26.09.2009
Les grosses nouilles
“Je vis seul
Je dors seul
Je meurs seul”
“Rhacophore petite grenouille arboricole aux palmures postérieures très développées pouvant servir de parachute au cours de sauts effectués dans les arbres des forêts tropicales du Sud-Est asiatique (...) Nom usuel “grenouille volante” (Larousse Universel, t. XIII).” Le garde m'ouvre chaque soir les portes de la serre ; je trouve là, sur trente mètres de hauteur, de quoi satisfaire mes yeux. Les tiges de palétuviers trempent dans un marécage en réduction où plongent les reflets obscurs sur une profondeur égale. Adaptant la portée des jumelles j'aperçois les rhacophores sautant de branche en branche, atteignant les eaux mortes à mes pieds ; j'apprivoise et nourris mes petits ranidés d'insectes tirés d'un petit coffret de santal cylindrique.
Le garde est né en Malaisie, naturalisé, j'entends devenu français. Distant et sec, dans l'exercice de ses fonctions. Ma mère à moi vient de Battambang, au nord du pays khmer. On a dans ces contrées abondamment usé de cruauté. Bien que j'y sois également né, je n'y retournerai plus. Perspective unique à cette heure nocturne, la haute verrière du Jardin des Plantes, accessible par privilège dans la pénombre, après fermeture. Il en coûte bien des soins, et bien de l'argent, d'entretenir ces massifs arborés, dont les faîtes se pressent aux membrures sommitales de la grand-serre.
Je prends quelques clichés (800 ASA, ouverture grand angle) de ces merveilles naturelles planantes indiscernables à l'oeil profane ; les lianes s'encordent sur les troncs moites. Il me vient l'image d'un corps aux membres soudés sous les cauchemars. Cette nuit où je m'engage m'ouvrira le plus définitif des tunnels, jamais je ne replacerai mes pas dans mes empreintes ; juste avant de perdre connaissance si Dieu veut je verrai sous mes paupières planer les phosphènes étincelants de mes créatures; il ne reste plus qu'à fermer les yeux, à reposer en paix. Dans mon dos le Malais referme les panneaux de verre.
Je n'ai pu obtenir que la clef des grilles extérieure où je vais au jugé dans ma nuit. Au 25 rue Buffon j'occupe au premier étage un appartement aryanisé dont le propriétaire disparut à Königsberg en 45. Je dois le soir effectuer quatorze fermetures de ma main, alternant au bout de mon bras les clés du pesant trousseau. Certaines actionnent deux ou trois serrures, il en faut quatre pour l'entrée, que l'ex-propriétaire juif a fait blinder avant sa mort. L'épreuve de la nuit constitue à proprement parler la véritable vie. Lucarnes haut placées, étirées à la façon de ces yeux menaçants de stoupa tibétains : j'escalade en chaussettes le bureau verni prenant garde de ne pas glisser, passant e bras entier dans la nuit extérieure, tremblant qu'une paire de mains ne les saisisse tout à coup ; déplier les articulations de plastique du volet, assujettir très vite l'espagnolette de fermeture. La longévité moyenne des ranidés n'excède pas quatre ans.
14:40 Publié dans Petites démangeaisons littéraires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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