclamer : « Moi je me suis toujours fixé des buts et j'y suis toujours parvenu » - à quoi j'opposerais volontiers cette formule claque-gueule de Jules Renard : « Celui qui se croit arrivé, c'est qu'il ne voulait pas aller bien loin ». Bref, Misrahi nous refait le coup du « si tout allait bien, tout irait pour le mieux ». Tenez, on m'appelle pour le repas, interrompant cette remarquable dissertation pour cinq minutes qui lui restaient : suis-je libre de n'y pas aller ?
J'apprends au cours de ce repas que je devrai me farcir la compagnie de M. et de sa cousine : qu'est-ce que j'en ai à foutre, de M. et de sa cousine ? Je suis autant méprisé par la seconde que je méprise la première... Misrahi, redescends un peu sur terre. Les “possibilités” de ce vaste monde sont tout simplement offertes à ceux qui se prennent pour des sujets, et qui réussissent, et refusées à ceux qui se voient tels qu'ils sont, des jouets, et qui échouent dans les quatre cinquièmes de ce qu'ils entreprennent. Et c'est tout ! Pas la peine d'avoir philosophé toute une vie, et de publier ce torchon pour “mettre en ordre”, à 83 ans, ce que les lecteurs pourraient n'avoir point compris ! Dans la vie, c'est la loi du plus fort, ou du plus adroit. Faire accroire aux perdants qu'ils peuvent acquérir par leur volonté la force de devenir des vainqueurs est une imposture, appuyée par les forts, c'est-à-dire ceux qui ont toujours su se relever... grâce à leur constitution spirituelle !...
Merde alors !...
16:13 Publié dans la parano qui galope | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
En dépit de (ou grâce à ) sa profonde malhonnêteté intellectuelle et de sa flagrante ineptie, "Le travail de liberté" du fumeux Robert Misrahi vient d'être mis au programme d'une classe de philo du côté de Rouen... Allez, les imposteurs cryptofachos, de beaux jours sont encore à venir !
Ecrit par : collignon | 15.10.2009
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